mercredi 5 septembre 2007

Nicolas Sarkozy change de ton


La 15ème conférence des ambassadeurs, qui s'est ouverte lundi 27 août, a été marquée entre autres par de nouvelles déclarations du Président de la République sur la candidature européenne de la Turquie. « La France ne s'opposera pas à ce que de nouveaux chapitres de la négociation entre l'UE et la Turquie soient ouverts dans les mois et les années qui viennent », a affirmé très concrètement Nicolas Sarkozy, confirmant par là même une inflexion de sa position sur le sujet qui n’a cessé de se manifester depuis qu’il est entré en fonction.

Comment expliquer l’évolution qui est en cours ? Il est probable que la diplomatie française ne peut plus continuer à donner libre cours à son scepticisme sur la candidature d’Ankara alors même qu’à l’issue d’une crise délicate, la Turquie vient de prouver sa maturité politique en faisant triompher la démocratie et l’esprit de réforme. La France essaye donc de rompre son isolement européen sur la question turque et le Président français espère que cette nouvelle ligne lui permettra de resserrer ses liens avec des Etats-membres qui sont majoritairement favorables à la candidature turque (en particulier avec le Portugal qui assure actuellement la Présidence de l'Union). Paris, en effet, ne veut pas être à l'origine de nouvelles discordes dans le contexte actuel marqué, on le sait, par la difficile négociation du traité simplifié qui vise à faire aboutir la réforme des institutions européennes. De plus, la candidature turque a été validée à l'unanimité des Etats-membres en octobre 2005 et on voit mal comment la France pourrait continuer éternellement à remettre en cause cet engagement sans provoquer une crise grave. Quoi qu’il en soit, l'attitude plus consensuelle du Président de la République a été bien accueillie à Bruxelles. La Commission européenne a qualifié la nouvelle approche française de "constructive" et a salué les propos du Président Sarkozy qui, pour elle, ont enfin le souci du respect des engagements pris.

Pourtant, le revirement du Chef de l’Etat n'est pas aussi net qu'il y paraît. En effet, sur le fond, le Président reste opposé à ce que la Turquie, « pays d'Asie mineure », rejoigne l'Union Européenne. Si on analyse ses derniers propos, on constate que si le Président français accepte la poursuite des négociations, il n’en pose pas moins certaines conditions en distinguant notamment entre les chapitres de négociations qui doivent être ouverts. Ainsi, ceux qui ne relèvent que d’un partenariat privilégié ne connaîtront aucune entrave tandis que ceux qui sont dans la nature d’un processus d'adhésion (comme par exemple les institutions, l'agriculture, la politique régionale, la citoyenneté européenne ou l'union monétaire, chapitre que la France a bloqué en juin 2007) risquent de faire l’objet d’une opposition française. En scindant de la sorte le processus de négociations en cours, le Président essaye de temporiser avec ses partenaires européens tout en ménageant les apparences pour rester fidèle à ses engagement électoraux. « La seconde formule (à savoir le partenariat privilégié) est celle que j'ai prônée pendant toute ma campagne électorale. Je n'ai pas changé d'avis », a encore répété le Chef de l'État. Il n’en reste pas moins que cette position devient de plus en plus ambiguë.

Le Parti Socialiste s ‘est engouffré dans la brèche en accusant le Président de la République d’avoir « retourné sa veste ». Pour Pierre Moscovici, l'opposition farouche du candidat Sarkozy n’aura été qu’une stratégie à visées électoralistes. Aujourd'hui, rattrapé par les réalités et les exigences européennes, le Président serait contraint de jouer la carte du consensus pour apaiser le courroux de ses partenaires. L'UMP, pour sa part, a réfuté tout revirement de position. Pour le nouveau secrétaire général délégué du parti majoritaire, Patrick Devedjian, les déclarations de Nicolas Sarkozy ne marquent ni un changement ni une inflexion mais simplement « un autre ton ». « Ce n'est pas une marche arrière », a-t-il déclaré en expliquant que la France s'opposait à l'adhésion, pas aux négociations dans leur ensemble. Et de poursuivre que tout dépendrait désormais des chapitres que l'on négociait et que l’'attitude de la France n'était « pas le refus d'ouvrir quelque chapitre que ce soit mais celui d'ouvrir certains chapitres qui concernent directement l'adhésion ».


Au delà de cette affaire en réalité, Paris entend soulever un problème plus global, et largement controversé, celui de la définition des frontières de l'Europe. Nicolas Sarkozy a appelé d’ailleurs, dans sa déclaration de politique étrangère devant les ambassadeurs, à mener une réflexion approfondie sur l'avenir de l'Europe par la création d’un « comité de dix ou douze sages de très haut niveau pour réfléchir à une question simple mais essentielle : quelle Europe en 2020-2030 et pour quelles missions? ». La Présidence portugaise n’a pour l’instant pas réagi concrètement à la proposition française, mais Bruxelles n’y est apparemment pas hostile…
Cécile Nourigat

mardi 4 septembre 2007

Les couloirs énergétiques, un nouvel atout pour la Turquie dans ses négociations d’adhésion avec l’Union Européenne.


L’élaboration d’une politique européenne de l’énergie était à l’origine du projet européen avec les traités CECA de 1951 et EURATOM de 1957. Cette politique européenne demeure incontournable à l’heure où la sécurité énergétique en matière d’approvisionnement dont dépend également la stabilité économique est un enjeu majeur pour les pays membres de l’UE. Le 10 janvier 2007, la Commission européenne a présenté le « paquet-énergie » qui vise à instituer un marché intérieur européen de l’énergie, à garantir la sécurité de l’approvisionnement énergétique, à réduire l’émission des gaz à effet de serre, à développer les technologies énergétiques, à reconsidérer l’avenir du nucléaire et à mener enfin une politique internationale énergétique commune. L’UE est à l’origine de plusieurs programmes et partenariats ayant pour but la mise en place de ces politiques énergétiques tels que le réseau énergétique transeuropéen, le projet de boucle gazière d’Europe du Sud ou encore « Inogate ». Ces programmes répondent à la demande énergétique grandissante de l’UE et doivent lui permettre de diversifier ses fournisseurs en hydrocarbures. Sachant que le sol européen est pauvre en hydrocarbures, les pays membres de l’UE doivent compter sur de gros pays exportateurs pour satisfaire leurs besoins énergétiques. La Russie représente le premier fournisseur de gaz naturel (32%) et de pétrole (19,8%) de l’UE, suivie par la Norvège (20% pour le gaz naturel et 19,6% pour le pétrole) et par l’Algérie (15% pour le gaz naturel) mais l’UE est également dépendante du pétrole des pays membres de l’OPEP. Une des conditions auxquelles doit répondre l’UE, pour s’intégrer parfaitement au marché et s’assurer une sécurité géopolitique, est de diversifier ses sources d’approvisionnement et de transit afin de ne plus être dépendante en particulier de la Russie et de Gazprom, le géant gazier russe.

La crise russo-ukrainienne de 2006 a mis en lumière la position de dépendance énergétique de l’UE face à la Russie qui contrôle plus ou moins entièrement les réseaux d’approvisionnement et de transit du pétrole et du gaz naturel vers l’UE. La situation de monopole, en matière énergétique, fragilise grandement les pays importateurs et les soumet aux risques d’interruption d’approvisionnement. C’est dans cette optique sécuritaire que l’UE entend consolider ses liens avec des pays voisins tels que la Turquie. La Turquie, véritable pont entre l’Asie et l’Europe, voisine de 70% des réserves mondiales en hydrocarbures, représente peut-être pour l’UE la solution à sa dépendance énergétique face à la Russie. Reconnue officiellement apte à « candidater » à l’UE depuis le 10 décembre 1999 lors du sommet d’Helsinki, la Turquie a vu les négociations d’adhésion avec l’Europe démarrer le 3 octobre 2005. Depuis, ces négociations sont laborieuses et la situation ne s’est pas améliorée avec les positions hostiles à cette candidature prises par le nouveau président français. Malgré ces dissensions politiques, les institutions européennes veulent renforcer encore aujourd’hui leurs liens avec la Turquie dans une optique de partenariat énergétique privilégié.

Depuis 2005, la Turquie a libéralisé son marché énergétique à l’invitation de l’UE et d’institutions financières internationales telles que le Fonds Monétaire Internationale (FMI) et la Banque Mondiale (BM). Avec son économie et sa croissance dynamiques, sa position géographique exceptionnelle, ce pays est une véritable terre d’opportunités. L’UE encourage vivement la Turquie à accueillir de nouveaux réseaux de pipelines et de gazoducs et l’accompagne dans cette démarche par le biais de divers programmes et d’aides financières, notamment grâce à l’intervention de la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD). On compte parmi les réalisations achevées ou en cours des projets comme la construction des pipelines «BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan)», «BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum)» et « Nabucco ». La particularité de ces pipelines est que tous évitent la Russie et ouvrent une nouvelle route énergétique vers l’Ouest. L’Azerbaïdjan est le premier point de départ de ces pipelines et le principal fournisseur mais d’autres pays s’annoncent comme des fournisseurs potentiels tels que l’Iran, le Kazakhstan ou le Turkménistan. Ces pipelines intéressent au premier chef la stratégie énergétique actuelle de l’UE qui veut diminuer sa dépendance à l’égard des importations de gaz naturel et de pétrole russes. Il est nécessaire de préciser ici que les besoins énergétiques de l’UE sont, à l’heure actuelle, couverts à 25% par des sources d’origine russe et que cette part devrait augmenter à l’avenir pour atteindre 40% en 2030. La Turquie représente donc une opportunité exceptionnelle pour l’UE de sécuriser ses importations en énergie en diversifiant ses sources d’approvisionnement sans devenir l’otage d’un pays en position de monopole énergétique. Ces pipelines, outre le fait qu’ils représentent des innovations technologiques majeures et qu’ils réalisent des prouesses techniques, peuvent aider l’UE à diminuer sa dépendance à l’égard la Russie ainsi qu’à mettre en place une politique énergétique commune.

L’UE est de plus en plus concernée par la vie politique et économique turque. Elle s’implique dans des projets de développement par le biais d’institutions financières comme la BEI (Banque Européenne d’Investissement) et la BERD (Banque Européenne de Reconstruction et de Développement). L’UE soutient également l’actuel gouvernement de l’AKP, dirigé par Recep Tayip Erdogan, qui a su encourager une libéralisation économique et politique. La gouvernance financière du pays reste néanmoins un problème important. Mais, c’est en tant que partenaire stable que la Turquie s’affiche aux côtés de l’UE. Consciente de son atout géographique exceptionnel et de sa capacité à s’imposer comme noyau énergétique régional majeur, la Turquie presse l’UE d’accélérer les conditions d’adhésion et plus particulièrement l’ouverture du chapitre de l’énergie. Si, au premier semestre 2007, la présidence de l’Union Européenne a souligné par la bouche d’Angela Merkel le rôle majeur d’une géostratégie européenne commune, l’actuelle présidence portugaise, dont les positions convergent avec celles de la Commission dirigée par Jose Manuel Barroso (favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE), souligne la nécessité de mener un débat sur le volet extérieur de la politique énergétique de l’Union. Il est certain que si la question énergétique n’a été encore que très peu mise en avant par les médias (par rapport aux questions culturelles, religieuses et sécuritaires, notamment), elle n’en est pas moins un nouvel atout maître d’Ankara dans les négociations d’adhésion avec l’UE qui vont se poursuivre dans les prochains mois.

La stratégie énergétique de l’UE d’appuyer la Turquie dans cette conversion en pays de transit d’hydrocarbures profite également à l’économie turque et au développement du pays tout entier. En effet, la construction de pipelines est source de gros investissements mais également d’importants profits et cela grâce au statut de fournisseur en hydrocarbures. Le nombre de compagnies internationales qui se sont installées en Turquie a notablement augmenté, ces dernières années, de même que les entreprises turques du secteur énergétique multiplient les partenariats avec de grandes firmes internationales telles que BP, Shell, Total, ENI… Sur le plan écologique, la construction de ces différents pipelines participent au désengorgement du Bosphore et à la réduction des risques d’accidents écologiques majeurs dus au trafic intense entre les Détroits. Si l’UE et la Turquie paraissent réciproquement gagnants, la réalité est cependant différente. L’UE n’est toujours pas parvenue à prendre une position claire et définitive sur la candidature de la Turquie tandis qu’elle peine pour l’instant à construire une politique énergétique commune à tous les pays membres, ces derniers étant encore souvent engagés dans une logique nationale d’approvisionnement et liés par des partenariats ou des alliances, si ce n’est opposés, du moins sujets à désaccord. Quant à la Turquie qui ambitionne désormais de devenir le leader régional en matière de transit et d’approvisionnement en hydrocarbures vers l’UE, elle devra néanmoins tenir compte des intérêts américains en la matière et ne pas mécontenter Moscou.
Sylvie Chemineau

vendredi 31 août 2007

Les députés de l’AKP ont élu Abdullah Gül à la Présidence de la République


Il était très exactement 16h15, mardi 28 août 2007, lorsque Köksal Toptan, le Président de l’Assemblée nationale, a annoncé l’élection d’Abdullah Gül à la Présidence de la République. En effet, lors du troisième tour de l’élection présidentielle, qui se déroulait au sein du nouveau Parlement élu le 22 juillet dernier, le député de Kayseri a été élu devenant ainsi le onzième Président de la République de Turquie depuis 1923.

Abdullah Gül, on s’en souvient, n’était pas parvenu à se faire élire aux premier et second tours de cette présidentielle. Le 20 août (lors du premier tour) tandis que le candidat de l’AKP, obtenait 341 voix, le candidat MHP (Sabahattin Çakmakoglu) et celui du DSP (Tayfun Içli) enregistraient respectivement des scores de 70 voix et 13 voix, une voix ayant été invalidée et 23 députés (pour l’essentiel les Kurdes du DTP) ayant voté blanc. Quatre jours plus tard, le même scénario se reproduisait, Gül recueillant cette fois 337 voix, Çakmakoglu, 71, et Içli, 14. On enregistrait, par ailleurs, presque le même nombre de votes blancs (24). Pour être élu, à ce stade, le candidat aurait dû pouvoir compter sur une majorité des deux tiers (c’est-à-dire sur 367 voix). En revanche, lors du troisième tour, il lui suffisait d’obtenir la majorité absolue des 550 sièges que compte le Parlement (soit 276 voix). Or, l’AKP dispose de 340 députés au sein du nouvel hémicycle. Ce sont donc ces derniers qui, lors de ce tour ultime, ont élu Abdullah Gül qui a obtenu 339 voix alors que les deux autres candidats recueillaient le même nombre de suffrages qu’au premier tour et qu’à nouveau on enregistrait 23 votes blancs.

Si l’on tient des comptes d’apothicaire, on s’aperçoit qu’Abdullah Gül n’a pas fait exactement le plein des voix qu’il pouvait espérer. En effet, l’unique député du BBP, Muhsin Yazicioglu et le député indépendant de la ville de Sanliurfa, Seyyid Eyyüboglu, s’étaient exprimés en faveur du candidat de l’AKP. Ce dernier aurait donc dû obtenir, outre ces deux voix, celles de sa formation (340), soit un total de 342 voix alors même qu’il n’en a rassemblé que 339. Ce contretemps mineur, seul imprévu dans un résultat joué d’avance, a permis à certains commentateurs de la presse quotidienne turque de mettre un peu de sel dans leurs articles en s’interrogeant sur l’origine de cette défection marginale.

Plus généralement, au regard des trois tours, on peut aussi observer que tous les partis qui ont présenté un candidat ont en fait voté pour lui. Les Kurdes du DTP qui, pour leur part, n’avaient pas de candidat attitré, ont choisi le vote blanc car, pour eux, aucun des candidats ne répondait à l’idée qu’ils se faisaient de la démocratie. Le leader de ce parti, Ahmet TÜRK a notamment déclaré, le 28 août, peu avant la tenue du troisième tour : « Nous attendons que le président adopte une logique assurant un développement de la démocratie et de la paix. Nous avons constaté qu’il n’y avait aucune initiative prise en ce sens. C’est pourquoi nous avons décidé de maintenir notre position. Nous allons voter blanc. ».

En dépit de l’apaisement des tensions auxquelles on a assisté ces derniers mois, il faut bien voir que cette attitude a empêché Abdullah Gül d’apparaître comme un président de compromis. C’est probablement le seul regret qu’il peut avoir aujourd’hui quant au déroulement de cette élection. Car, en fait, aucune formation politique représentée au Parlement n’a voulu se « compromettre » avec lui, en dépit des démarches insistantes qu’il avait effectuées dans leur direction avant la tenue du premier tour (notre édition du 15 août 2007). Certaines d’entre elles (MHP, DSP) ont choisi de présenter leurs propres candidats, les autres ont préféré voter blanc (DTP), voire carrément boycotter le scrutin (CHP). Cette situation ne remet pas en cause la légitimité du Président élu, la plupart des partis politiques en participant à ce scrutin et en lui permettant donc de se tenir, ayant admis d’ailleurs le principe même de la candidature et de l’élection de l’ex-ministre des Affaires étrangères. Toutefois, cela montre qu’à la différence de ce qui s’est produit pour l’élection du Président de l’Assemblée, Köksal Toptan qui, le 9 août dernier, a réussi à rassembler sur sa candidature 450 députés, Abdullah Gül est en fait resté avant tout le candidat de l’AKP et qu’il lui reste à démontrer qu’il peut être désormais le Président de tous les Turcs.
Saadet Coskun

vendredi 24 août 2007

Erdogan parle


Pour son premier entretien télévisé après les élections législatives du 22 juillet, Recep Tayyip Erdogan a choisi l’émission “Arena” présentée par le célèbre journaliste Ugur Dündar pour s’exprimer sur les événements que la Turquie est en train de vivre. Afin d’éclairer les téléspectateurs, Ugur DÜNDAR s’est efforcé d’aborder méthodiquement toutes les questions en cours... Voici une sélection des passages les plus significatifs de l’émission.

La candidature d’Abdullah Gül à la Présidence
Pour ce qui est de la seconde candidature d’Abdullah Gül à la Présidence, Ugur Dündar a évoqué les critiques émises à l’encontre de l’AKP sur la décision de ne pas présenter un candidat de compromis. Selon le Premier Ministre, toutefois, l’AKP a privilégié le consensus car Abdullah Gül a rendu visite à toutes les formations politiques présentes à l’Assemblée Nationale pour avoir leur avis et engager le dialogue alors que, ni la Constitution, ni même la démocratie ne requièrent, à son avis, une telle démarche. Ugur Dündar a réagi à cet argument en disant que, même si la démocratie ne requiert pas formellement une telle exigence, elle la sous-entend. Le Premier ministre ne l’a pas contredit. Il s’est contenté d’ajouter que “la Constitution dit qu’au troisième tour 276 voix suffisent pour élire le président”, avant de conclure : “il n’y a pas besoin de compromis et d’unanimité”.

La responsabilité des politiques
Concernant l’immunité dont bénéficie les députés, Recep Tayyip Erdogan ne s’est pas opposé à une réforme consistant à faire disparaitre le privilège judiciaire qui exonère les politiques de leur plus grand devoir : la responsabilité. Cependant, sa vision des choses est quelque peu différente de ce qu’on pourrait penser. “Si vous n’appliquez une telle réforme qu’aux hommes politiques, a-t-il dit, cela entraînera en Turquie la dégénérescence de la politique, le retrécissement de son champ et finalement la perte de confiance en la politique. Une telle réforme doit concerner tout le monde, les bureaucrates, les militaires, les juges. Faisons donc tout en même temps. Car si la réforme ne concerne que les politiques alors, à ce moment là, je vous dirai “kusura bakmayin” (ne m’en veuillez pas), pour être plus clair, je ne l’entreprendrai pas”. Le Premier Ministre sent bien l’importance de cette exemption pour l’armée qui n’est pas prête à accepter qu’on la lui retire. C’est pour cela qu’il propose aussi franchement une telle réforme réciproque car il sait qu’elle ne peut pas être à l’ordre du jour dans le contexte actuel.

La non-candidature du Premier Ministre
Ugur Dündar n’a pas manqué d’interroger Tayyip Erdogan sur sa non-candidature à la présidentielle. Le Premier ministre a expliqué, tout d’abord, qu’il avait été sollicité par son parti au printemps, pour la première élection, mais qu’il s’était finalement désisté au profit d’Abdullah Gül. Pourquoi ce désistement ? Tayyip Erdogan s’est justifié essentiellement en expliquant qu’il n’a pas encore terminé sa mission de leader à la tête de l’AKP et qu’il ne peut donc pas assumer une fonction qui implique de se démarquer d’un engagement politique actif. L’actuel Premier Ministre estime qu’il a “encore un long chemin à faire” et que, s’il devient Président, il ne pourra pas poursuivre l’oeuvre réformatrice qu’il a entreprise. En réalité, il semble que le leader de l’AKP considère que ce n’est qu’à la tête du gouvernement qu’il peut avoir le pouvoir et l’influence qui lui sont nécessaires actuellement.

La question Chypriote
Parmi les sujets sensibles, c’est surtout la question chypriote qui a été évoquée. N’en déplaise à l’Union européenne, Recep Tayyip Erdogan reste catégorique : “Nous n’accepterons pas une modification du statu quo actuel sans obtenir une contrepartie significative. Nous ne ferons un nouveau geste que si nous avons quelque chose en échange”. À cette mise en garde, il a ajouté : “Nous ne permettrons pas l’usurpation des droits du RTCN (République Turque de Chypre Nord). Toutes les avancées auxquelles nous consentirons prendront en compte les intérêts de la RTCN”.

Au cours de cet entretien, Recep Tayyip Erdogan a voulu une fois de plus dépasser les tensions que connaît le pays depuis plusieurs mois. Mais il ne s’est pas pas privé de décocher quelques traits en direction de ses adversaires du CHP et surtout de l’armée. Cette dernière a même été directement visée, au cours de l’entretien, lorsque le Premier ministe a déclaré : “Ne mêlons pas les Forces Armées Turques (TSK, Türk Sılahlı Kuvvetleri) à la politique. Si ce sont elles qui font de la politique alors à quoi servons-nous ?”.
Saadet Coskun

mardi 21 août 2007

Pas de surprise lors du 1er tour de l’élection présidentielle


Comme prévu, Abdullah Gül n’a pas été élu, lors du 1er tour de l’élection présidentielle qui a commencé à 15 heures, le 20 août 2007, dans l’hémicycle de la Grande Assemblée Nationale de Turquie. Crédité de 341 voix, le candidat de l’AKP n’a été soutenu que par son propre parti, tandis que le candidat nationaliste du MHP, Sabahattin Çakmakoglu obtenait 70 voix et le candidat du DSP (gauche démocratique) Hüseyin Tayfun Içli, 13 voix. 23 députés, probablement des indépendants ou des Kurdes du Parti pour une société démocratique (DTP), ont voté « blanc » et un vote a été invalidé. Les députés kémalistes du CHP ont à nouveau boycotté le scrutin mais dans la mesure où ils ne sont plus que 99 dans le nouveau parlement, cela n’a pas suffi pour empêcher que le quorum de présence nécessaire de 367 députés soit atteint.

Ce résultat n’est pas une surprise puisque, pour que Gül puisse obtenir la majorité des deux tiers lui permettant d’être élu dès le premier tour (article 102 de la Constitution), il aurait fallu qu’il parvienne à rallier non seulement les indépendants et les Kurdes (qui ne présentaient pas de candidats) mais aussi à « débaucher » des députés des autres partis présentant des candidats (MHP, DSP). À cette fin, le candidat de l’AKP n’avait pas ménagé sa peine, ces derniers jours, rendant visite non seulement aux formations politiques impliquées dans l’élection mais aussi aux syndicats, aux organisations patronales et plus généralement aux ONG représentatives des différents courants de la société civile. L’idée du candidat de l’AKP était, en l’occurrence, d’apparaître comme un candidat de rassemblement et son espoir était bien sûr de convaincre une trentaine de parlementaires indécis de franchir le pas et de voter pour lui.Une élection au premier tour d’Abdullah Gül aurait sans doute accentué la rupture politique qui est en cours depuis les élections législatives.

Pourtant, il semble bien que les jeux étaient faits depuis un certain temps déjà. Dès les lendemains des élections législatives, si la plupart des formations représentées au Parlement (à l’exception du CHP) avaient décidé de ne pas bloquer le processus démocratique en participant au premier tour, elles ne souhaitaient pas pour autant se rallier purement et simplement à la candidature du Ministre des Affaires étrangères. Il est donc probable que le deuxième tour, qui devrait se dérouler, vendredi 24 août, débouchera sur le même résultat et que l’élection de Gül sera acquise au 3ème tour (prévu pour le 28 août) à la majorité absolue.

Pour l’heure, c’est l’épouse d’Abdullah Gül et Sophia Loren qui disputent la une de la presse quotidienne au futur président. Hayrünnisa Gül pourrait, en effet, porter un voile inspiré de ceux étrennés par la célèbre artiste italienne dans les années 60. Il est sûr que le délai nécessaire à l’élection finale de son mari lui laisse actuellement tout le temps pour mettre la dernière touche à la préparation de sa tenue vestimentaire. Le couturier viennois d’origine turque, Atil Kutoglu, vient d’être chargé de redessiner l’ensemble de la garde robe de la future première dame du pays. Il faut que cette tenue puisse convenir « à tous, aux plus modernes comme aux plus conservateurs », a expliqué le créateur. Une tâche difficile ! Car, en l’occurrence, il ne s’agira pas de séduire quelques parlementaires récalcitrants mais également les tenants les plus rigides de « l’establishment », en particulier le Chef d’Etat major, le Général Yasar Büyükanit qui, tout en refusant de commenter récemment la candidature d’Abdullah Gül, a laissé entendre que les militaires pourraient désormais réserver leur participation aux réceptions officielles qui se tiendront à Çankaya… «Kolay Gelsin, Sayin Kutoglu !»
JM

mercredi 15 août 2007

Abdullah Gül s'emploie à rassembler les parlementaires turcs autour de sa candidature


Abdullah Gül, candidat malheureux de la présidentielle, en avril dernier, a donc maintenu sa candidature. Avant la réunion du MYK (Merkez Yürütme Kurulu), le comité exécutif de l’AKP, qui s’est tenu le 13 août, Abdullah Gül a fait part à Recep Tayyip Erdogan de ses intentions. Quelques minutes après, le Premier ministre turc a annoncé aux participants de cette réunion, la candidature de son ministre des Affaires étrangères. Ainsi, les circonvolutions sur le choix final du candidat se terminent de la même manière qu’en avril dernier.

La nouvelle n’a pas fait que des heureux, et l’on recensait même un certain nombre de mécontents au sein de l’AKP. En effet, il semble bien que les membres du MYK se soient divisés sur la question. Pour certains, la candidature de Gül est opportune eu égard aux résultats des élections du 22 juillet qui constitueraient une sorte de plébiscite. Mais, pour d’autres, il fallait avant tout éviter les tensions et donc choisir un candidat consensuel ayant l’appui des autres partis politiques. Le Premier Ministre n’avait-il pas fait cette promesse au soir de la victoire de son parti aux législatives … Mais le parti majoritaire a finalement considéré que le contexte n’était plus le même et qu’il pouvait se permettre de relancer une candidature qui avait provoqué la crise politique que l’on a connue depuis avril dernier. Il y a probablement dans cette attitude une part d’esprit revanchard mais aussi la conviction qu’il faut mener le changement jusqu’à son terme et faire respecter la volonté du peuple qui, en donnant une large victoire à l’AKP, a sans nul doute voulu également pousser Gül vers Çankaya.

Pour l’heure, l’AKP, qui n’atteint pas à lui seul le quorum de 367 députés, nécessaire à la tenue des élections, doit impérativement obtenir le soutien des autres partis représentés au Parlement pour pouvoir lancer le processus électoral et le gagner.Dès l’annonce de sa candidature, le 14 août, Abdullah Gül a donc rencontré les différents partis d’opposition et les députés indépendants pour leur présenter son programme et surtout pour leur demander leur appui. À tout seigneur tout honneur sa première visite a été pour le MHP dont la participation au premier tour du prochain scrutin présidentiel est l’une des clefs de l’élection de Gül. Si le MHP participe à ce scrutin, en effet, le quorum des 367 députés est atteint et Abdullah Gül pourra être élu à la majorité absolue au 3ème tour. Comme le CHP et son allié le DSP refusent catégoriquement à nouveau la candidature du Ministre des Affaires étrangères, il doit obligatoirement rallier à sa cause le parti de Devlet Bahçeli, en tout cas s’assurer que ce dernier participera au premier tour du scrutin, le 20 août. Durant son entretien avec le leader nationaliste, le candidat de l’AKP a présenté sa conception du rôle qui doit être celui du Président. Il a, par ailleurs, expliqué que sa candidature était en fait une réponse légitime à « la demande du peuple » en ajoutant : « Je vous remercie pour votre participation... Si je suis élu président, j’accomplirai les missions du président telles qu’énoncées par la Constitution. J’adopterai le même comportement avec tout le monde ». La participation du MHP au premier tour était acquise depuis la conférence de presse que Devlet Bahçeli avait tenue, le 26 juillet dernier (cf.notre édition du 1er août 2007), au lendemain des élections législatives, mais le candidat Gül souhaitait avoir confirmation de cet engagement.

Chemin faisant, Abdullah Gül ne s’est pas contenté de ne démarcher que le seul MHP, il a enchaîné par la suite une série de rendez-vous avec plusieurs formations politiques. L’évènement le plus surprenant s’est produit lors de son entrevue avec le leader du DSP (Demokrat Sol Partisi), Zeki Sezer. Pendant cette rencontre, en effet, après avoir fait de multiples promesses, notamment celle d’abandonner son étiquette politique, Abdullah Gül a ouvert la Constitution de façon solennelle prenant une posture presque rituelle et face aux membres de la délégation du DSP quelque peu décontenancés, il a lu les 4 premiers articles du texte fondamental à haute et forte voix. Cette initiative surprenante n’est pourtant parvenue à arracher l’assentiment de Zeki Sezer qui réserve toujours sa réponse.

Lors de la conférence de presse, qui a eu lieu par la suite à l’Assemblée nationale, le candidat de l’AKP a très souvent mis en avant l’importance de la laïcité et la nécessité de respecter la Constitution. Concernant le CHP, il a affirmé vouloir travailler avec lui sans tenir compte de l’attitude qu’a pu avoir cette formation politique depuis la crise d’avril et notamment pendant les élections. Le Ministre des Affaires étrangères a surtout expliqué que sa candidature était inévitable et qu’il ne pouvait refuser une demande venant du peuple : « J’avais dit que je ne pouvais ignorer les messages émis durant les élections. Nous devons tous tenir nos promesses ». Pourtant, l’idée d’une candidature de compromis était aussi une promesse, mais elle avait été faite par le Premier Ministre et elle n’a finalement pas eu la même valeur. Abdullah Gül a conclu sa conférence de presse en déclarant : « Si je suis élu, si l’Assemblée nationale me choisit pour cette fonction honorifique et de grande responsabilité, je veux que tout le monde sache que je m’attacherai à rassembler tous les citoyens, que je les protégerai et que je veillerai au respect de la Constitution dans une impartialité totale ».

Saadet Coskun

mardi 14 août 2007

Abdullah Gül de nouveau candidat.


En dépit des bruits et des déclarations qui, depuis plusieurs semaines, laissaient entendre que Recep Tayyip Erdogan souhaitait que l’AKP présente un candidat de compromis à l’élection présidentielle, Abdullah Gül a annoncé, le 14 août 2007, qu’il maintenait sa candidature à ce poste, après une réunion des instances exécutives du parti majoritaire et une rencontre avec le leader du MHP, Devlet Bahçeli. Cette candidature a-t-elle dû surmonter une réticence du Premier Ministre ou au contraire ce dernier a-t-il tiré un écran de fumée pour mieux permettre le retour de celui qui est considéré comme son bras droit ?

Militant islamiste de la première heure, Abdullah Gül a été, aux côtés de Recep Tayyip Erdogan, l’un des artisans de « l’aggiornamento » de l’islam politique en Turquie après le « coup d’Etat post-moderne » de 1997 et la dissolution successive des partis « Refah » et « Fazilet ». Dès la formation de l’AKP et plus encore après la victoire de ce parti aux législatives de 2002, il est en apparu comme l’incontestable numéro deux. Cela l’a amené, au début de la précédente législature, à devenir Premier Ministre jusqu’à ce que Recep Tayyip Erdogan soit en mesure d’être élu député et de pouvoir prendre la direction du gouvernement (mars 2003). Nommé alors Ministre des Affaires étrangères, il est devenu la figure de proue de la politique européenne de l’AKP qui a abouti, en 2005, à l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’UE.

Plus suspect qu’Erdogan lui-même aux yeux du « camp laïque » en raison de son étoffe intellectuelle de militant religieux et des recours entrepris par son épouse devant les justices turque et européenne pour être réintégrée à l’Université d’Istanbul dont elle avait été exclue en raison de sa coiffure, Abdullah Gül s’est néanmoins comporté, à la tête de la diplomatie turque, plutôt en visionnaire politique pragmatique qu’en idéologue borné. Économiste de formation maîtrisant bien l’anglais, il avait certes tous les atouts pour réussir à ce poste et beaucoup d’observateurs pensent qu’il ferait un bon Président. Mais son passé, le fait qu’il soit membre du dernier cercle des décideurs du parti majoritaire et pour finir la coiffure de son épouse, suffisent à le disqualifier pour concourir à la magistrature suprême, auprès de « l’establishment politico-militaire ».

Le maintien de sa candidature semble donc nous ramener près de quatre mois en arrière lorsque la Cour constitutionnelle avait annulé le premier tour de la présidentielle à laquelle il s’était porté candidat, en invoquant l’absence d’un quorum de présence de 367 députés qu’aurait requis la Constitution. Pourtant, depuis le mois d’avril, la situation a beaucoup évolué. Sur le plan politique, l’AKP a été plébiscité, lors des élections législatives anticipées, qui avaient été provoquées par le boycott de l’élection présidentielle. Sur le plan arithmétique, si l’AKP n’a toujours pas les 367 députés pour surmonter un éventuel boycott de l’opposition, cette dernière n’est plus composée pour l’essentiel que du seul CHP qui était parvenu à bloquer le processus électoral en avril. Celui-ci doit désormais compter avec la présence du MHP et des Kurdes du DTP qui ont tous deux laissé entendre qu’ils ne boycotteraient pas le premier tour du scrutin même si Gül était à nouveau candidat. Toutefois, le MHP a présenté la semaine dernière son propre candidat contre celui de l’AKP, lors de l’élection du Président de l’Assemblée, et sa position définitive quant à sa présence au premier tour de la présidentielle, fixée au 20 août prochain, mérite une confirmation et quelques éclaircissements. Toutefois, si le MHP participe au premier tour, l’élection d’Abdullah Gül est techniquement possible, car en tout état de cause, le candidat de l’AKP aura une majorité absolue lui permettant d’être facilement élu au troisième tour.

Face à ce scénario désormais possible si ce n’est probable, quelles parades peut trouver « l’establishment » pour réagir au moment même il est politiquement très affaibli ? La voie des arguties constitutionnelles semble désormais épuisée, pour ne pas dire compromise depuis que la Cour constitutionnelle a rejeté un recours du Président Sezer en juillet dernier. Quant à la dissuasion que l’Armée s’est employée à entretenir par ses interventions permanentes dans la vie politique, elle semble n’avoir plus qu’une portée relative. En effet, ni le e-memorendum du 27 avril, ni la dernière déclaration du Général Büyükanit le 30 juillet dernier ne sont finalement parvenus à décourager la candidature du Ministre des Affaires étrangères. Les prochains jours seront sans doute déterminants pour comprendre les nouveaux équilibres politiques qui sont en train de se mettre en place en Turquie.
JM