jeudi 4 septembre 2008

Abdullah Gül se rendra à Erevan pour le match de football Arménie-Turquie.


À l’invitation de son homologue arménien Serge Sarksyan, le président turc Abdullah Gül va se rendre, en Arménie, le 6 septembre prochain, pour assister au match de football Arménie-Turquie, une rencontre de qualification pour le Mondial 2010. Ce déplacement du président turc constitue une première, depuis l’indépendance de l’Arménie, en 1991. Facilitée par ce prétexte sportif, la visite d’Abdullah Gül, repose néanmoins la question de la relation difficile entre les deux pays, principalement obérée par le problème de la reconnaissance du génocide de 1915. Pourtant, elle devrait être aussi l’occasion d’aborder des sujets régionaux, notamment le règlement du conflit du Nagorno-Karabakh et surtout la situation dans le Caucase après les événements survenus en Géorgie, le mois dernier.

Rappelons, tout d’abord, que les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques en raison de leur désaccord sur le caractère génocidaire des massacres d’Arméniens survenus dans l’Empire ottoman, pendant la Première guerre mondiale. Mais le froid entre Erevan et Ankara provient aussi du conflit du Nagorno-Karabakh. Cette région très majoritairement peuplée d’Arméniens s’est autoproclamée indépendante, alors qu’elle demeure théoriquement rattachée à l’Azerbaïdjan, aux termes du droit international. Depuis la guerre qui a suivi cette sécession et un cessez-le-feu intervenu en 1994, les troupes arméniennes et l’armée du Nagorno-Karabakh occupent, en outre, une portion de territoire azerbaïdjanais qui relie le Nagorno-Karabakh et la République d’Arménie. C’est ce qui explique que la Turquie, après avoir reconnu l’Arménie, lors de l’implosion de l’URSS, en 1991, ait décidé de bloquer la frontière commune qu’elle a avec ce pays.

La rencontre entre les deux présidents fait donc espérer une avancée sur le dossier fossilisé du Nagorno-Karabakh et amène Bakou à s’interroger sur les intentions réels d’Ankara. Lors d’une visite en Turquie, la semaine dernière, le ministre azerbaïdjanais des affaires étrangères est resté très évasif, à propos de ce voyage. Devant les médias, il s’est montré prudent, déclarant que la décision de se rendre en Arménie appartenait, en tout état de cause, au seul président turc. Les officiels azerbaïdjanais sont donc en alerte, mais ne paraissent pas pour autant redouter un revirement complet de la position turque. «Nous pensons que la Turquie sera toujours de notre côté, puisque, si nous avons deux Etats, nous formons en fait une nation avec nos frères turcs», a déclaré Hasan Sultanoğlu Zeynelov, consul général d’Azerbaïdjan dans la province turque de Kars. «Nous ne pouvons pas l’imaginer autrement», a-t-il conclu. Il faut dire que la normalisation des relations turco-arméniennes est bloquée depuis plus d’une décennie et que les sujets de désaccords sont importants. Envisager un changement spectaculaire de la ligne de conduite turque peut donc sembler pour le moins prématuré.

Côté turc, par ailleurs, les critiques ont surtout été le fait de l’opposition parlementaire et de ses partis politiques. À gauche, Deniz Baykal, le leader du CHP, considère que cette visite constitue une véritable rupture de la ligne diplomatique traditionnelle envers l’Arménie, alors que, selon lui, celle-ci ne remplit aucunes des conditions requises pour la normalisation de ses relations avec la Turquie. «J’aurai préféré me rendre à un match à Bakou», a lancé le leader kémaliste, non sans dépit, pour signifier la nécessité de maintenir un soutien turc fort à l’Azerbaïdjan. À droite, Devlet Bahçeli, le leader du MHP, a déclaré que cette visite était une erreur historique qui atteignait la nation tuque dans sa fierté. Inquiet de l’instrumentalisation de ce voyage par l’opposition, le groupe parlementaire AKP a calmé l’ardeur de certains de ses députés qui avaient déjà décidé d’accompagner le président Gül à Erevan pour assister au match et a finalement publié une déclaration pour préciser qu’aucun de ses parlementaires n’iraient en Arménie, le 6 septembre. Dans un tel contexte, il y a quelques jours, alors même que la visite présidentielle turque n’était pas encore confirmée, le ministre des affaires étrangères, Ali Babacan s’était voulu rassurant, en déclarant : «Si le Président Gul accepte une visite à Erevan, ce sera une preuve des efforts constructifs de la Turquie pour contribuer à la paix et à la stabilité dans la région et au niveau international, et non une soumission à de quelconques pressions externes.»

Faisant fi des polémiques partisanes, les commentateurs et analystes turcs ont dans l’ensemble bien accueilli l’annonce de cette visite et la presse quotidienne, à l’instar de Cengiz Çandar, l’un des éditorialistes de «Radikal», salue cette «diplomatie du football». Elle rappelle, à certains égards, poursuit-il, «la diplomatie du ping-pong», qui avait favorisé, en 1972, le rapprochement sino-américain. Hasan Köni, professeur au département de relations internationales de l’Université de Bahçeşehir, estime, pour sa part, que le voyage de Gül à Erevan est dans l’intérêt de la Turquie, au moment même où celle-ci entend se poser en médiateur dans le conflit géorgien. Selon lui, le fait que l’opposition critique cette initiative montre que celle-ci n’est pas suffisamment attentive à la situation régionale, et que les derniers développements de la guerre qui s’y est produite lui échappent totalement. «La situation dans le Caucase est encore plus compliquée maintenant. La Turquie tente de suivre une politique qui sert la stabilité. La visite de Gül vise cet objectif», a-t-il affirmé, en ajoutant que le ministère des affaires étrangères devrait davantage travailler à l’information des partis d’opposition. Baskın Oran, un autre professeur de relations internationales, qui voit également la visite de Gül d’un oeil favorable, s’est montré plutôt perplexe devant l’attitude de ces formations. « En fait, je n’ai pas été surpris par l’attitude du CHP… Mais la position du MHP est étonnante, car leur ancien président a travaillé dur pour améliorer les relations entre la Turquie et l’Arménie », a-t-il déclaré. Enfin, Etyen Mahçupyan, le directeur du journal bilingue arméno-turc « Agos », dont le rédacteur en chef, Hrant Dink, a été assassiné, l’an passé, pense que cet événement est une occasion à ne pas manquer : « Ce voyage va vraiment détendre l’atmosphère : on tient là une chance de passer des discussions informelles à des discussions formelles.»

Il faudra, toutefois, attendre que ce voyage se soit déroulé pour se lancer dans des analyses plus poussées, mais d’ors et déjà, on observe que la décision d’Abdullah Gül d’aller à Erevan est bien accueillie sur le plan international et que le rôle de médiation que peut jouer la Turquie dans le Caucase crée un climat favorable, propice au déroulement de ce déplacement inédit. Les Etats-Unis se sont réjouis de la perspective de ce voyage et la présidence française de l’UE vient de le qualifier d’historique en estimant qu’il constituait «un geste fort et encourageant pour les relations entre l’Arménie et la Turquie.» De façon très significative surtout, la même présidence française a «saisi cette occasion pour marquer son grand intérêt pour l’initiative turque de plateforme de sécurité et de stabilité dans le Caucase.» Cette initiative a également été saluée, avec insistance, par le président arménien, le 3 septembre, lorsqu’il a reçu à Erevan, Ünal Ceviköz, l’émissaire du Président Abdullah Gül.

Si une inquiétude demeure, elle se situe au niveau de la sécurité. Le match de qualification pour le mondial 2010, qui opposera les deux équipes, au stade Hrazdan à Erevan, promet d’être à haut risque. Près de 5000 supporters turcs sont, en effet, attendus pour l’évènement qui devrait mobiliser un important dispositif policier. La Fédération arménienne de football s’est dite prête à accueillir les Turcs que le gouvernement arménien a pour l’occasion décidés d’exempter des 50 dollars de visa, habituellement exigés. Kaan Soyak, du Conseil de développement des affaires turco-arméniennes, a souligné que la sécurité serait assurée à Erevan. «Je ne pense pas qu’il y aura des manifestations, mais le cas échéant, l’Etat arménien saura y faire face», a-t-il déclaré, selon le quotidien turc anglophone en ligne «Today’s Zaman». Hier, le sélectionneur de l’équipe turc, Fatih Terim, a rappelé qu’il s’agissait «juste d’un match de football» précisant qu’il n’était pas nécessaire de se «préparer pour ce match en pensant à l’histoire et aux problèmes politiques». Espérons que l’évènement se déroulera sans incident, et que ce premier déplacement d’un chef d’État turc en Arménie, portera finalement ses fruits.
Bastien Alex et Jean Marcou

mercredi 3 septembre 2008

Le nouveau chef d’état-major turc se montre très offensif lors de son discours d’intronisation.


Le Général Büyükanıt a passé le témoin au Général Başbuğ, lors d’une cérémonie officielle qui s’est tenue, le 28 août 2008, au QG de l’armée turque, à Ankara. À cette occasion, le nouveau chef d’état-major a dévoilé la ligne qui sera la sienne, au cours de son mandat (d’une durée de deux ans). Se montrant particulièrement offensif et regrettant notamment que la laïcité ait, selon lui, subi à nouveau des atteintes notables, ces derniers temps, il a clairement voulu faire comprendre que l’armée n’avait pas renoncé à intervenir dans la vie politique.

Nommé en début de mois, le général İlker Başbuğ est donc officiellement entré en fonction, le 28 août 2008, en prononçant un discours d’investiture devant les acteurs politiques majeurs du pays. En dépit des tensions latentes pouvant exister entre eux, le président Abdullah Gül, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, le président du parlement Köksal Toptan, le président de la Cour constitutionnelle Haşim Kılıç ou le leader du CHP Deniz Baykal, étaient tous là, en compagnie d’un parterre de députés, ministres, généraux, amiraux, magistrats et hauts fonctionnaires.

Celui qui a la réputation d’être un faucon kémaliste a commencé son exposé par un rappel de la situation géopolitique particulière de la Turquie. «Tout au long de l’histoire, la Turquie a été au centre de régions en crise et cela ne changera pas. Ne pas comprendre ou nier les dangers ou ne pas aboutir à des solutions pour les écarter n’est pas satisfaisant si on souhaite s’en préserver. C’est pour cela que nous devons avoir conscience que la Turquie est confrontée à une série de menaces », a-t-il déclaré. Il a estimé également que, compte tenu de ces menaces (par la suite identifiées), la Turquie ne pourrait préserver son territoire et ses intérêts nationaux qu’en suivant la voie ouverte par Atatürk et les principes qui sont ceux de la République.

Il n’a pas hésité, par ailleurs, à dénoncer le péril que représente selon lui la montée en force du religieux, s’en prenant notamment à «une culture et à un mode de vie fortement influencée par l’islam» qui sont actuellement, selon lui, en pleine recrudescence. Il a aussi mis en exergue les inquiétudes d’une partie de la société face aux efforts de certains groupes d’influence qui cherchent à remettre en cause la laïcité. «Ces inquiétudes doivent être prises en considération. C’est le fait que les valeurs religieuses prennent de l’importance dans notre vie sociale qui les alimentent aujourd’hui», a-t-il ajouté. «Je suis désolé de dire, même si certains cercles ne l'acceptent pas, que la menace réactionnaire atteint des proportions alarmantes… des tentatives intentionnelles, constantes et systématiques sont faites pour saper les acquis de la révolution kémaliste», a poursuivi le général Başbuğ, avant de conclure : «Transformer la religion en idéologie la politiserait, et la religion serait alors la plus grande perdante». Ces propos ont été interprétés comme un avertissement implicite à l’AKP, qui n’a évité que de justesse sa dissolution, par la Cour constitutionnelle, il y a un mois (notre édition du 1er août 2008).

Un autre point important de ce discours a été la lutte contre le terrorisme et les activités du PKK. Le nouveau chef d’état major a déploré le fait que, selon lui, le nationalisme ethnique se dissimule dans l’ombre d’un terrorisme séparatiste, qui est le fait du PKK. Rappelons que le général Başbuğ s’est fait connaître en conduisant les opérations militaires menées, depuis la fin de l’année dernière, contre les rebelles kurdes, dans les montagnes du sud-est. «Ce mouvement vise la structure même de l’Etat-nation. Cela doit être clairement compris par tout le monde», a-t-il précisé en parlant du PKK, avant de faire part de son intention de poursuivre la lutte contre les bases dont il dispose, dans le nord de l’Irak.

İlker Başbuğ a ensuite adressé un avertissement à l’UE, en prédisant la fin totale de son influence au Moyen Orient, si elle refuse l’entrée de la Turquie. Rejetant vivement les critiques émanant de Bruxelles, il a défendu le droit pour l’armée de participer aux affaires politiques et sociales du pays. Rappelons que l’UE a invité la Turquie à normaliser le statut de l’armée, en soumettant définitivement celle-ci au pouvoir civil. «Bien que l'armée prône l'adhésion à l’UE comme un résultat, elle estime que l’harmonisation des législations empêche les militaires de mener une guerre efficace contre le terrorisme. Avec ce genre de discours, l’armée a démontré, en fait, qu’elle ne souhaitait pas réellement être membre de l’UE», a commenté Beril Dedeoğlu, professeure de relations internationales à l’Université du Bosphore d’Istanbul. Certains observateurs voient, dans ce scepticisme militaire à l’égard de l’Europe et dans le refus de ce qui apparaît comme une forme de modernisation politique, un aveu de faiblesse et surtout une étroitesse d’esprit qui rend l’armée incapable de saisir l’importance que peut avoir le positionnement de la Turquie sur la scène mondiale. Dans une interview accordée au quotidien en ligne «Today’s Zaman», İhsan Dağı, un professeur de relations internationales à l’Université technique du Moyen-Orient d’Ankara, s’est dit très déçu par cette intervention, selon lui, en grande partie hors sujet. «Le général a délivré pour l’essentiel un message à usage interne, au lieu de se tourner vers les nouvelles menaces existant dans la région», a-t-il déploré, avant d’expliquer «qu’au lieu de critiquer le postmodernisme et la mondialisation», le nouveau chef d’état major aurait du se concentrer sur les «les dangers qui apparaissent aux frontières du pays», pour évoquer la «préparation de l’armée, sa puissance et sa capacité à répondre à ces défis». Le professeur Dağı en conclut que «l’armée devrait en revenir à son principal devoir, qui est de défendre le pays».

Le discours du général Başbuğ a fait écho à celui prononcé, un jour plus tôt, par le général Işık Koşaner, qui l’a d’ailleurs remplacé au poste de commandant en chef des forces terrestres. Lors d’une cérémonie d’intronisation comparable, ce dernier a parlé en des termes similaires, rappelant les effets nocifs de la mondialisation sur l’Etat-nation et la nécessité pour l’armée de défendre résolument la laïcité. «La diversité ethnique est devenue une menace pour l'unité nationale et pour la sécurité, face à la multiplication de mouvements socioculturels transnationaux», a ainsi déclaré le nouveau chef de l’armée de terre, avant d’affirmer que «l’Etat nation, considéré par beaucoup comme le plus important obstacle à la mondialisation» était menacé par «les pressions économiques et les provocations micro-ethniques». Par une conclusion au ton alarmiste, le général Koşaner a enfin dénoncé les réseaux de propagande, conçus par des puissances mondiales et composés de post-institutions de la société civile, d’universitaires, de groupes d’investissements et des médias nationaux (qui, selon lui, poursuivent une stratégie consistant à diluer les valeurs nationales), avant de déplorer le fait que les Etats nations soient «poussés à la disparition et à la division, au nom de la démocratie et des droits de l’homme ».

Fort de cette préparation musclée, le nouveau chef d’état-major a donc voulu redire sans détour que les forces armées avaient toujours défendu, et défendraient toujours l’Etat nation, l’unité de l’Etat et l’Etat laïque. Compte tenu des tensions qui perdurent entre le gouvernement et «l’establishment», il n’est pas étonnant que ce discours attendu ait été très commenté. Mais la ligne dure adoptée par İlker Başbuğ n’a pas réellement surpris les observateurs. Dans ce contexte de crise quasi permanente, le nouveau chef d’état major a choisi d’être offensif, en prononçant un discours de faucon, qui ne laisse, en aucune manière, entrevoir une remise en question de la magistrature d’influence que l’armée exerce sur l’échiquier politique. L’armée est, semble-t-il, déterminée à faire front pour préserver, pense-t-elle, l’héritage d’un kémalisme des plus orthodoxes, même si cela doit se faire aux dépens des relations avec l’UE et du développement de la démocratie. Reste à savoir si l’autorité militaire a encore les moyens politiques de mener une telle stratégie.
Bastien Alex

mardi 2 septembre 2008

La Russie intensifie ses pressions sur la Turquie.


Depuis le 16 juillet dernier, la Russie a placé la Turquie sur la liste des pays à haut risque en ce qui concerne les problèmes de contrebande. Loin de n’être qu’une péripétie douanière, les conséquences de cette décision sont actuellement très préoccupantes pour les exportations turques en Russie. En effet, depuis plusieurs semaines, des centaines de camions turcs sont bloqués à la frontière russe et doivent subir une inspection minutieuse de leurs chargements. À cela s’ajoutent un accroissement sensible des formalités administratives ainsi qu’une augmentation de 15 à 20% des droits de douanes suivant les types de produits. Ces mesures, qui frappent exclusivement la Turquie et qui tournent à un embargo déguisé, ne devaient initialement durer qu’un mois, mais elles ont été prolongées et viennent d’être étendues aux produits turcs venant d’Europe. Beaucoup de compagnies turques ont en fait délocalisé, en Chine ou en Inde, une production qui est ensuite emballée et réexportée à partir de pays d’Europe de l’Est. C’est notamment souvent le cas pour les compagnies textiles, particulièrement victimes de cette crise commerciale russo-turque.

Les responsables politiques et économiques ont rapidement fait le lien entre ces mesures russes intempestives et la situation politique créée par le conflit en Géorgie. En effet, même si le nouveau contexte international n’est pas la seule cause de cette crise, il est probable qu’il explique son ampleur, sa durée et son intensité. La Russie est le plus important partenaire commercial de la Turquie avec des échanges évalués, l’an passé, à plus de 28 milliards de dollars. Les entreprises turques exportent massivement vers ce pays et y réalisent des investissements très importants, qui ont dépassé 5 milliards de dollars, en 2007. De ce fait, on comprend que la Russie ait les moyens d’exercer en retour de fortes pressions sur son voisin turc. Pour le ministre turc du commerce extérieur, Kursat Tüzmen (photo), les mesures appliquées par les douanes russes aux produits turcs et leur extension récente doivent être considérées comme de véritables « barrières non tarifaires ».

Depuis un mois, les mises en garde adressées par Ankara à Moscou sont restées lettre morte et une réunion du gouvernement turc tenue le 1er septembre, à ce propos, a montré que celui-ci hésitait encore à soumettre les importations russes à un régime comparable à celui que subissent les produits turcs. Toutefois, la Russie exporte peu de produits manufacturés vers la Turquie et il est peu probable qu’une telle riposte soit véritablement efficace. Les organisations professionnelles d’industriels turcs (y compris la très pro-gouvernementale MÜSIAD) ont déjà dit leur scepticisme à l’égard des mesures de rétorsion envisagées par leur pays, en estimant qu’elles ne risquaient que d’aggraver la situation et en prodiguant des conseils de modération à leur gouvernement, notamment dans son approche de la situation caucasienne. Certains analystes ont fait remarqué que la réaction turque pourraient être prise plus au sérieux si Ankara décidait de reconsidérer sa position sur la candidature russe à l’Organisation Mondiale du Commerce, mais, comme le dit un expert, malgré tout, cela resterait « le combat d’un cure-dent contre une bate de baseball. »

Car, en tout état de cause, ce sont les Russes qui se trouvent aujourd’hui en position de force. En effet, pour ce qui concerne ses approvisionnements énergétiques, la Turquie dépend fortement de Moscou qui lui fournit près de 65% du gaz qu’elle consomme. Les experts du gouvernement turc planchent déjà sur le scénario d’une coupure des approvisionnements russes en gaz, cet hiver, et leurs conclusions indiquent que les solutions alternatives seraient bien minces. La Turquie, ne pourrait être « secourue » par l’Azerbaïdjan qui n’est pas en mesure d’intensifier sa production dans l’immédiat. Si l’on envisage d’autres hypothèses, la solution iranienne n’est guère plus convaincante, les résultats de la récente visite de Mahmoud Ahmadinejad à Istanbul ayant été, comme par hasard, décevants sur le sujet (notre édition du 21 août 2008). Officiellement, l’Iran, dont les besoins domestiques sont de plus en plus importants, refuse de garantir à la Turquie un approvisionnement constant pour l’hiver à venir. Quant à la manne gazière turkmène, elle est loin d’être encore totalement exploitable. De surcroît, le Turkménistan entretient actuellement de bonnes relations avec Moscou… Dès lors, il est clair que, face à la Russie, la Turquie aura du mal à desserrer le carcan que constitue sa dépendance énergétique et les gênes subies par ses exportations.

Le ministre russe des affaires étrangères arrive le 2 septembre, en Turquie, pour discuter de la crise géorgienne, mais aussi pour évoquer les relations bilatérales entre les deux pays (notre édition du 30 août 2008). Il est probable que la question de la présence navale de l’OTAN en mer Noire sera également abordée. Bien que l’OTAN démente avoir l’intention de renforcer cette présence et qu’Ankara déclare vouloir faire scrupuleusement respecter le traité de Montreux qui régit le passage dans les détroits, Moscou s’inquiète de l’arrivée de bateaux occidentaux en mer Noire (notre édition du 25 août 2008) et entend faire connaître son mécontentement à la Turquie. Il est vrai que d’autres questions dépassant largement le seul domaine des relations russo-turques sont désormais en jeu.
JM

samedi 30 août 2008

Après le conflit en Géorgie et les reconnaissances russes, la politique étrangère turque traverse une passe délicate.


La Turquie, qui entend amener la Russie et les 3 pays du Caucase (Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan), autour d’une même table, pour discuter d’une plate-forme de coopération et de stabilité, a reçu, le 29 août 2008, la visite du ministre azerbaïdjanais des affaires étrangères. Elle devrait avoir, dès la semaine prochaine, celle des ministres russe et géorgien des affaires étrangères, qui se croiseront en territoire turc mais ne devraient pas s’y rencontrer. Depuis la reconnaissance de l’indépendance de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie par le Parlement russe, Ankara, qui, après la guerre en Géorgie a essayé de se poser en médiateur du conflit, se retrouve dans une position particulièrement délicate, Et ce pour deux raisons principales.

En premier lieu, sur les plans politique et économique, le conflit géorgien a porté un coup aux atouts de la Turquie dans la région. La Géorgie est, en effet, le pays du Caucase avec lequel elle a entretenu les meilleures relations, depuis la fin du monde bipolaire. Avec l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) et le gazoduc BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum), Tbilissi a pris une importance capitale pour le projet turc consistant à devenir la grande porte énergétique du Proche-Orient. Or, aujourd’hui, alors même que la Turquie ne peut pas ne pas défendre l’intégrité territoriale de son ami géorgien, elle doit, dans le même temps, ménager un voisin russe, chez qui elle exporte de façon croissante, de qui dépend une partie importante de son approvisionnement énergétique et qui est son principal interlocuteur dans la cadre du développement de l’organisation de coopération économique de la mer Noire (une instance, qui a récemment connu une montée en puissance, cf. notre édition du 13 août 2008). Cette mansuétude turque à l’égard de la Russie intervient, de surcroît, dans un contexte où les relations turco-occidentales traversent une période agitée. Alors même que des négociations d’adhésion sont ouvertes depuis 2005, la candidature de la Turquie à l’UE est contestée par certains Etats membres. Au cours des dernières années par ailleurs, la guerre en Irak et la question kurde ont dégradé les rapports entre Washington et Ankara.

En second lieu, sur le plan stratégique, le rôle de gardien des détroits (Dardanelles et Bosphore) que le Traité de Montreux confère à la Turquie, place celle-ci au cœur de la confrontation russo-occidentale sur la mer Noire. En effet, la Russie considère que la venue, dans cette mer, de navires de guerre américains et plus généralement de vaisseaux militaires de l’OTAN, est une menace, ou tout au moins qu’elle reflète la volonté des Occidentaux de manifester leur présence dans la région, à des fins dissuasives (cf . notre édition du 25 août 2008). Dès lors, la position de la Turquie est là-encore particulièrement complexe. De par le traité de Montreux (auquel elle est particulièrement attachée), elle se doit de faire respecter les règles de passage et de durée du séjour des navires de guerre qui entrent en mer Noire. De par son appartenance à l’OTAN, elle est suspectée de subir «d’amicales» pressions de ses alliés occidentaux tendant à lui faire assouplir la réglementation du traité en question. Récemment, le passage de deux flottilles, l’une composé de bateaux appartenant à plusieurs pays de l’OTAN (prévue au demeurant avant la récente guerre dans le Caucase), l’autre de navires américains (sensés effectuer une mission humanitaire au profit de la Géorgie), a provoqué une série de polémiques révélatrices. Bien qu’Ankara se soit attachée à faire respecter scrupuleusement par ses alliés les règles de passage du traité de Montreux (limitation du tonnage des navires de guerre pour les Etats non-riverains de la mer Noire passant les détroits en temps de paix), Moscou s’est enquis de la durée du séjour de ces navires (limitée à 21 jours par le traité), et demande maintenant aux Turcs de la faire respecter en annonçant que ces derniers seront responsables des conséquences que pourrait avoir son non-respect.

Très révélateur de cet embarras a été l’attitude de la diplomatie turque à l’égard de la récente reconnaissance par la Russie des indépendances de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Tandis que les puissances occidentales jugeaient la décision russe inacceptable, le ministère turc des affaires étrangères n’a pas commenté l’événement, en réaffirmant toutefois son fort attachement à l’intégrité territoriale géorgienne.

En réalité, l’affaire géorgienne montre bien la complexité du positionnement stratégique qui est celui de la Turquie. En temps de paix et de coopération, ce pays peut se targuer de sa position-carrefour à configuration stratégique multiple : candidat à l’UE, il est membre de l’OTAN, du Conseil de l’Europe, de la CEMN ; il a désormais de bonnes relations avec l’Iran et les pays arabes, et garde enfin les détroits de la mer Noire… Mais si la situation internationale dans la région se tend, ce positionnement devient des plus difficiles à gérer et menace de se retourner contre son détenteur. Au cours des prochaines semaines, la politique étrangère turque risque donc de devoir naviguer dans une passe, à bien des égards, aussi étroite et parfois dangereuse, que peut l’être le détroit du Bosphore…
JM

vendredi 29 août 2008

Le MHP propose une nouvelle révision constitutionnelle.


Le 26 août 2008, lors d’une conférence de presse, Devlet Bahçeli, le président du MHP, a proposé deux nouvelles séries d’amendements pour réformer à nouveau la Constitution turque de 1982. Les suggestions du leader du parti d’extrême droite concernent les articles 68 et 69, relatifs à la procédure de dissolution des partis politiques, et les articles 148 et 153, relatifs à la composition de la Cour constitutionnelle. Devlet Bahçeli a proposé notamment de diminuer les pouvoirs de la Cour constitutionnelle en matière d’interdiction de partis politiques. Il souhaite voir cette mesure extrême limitée à des cas exceptionnels, supposant le recours à la violence de la formation politique incriminée. Par ailleurs, le leader du MHP désire également modifier la composition de la Cour constitutionnelle.

Près d’un mois après le verdict rendu par la Cour constitutionnelle, qui n’a finalement pas dissous la formation gouvernementale (cf. notre édition 1er août 2008), le MHP, fort du soutien de ses 70 députés au Parlement, a laissé son leader, Devlet Bahçeli, en personne expliquer de telles réformes. Celui-ci s’est dit profondément choqué par la décision (cf. notre édition du 7 juin 2008) qui a annulé le projet de loi prétendant autoriser le port du voile dans les universités, adopté à l’assemblée le 10 février dernier, par 411 voix sur 550. Il faut dire que le MHP avait été, en fait, à l’origine de ce projet (cf. notre édition du 3 février 2008). «Cette décision est une entrave au pouvoir législatif du Parlement. La Cour a négligé la volonté du Parlement et est sortie du cadre autorisé par la Constitution. Nous sommes prêts à faire des propositions pour protéger les pouvoirs législatifs du Parlement», a-t-il déclaré, le 26 août, devant un parterre de journalistes réunis au siège du parti. «La Cour n’a toujours pas justifié l’annulation de la loi sur le voile», a-t-il ajouté, avant de faire part de son inquiétude de ne pas voir la Turquie «sur la route de la normalisation», ce qui maintient une situation «ouvertes aux tensions». Ce nouveau rebondissement ne saurait pourtant être analysé comme le début d’un rapprochement avec l’AKP, car le MHP demeure un parti d’opposition. «La Cour a statué sur le caractère anti-laïque des activités menées par l’AKP, mais elle n’a pas ordonné sa fermeture. Le fait qu’un tel parti soit encore au pouvoir constitue un risque politique», a d’ailleurs affirmé Devlet Bahçeli. Ses propositions prennent néanmoins la forme d’une attaque non dissimulée contre les pouvoirs de la Cour, qui aurait, selon lui, outrepassé ses fonctions et court-circuité le Parlement, lors de l’épisode du voile.

En ce qui concerne les articles 68 et 69, relatifs aux actes justifiant la fermeture d’un parti politique, le MHP propose de les limiter à l’hypothèse où un parti se livre à des menées relevant du «terrorisme» ou consistant en des «crimes violents». De plus, il souhaite introduire une personnalisation des sanctions de préférence au caractère uniforme que revêtent ces dernières actuellement. En ce sens, il propose de «responsabiliser» les députés, en prononçant des sanctions exemplaires contre ceux qui commettent des actes «anticonstitutionnels», plutôt que d’adopter une sanction générale de dissolution qui pénalise l’ensemble des membres du parti. Il demande également une limitation de l’immunité des parlementaires à leurs travaux législatifs, de façon à ce que ces derniers soient traités de la même façon que tout autre citoyen, s’ils commettent des actes répréhensibles.

En ce qui concerne les articles 148 et 153 qui régissent la composition de la Cour constitutionnelle, le MHP voudrait voir le nombre de juges augmenter de 17 à 20, les trois nouveaux étant alors désignés par le Parlement, ce qui changerait le système actuel de propositions validées par le président.

Bien que les propositions du MHP semblent prendre la forme d’une avancée démocratique, car renforçant les pouvoirs du Parlement, elles n’ont été accueillies qu’avec peu d’enthousiasme par le reste de la classe politique.

Le CHP, principal parti d’opposition, s’est très rapidement démarqué de l’initiative prise par son rival au sein de l’opposition. «Il est hors de question pour nous d’approcher positivement une proposition tendant à un amendement constitutionnel en vue du changement de la nature du système et du régime laïque du pays, et nous ne participerons à aucun travaux à ce sujet», a précisé le vice-président du groupe parlementaire du CHP, Hakkı Suha Okay. «Nous ne pouvons accepter aucune démarche visant à transformer les valeurs de base de la République et ni accepter des activités contraires à la clause de la Constitution qui stipule que ces valeurs de base ne peuvent pas être modifiées et qu’aucune proposition ne peut être faite en ce sens», a-t-il ajouté. En répondant ainsi, le CHP marque, une nouvelle fois, son attachement à la laïcité, telle qu’elle est traditionnellement conçue en Turquie, en tant principe fondateur de la République. Il se désolidarise complètement de la position du MHP critiquant la position adoptée récemment par la Cour, notamment dans l’affaire du voile à l’université. Selon le parti kémaliste, le fait que, dans cette affaire, la Cour ait accepté d’examiner le recours sur le fond et pas simplement sur la forme, en faisant fi du vote parlementaire qui avait levé l’interdiction du voile, n’est pas contraire aux compétences constitutionnelles de la haute juridiction. Le positionnement du CHP à cet égard est logique puisque le parti laïque est justement l’auteur du recours déposé devant la Cour contre le projet de loi visant à lever l’interdiction du port du voile dans les universités ; un projet qui, pour nombre d’observateurs, aurait lui-même provoqué le lancement de la procédure visant à faire interdire l’AKP, par le procureur général de la Cour de Cassation. Pour sa part, Zeki Sezer, le leader du DSP, le parti de la gauche démocratique (proche du CHP et également dans l’opposition), s’est montré très réservé sur les propositions de Devlet Bahçeli, estimant que de telles modifications ne pouvaient que contribuer à l’apparition de nouvelles tensions politiques.

Si le président (AKP) du Parlement Köksal Toptan a salué l’initiative du MHP et s’est déclaré prêt à soutenir des «efforts de réconciliation, incluant des modifications constitutionnelles», officiellement l’AKP a abordé avec beaucoup de scepticisme les propositions du MHP. Bekir Bozdağ, président du groupe parlementaire AKP, a notamment accusé le parti de Devlet Bahçeli d’avoir simplement enveloppé, dans un nouvel emballage, les idées de son parti. «Le MHP ne propose rien de nouveau. Ils ont juste rassemblé nos précédentes propositions et celles qu’ils avaient faites auparavant, et ils nous les présentent maintenant comme s’il agissait de nouveautés», a-t-il déclaré. Bekir Bozdağ s’est montré dubitatif sur l’éventuel aboutissement d’une telle proposition : «...la Cour peut annuler n’importe quel amendement constitutionnel. Il est impossible de préparer un amendement sur la composition de la Cour. Chaque pas que nous ferons dans cette direction débouchera sur une autre décision de la Cour similaire à celle concernant les articles 10 et 42», a-t-il précisé, faisant référence au projet de levée de l’interdiction du port du voile dans les universités, déclaré anticonstitutionnel et annulé par la Cour le 5 juin dernier. Ces propos confirment donc que la Cour constitutionnelle est désormais perçue, par le parti au pouvoir, comme l’obstacle ultime à une réforme constitutionnelle pourtant nécessaire et attendue (cf. notre édition du 28 août 2008).

Les propositions de Devlet Bahçeli suscitent donc des avis qui vont du scepticisme à l’opposition franche. Pour comprendre cet accueil glacial, il faut se souvenir aussi du flou politique que le parti d’extrême-droite entretient ces derniers temps. S’imposer comme une formation pragmatique contribuant au fonctionnement du parlementarisme, en prenant de telles initiatives de réforme, amène effectivement cette formation d’extrême droite à faire le grand écart entre ses convictions idéologiques et une modération consensuelle qui est rapidement suspecte. Dès lors, ce prétendu désir de changement apparaît davantage comme une manœuvre politique destinée à mettre l’AKP dans l’embarras, au moment même où celui-ci vient de sortir d’une procédure dangereuse, qui aurait pu causer sa perte. Devlet Bahçeli entend, en effet, par une telle stratégie rappeler au gouvernement qu’il doit tenir les promesses de réforme qu’il a faites, lors de la campagne pour les élections législatives qui ont vu son triomphe, en juillet 2007. En essayant une fois de plus de chasser sur les terres de l’AKP, le MHP espère susciter l’attention des électeurs, tout en mettant la pression sur l’AKP, quitte à devoir une nouvelle fois affronter les foudres de la Cour…
Bastien Alex

jeudi 28 août 2008

L'épouse du vice-président de la Cour constitutionnelle a été convoquée par le procureur en charge de l’affaire «Ergenekon».


Le 26 août 2008, dans le cadre de l’affaire «Ergenekon» dont il a la charge, le procureur, Zekeriya Öz, a requis d’urgence le témoignage de Ferda Paksüt, l’épouse du vice-président de la Cour constitutionnelle, Osman A. Paksüt. La nouvelle a surpris et risque de confirmer dans leur conviction ceux qui mettent en rapport le tour pris par la conduite de l’enquête « Ergenekon » et la procédure de dissolution engagée contre l’AKP devant la Cour constitutionnelle (qui n’a finalement pas abouti, cf. notre édition du 1er août 2008).

On sait, en effet, que le procureur Öz veut interroger Ferda Paksüt sur des conversations téléphoniques qu’elle a eues avec Turhan Çömez, un ex-député de l’AKP avec lequel elle aurait évoqué les conséquences d’une dissolution du parti majoritaire. La femme du vice-président de la Cour constitutionnelle aurait, en particulier, envisagé avec son interlocuteur les clivages traversant cette formation et la capacité de celle-ci à se refonder après son éventuelle interdiction.
La convocation du procureur a immédiatement relancé les commentaires sur les liens entre l’affaire «Ergenekon» et le combat sans merci que se livrent, depuis l’an dernier, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan et le camp laïque. Nombre d’observateurs estiment, en effet, que cette affaire (qui a abouti à l’arrestation de plusieurs dizaines d’individus, liés à des milieux nationalistes et laïcistes, accusés de former une organisation secrète, bras armé de « l’Etat profond ») est instrumentalisée par le gouvernement de l’AKP pour réduire le camp laïque au silence. En effet, si les arrestations réalisées, au début de l’enquête, ont visé des personnes indubitablement liées à des activités clandestines illicites (cf. notre édition du 25 janvier 2008), d’autres qui ont frappé des journalistes ou des leaders d’associations laïques, après le lancement de la procédure contre l’AKP, auraient été conçues comme une riposte destinée à faire reculer l’opposition laïque (cf. notre édition du 23 mars 2008).

C’est en ce sens que l’épouse du vice-président de la Cour constitutionnelle a d’ailleurs commenté la convocation dont elle est l’objet. Déclarant qu’elle n’avait aucun lien avec «Ergenekon», Ferda Paksüt a reconnu qu’elle connaissait personnellement Turhan Çömez et que ses conversations avec lui se situaient dans le cadre d’une discussion informelle. Dès lors, pour elle, la convocation, dont elle est l’objet, viserait surtout à faire pression sur son époux pour le pousser à démissionner de la Cour constitutionnelle. Il est vrai que Osman Paksüt apparaît comme l’un des ténors laïques de la haute juridiction ; c’est notamment lui qui, au début du mois d’avril 2008, avait annoncé aux médias que celle-ci acceptait d’examiner le recours tendant à l’interdiction de l’AKP (cf. notre édition du 2 avril 2008) .

En réalité, la Cour constitutionnelle se retrouve à nouveau aujourd’hui dans une position délicate. Certes, sa décision de ne pas dissoudre l’AKP a allégé une partie de la pression politique qui pesait sur elle, mais, depuis, les milieux gouvernementaux, qui ont relancé leur projet de Constitution civile, la pointent du doigt en rappelant que la décision, qu’elle a prise au début du mois de juin dernier pour annuler la levée de l’interdiction du foulard dans les universités, bloque en fait tout espoir de changement politique dans le pays. Le gouvernement estime que la Cour, à cette occasion, a excédé ses pouvoirs, en appréciant la réforme constitutionnelle, qui levait l’interdiction du foulard, sur le fond, et non simplement sur la forme (ce qu’elle aurait du faire aux termes de la Constitution). Dès lors, toute nouvelle réforme constitutionnelle risquerait la même annulation et la Cour est accusée de vouloir empêcher le Parlement de procéder au changement de fond qui serait nécessaire et attendu par le pays. Ainsi, la Haute juridiction apparaît comme le principal verrou politique encore aux mains de «l’establishment».

Eu égard à la situation qui est celle de la Cour constitutionnelle, dans le contexte politique actuel, il n’est donc pas étonnant que la convocation de l’épouse de son vice-président, dans le cadre de l’affaire «Ergenekon», apparaisse comme plus qu’une simple péripétie judiciaire. S’il est vrai que, par le passé, Ferda Paksüt s’est souvent distinguée par des prises de positions politiques téméraires, il est plus difficilement concevable qu’elle soit allée jusqu’à s’associer à un réseau terroriste. Une offensive a-t-elle pour autant commencé pour déstabiliser la Cour constitutionnelle et changer sa composition ? L’avenir le dira.
JM

lundi 25 août 2008

La guerre en Géorgie repose la question du statut des détroits.


L’envoi en mer Noire de trois navires américains, dans le cadre d’une mission humanitaire à destination de la Géorgie, relance actuellement la fameuse question du statut des détroits turcs (Bosphore et Dardanelles), dans un contexte où Washington entend manifester sa présence dans la région. En effet, cet envoi avait été précédé par une tentative américaine de faire passer, par les détroits en question, deux navires militaires hôpitaux, dont le tonnage total excédait 70 000 tonnes, alors même que, selon les termes du traité de Montreux, un État non riverain ne peut maintenir, sur la mer Noire, qu’une flotte de 45 000 tonnes au maximum. Bien que le gouvernement turc ait demandé à Washington le respect de cette limitation et l’ait obtenu, puisque les trois nouveaux navires envoyés respectent le tonnage imposé, cette affaire a ravivé les débats sur les conditions de passage dans les détroits et l’hypothèse d’une modification du traité qui les régit depuis 1936.

Le Bosphore et les Dardanelles contrôlent une voie maritime essentielle, qui relie la Méditerranée à la mer Noire (via la mer de Marmara). Ils ont été au cœur de la «Question d’Orient» jusqu’au début du XXe siècle, puis des relations difficiles de la Turquie et de l’URSS, pendant la guerre froide. Dès le XIXe siècle, les puissances occidentales essayent de contrôler ces détroits par une présence permanente et, au début de la Première guerre mondiale, elles tentent d’enlever en vain les Dardanelles aux troupes ottomanes commandées par Mustafa Kemal, dont la résistance est plus que jamais exaltée, en Turquie, à l’heure actuelle. À l’issue de la défaite ottomane, le traité de Sèvres internationalise ces détroits, mais après la guerre d’Indépendance, le traité de Lausanne les rend à la Turquie, en les démilitarisant sous le contrôle d’une commission internationale. Si ces détroits appartiennent au domaine maritime international, la navigation y est réglée par le traité de Montreux du 20 juillet 1936. Ce dernier garantit, en temps de paix, la liberté de navigation. Le passage des navires de guerre est néanmoins soumis à des conditions et à des limitations de tonnage (cf. ci-dessus). Écartant, il y a quelques jours, l’hypothèse d’une quelconque remise en cause du traité de Montreux, en dépit des commentaires suscités par les événements de Géorgie et par le problème du passage des navires américains, le président turc, Abdullah Gül, a déclaré : «Ce traité a concouru depuis plus de 70 ans à la paix et à la stabilité, il doit donc rester en l’état.»

Depuis la conclusion de cette convention, ce n’est pourtant pas la première fois que la question des détroits turcs est posée. À l’issue de la Seconde guerre mondiale en effet, l’URSS avait demandé une révision du traité de Montreux, souhaitant même pouvoir disposer d’une base aéronavale, à Istanbul. Cette prétention soviétique fut l’une des causes, qui précipita le ralliement d’Ankara au bloc occidental et son adhésion plus tard à l’OTAN. Depuis la fin du monde bipolaire, le développement du commerce international et l’ouverture de nouveaux couloirs pétroliers ont conduit à poser la question de la sécurité du trafic maritime empruntant les deux détroits, en particulier de celui du Bosphore qui traverse une conurbation de plus de 20 millions d’habitants. Un cinquième des navires qui passent par les détroits turcs transporte, en effet, des matières dangereuses et, en 1994, une catastrophe n’a été évitée que de justesse, après la collision de deux pétroliers au cœur d’Istanbul. Ce paramètre a été l’un des arguments qui a contribué à exclure, il y a quelques années, l’option de la voie russe pour l’évacuation du pétrole et du gaz de la Caspienne. Acheminées jusqu’à des ports russes de la mer Noire, ces derniers auraient emprunté par la suite les détroits turcs pour accéder à la Méditerranée. Paradoxalement à cette époque, ce sont les Turcs qui se retrouvent en position de requérir un amendement du traité de Montreux…

Pourtant, tout en souhaitant un renforcement des exigences pour les navires présentant des risques environnementaux, le gouvernement turc se garde bien alors de demander une révision formelle du traité de Montreux. Compte tenu des développements historiques, évoqués précédemment, on comprend pourquoi. Prolongement du traité de Lausanne, cette convention, qui a finalement évité une mainmise étrangère sur les détroits, ce qui a souvent été la règle ailleurs (Gibraltar, Suez, Aden, Panama…), est en Turquie, considérée comme un élément lié à l’indépendance de l’État nation moderne, à bien des égards, comparable (pour «l’establishment polico-militaire» en particulier) aux principes fondamentaux de la république. Ce n’est pas par hasard que l’on a vu, ces derniers jours, des ténors du CHP s’inquiéter du respect du traité de Montreux et demander sa plus stricte application, en soupçonnant le gouvernement de l’AKP de vouloir l’assouplir sous les pressions de Washington (ce qui ne semble pas avoir été le cas jusqu’à présent).

Il reste qu’avec la guerre en Géorgie, la perspective d’un retour d’une partie des données de la guerre froide place la Turquie dans une situation délicate vis-à-vis de la Russie, un pays où elle exporte massivement, dont elle dépend pour une part importante de son approvisionnement énergétique (gazier, notamment) et qui voit d’un mauvais œil la prétention des Etats-Unis d’accroître leur présence en mer Noire. Le débat n’est pas nouveau. En juin 2007, lors du 15e sommet de l’organisation de Coopération Economique de la Mer Noire (CEMN), à Istanbul, la Turquie et la Russie avaient paru converger pour contenir la volonté des Américains d’étendre leur influence en mer Noire. Les Turcs avaient estimé, à cette époque, que le projet américain d’une flotte sous commandement de l’OTAN, en mer Noire, ne répondait à aucun besoin réel. Cette inquiétude convergente de Moscou et d’Ankara, quant à la présence américaine en mer Noire, avait aussi vu la constitution, pendant le sommet de la CEMN, d’un front commun turco-russe, pour marginaliser l’initiative roumaine (soutenue par les Occidentaux) de Forum de la mer Noire (cf. notre édition du 13 août 2007). Dans un contexte où la candidature turque à l’UE connaissait de sérieux déboires et où les relations turco-américaines paraissaient particulièrement détériorées par la question kurde, ces événements ont amené nombre de commentateurs à évoquer alors la constitution d’un axe turco-russe, au sein du nouvel ordre international.

À l’époque de ce sommet d’Istanbul, le conflit d’Ossétie du Sud paraissait fossilisé pour longtemps, à l’instar d’un certain nombre d’autres dans la région. La violente réaction russe à la décision géorgienne de reprendre par la force le contrôle de sa province dissidente, change la donne pour les Turcs. Non seulement cet événement a rappelé à ces derniers la fragilité politique de la région dans laquelle ils vivent, mais il tend maintenant à remettre en cause l’atout stratégique que la Turquie a tiré, ces dernières années, de sa position géographique au débouché des nouveaux couloirs énergétiques venant de la Caspienne. Ankara essaye donc de sauver ce qui peut encore l’être en activant les relations et la coopération entre les pays de la zone qui ont des intérêts convergents. Ainsi la venue à Istanbul, du président roumain, Traian Basescu, a été pour la Turquie, non seulement l’occasion de partager une communauté de vue sur le règlement du conflit en Géorgie (application du cessez-le-feu, respect de l’intégrité du territoire géorgien) mais aussi le début d’une offensive diplomatique visant à faire savoir que le couloir pétrolier et gazier caucasienne restait viable.

Toutefois, en mer Noire, la Turquie est placée plus que jamais en position de gardienne des détroits. Elle risque donc d’avoir fort à faire pour maintenir sa crédibilité de médiateur et d’acteur majeur de la coopération régionale. Certes, la réglementation du traité de Montreux constitue encore actuellement un atout appréciable qui lui permet de se poser en arbitre, mais elle ne fait pas pour autant de ce pays qui reste membre de l’OTAN, un acteur neutre, dans un contexte où de surcroît Ankara, quelque soit son désir de s’extraire de la rivalité qui oppose Moscou à Washington, ne peut pas voir, sans une certaine inquiétude, la réaffirmation de la présence militaire russe à ses frontières.
JM