mercredi 10 septembre 2008

Lors du sommet quadripartite de Damas, la présidence française de l’UE salue le travail de la Turquie en faveur du rapprochement syro-israélien.


Saisissant l’occasion de la présence de Nicolas Sarkozy à Damas, la Syrie a provoqué, le 4 septembre dernier, la tenue d’un sommet quadripartite rassemblant, en outre, le Qatar, qui a parrainé, en mai dernier, l’accord de Doha mettant un terme à la dernière crise libanaise, et la Turquie, qui supervise les négociations indirectes, entre la Syrie et Israël.

Pour la Syrie, qui a encore pris le parti de la Russie dans le conflit géorgien, comme au bon vieux temps de la guerre froide, cet événement revêt avant tout une dimension symbolique de première importance. Après la participation de Bachar El Assad, au sommet inaugural de l’Union pour la Méditerranée et sa participation dans la foulée aux festivités du 14 juillet dernier, à Paris, l’organisation de ce sommet quadripartite «pour la stabilité et le dialogue» a montré que Damas entend rompre définitivement un isolement international dans lequel elle a été placée, suite à l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais, Rafic Hariri, et du fait des liens privilégiés qu’elle entretient avec l’Iran et le Hezbollah libanais. La Syrie n’entend pas remettre en cause ces liens, mais les nouveaux rapports qu’elle a noués avec la Turquie et plus généralement son aspiration à l’ouverture, dont ce sommet témoigne, lui permet en tout état de cause d’équilibrer une relation vieille de 30 ans avec Téhéran qui a déséquilibré sa diplomatie.

Paradoxalement, cette nouvelle posture syrienne a rejoint la nouvelle stratégie française au Proche-Orient que le sommet de Damas consacre à bien des égards. Prenant le contrepied de la présidence précédente, qui avait tourné le dos à la Syrie depuis 5 ans et à plus forte raison, après l’assassinat de Rafik Hariri (un ami personnel de Jacques Chirac), Paris pense que la résolution de la crise du Proche-Orient passe actuellement par Damas. Ce pari audacieux se base sur la conviction qu’une stabilisation des relations syro-libanaises et l’ouverture de négociations entre la Syrie et Israël pourraient avoir des effets particulièrement positifs pour l’ensemble de la région. Cette analyse ne repose pas que sur des vœux pieux. En premier lieu, l’amélioration des relations syro-libanaises s’est concrétisée par la visite, en août dernier à Damas, du président libanais Michel Slimane. Cette visite permet d’espérer qu’avant la fin de l’année les deux pays pourront enfin nouer des relations diplomatiques officielles, ce qui constituerait un événement historique, Damas n’ayant, on le sait, jamais vraiment accepté l’existence du Liban, depuis la fin du mandat français. En second lieu, par l’intermédiaire d’Ankara, depuis 2004, Israéliens et Syriens ont secrètement renoué des contacts interrompus en 2000, après l’échec d’un processus de négociations se déroulant sous l’égide de Bill Clinton, et tenu quatre rencontres officieuses depuis avril 2008, en Turquie. La dernière de ces rencontres devrait avoir lieu dans la deuxième quinzaine de septembre, à Istanbul, et ouvrir sur des négociations directes entre les deux Etats. En dernier lieu, la Syrie pourrait user de son influence sur le Hamas et ainsi favoriser peut-être un déblocage du conflit israélo-palestinien. Toutefois, dans l’importance qu’elle accorde à la Syrie, il est sûr que la France n’a pas en tête que la stabilisation, voire la résolution de l’interminable conflit du Proche-Orient. Elle entend aussi et surtout éloigner Damas de Téhéran et accroître l’isolement de l’Iran dans le contexte actuel de la crise nucléaire. Il est sûr que cette ambitieuse stratégie française dépend aussi de l’attitude américaine et du prochain résident de la Maison Blanche. Mais, force est de constater que Paris se tient prêt à jouer un rôle de premier plan aux côtés de Washington, si la prochaine administration américaine décide de reprendre ces dossiers avec une réelle intention d’aboutir à des résultats.

La présence du Qatar, qui préside actuellement le Conseil de coopération du Golfe (Arabie Saoudite, Koweït, Emirats arabes unis, Qatar, Bahreïn, Oman), à ce sommet tripartite peut surprendre ; elle s’explique en réalité par le souci des pays arabes modérés d’améliorer le statut de la Syrie au sein même du monde arabe et rejoint en fait la préoccupation française de perturber l’axe Damas-Téhéran. La Syrie reste marginalisée au sein du monde arabe, ce qu’a bien montré encore l’absence de nombreux chefs d’Etats, au sommet de la Ligue arabe, organisé à Damas en mars dernier. Il faut dire que le régime de Damas est suspect pour ses voisins arabes. Pays à majorité sunnite mais dirigé par sa minorité alaouite, la Syrie a été jusqu’au bout l’alliée des Soviétiques alors même que nombre d’Etats arabes avaient basculé en faveur de Washington, y compris l’Egypte avec laquelle Damas a d’ailleurs une relation difficile, depuis la période nassérienne. De surcroît, la Syrie a actuellement des relations privilégiées avec les Iraniens chiites dont la montée en puissance dans la région n’inquiète pas que les Occidentaux et elle est détestée par une partie des Libanais, notamment par la communauté sunnite libanaise dont elle est suspectée d’avoir assassiné l’ex-leader, Rafik Hariri. Au sein du monde arabe, le Qatar et les monarchie du Golfe ont compris que l’isolement de Damas était néanmoins largement contreproductif et dangereux. Mise en quarantaine par la communauté internationale, suspect aux yeux du monde arabe, ce pays qui n’a jamais retrouvé la place qui doit être la sienne au Proche-Orient, depuis la fin du monde bipolaire, reste, en effet, résolument tourné vers l’Iran, l’autre grand pariât de la région. Pour rompre le cercle vicieux de cet isolement, il faut donc offrir à Damas une alternative. C’est ce à quoi s’est employé le Qatar en travaillant notamment à convaincre la France de renouer avec la Syrie. Ainsi, l’on peut penser que le Qatar représentait aussi, à Damas, le monde arabe sunnite modéré, très inquiet de la montée en puissance de l’Iran. De façon significative, à Djeddah, deux jours avant le sommet quadripartite, les six monarchies arabes du Golfe ont signé un accord destiné à renforcer leur coopération avec la Turquie dans les domaines politique, militaire et économique, après avoir condamné le même jour une initiative de l’Iran renforçant sa présence administrative sur Abou Moussa, un île du Détroit d’Ormuz qui est l’objet d’un contentieux entre Téhéran et les pays du Golfe, depuis le début des années 70.

Isolée, la Turquie l’a longtemps été, pour sa part, et l’on peut penser qu’elle comprend bien ce que l’ouverture sur le monde peut apporter à son voisin syrien. Pour l’heure la relance des relations bilatérales avec la Syrie a déjà largement été profitable à Ankara qui a privé ainsi le PKK d’un pays qui a longtemps été son premier soutien. Damas, avec laquelle les relations d’Ankara se sont progressivement réchauffées, au cours de la dernière décennie, a expulsé, Abdullah Öcalan, le leader rebelle kurde dès 1999 (ce qui a permis par la suite son arrestation par les Turcs). On a pu mesurer le chemin parcouru, lorsque la Turquie a commencé à s’attaquer aux bases arrière du mouvement kurde dans le nord de l’Irak, l’an dernier, en voyant Bachar El Assad en personne juger cette action légitime et considérer que les Turcs avaient « le droit de se défendre ». Mais c’est surtout depuis qu’elle a favorisé le rapprochement syro-israélien que la Turquie s’est mise à jouer un rôle de premier plan, tant pour l’Occident que pour le monde arabe, accréditant en fait la pertinence du rôle de grand médiateur régional qu’Ankara revendique désormais. Coupée du monde arabe au début de la guerre froide avant d’entreprendre un laborieux rapprochement dans les décennies qui suivront, la Turquie, s’est progressivement défaite au cours des dernières années de sa réputation de cheval de Troie des Etats Unis et d’Israël dans la région et, depuis l’arrivée d’Abdullah Gül à la présidence, elle mène, sur tous les fronts, une série d’offensives diplomatiques remarquées. Force est de constater que cette stratégie commence à porter ses fruits. En quelques jours, cet activisme diplomatique a valu à Ankara plusieurs «satisfecit» appuyés venant tant du monde arabe modéré que de l’UE. À Djeddah, le 2 septembre 2008, après la signature de l’accord entre Ankara et les monarchies du Golfe que nous évoquions précédemment, le chef de la diplomatie qatari, Cheikh Hamad, a souligné le rôle bénéfique de la Turquie dans la région en dépit des relations que celle-ci entretient avec Israël, en estimant même que «ces relations peuvent aider à établir la paix au Proche-Orient» et que les récentes «manœuvres militaires turco-israéliennes n’étaient pas dirigées contre les pays arabes». À Damas, le 4 septembre dernier, Nicolas Sarkozy, par ailleurs adversaire résolu de l’adhésion de la Turquie à la UE, a, pour sa part, déclaré : «Je veux dire, comme je l’ai indiqué au président syrien Bachar el Assad, combien la France soutient l’effort de la diplomatie turque dans les négociations indirectes entre Israël et la Syrie.» Et le président français, qui exerce actuellement la présidence de l’UE, a même ajouté : «Les Turcs ont fait un travail remarquable et c’est toute l’Europe qui est reconnaissante envers la Turquie de cette action qu’ils ont engagée.» Le même jour, la même présidence française, par la voix du porte-parole du Ministère français des affaires étrangères, a salué l’annonce du déplacement du président Abdullah Gül en Arménie, en le qualifiant «d’historique» et «saisi cette occasion pour marquer son grand intérêt pour l’initiative turque de plateforme de stabilité et de coopération pour le Caucase». Après cette proposition turque pour le Caucase, l’accord de Djeddah, le sommet quadripartite de Damas, le déplacement d’Abdullah Gül à Erevan et son retentissement sont arrivés ainsi à point nommé pour amplifier les effets de ce qu’on peut appeler désormais la nouvelle politique étrangère turque. Le commissaire européen Olli Rehn a, en outre, estimé, le 6 septembre 2008, que les efforts de la Turquie pour enrayer les conflits autour d’elle, devrait « réduire » les réticences des pays qui ne sont pas favorables à son adhésion à l’UE.

À son retour de Damas, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan a souligné la portée de ces multiples développements et estimé que la Turquie était un pays dont le rayonnement diplomatique est reconnu et apprécié, au Moyen-Orient. «Les pays de la région nous croient désormais. Nous avons commencé à agir depuis un certain temps et beaucoup d’entre eux pensent que nous pouvons jouer un grand rôle au Moyen-Orient», a-t-il déclaré, après avoir fait la synthèse des travaux du sommet tripartite et rappelé les louanges dont son pays avait été l’objet, à cette occasion. Le déroulement de l’ultime rencontre indirecte entre la Syrie et Israël qui, selon le premier ministre turc, doit se tenir, les 18 et 19 septembre 2008, à Istanbul, devrait consacrer le succès de la stratégie d’Ankara. Cette réunion reste néanmoins soumise à certains aléas découlant des remous de la politique intérieure israélienne, puisqu’initialement prévue pour le 7 septembre, elle a été finalement reportée, en raison de la démission de Yoram Turbowitz, l’un des négociateurs israéliens. Mais l’incertitude vient surtout du devenir du premier ministre israélien, Ehoud Olmert qui, impliqué dans des scandales, a annoncé qu’il démissionnerait, le 17 septembre prochain, à l’issue d’une élection qui doit se tenir au sein de son propre parti (Kadima), pour lui trouver un successeur. «Nous attendons ce vote pour définir l’avenir du processus», a déclaré le président syrien, lors du sommet quadripartite.

Il est vrai qu’en la matière la situation politique israélienne fait malgré tout peser une incertitude sur l’issue des pourparlers indirects engagés. Au delà même de la conjoncture actuelle et du problème de la succession d’Ehoud Olmert, le système politique israélien, où l’armée occupe une place centrale et où la proportionnelle intégrale survalorise de petits partis nationalistes, gênent les décideurs politiques, lorsqu’ils doivent prendre les décisions politiques difficiles que nécessite l’éventualité d’une paix avec les voisins arabes. L’équation est, à cet égard, beaucoup plus simple dans un régime autoritaire comme la Syrie, même si, ici aussi, préparer l’opinion publique à l’éventualité d’une paix avec l’adversaire ne sera pas une mince affaire.
JM

mardi 9 septembre 2008

L’Armée, plus que jamais tournée vers les affaires intérieures…


Crise dans le Caucase, différend douanier avec la Russie, déplacement d’Abdullah Gül en Arménie, sommet quadripartite de Damas… l’armée turque s’exprime peu sur la politique internationale actuellement. Elle se montrait plus prolixe il n’y a pas si longtemps. Certes, le général Büyükanıt, le prédécesseur d’İlker Başbuğ, au commandement suprême de l’armée, est intervenu récemment sur la question du passage dans les détroits, mais surtout pour dire que le Traité de Montreux avait été respecté à la lettre et qu’il n’y avait pas lieu de polémiquer sur la question. Est-ce à dire que «la grande bavarde» a perdu sa voix pour devenir enfin «une grande muette» ? Pour se convaincre du contraire, il suffit de se souvenir que son nouveau chef d’état major, İlker Başbuğ, et le nouveau chef de ses forces terrestres, Isık Koşaner, ont prononcé, lors de leur intronisation, à la fin du mois d’août, des discours revendiquant le droit de l’armée à continuer à exercer une influence sur la vie politique turque (cf. note édition du 3 septembre 2008). Mais actuellement, ce souci paraît plus concerner les questions de politique intérieure que les derniers développements, pourtant particulièrement importants, de la politique étrangère turque. Ainsi la première semaine de l’ère Başbuğ, aura été marquée par deux interventions symboliques de l’armée dans les affaires intérieures turques : le déplacement du nouveau chef d’état major dans le sud-est et la visite rendue par le lieutenant général, Galip Mendi, à deux généraux à la retraite incarcérés dans le cadre de l’affaire «Ergenekon».

En premier lieu le général Başbuğ, a visité le sud-est de la Turquie, les 4 et 5 septembre derniers, se rendant notamment à Malatya, Diyarbakir et Van. Le général a non seulement rencontré les autorités politiques de la région, mais aussi des responsables économiques et associatifs, en se payant même le luxe, à Van, d’un bain de foule en pays kurde. Estimant notamment que Diyarbakir n’était pas à la place qu’elle méritait, accusant le PKK d’être la cause du sous-développement de cette partie du sud-est, İlker Başbuğ a expliqué que la lutte engagée contre «le terrorisme» n’était pas qu’un problème militaire, mais qu’elle devait s’accompagner d’un effort résolu pour améliorer la situation économique de la région, élever le niveau de vie de ses habitants et ouvrir des perspectives à sa jeunesse. Cette démarche rejoint une approche globale de la question kurde déjà développée précédemment par l’armée. On se souvient notamment que le général Büyükanıt avait insisté, au cours de son mandat à la tête des forces armées, sur la dimension économique et sociale de la question kurde, soulignant même la nécessité pour Diyarbakir d’avoir un grand club de football. À bien des égards, cette analyse rejoint celle des autorités civiles pour qui la question kurde a toujours été un problème de développement, avant d’être un problème politique. Le gouvernement de l’AKP ne déroge pas à la règle puisqu’il a annoncé récemment un projet d’investissements massifs dans la région. Il n’a d’ailleurs pas réagi défavorablement au déplacement du nouveau chef d’état major dans le sud-est.

La visite du général Başbuğ survient cependant dans un contexte particulier. Depuis près d’un an, l’armée turque est intervenue dans le sud-est, menant en outre de nombreuses actions dans le nord de l’Irak contre les bases arrière du PKK, sous l’autorité justement du général Başbuğ, alors commandant en chef de l’armée de terre. Au moment où cet engagement s’atténue et où le général Başbuğ vient d’être appelé à d’autres fonctions, cette visite avait, à bien des égards, valeur de bilan. Il reste qu’à l’heure où le contexte international devient de plus en plus prégnant dans cette région, il n’est pas certain que cette approche économiste et ce genre d’offensives de charme suffisent à éluder la dimension politique du problème kurde qui reste l’une de ses données incontournables.

En second lieu, alors qu’il s’apprêtait à visiter le sud-est, le général Başbuğ a, par ailleurs, accompli un autre geste symbolique, en envoyant le commandant de la garnison de Kocaeli, le lieutenant général Galip Mendi, rendre visite à deux des militaires à la retraite, arrêtés dans le cadre de l’affaire «Ergenekon» et incarcérés à la prison de Kandıra : les généraux Şener Eruygur et le Hurşit Tolon. Ces deux anciens militaires de haut rang avaient été arrêtés, en juin dernier, alors même que la crise ouverte par la procédure visant à faire interdire l’AKP battait son plein. Ce nouveau «coup de filet» de l’enquête «Ergenekon» avait également touché un journaliste de «Cumhuriyet» et le président de la Chambre de commerce d’Ankara. Le général Eruygur étant par ailleurs le leader de l’association de la pensée kémaliste, qui fut à l’origine des grandes manifestations laïques de l’année dernière, de nombreux commentateurs avaient alors estimé que les arrestations menées dans le cadre de l’enquête «Ergenekon» prenaient l’aspect d’une riposte du gouvernement à la procédure menaçant l’AKP dans son existence (cf. nos éditions du 2 et 9 juillet 2008). Eu égard à ces développements, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, a préféré commenter la visite rendue aux généraux Eruygur et Tolon, avec prudence, en disant qu’il s’agissait sûrement d’une démarche ayant un objet humanitaire. Les forces armées ont pourtant été plus explicites, en publiant sur leur site Internet, un communiqué précisant que cette visite était très officiellement effectuée en leur nom. On sait la valeur symbolique qu’a pu prendre depuis le 27 avril 2007, ce genre de e-communiqué… Il n’est donc pas étonnant que la nouvelle ait rapidement fait la une de la presse quotidienne, qui a analysé l’événement comme une tentative des militaires de faire pression sur les autorités civiles. Pour certains commentateurs avertis, la visite à la prison de Kandıra doit être comprise comme un message des forces armées au gouvernement, signifiant à ce dernier qu’à la différence de son prédécesseur, le nouveau chef d’état major a décidé de suivre de très près les développements de l’affaire «Ergenekon» et d’être, le cas échéant, beaucoup plus interventionniste. Le général Başbuğ avait d’ailleurs mis en cause, la veille, la réalité même des fondements de cette affaire.

Quoiqu’il en soit, les deux événements, qui ont marqué la première semaine de la prise de fonctions d’İlker Başbuğ, confirment l’impression laissée par son discours d’intronisation, le 28 août dernier. Alors que la Turquie prend une dimension nouvelle dans un contexte régional en pleine mutation, l’armée reste plus que jamais tournée vers les affaires intérieures du pays.
JM

samedi 6 septembre 2008

Un nouveau sondage d’opinion indique que l’influence de l’AKP est plus forte que jamais.


Un sondage publié, le 4 septembre 2008, dévoile les dernières évolutions de l’opinion publique en Turquie, et met en évidence deux tendances très nettes. À l’issue de son récent procès devant la Cour constitutionnelle, l’AKP se renforce, tandis les partis de l’opposition parlementaire, s’effondrent.

L’Institut de sondages «MetroPoll», basé à Ankara, a réalisé cette enquête, les 30 et 31 août derniers, auprès de 1251 personnes, dans différentes villes de Turquie. Le résultat est sans appel. À la question : «Pour qui voteriez-vous si les élections législatives avaient lieu aujourd’hui ?», 50,9% des sondés ont répondu qu’ils donneraient leur voix à l’AKP. Le parti au pouvoir n’a apparemment pas souffert des récents épisodes contentieux, qui l’ont mis aux prises avec la Cour constitutionnelle, tels l’annulation de la loi autorisant le port du voile dans les universités ou encore la procédure d’interdiction engagée contre lui (qui n’a finalement pas abouti). Comment expliquer un tel résultat alors même que certains annonçaient, certes de façon un peu téméraire, que ces démêlés judiciaires pouvaient nuire au parti majoritaire ?

«Si la tendance actuelle se poursuit, l’AKP pourrait atteindre 60%, lors des élections municipales, en 2009. Après l’expérience d’il y a 10 ans, les gens savent que les crises politiques provoquent une instabilité économique et qu’elles ont un impact direct sur leur vie quotidienne», a confié au «Turkish Daily News» (un des quotidien anglophone turc) le professeur Özer Sencar, un chercheur de l’institut Metropoll. «Les gens étaient inquiets pour leur avenir avant le verdict (de la Cour constitutionnelle sur la dissolution de l’AKP). Mais pour la première fois, notre enquête mensuelle suggère que les optimistes sont maintenant plus nombreux que les pessimistes», constate-t-il encore. Un examen détaillé de la conjoncture révèle, en effet, que, lors du lancement de la procédure de dissolution, le 14 mars dernier, seuls 38,6% des gens estimaient que la Turquie allait dans la bonne direction avec l’AKP, alors qu’ils étaient 49,1% à être de cet avis, en septembre 2007, au lendemain des élections législatives et présidentielles. Pour Özer Sencar, il n’y a pas eu d’incidents politiques majeurs depuis cette date, à l’exception du procès visant à faire interdire l’AKP.

«Pour les Turcs, les questions économiques ont toujours primé sur les questions politiques. Ils ont considéré le procès d’interdiction comme un risque de déstabilisation pour l’économie», estime le professeur Sencar. Si l’on suit cette analyse, le procès contre l’AKP, qui aurait pu en fait décrédibiliser la formation de Recep Tayyip Erdoğan, aux yeux du peuple (inconstitutionnalité, atteinte à la laïcité…), à la plus grande satisfaction de l’opposition, n’a pas eu l’effet escompté. Il a, au contraire, renforcé les liens qui unissent l’AKP à son électorat Ce dernier, craignant une déstabilisation du pays, à la suite d’un nouveau coup d’État, judiciaire, cette fois, est revenu des préoccupations beaucoup plus pragmatiques. On peut néanmoins émettre d’autres hypothèses, notamment le fait que la relance de l’affaire «Ergenekon» ait pu aussi jeter le discrédit sur l’establishment politico-militaire.

Pourtant, ce sondage est encore plus étonnant (bien qu’il soit purement prospectif), lorsqu’il montre l’état actuel de l’opposition. Les manifestations laïques qui se sont succédées, depuis l’été dernier, auraient pu être l’occasion de rassembler une force d’opposition, sous la bannière d’un parti symbolique, comme le CHP. Malgré le soutien d’une partie de la société turque, illustrée par une vraie participation populaire aux grands rassemblements nationaux, les deux principaux partis d’opposition ne parviennent pas à décoller dans les sondages. Ils enregistrent même un recul significatif, le CHP perdant quatre points (13,9% contre 9,5%) et le MHP deux points (8,4% contre 6,6%) sur les intentions de vote qu’ils récoltaient, lors d’un précédent sondage. Ces partis semblent être victimes de la confusion dans laquelle ils entretiennent leurs lignes politiques, avec un CHP qui joue, en ce moment, la carte d’un nationalisme dur, tandis que le MHP propose des réformes constitutionnelles plus consensuelles, reprenant celles envisagées par l’AKP. «Le CHP s’attendait à ce que l’AKP soit démantelée. Ses leaders, y compris Deniz Baykal, ont toujours mené une politique de crise et d’affrontement. Mais les gens veulent la stabilité, pas la crise», explique Özer Sencar. Le problème pour l’opposition dans l’affaire du procès de l’AKP a sans doute été le manque de soutien de l’opinion publique. Selon ce sondage, entre 60 et 70% des électeurs considèrent que la laïcité n’est pas menacée, en Turquie. Pour Özer Sencar, le choix du CHP, de baser toute son action sur la seule défense de la laïcité, a donc été une erreur stratégique considérable. «Le CHP a besoin de nouveaux visages et de nouvelles idées», conclut-il. Le décalage entre le peuple et l’opposition continue d’apparaître à la lumière d’une autre question portant sur la visite du président Gül à Erevan, pour le fameux match de qualification comptant pour le mondial 2010 (cf. notre édition du 4 septembre 2008). Là encore, les personnes sondées font bloc derrière leur président et soutiennent à 67,4% son déplacement inédit. Seuls 22,9% des répondants approuvent la position adoptée par l’opposition, qui a vivement critiqué cette visite. Pour parachever ce désaveu populaire, le sondage ajoute que plus de 80% des personnes consultées (et 50% des électeurs du CHP) désapprouvent l’attitude du parti kémaliste qui refuse de rencontrer le président Gül, à Çankaya.
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Pour ce qui est de l’interdiction des partis politiques, les Turcs se montrent plus divisés. En effet, 40,9% des personnes interrogées déclarent que les partis politiques ne devraient être dissous que s’ils ont recours à la violence ou s’ils incitent le peuple à l’utiliser. Une proportion quasi équivalente (37,4%) continue de penser que les partis politiques ne devraient pas être interdits quels que soit leur agissements. Enfin, 16,9% des sondés se déclarent satisfaits des dispositions légales actuelles sur la dissolution des partis, en Turquie.

Les réponses aux questions concernant la reconnaissance de droits spécifiques à des minorités ethniques montrent aussi l’expression d’opinions divergentes. Si les Turcs semblent d’accord, tout au moins en majorité (57,6%), sur la nécessité, pour la santé de la démocratie, d’assurer l’existence du DTP, une formation parfois présentée comme la vitrine politique du PKK, 31,2% d’entre eux souhaitent encore son interdiction et 11,3% déclarent ne pas avoir d’idée sur la question. Il faut rappeler qu’en novembre dernier, le procureur Yalçinkaya a déposé un recours devant la Cour constitutionnelle, visant à la dissolution du parti kurde, au motif que ce dernier était devenu un foyer d’activités séparatistes. Les récents attentats d’Istanbul et d’Izmir ne favorisent certes pas l’instauration d’un climat de confiance entre les Turcs et des structures politiques représentant les Kurdes. Cette appréhension et cette méfiance sont confirmées par la réponse à la question relative aux moyens de diffusion de la culture kurde. En effet, si 43,7% des personnes interrogées se déclarent favorables à la création d’une chaîne de télévision kurde, 51,8% y restent fermement opposés, invoquant la crainte d’un renforcement d’activités séparatistes.

Une autre partie du sondage est consacrée à l’action d’Abdullah Gül. Celui-ci, selon 76,9% des personnes interrogées, a «réussi» ou «partiellement réussi», durant sa première année, au poste de président, le pari d’être «le président de tous les Turcs» (seuls 19,7% pensent qu’il a échoué). Les trois quarts des sondés estiment que l’action du président ne met pas en danger la laïcité, tandis que 17,7% d’entre eux déclarent avoir des inquiétudes à ce sujet. Le fait que la première dame du pays porte le voile n’est pas non plus un problème pour près de 86% des personnes interrogées, et seuls 13,5% d’entre elles trouvent cela dérangeant. Ainsi, on constate que près de 80% des personnes interrogées considèrent que le président «remplit son devoir».

Le même sondage révèle également le large soutien qu’apportent les Turcs à la candidature de leur pays à l’Union Européenne. Si un référendum avait lieu aujourd’hui, 69,1% des personnes interrogées voteraient pour l’adhésion et 23,7% contre. On observe pourtant que la dernière enquête «Eurobaromètre», réalisée au printemps 2008 et publiée en juillet dernier, révèle que ce pourcentage n’est que de 52%. Toutefois, les deux enquêtes montrent que les Turcs sont, à nouveau, majoritairement favorables à l’Europe, ce qui n’était plus le cas depuis deux ans. Rappelons par ailleurs que, toujours selon «Eurobaromètre», seuls 31% des Européens (et seulement 7% des Autrichiens et 16% des Allemands) souhaitent voir la Turquie intégrer l’UE. Ce chiffre atteint néanmoins 45%, lorsqu’on précise la question en mentionnant la nécessité pour Ankara de satisfaire à l’ensemble des critères requis pour adhérer.

Un an après les dernières législatives qu’il a brillamment remporté, l’AKP fait donc plus que maintenir son score historique. Malgré les critiques incessantes de l’opposition et la situation tendue des derniers mois découlant de péripéties judiciaires le concernant directement, le parti gouvernemental semble avoir définitivement conquis une large partie des électeurs turcs, qui lui accordent leur confiance avec une majorité dont peu de partis disposent en Europe. Mais la vraie leçon de ce sondage est l’incroyable faiblesse de l’opposition et son incapacité à conquérir un électorat vital pour sa survie et sa crédibilité. Rappelons que, selon le système électoral turc, seuls les partis réalisant plus de 10% des suffrages exprimés, sur l’ensemble du territoire national, peuvent obtenir une représentation parlementaire. Si les élections avaient eu lieu cette semaine, la Grande Assemblée Nationale de Turquie serait ainsi monocolore et n’accueillerait qu’une seule formation, celle qui est majoritaire actuellement et qui confirme qu’elle est devenue un grand parti populaire.

Bastien Alex

vendredi 5 septembre 2008

La Russie, un pays que la Turquie ne peut ignorer.


La venue de Sergueï Lavrov (photo à gauche), le ministre russe des affaires étrangères, le 2 septembre 2008, à Istanbul, semble avoir donné à la Turquie quelques raisons d’espérer que les tracasseries administratives, que ses exportations vers la Russie affrontent depuis le 16 juillet dernier, se résorbent progressivement. La veille, le ministre turc du commerce extérieur, Kürşat Tüzmen, avait annoncé que son gouvernement avait décidé de prendre des mesures de rétorsion à l’encontre des exportations russes en Turquie, une menace qu’Ankara brandissait depuis plusieurs jours. Mais, au dernier moment, le porte-parole du gouvernement turc avait démenti, en disant vouloir donner sa chance à la négociation (notre édition du 2 septembre 2008).

À l’issue de la visite du chef de la diplomatie russe, le ministre turc des affaires étrangères, Ali Babacan (photo à droite), a affiché un optimisme mesuré, en déclarant : «Nous sommes convaincus que cette question sera surmontée avec la flexibilité et la coopération que nous attendons de la partie russe.» Quant à Sergueï Lavrov, il a en retour, de façon significative, décerné un satisfecit à la Turquie pour sa «façon responsable de gérer la crise dans le Caucase», en estimant qu’elle remplissait ses engagements internationaux. On aura compris, en l’occurrence, que la Russie apprécie l’initiative turque de plateforme de sécurité et de stabilité dans le Caucase et les efforts d’Ankara pour faire actuellement respecter à la lettre la réglementation du Traité de Montreux, sur le passage dans les détroits, des navires de guerre de pays non-riverains de la mer Noire. Pour autant, bien que la Russie ait affirmé sa volonté de ne pas discriminer la Turquie en matière commerciale et son souhait de résoudre les blocages douaniers actuels, le cauchemar que vivent les exportateurs turcs n’est pas encore terminé. Car il est clair que, même si un processus visant à résoudre cette crise commerciale s’engage dans les prochaines semaines, Moscou entend encore user de ce moyen de pression pour inciter Ankara à se démarquer d’un soutien sans réserve aux positions de ses alliés de l’OTAN.

Dans la presse quotidienne turque, puis de Syrie, où il se trouvait pour participer au sommet quadripartite (Syrie, France, Turquie, Qatar), Recep Tayyip Erdogan a d’ailleurs souligné que la Russie, étant le premier client de la Turquie et son premier fournisseur d’énergie, «il n’était pas question de l’ignorer». Ainsi, pour le premier ministre turc, dans le contexte des tensions régionales actuelles, «la Turquie imposera un équilibre dans le cadre de ses intérêts.» En réalité, le message est clair. Depuis les débuts de la crise dans le Caucase, la Turquie a pris ses responsabilité face à la Russie, en disant son attachement à l’intégrité territoriale de la Géorgie et en suscitant, à son encontre, quelques gestes d’humeur de Moscou. Mais Ankara ne peut aller au-delà et prendre plus de risques en s’alignant purement et simplement sur les positions américaines et européennes prises à l’égard de la Russie. Par le passé, la Turquie a souvent dû pâtir des conséquences de conflits qui se sont déroulés dans son environnement proche. En 1990-91, lors de la Guerre du Golfe, elle avait été la première victime (tourisme sinistré, perte de l’un de ses premiers clients…) de l’intervention militaire déclenchée contre l’Irak de Saddam Hussein qui prétendait annexer le Koweït, même si son appui sans réserve à la coalition internationale lui avait permis de restaurer son image de pays stratégiquement important, que la fin du monde bipolaire venait d’entamer.

Aujourd’hui, la position que la Turquie adopte dans la crise géorgienne montre qu’Ankara, de par la dimension économique et politique qu’elle a acquise dans la région, ces dernière années, dispose d’une marge de manœuvre plus forte pour faire valoir ses intérêts. Il est vrai que cette situation n’est pas exempte de faiblesses, l’instrumentalisation par les Russes de l’imbroglio commercial en cours le montre, mais l’on voit bien aussi que la Turquie peut mettre en concurrence les différentes pressions qui s’exercent sur elle pour essayer de les neutraliser et même d’en user à bon escient. Car, au bout du compte, dans le contexte des tensions actuelles et au moment même où Abdullah Gül s’apprête à effectuer un voyage historique en Arménie, personne n’a intérêt à déstabiliser un pays qui gère de façon satisfaisante la circulation dans les détroits de la mer Noire, qui abrite de nouveaux couloirs énergétiques de première importance, qui constitue une base économique majeure pour les entreprises souhaitant investir dans la région et qui peut parler avec tout le monde ou presque au Proche-Orient, dans les Balkans et dans le Caucase.
JM

jeudi 4 septembre 2008

Abdullah Gül se rendra à Erevan pour le match de football Arménie-Turquie.


À l’invitation de son homologue arménien Serge Sarksyan, le président turc Abdullah Gül va se rendre, en Arménie, le 6 septembre prochain, pour assister au match de football Arménie-Turquie, une rencontre de qualification pour le Mondial 2010. Ce déplacement du président turc constitue une première, depuis l’indépendance de l’Arménie, en 1991. Facilitée par ce prétexte sportif, la visite d’Abdullah Gül, repose néanmoins la question de la relation difficile entre les deux pays, principalement obérée par le problème de la reconnaissance du génocide de 1915. Pourtant, elle devrait être aussi l’occasion d’aborder des sujets régionaux, notamment le règlement du conflit du Nagorno-Karabakh et surtout la situation dans le Caucase après les événements survenus en Géorgie, le mois dernier.

Rappelons, tout d’abord, que les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques en raison de leur désaccord sur le caractère génocidaire des massacres d’Arméniens survenus dans l’Empire ottoman, pendant la Première guerre mondiale. Mais le froid entre Erevan et Ankara provient aussi du conflit du Nagorno-Karabakh. Cette région très majoritairement peuplée d’Arméniens s’est autoproclamée indépendante, alors qu’elle demeure théoriquement rattachée à l’Azerbaïdjan, aux termes du droit international. Depuis la guerre qui a suivi cette sécession et un cessez-le-feu intervenu en 1994, les troupes arméniennes et l’armée du Nagorno-Karabakh occupent, en outre, une portion de territoire azerbaïdjanais qui relie le Nagorno-Karabakh et la République d’Arménie. C’est ce qui explique que la Turquie, après avoir reconnu l’Arménie, lors de l’implosion de l’URSS, en 1991, ait décidé de bloquer la frontière commune qu’elle a avec ce pays.

La rencontre entre les deux présidents fait donc espérer une avancée sur le dossier fossilisé du Nagorno-Karabakh et amène Bakou à s’interroger sur les intentions réels d’Ankara. Lors d’une visite en Turquie, la semaine dernière, le ministre azerbaïdjanais des affaires étrangères est resté très évasif, à propos de ce voyage. Devant les médias, il s’est montré prudent, déclarant que la décision de se rendre en Arménie appartenait, en tout état de cause, au seul président turc. Les officiels azerbaïdjanais sont donc en alerte, mais ne paraissent pas pour autant redouter un revirement complet de la position turque. «Nous pensons que la Turquie sera toujours de notre côté, puisque, si nous avons deux Etats, nous formons en fait une nation avec nos frères turcs», a déclaré Hasan Sultanoğlu Zeynelov, consul général d’Azerbaïdjan dans la province turque de Kars. «Nous ne pouvons pas l’imaginer autrement», a-t-il conclu. Il faut dire que la normalisation des relations turco-arméniennes est bloquée depuis plus d’une décennie et que les sujets de désaccords sont importants. Envisager un changement spectaculaire de la ligne de conduite turque peut donc sembler pour le moins prématuré.

Côté turc, par ailleurs, les critiques ont surtout été le fait de l’opposition parlementaire et de ses partis politiques. À gauche, Deniz Baykal, le leader du CHP, considère que cette visite constitue une véritable rupture de la ligne diplomatique traditionnelle envers l’Arménie, alors que, selon lui, celle-ci ne remplit aucunes des conditions requises pour la normalisation de ses relations avec la Turquie. «J’aurai préféré me rendre à un match à Bakou», a lancé le leader kémaliste, non sans dépit, pour signifier la nécessité de maintenir un soutien turc fort à l’Azerbaïdjan. À droite, Devlet Bahçeli, le leader du MHP, a déclaré que cette visite était une erreur historique qui atteignait la nation tuque dans sa fierté. Inquiet de l’instrumentalisation de ce voyage par l’opposition, le groupe parlementaire AKP a calmé l’ardeur de certains de ses députés qui avaient déjà décidé d’accompagner le président Gül à Erevan pour assister au match et a finalement publié une déclaration pour préciser qu’aucun de ses parlementaires n’iraient en Arménie, le 6 septembre. Dans un tel contexte, il y a quelques jours, alors même que la visite présidentielle turque n’était pas encore confirmée, le ministre des affaires étrangères, Ali Babacan s’était voulu rassurant, en déclarant : «Si le Président Gul accepte une visite à Erevan, ce sera une preuve des efforts constructifs de la Turquie pour contribuer à la paix et à la stabilité dans la région et au niveau international, et non une soumission à de quelconques pressions externes.»

Faisant fi des polémiques partisanes, les commentateurs et analystes turcs ont dans l’ensemble bien accueilli l’annonce de cette visite et la presse quotidienne, à l’instar de Cengiz Çandar, l’un des éditorialistes de «Radikal», salue cette «diplomatie du football». Elle rappelle, à certains égards, poursuit-il, «la diplomatie du ping-pong», qui avait favorisé, en 1972, le rapprochement sino-américain. Hasan Köni, professeur au département de relations internationales de l’Université de Bahçeşehir, estime, pour sa part, que le voyage de Gül à Erevan est dans l’intérêt de la Turquie, au moment même où celle-ci entend se poser en médiateur dans le conflit géorgien. Selon lui, le fait que l’opposition critique cette initiative montre que celle-ci n’est pas suffisamment attentive à la situation régionale, et que les derniers développements de la guerre qui s’y est produite lui échappent totalement. «La situation dans le Caucase est encore plus compliquée maintenant. La Turquie tente de suivre une politique qui sert la stabilité. La visite de Gül vise cet objectif», a-t-il affirmé, en ajoutant que le ministère des affaires étrangères devrait davantage travailler à l’information des partis d’opposition. Baskın Oran, un autre professeur de relations internationales, qui voit également la visite de Gül d’un oeil favorable, s’est montré plutôt perplexe devant l’attitude de ces formations. « En fait, je n’ai pas été surpris par l’attitude du CHP… Mais la position du MHP est étonnante, car leur ancien président a travaillé dur pour améliorer les relations entre la Turquie et l’Arménie », a-t-il déclaré. Enfin, Etyen Mahçupyan, le directeur du journal bilingue arméno-turc « Agos », dont le rédacteur en chef, Hrant Dink, a été assassiné, l’an passé, pense que cet événement est une occasion à ne pas manquer : « Ce voyage va vraiment détendre l’atmosphère : on tient là une chance de passer des discussions informelles à des discussions formelles.»

Il faudra, toutefois, attendre que ce voyage se soit déroulé pour se lancer dans des analyses plus poussées, mais d’ors et déjà, on observe que la décision d’Abdullah Gül d’aller à Erevan est bien accueillie sur le plan international et que le rôle de médiation que peut jouer la Turquie dans le Caucase crée un climat favorable, propice au déroulement de ce déplacement inédit. Les Etats-Unis se sont réjouis de la perspective de ce voyage et la présidence française de l’UE vient de le qualifier d’historique en estimant qu’il constituait «un geste fort et encourageant pour les relations entre l’Arménie et la Turquie.» De façon très significative surtout, la même présidence française a «saisi cette occasion pour marquer son grand intérêt pour l’initiative turque de plateforme de sécurité et de stabilité dans le Caucase.» Cette initiative a également été saluée, avec insistance, par le président arménien, le 3 septembre, lorsqu’il a reçu à Erevan, Ünal Ceviköz, l’émissaire du Président Abdullah Gül.

Si une inquiétude demeure, elle se situe au niveau de la sécurité. Le match de qualification pour le mondial 2010, qui opposera les deux équipes, au stade Hrazdan à Erevan, promet d’être à haut risque. Près de 5000 supporters turcs sont, en effet, attendus pour l’évènement qui devrait mobiliser un important dispositif policier. La Fédération arménienne de football s’est dite prête à accueillir les Turcs que le gouvernement arménien a pour l’occasion décidés d’exempter des 50 dollars de visa, habituellement exigés. Kaan Soyak, du Conseil de développement des affaires turco-arméniennes, a souligné que la sécurité serait assurée à Erevan. «Je ne pense pas qu’il y aura des manifestations, mais le cas échéant, l’Etat arménien saura y faire face», a-t-il déclaré, selon le quotidien turc anglophone en ligne «Today’s Zaman». Hier, le sélectionneur de l’équipe turc, Fatih Terim, a rappelé qu’il s’agissait «juste d’un match de football» précisant qu’il n’était pas nécessaire de se «préparer pour ce match en pensant à l’histoire et aux problèmes politiques». Espérons que l’évènement se déroulera sans incident, et que ce premier déplacement d’un chef d’État turc en Arménie, portera finalement ses fruits.
Bastien Alex et Jean Marcou

mercredi 3 septembre 2008

Le nouveau chef d’état-major turc se montre très offensif lors de son discours d’intronisation.


Le Général Büyükanıt a passé le témoin au Général Başbuğ, lors d’une cérémonie officielle qui s’est tenue, le 28 août 2008, au QG de l’armée turque, à Ankara. À cette occasion, le nouveau chef d’état-major a dévoilé la ligne qui sera la sienne, au cours de son mandat (d’une durée de deux ans). Se montrant particulièrement offensif et regrettant notamment que la laïcité ait, selon lui, subi à nouveau des atteintes notables, ces derniers temps, il a clairement voulu faire comprendre que l’armée n’avait pas renoncé à intervenir dans la vie politique.

Nommé en début de mois, le général İlker Başbuğ est donc officiellement entré en fonction, le 28 août 2008, en prononçant un discours d’investiture devant les acteurs politiques majeurs du pays. En dépit des tensions latentes pouvant exister entre eux, le président Abdullah Gül, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, le président du parlement Köksal Toptan, le président de la Cour constitutionnelle Haşim Kılıç ou le leader du CHP Deniz Baykal, étaient tous là, en compagnie d’un parterre de députés, ministres, généraux, amiraux, magistrats et hauts fonctionnaires.

Celui qui a la réputation d’être un faucon kémaliste a commencé son exposé par un rappel de la situation géopolitique particulière de la Turquie. «Tout au long de l’histoire, la Turquie a été au centre de régions en crise et cela ne changera pas. Ne pas comprendre ou nier les dangers ou ne pas aboutir à des solutions pour les écarter n’est pas satisfaisant si on souhaite s’en préserver. C’est pour cela que nous devons avoir conscience que la Turquie est confrontée à une série de menaces », a-t-il déclaré. Il a estimé également que, compte tenu de ces menaces (par la suite identifiées), la Turquie ne pourrait préserver son territoire et ses intérêts nationaux qu’en suivant la voie ouverte par Atatürk et les principes qui sont ceux de la République.

Il n’a pas hésité, par ailleurs, à dénoncer le péril que représente selon lui la montée en force du religieux, s’en prenant notamment à «une culture et à un mode de vie fortement influencée par l’islam» qui sont actuellement, selon lui, en pleine recrudescence. Il a aussi mis en exergue les inquiétudes d’une partie de la société face aux efforts de certains groupes d’influence qui cherchent à remettre en cause la laïcité. «Ces inquiétudes doivent être prises en considération. C’est le fait que les valeurs religieuses prennent de l’importance dans notre vie sociale qui les alimentent aujourd’hui», a-t-il ajouté. «Je suis désolé de dire, même si certains cercles ne l'acceptent pas, que la menace réactionnaire atteint des proportions alarmantes… des tentatives intentionnelles, constantes et systématiques sont faites pour saper les acquis de la révolution kémaliste», a poursuivi le général Başbuğ, avant de conclure : «Transformer la religion en idéologie la politiserait, et la religion serait alors la plus grande perdante». Ces propos ont été interprétés comme un avertissement implicite à l’AKP, qui n’a évité que de justesse sa dissolution, par la Cour constitutionnelle, il y a un mois (notre édition du 1er août 2008).

Un autre point important de ce discours a été la lutte contre le terrorisme et les activités du PKK. Le nouveau chef d’état major a déploré le fait que, selon lui, le nationalisme ethnique se dissimule dans l’ombre d’un terrorisme séparatiste, qui est le fait du PKK. Rappelons que le général Başbuğ s’est fait connaître en conduisant les opérations militaires menées, depuis la fin de l’année dernière, contre les rebelles kurdes, dans les montagnes du sud-est. «Ce mouvement vise la structure même de l’Etat-nation. Cela doit être clairement compris par tout le monde», a-t-il précisé en parlant du PKK, avant de faire part de son intention de poursuivre la lutte contre les bases dont il dispose, dans le nord de l’Irak.

İlker Başbuğ a ensuite adressé un avertissement à l’UE, en prédisant la fin totale de son influence au Moyen Orient, si elle refuse l’entrée de la Turquie. Rejetant vivement les critiques émanant de Bruxelles, il a défendu le droit pour l’armée de participer aux affaires politiques et sociales du pays. Rappelons que l’UE a invité la Turquie à normaliser le statut de l’armée, en soumettant définitivement celle-ci au pouvoir civil. «Bien que l'armée prône l'adhésion à l’UE comme un résultat, elle estime que l’harmonisation des législations empêche les militaires de mener une guerre efficace contre le terrorisme. Avec ce genre de discours, l’armée a démontré, en fait, qu’elle ne souhaitait pas réellement être membre de l’UE», a commenté Beril Dedeoğlu, professeure de relations internationales à l’Université du Bosphore d’Istanbul. Certains observateurs voient, dans ce scepticisme militaire à l’égard de l’Europe et dans le refus de ce qui apparaît comme une forme de modernisation politique, un aveu de faiblesse et surtout une étroitesse d’esprit qui rend l’armée incapable de saisir l’importance que peut avoir le positionnement de la Turquie sur la scène mondiale. Dans une interview accordée au quotidien en ligne «Today’s Zaman», İhsan Dağı, un professeur de relations internationales à l’Université technique du Moyen-Orient d’Ankara, s’est dit très déçu par cette intervention, selon lui, en grande partie hors sujet. «Le général a délivré pour l’essentiel un message à usage interne, au lieu de se tourner vers les nouvelles menaces existant dans la région», a-t-il déploré, avant d’expliquer «qu’au lieu de critiquer le postmodernisme et la mondialisation», le nouveau chef d’état major aurait du se concentrer sur les «les dangers qui apparaissent aux frontières du pays», pour évoquer la «préparation de l’armée, sa puissance et sa capacité à répondre à ces défis». Le professeur Dağı en conclut que «l’armée devrait en revenir à son principal devoir, qui est de défendre le pays».

Le discours du général Başbuğ a fait écho à celui prononcé, un jour plus tôt, par le général Işık Koşaner, qui l’a d’ailleurs remplacé au poste de commandant en chef des forces terrestres. Lors d’une cérémonie d’intronisation comparable, ce dernier a parlé en des termes similaires, rappelant les effets nocifs de la mondialisation sur l’Etat-nation et la nécessité pour l’armée de défendre résolument la laïcité. «La diversité ethnique est devenue une menace pour l'unité nationale et pour la sécurité, face à la multiplication de mouvements socioculturels transnationaux», a ainsi déclaré le nouveau chef de l’armée de terre, avant d’affirmer que «l’Etat nation, considéré par beaucoup comme le plus important obstacle à la mondialisation» était menacé par «les pressions économiques et les provocations micro-ethniques». Par une conclusion au ton alarmiste, le général Koşaner a enfin dénoncé les réseaux de propagande, conçus par des puissances mondiales et composés de post-institutions de la société civile, d’universitaires, de groupes d’investissements et des médias nationaux (qui, selon lui, poursuivent une stratégie consistant à diluer les valeurs nationales), avant de déplorer le fait que les Etats nations soient «poussés à la disparition et à la division, au nom de la démocratie et des droits de l’homme ».

Fort de cette préparation musclée, le nouveau chef d’état-major a donc voulu redire sans détour que les forces armées avaient toujours défendu, et défendraient toujours l’Etat nation, l’unité de l’Etat et l’Etat laïque. Compte tenu des tensions qui perdurent entre le gouvernement et «l’establishment», il n’est pas étonnant que ce discours attendu ait été très commenté. Mais la ligne dure adoptée par İlker Başbuğ n’a pas réellement surpris les observateurs. Dans ce contexte de crise quasi permanente, le nouveau chef d’état major a choisi d’être offensif, en prononçant un discours de faucon, qui ne laisse, en aucune manière, entrevoir une remise en question de la magistrature d’influence que l’armée exerce sur l’échiquier politique. L’armée est, semble-t-il, déterminée à faire front pour préserver, pense-t-elle, l’héritage d’un kémalisme des plus orthodoxes, même si cela doit se faire aux dépens des relations avec l’UE et du développement de la démocratie. Reste à savoir si l’autorité militaire a encore les moyens politiques de mener une telle stratégie.
Bastien Alex

mardi 2 septembre 2008

La Russie intensifie ses pressions sur la Turquie.


Depuis le 16 juillet dernier, la Russie a placé la Turquie sur la liste des pays à haut risque en ce qui concerne les problèmes de contrebande. Loin de n’être qu’une péripétie douanière, les conséquences de cette décision sont actuellement très préoccupantes pour les exportations turques en Russie. En effet, depuis plusieurs semaines, des centaines de camions turcs sont bloqués à la frontière russe et doivent subir une inspection minutieuse de leurs chargements. À cela s’ajoutent un accroissement sensible des formalités administratives ainsi qu’une augmentation de 15 à 20% des droits de douanes suivant les types de produits. Ces mesures, qui frappent exclusivement la Turquie et qui tournent à un embargo déguisé, ne devaient initialement durer qu’un mois, mais elles ont été prolongées et viennent d’être étendues aux produits turcs venant d’Europe. Beaucoup de compagnies turques ont en fait délocalisé, en Chine ou en Inde, une production qui est ensuite emballée et réexportée à partir de pays d’Europe de l’Est. C’est notamment souvent le cas pour les compagnies textiles, particulièrement victimes de cette crise commerciale russo-turque.

Les responsables politiques et économiques ont rapidement fait le lien entre ces mesures russes intempestives et la situation politique créée par le conflit en Géorgie. En effet, même si le nouveau contexte international n’est pas la seule cause de cette crise, il est probable qu’il explique son ampleur, sa durée et son intensité. La Russie est le plus important partenaire commercial de la Turquie avec des échanges évalués, l’an passé, à plus de 28 milliards de dollars. Les entreprises turques exportent massivement vers ce pays et y réalisent des investissements très importants, qui ont dépassé 5 milliards de dollars, en 2007. De ce fait, on comprend que la Russie ait les moyens d’exercer en retour de fortes pressions sur son voisin turc. Pour le ministre turc du commerce extérieur, Kursat Tüzmen (photo), les mesures appliquées par les douanes russes aux produits turcs et leur extension récente doivent être considérées comme de véritables « barrières non tarifaires ».

Depuis un mois, les mises en garde adressées par Ankara à Moscou sont restées lettre morte et une réunion du gouvernement turc tenue le 1er septembre, à ce propos, a montré que celui-ci hésitait encore à soumettre les importations russes à un régime comparable à celui que subissent les produits turcs. Toutefois, la Russie exporte peu de produits manufacturés vers la Turquie et il est peu probable qu’une telle riposte soit véritablement efficace. Les organisations professionnelles d’industriels turcs (y compris la très pro-gouvernementale MÜSIAD) ont déjà dit leur scepticisme à l’égard des mesures de rétorsion envisagées par leur pays, en estimant qu’elles ne risquaient que d’aggraver la situation et en prodiguant des conseils de modération à leur gouvernement, notamment dans son approche de la situation caucasienne. Certains analystes ont fait remarqué que la réaction turque pourraient être prise plus au sérieux si Ankara décidait de reconsidérer sa position sur la candidature russe à l’Organisation Mondiale du Commerce, mais, comme le dit un expert, malgré tout, cela resterait « le combat d’un cure-dent contre une bate de baseball. »

Car, en tout état de cause, ce sont les Russes qui se trouvent aujourd’hui en position de force. En effet, pour ce qui concerne ses approvisionnements énergétiques, la Turquie dépend fortement de Moscou qui lui fournit près de 65% du gaz qu’elle consomme. Les experts du gouvernement turc planchent déjà sur le scénario d’une coupure des approvisionnements russes en gaz, cet hiver, et leurs conclusions indiquent que les solutions alternatives seraient bien minces. La Turquie, ne pourrait être « secourue » par l’Azerbaïdjan qui n’est pas en mesure d’intensifier sa production dans l’immédiat. Si l’on envisage d’autres hypothèses, la solution iranienne n’est guère plus convaincante, les résultats de la récente visite de Mahmoud Ahmadinejad à Istanbul ayant été, comme par hasard, décevants sur le sujet (notre édition du 21 août 2008). Officiellement, l’Iran, dont les besoins domestiques sont de plus en plus importants, refuse de garantir à la Turquie un approvisionnement constant pour l’hiver à venir. Quant à la manne gazière turkmène, elle est loin d’être encore totalement exploitable. De surcroît, le Turkménistan entretient actuellement de bonnes relations avec Moscou… Dès lors, il est clair que, face à la Russie, la Turquie aura du mal à desserrer le carcan que constitue sa dépendance énergétique et les gênes subies par ses exportations.

Le ministre russe des affaires étrangères arrive le 2 septembre, en Turquie, pour discuter de la crise géorgienne, mais aussi pour évoquer les relations bilatérales entre les deux pays (notre édition du 30 août 2008). Il est probable que la question de la présence navale de l’OTAN en mer Noire sera également abordée. Bien que l’OTAN démente avoir l’intention de renforcer cette présence et qu’Ankara déclare vouloir faire scrupuleusement respecter le traité de Montreux qui régit le passage dans les détroits, Moscou s’inquiète de l’arrivée de bateaux occidentaux en mer Noire (notre édition du 25 août 2008) et entend faire connaître son mécontentement à la Turquie. Il est vrai que d’autres questions dépassant largement le seul domaine des relations russo-turques sont désormais en jeu.
JM