lundi 24 décembre 2007

Pour Çaglar Akgungor, «Rien qu’en étudiant les périodes post-séismes, on peut retracer toute l’histoire politique de la Turquie»


Le 17 décembre 2007, à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble, Çaglar Akgungor a soutenu une thèse de doctorat en Science politique, réalisée sous la direction de Claude Gilbert, sur le sujet suivant : «La Turquie à l’épreuve des séismes de 1999, une analyse sociopolitique à travers les discours médiatiques post-catastrophes». Avant de devenir chercheur en Sciences sociales et d’investir un tel sujet, Çaglar Akgungor a vécu les catastrophes de la Marmara en 1999, en tant que secouriste. Il sait donc de quoi il parle et cette proximité avec le sujet ne l’empêche de prendre de la distance par rapport à son objet d’étude puisqu’il prétend questionner l’histoire et le système politiques de la Turquie, à partir de l’observation des comptes-rendus que les médias ont pu faire de ces tremblements de terre. Le «Blog de l’OVIPOT» a donc ouvert ses colonnes à ce jeune chercheur, qui souhaite se consacrer désormais à la prévention des risques majeurs en Turquie.


OVIPOT : Que nous apprennent les séismes en Turquie, en particulier les séismes de la Marmara en 1999, sur le système politique turc et ses évolutions contemporaines ?
Çaglar Akungor : Pour répondre à cette question, il faut d’abord évoquer ce que nous apprennent les séismes précédents, notamment ceux qui se sont déroulés depuis 1939. La catastrophe est un événement dont la lecture dépend du contexte socio-politique. Jusqu’en 1999, on a toujours vu, avec plus ou moins d’acuité, que les séismes étaient l’occasion de la célébration d’un Etat perçu comme «omni-compétent». Cet Etat vole au secours des citoyens et régle tous les problèmes rapidement, de sorte qu’en quelques jours, le séisme ne fait plus la une des médias. Il faut se souvenir que, jusqu’aux années 90, en outre, les médias ne sont pas privés. Étant des médias publics, ils véhiculent donc abondamment cette image de l’Etat, alors même que les zones de catastrophe sont rapidement bouclées et contrôlées par les autorités publiques. De 1939 à 1999, un tel isolement est d’autant plus facile que la plupart des séismes, qui surviennent, se produisent dans des zones lointaines, à l’Est du pays, le plus souvent. En 1999, au contraire, ce schéma est remis en cause parce que le séisme survient dans une zone proche d’Istanbul, c’est-à-dire dans la zone économique la plus importante du pays, et de surcroît à l’endroit même où sont implantés la plupart des médias turcs qui sont devenus pour l’essentiel privés, dans les années 90. Très vite, ces médias commencent à faire des émissions en direct, à partir des zones touchées par la catastrophe. Ceci empêche les autorités publiques de reprendre l’ancien schéma de traitement de catastrophe, présentant l’Etat comme omnipotent. On assiste, en effet, à une mobilisation citoyenne qui est une grande première dans l’histoire de la Turquie. Depuis Istanbul, des milliers de volontaires affluent pour aider les victimes. Ce contexte suscite une période, certes, courte, mais très intense, de critiques contre l’Etat et le système politique. La démystification de cette image d’État paternaliste et compétent a ainsi aidé les Turcs à comprendre que des ONG ou des individus isolés sont tout à fait capables de prendre des initiatives et d’agir.

OVIPOT : Dès lors, peut-on dire que ce sont les séismes de la Marmara qui ont révélé la société civile en Turquie ?
Çaglar Akungor : Il serait exagéré de prétendre que c’est ce seul événement qui a révélé la société civile, en Turquie, même s’il s’agit, sur tous les plans, d’un séisme majeur. Personnellement, je pense que les séismes de 1999 ne sont pas, à proprement parler, les «événements créateurs» de la société civile, mais qu’ils en constituent en quelque sorte «des événements annonciateurs». Depuis le début des années 90, en effet, il y avait déjà, de mon point de vue, une dynamique enclenchée, avec la multiplication des associations, avec les réactions à l’affaire de Susurluk ou avec la mobilisation ayant entouré l’exposition « Habitat 2 ». En fait, une dynamique était en cours et les tremblements de terre de la Marmara ont été des stimulateurs de ce phénomène. Il faut voir qu’une catastrophe révèle les lacunes du pouvoir politique traditionnel, les autorités ne sont plus capables de contrôler les choses et cela laisse bien sûr du champ à d’autres acteurs… Ceci étant, ce jaillissement de la société civile a été une sorte de vague qui n’a pas duré bien longtemps et rapidement le schéma traditionnel a repris ses droits. La presse, par exemple, n’a pas hésité à changer totalement de discours en quelques jours : ceux qui avaient dénoncé l’absence de l’État, au lendemain des séismes, ont annoncé sans vergogne « le retour de l’Etat », quelques semaines plus tard. Toutefois, il faut reconnaître que, pour beaucoup de citoyens turcs, le terme « ONG » est étroitement lié, depuis, aux suites des séismes de 1999.

OVIPOT : Dans vos travaux, vous faites une véritable histoire des séismes, que nous apprend cette histoire, notamment sur l’histoire politique de la Turquie ?
Çaglar Akungor : Beaucoup de choses ! Rien qu’en étudiant les périodes post-séismes, on peut retracer toute l’histoire de la Turquie contemporaine. Quand on part de 1939, on peut retrouver toutes les étapes des mutations politiques de ce pays : le passage à la démocratie multipartite, les périodes autoritaires, les démocratisations… On voit aussi que les règles du jeu ont commencé à être modifiées, à partir des années 80. Jusqu’au milieu des années 80, globalement la Turquie était un pays fermé au reste du monde, je veux dire un pays où les Turcs vivaient repliés sur eux-mêmes. Quand on retrace cette histoire des séismes en Turquie, la principale leçon qui apparaît, de mon point de vue, c’est que la Turquie n’a commencé à se moderniser au niveau politique qu’à partir des années 80. C’est, en effet, vraiment à cette époque que le libéralisme politique commence à se manifester.

OVIPOT : Mais comment peut-on détecter de tels changements au travers des séismes ?
Çaglar Akungor : Il suffit d’observer, par exemple, que jusqu’au séisme de 1999, on ne voit pas véritablement l’individu, le citoyen, se manifester. Il y a certes des gens qui veulent aider mais tout passe par un État qui centralise toutes les actions. En outre, on ne voit pas chez les citoyens de véritable volonté d’engagement personnel. En 1999, en revanche, on voit des gens partir dans les zones sinistrées sans tenir compte de la présence et de l’avis de l’Etat. Il y a là je pense une sorte de mobilisation et d’expression de demandes individuelles. Les individus réclament, en quelque sorte, leur droit d’assistance aux victimes du séisme. Et, dès lors, des tensions apparaissent entre les autorités et les volontaires qui arrivent dans la région. Et c’est là où la catastrophe débloque les choses. Il y a une situation de chaos, il est difficile de contrôler tous les volontaires, ces derniers, en outre, ne font pas nécessairement du bon travail mais, à l’occasion de cette situation, les individus vont court-circuiter l’Etat, pour pouvoir agir… pour pouvoir aider. Ceci est très important parce qu’il y a véritablement là, la réclamation d’une part de l’espace public.

OVIPOT : Les séismes de la Marmara en 1999 permettent-ils d’observer des changements vraiment profonds ?
Çaglar Akungor : Oui, il y a des changements importants à observer. Quand on regarde les discours post-séismes traditionnels, on s’aperçoit que jusqu’aux années 50, on parlait surtout de la nécessité de développer le pays pour faire face à de telles catastrophes. On envisageait les problèmes posés sous un angle exclusivement économique. Le discours était un peu : « Si les gens sont morts, c’est parce que notre béton est de mauvaise qualité… etc…etc… ». Par la suite dans les années 60 et 70, ce sont des discours plus militants, voire plus idéologiques qui s’imposent. «Le séisme reflète la lutte des classes et les victimes sont plus nombreuses dans les milieux défavorisés», dit-on alors en substance. Dans les années 90, et notamment en 1999, les critiques et les analyses sont beaucoup plus diversifiées et riches. Ainsi, on commence à s’interroger pour connaître les raisons de l’ampleur des dégâts matériels et humains. Et, en partant de la question de la responsabilité des séismes, on en arrive à un questionnement de l’ensemble du système. Surtout, on observe la mise en place d’une chaîne de causalité entre les dommages et un certain nombre de problèmes sociaux majeurs : la corruption, le clientélisme politique, la paralysie du système politique, la crise de la représentation démocratique… Il y a donc là des évolutions très importantes.
(Propos recueillis le 19 décembre 2007).

dimanche 16 décembre 2007

Du bon usage du mot «Science»


Le Président de la République a finalement nommé, le 11 décembre 2007, le Professeur Yusuf Ziya Ozcan, à la tête du YÖK (Yüksek Ogretim Kurulu – Conseil de l’enseignement supérieur). Ce sociologue de l’Université Technique du Moyen-orient d’Ankara, qui a été professeur invité, de 1992 à 1994, à l’Université internationale islamique de Malaisie, a pourtant une expérience administrative réduite. Il est surtout connu pour ses travaux dans sa discipline et pour être le Président du Conseil scientifique de l’institut de sondages et d’expertise dirigé par Sedat Laçiner (USAK-Uluslararasi Stratejik Arastirmalar Kurumu - Société pour les recherches stratégiques internationales).

Yusuf Ziya Ozcan a déclaré qu’il n’avait jamais rencontré Abdullah Gül avant que ce dernier ne lui fasse part de sa volonté de le nommer à la tête du YÖK. Il avait néanmoins pris des positions en faveur de la levée de l’interdiction du voile dans les universités et a, d’ailleurs, dès sa nomination, confirmé cette orientation de façon induite. «Je crois que les universités doivent être des entités totalement libres, n’ayant pour seule préoccupation que la diffusion de la Science.», a en effet déclaré le nouveau président, avant de conclure : «Les universités doivent diffuser les connaissances qui sont requises au 21ème siècle. Mon objectif est d’accroître cet impératif scientifique. Si nous réussissons tous les problèmes posés, y compris celui du foulard, seront résolus. Si les universités se concentrent sur la Science, nous n’aurons plus à être confrontés à tous les problèmes politiques que nous avons connus.»

Le nouveau président du YÖK ne s’est pas exprimé immédiatement de façon tranchée sur la question du voile. Il semble bien que son premier soucis soit, pour l’heure, de neutraliser la fonction qu’il occupe, qui, sous l’emprise de son prédécesseur, Erdogan Teziç, avait pris une dimension politique très active. On se souvient qu’Erdogan Teziç, jouant aussi sur sa qualité de constitutionnaliste, était intervenu dans le conflit lié au déroulement de l’élection présidentielle pour énoncer l’exigence du fameux quorum de 367 députés nécessaire pour la tenue du 1er tour. Et, si lui aussi faisait volontiers référence à la «science», c’était pour la brandir contre «l’obscurantisme» du gouvernement. Il avait ainsi souhaité avant le dépôt des candidatures pour la première élection présidentielle que le futur président soit une personnalité neutre convaincue des vertus de la démocratie, de la laïcité et « d’une science moderne ».

Il est sûr que l’ancien et le nouveau président ne se font pas la même idée de la science… Pour autant, il est moins sûr que le nouveau Président puisse tout de suite imposer ses vues car le YÖK est dirigé par un conseil de 21 membres où l’on ne dénombre que 6 membres favorables à l’AKP. Il devrait donc surtout s’employer à…. se faire oublier pour essayer de sortir le YÖK du champ politique où il s’est complu ces dernières années.
JM

samedi 15 décembre 2007

Destins croisés d’une génération


Ils sont intellectuels, universitaires, anciens gauchistes des années 70, exilés ou emprisonnés en 1980, puis revenus péniblement à la vie civile dans les années 80 et 90… C’est dire si leur parcours professionnel, voire militant, a pu suivre une trajectoire différente de celle des membres de «l’establishment». Et pourtant, il n’est pas rare qu’ils se retrouvent aujourd’hui unis, sous une même bannière kémaliste, en l’occurrence plus dogmatique et nationaliste qu’à proprement parler laïque, pour dénoncer la menace que le gouvernement de l’AKP ferait courir à la République. Depuis la victoire sans appel de l’AKP aux dernières législatives et l’arrivée d’Abdullah Gül à la présidence, la première preuve de la réalité de cette menace est, pour eux, la «Constitution civile» promise par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, pendant la campagne, dont une première mouture a été rendue publique, en septembre dernier, par une commission d’experts dirigée par le constitutionnaliste, Ergun Özbudun.

Ressenti comme la première étape de la mise en œuvre du fameux «agenda caché», ce projet qui s’apparente pour ces kémalistes à un véritable complot islamiste vise à faire triompher, expliquent-ils encore, un «régime gouvernemental» sur un «régime pluraliste»… comprendre : à assurer la suprématie du gouvernement sur l’ensemble des organes de l’Etat et à mettre un terme à «la résistance» du pouvoir d’Etat. Peu importe que ce gouvernement soit légitime et détienne une confortable majorité parlementaire, tous expliquent qu’il faut se méfier du peuple en général et surtout de leur propre peuple qui vote pour des «islamistes». Car ces ex-militants d’extrême gauche ont tôt fait de troquer l’idée marxiste-léniniste d’avant-garde prolétarienne constituant la conscience politique des masses, pour celle plus kémaliste d’une élite éduquée et moderne conduisant des populations anatoliennes encore «attardées» sur le chemin radieux de la «civilisation». « Foin du peuple et du populisme ! » expliquent-ils à qui veut l’entendre. Le peuple n’a pas à être associé, selon eux, à l’élaboration de la Constitution ou en tout cas pas directement. «Comme une maison est faite par un architecte, une constitution doit être faite par des experts….»

On ne s’interrogera pas ici sur la légitimité et la pertinence des craintes de ces post-kémalistes mais l’on observera que certains de leurs compagnons d’armes ont fait un tout autre choix. L’AKP au pouvoir a reçu, en effet, l’appui de nombreux «libéraux». Il faut entendre par là le soutien de personnalités du monde politique, économique et culturel, favorables à l’intégration européenne, souvent laïques, mais critiques à l’égard de l’héritage kémaliste et, en particulier, du dogmatisme officiel dont il est l’objet. Ces «libéraux», qui ne se reconnaissent pas dans les origines islamistes de l’AKP et qui y sont même le plus souvent totalement allergiques, pensent que l’arrivée au gouvernement de ces post-islamistes, qui ont suscité un fort engouement populaire, est une occasion unique de faire bouger les choses. Leur nombre est certes limité et ils n’adhèrent pas à une organisation politique particulière, mais leur influence et leurs relations sont importantes. Ils ont notamment joué un rôle de premier plan pour sociabiliser les dirigeants de l’AKP, nouvellement élus, et leur apprendre à évoluer aux sommets de l’Etat.

Restent ceux qui, au sein de la même génération, pensent qu’il faut créer une nouvelle force de gauche libérale se démarquant du dogmatisme kémaliste et des risques de conservatisme de l’AKP. Mais entre post-kémalisme et post-islamisme, la voie est étroite pour des héros déjà un peu fatigués ! Peut-être pourrait-on dire à leur propos, en adaptant une maxime que le réalisateur Ettore Scola avait appliquée à la génération italienne des années 40/50: ils voulaient changer la Turquie et c’est la Turquie qui les a changés !
JM

mercredi 12 décembre 2007

Nicolas Monceau analyse les élites turques


Voici un livre qui arrive à point nommé. Il comblera tous ceux qui s’intéressent à la vie politique turque et cherchent à en comprendre le dessous des cartes. Nicolas Monceau publie chez Dalloz (Science politique), « Générations démocrates, les élites turques au pouvoir ». Cet ouvrage, issu d’une thèse en Science politique qu’il a soutenue récemment au sein du Laboratoire PACTE de l’Institut d’Etudes politiques de Grenoble, présente les résultats de la première enquête réalisée par un laboratoire européen en sciences sociales sur la vie politique turque contemporaine dans le contexte des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Il analyse les trajectoires - éducatives, professionnelles et politiques - des élites turques, leur mobilisation en faveur de la démocratisation et de l'intégration européenne de la Turquie ainsi que leur rapport à l'Europe et à la démocratie.
L’auteur nous en dira plus prochainement dans un entretien que publiera ce Blog mais pour l’heure, voici un extrait de la préface qu’Yves Schemeil (professeur de science politique à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble et membre de l'Institut Universitaire de France) a réalisé de ce livre.

«On se lancera dans la lecture de l'ouvrage de Nicolas Monceau pour y trouver une explication originale de deux histoires imbriquées mais très difficiles : celle des intellectuels et de la politique; celle de la Turquie et de l'Europe. Le livre refermé, on en saura plus sur ce qui lie enseignants, étudiants, artistes d'un côté ; et chefs de partis, bureaucrates ou militaires, de l'autre. On aura une idée plus claire de ce qui associe ou dissocie les valeurs réformatrices locales et les valeurs unificatrices européennes. On comprendra mieux les ressorts de l'engagement; les conditions dans lesquelles se pose le problème de la démocratie; et les attitudes envers l'Europe. Et, bien sûr, on en saura beaucoup plus sur la Turquie elle-même !
L'innovation réside dans la découverte de ces générations politiques successives, chacune façonnée par l'un des coups d'État militaires qui se sont succédé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ces ruptures ont profondément influencé les trajectoires éducatives, professionnelles ou militantes. À l'avenir, on se rappellera que cette recherche fut la première d'une série que l'on souhaite longue. En dépit de la modestie de l'auteur, elle marque ainsi le lancement d'un nouveau débat sur la meilleure façon d'analyser la Turquie contemporaine.
On sera doublement reconnaissant à Nicolas Monceau : d'avoir réussi à nous fournir des preuves multiples de rigueur scientifique sur lesquelles son raisonnement s'appuie ; mais aussi d'avoir mis à notre disposition dans une langue claire et élégante des éléments de connaissance et de compréhension de nos interlocuteurs, sinon de nos partenaires, de l'Europe de demain. Si la longueur du processus de négociation entre Bruxelles et Ankara donnait la mesure du temps au cours duquel ce livre restera d'actualité, on le lira encore dans vingt ans !» Yves Schemeil.


Docteur en Science politique, Nicolas Monceau enseigne à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble et anime le Groupe d'études sur la Turquie et l'Europe du laboratoire PACTE (CNRS, IEP de Grenoble). Il a vécu six années à Istanbul (Turquie), comme chercheur à l'Institut Français d'Etudes Anatoliennes-Georges Dumézil et enseignant aux universités Galatasaray et Marmara. Ses thèmes de recherche portent sur la sociologie des élites et des opinions publiques en Europe et en Turquie, la sociologie des mobilisations ainsi que la sociologie politique de la Turquie contemporaine, dans le cadre du processus d'élargissement de l'Union européenne. Son ouvrage sur les élites turques est lauréat du concours du Prix de thèse Dalloz, en 2007, pour la publication des thèses en science politique. Il a été sélectionné par un jury universitaire sur de stricts critères d'excellence et d'originalité. En bref, une publication à ne pas manquer !

mardi 11 décembre 2007

L’affirmation de la Turquie comme acteur régional majeur


Ce mois-ci, la Turquie est souvent apparue sur le devant de la scène internationale. À bien des égards, elle tente de devenir un acteur régional incontournable dans une zone charnière située entre l’Europe, la Méditerranée, le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

Inutile de rappeler qu’elle est concernée au premier chef par la question kurde. On peut d’ailleurs observer que si l’attitude du gouvernement turc a été diversement appréciée en l’occurrence, la Turquie n’est finalement pas totalement perdante. Cette affaire a, en effet, obligé les Etats-Unis à lui réaffirmer son soutien dans sa lutte contre le terrorisme. Il y a là, il faut bien le voir, une situation qui contribue à faire apparaître la Turquie comme une victime et qui conduit, en tout état de cause, les Américains à négocier avec elle. Et cela au moment même où après l’épisode de la discussion par une commission du Congrès d’une motion reconnaissant le génocide arménien (notre édition du 16 octobre 2007), les relations entre les deux pays ne sont pas à leur meilleur niveau. Cette crise kurde a également vu un surprenant rapprochement turco-syrien, mais aussi, dans une certaine mesure, l’instauration d’un dialogue régulier entre Ankara et Bagdad.

Pourtant, cette attitude de la Turquie guidée par une certaine fierté nationale, son désir de montrer sa capacité d’action et sa volonté de rechercher un consensus dans la région, est révélatrice d’une stratégie plus vaste, largement nouvelle par rapport à la situation qui prévalait dans les années 90. Indéniablement, la Turquie souhaite diversifier sa politique étrangère et les tendances actuelles de cette nouvelle orientation peuvent être résumées en trois axes essentiels qui sont d’ailleurs corrélatifs.

En premier lieu, la Turquie souhaite s’ouvrir plus largement vers le Moyen-Orient. Cette aspiration se matérialise notamment, d’une part, par les nombreuses rencontres ces derniers temps entre officiels turcs et arabes et, d’autre part, par le rôle actif que joue actuellement Ankara au sein de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI). Cette attitude réside aussi dans la forte implication de la Turquie dans les derniers contacts entre Israéliens et Palestiniens, dont on a eu un bon exemple, à la mi-novembre, avec la rencontre à Ankara du Président israélien et du Président de l’Autorité Palestinienne. Cet événement a permis à ce pays d’apparaître comme le médiateur consensuel d’un conflit difficile, tout en améliorant son image de marque entamée en permanence par des dossiers délicats comme les questions kurde et chypriote.

En second lieu, cette nouvelle politique étrangère n’en est pas moins pour la Turquie un moyen de s’affirmer face aux Etats-Unis par une politique d’autonomisation et de distanciation. Lors de la rencontre d’Ankara, l’invitation faite par Recep Tayyip Erdogan aux Israéliens et aux Palestiniens de venir à Annapolis a été une manière de se mettre sur un pied d’égalité avec les Etats-Unis. Loin de chercher des alliés exclusifs, au risque de leur être subordonnée et de devoir cloisonner sa politique étrangère, la Turquie a donc une stratégie de rééquilibrage de ses relations internationales. Anciennement alliée inconditionnelle des Etats-Unis et, dans une moindre mesure d’Israël, elle adopte aujourd’hui envers ces derniers un positionnement plus nuancé et plus fluctuant.

Une troisième tendance bien visible de la politique extérieure de la Turquie, à l’heure actuelle, est l’intérêt porté aux questions énergétiques. Au-delà des problèmes à proprement parler diplomatiques et symboliques, les enjeux économiques sont importants dans un contexte où la demande de la Turquie est en pleine croissance. Pour satisfaire ses besoins énergétiques, Ankara a considérablement renforcé sa coopération avec la Russie et son voisin iranien, ce dernier étant un fournisseur de gaz et de pétrole privilégié. Un nouveau contrat d’un milliard de dollars avec Téhéran, prévoyant la modernisation des réseaux électriques entre les deux pays, vient d’être signé, au grand dam des Etats-Unis qui condamnent toute coopération avec la République islamique. Par ailleurs, la Turquie manifeste clairement sa volonté de soutenir sa diplomatie active par des initiatives économiques d’accompagnement. L’accord signé avec Israël pour établir une zone industrielle en Cisjordanie vient confirmer une stratégie, qui s’était déjà manifestée dans le nord de l’Irak.

La Turquie montre donc bel et bien son volontarisme sur la scène régionale et internationale. Dans quelle mesure réussira-t-elle à concrétiser ses ambitions diplomatiques et économiques ? Cela dépendra de multiples facteurs, notamment de l’attitude de l’Iran dont la présence est bien réelle même si elle n’apparaît pas au grand jour, mais aussi de celle des Etats-Unis bien sûr. Car, l’influence et la capacité conciliatrice de Washington, bien qu’elle ait beaucoup perdu de sa crédibilité au Moyen-Orient (comme le confirme le bilan décevant de la conférence d’Annapolis), conditionne largement l’impact des tentatives de médiation turques.
Marie Phiquepal

lundi 10 décembre 2007

Des nouvelles de la Constitution civile…


L’AKP doit rendre public cette semaine son projet de constitution civile après avoir amendé le texte présenté par la commission Özbudun en septembre dernier. Où en est exactement ce projet ?

Rappelons que le Premier ministre a confié la rédaction de la première mouture de cette constitution à une commission d’experts, présidée par le prestigieux constitutionnaliste, Ergun Özbudun et composée de Serap Yazici (Bilgi Üniversitesi, Istanbul), Levent Köker (Gazi Üniversitesi, Ankara), Zühtü Arslan (Polis Akademi), Yavuz Atar (Selçuk Üniversitesi, Konya) et Fazil Hüsnü Erdem (Dicle Üniversitesi, Diyarbakir). Cette commission a rendu sa copie symboliquement, le 12 septembre 2007 (jour anniversaire du coup d’Etat de 1980), provoquant, on s’en souvient, par là-même, une série de débats ayant trait à la laïcité et aux libertés (en particulier, à la question de la suppression des cours de religion obligatoire et au problème de la levée de l’interdiction du voile à l’Université…). Par la suite, une polémique s’est ouverte sur la pertinence de la démarche gouvernementale. Certains ont insisté sur la nécessité de saisir sans tarder le Parlement, seule instance constitutionnellement habilitée à statuer sur un changement de la loi fondamentale actuelle. Le gouvernement, pour sa part, a souhaité éviter qu’une consultation trop rapide du Parlement voit les partis politiques confisquer le débat, en estimant par ailleurs que la société civile devait aussi avoir son mot à dire.

Depuis, alors même que l’AKP examinait le projet présenté par la commission d’experts et que d’autres sujets (question kurde notamment) occupaient l’actualité politique, 3 initiatives civiles se sont fait connaître et ambitionnent, soit d’amender le projet gouvernemental, soit de proposer un texte alternatif. Ces trois initiatives sont les suivantes : celle de la TOBB (Türkiye Odalar ve Borsalar Birligi - Union des Chambres de Commerce et des Bourses de Turquie), celle des avocats du TBD (Türkiye Barolar Dernegi-Association des Barreaux de Turquie) et celle qui est intitulée « Özgür Demokratik Esitlikçi » (Égalité libre et démocratique).

La première est une initiative des milieux d’affaires qui a essayé en vain de s’associer à la troisième et qui souhaite discuter le projet gouvernemental. La seconde s’appuie sur un projet de constitution qui, à la base, a été préparé par l’Union des Barreaux de Turquie, en 2001, et qui a été solennellement rendu public lors d’une conférence internationale de droit constitutionnel. Ce projet était à l’époque assez «oeucuménique» mais aujourd’hui, après avoir été amendé, en particulier sur les questions de citoyenneté, il apparaît principalement comme une initiative kémaliste assez nationaliste et en tout cas réticente au changement de Constitution. La dernière initiative rassemble en fait une série d’organisations syndicales : DISK (ouvriers), KESK (retraités de la fonction publique), TMMOB (ingénieurs et architectes), TÜRMOB (comptables agréés), TTB (médecins), TDB (dentistes), TEB (pharmaciens). Elle apparaît comme un projet de gauche favorable à une nouvelle constitution mais pas à celle que prépare le gouvernement de l’AKP. Cette initiative pourtant ne présente pas de projet alternatif mais entend surtout discuter le projet gouvernemental.

Théoriquement, après avoir rendu public son projet, l’AKP ne devrait pas tarder à en saisir le Parlement. Comment sera alors consultée la société civile ? Quel sera le «timing» de la procédure d’élaboration constitutionnelle ? Que deviendra le «paquet constitutionnel» adopté par référendum, le 21 octobre dernier ? Et surtout quel sera le contenu du projet amendé par l’AKP ? Autant de questions qui méritent rapidement des éclaircissements…
JM

dimanche 9 décembre 2007

Pouvoir civil «versus» YÖK


Si la crise présidentielle de l’été qui a provoqué des élections anticipées et vu l’accession d’Abdullah Gül à la Présidence paraît désormais derrière nous, le chapitre des mutations de fond provoquées par cette crise est loin d’être refermé. Depuis trois mois, aux tensions spectaculaires de l’été entre «l’establishment» et le gouvernement de l’AKP a succédé une rivalité permanente entre les deux camps, le premier cherchant à défendre sa présence et son influence dans le système politique turc face aux nouvelles positions et compétences acquises par le second. Cette situation dessine, en fait, le nouveau rapport de force qui est en train de s’établir aux sommets de l’Etat entre les «vainqueurs» et les «vaincus» de l’été.

Ce nouveau rapport de force s’observe sur de grands dossiers comme la question kurde ou le projet de constitution civile. Sur la question kurde, « l’establishment » a repris, ces dernières semaines, la stratégie inaugurée au plus fort de la crise présidentielle de l’été et consistant à tenter d’instrumentaliser la crise (notamment ses sujets les plus sensibles comme celui des attentats du PKK), pour susciter une réaction nationaliste contre le gouvernement accusé de passivité. Sur la Constitution civile, certains des représentants du même «establishment» se sont employés à dénoncer un projet qu’ils présentent souvent comme la première étape de la réalisation du fameux «agenda caché» visant à tordre le coup à la République laïque.

Mais, à côté des grands débats, l’évolution de ce rapport de force risque fort d’affecter aussi des questions plus prosaïques et plus personnelles, comme celle des nominations aux sommets de l’Etat. Cet enjeu est révélateur, car il découle directement de l’élection d’Abdullah Gül et des conséquences qui sont les siennes. Rappelons qu’en Turquie où existe un régime parlementaire assez classique, le Président ne gouverne pas mais dispose en revanche d’un pouvoir important de confirmation de certaines décisions, de promulgation des textes et surtout de nominations aux emplois supérieurs de l’Etat. Entre 2002 et 2007, lors de la première législature de l’AKP, le Président Ahmet Necdet Sezer, avait, en digne représentant de «l’establishement», transformé la Présidence en bastion de la résistance au nouveau gouvernement et à ses réformes. À de nombreuses reprises, des textes ou des nominations ont donné lieu à des conflits entre la Présidence et le gouvernement, l’un des derniers en date ayant été le «paquet constitutionnel» prévoyant, entre autres, l’élection du Président de la République au suffrage universel, réforme qui a été adoptée par référendum, le 21 octobre 2007. Mais désormais, les frontières entre le pouvoir civil et le pouvoir d’Etat se sont étendues, au profit du premier, la présidence étant occupée par Abdullah Gül. Que se passera-t-il, dès lors, le jour le nouvel occupant de Çankaya sera en position de nommer… le chef d’Etat major ?

Pour l’heure, nous n’en sommes certes pas encore là. Toutefois, la prochaine nomination délicate va concerner la présidence du YÖK (Yüksek Ögretim Kurulu – Conseil de l’enseignement supérieur), puisque son actuel président, Erdogan Teziç, arrive en fin de mandat. L’affaire n’est pas mince car, cette institution a pris, comme cela avait été le cas pour la Présidence de la République, avant août 2007, une place tout à fait cruciale dans le dispositif d’opposition au gouvernement déployé par «l’establishment». Rappelons que le YÖK, qui fut créé par les militaires, après le coup d’Etat de 1980, contrôle étroitement les universités turques (programmes, nominations de recteurs…). Depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2002, le YÖK et son conseil des recteurs se sont de plus en plus directement impliqués dans les débats politiques. Pendant la crise de 2007, en particulier, le YÖK, par la voix de son très laïque président Teziç, n’a pas hésité à intervenir dans le déroulement de l’élection présidentielle, en soutenant notamment l’exigence du quorum de 367 députés et en souhaitant publiquement l’accession à la Présidence d’une personnalité convaincue des vertus de « la science moderne ». Par la suite, il s’en est pris au projet de constitution civile du premier ministre Erdogan, en y voyant une menace pour la laïcité. Les interventions de ceux que l’opinion publique appelle désormais « les Rektör », et qui ne sont pas sans rappeler celles de l’état-major, au point que certains journalistes ont même parlé des «memorandums» du YÖK (allusion au «memorandum» de l’état major, publié sur le site web, au soir de la première élection présidentielle le 27 avril 2007) ont été diversement accueillies. Le gouvernement de l’AKP, quant à lui, a indiqué, à plusieurs reprises que, par un tel comportement, le YÖK sortait, en l’occurrence, de ses attributions.

La fin du mandat d’Erdogan Teziç devant intervenir le 8 décembre 2007, la nomination du président du YÖK risque donc d’être le prochain moment important de l’évolution en cours du rapport de force entre pouvoir d’Etat et pouvoir civil. Et cela, d’autant plus que cette institution est directement concernée par deux des débats les plus chauds provoqués par le projet de constitution civile : celui de la levée de l’interdiction du port du voile dans les universités et celui de l’accès des élèves issus des lycées religieux («imam hatip lisesi») à l’enseignement supérieur.

Pour l’instant, le Président de la République, Abdullah Gül n’a pas directement abordé publiquement le problème posé par la fin du mandat d’Erdogan Teziç mais, dans l’avion qui le menait récemment en visite officielle au Pakistan, il a révélé qu’il avait eu connaissance, aux premiers jours de l’exercice de son mandat, d’une note concernant un candidat au Rectorat de l’Université d’Osmangazi. Cette note s’enquérait de la coiffure de l’épouse du candidat en question alors même qu’il s’est avéré par la suite que ce dernier n’était même pas marié. Abdullah Gül s’est offusqué de telles pratiques en souhaitant que le système universitaire turc s’attache à l’avenir à ressembler à celui des pays «les plus avancés». Comme d’habitude cette première banderille a été suivie d’un duel à fleurets mouchetés, le YÖK et Erdogan Teziç démentant avoir jamais transmis une telle note au Président, et ce dernier niant avoir dit que la note en question provenait du YÖK. Cela n’a pas empêché le Chef de l’Etat de souhaiter que le prochain président du YÖK soit quelqu’un de «favorable à la liberté».
JM

jeudi 6 décembre 2007

Ali Babacan en Grèce


Le voyage officiel qu’a effectué Ali Babacan, le ministre turc des Affaires étrangères, confirme le fort activisme diplomatique actuel de la Turquie. Ce pays, à la politique étrangère naguère si prudente, surtout dans ses relations avec ses voisins est décidément, ces derniers jours, sur tous les fronts. Après avoir tenu une place remarquée, dans la préparation de la conférence d’Annapolis, et vu son Président aller jouer les modérateurs au Pakistan, la Turquie a donc relancé un dialogue avec la Grèce, ouvert depuis plus de 7 ans déjà, lors de ce qu’on avait appelé, à l’époque, «la diplomatie des tremblements de terre».

En août 1999, en effet, le tremblement de terre qui secoue Izmit et qui est ressenti jusqu’aux faubourgs d’Istanbul, cause la mort de 27 000 personnes et provoque un mouvement de solidarité des Grecs, qui envoient des secours. Un mois plus tard, la Grèce, frappée à son tour par un séisme, voit arriver des sauveteurs turcs. Profitant de cette occasion de rapprochement, créée par les circonstances et l’émotion provoquée, les ministres sociaux-démocrates des Affaires étrangères de l’époque, Georges Papandréou et Ismail Cem, décident d’en finir avec le nationalisme sectaire qui avait dominé les relations gréco-turques dans les décennies antérieures. La Grèce, par ailleurs, ayant levé son veto à la candidature turque à l’UE, en décembre 1999, une coopération économique, culturelle, touristique, environnementale s’engage, et se traduit par la signature de plus d’une vingtaine de traités bilatéraux. Les alternances politiques ultérieures dans les deux pays (notamment l’arrivée de l’AKP au pouvoir en Turquie, en 2002, et celle de la «Nouvelle Démocratie» en Grèce, en 2004) n’ont pas affecté le réchauffement des relations entre Athènes et Ankara. De nombreuses initiatives culturelles, artistiques ou intellectuelles ont permis aux sociétés civiles grecque et turque de nouer des relations suivies. La Grèce a même mis à disposition de la Turquie un groupe spécial d’experts chargé d’offrir à l’administration turque un savoir-faire en matière de questions européennes, en particulier pour la reprise de «l’acquis communautaire». Le tourisme a connu un développement spectaculaire : près d’un demi-million de touristes grecs visitent désormais, chaque année, la Turquie….

Si ce voyage en Grèce, au cours duquel Ali Babacan a rencontré son homologue, Dora Bakoyannis, mais aussi le Président de la République, Karolos Papoulias et le premier ministre, Costas Karamanlis, a confirmé les bonnes relations existant actuellement entre Athènes et Ankara, ainsi que le soutien de la Grèce à la candidature turque à l’UE, il a surtout été marqué par la signature d’accords militaires qui prévoient pour la première fois dans l’histoire, la mise sur pied d’une force armée commune gréco-turque dans le cadre de l’OTAN.

Rappelant que les deux pays venaient de reconduire au pouvoir leurs gouvernements respectifs (la Turquie, en juillet 2007, et la Grèce, en septembre 2007) pour une nouvelle législature et que cela constituait une chance à saisir, Dora Bakoyannis a souligné « qu’une nouvelle ère s’ouvrait dans les relations bilatérales gréco-turques. » Ali Babacan a confirmé, pour sa part, l’importance des accords militaires signés en insistant sur la solidité de la relation actuelle entre Athènes et Ankara. Un belle réussite, en effet, quand on se souvient qu’en 1996, la Grèce et la Turquie étaient passées à deux doigts d’un conflit armé, pour un différent sur l’appartenance d’un îlot rocheux inhabité du Dodécanèse !
JM

jeudi 29 novembre 2007

Après Annapolis, la Turquie confirme ses ambitions de conciliateur au Proche-Orient


En dépit des résultats mitigés de la conférence d’Annapolis, la diplomatie turque poursuit sa stratégie de conciliation au Proche-Orient. Commentant ces résultats, le ministre des Affaires étrangères, Ali Babacan, a lancé aux Palestiniens un appel les incitant fermement et d’urgence à l’unité. «L’existence d’une double structure en Palestine est quelque chose qui doit changer immédiatement» a-t-il déclaré, «notre conseil à nos frères palestiniens est qu’ils doivent définitivement mettre un terme à cette division et s’unir». Ce commentaire est intéressant car il confirme une attitude de la Turquie qui s’exprime depuis plusieurs mois et qui s’était déjà clairement manifestée avant la conférence d’Annapolis.

On se souvient, en effet, qu’avant cette conférence, la Turquie s’était volontairement mise sur le devant de la scène diplomatique en accueillant solennellement, au sein de sa «Grande Assemblée Nationale», deux des principaux protagonistes du conflit israélo-palestinien : Shimon Peres, (le président israélien) et Mahmoud Abbas (le président de l’Autorité palestinienne). Mais il faut rappeler aussi qu’Ankara a enregistré, peu après, un mini-succès diplomatique en parvenant à faire venir, à Annapolis, la Syrie, un pays qui, on le sait, a abandonné, il y a déjà 7 ans, l’esquisse d’un processus de négociations qu’il avait prudemment ouvert avec Israël pour rester en marge, par la suite, des tentatives de paix au Proche-Orient. Ce succès est à mettre en rapport, bien sûr, avec le rapprochement turco-syrien, dans le contexte de la crise kurde, ce qui n’a pas manqué de surprendre. Damas, qui a longtemps abrité les «base-arrière» du PKK, n’a pas hésité à reconnaître récemment le droit de la Turquie à se défendre contre les infiltrations et les attentats de l’organisation rebelle.

L’appétit venant en mangeant, il semble donc qu’Ankara soit désormais à la recherche d’autres avancées diplomatiques significatives. Faisant valoir les relations qu’elle a patiemment tissées, ces derniers temps, avec l’Iran et le Hamas, la Turquie a regretté l’absence de ces deux acteurs majeurs à la conférence d’Annapolis. Cette attitude n’est pas pour autant le signe, comme l’ont redouté certains, d’une dérive turque vers les positions de la République islamique ou vers celles de l’organisation islamiste palestinienne. Au contraire, bien que la diplomatie turque se soit refusée à commenter les propos du Président iranien qualifiant la conférence d’Annapolis « d’échec » et annonçant, une fois de plus, la fin prochaine de l’Etat hébreu, elle a vu son chef, Ali Babacan, clairement rejeter la tentation que peuvent avoir certains de recourir «l’extrémisme» pour résoudre les problèmes de la région. Cette dernière mise en garde s’est adressée, en effet, de façon privilégiée au Hamas, un mouvement auquel la Turquie souffle ainsi le chaud et le froid, en ayant reçu son leader en exil, à Ankara, l’année dernière (février 2006), mais en lui demandant aujourd’hui d’abandonner une stratégie de division reposant sur la violence. Ainsi, après son acquis syrien d’Annapolis, la Turquie en essayant de rapprocher les factions palestiniennes confirme qu’elle n’hésite pas à jouer un rôle désormais dans la diplomatie inter-arabe. Cette attitude est très liée aux changements politiques internes survenues en Turquie, au cours des dernières années, et à la confirmation des succès de l’AKP par les élections législatives de juillet 2007 et événements qui se sont déroulés pendant l’été. Les nouveaux dirigeants turcs, comme nous le disait, la semaine dernière, Amr El Choubaki (notre édition du 19 novembre 2007), sont beaucoup plus aptes à jouer ce rôle de médiateur que leurs prédécesseurs laïques «qui regardaient l’Orient de haut».

En réalité, loin de constituer, un risque d’inversement des alliances, ce retour turc en Orient s’inscrit dans une tendance déjà ancienne de la politique étrangère turque, qui consiste à jouer les conciliateurs entre des aires stratégiques différentes. Après les orientations atlantistes prises par la diplomatie turque pendant les premiers développements de la guerre froide, cette orientation a commencé à s’affirmer au milieu des années 60, lorsqu’Ankara a renoué le dialogue avec le monde arabe et les non-alignés, pour essayer d’obtenir leur soutien sur la question chypriote. Cette attitude, qui devait conduire à une entrée de la Turquie dans l’Organisation de la Conférence islamique avant de la voir reconnaître l’OLP, a eu surtout pour objectif la recherche d’un équilibre. Elle n’a pas abouti à une rupture avec Israël et encore moins à une remise en cause de l’appartenance turque à l’OTAN. En s’ouvrant à l’Orient, la Turquie n’entendait pas s’y laisser entraîner mais au contraire mieux faire valoir son rapport privilégié à l’Occident et ainsi rééquilibrer sa diplomatie.

Aujourd’hui, il est probable qu’Ankara essaye d’ouvrir un nouveau registre de cette stratégie d’équilibre multi-dimensionnelle. Il est vrai qu’avec leurs nouveaux dirigeants culturellement plus accessibles au monde arabe, leur puissance économique qui leur permet de mettre en œuvre des coopérations d’accompagnement (implantation de zones industrielles en Palestine, création d’une université en Israël…) sans oublier la marge de manœuvre dont ils disposent vis-à-vis des Américains et leurs relations anciennes avec l’Etat d’Israël, les Turcs, qui parlent aujourd’hui à tout le monde ou presque au Proche-Orient, peuvent nourrir certaines ambitions.
JM

mercredi 28 novembre 2007

L’AKP et les réformes européennes : un sujet lourd d’enjeux et de conséquences


Au moment où le Président Gül est en France pour promouvoir l’organisation à Izmir de l’exposition universelle de 2015, la météo des relations turco-européennes s’avère bien capricieuse. Entre brouillards et éclaircies, difficile de discerner la tendance, même après la publication, la semaine dernière, du traditionnel rapport annuel sur les progrès de la candidature turque à l’UE, qui de l’avis général a été plutôt clément.

La Turquie paraît être animée d’une sorte de mouvement schizophrénique permanent. D’un côté, les signes positifs adressés par elle à l’UE sont réels, notamment quand le Président et le Premier ministre annoncent leur souhait de reprendre les réformes tout en optant pour une solution diplomatique concernant la question de l’Irak du Nord. De l’autre, les signes négatifs ne manquent pas. Force est de constater que la question européenne n’est toujours pas au cœur de l’agenda politique du gouvernement et qu’elle ne fait pas la une des médias. Par ailleurs, le lancement d’une procédure visant à faire interdire le DTP tombe mal et la menace d’une intervention militaire en Irak demeure… Plus généralement, la relative pauvreté des débats autour des négociations d’adhésion et les tensions internationales ne créent pas les conditions favorables à une relance sereine du processus de négociations d’adhésion.

La politique hésitante d’Ankara, ne doit pas être hâtivement considérée comme une preuve de mauvaise volonté ou comme une tentative faite pour brouiller les pistes, mais davantage comme l’illustration du fait que la question des relations avec l’UE polarise de multiples enjeux. Outre le problème de l’adhésion turque au sens strict, elle concerne, en effet, directement le rapport entre l’armée et l’AKP. Ce parti a fait de l’adhésion à l’UE une ligne directrice de sa politique, alors même que l’armée, pour qui le nationalisme reste une valeur fondatrice, a tendance à dénoncer ce qu’elle ressent comme un risque d’ingérence de l’UE et en arrive aujourd’hui à critiquer ouvertement une intégration européenne dont elle avait été farouchement partisane pendant des années. Les rapports avec l’UE concernent également le problème du PKK et des Kurdes en général. La position du gouvernement est aussi fluctuante que délicate sur ce sujet de friction avec l’UE. De surcroît, comme c’est souvent le cas en Turquie, on constate une forte interpénétration des questions internes et internationales.

Cependant, malgré le caractère complexe et délicat des enjeux politiques nationaux et du contexte international, la balle semble bien être désormais dans le camp d’Ankara. L’UE a publié un rapport, qui a plutôt ménagé la Turquie, en soulignant notamment l’efficacité de la gestion de la crise politique du printemps et de l’été derniers. Certes, cette attitude moins sévère que prévu, qui s’explique aussi par la volonté de ne pas favoriser en Turquie le développement d’un euro-scepticisme potentiel, est encourageante et constitue un signe positif de la part de l’UE. Mais les points d’ombre du rapport n’en restent pas moins nombreux et sont loin d’être secondaires. Ils concernent surtout des questions qui font partie des valeurs fondamentales de l’UE, à savoir les libertés civiles, politiques, culturelles et religieuses. Le rapport montre du doigt notamment, pour la première fois, l’art 301 du Code pénal qui pénalise les atteintes à l’identité turque. Or, le respect de ces valeurs pour l’adhésion à l’UE est si fondamental qu’il nécessite une refonte cruciale de l’arsenal législatif et même du système judiciaire.

On sait que les hésitations de l’UE ne sont pas simplement dues à ces problèmes et que certaines raisons moins avouables peuvent entrer également en ligne de compte pour expliquer ses réticences. Mais pour améliorer ses potentialités d’adhésion, la Turquie doit faire un choix clair, ce qui implique une reprise des réformes et de réels débats notamment autour de la Constitution civile et du Code pénal. S’il ne s’agit pas ici de cautionner un rapport de force à sens unique où l’UE, seul maître à bord, imposerait sans négociation son «diktat» à une Turquie soumise, il n’en demeure pas moins que l’adhésion pleine à laquelle aspire ce pays implique qu’il renonce à une part de sa souveraineté (comme l’on fait les Etats déjà membres de l’UE) et accepte dans son intégrité l’acquis communautaire. Face à la politique d’Ankara, considérée par Bruxelles comme trop peu volontariste et dont les avancées et les réformes sont le plus souvent le résultat de pressions, l’UE déplore de devoir systématiquement recourir à la stratégie de la carotte et du bâton. Le risque est que le caractère peu clair de la politique turque finisse par agacer Bruxelles et fasse le jeu des turco-sceptiques, qui ne cessent de dénoncer les atteintes aux libertés civiles et politiques. Le regain du nationalisme en Turquie arrive d’ailleurs aussi, pour eux, à point nommé.

La situation entre la Turquie et l’UE reste difficile et si la candidature de ce pays n’aboutit pas, les résultats de ses efforts auront plus servi les intérêts stratégiques de l’Europe que ses ambitions. Ainsi, l’UE, sans véritable contrepartie, aurait réussi à stabiliser la situation à ses portes, en obtenant les réformes démocratiques qu’elle souhaitait et en faisant de la Turquie le partenaire économique dont elle avait besoin. L’AKP s’est distingué ces dernières années par son pragmatisme et sa volonté de consensus. Se montrera-t-il aussi pragmatique pour ce qui est de l’intégration européenne ? Ceci impliquerait que des réformes de grande ampleur soient entreprises et que les débats de fond aient enfin lieu ? Si le gouvernement se contente d’un « statut-quo », le processus de candidature risque d’être beaucoup plus long.

Alors que la Présidence française de l’UE se profile à l’horizon (pour juillet 2008), l’attitude du présent gouvernement, dans les mois qui viennent, sera lourde de conséquences.
Marie Phiquepal

Ne pas fermer la Méditerranée…


Décidément le projet d’Union Méditerranéenne (UM) laisse perplexe non seulement les pays riverains du Sud mais aussi les pays membres de l’Union Européenne (UE). Le 23 octobre denier, dans un discours à Tanger, Nicolas Sarkozy a pour la première fois exposé son projet en tant que tel, sans le lier étroitement à la question de la candidature turque. Les Marocains qui ont eu la primeur de la révélation, en ont certes été flattés. Pourtant, ils ne sont pas allés au-delà des réponses courtoises faites habituellement en pareil cas. Le Président de la République doit maintenant se rendre en Algérie, mais il est peu probable que l’UM soit le thème majeur de son séjour.

En Europe, le projet n’a pas soulevé non plus l’enthousiasme de nos partenaires. Certes, les pays méditerranéens d’Europe sont toujours contents que l’on se soucie de la « Grande Bleue » mais ils attendent d’en savoir plus sur le projet français pour s’engager de façon significative. Surtout, les pays européens non méditerranéens du nord commencent à se sentir exclus, car si le projet entend bien les associer, il ne prévoit pas de les mettre au cœur du processus. Dommage ! Car lorsqu’il faudra trouver des investisseurs et des financeurs de programmes de coopération, il est probable que ces partenaires feront vraiment défaut. Tout autre est, en effet, la philosophie du partenariat euro-méditerranéen et de la politique européenne de voisinage, déjà lancée par l’UE et que l’UM prétend compléter, car ces deux processus ne se contentent pas de n’associer que les pays riverains. Ainsi, au Sud, la Jordanie qui n’a pas de côte méditerranéenne est concernée et, au Nord, les autres pays membres de l’UE ont tous leur place dans l’euromed, des États comme l’Allemagne ou la Suède n’étant pas les derniers à s’investir.

Lancé par la conférence de Barcelone, en 1995, le partenariat euromed est un processus global de coopération entre l’UE et 9 pays du Sud (l’Algérie, l’Autorité palestinienne, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Syrie, la Tunisie). Ce partenariat (qui devrait bientôt accueillir aussi la Lybie) a une triple dimension : économique, politique et culturel. Sur le plan économique, d’abord, l’objectif majeur est de créer une zone de libre-échange d’ici à 2010. Sur le plan politique, ensuite, l’idée est surtout de maintenir la paix et la sécurité sur la frontière sud de l’Europe, en favorisant un règlement du conflit israélo-palestinien et en contenant les flux migratoires. Sur le plan culturel, enfin, l’ambition est de développer un dialogue des cultures et des sociétés civiles entre les deux rives de la Méditerranée. L’euromed est soutenue par les prêts de la Banque européenne d’investissement et par le programme MEDA. Le partenariat se traduit notamment par la signature d’accords d’association entre chacun des pays de sud et l’UE.

Le processus de Barcelone s’est doublé, depuis 2003, de ce qu’on appelle « la politique européenne de voisinage » (PEV ou «European Neighbourhood Policy»), qui ne concerne pas que la frontière sud-méditerranéenne de l’Europe (c’est-à-dire les 9 pays du sud concernés par l’euromed) mais aussi ses frontières est-européennes (Biélorussie, Ukraine, Moldavie) et ses frontières caucasiennes (Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie). La PEV vise à établir une relation privilégiée avec les pays se situant dans le voisinage immédiat de l’Europe, sur la base de valeurs communes (respect des droits de l’Homme, bonne gouvernance, promotion de l’économie de marché et du développement durable…). L’idée de la PEV est d’éviter que ne se créent aux frontières de l’Europe des fossés d’incompréhension et de retard de développement entre les Etats-membres et leurs voisins immédiats qu’ils soient terrestres ou maritimes. La PEV repose sur des plans d’action bilatéraux approuvés conjointement par l’UE et chacun des voisins concernés. À l’est, la PEV n’englobe pas cependant la Russie, car les relations russo-européennes sont réglées par un accord de « partenariat privilégié ». En Méditerranée, alors que Chypre et Malte ont changé de statut depuis 1995, en devenant membres de l’UE, le partenariat euromed et la PEV ne concernent pas non plus les pays balkaniques qui ont vocation à devenir membres de l’UE. Enfin, «last but not the least», les deux processus ne concernent pas non plus la Turquie, parce qu’elle reconnue comme pays candidat…

En fait, pour avoir une chance d’être crédible, le projet d’UM se doit d’éviter deux écueils qui risquent de le condamner définitivement : celui d’apparaître comme la solution de rechange à la candidature turque, celui d’être restreint aux pays riverains. L’identification de l’UM au refus de la candidature turque risque fort de polariser, contre elle, nombre de pays-membres qui considèrent qu’un engagement a été pris vis-à-vis de la Turquie et qu’il doit être honoré. La limitation des frontières de la Méditerranée à ses seuls rivages peut la priver, par ailleurs, d’apports économiques et financiers déterminants. L’Union Méditerranéenne devrait en réalité se soucier d’ouvrir cette mer sur les aires qui l’entourent et qui peuvent favoriser son développement économique : l’Europe dans son ensemble, bien sûr, mais aussi les pays du Golfe, pourvoyeurs de capitaux et d’énergie, sans oublier la Mer noire dont l’organisation économique a connu une montée en puissance ces dernières années sous l’impulsion notamment de …. la Turquie.
JM

dimanche 25 novembre 2007

Annapolis et les mutations de la politique étrangère turque


Au cours des dernières semaines, deux pays, l’Egypte et la Turquie, ont joué un rôle de conciliateur et déployé une forte activité diplomatique, afin de préparer la conférence d’Annapolis (Maryland), qui doit se tenir le 27 novembre 2007 pour essayer de relancer le processus de paix israélo-palestinien, qui est dans l’impasse depuis 7 ans.

En Egypte, le Président Moubarak a reçu, la semaine dernière, la plupart des dirigeants arabes pour essayer de définir une position commune. En Turquie, la principale initiative prise a été autrement plus spectaculaire puisque le Président israélien Shimon Peres et le Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, ont été accueillis solennellement, le 13 novembre 2007, au Parlement turc, où ils ont pu prononcer un discours et se sont serrés la main publiquement.

Il est assez intéressant de voir comment ces deux pays, qui peuvent dialoguer avec presque tout le monde, se posent actuellement en puissance d’équilibre dans la région : l’Egypte, qui a la confiance des Américains, en usant de sa capacité de rayonnement dans le monde arabe, d’une part, la Turquie qui fait valoir son rapport privilégié avec l’Occident, en s’appuyant sur sa relation ancienne avec l’Etat d’Israël et sur le renouveau de ses liens avec le monde arabe, d’autre part.

Pour autant, ces positions voisines n’ont pas tout à fait le même sens, eu égard à l’état des politiques étrangères des deux pays. Pour l’Egypte, qui a été une puissance régionale majeure dans les années 50/60, cette position de médiateur est aujourd’hui une position de raison, après ses échecs militaires et surtout les accords de Camp David qui l’ont coupée pour dix ans d’avec le monde arabe. Le Caire, qui a vu ses voisins arabes s’engager, à leur tour, sur la voie de négociations avec l’Etat hébreu, s’est certes replacée sur le devant de la scène diplomatique proche-orientale, après la première guerre du Golfe et le lancement du processus de paix israélo-palestinien. Mais, ce processus s’étant enlisé, le régime usé du président Moubarak peine désormais à convaincre dans son rôle de grand conciliateur. Très dépendante des Américains, à l’égard desquels sa marge de manœuvre s’est réduite comme une peau de chagrin, l’Egypte aura de plus en plus de mal à démontrer au monde arabe la crédibilité de sa position de modérateur, à plus forte raison si Annapolis est, une fois de plus, une rencontre sans lendemain.

Tout autre est, dans ce contexte, la position d’Ankara. Certes, l’ambition de jouer un rôle de conciliateur, en usant des relations multiples qui sont les siennes en Orient et en Occident, est un grand classique de la politique étrangère turque. Mais, depuis quelques mois, cette ambition a pris une dimension nouvelle qui tient à plusieurs facteurs. Les nouveaux dirigeants turcs sont beaucoup plus aptes à dialoguer avec leurs homologues du monde arabe que leurs prédécesseurs laïques et nationalistes qui regardaient l’Orient de haut. Dès lors, le renouveau des liens avec le monde arabe qu’ils ont entrepris est un renouveau durable d’autant plus solide que la voie politique turque, illustrée par les succès politiques et économiques de l’AKP, est très observée actuellement au Moyen-Orient où elle fait rêver nombre de pays dont les régimes à bout de souffle sont à la recherche d’un renouveau. Ankara dispose, en outre, d’une certaine marge de manœuvre à l’égard des Etats-Unis, ce qu’elle a prouvé en refusant de manière spectaculaire, en 2003, l’accès de son territoire aux troupes américaines ou en parlant haut et fort à Washington pendant la récente crise kurde. Enfin, la Turquie est devenue une véritable puissance économique dont les entreprises constituent désormais une force d’accompagnement diplomatique très utile. Les discours de Shimon Peres et de Mahmoud Abbas se sont ainsi accompagnés de la signature d’un accord tripartite visant à l’établissement conjoint d’une zone industrielle en Cisjordanie, sous l’égide de la TOBB (Union turque des Bourses et Chambres de commerce). Plus généralement, si l’accueil de Shimon Peres et de Mahmoud Abbas dans la même enceinte (et quelle enceinte !) à Ankara est importante et significative, c’est justement parce que la Turquie a montré en l’occurrence qu’elle pouvait prendre une initiative qu’un pays comme l’Egypte n’était pas en mesure d’assumer actuellement. Qu’Annapolis soit ou non un succès, cette position turque active de conciliateur au Moyen-Orient risque de se confirmer et de compter, dans les prochains mois.
JM

samedi 24 novembre 2007

Question kurde : le gouvernement est-il réellement sous pression ?


Pour beaucoup d’observateurs, la crise kurde qui secoue la Turquie depuis la reprise des attentats du PKK, à fin du mois de septembre dernier, mettrait le gouvernement dans une situation intenable et cela accroîtrait d’autant le risque d’une intervention militaire turque en Irak du Nord. Il est vrai que les dernières semaines ont vu le nationalisme s’exprimer, tant dans des instances politiques comme le Parlement, que dans la presse et dans la rue où les drapeaux turques sont toujours omniprésents bien après la fête nationale (29 octobre) et l’anniversaire de la mort d’Atatürk. Toutefois, dans un pays où le nationalisme est à fleur de peau et où les drapeaux turcs n’ont cessé de sortir à l’occasion des soubresauts politiques des derniers mois, il faut savoir raison garder : que le gouvernement ait eu à vivre des moments difficiles, sans doute, qu’il soit au bord du gouffre, c’est peu probable.

Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que depuis le printemps dernier, le même gouvernement a résisté à une mobilisation populaire beaucoup plus importante, celle des grandes manifestations laïques, et qu’il a déjà affronté une montée comparable du nationalisme sur la question kurde, lors des premiers attentats de l’été dernier. Cependant, toutes les tentatives faites pour instrumentaliser politiquement les réactions nationalistes aux embuscades qui surviennent en zone kurde, n’ont pour l’instant donné que peu de résultats. On dira que la situation d’aujourd’hui est différente et que les dernières actions du PKK ont été plus spectaculaires et plus meurtrières, certes. Pour autant, l’opinion publique rend-elle responsable Recep Tayyip Erdogan de cette situation ? Rien n’est moins sûr.

Le gouvernement vient d’engranger en effet plusieurs succès politiques d’importance (élections législatives et présidentielles, référendum sur le paquet constitutionnel). Il a donc les coudées franches pour aborder une situation, certes préoccupante, mais qui n’a rien de désespérée. Il est ainsi peu probable qu’il s’engage dans une aventure militaire en Irak du Nord, dont l’efficacité serait douteuse de l’avis de la plupart des experts et qui pourrait avoir des conséquences graves sur tous les plans. Au moment même d’ailleurs où, pour beaucoup d’observateurs internationaux, la probabilité d’une telle intervention reste faible, le problème du gouvernement est peut-être de pouvoir continuer à jouer sur les nerfs de ses partenaires américains, européens et irakiens pour les convaincre qu’il ne « bluffe » pas et qu’il peut toujours décider de frapper. Il ne s’agit donc pas, pour lui, de choisir la carte de l’apaisement mais de se décharger de la pression qui pèse sur lui pour la reporter sur d’autres. Dans cet état esprit, il s’est employé à convaincre qu’il était excédé par les attentats et Recep Tayyip Erdogan n’a pas hésité à dire plusieurs fois qu’il était « très en colère » et qu’il allait finir par faire un malheur.

Mais cette colère, qui n’a finalement débouché que sur de la diplomatie, est une attitude qui présente de nombreux avantages pour le leader de l’AKP. Elle a permis tout d’abord, de mettre, tant les Etats-Unis que Bagdad et les dirigeants de la région kurde d’Irak du Nord, sous la pression et d‘éloigner par ailleurs le spectre du vote d’une résolution sur le génocide arménien par le Congrès américain. Elle a vu ensuite la Turquie gagner la sympathie du monde arabe (jusqu’à celle de la Syrie, qui l’eût cru !), sans perdre celle d’Israël qui lui a reconnu le droit de se défendre. Elle a aidé également Ankara à ménager sa relation avec l’Union Européenne en lui permettant d’obtenir, le 6 novembre, un rapport d’évaluation de sa candidature beaucoup moins sévère que prévu. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que le choix de la voie diplomatique, dans un contexte de tensions, permet à l’AKP de ménager son électorat kurde qui, comme l’ont montré les dernières élections législatives, est désormais très important. Il y a dans le comportement actuel du gouvernement un exercice subtil mais qui peut rapporter gros…
JM

jeudi 22 novembre 2007

Pouvoir civil « versus » pouvoir d’Etat


Depuis la fin de la crise présidentielle de l’été et l’ouverture du débat autour d’une constitution civile, beaucoup d’observateurs ont eu tendance à annoncer l’avènement d’une nouvelle ère politique en Turquie. Mais, alors que l’enthousiasme de la sortie de crise semble retombé et que la constitution civile paraît devoir encore se faire attendre pour un certain temps, on peut se demander ce qui a vraiment changé dans ce pays.

Sans doute faut-il s’y résoudre, l’élection d’Abdullah Gül, même si elle marque un tournant dans la vie politique turque, n’est pas le grand chambardement que certains avaient cru pouvoir prédire. La réalité des mutations qui sont intervenues depuis l’été n’est pas encore véritablement établie. Dès lors, elle se mesurera à l’épreuve des faits. Ainsi, dans les mois à venir, un certain nombre d’événements vont servir de tests et nous renseigner sur l’ampleur et l’intensité du changement. À cet égard, ces derniers jours, deux événements peuvent retenir l’attention. Il s’agit, d’une part, de l’ouverture d’une procédure visant à faire interdire le parti kurde DTP par la Cour constitutionnelle et, d’autre part, de la décision que devra rendre le Président de la République, à la fin de ce mois, sur les traditionnelles purges militaires frappant des officiers suspectés d’islamisme.

Le premier événement n’est pas nouveau. Il est même d’une désespérante banalité. La plupart des formations kurdes ont subi le même sort, depuis le début des années 90, et se sont vues interdites après avoir été, un temps, tolérées. Nombre d’observateurs soulignent, en outre, qu’en l’occurrence ce tournant répressif intervient au moment même où le DTP durcit son attitude sous l’impulsion de ses dirigeants plus radicaux. En bref, on assisterait à la résurgence de la convergence des extrêmes, l’armée obtenant ce qu’elle a toujours souhaité et le PKK retrouvant une justification à la poursuite de sa lutte armée. Pourtant, si nouveauté il y a dans le cas présent, elle vient de la position prise par le gouvernement qui a fait entendre sa voix pour protester contre la reprise de ce scénario et déplorer la procédure engagée contre le DTP ainsi que l’idée d’une levée de l’immunité parlementaire des députés de ce parti, proposée par les partis d’opposition. Cette protestation ne suffira peut-être pas à stopper le processus qui s’est enclenchée et qui risque de durer d’ailleurs un certain temps avant qu’une décision définitive soit prise quant à l’avenir du DTP, mais elle montre désormais le fossé qui existe sur la question kurde entre le pouvoir civil (représenté par le gouvernement et la Présidence) et le pouvoir d’Etat (armée, justice, partis nationalistes notamment).

Le second événement est lui aussi un classique de la vie politique turque, il s’agit des traditionnelles épurations menées par l’armée contre ceux de ses cadres qui sont suspectés de sympathies islamistes. Ces purges prononcées par le Conseil militaire suprême requièrent d’abord l’aval du gouvernement. Depuis 2002, le gouvernement de l’AKP, arguant du fait que de telles sanctions devraient pouvoir faire l’objet d’un recours devant des juridictions civiles, a refusé de les entériner. Toutefois ce refus du gouvernement pouvait être jusqu’à présent surmonté par un accord du Président de la République. On comprend ainsi que l’élection d’Abdullah Gül en août dernier change la donne. Là encore, le pouvoir civil se retrouve face au pouvoir d’Etat et l’on peut se demander si le nouveau président osera braver l’autorité militaire au risque d’ouvrir une nouvelle crise. Car ces opérations périodiques de « nettoyage » ont toujours été considérées par l’armée comme l’un des fondements de son laïcisme.

Pouvoir civil « versus » pouvoir d’Etat... nombre d’événements risquent fort de refléter dans les prochains mois cette confrontation décisive pour l’avenir du changement en Turquie. On touche là sans doute aux enjeux qui sont ceux d’une constitution civile.
JM

mardi 20 novembre 2007

Un rapport européen d’évaluation de la candidature turque moins sévère que prévu


La Commission européenne a rendu public, le 6 novembre 2007, son rapport de suivi sur les progrès accomplis par la Turquie, dans la voie de l’adhésion à l’Union européenne. Le rapport insiste essentiellement sur le ralentissement des réformes, notamment dans le domaine de la liberté d’expression.
Il estime en particulier que «l’article 301 du Code Pénal turc et les autres articles qui restreignent la liberté d’expression doivent être réformés pour être en conformité avec la Convention européenne des droits de l’homme.» («Article 301 and other provisions of the Turkish Criminal Code that restricts freedom of expression need to be brought into line with the ECHR.» (Source : Commission staff working document, Turkey 2007, Progress report EN{COM(2007) 663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC (2007)1436), page 15].
Le rapport souligne également que les réformes visant à réduire l’influence de l’armée sur la sphère politique et celles devant garantir le droit des minorités ont été peu perceptibles. Les critiques ont par ailleurs concerné la politique de lutte contre la corruption que la Commission a jugée limitée. Les évaluateurs indiquent notamment que « la corruption est répandue et que la lutte contre la corruption ne connaît que des développements limités » [« Corruption is widespread and there has been limited progress in the fight against corruption » (Source : Commission staff working document, Turkey 2007 progress report EN{COM(2007)663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC(2007)1436), page 11].
Le rapport fait également remarquer que la question chypriote n’a toujours pas été résolue et rappelle encore une fois que «la Turquie n’a fait aucun progrès en ce qui concerne la normalisation de ses relations bilatérales avec la République de Chypre » [«Turkey has made no progress on normalising bilateral relations with the Republic of Cyprus » (Source : Commission staff working document, Turkey 2007 progress report EN{COM(2007)663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC(2007)1436), page 24].
Cependant, le rapport ne contient pas que des points négatifs. Il félicite notamment la Turquie pour sa gestion démocratique de la crise politique qui s’est déroulée cet été, en expliquant que « globalement, grâce à des élections parlementaires libres et justes, la Turquie a résolu la crise politique et constitutionnelle qui a fait suite à l’élection présidentielle d’avril. Les élections ont été tout à fait conformes aux principes de l’Etat de droit et aux standards démocratiques internationaux. [«Overall, through free and fair parliamentary elections Turkey resolved the political and constitutional crisis which followed the April presidential elections. The elections were fully in line with the rule of law and international democratic standards » (Source : Commission staff working document, Turkey 2007 progress report EN{COM(2007)663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC(2007)1436), page 7].
La Commission a également fait une place dans son rapport à l’analyse des évènements se déroulant actuellement à la frontière turco-irakienne. Elle a affirmé comprendre les craintes de la Turquie concernant sa sécurité face aux attaques terroristes du Parti des travailleurs du Kurdistan (Le PKK figure sur la liste des organisations terroristes, établie par l’UE). Bruxelles a toutefois appelé Ankara à la retenue, et demandé à la Turquie et à l’Irak de résoudre ce conflit par une coopération conforme au droit international.
Malgré un bilan plutôt négatif, la Commission s’est donc montrée compréhensive à l’égard du ralentissement des réformes en Turquie, compte tenu de la conjoncture politique difficile de l’année écoulée. Mais les responsables européens attendent désormais du nouveau gouvernement une reprise significative des réformes en vue de l’intégration européenne. Olli Rehn, le commissaire européen à l’élargissement a d’ailleurs déclaré : « Il est nécessaire que la Turquie réinsuffle du dynamisme » dans son processus de réformes.
Saadet COSKUN

lundi 19 novembre 2007

Pour Amr El Choubaki, les nouveaux dirigeants politiques turcs sont plus accessibles au monde arabe que leurs prédécesseurs.


Chercheur au Centre d’Etudes stratégique du journal Al Ahram au Caire, Amr El Choubaki, est un spécialiste des mouvements islamistes, en particulier, pour ce qui concerne leur rapport à la réforme et à la démocratie. Jean Marcou l’a rencontré, il y a quelques jours, dans la capitale égyptienne, pour essayer de mesurer avec lui l’impact des mutations politiques turques dans le monde arabe.

Jean Marcou : Comment la victoire de l’AKP et plus généralement les développements politiques turcs récents, ont-ils été ressentis en Egypte ?
Amr El Choubaki : D’une façon générale la majorité des hommes politiques égyptiens ont une impression favorable. Les nouveaux dirigeants turcs paraissent beaucoup plus proches et beaucoup plus accessibles aux Égyptiens que les élites laïques nationalistes fermées qui regardaient de haut le monde arabe. L’AKP est donc plutôt apprécié par l’opinion publique égyptienne. On observe en particulier qu’actuellement, dans la presse, beaucoup d’articles rappellent que, déjà qu’il y a 4 ans, la Turquie avait interdit l’accès de son territoire aux troupes américaines pour attaquer l’Irak. Sont observés aussi, dans ce pays musulman, les résultats économiques du gouvernement Erdogan, dont on ne manque pas de souligner les effets bénéfiques. Tout cela fait que beaucoup de gens ici se sentent en phase avec ce parti. Même les milieux libéraux et laïques estiment qu’en Turquie aujourd’hui, plus qu’à une confrontation entre l’islamisme et le laïcisme, on assiste en réalité à un débat entre deux conceptions de laïcité : l’une ouverte et tolérante, l’autre nationaliste et dogmatique.

JM : Ces évolutions politiques turques sont-elles susceptibles de donner des idées en l’Egypte ?
AEC : Il ne faut pas aller trop vite en besogne mais il est vrai que les mutations turques sont attentivement suivies chez nous. Ce qui est intéressant, c’est qu’en Turquie, l’Etat existe véritablement et avec lui un certain nombre d’institutions : un parlement, de réelles élections, une justice constitutionnelle, des lois, une constitution… En bref, il y a des règles du jeu que l’on doit respecter. Ce qui n’est pas le cas chez nous. De surcroît, on observe qu’il y a un consensus de la classe politique sur certaines valeurs. Ainsi les islamistes turcs se sont intégrés à la structure politique et ne l’ont jamais ouvertement combattue pour essayer d’établir une République islamique. En Egypte, la quête d’un Etat véritable est une vieille histoire. Le mouvement de modernisation politique a commencé au début du XIXème siècle, à l’époque de Mohamed Ali, c’est-à-dire avant que cela ne se produise en Turquie, mais ces réformes n’ont pas véritablement produit les mêmes effets.

JM : Comment l’expérience turque est-elle analysée par les «Frères musulmans» ?
AEC : En fait, les "Frères musulmans" n’ont jamais condamné expressément l’AKP mais ils insistent sur le fait que l’expérience en cours en Turquie n’est pas islamiste et n’a rien à voir avec leur projet à eux. Ils veulent marquer la différence entre ce qu’ils considèrent comme une expérience réformiste ouverte à la culture musulmane et ce qu’est le vrai projet islamiste qu’ils prétendent incarner. Seul le mouvement « El Wassat » d’Abou El Ela Madi (une scission au sein des «Frères musulmans» intervenue en 1995, pour laquelle l’islam politique est avant tout l’attachement à la culture et aux valeurs humaines de l’islam) apporte un soutien sans ambiguïté et, somme toute, logique au parti de Recep Tayyip Erdogan.

JM : Comment analyse-t-on actuellement en Egypte la politique étrangère d’Ankara et les positions récentes prises par la diplomatie turque, tant vis-à-vis de la question kurde qu’en général à l’égard de ce qui se passe en Irak ?
AEC : Dans le monde arabe actuellement, on pense que les positions prises par la Turquie sont surtout liées à la question kurde, mais on apprécie qu’Ankara s’oppose à la partition de l’Irak. L’hypothèse d’une intervention de l’armée turque dans le nord de l’Irak n’est donc pas critiquée. Comme la Syrie, il y a quelques semaines, l’Égypte reconnaît à la Turquie le droit de se défendre contre le PKK. À cet égard, on peut parler de franc succès de la diplomatie turque, car c’est la première fois depuis bien longtemps qu’une intervention militaire turque n’apparaît pas au monde arabe comme une menace. Dans l’ensemble, on sent ici, en Égypte, que la politique étrangère turque est entrée dans une nouvelle ère parce qu’elle est beaucoup plus active dans la Région. Aux côtés de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte, la Turquie apparaît ainsi désormais comme un pays important qui peut jouer un rôle utile de conciliateur. Pour autant, en dépit de cette reconnaissance, la place de la Turquie n’est pas comparable, pour le monde arabe, à celle qu’a acquise l’Iran au cours des années qui viennent de s’écouler. Téhéran est devenue, en effet, un véritable acteur du conflit irakien. Car, comme les Etats-Unis, en contrôlant un nombre important de milices chiites en Irak, l’Iran est désormais directement impliqué dans le conflit. Il n’est donc pas étonnant que le monde arabe ait tendance à en faire une puissance majeure dans la Région, ce qui n’est pas le cas pour la Turquie.
Propos recueillis par JM (Le Caire, 15 novembre 2007).

dimanche 18 novembre 2007

Quel avenir pour le projet d’Union Méditerranéenne ?


Le 23 octobre 2007, lors d’une réunion à Tanger pendant la visite officielle qu’il a effectuée au Maroc, Nicolas Sarkozy a relancé sa proposition d’Union Méditerranéenne. Ce projet, cher au Président, qui vise à renforcer la coopération dans les domaines politiques, culturels, économiques, sécuritaires et environnementaux et à terme, à créer des institutions communes, ferait de la Méditerranée « la plus vaste zone de co-développement du monde ».

Mais, c’est surtout la signification de cette initiative pour la candidature de la Turquie qui nous intéresse ici. En effet, même si elle n’est pas la seule, la question turque est apparue jusqu’à présent comme la principale motivation de Nicolas Sarkozy dans la promotion de ce projet. La position du Président, qui a souvent défendu l’idée d’une Union méditerranéenne, pendant la campagne présidentielle, est assez claire et explicite : compromis idéal, une telle opération permettrait aussi l’établissement d’un partenariat privilégié entre l’Union Européenne et la Turquie, tout en évitant l’adhésion d’un pays qui, selon lui, « n’a pas sa place en Europe ». Dans cette même perspective, le Ministre des Affaires étrangères français Bernard Kouchner a évoqué, lors de sa rencontre avec son homologue turc début octobre, la « nécessité » de « travailler ensemble sur le nouveau chapitre de l’Union Méditerranéenne ».

Il est néanmoins intéressant de voir que, pour la première fois, le Président Sarkozy s’est attaché, au Maroc, à dissocier ce projet de la candidature de la Turquie. Il y a là sans doute une attitude qui vise à crédibiliser l’Union méditerranéenne, tout en cherchant à atténuer les tensions qu’elle a provoquées avec l’Union Européenne et la Turquie.

La recherche d’une option alternative à une adhésion de la Turquie reste néanmoins toujours en ligne de mire alors même que les relations franco-turques traversent une période difficile. S’ajoutant à la polémique de 2006, consécutive à la loi pénalisant « la négation du génocide perpétré contre les Arméniens en 1915», les élections présidentielles françaises ont vu triompher un candidat ouvertement hostile à l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, alors même qu’en 2005, une révision de la Constitution française avait vu l’avènement d’un article 88-5, qui impose un référendum pour chaque nouvelle adhésion. Et s’il est actuellement question en France d’abroger cet article, l’UMP hésite encore et ne cache pas que ses réserves en la matière sont liées à la nécessité de maintenir à flot l’ « épouvantail turc ».

Peu réceptif à la proposition d’Union méditerranéenne, le Premier Ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, avait déjà déclaré, en mai dernier, que « tout pays qui a commencé des négociations avec l’Union Européenne doit les poursuivre » et qu’ « il ne (pouvait) pas y avoir d’alternative à une adhésion ». Ajoutons à cela la rivalité entre la Turquie et les pays du sud méditerranéen, arabes pour la plupart, et le risque que ce nouveau projet profite surtout à l’Union Européenne, et on imagine aisément le sentiment d’humiliation que pourrait ressentir la Turquie, candidate au statut d’Etat membre à part entière, depuis 1987. Le changement de discours du Président Sarkozy, s’employant à présenter son projet dans toute son amplitude, en évitant qu’il ne soit réduit qu’à la seule nécessité de trouver une parade à la candidature turque, rappelle également que le Chef de l’Etat français avait déjà nuancé sa position cet été, en acceptant la reprise des négociations entre la Turquie et l’Union Européenne (tout en maintenant son opposition à 5 des 35 chapitres).

Alors, ce projet d’Union méditerranéenne a-t-il de l’avenir ou n’est-il qu’une coquille vide, permettant au Président de venir sur le devant de la scène illustrer, une fois de plus, sa célèbre stratégie de la « rupture » ? Il est difficile de répondre actuellement. Les réactions de l’Union Européenne et surtout de la Turquie se font attendre et, quoiqu’il en soit, se sont fait voler la vedette par la question kurde après les attentats du PKK. Cependant, les diplomates européens se sont déclarés sceptiques dans leur ensemble, d’une part parce qu’ils considèrent qu’une Union méditerranéenne comme alternative à l’adhésion de la Turquie serait inopportune, à l’heure où des négociations d’adhésion sont déjà engagées, d’autre part parce que le caractère vague de ce projet n’est pas sans rappeler le très décevant partenariat euro-méditerranéen, initié par la Conférence de Barcelone, en 1995. Dans le climat incertain, qui caractérise actuellement les relations entre la Turquie et l’Union Européenne, certains craignent que la proposition de partenariat privilégié de Nicolas Sarkozy finisse par convaincre d’autres États européens peu favorables à l’idée d’une adhésion turque. Car, si l’Union Européenne a salué positivement la victoire de l’AKP, en juillet dernier, les sujets de divergences entre Bruxelles et Ankara ne manquent pas, depuis qu’en 2005, la Turquie a cessé les réformes de grandes ampleurs qu’elle avait commencées à entreprendre antérieurement. Pourtant, le fait que le dernier rapport européen d’évaluation de la candidature turque ménage Ankara dans un contexte actuellement tendu, montre bien que, pour Bruxelles et jusqu’à nouvel ordre, la candidature à une adhésion pleine et entière de ce pays reste d’actualité, au moins à moyen ou long terme.
Marie Phiquepal

mardi 30 octobre 2007

« A propos d’une intervention en Irak du Nord »


Depuis la mort, dimanche 21 octobre, de 12 soldats turcs dans une embuscade du PKK, l’émotion et les manifestations dans diverses villes du pays viennent alimenter un climat de tension déjà largement médiatisé depuis deux semaines. Les photos des « martyrs » font la une des journaux et les drapeaux turcs ornaient de nombreux balcons et vitrines avant même la fête nationale du 29 octobre.

L’armée turque a déjà riposté en bombardant des camps du PKK tuant (selon ses estimations) près de 70 combattants du PKK. De son côté, le Conseil National de la sécurité a décidé de sanctions économiques contre l’Irak pour forcer Bagdad à coopérer dans la lutte contre le PKK, la déclaration du Président irakien appelant le PKK à déposer les armes ayant été jugée insuffisante. Ces attentats rendent-ils une incursion de l’armée turque en Irak, contre les bases, du PKK plus opportune et efficace pour autant ? Est-elle, malgré les apparences, profondément souhaitée par le gouvernement turc et l’opinion ?

Malgré la colère suscitée par ces évènements, les doutes quant au bien-fondé d’une option si radicale s’avèrent justifiés, tant le problème est complexe et multidimensionnel. En effet, outre sa dimension régionale (les relations avec l’Irak, l’Iran et la Syrie, pays à forte minorité kurde, étant très directement liées à ce problème), la question kurde a de plus en plus une dimension internationale, touchant entre autres aux relations avec les Etats-Unis (surtout depuis 2003) et avec l’Union Européenne. Le cas de la Syrie est ainsi révélateur du caractère central du problème kurde, la prise de position du président syrien en faveur de la Turquie dans cette affaire constituant dans une certaine mesure un tournant, car pendant longtemps la Syrie a été l’un des meilleurs soutiens du PKK. La dimension économique est également très présente dans cette affaire, parce que les entreprises turques sont très implantées dans le Nord de l’Irak. Il y a enfin un enjeu national majeur qui concerne l’épineuse question de l’intégration des Kurdes qui représentent près de 20% de la population totale de la Turquie. Les différents aspects de cette crise étant fortement imbriqués, les conséquences d’une incursion militaire risqueraient donc de se faire sentir à tous les niveaux.

Aujourd’hui, face aux nouveaux attentats, considérés par beaucoup comme un « piège du PKK», la situation des dirigeants turcs est délicate : d’un côté ils ne veulent pas perdre la face vis-à-vis de l’opinion publique et montrer leur fermeté face à une menace déjà largement instrumentalisée. De l’autre, ils ne sont pas sans ignorer les conséquences qu’auraient d’une telle intervention. On observe d’ailleurs que les propos des principaux membres du gouvernement, privilégiant la voie diplomatique, au cours de leurs visites tant en Europe qu’au Moyen Orient, prennent de la distance par rapport à l’ambiance interventionnisme qui prévalait lors de la motion au Parlement, il y a une quinzaine de jours. Ils tendent à rejoindre ainsi le scepticisme de nombreux commentateurs à l’égard d’une opération militaire. Au-delà de la médiatisation et de la dramatisation dont cette question est aujourd’hui l’objet, il convient de relativiser la probabilité d’un tel choix. En effet, l’appel à une intervention militaire et les manifestations nationalistes qui la réclament ne sont pas les premiers du genre si l’on se souvient de ce qui s’est passé avant les élections législatives de juillet dernier. En dépit du climat tendu qu’elles contribuent à créer, ces réactions ne déboucheront pas forcément sur une intervention militaire.

La question est aujourd’hui de savoir si l’option diplomatique constituera une stratégie positive signifiant une réelle volonté de rechercher, à plus long terme, d’autres voies de règlement, ou si elle ne sera qu’un statu quo résigné, potentielle bombe à retardement… Une politique à long terme, considérant le problème dans son ensemble paraît en effet nécessaire. La solution ne pourra être simplement économique comme on le croît trop souvent en Turquie et ailleurs. Le rattrapage du retard de développement qui caractérise le Sud Est de l’Anatolie ne fera pas disparaître les revendications politiques. Et l’attribution de droits, symboliquement importante, suppose aussi que ces acquis soient effectifs.

Il y a certes actuellement une résurgence des violences et beaucoup diront que les réformes récentes ont été adoptées sous la contrainte de l’Union Européenne, sans qu’il y ait un réel changement d’approche. Mais des évolutions sont en cours. Il suffit de rappeler que l’usage public de la langue kurde est désormais courant et qu’Istanbul est devenue le plus grand centre d’édition kurde, choses qui étaient impensables il y a encore 10 ans. De même, les Kurdes ont largement voté pour l’AKP, aux dernières élections législatives…

Pour le PKK également, l’étau se resserre : il y a quelques années encore, l’organisation bénéficiait de soutiens régionaux multiples (Irak, l’Iran, Syrie…) Aujourd’hui, la situation a changé, comme en attestent les prises de position récentes des autorités de ces pays. Des spécialistes de la question kurde l’affirment : bien que le noyau dur du PKK soit encore actif et très radicalisé (plus encore d’ailleurs avec son affaiblissement), les moyens qu’il emploie réussissent de moins en moins à convaincre. Moins soutenu qu’auparavant par les populations locales alors même que ses ramifications en Europe et dans les autres pays à minorité kurde sont combattues, le PPK semble sur la pente descendante.

Une intervention militaire et les dérapages qu’elle pourrait provoquer risquerait de compromettre ces évolutions encore fragiles. Car, les combats contre le PKK (même s’il ne s’agit que bombardements circonscrits) peuvent rapidement être interprétés comme une lutte contre les revendications kurdes en elles-mêmes. L’équation actuelle contient au moins deux inconnues : les intentions réelles des autorités turques et la réaction des Kurdes irakiens face à une intervention éventuelle, comme en atteste, à ce sujet, les propos répétés et inquiets de Massoud Barzani, gouverneur de la région kurde autonome au nord de l’Irak. Si ce dernier a appelé le PKK a ne plus utiliser l’Irak comme base arrière, il a aussi averti auparavant la Turquie que le peuple se défendrait « face à toute agression si la région kurde est visée".… L’issue incertaine d’une intervention militaire incite à s’en remettre des moyens moins radicaux. Rappelons que les 24 interventions de la Turquie en Irak avant 2003 se sont révélées vaines. Le gouvernement et l’armée sont d’ailleurs bien silencieux à ce sujet.

Marie Phiquepal