vendredi 22 août 2008

Le sommet Turquie-Afrique d’Istanbul, perturbé par la présence du leader soudanais, Omar Al Bashir.


Alors même que se tenait à Istanbul le sommet Turquie-Afrique, le président turc, Abdullah Gül, a reçu la visite de son homologue soudanais, Omar Al Bashir. La présence du chef de l’Etat soudanais en Turquie a soulevé une controverse, celui-ci étant, depuis peu, inculpé par la Cour Pénale Internationale (CPI) de la Haye pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerres. Abdullah Gül est le premier chef d’Etat à recevoir ce dirigeant africain depuis la demande d’émission d’un mandat d’arrêt international à son encontre, le 14 juillet dernier. Cette visite n’a pas empêché la tenue du sommet Turquie-Afrique, mais est venue fort inopportunément perturber le déroulement de celui-ci.

Le sommet Turquie-Afrique a regroupé sur quatre jours (du 18 au 20 août 2008) quarante pays voulant établir ou renforcer leur coopération avec la Turquie. Ankara souhaite, en effet, développer ses relations économiques et politiques avec ce continent et surtout obtenir son soutien pour décrocher prochainement l’un des sièges au Conseil de Sécurité de l’ONU.

La présence d’Omar Al Bashir a néanmoins entaché le sommet en question, car le leader soudanais est actuellement sous la menace de l’émission d’un mandat d’arrêt de la CPI pour sa responsabilité dans les événements qui continuent de déchirer son pays. Accusé de soutenir financièrement les milices «Janjawid» et par déduction de favoriser le génocide qu’elles mènent au Darfour, le gouvernement soudanais récuse pourtant toute implication. «Ce n’est pas un génocide, mais une tragédie», a déclaré Omar Al Bashir, lors du sommet d’Istanbul. Rappelons que le Soudan n’a, par ailleurs, toujours pas reconnu la compétence de la CPI, à son égard, tout comme la Turquie qui n’a pas ratifié le traité lui donnant naissance, et ce bien que l’UE ait invité Ankara à le faire, dans le cadre des négociations d’adhésion qui sont en cours. Selon l’ONU, depuis 2003, environ 300 000 personnes ont trouvé la mort au Darfour, tandis que près de 2,5 millions personnes y ont été déplacées. L’organisation «Human Right Watch» (HWR) a dit avoir interpellé les autorités turques par courrier, pour leur demander de ne pas contribuer à soutenir les efforts de Khartoum pour obtenir une suspension des poursuites engagées contre Omar Al Bashir ; une possibilité qui n’est pas à écarter, même si le mandat est finalement émis. «Suspendre l’enquête de la CPI, en réponse à des menaces scandaleuses et aux promesses creuses de Khartoum, serait trahir les victimes du Darfour», a notamment affirmé l’organisation humanitaire internationale. À cet égard, Abdullah Gül a voulu suivre l’esprit de la position défendue par HRW. «Les souffrance humaines touchent tout le monde, quelle que soit la religion, l’ethnie ou la langue de ceux qui souffrent… J’ai dit au président (Bashir) que le gouvernement soudanais devait travailler dur pour mettre fin aux violences», a-t-il notamment déclaré devant les journalistes à l’issue d’un entretien d’une trentaine de minutes, en marge du sommet.

Pourtant, si la polémique suscitée par la présence d’Omar Al Bashir a tenu la vedette, l’objet même du sommet, qui concernait le développement des relations turco-africaines, sur les plans économique, énergétique, social et diplomatique, était loin d’être dépourvu d’intérêt, car il reflétait, à bien des égards, les nouvelles opportunités qu’offre à la Turquie, sur la scène mondiale, son développement économique important des dernières années. Ankara, qui a déjà adopté, en 1998, un plan d’action pour s’ouvrir aux pays africains, souhaite mettre à profit l’opportunité de cette rencontre internationale pour renforcer sa présence sur les marchés de ce continent. Le volume des échanges entre la Turquie et l’Afrique est d’ailleurs passé de 5 à 13 milliards de dollars (8,8 milliards d’euros) entre 2003 et 2007. « Nous avons pour but de faire passer le volume de nos échanges à 30 milliards de dollars, en 2010 », a déclaré Ünal Ceviköz, vice-sous-secrétaire au ministère turc des Affaires étrangères, cité par l’agence de presse Anatolie.

La Turquie a également signé des accords portant sur la fourniture de gaz liquide avec l’Algérie et veut renforcer tant ses investissements que ses échanges commerciaux en Afrique subsaharienne, suivant en cela l’exemple de l’Inde et de la Chine qui prospectent dans cette zone délaissée par les Américains, depuis quelques années. Afin d’assurer la diversification de ses approvisionnements énergétiques, Ankara désire par ailleurs, obtenir de Khartoum un accès privilégié à l’exploitation de ses ressources pétrolifères. « Ces dernières années, le continent (africain) est devenu le point de mire de plusieurs pays tels que la Chine, l’Inde et le Japon, en raison de ses vastes ressources énergétiques et minières », a fait valoir un responsable du ministère turc des affaires étrangères.

Sur le plan diplomatique, l’un des enjeux du sommet était la question de l’attribution des deux sièges de membre non permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, qui sera décidée en octobre prochain. La Turquie compte sur le soutien des pays africains pour obtenir l’un d’eux, ce qui lui permettrait d’avoir une tout autre dimension sur le plan international. La perspective de la prochaine vacance de ces sièges donne lieu à une véritable campagne des postulants potentiels depuis deux ans. «Nous sommes très heureux que la grande majorité de nos amis africains aient déjà accordé leur soutien à notre candidature… Si la Turquie est élue au Conseil de Sécurité, elle sera particulièrement attentive aux priorités et aux difficultés africaines», a déclaré le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, poursuivant cette opération de séduction, lors d’un déjeuner officiel, dans le cadre du sommet. À ce sujet, le premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, s’est montré rassurant en estimant que l’Afrique serait probablement derrière la candidature d’Ankara. La Turquie dispose actuellement de 12 ambassades sur le continent africain et prévoit de porter ce nombre à 27, avant la fin de l’année prochaine.

Ce soutien des pays africains n’est d’ailleurs pas anodin, si l’on observe parallèlement l’évolution rapide, sur tous les plans, des relations entre la Turquie et l’Afrique. Depuis le lancement du plan d’action de 1998, Ankara a ouvert trois agences régionales de la TIKA (Turkish International Cooperation and Development Agency, Agence internationale turque pour le développement et la coopération) en Éthiopie, au Sénégal et au Soudan, et commence à devenir un véritable acteur de l’aide au développement pour les PMA (Pays les moins avancés, la plupart se situant en Afrique). Ainsi, le montant de l’aide distribuée par la Turquie aux pays africains, ces trois dernières années, a oscillé entre 600 et 750 millions de dollars par an, une estimation qui atteint une fourchette se situant entre 1,1 et 1,7 milliard par an, si l’on ajoute l’aide non gouvernementale, selon les dires du premier ministre lui-même. En outre, une aide de 50 millions de dollars, pour les cinq ans à venir, est prévue depuis mars dernier. Cet effort devrait soutenir une accélération des échanges entre la Turquie et le continent africain. «Nous avons également encouragé nos hommes d’affaires à développer le commerce avec les pays africains», a tenu à préciser M. Erdogan.
Dans un discours prononcé, le 19 août 2008, Abdullah Gül a voulu montrer que son pays était très sensible aux préoccupations qui sont actuellement celles de l’Afrique. «L’importance de la coopération turco-africaine concerne aussi les crises alimentaires et les épidémies qui touchent l’Afrique et que nous observons avec beaucoup d’attention» a-t-il déclaré. Par une série de développements assez convenus, que l’on retrouve maintenant dans tous les sommets internationaux, le président turc a également évoqué la crise environnementale mondiale et le problème du réchauffement climatique pour regretter que les nations africaines en soient les premières victimes et pour souligner la nécessité de développer des coopérations dans des domaines tels que «l’environnement, la désertification, les terres humides, la biodiversité et la préservation de la faune et de la flore».

Ce sommet turco-africain semble donc avoir répondu aux principales attentes de ses organisateurs. Il reste que la présence d’Omar Al Bashir a été généralement perçue de façon négative à l’étranger. La précédente visite du président soudanais, à Ankara, il y a quelques mois, avait d’ailleurs déjà provoqué les critiques de Washington. Des associations arméniennes qui militent pour la reconnaissance du génocide de 1915 ont, de leur côté, vigoureusement réagi, montrant du doigt la rencontre entre un président accusé de crimes contre l’humanité et le leader d’un pays qui, selon elles, n’a toujours pas accompli son devoir de mémoire. Interrogé sur la possibilité que la Cour pénale internationale émette un mandat d’arrêt contre le président soudanais, alors même que ce dernier se trouvait à Istanbul, le ministère turc des Affaires étrangères a refusé officiellement de spéculer sur l’attitude qu’adopteraient les autorités turques dans cette hypothèse. «Bashir a été invité au sommet en tant que dirigeant d’un pays africain et il n’existe pas de mandat d’arrêt contre lui en ce moment. S’il y a des demandes, nous aviserons alors», a indiqué un haut fonctionnaire à l’agence Reuters.

L’avenir dira si les résultats du sommet auront eu véritablement à pâtir de la présence du président soudanais. Pour l’heure, on attend la publication de la «déclaration d’Istanbul», qui a été adoptée, à l’issue du déroulement du sommet, pour en faire la synthèse.
Bastien Alex

jeudi 21 août 2008

La visite en Turquie du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, s’est achevée sur un bilan mitigé.


La diplomatie turque est à l’heure actuelle en pleine mutation. Ce changement est attesté par une série de coups d’éclat récents, qui ont vu la Turquie faciliter la rencontre de plusieurs pays ou instances en conflit au Moyen-Orient (Syrie et Israël, Syrie et Liban, Fatah et Syrie…). Dans la même perspective, on observe qu’Ankara entend jouer un rôle actif pour faciliter le règlement de la question nucléaire iranienne, en essayant de trouver une alternative aux pressions du Conseil de Sécurité de l’ONU, concentrées principalement sur l’exigence de cessation des activités d’enrichissement d’uranium par l’Iran. Le fait que cet enrichissement donne les moyens aux pays qui y procèdent d’accéder à la détention de l’arme atomique est, on le sait, la principale cause de l’hostilité des puissances occidentales à l’égard du programme nucléaire iranien. Dans un esprit d’ouverture, le ministre turc des Affaires étrangères, Ali Babacan, a plusieurs fois confirmé le rôle informel « de consolidation et de facilitation » que la Turquie peut jouer sur ce dossier, à la demande des parties, sans pour autant ambitionner de devenir un médiateur officiel (ce qui aurait pour effet de perturber les procédures juridiques déjà entamées).

Au cours du mois de juin 2008, les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Chine, Russie, France, Grande-Bretagne et Etats-Unis) ainsi que l’Allemagne (associée aux discussions) ont lancé un plan dit de «gel contre gel». Ceux que l’on appelle désormais les «Six» ont en effet proposé à l’Iran la tenue de pourparlers préliminaires sur ses activités nucléaires, à condition que celui-ci gèle, à leur niveau actuel, ses activités d’enrichissement d’uranium. En échange, les «Six» se sont engagés à suspendre, à leur tour, la prise de nouvelles sanctions à l’encontre de Téhéran. Javier Solana, le Haut représentant pour la politique étrangère de l’UE, a parallèlement présenté une panoplie de mesures incitatives décidées par les «Six», en particulier une aide au développement du nucléaire civil. Toutefois, l’Iran continue de refuser la cessation de ses activités d’enrichissement d’uranium, considérant qu’il y a là pour lui un droit qui ne peut s’effacer devant des demandes occidentales perçues comme «injustes et autoritaires», car violant sa souveraineté même. Cette position sans nuances n’a pas empêché Téhéran de rappeler, à plusieurs reprises, notamment par la voix de son représentant à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), Ali Asghar Soltanieh, qu’il n’excluait pas la discussion, voire la négociation.

Dans un tel contexte, la Turquie cherche à faire accepter l’idée qu’une «troisième voie» est possible. Baptisée désormais «l’option turque», celle-ci fait, en réalité, de la promotion des négociations pacifiques et de l’utilisation de tous les moyens diplomatiques, son axe principal pour résoudre le problème ; ce qui exclue donc la poursuite de l’intensification des sanctions et la menace d’une intervention militaire. Cette approche, qui est par ailleurs soutenue par la Russie, reflète bien le fond de la position turque sur la question nucléaire dans la région. Certes, Ankara se déclare contre la prolifération des armes nucléaires, mais s’inquiète des dérives auxquelles pourrait conduire une opposition systématique du Conseil de Sécurité à l’enrichissement d’uranium. La Turquie défend, en effet, le droit, pour tous les pays qui le souhaitent, d’acquérir l’énergie nucléaire, à condition que ce droit s’exerce dans le cadre du Traité de non-prolifération nucléaire et sous la surveillance de l’AIEA. Elle refuse toutefois que l’invocation du risque de prolifération nucléaire devienne une sorte de prétexte international pour empêcher les pays, qui le souhaitent, de produire de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Il faut dire que la Turquie s’intéresse, elle-aussi, à l’énergie nucléaire ; cela afin de réduire sa dépendance à l’égard des sources étrangères et de diminuer sa facture énergétique. Plus généralement, concernant le problème nucléaire iranien, Ankara ne souhaite pas voir s’aggraver, à ses frontières, un conflit latent (mettant aux prises Israël, les Etats-Unis et l’Iran) dont elle risquerait d’être la première victime au sein d’un Moyen-Orient déjà fortement déstabilisé.

La visite de Mahmoud Ahmadinejad à Istanbul, du 14 au 16 août 2008, pour une réunion de travail avec les dirigeants turcs, a été d’abord l’occasion de parler du différend qui oppose l’Iran aux pays occidentaux sur la question nucléaire. Même si le président iranien s’est dit satisfait du cours que prenaient actuellement les discussions sur ce dossier, les résultats de sa visite en Turquie, peuvent paraître globalement décevants. Le Président turc Abdullah Gül avait pourtant tenu à souligner que s’ouvrait, pour l’Iran, l’opportunité de mettre fin au conflit qui l’oppose aux pays occidentaux et aux organisations internationales concernées (ONU, AIEA), en utilisant les six semaines qui lui étaient offertes pour repenser la pertinence de la position qu’il défend depuis cinq ans. La diplomatie iranienne a estimé, quant à elle, que six semaines étaient insuffisantes pour procéder à un tel réajustement, suscitant la déception de ses interlocuteurs internationaux, peu optimistes pour la suite des évènements. Les autorités turques, pour leur part, sont restées plus circonspectes, à l’issue de cette visite, parlant d’un «manque de compréhension des réalités» de la part de leurs homologues iraniennes. Les commentateurs turcs ont notamment expliqué l’absence de concession du président Mahmoud Ahmadinejad par l’existence de rivalités, au sein de l’administration iranienne, alors même que des élections se profilent, pour l’année 2009. Cette visite du président iranien a cependant été l’occasion pour la Turquie de négocier des contrats d’exploitation et de production de gaz. Mais, même sur ce point, le bilan est maigre, des divergences techniques ayant, semble-t-il, bloqué un développement de la coopération entre les deux pays. Rappelons tout de même que la Turquie et l’Iran avaient signé un mémorandum de compréhension le 13 juillet 2007, permettant à la TPAO, la compagnie pétrolière turque, de pomper 20 millions de mètres cubes de gaz naturel en provenance du gigantesque champ d’exploitation Pars Sud. Ce mémorandum a été finalement gelé, en l’absence d’un accord véritable sur le montant des investissements à réaliser.

Pendant sa visite, Mahmoud Ahmadinejad a évoqué d’autres questions internationales intéressant la région. Il a, d’abord, réaffirmé son opposition au gouvernement israélien, qualifié de «sioniste» et de «belliqueux». Interrogé, également, sur la possible présence de soldats iraniens sur le sol iraquien, lors d’un éventuel retrait des Américains, Mahmoud Ahmadinejad a démenti, tout en déclarant que les puissances régionales devraient apporter sécurité et intégrité à l’Iraq, dans une telle hypothèse. Le président iranien s’est exprimé, par ailleurs, sur la candidature turque à l’Union européenne, pour la soutenir et l’encourager, mais aussi pour déplorer les réticences à son égard de certains Etats européens qui, selon lui, semblent ne pas comprendre que la Turquie a vocation à être un pont entre l’Europe et le Moyen Orient. Il a souligné encore que l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie partagent la même histoire et qu’à ce titre, elles devraient travailler ensemble sur les principaux dossiers politiques, économiques et culturels. Mahmoud Ahmadinejad a enfin saisi l’occasion de son séjour en Turquie, pour annoncer que l’Iran souhaitait doubler le commerce bilatéral entre les deux pays, à concurrence de 20 milliards de dollars en quatre ans.

Le bilan de la visite à Istanbul du Président Ahmadinejad est ainsi mitigé. En premier lieu, les autorités iraniennes ont en fait campé sur leurs positions en ce qui concerne la question nucléaire. En second lieu, les dossiers économiques, sur lesquels on espérait des avancées, sont restés handicapés par des questions de procédure non résolues. Il n’en demeure pas moins que la Turquie continue d’entretenir de bonnes relations avec son voisin iranien et qu’à ce titre elle peut jouer un rôle important pour la stabilité du Moyen Orient.
Sylvie Chemineau

mercredi 20 août 2008

L’état de guerre en Géorgie bouleverse la carte géopolitique de la région.


Le conflit qui oppose aujourd’hui la Russie et la Géorgie reflète les tensions existantes, depuis des années, dans le Caucase. De façon significative, la Géorgie est victime d’une hétérogénéité ethnique et religieuse qui est la caractéristique de cette région. Quel avenir peut avoir un pays qui doit vivre, depuis plus d’une décennie, avec deux provinces séparatistes : l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie (sans oublier une forte minorité pro-russe qui s’oppose au gouvernement pro-occidental du président Saakachvili) ?

Les équilibres fragiles existants ont vite été rompus, ces derniers jours. Alors que la Russie avait accusé (le 4 août 2008) les autorités géorgiennes de procéder à un nettoyage ethnique à l’encontre de la population de la république dissidente d’Ossétie du Sud, Tbilissi a rompu la trêve avec les séparatistes ossètes, en lançant une attaque contre la capitale régionale, Tskhinvali. Apportant leur soutien aux Ossètes du Sud, les forces armées russes ont fait leur entrée sur le territoire géorgien après avoir bombardé les abords de Tbilissi et d’autres villes voisines. Le 12 août 2008, après l’acceptation par le président russe Medvedev d’un plan de paix en six points proposés par le Président français, Nicolas Sarkozy, qui exerce actuellement la présidence tournante européenne, l’opération militaire russe contre la Géorgie aurait théoriquement dû prendre fin. Toutefois, le dernier point de ce plan de paix reste contradictoire, car le président russe appelle au droit à l’autodétermination des peuples (notamment pour l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie), tandis que le président géorgien défend la souveraineté et l’intégrité des frontières de son pays. Certes, les parties russes et géorgiennes se sont engagées, dans ce plan, à ne pas «recourir à la force», à «cesser les hostilités de façon définitive», et à assurer un «accès libre à l’aide humanitaire», les troupes russes devant par ailleurs se retirer du territoire géorgien et les troupes géorgiennes se regrouper dans leurs lieux de cantonnement initial. Pourtant, au jour d’aujourd’hui, les troupes russes n’ont toujours pas évacué le territoire géorgien. Cette situation a amené les principaux dirigeants occidentaux à hausser le ton et les Américains à adresser une sévère mise en garde à Moscou. Le président Saakachvili, quant à lui, a refusé catégoriquement la présence de troupes russes même à titre de forces de maintien de la paix déclarant qu’elles ne rempliraient pas leur mission mais viseraient surtout à faire perdurer une influence russe dans la région.

Si ce conflit prend aux yeux de la communauté internationale une si grande importance, ce n’est pas seulement parce que la souveraineté et l’unité d’un pays ont été bafouées, mais aussi parce que, derrière ce conflit de frontières et ces revendications indépendantistes, apparaît une peur plus grande : celle de voir réapparaître la logique de la Guerre froide. Le Caucase, trop souvent oublié par les médias, est une région capitale en termes géopolitiques et géostratégiques. Toute la région eurasiatique est d’ailleurs depuis un certain temps déjà définie comme telle par des théoriciens de relations internationales de premier plan comme Mac Kinder (qui parlait de «heartland») et Spykman (qui évoquait un «rimland»). Quiconque, selon eux, contrôle cette région, tient également une grande partie des ressources énergétiques mondiales qui s’y trouvent et s’affirme alors comme une puissance hégémonique.

Sur le plan énergétique, la Géorgie est un pays de transit. Depuis peu, des pipelines de première importance traversent son territoire, en particulier : l’imposant Bakou-Tbilissi-Ceyhan qui relie la mer Caspienne au terminal pétrolier turc de Ceyhan sur la Méditerranée, (en évitant soigneusement l’Iran et la Russie), ou le Shah Deniz pipeline (Pipeline du Caucase Sud) qui alimente la Géorgie et la Turquie en gaz naturel provenant d’Azerbaïdjan. La Géorgie est ainsi devenue, au cours de la dernière décennie, un acteur majeur dans le nouvel échiquier énergétique mondial. Ce petit pays est de ce fait un élément important de la stratégie d’indépendance énergétique de l’Union européenne qui entend desserrer progressivement l’étau russe. La Russie est en effet le premier fournisseur des Européens en gaz naturel (32%) et en pétrole (19%). Les nouvelles voies énergétiques du Caucase aboutissant sur son territoire, la Turquie espère aussi pouvoir tirer parti de cette situation, en valorisant cette position stratégique auprès de l’Union Européenne.

Mais la poudrière caucasienne à l’heure actuelle est aussi révélatrice des tensions latentes qui existent entre la Russie et ses anciens pays-frères de l’ex-URSS. «Révolution des roses» en Géorgie, en 2003, «Révolution orange» en Ukraine, en 2004, «Révolution des tulipes » au Kirghizstan, en 2005, sans oublier la révolte contre le gouvernement pro-russe qui fut durement réprimée en Ouzbékistan, la même année… Certains observateurs parlent désormais des «révolutions de couleur» pour désigner ces mouvements qui voient ces pays eurasiatiques tenter de s’affranchir d’une dépendance russe qui prend la forme d’ingérences politiques ou économiques, et bien sûr de la dépendance énergétique. Après le début des hostilités en Géorgie, il n’est pas étonnant que la réaction de la plupart des Etats anciennement communistes de la région, ait été similaire. Symboliquement le 12 août 2008, d’ailleurs, les présidents polonais, lituanien et estonien ainsi que le premier ministre letton sont, allés, en Géorgie, en compagnie du président ukrainien, soutenir le président Saakachvili face aux attaques russes. Mais, en Europe occidentale, les opinions sont plus partagées et une plus grande modération est pour l’instant de mise.

Il est vrai que la Russie possède et contrôle des ressources énergétiques importantes, ce qui met les pays occidentaux dans une situation préoccupante dans un contexte de crise pétrolière. Pour maintenir son influence, la Russie soutient désormais systématiquement le droit à l’autodétermination des petits peuples et défend les minorités pro-russes. Les cas de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie sont, à cet égard, très significatifs. Les Etats du Caucase et d’Asie centrale risquent donc d’avoir du mal à suivre la voie qu’ont empruntée, il y a vingt ans, après la fin du monde bipolaire, les pays d’Europe de l’Est soutenus par l’UE. La Géorgie n’est-elle pas pour l’heure trop déstabilisée pour espérer pouvoir rejoindre l’OTAN ? Quelles sont désormais les chances d’y parvenir de l’Ukraine, elle-aussi candidate ?

Dans un tel contexte, la position de la Turquie est pour le moins délicate. Malgré ses ambitions récentes de devenir le médiateur diplomatique privilégié de la région, sa marge de manœuvre reste étroite ; car elle entretient d’excellentes relations avec la Géorgie, mais reste dépendante de la Russie tant sur le plan commercial que sur le plan énergétique. Les atouts qu’offrent sa situation géographique de pont entre l’Orient et l’Occident ainsi que son rôle de voie de transit en matière d’énergie, pourrait bien être affectés par cette guerre qui survient de façon bien inopportune à ses frontières. C’est ce qui explique sans doute que la réaction d’Ankara soit restée prudente jusqu’à présent.
Sylvie Chemineau

mardi 19 août 2008

Vers un renouveau des relations bilatérales franco-turques en matière de défense ?


La France est en position de prendre de nouvelles initiatives internationales, notamment, après le sommet de l’Union pour la Méditerranée et alors qu’elle occupe la présidence européenne tournante. Il n’est donc pas étonnant que Paris paraisse vouloir assouplir son discours à l’égard des autorités turques et renforcer des relations bilatérales fragilisées depuis la loi reconnaissant le génocide arménien, adoptée le 29 janvier 2001, et suite aux positions du président de la République française hostile à l’idée de l’adhésion de la Turquie à l’UE. C’est en matière de défense que la France semble vouloir renouer le dialogue, à l ‘heure actuelle. En effet, Paris a envoyé l’ambassadeur, Benoît d’Aboville, fin juillet 2008, à Ankara pour présenter le «livre blanc» de Nicolas Sarkozy, un projet qui vise à réformer les différents corps de l’armée française et qui met l’accent sur le renseignement, pour répondre, en particulier, à la menace terroriste. Cette opportunité permettra-t-elle de resserrer des liens très distendus, depuis une dizaine d’années, notamment sur tout ce qui touche aux questions d’armement ?

Lorsqu’en 1998 l’Assemblée nationale française adopte à l’unanimité une proposition de loi socialiste visant à reconnaître le génocide arménien, la Turquie annonce aussitôt le boycott du groupe français «Eurocopter», alors en lice pour décrocher un important contrat avec l’armée turque. Finalement, la proposition de loi en question ne sera pas inscrite tout de suite à l’ordre du jour, mais les relations entre la Turquie et la France seront, dès ce moment, instables et sujettes à tensions.

La Turquie et la France ont cependant des intérêts communs majeurs, en matière d’armement. Il n’est pas nécessaire de rappeler que la France est l’un des principaux fournisseurs d’armes en Europe, alors que la Turquie est un client potentiel important. Le montant des importations turques d’armements français, entre 1995 et 2005, s’est élevé à 1,5 milliard d’euros, une somme non négligeable et un marché fructueux pour l’économie française. Le premier obstacle à la réactivation de cette communauté d’intérêts découle actuellement des positions prises par Nicolas Sarkozy sur la candidature de la Turquie à l’UE. Mais on aurait tort de sous-estimer les conséquences qu’a pu avoir la position de la France, depuis 2001, sur la reconnaissance du génocide arménien, que ce soit en termes de diplomatie, d’économie ou de sécurité.

L’été 2007 fut une période assez dure pour les relations franco-turques en matière de défense et d’armement. En effet, à cette époque s’est tenue en Turquie une foire internationale de l’industrie et de la défense, où se sont rencontrées 448 sociétés de 45 pays du monde entier. Selon le ministre de la défense turque, la France ne fut pas officiellement invitée à cette manifestation. À cela s’est ajoutée alors la suspension des relations militaires entre les deux États. Fin juillet 2007, la France a donc fermé le bureau de la Délégation générale pour l’armement, à Ankara, en raison de la réduction du commerce militaire entre les deux pays. C’est suite à ces développements difficiles que Paris réaffirme aujourd’hui l’importance de la Turquie pour la France en matière de défense, en soulignant la coopération existante sur le terrain entre les deux armées, notamment en Afghanistan ou lors d’opérations en Bosnie et au Kosovo, dans le cadre de l’OTAN.

Pourtant, les relations franco-turques en la matière demeurent complexes. En effet, on sait que récemment Nicolas Sarkozy a émis le souhait de voir la France revenir dans le commandement militaire intégré de l’OTAN, une structure abandonnée, en 1966, suite à une décision du général de Gaulle. Or, la Turquie (membre de l’OTAN depuis 1952) aurait apparemment essayé de soumettre ce retour de la France au sein du commandement de l’OTAN, à un assouplissement des positions prises par Paris sur la candidature turque à l’UE. Cette hypothèse n’a bien sûr été confirmée, ni par Ankara, ni par Paris, mais a cependant été évoquée par des spécialistes turcs de relations internationales. Ces derniers ont en effet émis l’hypothèse d’un veto turc à la réintégration du commandement militaire intégré par la France, en y voyant le moyen pour la Turquie de s’opposer aux différents obstacles français posés à l’encontre de l’adhésion turque (notamment le très critiqué article 88-5 de la Constitution instituant la tenue d’un référendum sur l’adhésion de la Turquie à l’UE).

Ainsi, les relations entre la Turquie et la France en matière de défense et d’armement concernent des sujets autrement plus délicats que le seul problème économique constitué par l’évolution des parts de marché entre les deux pays et la signature d’importants contrats. La coopération franco-turque sur le plan de la défense est désormais au cœur de l’évolution des relations diplomatiques franco-turques et affecte de ce fait directement les équilibres stratégiques en Europe orientale et au Moyen-Orient.
Sylvie Chemineau

mercredi 13 août 2008

Le général Ilker Basbug, nouveau chef d’état-major de l’armée turque.


Le général Ilker Basbug, qui commandait jusqu’à présent l’armée de terre, a accédé, lundi 4 août, au poste de chef d’état major, à la suite d’une réunion du haut conseil militaire (YAS). La décision a été confirmée par le président Abdullah Gül. Ilker Basbug devrait occuper cette fonction pendant deux ans. Agé de 63 ans, ce général, considéré comme un défenseur sans concessions des valeurs républicaines et de la laïcité, prend ainsi la tête de la deuxième armée de l’OTAN (derrière celle des Etats Unis), en termes d’effectif (600 000 hommes). Cette nomination intervient quelques jours après le verdict de la Cour constitutionnelle dans le procès qui visait à faire interdire l’AKP et ses principaux leaders, dont le président de la République et le premier ministre, pour activités antilaïques.

Considéré par beaucoup d’observateurs comme un «faucon kémaliste», Ilker Basbug succède ainsi au général Yasar Büyükanıt, de deux ans son aîné, dans un contexte politique très tendu, dominé ces derniers jours par la décision de la Cour constitutionnelle de ne pas interdire l’AKP (cf. notre édition du 1er août 2008) l’affaire Ergenekon (dont les investigations ont conduit à l’arrestation de plusieurs généraux à la retraite), ainsi que l’attentat du 27 juillet dernier qui a fait 17 victimes et 154 blessés. Le problème crucial est, en réalité, l’évolution des relations entre le gouvernement et l’armée, et en particulier la guerre sourde que se mènent ces deux protagonistes, depuis que l’AKP est arrivé au pouvoir en 2002. Le général Yasar Büyükanıt, lui aussi considéré comme un «dur», par rapport à son prédécesseur, le général Hilmi Özkök, perçu comme un modèle de modération, n’a cessé pendant deux ans de multiplier les mises en garde à l’encontre de l’AKP et du gouvernement, en rappelant le caractère fondamental du principe de laïcité. À plusieurs reprises, à l’occasion des multiples rebondissements de l’élection présidentielle, en 2007, l’ancien chef d’état major avait pris très explicitement position, pour dissuader l’AKP de présenter un candidat.

Pour sa part, avant d’accéder au commandement suprême, le général Ilker Basbug s’est fait connaître des médias en dirigeant les opérations menées en 2007-8, à la frontière irakienne, contre les rebelles kurdes du PKK. À cette occasion, il a largement confirmé sa réputation de militaire froid et pragmatique, illustrée notamment par une déclaration visant Hakkari, qui l’avait vu dire qu’il y avait, dans cette ville de peuplement kurde proche de la frontière irakienne, «des microbes devant être nettoyés». La déclaration en question concernait, en fait, plus particulièrement le maire de la ville, soupçonné par l’armée d’entretenir des liens avec le PKK. Toutefois, si le nouveau chef d’état major est surnommé «le guerrier de glace», il est aussi considéré comme un plus fin diplomate que son prédécesseur. Il devra en tout cas composer avec le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qui aurait préféré, quant à lui, voir le chef de l'armée de l'air, le général Aydogan Babaoglu, prendre la tête des armées. Le chef du gouvernement ne s’est cependant pas opposé à la décision du haut conseil militaire. «Le gouvernement n'a pas pris de risque, cela aurait pu créer de nouvelles tensions politiques», a commenté à ce propos, Lale Sariibrahimoglu, une journaliste spécialiste des questions de défense.

Quoiqu’il en soit, la coopération et l’entente entre le premier ministre et le général fraîchement nommé, devrait en grande partie déterminer l’ambiance et l’atmosphère politique des prochains mois. Si Ilker Basbug est considéré comme quelqu’un de plus discret, qui apprécie moins les caméras de télévision que son prédécesseur, il n’en demeure pas moins un fervent défenseur de la république kémaliste et n’hésitera pas à prendre fermement position et à agir, le cas échéant. Il a d’ailleurs souvent réaffirmé l’importance des militaires dans la vie politique turque. «Les forces armées turques ont toujours défendu et défendront toujours l'Etat nation, l'Etat unitaire et l'Etat laïque», avait-il déclaré, en 2006, répondant ainsi aux critiques de l'UE, reprochant à l’armée de freiner la démocratisation du pays.

Il est ici nécessaire de rappeler qu’en Turquie, l’armée a conduit trois coups d'Etat (en 1960, 1971 et 1980) et qu’elle a provoqué la démission, en 1997, du premier ministre islamiste, Necmettin Erbakan, au terme d’une manœuvre, connue sous le nom de «coup d’état post moderne». Bien que les interférences politiques militaires soient aujourd’hui moins nombreuses et moins virulentes qu’il y a quelques années, l’armée conserve une certaine aura et jouit toujours d’une grande popularité. L’UE ne voit donc pas d’un bon œil la place qui est celle des militaires sur la scène politique turque, même si elle apprécie que l’influence de ceux-ci ait pu être atténuée, à l’issue des réformes adoptées, depuis 2001, par la Turquie en vue de son adhésion.

Ilker Basbug aura donc fort à faire en cette période de tensions. Si la tendance à l’apaisement, semble de mise actuellement, la méfiance des militaires reste importante et l’AKP devra se montrer très prudent s’il ne veut pas voir le climat se dégrader davantage. Les développements à venir de l’affaire Ergenekon devraient notamment fournir des indications précieuses, quant à l’état des relations entre l’armée et le gouvernement.
Bastien Alex

vendredi 1 août 2008

La Cour constitutionnelle turque décide de ne pas dissoudre l’AKP.



Rendant finalement un verdict de compromis dans une affaire qui dominait l’actualité politique turque depuis la mi-mars, la Cour constitutionnelle n’a finalement pas pris la décision de dissoudre l’AKP et d’interdire ses principaux leaders, le 30 juillet 2008, à l’issue de trois jours de délibération. Seuls 6 juges sur 11 se sont prononcés pour l’interdiction du parti au pouvoir, alors même que, selon la Constitution, il en aurait fallu 7 pour le fermer. Néanmoins la presque totalité des juges ont consenti à ce que des sanctions soient prises contre la formation de Recep Tayyip Erdogan, celle-ci sera privée, en particulier, de la moitié de ses aides financières publiques.

Cette décision semble avoir voulu ménager les deux camps qui s’affrontent en Turquie avec de plus en plus de vigueur depuis la crise provoquée l’année dernière par les élections présidentielles. Le gouvernement a accueilli la décision de la Cour avec soulagement, en disant que celle-ci avait confirmé que l’AKP n’était pas un foyer d’activité anti-laïques et en annonçant qu’il continuerait «à suivre le chemin de modernisation ouvert par Atatürk». Le quotidien laïque Cumhuriyet, quant à lui, titrait, le 31 juillet, sur les sanctions financières imposées à l’AKP et les responsables du CHP estimaient que de telles mesures confirmaient que le parti du premier ministre avait bien été condamné par la Cour.

Cette décision est pourtant très largement analysée comme un geste du juge constitutionnel visant à favoriser le consensus. Pour en comprendre la portée, il faut revenir quelque peu sur les derniers développements de la crise qui oppose l’AKP et le camp laïque, notamment sur une autre décision constitutionnelle rendue, elle, à une large majorité (9 voix contre 11), le 5 juin 2008 et annulant les amendements constitutionnels réalisés par le gouvernement pour lever l’interdiction du voile à l’Université. Cette décision, en effet, avait été interprétée alors par de nombreux commentateurs, comme l’annonce probable d’une interdiction de l’AKP. Mais, depuis, l’aiguisement des tensions et les premiers signes d’une possible déstabilisation politique et économique ont profondément changé la donne. Les juges savaient que leur décision dans le procès engagé contre l’AKP pouvait avoir des conséquences graves. Face à la légitimité politique du gouvernement et à l’opinion publique, ils risquaient de se retrouver dans une position fragile et devaient veiller à sauvegarder ce qui fait théoriquement leur raison d’être et leur force : dire le droit. On sait notamment qu’ils ont beaucoup consulté à l’extérieur pour que la décision qu’ils devaient rendre soit acceptable au regard des principes de l’Etat de droit, tels qu’ils découlent du droit national réformé mais aussi des standards européens (en particulier du droit de la CEDH et des critères de la Commission de Venise, pour lesquels la dissolution ne peut être qu’un moyen extrême, utilisé contre des formations violentes menaçant effectivement un État dans ses fondements).

La décision du 5 juin 2008 bloquant la révision constitutionnelle tendant à autoriser le voile à l’université, avaient été fortement critiquée et ressentie par l’opinion publique comme une décision politique qui rayait d’un trait une réforme voulue par la représentation nationale. Le gouvernement, après l’avoir dénoncée, avait mis la Cour au défit de la motiver (ce qu’elle n’a toujours pas fait d’ailleurs). Dans la procédure engagée contre l’AKP, beaucoup de voix (venant de constitutionnalistes et de praticiens réputés) ont sans doute incité la Cour à la prudence et à modération. C’est ce qui explique qu’elle ait refusé d’aller jusqu’à la dissolution du parti majoritaire, en disant en fin de compte que certains des agissements de ce dernier étaient inconstitutionnels, mais qu’ils n’étaient pas assez graves pour justifier une interdiction pure et simple. En prononçant par ailleurs des sanctions financières à l’encontre de l’AKP (privation partielle de l’aide publique), la Cour adresse un avertissement à la formation de Recep Tayyip Erdogan et lui indique en quelque sorte qu’il y a des limites à ne pas franchir.

En fait, on peut penser que la Cour a trouvé en l’occurrence une solution alternative, lui permettant de maintenir une pression sur le gouvernement sans pour autant se mettre en première ligne des critiques et devoir assumer, seule, la responsabilité de la crise qu’aurait provoquée une dissolution de l’AKP. Cette décision permet ainsi à la haute juridiction de ne pas heurter frontalement l’opinion publique turque et les instances européennes, tout en se replaçant en position d’arbitre. Ainsi, en se démarquant du conflit politique, le juge constitutionnel, sort du cyclone dans lequel l’avait plongée sa décision sur le voile, au mois de juin, et reprend l’initiative en se posant en gardien juridique de principes intangibles et consensuels. Cette décision, qui apaise pour un temps un conflit qui n’est pas terminé et soulage de fait l’AKP, vise donc aussi à garantir la position de la Cour et sa vocation à intervenir dans les développements politiques à venir.
JM

mardi 29 juillet 2008

L’attentat de Güngören, à Istanbul, survient dans un contexte politique tendu.




Il était environ 22 heures, dimanche soir, quand une première bombe, dissimulée dans une poubelle, a explosé dans le quartier populaire animé de Güngören, sur la rive européenne d’Istanbul. La panique et l’horreur ont envahi les lieux de la catastrophe, malgré l’intervention rapide des secours et de la police. L’attroupement provoqué par la première explosion a été frappé, douze minutes plus tard, par l’explosion d’une seconde bombe, beaucoup plus puissante que la précédente, cachée également dans une poubelle, à seulement 50 mètres du lieu de la première déflagration. Le premier bilan faisait état de 15 morts et de 154 blessés, dont une trentaine seraient, selon la direction de l’hôpital Kolon de Güngören, dans un état critique.

L’attentat n’a pas été revendiqué, mais des méthodes similaires ont été utilisées auparavant par le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Le gouverneur d’Istanbul, M. Muammer Güler, a déclaré n’avoir «aucun doute» sur le caractère terroriste de cette attaque sur le sol turc, la plus meurtrière depuis la vague d’attentats islamistes survenues, à la fin de l’année 2003. «Il y a eu deux bombes (...) Toutes deux étaient disposées dans des poubelles. Elles ont explosé avec 10 à 12 minutes d'intervalle. Après la première explosion, les gens se sont bien sûr rassemblés et c'est alors qu'est survenue la deuxième explosion, qui a fait des morts» a déclaré M. Güler, à l’agence de presse turque «Anatolie». Toutefois, il n’a pas affirmé avec certitude que le PKK était l’auteur de ces attentats et a estimé qu’il était trop tôt pour se prononcer. La police semble cependant privilégier la piste des rebelles kurdes, selon les dires de la chaîne NTV. Le PKK, pour sa part, a démenti être à l’origine de cet attentat.

Les principaux dirigeants politiques turcs se sont exprimés tour à tour pour condamner unanimement ces attaques. Le président Abdullah Gül a ainsi déploré ce «désir inhumain de cruauté et de violence», tout en rappelant qu’ «aucun objectif ne peut être atteint par la violence en tuant des innocents, ni par le terrorisme».

Cet attentat intervient dans un contexte politique national très tendu. La procédure de dissolution de l’AKP est entrée, en effet, depuis lundi matin, dans sa phase décisive. À Ankara, la Cour constitutionnelle va débuter une série de délibérations qui pourraient aboutir à la dissolution du parti au pouvoir. Il faut ajouter à cela les récents développements de l’affaire «Ergenekon» et la vague d’arrestations du 1er juillet (cf. notre édition du 2 juillet) qui a vu l’interpellation de 23 personnes par les services de police, notamment de personnalités de premier plan.

Sur fond de guerre larvée entre l’establishment laïque et le gouvernement de l’AKP, ce double attentat soulève bien des questions. À qui profite le crime ? Le travail des enquêteurs est d’ores et déjà très attendu, mais la voie est étroite dans un contexte où l’attitude de la police est suspecte pour certains, après des arrestations jugées arbitraires dans l’affaire «Ergenekon», et où la justice est accusée de jouer le jeu de l’opposition, suite à la procédure de dissolution de l’AKP ? Le PKK pourrait, à cette occasion, redevenir le vieil ennemi commun dont tout le monde a besoin pour tenter de rétablir une union sacrée…

En attendant, le bilan de l’attentat de Güngören risque de s’alourdir rapidement, d’après les dernières nouvelles en provenance des différents hôpitaux de la ville, et les populations civiles réclament des informations fiables et des réponses plausibles. La cellule de crise, mise en place par le gouvernorat d’Istanbul, devra s’acquitter d’une tâche difficile. Le pays est plus que jamais sous tension, et les prochains développements de l’actualité judiciaire et politique, déjà très chargée, sont plus que jamais attendus.
Bastien Alex