samedi 30 août 2008

Après le conflit en Géorgie et les reconnaissances russes, la politique étrangère turque traverse une passe délicate.


La Turquie, qui entend amener la Russie et les 3 pays du Caucase (Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan), autour d’une même table, pour discuter d’une plate-forme de coopération et de stabilité, a reçu, le 29 août 2008, la visite du ministre azerbaïdjanais des affaires étrangères. Elle devrait avoir, dès la semaine prochaine, celle des ministres russe et géorgien des affaires étrangères, qui se croiseront en territoire turc mais ne devraient pas s’y rencontrer. Depuis la reconnaissance de l’indépendance de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie par le Parlement russe, Ankara, qui, après la guerre en Géorgie a essayé de se poser en médiateur du conflit, se retrouve dans une position particulièrement délicate, Et ce pour deux raisons principales.

En premier lieu, sur les plans politique et économique, le conflit géorgien a porté un coup aux atouts de la Turquie dans la région. La Géorgie est, en effet, le pays du Caucase avec lequel elle a entretenu les meilleures relations, depuis la fin du monde bipolaire. Avec l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) et le gazoduc BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum), Tbilissi a pris une importance capitale pour le projet turc consistant à devenir la grande porte énergétique du Proche-Orient. Or, aujourd’hui, alors même que la Turquie ne peut pas ne pas défendre l’intégrité territoriale de son ami géorgien, elle doit, dans le même temps, ménager un voisin russe, chez qui elle exporte de façon croissante, de qui dépend une partie importante de son approvisionnement énergétique et qui est son principal interlocuteur dans la cadre du développement de l’organisation de coopération économique de la mer Noire (une instance, qui a récemment connu une montée en puissance, cf. notre édition du 13 août 2008). Cette mansuétude turque à l’égard de la Russie intervient, de surcroît, dans un contexte où les relations turco-occidentales traversent une période agitée. Alors même que des négociations d’adhésion sont ouvertes depuis 2005, la candidature de la Turquie à l’UE est contestée par certains Etats membres. Au cours des dernières années par ailleurs, la guerre en Irak et la question kurde ont dégradé les rapports entre Washington et Ankara.

En second lieu, sur le plan stratégique, le rôle de gardien des détroits (Dardanelles et Bosphore) que le Traité de Montreux confère à la Turquie, place celle-ci au cœur de la confrontation russo-occidentale sur la mer Noire. En effet, la Russie considère que la venue, dans cette mer, de navires de guerre américains et plus généralement de vaisseaux militaires de l’OTAN, est une menace, ou tout au moins qu’elle reflète la volonté des Occidentaux de manifester leur présence dans la région, à des fins dissuasives (cf . notre édition du 25 août 2008). Dès lors, la position de la Turquie est là-encore particulièrement complexe. De par le traité de Montreux (auquel elle est particulièrement attachée), elle se doit de faire respecter les règles de passage et de durée du séjour des navires de guerre qui entrent en mer Noire. De par son appartenance à l’OTAN, elle est suspectée de subir «d’amicales» pressions de ses alliés occidentaux tendant à lui faire assouplir la réglementation du traité en question. Récemment, le passage de deux flottilles, l’une composé de bateaux appartenant à plusieurs pays de l’OTAN (prévue au demeurant avant la récente guerre dans le Caucase), l’autre de navires américains (sensés effectuer une mission humanitaire au profit de la Géorgie), a provoqué une série de polémiques révélatrices. Bien qu’Ankara se soit attachée à faire respecter scrupuleusement par ses alliés les règles de passage du traité de Montreux (limitation du tonnage des navires de guerre pour les Etats non-riverains de la mer Noire passant les détroits en temps de paix), Moscou s’est enquis de la durée du séjour de ces navires (limitée à 21 jours par le traité), et demande maintenant aux Turcs de la faire respecter en annonçant que ces derniers seront responsables des conséquences que pourrait avoir son non-respect.

Très révélateur de cet embarras a été l’attitude de la diplomatie turque à l’égard de la récente reconnaissance par la Russie des indépendances de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Tandis que les puissances occidentales jugeaient la décision russe inacceptable, le ministère turc des affaires étrangères n’a pas commenté l’événement, en réaffirmant toutefois son fort attachement à l’intégrité territoriale géorgienne.

En réalité, l’affaire géorgienne montre bien la complexité du positionnement stratégique qui est celui de la Turquie. En temps de paix et de coopération, ce pays peut se targuer de sa position-carrefour à configuration stratégique multiple : candidat à l’UE, il est membre de l’OTAN, du Conseil de l’Europe, de la CEMN ; il a désormais de bonnes relations avec l’Iran et les pays arabes, et garde enfin les détroits de la mer Noire… Mais si la situation internationale dans la région se tend, ce positionnement devient des plus difficiles à gérer et menace de se retourner contre son détenteur. Au cours des prochaines semaines, la politique étrangère turque risque donc de devoir naviguer dans une passe, à bien des égards, aussi étroite et parfois dangereuse, que peut l’être le détroit du Bosphore…
JM

vendredi 29 août 2008

Le MHP propose une nouvelle révision constitutionnelle.


Le 26 août 2008, lors d’une conférence de presse, Devlet Bahçeli, le président du MHP, a proposé deux nouvelles séries d’amendements pour réformer à nouveau la Constitution turque de 1982. Les suggestions du leader du parti d’extrême droite concernent les articles 68 et 69, relatifs à la procédure de dissolution des partis politiques, et les articles 148 et 153, relatifs à la composition de la Cour constitutionnelle. Devlet Bahçeli a proposé notamment de diminuer les pouvoirs de la Cour constitutionnelle en matière d’interdiction de partis politiques. Il souhaite voir cette mesure extrême limitée à des cas exceptionnels, supposant le recours à la violence de la formation politique incriminée. Par ailleurs, le leader du MHP désire également modifier la composition de la Cour constitutionnelle.

Près d’un mois après le verdict rendu par la Cour constitutionnelle, qui n’a finalement pas dissous la formation gouvernementale (cf. notre édition 1er août 2008), le MHP, fort du soutien de ses 70 députés au Parlement, a laissé son leader, Devlet Bahçeli, en personne expliquer de telles réformes. Celui-ci s’est dit profondément choqué par la décision (cf. notre édition du 7 juin 2008) qui a annulé le projet de loi prétendant autoriser le port du voile dans les universités, adopté à l’assemblée le 10 février dernier, par 411 voix sur 550. Il faut dire que le MHP avait été, en fait, à l’origine de ce projet (cf. notre édition du 3 février 2008). «Cette décision est une entrave au pouvoir législatif du Parlement. La Cour a négligé la volonté du Parlement et est sortie du cadre autorisé par la Constitution. Nous sommes prêts à faire des propositions pour protéger les pouvoirs législatifs du Parlement», a-t-il déclaré, le 26 août, devant un parterre de journalistes réunis au siège du parti. «La Cour n’a toujours pas justifié l’annulation de la loi sur le voile», a-t-il ajouté, avant de faire part de son inquiétude de ne pas voir la Turquie «sur la route de la normalisation», ce qui maintient une situation «ouvertes aux tensions». Ce nouveau rebondissement ne saurait pourtant être analysé comme le début d’un rapprochement avec l’AKP, car le MHP demeure un parti d’opposition. «La Cour a statué sur le caractère anti-laïque des activités menées par l’AKP, mais elle n’a pas ordonné sa fermeture. Le fait qu’un tel parti soit encore au pouvoir constitue un risque politique», a d’ailleurs affirmé Devlet Bahçeli. Ses propositions prennent néanmoins la forme d’une attaque non dissimulée contre les pouvoirs de la Cour, qui aurait, selon lui, outrepassé ses fonctions et court-circuité le Parlement, lors de l’épisode du voile.

En ce qui concerne les articles 68 et 69, relatifs aux actes justifiant la fermeture d’un parti politique, le MHP propose de les limiter à l’hypothèse où un parti se livre à des menées relevant du «terrorisme» ou consistant en des «crimes violents». De plus, il souhaite introduire une personnalisation des sanctions de préférence au caractère uniforme que revêtent ces dernières actuellement. En ce sens, il propose de «responsabiliser» les députés, en prononçant des sanctions exemplaires contre ceux qui commettent des actes «anticonstitutionnels», plutôt que d’adopter une sanction générale de dissolution qui pénalise l’ensemble des membres du parti. Il demande également une limitation de l’immunité des parlementaires à leurs travaux législatifs, de façon à ce que ces derniers soient traités de la même façon que tout autre citoyen, s’ils commettent des actes répréhensibles.

En ce qui concerne les articles 148 et 153 qui régissent la composition de la Cour constitutionnelle, le MHP voudrait voir le nombre de juges augmenter de 17 à 20, les trois nouveaux étant alors désignés par le Parlement, ce qui changerait le système actuel de propositions validées par le président.

Bien que les propositions du MHP semblent prendre la forme d’une avancée démocratique, car renforçant les pouvoirs du Parlement, elles n’ont été accueillies qu’avec peu d’enthousiasme par le reste de la classe politique.

Le CHP, principal parti d’opposition, s’est très rapidement démarqué de l’initiative prise par son rival au sein de l’opposition. «Il est hors de question pour nous d’approcher positivement une proposition tendant à un amendement constitutionnel en vue du changement de la nature du système et du régime laïque du pays, et nous ne participerons à aucun travaux à ce sujet», a précisé le vice-président du groupe parlementaire du CHP, Hakkı Suha Okay. «Nous ne pouvons accepter aucune démarche visant à transformer les valeurs de base de la République et ni accepter des activités contraires à la clause de la Constitution qui stipule que ces valeurs de base ne peuvent pas être modifiées et qu’aucune proposition ne peut être faite en ce sens», a-t-il ajouté. En répondant ainsi, le CHP marque, une nouvelle fois, son attachement à la laïcité, telle qu’elle est traditionnellement conçue en Turquie, en tant principe fondateur de la République. Il se désolidarise complètement de la position du MHP critiquant la position adoptée récemment par la Cour, notamment dans l’affaire du voile à l’université. Selon le parti kémaliste, le fait que, dans cette affaire, la Cour ait accepté d’examiner le recours sur le fond et pas simplement sur la forme, en faisant fi du vote parlementaire qui avait levé l’interdiction du voile, n’est pas contraire aux compétences constitutionnelles de la haute juridiction. Le positionnement du CHP à cet égard est logique puisque le parti laïque est justement l’auteur du recours déposé devant la Cour contre le projet de loi visant à lever l’interdiction du port du voile dans les universités ; un projet qui, pour nombre d’observateurs, aurait lui-même provoqué le lancement de la procédure visant à faire interdire l’AKP, par le procureur général de la Cour de Cassation. Pour sa part, Zeki Sezer, le leader du DSP, le parti de la gauche démocratique (proche du CHP et également dans l’opposition), s’est montré très réservé sur les propositions de Devlet Bahçeli, estimant que de telles modifications ne pouvaient que contribuer à l’apparition de nouvelles tensions politiques.

Si le président (AKP) du Parlement Köksal Toptan a salué l’initiative du MHP et s’est déclaré prêt à soutenir des «efforts de réconciliation, incluant des modifications constitutionnelles», officiellement l’AKP a abordé avec beaucoup de scepticisme les propositions du MHP. Bekir Bozdağ, président du groupe parlementaire AKP, a notamment accusé le parti de Devlet Bahçeli d’avoir simplement enveloppé, dans un nouvel emballage, les idées de son parti. «Le MHP ne propose rien de nouveau. Ils ont juste rassemblé nos précédentes propositions et celles qu’ils avaient faites auparavant, et ils nous les présentent maintenant comme s’il agissait de nouveautés», a-t-il déclaré. Bekir Bozdağ s’est montré dubitatif sur l’éventuel aboutissement d’une telle proposition : «...la Cour peut annuler n’importe quel amendement constitutionnel. Il est impossible de préparer un amendement sur la composition de la Cour. Chaque pas que nous ferons dans cette direction débouchera sur une autre décision de la Cour similaire à celle concernant les articles 10 et 42», a-t-il précisé, faisant référence au projet de levée de l’interdiction du port du voile dans les universités, déclaré anticonstitutionnel et annulé par la Cour le 5 juin dernier. Ces propos confirment donc que la Cour constitutionnelle est désormais perçue, par le parti au pouvoir, comme l’obstacle ultime à une réforme constitutionnelle pourtant nécessaire et attendue (cf. notre édition du 28 août 2008).

Les propositions de Devlet Bahçeli suscitent donc des avis qui vont du scepticisme à l’opposition franche. Pour comprendre cet accueil glacial, il faut se souvenir aussi du flou politique que le parti d’extrême-droite entretient ces derniers temps. S’imposer comme une formation pragmatique contribuant au fonctionnement du parlementarisme, en prenant de telles initiatives de réforme, amène effectivement cette formation d’extrême droite à faire le grand écart entre ses convictions idéologiques et une modération consensuelle qui est rapidement suspecte. Dès lors, ce prétendu désir de changement apparaît davantage comme une manœuvre politique destinée à mettre l’AKP dans l’embarras, au moment même où celui-ci vient de sortir d’une procédure dangereuse, qui aurait pu causer sa perte. Devlet Bahçeli entend, en effet, par une telle stratégie rappeler au gouvernement qu’il doit tenir les promesses de réforme qu’il a faites, lors de la campagne pour les élections législatives qui ont vu son triomphe, en juillet 2007. En essayant une fois de plus de chasser sur les terres de l’AKP, le MHP espère susciter l’attention des électeurs, tout en mettant la pression sur l’AKP, quitte à devoir une nouvelle fois affronter les foudres de la Cour…
Bastien Alex

jeudi 28 août 2008

L'épouse du vice-président de la Cour constitutionnelle a été convoquée par le procureur en charge de l’affaire «Ergenekon».


Le 26 août 2008, dans le cadre de l’affaire «Ergenekon» dont il a la charge, le procureur, Zekeriya Öz, a requis d’urgence le témoignage de Ferda Paksüt, l’épouse du vice-président de la Cour constitutionnelle, Osman A. Paksüt. La nouvelle a surpris et risque de confirmer dans leur conviction ceux qui mettent en rapport le tour pris par la conduite de l’enquête « Ergenekon » et la procédure de dissolution engagée contre l’AKP devant la Cour constitutionnelle (qui n’a finalement pas abouti, cf. notre édition du 1er août 2008).

On sait, en effet, que le procureur Öz veut interroger Ferda Paksüt sur des conversations téléphoniques qu’elle a eues avec Turhan Çömez, un ex-député de l’AKP avec lequel elle aurait évoqué les conséquences d’une dissolution du parti majoritaire. La femme du vice-président de la Cour constitutionnelle aurait, en particulier, envisagé avec son interlocuteur les clivages traversant cette formation et la capacité de celle-ci à se refonder après son éventuelle interdiction.
La convocation du procureur a immédiatement relancé les commentaires sur les liens entre l’affaire «Ergenekon» et le combat sans merci que se livrent, depuis l’an dernier, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan et le camp laïque. Nombre d’observateurs estiment, en effet, que cette affaire (qui a abouti à l’arrestation de plusieurs dizaines d’individus, liés à des milieux nationalistes et laïcistes, accusés de former une organisation secrète, bras armé de « l’Etat profond ») est instrumentalisée par le gouvernement de l’AKP pour réduire le camp laïque au silence. En effet, si les arrestations réalisées, au début de l’enquête, ont visé des personnes indubitablement liées à des activités clandestines illicites (cf. notre édition du 25 janvier 2008), d’autres qui ont frappé des journalistes ou des leaders d’associations laïques, après le lancement de la procédure contre l’AKP, auraient été conçues comme une riposte destinée à faire reculer l’opposition laïque (cf. notre édition du 23 mars 2008).

C’est en ce sens que l’épouse du vice-président de la Cour constitutionnelle a d’ailleurs commenté la convocation dont elle est l’objet. Déclarant qu’elle n’avait aucun lien avec «Ergenekon», Ferda Paksüt a reconnu qu’elle connaissait personnellement Turhan Çömez et que ses conversations avec lui se situaient dans le cadre d’une discussion informelle. Dès lors, pour elle, la convocation, dont elle est l’objet, viserait surtout à faire pression sur son époux pour le pousser à démissionner de la Cour constitutionnelle. Il est vrai que Osman Paksüt apparaît comme l’un des ténors laïques de la haute juridiction ; c’est notamment lui qui, au début du mois d’avril 2008, avait annoncé aux médias que celle-ci acceptait d’examiner le recours tendant à l’interdiction de l’AKP (cf. notre édition du 2 avril 2008) .

En réalité, la Cour constitutionnelle se retrouve à nouveau aujourd’hui dans une position délicate. Certes, sa décision de ne pas dissoudre l’AKP a allégé une partie de la pression politique qui pesait sur elle, mais, depuis, les milieux gouvernementaux, qui ont relancé leur projet de Constitution civile, la pointent du doigt en rappelant que la décision, qu’elle a prise au début du mois de juin dernier pour annuler la levée de l’interdiction du foulard dans les universités, bloque en fait tout espoir de changement politique dans le pays. Le gouvernement estime que la Cour, à cette occasion, a excédé ses pouvoirs, en appréciant la réforme constitutionnelle, qui levait l’interdiction du foulard, sur le fond, et non simplement sur la forme (ce qu’elle aurait du faire aux termes de la Constitution). Dès lors, toute nouvelle réforme constitutionnelle risquerait la même annulation et la Cour est accusée de vouloir empêcher le Parlement de procéder au changement de fond qui serait nécessaire et attendu par le pays. Ainsi, la Haute juridiction apparaît comme le principal verrou politique encore aux mains de «l’establishment».

Eu égard à la situation qui est celle de la Cour constitutionnelle, dans le contexte politique actuel, il n’est donc pas étonnant que la convocation de l’épouse de son vice-président, dans le cadre de l’affaire «Ergenekon», apparaisse comme plus qu’une simple péripétie judiciaire. S’il est vrai que, par le passé, Ferda Paksüt s’est souvent distinguée par des prises de positions politiques téméraires, il est plus difficilement concevable qu’elle soit allée jusqu’à s’associer à un réseau terroriste. Une offensive a-t-elle pour autant commencé pour déstabiliser la Cour constitutionnelle et changer sa composition ? L’avenir le dira.
JM

lundi 25 août 2008

La guerre en Géorgie repose la question du statut des détroits.


L’envoi en mer Noire de trois navires américains, dans le cadre d’une mission humanitaire à destination de la Géorgie, relance actuellement la fameuse question du statut des détroits turcs (Bosphore et Dardanelles), dans un contexte où Washington entend manifester sa présence dans la région. En effet, cet envoi avait été précédé par une tentative américaine de faire passer, par les détroits en question, deux navires militaires hôpitaux, dont le tonnage total excédait 70 000 tonnes, alors même que, selon les termes du traité de Montreux, un État non riverain ne peut maintenir, sur la mer Noire, qu’une flotte de 45 000 tonnes au maximum. Bien que le gouvernement turc ait demandé à Washington le respect de cette limitation et l’ait obtenu, puisque les trois nouveaux navires envoyés respectent le tonnage imposé, cette affaire a ravivé les débats sur les conditions de passage dans les détroits et l’hypothèse d’une modification du traité qui les régit depuis 1936.

Le Bosphore et les Dardanelles contrôlent une voie maritime essentielle, qui relie la Méditerranée à la mer Noire (via la mer de Marmara). Ils ont été au cœur de la «Question d’Orient» jusqu’au début du XXe siècle, puis des relations difficiles de la Turquie et de l’URSS, pendant la guerre froide. Dès le XIXe siècle, les puissances occidentales essayent de contrôler ces détroits par une présence permanente et, au début de la Première guerre mondiale, elles tentent d’enlever en vain les Dardanelles aux troupes ottomanes commandées par Mustafa Kemal, dont la résistance est plus que jamais exaltée, en Turquie, à l’heure actuelle. À l’issue de la défaite ottomane, le traité de Sèvres internationalise ces détroits, mais après la guerre d’Indépendance, le traité de Lausanne les rend à la Turquie, en les démilitarisant sous le contrôle d’une commission internationale. Si ces détroits appartiennent au domaine maritime international, la navigation y est réglée par le traité de Montreux du 20 juillet 1936. Ce dernier garantit, en temps de paix, la liberté de navigation. Le passage des navires de guerre est néanmoins soumis à des conditions et à des limitations de tonnage (cf. ci-dessus). Écartant, il y a quelques jours, l’hypothèse d’une quelconque remise en cause du traité de Montreux, en dépit des commentaires suscités par les événements de Géorgie et par le problème du passage des navires américains, le président turc, Abdullah Gül, a déclaré : «Ce traité a concouru depuis plus de 70 ans à la paix et à la stabilité, il doit donc rester en l’état.»

Depuis la conclusion de cette convention, ce n’est pourtant pas la première fois que la question des détroits turcs est posée. À l’issue de la Seconde guerre mondiale en effet, l’URSS avait demandé une révision du traité de Montreux, souhaitant même pouvoir disposer d’une base aéronavale, à Istanbul. Cette prétention soviétique fut l’une des causes, qui précipita le ralliement d’Ankara au bloc occidental et son adhésion plus tard à l’OTAN. Depuis la fin du monde bipolaire, le développement du commerce international et l’ouverture de nouveaux couloirs pétroliers ont conduit à poser la question de la sécurité du trafic maritime empruntant les deux détroits, en particulier de celui du Bosphore qui traverse une conurbation de plus de 20 millions d’habitants. Un cinquième des navires qui passent par les détroits turcs transporte, en effet, des matières dangereuses et, en 1994, une catastrophe n’a été évitée que de justesse, après la collision de deux pétroliers au cœur d’Istanbul. Ce paramètre a été l’un des arguments qui a contribué à exclure, il y a quelques années, l’option de la voie russe pour l’évacuation du pétrole et du gaz de la Caspienne. Acheminées jusqu’à des ports russes de la mer Noire, ces derniers auraient emprunté par la suite les détroits turcs pour accéder à la Méditerranée. Paradoxalement à cette époque, ce sont les Turcs qui se retrouvent en position de requérir un amendement du traité de Montreux…

Pourtant, tout en souhaitant un renforcement des exigences pour les navires présentant des risques environnementaux, le gouvernement turc se garde bien alors de demander une révision formelle du traité de Montreux. Compte tenu des développements historiques, évoqués précédemment, on comprend pourquoi. Prolongement du traité de Lausanne, cette convention, qui a finalement évité une mainmise étrangère sur les détroits, ce qui a souvent été la règle ailleurs (Gibraltar, Suez, Aden, Panama…), est en Turquie, considérée comme un élément lié à l’indépendance de l’État nation moderne, à bien des égards, comparable (pour «l’establishment polico-militaire» en particulier) aux principes fondamentaux de la république. Ce n’est pas par hasard que l’on a vu, ces derniers jours, des ténors du CHP s’inquiéter du respect du traité de Montreux et demander sa plus stricte application, en soupçonnant le gouvernement de l’AKP de vouloir l’assouplir sous les pressions de Washington (ce qui ne semble pas avoir été le cas jusqu’à présent).

Il reste qu’avec la guerre en Géorgie, la perspective d’un retour d’une partie des données de la guerre froide place la Turquie dans une situation délicate vis-à-vis de la Russie, un pays où elle exporte massivement, dont elle dépend pour une part importante de son approvisionnement énergétique (gazier, notamment) et qui voit d’un mauvais œil la prétention des Etats-Unis d’accroître leur présence en mer Noire. Le débat n’est pas nouveau. En juin 2007, lors du 15e sommet de l’organisation de Coopération Economique de la Mer Noire (CEMN), à Istanbul, la Turquie et la Russie avaient paru converger pour contenir la volonté des Américains d’étendre leur influence en mer Noire. Les Turcs avaient estimé, à cette époque, que le projet américain d’une flotte sous commandement de l’OTAN, en mer Noire, ne répondait à aucun besoin réel. Cette inquiétude convergente de Moscou et d’Ankara, quant à la présence américaine en mer Noire, avait aussi vu la constitution, pendant le sommet de la CEMN, d’un front commun turco-russe, pour marginaliser l’initiative roumaine (soutenue par les Occidentaux) de Forum de la mer Noire (cf. notre édition du 13 août 2007). Dans un contexte où la candidature turque à l’UE connaissait de sérieux déboires et où les relations turco-américaines paraissaient particulièrement détériorées par la question kurde, ces événements ont amené nombre de commentateurs à évoquer alors la constitution d’un axe turco-russe, au sein du nouvel ordre international.

À l’époque de ce sommet d’Istanbul, le conflit d’Ossétie du Sud paraissait fossilisé pour longtemps, à l’instar d’un certain nombre d’autres dans la région. La violente réaction russe à la décision géorgienne de reprendre par la force le contrôle de sa province dissidente, change la donne pour les Turcs. Non seulement cet événement a rappelé à ces derniers la fragilité politique de la région dans laquelle ils vivent, mais il tend maintenant à remettre en cause l’atout stratégique que la Turquie a tiré, ces dernières années, de sa position géographique au débouché des nouveaux couloirs énergétiques venant de la Caspienne. Ankara essaye donc de sauver ce qui peut encore l’être en activant les relations et la coopération entre les pays de la zone qui ont des intérêts convergents. Ainsi la venue à Istanbul, du président roumain, Traian Basescu, a été pour la Turquie, non seulement l’occasion de partager une communauté de vue sur le règlement du conflit en Géorgie (application du cessez-le-feu, respect de l’intégrité du territoire géorgien) mais aussi le début d’une offensive diplomatique visant à faire savoir que le couloir pétrolier et gazier caucasienne restait viable.

Toutefois, en mer Noire, la Turquie est placée plus que jamais en position de gardienne des détroits. Elle risque donc d’avoir fort à faire pour maintenir sa crédibilité de médiateur et d’acteur majeur de la coopération régionale. Certes, la réglementation du traité de Montreux constitue encore actuellement un atout appréciable qui lui permet de se poser en arbitre, mais elle ne fait pas pour autant de ce pays qui reste membre de l’OTAN, un acteur neutre, dans un contexte où de surcroît Ankara, quelque soit son désir de s’extraire de la rivalité qui oppose Moscou à Washington, ne peut pas voir, sans une certaine inquiétude, la réaffirmation de la présence militaire russe à ses frontières.
JM

vendredi 22 août 2008

Le sommet Turquie-Afrique d’Istanbul, perturbé par la présence du leader soudanais, Omar Al Bashir.


Alors même que se tenait à Istanbul le sommet Turquie-Afrique, le président turc, Abdullah Gül, a reçu la visite de son homologue soudanais, Omar Al Bashir. La présence du chef de l’Etat soudanais en Turquie a soulevé une controverse, celui-ci étant, depuis peu, inculpé par la Cour Pénale Internationale (CPI) de la Haye pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerres. Abdullah Gül est le premier chef d’Etat à recevoir ce dirigeant africain depuis la demande d’émission d’un mandat d’arrêt international à son encontre, le 14 juillet dernier. Cette visite n’a pas empêché la tenue du sommet Turquie-Afrique, mais est venue fort inopportunément perturber le déroulement de celui-ci.

Le sommet Turquie-Afrique a regroupé sur quatre jours (du 18 au 20 août 2008) quarante pays voulant établir ou renforcer leur coopération avec la Turquie. Ankara souhaite, en effet, développer ses relations économiques et politiques avec ce continent et surtout obtenir son soutien pour décrocher prochainement l’un des sièges au Conseil de Sécurité de l’ONU.

La présence d’Omar Al Bashir a néanmoins entaché le sommet en question, car le leader soudanais est actuellement sous la menace de l’émission d’un mandat d’arrêt de la CPI pour sa responsabilité dans les événements qui continuent de déchirer son pays. Accusé de soutenir financièrement les milices «Janjawid» et par déduction de favoriser le génocide qu’elles mènent au Darfour, le gouvernement soudanais récuse pourtant toute implication. «Ce n’est pas un génocide, mais une tragédie», a déclaré Omar Al Bashir, lors du sommet d’Istanbul. Rappelons que le Soudan n’a, par ailleurs, toujours pas reconnu la compétence de la CPI, à son égard, tout comme la Turquie qui n’a pas ratifié le traité lui donnant naissance, et ce bien que l’UE ait invité Ankara à le faire, dans le cadre des négociations d’adhésion qui sont en cours. Selon l’ONU, depuis 2003, environ 300 000 personnes ont trouvé la mort au Darfour, tandis que près de 2,5 millions personnes y ont été déplacées. L’organisation «Human Right Watch» (HWR) a dit avoir interpellé les autorités turques par courrier, pour leur demander de ne pas contribuer à soutenir les efforts de Khartoum pour obtenir une suspension des poursuites engagées contre Omar Al Bashir ; une possibilité qui n’est pas à écarter, même si le mandat est finalement émis. «Suspendre l’enquête de la CPI, en réponse à des menaces scandaleuses et aux promesses creuses de Khartoum, serait trahir les victimes du Darfour», a notamment affirmé l’organisation humanitaire internationale. À cet égard, Abdullah Gül a voulu suivre l’esprit de la position défendue par HRW. «Les souffrance humaines touchent tout le monde, quelle que soit la religion, l’ethnie ou la langue de ceux qui souffrent… J’ai dit au président (Bashir) que le gouvernement soudanais devait travailler dur pour mettre fin aux violences», a-t-il notamment déclaré devant les journalistes à l’issue d’un entretien d’une trentaine de minutes, en marge du sommet.

Pourtant, si la polémique suscitée par la présence d’Omar Al Bashir a tenu la vedette, l’objet même du sommet, qui concernait le développement des relations turco-africaines, sur les plans économique, énergétique, social et diplomatique, était loin d’être dépourvu d’intérêt, car il reflétait, à bien des égards, les nouvelles opportunités qu’offre à la Turquie, sur la scène mondiale, son développement économique important des dernières années. Ankara, qui a déjà adopté, en 1998, un plan d’action pour s’ouvrir aux pays africains, souhaite mettre à profit l’opportunité de cette rencontre internationale pour renforcer sa présence sur les marchés de ce continent. Le volume des échanges entre la Turquie et l’Afrique est d’ailleurs passé de 5 à 13 milliards de dollars (8,8 milliards d’euros) entre 2003 et 2007. « Nous avons pour but de faire passer le volume de nos échanges à 30 milliards de dollars, en 2010 », a déclaré Ünal Ceviköz, vice-sous-secrétaire au ministère turc des Affaires étrangères, cité par l’agence de presse Anatolie.

La Turquie a également signé des accords portant sur la fourniture de gaz liquide avec l’Algérie et veut renforcer tant ses investissements que ses échanges commerciaux en Afrique subsaharienne, suivant en cela l’exemple de l’Inde et de la Chine qui prospectent dans cette zone délaissée par les Américains, depuis quelques années. Afin d’assurer la diversification de ses approvisionnements énergétiques, Ankara désire par ailleurs, obtenir de Khartoum un accès privilégié à l’exploitation de ses ressources pétrolifères. « Ces dernières années, le continent (africain) est devenu le point de mire de plusieurs pays tels que la Chine, l’Inde et le Japon, en raison de ses vastes ressources énergétiques et minières », a fait valoir un responsable du ministère turc des affaires étrangères.

Sur le plan diplomatique, l’un des enjeux du sommet était la question de l’attribution des deux sièges de membre non permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, qui sera décidée en octobre prochain. La Turquie compte sur le soutien des pays africains pour obtenir l’un d’eux, ce qui lui permettrait d’avoir une tout autre dimension sur le plan international. La perspective de la prochaine vacance de ces sièges donne lieu à une véritable campagne des postulants potentiels depuis deux ans. «Nous sommes très heureux que la grande majorité de nos amis africains aient déjà accordé leur soutien à notre candidature… Si la Turquie est élue au Conseil de Sécurité, elle sera particulièrement attentive aux priorités et aux difficultés africaines», a déclaré le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, poursuivant cette opération de séduction, lors d’un déjeuner officiel, dans le cadre du sommet. À ce sujet, le premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, s’est montré rassurant en estimant que l’Afrique serait probablement derrière la candidature d’Ankara. La Turquie dispose actuellement de 12 ambassades sur le continent africain et prévoit de porter ce nombre à 27, avant la fin de l’année prochaine.

Ce soutien des pays africains n’est d’ailleurs pas anodin, si l’on observe parallèlement l’évolution rapide, sur tous les plans, des relations entre la Turquie et l’Afrique. Depuis le lancement du plan d’action de 1998, Ankara a ouvert trois agences régionales de la TIKA (Turkish International Cooperation and Development Agency, Agence internationale turque pour le développement et la coopération) en Éthiopie, au Sénégal et au Soudan, et commence à devenir un véritable acteur de l’aide au développement pour les PMA (Pays les moins avancés, la plupart se situant en Afrique). Ainsi, le montant de l’aide distribuée par la Turquie aux pays africains, ces trois dernières années, a oscillé entre 600 et 750 millions de dollars par an, une estimation qui atteint une fourchette se situant entre 1,1 et 1,7 milliard par an, si l’on ajoute l’aide non gouvernementale, selon les dires du premier ministre lui-même. En outre, une aide de 50 millions de dollars, pour les cinq ans à venir, est prévue depuis mars dernier. Cet effort devrait soutenir une accélération des échanges entre la Turquie et le continent africain. «Nous avons également encouragé nos hommes d’affaires à développer le commerce avec les pays africains», a tenu à préciser M. Erdogan.
Dans un discours prononcé, le 19 août 2008, Abdullah Gül a voulu montrer que son pays était très sensible aux préoccupations qui sont actuellement celles de l’Afrique. «L’importance de la coopération turco-africaine concerne aussi les crises alimentaires et les épidémies qui touchent l’Afrique et que nous observons avec beaucoup d’attention» a-t-il déclaré. Par une série de développements assez convenus, que l’on retrouve maintenant dans tous les sommets internationaux, le président turc a également évoqué la crise environnementale mondiale et le problème du réchauffement climatique pour regretter que les nations africaines en soient les premières victimes et pour souligner la nécessité de développer des coopérations dans des domaines tels que «l’environnement, la désertification, les terres humides, la biodiversité et la préservation de la faune et de la flore».

Ce sommet turco-africain semble donc avoir répondu aux principales attentes de ses organisateurs. Il reste que la présence d’Omar Al Bashir a été généralement perçue de façon négative à l’étranger. La précédente visite du président soudanais, à Ankara, il y a quelques mois, avait d’ailleurs déjà provoqué les critiques de Washington. Des associations arméniennes qui militent pour la reconnaissance du génocide de 1915 ont, de leur côté, vigoureusement réagi, montrant du doigt la rencontre entre un président accusé de crimes contre l’humanité et le leader d’un pays qui, selon elles, n’a toujours pas accompli son devoir de mémoire. Interrogé sur la possibilité que la Cour pénale internationale émette un mandat d’arrêt contre le président soudanais, alors même que ce dernier se trouvait à Istanbul, le ministère turc des Affaires étrangères a refusé officiellement de spéculer sur l’attitude qu’adopteraient les autorités turques dans cette hypothèse. «Bashir a été invité au sommet en tant que dirigeant d’un pays africain et il n’existe pas de mandat d’arrêt contre lui en ce moment. S’il y a des demandes, nous aviserons alors», a indiqué un haut fonctionnaire à l’agence Reuters.

L’avenir dira si les résultats du sommet auront eu véritablement à pâtir de la présence du président soudanais. Pour l’heure, on attend la publication de la «déclaration d’Istanbul», qui a été adoptée, à l’issue du déroulement du sommet, pour en faire la synthèse.
Bastien Alex

jeudi 21 août 2008

La visite en Turquie du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, s’est achevée sur un bilan mitigé.


La diplomatie turque est à l’heure actuelle en pleine mutation. Ce changement est attesté par une série de coups d’éclat récents, qui ont vu la Turquie faciliter la rencontre de plusieurs pays ou instances en conflit au Moyen-Orient (Syrie et Israël, Syrie et Liban, Fatah et Syrie…). Dans la même perspective, on observe qu’Ankara entend jouer un rôle actif pour faciliter le règlement de la question nucléaire iranienne, en essayant de trouver une alternative aux pressions du Conseil de Sécurité de l’ONU, concentrées principalement sur l’exigence de cessation des activités d’enrichissement d’uranium par l’Iran. Le fait que cet enrichissement donne les moyens aux pays qui y procèdent d’accéder à la détention de l’arme atomique est, on le sait, la principale cause de l’hostilité des puissances occidentales à l’égard du programme nucléaire iranien. Dans un esprit d’ouverture, le ministre turc des Affaires étrangères, Ali Babacan, a plusieurs fois confirmé le rôle informel « de consolidation et de facilitation » que la Turquie peut jouer sur ce dossier, à la demande des parties, sans pour autant ambitionner de devenir un médiateur officiel (ce qui aurait pour effet de perturber les procédures juridiques déjà entamées).

Au cours du mois de juin 2008, les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Chine, Russie, France, Grande-Bretagne et Etats-Unis) ainsi que l’Allemagne (associée aux discussions) ont lancé un plan dit de «gel contre gel». Ceux que l’on appelle désormais les «Six» ont en effet proposé à l’Iran la tenue de pourparlers préliminaires sur ses activités nucléaires, à condition que celui-ci gèle, à leur niveau actuel, ses activités d’enrichissement d’uranium. En échange, les «Six» se sont engagés à suspendre, à leur tour, la prise de nouvelles sanctions à l’encontre de Téhéran. Javier Solana, le Haut représentant pour la politique étrangère de l’UE, a parallèlement présenté une panoplie de mesures incitatives décidées par les «Six», en particulier une aide au développement du nucléaire civil. Toutefois, l’Iran continue de refuser la cessation de ses activités d’enrichissement d’uranium, considérant qu’il y a là pour lui un droit qui ne peut s’effacer devant des demandes occidentales perçues comme «injustes et autoritaires», car violant sa souveraineté même. Cette position sans nuances n’a pas empêché Téhéran de rappeler, à plusieurs reprises, notamment par la voix de son représentant à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), Ali Asghar Soltanieh, qu’il n’excluait pas la discussion, voire la négociation.

Dans un tel contexte, la Turquie cherche à faire accepter l’idée qu’une «troisième voie» est possible. Baptisée désormais «l’option turque», celle-ci fait, en réalité, de la promotion des négociations pacifiques et de l’utilisation de tous les moyens diplomatiques, son axe principal pour résoudre le problème ; ce qui exclue donc la poursuite de l’intensification des sanctions et la menace d’une intervention militaire. Cette approche, qui est par ailleurs soutenue par la Russie, reflète bien le fond de la position turque sur la question nucléaire dans la région. Certes, Ankara se déclare contre la prolifération des armes nucléaires, mais s’inquiète des dérives auxquelles pourrait conduire une opposition systématique du Conseil de Sécurité à l’enrichissement d’uranium. La Turquie défend, en effet, le droit, pour tous les pays qui le souhaitent, d’acquérir l’énergie nucléaire, à condition que ce droit s’exerce dans le cadre du Traité de non-prolifération nucléaire et sous la surveillance de l’AIEA. Elle refuse toutefois que l’invocation du risque de prolifération nucléaire devienne une sorte de prétexte international pour empêcher les pays, qui le souhaitent, de produire de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Il faut dire que la Turquie s’intéresse, elle-aussi, à l’énergie nucléaire ; cela afin de réduire sa dépendance à l’égard des sources étrangères et de diminuer sa facture énergétique. Plus généralement, concernant le problème nucléaire iranien, Ankara ne souhaite pas voir s’aggraver, à ses frontières, un conflit latent (mettant aux prises Israël, les Etats-Unis et l’Iran) dont elle risquerait d’être la première victime au sein d’un Moyen-Orient déjà fortement déstabilisé.

La visite de Mahmoud Ahmadinejad à Istanbul, du 14 au 16 août 2008, pour une réunion de travail avec les dirigeants turcs, a été d’abord l’occasion de parler du différend qui oppose l’Iran aux pays occidentaux sur la question nucléaire. Même si le président iranien s’est dit satisfait du cours que prenaient actuellement les discussions sur ce dossier, les résultats de sa visite en Turquie, peuvent paraître globalement décevants. Le Président turc Abdullah Gül avait pourtant tenu à souligner que s’ouvrait, pour l’Iran, l’opportunité de mettre fin au conflit qui l’oppose aux pays occidentaux et aux organisations internationales concernées (ONU, AIEA), en utilisant les six semaines qui lui étaient offertes pour repenser la pertinence de la position qu’il défend depuis cinq ans. La diplomatie iranienne a estimé, quant à elle, que six semaines étaient insuffisantes pour procéder à un tel réajustement, suscitant la déception de ses interlocuteurs internationaux, peu optimistes pour la suite des évènements. Les autorités turques, pour leur part, sont restées plus circonspectes, à l’issue de cette visite, parlant d’un «manque de compréhension des réalités» de la part de leurs homologues iraniennes. Les commentateurs turcs ont notamment expliqué l’absence de concession du président Mahmoud Ahmadinejad par l’existence de rivalités, au sein de l’administration iranienne, alors même que des élections se profilent, pour l’année 2009. Cette visite du président iranien a cependant été l’occasion pour la Turquie de négocier des contrats d’exploitation et de production de gaz. Mais, même sur ce point, le bilan est maigre, des divergences techniques ayant, semble-t-il, bloqué un développement de la coopération entre les deux pays. Rappelons tout de même que la Turquie et l’Iran avaient signé un mémorandum de compréhension le 13 juillet 2007, permettant à la TPAO, la compagnie pétrolière turque, de pomper 20 millions de mètres cubes de gaz naturel en provenance du gigantesque champ d’exploitation Pars Sud. Ce mémorandum a été finalement gelé, en l’absence d’un accord véritable sur le montant des investissements à réaliser.

Pendant sa visite, Mahmoud Ahmadinejad a évoqué d’autres questions internationales intéressant la région. Il a, d’abord, réaffirmé son opposition au gouvernement israélien, qualifié de «sioniste» et de «belliqueux». Interrogé, également, sur la possible présence de soldats iraniens sur le sol iraquien, lors d’un éventuel retrait des Américains, Mahmoud Ahmadinejad a démenti, tout en déclarant que les puissances régionales devraient apporter sécurité et intégrité à l’Iraq, dans une telle hypothèse. Le président iranien s’est exprimé, par ailleurs, sur la candidature turque à l’Union européenne, pour la soutenir et l’encourager, mais aussi pour déplorer les réticences à son égard de certains Etats européens qui, selon lui, semblent ne pas comprendre que la Turquie a vocation à être un pont entre l’Europe et le Moyen Orient. Il a souligné encore que l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie partagent la même histoire et qu’à ce titre, elles devraient travailler ensemble sur les principaux dossiers politiques, économiques et culturels. Mahmoud Ahmadinejad a enfin saisi l’occasion de son séjour en Turquie, pour annoncer que l’Iran souhaitait doubler le commerce bilatéral entre les deux pays, à concurrence de 20 milliards de dollars en quatre ans.

Le bilan de la visite à Istanbul du Président Ahmadinejad est ainsi mitigé. En premier lieu, les autorités iraniennes ont en fait campé sur leurs positions en ce qui concerne la question nucléaire. En second lieu, les dossiers économiques, sur lesquels on espérait des avancées, sont restés handicapés par des questions de procédure non résolues. Il n’en demeure pas moins que la Turquie continue d’entretenir de bonnes relations avec son voisin iranien et qu’à ce titre elle peut jouer un rôle important pour la stabilité du Moyen Orient.
Sylvie Chemineau

mercredi 20 août 2008

L’état de guerre en Géorgie bouleverse la carte géopolitique de la région.


Le conflit qui oppose aujourd’hui la Russie et la Géorgie reflète les tensions existantes, depuis des années, dans le Caucase. De façon significative, la Géorgie est victime d’une hétérogénéité ethnique et religieuse qui est la caractéristique de cette région. Quel avenir peut avoir un pays qui doit vivre, depuis plus d’une décennie, avec deux provinces séparatistes : l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie (sans oublier une forte minorité pro-russe qui s’oppose au gouvernement pro-occidental du président Saakachvili) ?

Les équilibres fragiles existants ont vite été rompus, ces derniers jours. Alors que la Russie avait accusé (le 4 août 2008) les autorités géorgiennes de procéder à un nettoyage ethnique à l’encontre de la population de la république dissidente d’Ossétie du Sud, Tbilissi a rompu la trêve avec les séparatistes ossètes, en lançant une attaque contre la capitale régionale, Tskhinvali. Apportant leur soutien aux Ossètes du Sud, les forces armées russes ont fait leur entrée sur le territoire géorgien après avoir bombardé les abords de Tbilissi et d’autres villes voisines. Le 12 août 2008, après l’acceptation par le président russe Medvedev d’un plan de paix en six points proposés par le Président français, Nicolas Sarkozy, qui exerce actuellement la présidence tournante européenne, l’opération militaire russe contre la Géorgie aurait théoriquement dû prendre fin. Toutefois, le dernier point de ce plan de paix reste contradictoire, car le président russe appelle au droit à l’autodétermination des peuples (notamment pour l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie), tandis que le président géorgien défend la souveraineté et l’intégrité des frontières de son pays. Certes, les parties russes et géorgiennes se sont engagées, dans ce plan, à ne pas «recourir à la force», à «cesser les hostilités de façon définitive», et à assurer un «accès libre à l’aide humanitaire», les troupes russes devant par ailleurs se retirer du territoire géorgien et les troupes géorgiennes se regrouper dans leurs lieux de cantonnement initial. Pourtant, au jour d’aujourd’hui, les troupes russes n’ont toujours pas évacué le territoire géorgien. Cette situation a amené les principaux dirigeants occidentaux à hausser le ton et les Américains à adresser une sévère mise en garde à Moscou. Le président Saakachvili, quant à lui, a refusé catégoriquement la présence de troupes russes même à titre de forces de maintien de la paix déclarant qu’elles ne rempliraient pas leur mission mais viseraient surtout à faire perdurer une influence russe dans la région.

Si ce conflit prend aux yeux de la communauté internationale une si grande importance, ce n’est pas seulement parce que la souveraineté et l’unité d’un pays ont été bafouées, mais aussi parce que, derrière ce conflit de frontières et ces revendications indépendantistes, apparaît une peur plus grande : celle de voir réapparaître la logique de la Guerre froide. Le Caucase, trop souvent oublié par les médias, est une région capitale en termes géopolitiques et géostratégiques. Toute la région eurasiatique est d’ailleurs depuis un certain temps déjà définie comme telle par des théoriciens de relations internationales de premier plan comme Mac Kinder (qui parlait de «heartland») et Spykman (qui évoquait un «rimland»). Quiconque, selon eux, contrôle cette région, tient également une grande partie des ressources énergétiques mondiales qui s’y trouvent et s’affirme alors comme une puissance hégémonique.

Sur le plan énergétique, la Géorgie est un pays de transit. Depuis peu, des pipelines de première importance traversent son territoire, en particulier : l’imposant Bakou-Tbilissi-Ceyhan qui relie la mer Caspienne au terminal pétrolier turc de Ceyhan sur la Méditerranée, (en évitant soigneusement l’Iran et la Russie), ou le Shah Deniz pipeline (Pipeline du Caucase Sud) qui alimente la Géorgie et la Turquie en gaz naturel provenant d’Azerbaïdjan. La Géorgie est ainsi devenue, au cours de la dernière décennie, un acteur majeur dans le nouvel échiquier énergétique mondial. Ce petit pays est de ce fait un élément important de la stratégie d’indépendance énergétique de l’Union européenne qui entend desserrer progressivement l’étau russe. La Russie est en effet le premier fournisseur des Européens en gaz naturel (32%) et en pétrole (19%). Les nouvelles voies énergétiques du Caucase aboutissant sur son territoire, la Turquie espère aussi pouvoir tirer parti de cette situation, en valorisant cette position stratégique auprès de l’Union Européenne.

Mais la poudrière caucasienne à l’heure actuelle est aussi révélatrice des tensions latentes qui existent entre la Russie et ses anciens pays-frères de l’ex-URSS. «Révolution des roses» en Géorgie, en 2003, «Révolution orange» en Ukraine, en 2004, «Révolution des tulipes » au Kirghizstan, en 2005, sans oublier la révolte contre le gouvernement pro-russe qui fut durement réprimée en Ouzbékistan, la même année… Certains observateurs parlent désormais des «révolutions de couleur» pour désigner ces mouvements qui voient ces pays eurasiatiques tenter de s’affranchir d’une dépendance russe qui prend la forme d’ingérences politiques ou économiques, et bien sûr de la dépendance énergétique. Après le début des hostilités en Géorgie, il n’est pas étonnant que la réaction de la plupart des Etats anciennement communistes de la région, ait été similaire. Symboliquement le 12 août 2008, d’ailleurs, les présidents polonais, lituanien et estonien ainsi que le premier ministre letton sont, allés, en Géorgie, en compagnie du président ukrainien, soutenir le président Saakachvili face aux attaques russes. Mais, en Europe occidentale, les opinions sont plus partagées et une plus grande modération est pour l’instant de mise.

Il est vrai que la Russie possède et contrôle des ressources énergétiques importantes, ce qui met les pays occidentaux dans une situation préoccupante dans un contexte de crise pétrolière. Pour maintenir son influence, la Russie soutient désormais systématiquement le droit à l’autodétermination des petits peuples et défend les minorités pro-russes. Les cas de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie sont, à cet égard, très significatifs. Les Etats du Caucase et d’Asie centrale risquent donc d’avoir du mal à suivre la voie qu’ont empruntée, il y a vingt ans, après la fin du monde bipolaire, les pays d’Europe de l’Est soutenus par l’UE. La Géorgie n’est-elle pas pour l’heure trop déstabilisée pour espérer pouvoir rejoindre l’OTAN ? Quelles sont désormais les chances d’y parvenir de l’Ukraine, elle-aussi candidate ?

Dans un tel contexte, la position de la Turquie est pour le moins délicate. Malgré ses ambitions récentes de devenir le médiateur diplomatique privilégié de la région, sa marge de manœuvre reste étroite ; car elle entretient d’excellentes relations avec la Géorgie, mais reste dépendante de la Russie tant sur le plan commercial que sur le plan énergétique. Les atouts qu’offrent sa situation géographique de pont entre l’Orient et l’Occident ainsi que son rôle de voie de transit en matière d’énergie, pourrait bien être affectés par cette guerre qui survient de façon bien inopportune à ses frontières. C’est ce qui explique sans doute que la réaction d’Ankara soit restée prudente jusqu’à présent.
Sylvie Chemineau

mardi 19 août 2008

Vers un renouveau des relations bilatérales franco-turques en matière de défense ?


La France est en position de prendre de nouvelles initiatives internationales, notamment, après le sommet de l’Union pour la Méditerranée et alors qu’elle occupe la présidence européenne tournante. Il n’est donc pas étonnant que Paris paraisse vouloir assouplir son discours à l’égard des autorités turques et renforcer des relations bilatérales fragilisées depuis la loi reconnaissant le génocide arménien, adoptée le 29 janvier 2001, et suite aux positions du président de la République française hostile à l’idée de l’adhésion de la Turquie à l’UE. C’est en matière de défense que la France semble vouloir renouer le dialogue, à l ‘heure actuelle. En effet, Paris a envoyé l’ambassadeur, Benoît d’Aboville, fin juillet 2008, à Ankara pour présenter le «livre blanc» de Nicolas Sarkozy, un projet qui vise à réformer les différents corps de l’armée française et qui met l’accent sur le renseignement, pour répondre, en particulier, à la menace terroriste. Cette opportunité permettra-t-elle de resserrer des liens très distendus, depuis une dizaine d’années, notamment sur tout ce qui touche aux questions d’armement ?

Lorsqu’en 1998 l’Assemblée nationale française adopte à l’unanimité une proposition de loi socialiste visant à reconnaître le génocide arménien, la Turquie annonce aussitôt le boycott du groupe français «Eurocopter», alors en lice pour décrocher un important contrat avec l’armée turque. Finalement, la proposition de loi en question ne sera pas inscrite tout de suite à l’ordre du jour, mais les relations entre la Turquie et la France seront, dès ce moment, instables et sujettes à tensions.

La Turquie et la France ont cependant des intérêts communs majeurs, en matière d’armement. Il n’est pas nécessaire de rappeler que la France est l’un des principaux fournisseurs d’armes en Europe, alors que la Turquie est un client potentiel important. Le montant des importations turques d’armements français, entre 1995 et 2005, s’est élevé à 1,5 milliard d’euros, une somme non négligeable et un marché fructueux pour l’économie française. Le premier obstacle à la réactivation de cette communauté d’intérêts découle actuellement des positions prises par Nicolas Sarkozy sur la candidature de la Turquie à l’UE. Mais on aurait tort de sous-estimer les conséquences qu’a pu avoir la position de la France, depuis 2001, sur la reconnaissance du génocide arménien, que ce soit en termes de diplomatie, d’économie ou de sécurité.

L’été 2007 fut une période assez dure pour les relations franco-turques en matière de défense et d’armement. En effet, à cette époque s’est tenue en Turquie une foire internationale de l’industrie et de la défense, où se sont rencontrées 448 sociétés de 45 pays du monde entier. Selon le ministre de la défense turque, la France ne fut pas officiellement invitée à cette manifestation. À cela s’est ajoutée alors la suspension des relations militaires entre les deux États. Fin juillet 2007, la France a donc fermé le bureau de la Délégation générale pour l’armement, à Ankara, en raison de la réduction du commerce militaire entre les deux pays. C’est suite à ces développements difficiles que Paris réaffirme aujourd’hui l’importance de la Turquie pour la France en matière de défense, en soulignant la coopération existante sur le terrain entre les deux armées, notamment en Afghanistan ou lors d’opérations en Bosnie et au Kosovo, dans le cadre de l’OTAN.

Pourtant, les relations franco-turques en la matière demeurent complexes. En effet, on sait que récemment Nicolas Sarkozy a émis le souhait de voir la France revenir dans le commandement militaire intégré de l’OTAN, une structure abandonnée, en 1966, suite à une décision du général de Gaulle. Or, la Turquie (membre de l’OTAN depuis 1952) aurait apparemment essayé de soumettre ce retour de la France au sein du commandement de l’OTAN, à un assouplissement des positions prises par Paris sur la candidature turque à l’UE. Cette hypothèse n’a bien sûr été confirmée, ni par Ankara, ni par Paris, mais a cependant été évoquée par des spécialistes turcs de relations internationales. Ces derniers ont en effet émis l’hypothèse d’un veto turc à la réintégration du commandement militaire intégré par la France, en y voyant le moyen pour la Turquie de s’opposer aux différents obstacles français posés à l’encontre de l’adhésion turque (notamment le très critiqué article 88-5 de la Constitution instituant la tenue d’un référendum sur l’adhésion de la Turquie à l’UE).

Ainsi, les relations entre la Turquie et la France en matière de défense et d’armement concernent des sujets autrement plus délicats que le seul problème économique constitué par l’évolution des parts de marché entre les deux pays et la signature d’importants contrats. La coopération franco-turque sur le plan de la défense est désormais au cœur de l’évolution des relations diplomatiques franco-turques et affecte de ce fait directement les équilibres stratégiques en Europe orientale et au Moyen-Orient.
Sylvie Chemineau

mercredi 13 août 2008

Le général Ilker Basbug, nouveau chef d’état-major de l’armée turque.


Le général Ilker Basbug, qui commandait jusqu’à présent l’armée de terre, a accédé, lundi 4 août, au poste de chef d’état major, à la suite d’une réunion du haut conseil militaire (YAS). La décision a été confirmée par le président Abdullah Gül. Ilker Basbug devrait occuper cette fonction pendant deux ans. Agé de 63 ans, ce général, considéré comme un défenseur sans concessions des valeurs républicaines et de la laïcité, prend ainsi la tête de la deuxième armée de l’OTAN (derrière celle des Etats Unis), en termes d’effectif (600 000 hommes). Cette nomination intervient quelques jours après le verdict de la Cour constitutionnelle dans le procès qui visait à faire interdire l’AKP et ses principaux leaders, dont le président de la République et le premier ministre, pour activités antilaïques.

Considéré par beaucoup d’observateurs comme un «faucon kémaliste», Ilker Basbug succède ainsi au général Yasar Büyükanıt, de deux ans son aîné, dans un contexte politique très tendu, dominé ces derniers jours par la décision de la Cour constitutionnelle de ne pas interdire l’AKP (cf. notre édition du 1er août 2008) l’affaire Ergenekon (dont les investigations ont conduit à l’arrestation de plusieurs généraux à la retraite), ainsi que l’attentat du 27 juillet dernier qui a fait 17 victimes et 154 blessés. Le problème crucial est, en réalité, l’évolution des relations entre le gouvernement et l’armée, et en particulier la guerre sourde que se mènent ces deux protagonistes, depuis que l’AKP est arrivé au pouvoir en 2002. Le général Yasar Büyükanıt, lui aussi considéré comme un «dur», par rapport à son prédécesseur, le général Hilmi Özkök, perçu comme un modèle de modération, n’a cessé pendant deux ans de multiplier les mises en garde à l’encontre de l’AKP et du gouvernement, en rappelant le caractère fondamental du principe de laïcité. À plusieurs reprises, à l’occasion des multiples rebondissements de l’élection présidentielle, en 2007, l’ancien chef d’état major avait pris très explicitement position, pour dissuader l’AKP de présenter un candidat.

Pour sa part, avant d’accéder au commandement suprême, le général Ilker Basbug s’est fait connaître des médias en dirigeant les opérations menées en 2007-8, à la frontière irakienne, contre les rebelles kurdes du PKK. À cette occasion, il a largement confirmé sa réputation de militaire froid et pragmatique, illustrée notamment par une déclaration visant Hakkari, qui l’avait vu dire qu’il y avait, dans cette ville de peuplement kurde proche de la frontière irakienne, «des microbes devant être nettoyés». La déclaration en question concernait, en fait, plus particulièrement le maire de la ville, soupçonné par l’armée d’entretenir des liens avec le PKK. Toutefois, si le nouveau chef d’état major est surnommé «le guerrier de glace», il est aussi considéré comme un plus fin diplomate que son prédécesseur. Il devra en tout cas composer avec le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qui aurait préféré, quant à lui, voir le chef de l'armée de l'air, le général Aydogan Babaoglu, prendre la tête des armées. Le chef du gouvernement ne s’est cependant pas opposé à la décision du haut conseil militaire. «Le gouvernement n'a pas pris de risque, cela aurait pu créer de nouvelles tensions politiques», a commenté à ce propos, Lale Sariibrahimoglu, une journaliste spécialiste des questions de défense.

Quoiqu’il en soit, la coopération et l’entente entre le premier ministre et le général fraîchement nommé, devrait en grande partie déterminer l’ambiance et l’atmosphère politique des prochains mois. Si Ilker Basbug est considéré comme quelqu’un de plus discret, qui apprécie moins les caméras de télévision que son prédécesseur, il n’en demeure pas moins un fervent défenseur de la république kémaliste et n’hésitera pas à prendre fermement position et à agir, le cas échéant. Il a d’ailleurs souvent réaffirmé l’importance des militaires dans la vie politique turque. «Les forces armées turques ont toujours défendu et défendront toujours l'Etat nation, l'Etat unitaire et l'Etat laïque», avait-il déclaré, en 2006, répondant ainsi aux critiques de l'UE, reprochant à l’armée de freiner la démocratisation du pays.

Il est ici nécessaire de rappeler qu’en Turquie, l’armée a conduit trois coups d'Etat (en 1960, 1971 et 1980) et qu’elle a provoqué la démission, en 1997, du premier ministre islamiste, Necmettin Erbakan, au terme d’une manœuvre, connue sous le nom de «coup d’état post moderne». Bien que les interférences politiques militaires soient aujourd’hui moins nombreuses et moins virulentes qu’il y a quelques années, l’armée conserve une certaine aura et jouit toujours d’une grande popularité. L’UE ne voit donc pas d’un bon œil la place qui est celle des militaires sur la scène politique turque, même si elle apprécie que l’influence de ceux-ci ait pu être atténuée, à l’issue des réformes adoptées, depuis 2001, par la Turquie en vue de son adhésion.

Ilker Basbug aura donc fort à faire en cette période de tensions. Si la tendance à l’apaisement, semble de mise actuellement, la méfiance des militaires reste importante et l’AKP devra se montrer très prudent s’il ne veut pas voir le climat se dégrader davantage. Les développements à venir de l’affaire Ergenekon devraient notamment fournir des indications précieuses, quant à l’état des relations entre l’armée et le gouvernement.
Bastien Alex

vendredi 1 août 2008

La Cour constitutionnelle turque décide de ne pas dissoudre l’AKP.



Rendant finalement un verdict de compromis dans une affaire qui dominait l’actualité politique turque depuis la mi-mars, la Cour constitutionnelle n’a finalement pas pris la décision de dissoudre l’AKP et d’interdire ses principaux leaders, le 30 juillet 2008, à l’issue de trois jours de délibération. Seuls 6 juges sur 11 se sont prononcés pour l’interdiction du parti au pouvoir, alors même que, selon la Constitution, il en aurait fallu 7 pour le fermer. Néanmoins la presque totalité des juges ont consenti à ce que des sanctions soient prises contre la formation de Recep Tayyip Erdogan, celle-ci sera privée, en particulier, de la moitié de ses aides financières publiques.

Cette décision semble avoir voulu ménager les deux camps qui s’affrontent en Turquie avec de plus en plus de vigueur depuis la crise provoquée l’année dernière par les élections présidentielles. Le gouvernement a accueilli la décision de la Cour avec soulagement, en disant que celle-ci avait confirmé que l’AKP n’était pas un foyer d’activité anti-laïques et en annonçant qu’il continuerait «à suivre le chemin de modernisation ouvert par Atatürk». Le quotidien laïque Cumhuriyet, quant à lui, titrait, le 31 juillet, sur les sanctions financières imposées à l’AKP et les responsables du CHP estimaient que de telles mesures confirmaient que le parti du premier ministre avait bien été condamné par la Cour.

Cette décision est pourtant très largement analysée comme un geste du juge constitutionnel visant à favoriser le consensus. Pour en comprendre la portée, il faut revenir quelque peu sur les derniers développements de la crise qui oppose l’AKP et le camp laïque, notamment sur une autre décision constitutionnelle rendue, elle, à une large majorité (9 voix contre 11), le 5 juin 2008 et annulant les amendements constitutionnels réalisés par le gouvernement pour lever l’interdiction du voile à l’Université. Cette décision, en effet, avait été interprétée alors par de nombreux commentateurs, comme l’annonce probable d’une interdiction de l’AKP. Mais, depuis, l’aiguisement des tensions et les premiers signes d’une possible déstabilisation politique et économique ont profondément changé la donne. Les juges savaient que leur décision dans le procès engagé contre l’AKP pouvait avoir des conséquences graves. Face à la légitimité politique du gouvernement et à l’opinion publique, ils risquaient de se retrouver dans une position fragile et devaient veiller à sauvegarder ce qui fait théoriquement leur raison d’être et leur force : dire le droit. On sait notamment qu’ils ont beaucoup consulté à l’extérieur pour que la décision qu’ils devaient rendre soit acceptable au regard des principes de l’Etat de droit, tels qu’ils découlent du droit national réformé mais aussi des standards européens (en particulier du droit de la CEDH et des critères de la Commission de Venise, pour lesquels la dissolution ne peut être qu’un moyen extrême, utilisé contre des formations violentes menaçant effectivement un État dans ses fondements).

La décision du 5 juin 2008 bloquant la révision constitutionnelle tendant à autoriser le voile à l’université, avaient été fortement critiquée et ressentie par l’opinion publique comme une décision politique qui rayait d’un trait une réforme voulue par la représentation nationale. Le gouvernement, après l’avoir dénoncée, avait mis la Cour au défit de la motiver (ce qu’elle n’a toujours pas fait d’ailleurs). Dans la procédure engagée contre l’AKP, beaucoup de voix (venant de constitutionnalistes et de praticiens réputés) ont sans doute incité la Cour à la prudence et à modération. C’est ce qui explique qu’elle ait refusé d’aller jusqu’à la dissolution du parti majoritaire, en disant en fin de compte que certains des agissements de ce dernier étaient inconstitutionnels, mais qu’ils n’étaient pas assez graves pour justifier une interdiction pure et simple. En prononçant par ailleurs des sanctions financières à l’encontre de l’AKP (privation partielle de l’aide publique), la Cour adresse un avertissement à la formation de Recep Tayyip Erdogan et lui indique en quelque sorte qu’il y a des limites à ne pas franchir.

En fait, on peut penser que la Cour a trouvé en l’occurrence une solution alternative, lui permettant de maintenir une pression sur le gouvernement sans pour autant se mettre en première ligne des critiques et devoir assumer, seule, la responsabilité de la crise qu’aurait provoquée une dissolution de l’AKP. Cette décision permet ainsi à la haute juridiction de ne pas heurter frontalement l’opinion publique turque et les instances européennes, tout en se replaçant en position d’arbitre. Ainsi, en se démarquant du conflit politique, le juge constitutionnel, sort du cyclone dans lequel l’avait plongée sa décision sur le voile, au mois de juin, et reprend l’initiative en se posant en gardien juridique de principes intangibles et consensuels. Cette décision, qui apaise pour un temps un conflit qui n’est pas terminé et soulage de fait l’AKP, vise donc aussi à garantir la position de la Cour et sa vocation à intervenir dans les développements politiques à venir.
JM