jeudi 18 juin 2009

Mehmet Ali Talat appelle à une accélération du processus de négociations à Chypre.


Les négociations sur la réunification de Chypre s’éternisent. L’enthousiasme qui avait suivi, en février 2008, l’élection de Dimitri Christofias et qui avait vu, en avril 2008, l’ouverture du check-point de Ledra Street (l’une des principales artères commerçantes de Nicosie fermée après les affrontements intercommunautaires de 1964 et l’intervention militaire turque de 1974, cf. photo) est indiscutablement retombé.

Depuis septembre 2008, les négociations menées entre les deux communautés sont passées par des hauts et des bas. Certes, elles s’étaient ouvertes dans un climat chaleureux, amplifié par les liens personnels existants entre les deux présidents. Dimitri Chritofias et Mehmet Ali Talat se connaissent en effet de longue date, pour avoir dans leur jeunesse milité ensemble au parti communiste chypriote. Beaucoup d’observateurs avaient aussi fondé leurs espoirs dans la procédure choisie pour mener ces négociations. Celle-ci privilégie les contacts directs entre les responsables des deux communautés et s’appuie sur des instances (groupes de travail et comités techniques) sensées s’attaquer aux problèmes de fond qui subsistent. Mais, alors que l’on a à plusieurs reprises annoncé l’imminence d’un règlement, ce dernier se fait attendre… Les Grecs ont accepté une solution fédérale, mais celle-ci reste trop centralisatrice aux yeux des Turcs qui, minoritaires, défendent pied-à-pied une autonomie qui est considérée par les Grecs comme une solution confédérale déguisée, maintenant deux entités politiques chypriotes.

Or la lenteur à faire aboutir ces négociations rend leur issue de plus en plus incertaine. En premier lieu, cette situation ouvre la voie à la survenance d’incidents prompts à s’envenimer. On se souvient de l’émotion provoquée par les révélations de l’acteur turc Attila Olgaç, qui sur une chaîne de télévision, en janvier 2009, avait avoué avoir tué une dizaine de prisonniers grecs pendant de l’intervention de 1974. En second lieu, il faut aussi compter avec les alternances politiques possibles. Si côté grec, Christofias, qui vient d’être élu, a de la marge, côté turc, en revanche Mehmet Ali Talat arrive au bout de son mandat, des élections présidentielles devant avoir lieu l’an prochain en République turque de Chypre du nord. Or, les élections législatives qui y ont vu, en avril dernier, la victoire du parti de l’unité nationale fondé par Rauf Denktas et rival des partisans de Mehmet Ali Talat, laisse fort mal augurer du prochain rendez-vous électoral présidentiel. C’est ce qui a amené le président chypriote turc sortant à réitérer récemment son appel en vue d’une solution rapide ; un appel qui a régulièrement été repris, au cours des dernières mois, par plusieurs responsables turcs en particulier le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan et les ancien et nouveau ministres des affaires étrangères, Ali Babacan et Ahmet Davutoğlu.

Il faut dire que le règlement de la question chypriote revêt une importance capitale pour l’avenir des négociations de la Turquie avec l’Union Européenne. En effet, à la suite de l’échec du plan Annan en 2004, Ankara a refusé d’appliquer l’Accord d’Union Douanière à la République de Chypre devenue membre de l’UE, et en particulier d’ouvrir ses ports et aéroports aux navires et aéronefs chypriotes grecs. Ce refus, qui avait déjà failli faire échouer l’ouverture des négociations entre Ankara et Bruxelles avant 2005, a été sanctionné, en 2006, par l’Union européenne qui a gelé 8 chapitres de ces négociations et lancé un ultimatum à la Turquie pour que cette situation soit résolue avant la fin de l’année 2009. Et l’on voit mal comment elle pourrait l’être, sans un règlement de la question chypriote. Dès lors, on comprend que ce règlement est aussi important pour l’avenir des relations turco-européennes.

Mais il est aussi politiquement important pour le gouvernement de l’AKP car si les négociations devaient échouer et conduire à une victoire des adversaires de Mehmet Ali Talat, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan se retrouverait à devoir composers à Chypre du nord, avec un gouvernement nationaliste ayant des liens étroits avec l’establishment politico-militaire et susceptible de perturber dans le jeu politique national. Les noms de Rauf Denktaş et de son premier ministre, Derviş Eroğlu, n’ont-ils pas été cités par le deuxième acte d’accusation de l’affaire « Ergenekon », rendu public le 8 avril dernier. L’intérêt du gouvernement turc pour une solution à Chypre n’est donc pas seulement européen mais revêt régalement des aspects politiques intérieurs évidents. Mais cela conduira-t-il pour autant la partie turque à des concessions décisives dans les prochaines semaines?
JM

mercredi 17 juin 2009

L’affaire du plan révélé par «Taraf» accroît la pression du pouvoir civil sur l’armée.


Il semble bien que la révélation par le quotidien « Taraf », dans son édition du vendredi 12 juin 2009, d’un plan visant à discréditer le gouvernement et le mouvement de Fetullah Gülen, marque une nouvelle étape dans la transition politique que connaît la Turquie, depuis deux ans. Lors de la réunion de son groupe parlementaire, le 16 juin 2009, Deniz Baykal, a déclaré qu’il n’y avait que 3 solutions : ou bien le chef d’état major a demandé ce plan, ou bien ce plan a été réalisé au sein de l’état major sans l’aval du chef d’état major, ou bien ce plan est un faux. Et, rappelant que le chef d’état major avait démenti la commande d’un tel plan, le leader kémaliste a essayé de se rassurer en estimant que les deux dernières hypothèses étaient les plus vraisemblables. Mais même s’il s’avère le plan en question n’est que l’initiative d’un subalterne, il montrera que l’armée abrite des individus ou des groupes potentiellement putschistes ou en tout cas fortement enclins à s’immiscer dans les affaires politiques du pays. Quant au chef d’état major, il peut certes protester de sa bonne foi, cette affaire n’en indiquera pas moins qu’il tient mal ses troupes et qu’en fin de compte l’armée est une institution trop sérieuse pour qu’on en laisse la gestion aux seuls militaires. Ainsi les thèses qu’il a récemment développées, lors de son discours annuel devant l’académie militaire (le 14 avril 2009), selon lesquelles le gouvernement, tout en ayant le dernier mot, doit tenir compte des recommandations de l’armée, subiront un cinglant démenti, comme d’ailleurs les attaques qu’il avait proférées à cette occasion contre les confréries (accusées de diffamer l’institution militaire), puisqu’en l’occurrence la plus célèbre d’entre elles se retrouve aujourd’hui dans la position de la victime.

En réalité, toute cette affaire contribue à accroître la pression du pouvoir civil sur l’autorité militaire. Le phénomène s’est immédiatement confirmé, le 16 juin 2009, avec la rencontre exceptionnelle du chef d’état major et du premier ministre (véritable convocation du premier par le second, en réalité) et la plainte déposé en justice par les dirigeants de l’AKP peu après. La tentative de la justice militaire pour enrayer le processus en interdisant aux médias de se saisir de l’affaire n’a donc pas fait long feu et personne ne discute désormais la nécessité de faire la lumière sur l’authenticité de ce plan et son origine. Tout cela amènera dans les prochaines semaines, la justice, les médias mais aussi les instances politiques (gouvernement, parlement) à entrer dans le fonctionnement de l’autorité militaire et notamment à poser le problème de la relation de celle-ci avec le pouvoir politique. Ainsi, après la mise en accusation pénale d’un certain nombre de militaires à la retraite et en activité dans le cadre de l’affaire «Ergenekon», l’affaire du plan risque de conduire à la mise en cause du rôle actif que l’armée turque s’est octroyée de longue date dans le système politique turc.

Sur le plan politique, ce qui frappe également, c’est que cette affaire montre qu’après son demi-succès aux élections municipales et les critiques qu’il avait essuyées au moment du décès de Türkan Saylan, l’AKP est repassé à l’offensive. Lors de la réunion de son groupe parlementaire, le 16 juin 2009, Recep Tayyip Erdoğan a déclaré : « Même si les autres partis ne prennent pas de position claire, c’est le devoir de l’AKP de défendre la démocratie », avant de poursuivre : « L’AKP remplira son rôle sans hésitation comme il l’a toujours fait par le passé. » Ainsi l’affaire du plan permet à l’AKP et à son leader de se poser en garant de la démocratie, alors même que l’opposition, en particulier le CHP, se retrouve sur dans une position défensive. Deniz Baykal n’a pas osé exclure l’authenticité du document et l’implication de responsables militaires dans cette affaire. Plusieurs membres du CHP ont même dénoncé les menaces qu’un tel plan constituerait pour la démocratie, s’il s’avérait authentique.

L’armée aura donc bien du mal à défendre les prérogatives atypiques dont elle jouit encore dans le système turc. Quant à l’opposition, elle risque de se retrouver au pied du mur, sommée de prendre position en faveur de la démocratie ou de sombrer corps et bien avec les tenants d’un ordre ancien.
JM

mardi 16 juin 2009

Nouvelles tensions entre le gouvernement et l’état major en Turquie.


Le quotidien «Taraf» a encore une fois épinglé l’armée sans ménagement, dans son édition du 12 juin dernier, en révélant un nouveau complot contre le gouvernement. Ce dernier résulterait essentiellement d’un document intitulé «Plan d’action pour combattre la réaction» qui aurait été soumis à l’état major en avril 2009. Par une série d’actions de propagande, ce plan aurait visé à discréditer, tant le parti au pouvoir, que la confrérie de Fetullah Gülen. Saisi par la police chez Serdar Öztürk, l’avocat de Dursun Çiçek, un colonel à la retraite arrêté au début de l’année, le document constituerait une nouvelle tentative de riposte de l’establishment aux actions judiciaires menées contre des militaires dans le cadre de l’affaire «Ergenekon». En demandant à voir le document en question, un procureur militaire, immédiatement saisi, a néanmoins rejeté l’hypothèse de son authenticité. Mais tant ce rejet que les dénégations de l’état major n’ont pas été très convaincantes jusqu’à présent et la publication de «Taraf» a donc relancé, pendant le week-end, les polémiques sur la place tenue par l’armée dans le système politique turc.

Dans une interview au quotidien pro-gouvernemental «Zaman» de dimanche, Mithat Sancar, professeur à la faculté de droit de l’Université d’Ankara, connu en particulier pour ses analyses mettant en cause les tabous de l’histoire officielle, estime que si ce document est vrai, il montre que l’armée a une véritable stratégie pour répondre à l’affaire «Ergenekon» et défendre ses propres membres. Selon lui, cette nouvelle péripétie indique que l’armée n’a pas renoncé à faire pression sur les instances politiques et judiciaires dans ce pays. Par ailleurs, d’autres commentateurs ont vu dans certaines des actions planifiées (en particulier celles qui cherchent à faire passer les réseaux de Fetullah Gülen pour une organisation terroriste), des pratiques de déstabilisation qui rappellent étrangement celles qui, par le passé, ont précédé des interventions militaires.

Le gouvernement, pour sa part, a fait connaître son insatisfaction quant aux explications fournies par la hiérarchie militaire et annoncé qu’il se réservait le droit d’engager les poursuites appropriées. En attendant, le 16 juin 2009, Recep Tayyip Erdoğan a rencontré, Ilker Başbuğ, le chef d’Etat major en personne, mais ce tête-à-tête n’a pas donné lieu à la publication d’une déclaration officielle. L’enquête sur l’authentification du document sera donc déterminante. Et si sa véracité est prouvée, sa diffusion constituera un nouveau coup dur pour l’armée.

Il est important d’observer que cet événement, qui met en cause les réseaux Fetullah Gülen, intervient alors qu’en avril-mai dernier, les conflits politiques sous-jacents derrière l’affaire «Ergenekon» avaient été à nouveau sur la sellette suite aux investigations lancées contre l’Association de soutien à une vie contemporaine de Türkan Saylan, dont le décès, le 18 mai 2009, avait donné lieu à des manifestations laïques importantes. À bien des égards, cette ONG laïque, qui s’attache notamment à promouvoir l’éducation des jeunes filles de milieux défavorisées, était alors apparue comme une rivale concurrente des réseaux de Fetullah Gülen. En décembre dernier, le rapport de Binnaz Toprak «Être différent en Turquie», rendant compte d’une enquête menée dans le cadre de l’Open Civil Society Institute, avait insisté sur le rôle joué par ces réseaux dans la transformation de la société turque afin notamment de montrer les pressions que subiraient désormais les laïques ou les minorités pour se conformer à des pratiques religieuses conservatrices. Abondamment critiqué par les milieux pro-gouvernementaux et libéraux avant de faire l’objet plus récemment d’une sorte de contre-enquête, ce rapport avait provoqué une vive polémique.

Il est également intéressant de voir que la révélation du «plan d’action pour combattre la réaction» place une nouvelle fois le quotidien «Taraf» au cœur du débat politique. Créé en novembre 2007 par le romancier Mehmet Altan, on sait que ce journal atypique est rapidement devenu la bête noire de l’état major en publiant des documents gênants et en dénonçant les pressions politiques exercées par les militaires. Le quotidien apparaît ainsi en Turquie comme le porte-parole des milieux dits «libéraux», c’est-à-dire de courants essentiellement intellectuels, qui sans militer à l’AKP, estiment que le vote majoritaire des électeurs pour ce parti, lors des dernières consultations nationales, doit être respecté et que l’expérience politique en cours peut permettre de démilitariser le système pour en faire une démocratie et un Etat de droit véritables.

Pourtant, en dehors même des cercles laïques les plus traditionnels, certains mettent en cause le rôle joué par «Taraf», dans la lutte incessante que l’establishment et le gouvernement se livrent depuis les dernières législatives. Il est vrai que, depuis sa création «Taraf », n’a pas fait dans la dentelle, en se retrouvant plusieurs fois directement opposé à l’état major et en apparaissant de fait comme un acteur politique majeur de la confrontation en cours. Dans une transition politique comme celle que vit la Turquie actuellement, le rôle de la presse est à prendre en considération autant que celui des institutions politiques officielles. On se souvient que la presse, et en particulier le groupe Doğan, avait joué un rôle particulièrement important dans le «déboulonnage» du gouvernement Erbakan, en 1997. L’action entreprise par «Taraf» est-elle ainsi la réponse du berger à la bergère ? La querelle Erdoğan-Doğan, lancée à l’automne dernier après les révélations du scandale «Deniz Feneri» et de ses suites, ont bien montré que la polarisation politique concernait, voire traversait désormais la presse et les médias. «Taraf» échappe-t-il à ce phénomène de polarisation ou en est-il devenu l’un des acteurs ?
JM

vendredi 29 mai 2009

La Turquie, la Syrie et… Israël.


En cessant de soutenir, il y a une dizaine d’années, Abdullah Öcalan, le chef rebelle kurde, ce qui devait conduire, peu après, à son arrestation, la Syrie est parvenue à faire oublier qu’elle avait abrité pendant de nombreuses années les principales bases arrière du PKK. Cela lui a permis d’établir progressivement de nouvelles relations avec son voisin turc. La 9ème foire internationale de l’industrie de la défense (IDEF’09), qui s’est déroulée à Istanbul, entre le 27 et 30 avril 2009, a permis d’observer le nouveau climat relationnel qui s’est instauré entre les deux pays, faisant écho aux multiples accords signés dans tous les domaines, depuis l’accord d’Adana (1999), qui fut le point de départ du processus de rapprochement turco-syrien. Lors de cette foire, en effet, la présence et les déclarations conjointes des ministres de la défense syrien (Hassan Turkmani) et turc (Vecdi Gönül) ont été nombreuses et particulièrement remarquées.

En jouant un rôle plus ou moins officiel de médiateur entre les multiples acteurs de la région, la Turquie entend contribuer à la stabilité de celle-ci, même si c’est une entreprise qui s’avère souvent délicate. En 2007, notamment, la condamnation ferme par le ministre turc des affaires étrangères (Ali Babacan à l’époque) d’une attaque aérienne israélienne en territoire syrien ayant usé de l’espace aérien turc (où les avions israéliens sont souvent en manœuvre du fait des accords militaires existant entre les deux pays), a contribué à ce processus. En faisant alors remarquer que cet incident était «inacceptable pour la Turquie» et que celle-ci ne permettrait pas l’usage de son espace aérien pour la réalisation d’opérations militaires contre son voisin syrien, cette déclaration turque cherchait à stopper une escalade militaire entre les deux pays, qui aurait pu devenir dangereuse. Mais surtout, après l’échec en 2000 des négociations syro-israéliennes menées sous l’égide des Etats-Unis, du fait d’un désaccord persistant à propos du plateau de Golan, la Turquie a réussi en 2008, à renouer le contact entre Tel-Aviv et Damas, même si depuis ce processus a été compromis, tant par la crise politique israélienne (démission du gouvernement d’Ehoud Olmert), que par l’intervention militaire de Tsahal, à Gaza, au début de cette année.

À l’heure actuelle, les relations turco-syriennes continuent à se développer sous la forme de projets mutuels de coopération, comme le Programme de Coopération Interrégionale turco-syrienne (STICP), lancé à Gaziantep depuis 2005. Les objectifs de ces projets concernent les grandes et moyennes entreprises, l’éducation, la recherche, les organisations non gouvernementales et les institutions publiques. De plus, les deux pays n’hésitent pas à ouvrir de nouveaux dossiers pour démontrer que leurs relations respectives sont positives et qu’elles peuvent déboucher sur de nouveaux partenariats techniquement fructueux.

Cette année les deux pays ont poursuivi leurs efforts en déployant un budget plus conséquent. Le 15 avril 2009, à Atatürk Meeting Hall, ont donc été signés 13 projets (pour un budget total de 1 051 957 TL), qui doivent être mis en œuvre dans un délai de trois ans. Ces programmes sont un bon moyen d’améliorer les liens turco-syriens, comme l’a souligné le Maire d’Alep, Tamer al-Hajjeih, l’un des acteurs concernés. Ce genre d’événements concrets contribue à alimenter le succès de cette coopération bilatérale, tandis que d’importants moyens financiers sont mis en oeuvre parallèlement. Des rencontres au plus haut niveau ont permis, en effet, l’ouverture de représentations bancaires syriennes et turques dans les deux pays, débouchant sur une campagne de marketing et de promotion commerciale considérable.
Un signe important du soutien diplomatique turc à la Syrie avait été observé, dès 2004, lorsque le ministre des affaires étrangères turc d’alors, qui n’était autre qu’Abdullah Gül en personne, avait condamné l’adoption par les Etats-Unis de la loi «Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act (SALSRA)». Cette loi autorise, en effet, le président des Etats-Unis à prendre des sanctions aussi bien économiques que politiques à l’encontre de la Syrie. Aujourd’hui, l’action orchestrée par la Turquie en direction de la Syrie a porté ses fruits. La multiplication d’accords mutuels, ces dernières années, en est la preuve et contribue de façon significative au décloisonnement de la Syrie, un pays jusqu’à là isolé sur la scène internationale.

Pourtant, on peut se demander jusqu’où la diplomatie turque pourra aller vis-à-vis de Damas, sans remettre en cause la relation stratégique qu’elle entretient par ailleurs avec Israël. Les nouveaux rapports turco-syriens inquiètent de plus en plus l’État hébreu, qui est l’un des principaux alliés militaires d’Ankara. La spectaculaire sortie de Recep Tayyip Erdoğan à Davos, en janvier dernier, a d’abord été relativisée par l’armée turque. Mais, par la suite de façon préoccupante et récurrente, plusieurs accrochages verbaux ont opposé les militaires des deux pays, en particulier lorsque récemment la Turquie et la Syrie ont annoncé l’organisation de manœuvres militaires conjointes. Le ministre israélien de la défense, Ehud Barak, a toutefois récemment déclaré : «Aujourd’hui le développement de la coopération entre la Syrie et la Turquie est pour nous un problème, mais je crois que, même si la Turquie participe à cette coopération, les liens stratégiques entre Israël et la Turquie y résisteront.»
Adriana Ortiz Martinez

samedi 23 mai 2009

La société civile laïque rend hommage à Türkan Saylan.


Les obsèques de Türkan Saylan, le 19 mai 2009, à la mosquée de Teşvikiye (Istanbul), ont été l’occasion d’une forte mobilisation des défenseurs de la laïcité en Turquie, qui venaient de manifester massivement pendant le week-end précédent, à Ankara, pour protester contre la dernière vague d’arrestations, intervenue dans le cadre de l’affaire «Ergenekon». Cette cérémonie a pris une dimension d’autant plus emblématique qu’elle s’est tenue le jour même de la fête de la jeunesse, une célébration officielle instaurée à l’époque d'Atatürk.

Agée de 73 ans, Türkan Saylan, est décédée, le 18 mai 2009, des suites d’un cancer. Dermatologue de formation et universitaire internationalement reconnue (professeur à l’Université d’Istanbul jusqu’en 2002), elle avait créé dans les années 70 une association de lutte contre la lèpre et reçu, en Inde, en 1986, la première édition du prix Gandhi, une distinction internationale qui récompense depuis, tous les deux ans, les personnes ou les organisations ayant apporté une contribution majeure à la lutte contre cette maladie. Pourtant, c’est surtout son combat pour l’éducation qui allait la faire connaître du grand public, en Turquie. Car, jusqu’à la fin de sa vie, Türkan Saylan devait consacrer l’essentiel de son énergie à la gestion de sa fameuse «Association de soutien à une vie contemporaine (Çağdaş Yaşamı Destekleme Derneği - ÇYDD)», une ONG qu’elle avait créée en 1989 pour construire des écoles et fournir des bourses à des élèves issus de milieux défavorisés. Mais, en donnant la priorité à l’éducation des jeunes filles de milieu modeste dans cette entreprise, la dermatologue allait s’attirer les foudres d’un certain nombre d’ONG gravitant dans la mouvance islamiste, qui s’inquiétaient de voir se développer une concurrence laïque active sur un de leurs terrains de prédilection. L’engagement de Türkan Saylan allait prendre une tout autre dimension, il y a quelques semaines, lorsqu’elle fut inquiétée dans le cadre de l’affaire «Ergenekon». Auditionnée alors qu’elle était dans la phase terminale de sa maladie, tandis qu’une partie de ses collaborateurs étaient arrêtés et que son appartement était perquisitionné sans ménagement, Türkan Saylan devint alors, dans le contexte actuel de polarisation politique qui oppose le camp laïque au gouvernement, une victime et un symbole de la défense de la laïcité. Sa mise en cause dans l’affaire «Ergenekon», sur la base de présomptions fragiles et contestables, contribua aussi à accroître les doutes concernant la conduite de cette enquête et les craintes de voir celle-ci se transformer en campagne d’intimidation contre les milieux laïques.

Plus que comme une activiste de l’Etat profond, Türkan Saylan apparaissait, en effet, avant tout comme une militante laïque féministe convaincue et désintéressée. Particulièrement méfiante à l’égard du développement de l’islam politique et de ses conséquences, elle ne semblait pas prête à soutenir pour autant n’importe quelle aventure pour combattre ce phénomène, se rangeant ainsi plutôt aux côtés de ceux dont le mot d’ordre est «Ni charia, ni coup d’Etat !». Le sort réservé à Türkan Saylan avait d’ailleurs accru la division entre les libéraux au regard de l’affaire «Ergenekon», opposant ceux qui voient dans cette procédure la salutaire mise en cause d’une tentative de coup d’Etat à ceux qui redoutent qu’elle ne soit le prélude à une véritable chasse aux sorcières.

Quoi qu’il en soit, le traitement dont la fondatrice de ÇYDD avait été victime, au cours des dernières semaines, avait ému un grand nombre de personnes et d’organisations dont le rayonnement dépassait largement le cercle étroit des milieux laïques les plus conservateurs et les plus nationalistes. Le professeur Ibrahim Kaboğlu, lui-même victime, ces dernières années, d’un procès instruit entre autres sur la base de l’art. 301 du code pénal, a rendu un hommage appuyé à Türkan Saylan, en déclarant que l’Etat lui devait des excuses.
JM

vendredi 22 mai 2009

La Turquie à l’ordre du jour de la campagne pour les élections européennes.


Mardi 5 mai 2009, à Nîmes, le Président Sarkozy, a donné le coup d’envoi de la campagne pour les européennes de juin 2009 par un discours qui, bien que principalement axé sur la crise actuelle, a relancé les polémiques sur la candidature turque à l’UE. C’est ce qui explique que plusieurs commentateurs en Turquie et en France, aient vu dans cette initiative un retour à des pratiques électoralistes déjà éprouvées. Dans une chronique paru dans le supplément hebdomadaire du quotidien «Radikal» du 10 mai 2009 («Sarkozy ve Küçük Bonapart») évoquant plus généralement l’action politique du président français, le professeur Ahmet Insel, n’hésite pas à parler à propos de son rejet de la candidature d’Ankara, de «tactique électorale». En France, le socialiste François Hollande a vivement réagi, en voyant dans cette nouvelle prise de position contre la Turquie, la réactivation d’une sorte de «truc politique turc» qui avait déjà vu Nicolas Sarkozy utiliser la question turque «aussi bien lors du référendum relatif au Traité établissant une constitution pour l’Europe que durant sa campagne à l’élection présidentielle.»

Comme lors des campagnes électorales précédentes, le président français a donc réitéré son refus de voir la Turquie devenir membre à part entière de l’UE, en mettant en avant des raisons géographiques et politiques. En effet, selon lui, avant de construire l’Europe politique, il faut en délimiter les frontières, et la Turquie, bien que partageant une «part de destinée commune avec l’Europe», n’est pas à l’intérieur du territoire européen. C’est pourquoi il n’est pas question qu’elle devienne membre de l’UE. Toutefois, toujours selon Nicolas Sarkozy, une relation privilégiée est concevable avec «nos amis» turcs ; cette relation semble désormais autre que celle avancée dans le cadre du projet de l’Union pour la méditerranée. Le président a évoqué, en effet, la création d’un «espace économique et de sécurité» commun dont les principaux protagonistes seraient la Turquie et la Russie, qui elle aussi «ne doit pas être considérée comme un adversaire de l’Europe mais comme un partenaire». « Ainsi serait créé », conclut le président de la République, «un grand espace de plus de 800 millions d’habitants qui partageraient la même sécurité, la même prospérité».

«Primus inter pares», Angela Merkel n’a pas tardé à rejoindre les positions du chef de l’Etat français. Lors d’un meeting commun de campagne pour les européennes, le 10 mai 2009, à Berlin, les deux leaders ont affirmé de concert leur désaccord avec la candidature de la Turquie, la chancelière allemande réaffirmant qu’elle soutenait l’idée d’un partenariat privilégié. Mais, pour Didier Billion, la légitimité géographique de la Turquie est un faux problème. Le directeur adjoint de l’Institut français des relations internationales et stratégiques, auteur au demeurant d’une thèse sur la politique extérieure de la Turquie, fait valoir notamment que Chypre qui est à peu près à la même longitude qu’Ankara, a pu intégrer l’UE en 2004, et qu’aucun Etat ne lui reproche néanmoins son absence de frontière européenne. En tout état de cause, poursuit-il, aucune instance géographique et scientifique n’a, à ce jour, indiqué avec précision quelles étaient les limites réelles de l’Europe.

Pour sa part, Ariane Bonzon (spécialiste sur la Turquie qui a fortement participé à la rédaction du livre de Michel Rocard «Oui à la Turquie») s’interroge sur la réalité du «partenariat privilégié» que propose le président Sarkozy : «Pas besoin d’être un grand clerc en psychologie politique pour deviner l’effet que cette proposition (à savoir le partenariat privilégié) produit chez les turcs ; le message qu’ils reçoivent c’est «le business avec vous d’accord mais pour le reste, vous n’êtes et ne serez jamais des nôtres (…) je caricature un peu évidemment mais n’y-a-t-il pas un peu de ça ?». Il semble bien effectivement que ce soit ce que ressentent les principaux responsables turcs. Dès le 11 mai 2009, le nouveau ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a fermement rejeté l’idée d’un «partenariat privilégié avec l’UE», en affirmant qu’en ce qui concerne les relations Turquie-UE, il n’y avait pas d’autre alternative que celle qui est en train d’être négociée, à savoir l’adhésion pleine et entière.

Le 13 mai 2009, le président Gül, lors d’une conférence de presse commune avec le président du Portugal, Anibal Cavaco Silva, a rappelé que des négociations visant à permettre à la Turquie de devenir membre de l’UE étaient en cours et qu’elles liaient juridiquement tant son pays que l’ensemble des Etats membres de l’UE. Abdullah Gül a poursuivi en déclarant que la Turquie continuerait les réformes engagées, tant pour permettre l’aboutissement du processus d’adhésion engagée que dans son intérêt propre. Le président portugais, de son côté, a apporté son soutien à la candidature turque, en rappelant qu’il avait fallu sept ans pour que le Portugal devienne membre de l’UE, et ce malgré une opinion publique européenne, alors plutôt défavorable à cette adhésion.

Quant à la réaction de Recep Tayyip Erdoğan, elle en dit long également sur les effets produits par les propos des leaders allemand et français, sur le gouvernement turc. Le premier ministre a, en effet, rappelé que le processus de négociations transcende les changements de gouvernement dans les pays européens, s’étonnant au passage de n’avoir jamais entendu, par le passé, l’ancien chancelier allemand, Gerhard Schröder, faire allusion à un quelconque «partenariat privilégié». Confirmant, par ailleurs, que la Turquie devrait remplir tous les critères exigés, il a rappelé également qu’elle a déjà satisfait à un nombre d’exigences parfois plus important que celui auquel ont eu à déférer nombre d’Etats membres de l’UE, et que l’acquis communautaire est déjà largement repris par le droit turc. Enfin, il a qualifié de «malvenus» les propos de la chancelière allemande et du président français, notamment parce qu’après les élections européennes, les responsables européens et turcs devront à nouveau se regarder en face. Cela a conduit le premier ministre turc à regretter que les relations turco-européennes ne soient pas toujours assez sincères et que cette situation altère l’opinion positive des citoyens turcs à l’égard du processus de négociations en cours avec l’UE, en portant atteinte au bout du compte à l’image de cette dernière. On doit noter pour finir qu’au moment où un accord sur la construction du gazoduc «Nabucco» est en cours de négociations et alors même qu’il se trouvait récemment à Sochi pour évoquer avec son homologue russe, Vladimir Poutine, la construction du «Bluestream 2», Recep Tayyip Erdoğan a insisté sur l’atout que constitue l’adhésion de la Turquie pour l’approvisionnement énergétique de l’UE. Un sujet particulièrement stratégique qui intéresse, à l’heure actuelle, comme l’on sait, les Européens au plus haut point !

À moins d’un mois des élections européennes, la question de l’adhésion de la Turquie est ainsi de nouveau à l’ordre du jour et la relance d’idées alternatives à cette adhésion par la France et l’Allemagne (espace économique et de sécurité commune ou partenariat privilégié) amène donc à s’interroger aussi sur la nature et la pertinence de ces propositions.

En 1963, est signé l’accord d’association d’Ankara entre la Communauté Economique Européenne et la Turquie. Cet accord, qui entre en vigueur en décembre 1964, a principalement pour objectif le renforcement des échanges commerciaux. En 1973, un protocole additionnel est annexé à l’accord d’association, il prévoit deux phases au terme desquelles l’union douanière avec la Turquie devrait se réaliser, ouvrant sur un processus d’adhésion. En 1995, un accord d’union douanière avec la Turquie est effectivement signé et entre en vigueur en 1996. Dès lors, la Turquie devient le seul pays à être aussi intégré économiquement à l’UE sans en être membre. Elle adopte le tarif douanier communautaire et s’aligne sur la politique commerciale de l’Union. Dès lors, vu qu’au sein de l’UE, il n’y a pas de véritable politique économique commune intégrée à laquelle la Turquie pourrait prétendre de s’intégrer, il semble bien que cette dernière soit déjà aujourd’hui dans la situation d’un partenariat privilégié en matière économique avec l’UE. Quant à l’idée de créer un espace de sécurité, évoquée aussi par le président Sarkozy, dans son discours de Nîmes, il faut rappeler que, depuis 2002, la Turquie participe à «l’Eurocorps», qui est corps d’armée européen. Outre l’idée d’une participation militaire, l’idée d’un «espace de sécurité» peut certes renvoyer également au deuxième (politique étrangère et de sécurité commune) et troisième (coopération judiciaire et policière en matière pénale) piliers de l’UE. Or, de manière générale ces deux piliers concernent la coopération entre les Etats membres et non leur intégration. Les institutions européennes intégrées, comme le Parlement européen, y ont un pouvoir beaucoup plus limité que dans le premier pilier et il n’y a là tout au plus qu’une coopération renforcée, même entre des Etats membres de l’UE. Ainsi, a fortiori, la Turquie se retrouverait, dans ces domaines, dans une situation similaire à celle qui gère actuellement les relations entre les Etats membres, à savoir une situation de coopération renforcée. Au regard de ce qui précède, il semble donc que les solutions alternatives à une adhésion de la Turquie soient peu convaincantes.

Qu’en est-il de la relance du débat sur l’entrée de la Turquie dans l’UE, dans la perspective des prochaines élections européennes ? En octobre 2005, la Turquie a entamé des négociations en vue de son adhésion à l'UE. Depuis cette date, Ankara a ouvert au total 10 des 35 "chapitres" thématiques qui échelonnent les négociations d'adhésion, et devrait en ouvrir un 11e, avant la fin de la présidence tchèque. Ainsi, comme le souligne Didier Billion, «le débat (sur la candidature turque) n’est pas encore d’actualité». En effet, avant que se pose réellement la question de l’intégration de la Turquie à l’UE, il y a fort à parier que le temps sera long, en tous cas qu’il excèdera le mandat pour lequel les députés seront élus en juin prochain. Il est donc étonnant que la question turque soit revenue au premier plan de la campagne pour les européennes de 2009, devançant des dossiers qui semblent pourtant beaucoup plus urgents. Selon l’une des dernières enquêtes menées par «Eurobaromètre », les thèmes du chômage, de la protection renforcée du consommateur, de la santé publique, du pouvoir d’achat, de la crise et les solutions envisagées par l’UE pour la résoudre, sont ceux qui préoccupent le plus les citoyens européens. En outre, on peut penser qu’une meilleure connaissance du parlement européen et de ses pouvoirs mériterait sérieusement de faire partie des thèmes prioritaires de cette campagne électorale. En effet, toujours selon « Eurobaromètre», «près de trois Européens sur quatre se déclarent mal ou très mal informés» sur cette institution. «Ils croient que les décisions se font avant tout en fonction des intérêts nationaux des députés et non en fonction de leurs affinités politiques» et, plus préoccupant encore, ils ne connaissent pas la date des élections européennes à laquelle pourtant ils sont pourtant conviés en juin. De fait, pour que les citoyens européens puissent faire des choix éclairés et surtout qu’ils aillent aux urnes, entre le 4 et 7 juin 2009, il serait sans doute plus opportun de donner la priorité à des questions faisant naître un réel intérêt pour l’Europe, plutôt que de mettre en avant la question de l’adhésion turque, qui n’est pas vraiment à l’ordre du jour de la législature à venir.
Bilgehan Erçok

lundi 18 mai 2009

Hüsamettin Cindoruk élu à la tête du "Demokrat Parti"


Un vieux cheval de retour à la tête du parti du cheval blanc. C’est ainsi que beaucoup résument l’élection d’Hüsamettin Cindoruk à la présidence du DP (Demokrat Parti-Parti démocrate), lors du congrès de ce dernier, les 15 et 16 mai 2009. L’événement a fait sensation en raison de la personnalité plus que controversée de ce vieux routier de la politique turque, qui pourtant paraissait avoir pris définitivement sa retraite depuis une dizaine d’années.

À ceux qui s’inquiètent de voir succéder à Süleyman Soylu, à la tête du parti démocrate, un personnage auquel on reproche d’avoir été impliqué dans certains des mauvais coups portés à la démocratie turque, au cours des dernières décennies, Hüsamettin Cindoruk répond en rappelant son passé de «démocrate», ou plutôt devrait-on dire de « Demır Kır At », ce qui veut dire en turc «cheval de fer bis» et qui est une homophonie avec le mot «démocrate» (c’est ce qui explique que tous les partis héritiers du légendaire parti démocrate des années 50 –l’AP dans les années 60 et 70, le DYP dans les années 80 et 90, et le nouveau DP depuis 2007- aient tous pris pour emblème le cheval blanc sur fond rouge). Cindoruk connaît bien, en effet, les voies sinueuses empruntées par le fameux «canasson». Juriste de formation, il s’est fait connaître, alors qu’il n’avait pas encore 30 ans, pour avoir été l’un des défenseurs de l’ex-premier ministre, Adnan Menderes, lors du procès de celui-ci, après le coup d’Etat de 1960. Bien que Menderes ait été finalement condamné et exécuté, Cindoruk a acquis une réputation à cette occasion et apparaît ensuite comme l’un des principaux collaborateurs de Süleyman Demirel, le leader de l’AP (Adalet Partisi-Parti de la Justice), le parti qui entend assumer alors l’héritage des démocrates chassés par les militaires en 1960. Après le coup d’Etat de 1980, alors même que Süleyman Demirel, premier ministre renversé, est banni de la politique turque, c’est Cindoruk qui crée et qui dirige pour un temps le DYP (Doğru Yol Partisi- Parti de la Juste voie), la formation qui prend la succession de l’AP. Lorsque ce parti arrive enfin au pouvoir, à l’issue des élections législatives de 1991, il devient président du parlement et beaucoup voit en lui un possible premier ministre, lorsque Süleyman Demirel, redevenu premier ministre, en 1991, est élu à la Présidence de la République, en 1993, à la suite du décès du président Özal. Mais le vent souffle alors pour Tansu Çiller, sa rivale au sein du DYP.

En 1995, Cindoruk croît que le moment est venu de faire cavalier seul et crée son propre parti le DTP (Democrat Türkiye Partisi-Parti pour une Turquie démocratique, à ne pas confondre bien sûr avec l’actuel DTP kurde). Mais les premiers résultats de ce parti sont tout sauf convaincants. Cela n’empêche pas Cindoruk de jouer un rôle-clé au moment du coup d’Etat post-moderne en soutenant la coalition gouvernementale de Mesut Yilmaz, mise en place par l’establishement pour succéder à l’islamiste Necmettin Erbakan. Bien que l’échec de son parti aux élections de 1999 le voit se retirer de la politique, il ne se gêne pour se manifester lors de la crise présidentielle de 2007, au cours de laquelle il soutient l’exigence constitutionnelle contestable du quorum des 367 députés et applaudit au e-memorendum de l’armée le 27 avril (notre édition du 29 avril 2009). L’année 2008 le voit combattre la réforme tendant à autoriser le foulard dans les universités et critiquer vivement l’affaire «Ergenekon». «Nous avions déjà connu la loi martiale militaire par le passé, c’est la première fois que nous avons affaire à une loi martiale civile», déclare-t-il notamment pour stigmatiser l’enquête menée par le procureur Zekerya Öz et les vagues d’arrestations auxquelles elle donne lieu.
La candidature de Cindoruk et son élection facile à la tête du DP, à la fin de la semaine dernière, ont été une surprise. Assiste-t-on pour autant au renouveau du centre droit turc, qui depuis la cuisante défaite du DYP et de l’ANAP 2002, est à la recherche de sa splendeur perdue ? Rien n’est moins sûr. Minée dans les années 90 par les querelles permanentes du DYP et de l’ANAP, cette famille politique a vu ce qui lui restait d’audience décliner régulièrement au cours de la dernière décennie au profit notamment de l’AKP, qui a très largement pris sa place au centre de l’échiquier politique turc. En 2007, le DYP et l’ANAP ont vainement tenté de s’unir au sein du «Demokrat Parti» (nos éditions des 4 et 5 juin 2007), sous la direction de Mehmet Ağar, une autre personnalité controversée des années 90 (cf. notre édition du 12 février 2009). Mais l’ANAP a finalement fait faux bon et, lors des dernières élections législatives, le nouveau DP n’a pas passé la barre de 10% des suffrages exprimés lui permettant d’obtenir une représentation parlementaire. Son résultat des élections municipales de 2009 a été encore pire. Enregistrant un score à peine supérieur à 3%, il a été ravalé au rang de formation marginale, ce qui a provoqué la démission de son leader, Süleyman Soylu et ouvert la voie à Hüsamettin Cindoruk.
Le nouveau leader du DP a annoncé, après son élection, sa volonté de reconquérir le terrain perdu, en regagnant notamment l’influence électorale que l’AKP lui a ravie, au cours de la décennie écoulée. Mais à 76 ans, l’ancien président du Parlement est surtout suspecté de vouloir remettre au goût du jour des moeurs politiques d’un autre âge. On peut donc penser que ce retour au galop en politique d’une personnalité, qui symbolise à bien des égards un état d’esprit révolu, risque de connaître un essoufflement rapide.
JM