samedi 18 octobre 2008

De la question kurde aux négociations européennes.


Les attaques contre le poste militaire d’Aktütün (photo), le 4 octobre, et contre un bus de la police près de Diyarbakır, le 8 octobre, ont ramené la question kurde au premier plan de l’actualité en Turquie. Ce regain de violence a été suivi, cette semaine, par une nouvelle attaque qui a causé la mort de 5 soldats turcs dans la province d’Hakkari et surtout par une polémique qui a vu la presse, notamment le quotidien «Taraf», publier des photos aériennes qui tendraient à prouver que l’armée aurait été informée de l’imminence de l’attaque du PKK, sur la position d’Aktütün. Tous ces événements se déroulent dans un climat déjà passablement tendu, découlant d’une série d’incidents socio-ethniques qui se sont produits en plusieurs endroits du territoire turc (y compris à l’Ouest).

Le 30 septembre, dans la ville balnéaire d’Altınova (près d’Ayvalık) où des intérêts commerciaux opposent des familles turques et kurdes, des incidents entre jeunes ayant entrainé la mort de deux Turcs ont débouché sur de véritables émeutes anti-kurdes (lapidation de magasins, incendie de véhicules…). Le 5 octobre, à Hadırlı près d’Adana, un jeune homme a été poignardé, alors qu’il tentait d’empêcher le vol de son vélomoteur et lorsqu’il s’est avéré que l’un de ses assaillants, appréhendé par la foule, était d’origine kurde, des manifestations hostiles au PKK ont éclaté là-encore. Depuis l’attaque du 8 octobre à Diyarbakır, dont nous parlions précédemment, d’autres incidents sont venus confirmer ces tensions. À Iğdir, des mots d’ordre anti-kurdes et anti-PKK attribués aux «Ulkücü Ocakları» (le mouvement de jeunesse nationaliste lié au MHP) ont été peints sur les murs de la ville. La section locale des «Ulkücü Ocakları» a cependant nié être à l’origine de ces inscriptions qu’elle a qualifiées de “provocations”. À Karaçulha, près de Fethiye, des affrontements entre jeunes comparables à ceux d’Altınova (quoique moins importants) ont provoqué des manifestations. S’il est vrai que la plupart de ces événements ont trouvé leur origine dans des incidents de la vie quotidienne (vol, rivalité de clans, tapage nocturne…), le fait qu’ils aient fait rapidement l’objet de manifestations anti-kurdes montre bien l’intensité de tensions latentes qui s’observent aussi sur «Facebook» où les groupes d’affiliation «anti-Kurdes» ou «pro-Kurdes» se sont multipliés et ont gagné en notoriété, ces derniers jours.

Le premier effet de ces violences est d’empêcher la tenue d’un véritable débat pour évaluer la stratégie conduite dans le sud-est depuis l’autorisation, donnée à l’armée pour intervenir en Irak du nord contre les bases arrière du PKK, il y a un an. Dans un tel contexte, le Parlement a reconduit cette autorisation sans opposition (sauf celle des députés du DTP), le 8 octobre 2008, par 511 voix contre 18. Et les principaux partis d’opposition (CHP et MHP), qui critiquent le gouvernement pour son attentisme, appellent à des mesures plus radicales, notamment à la création d’une zone tampon, en Irak du nord, pour prévenir les infiltrations, ce qui aurait pour effet de maintenir des troupes turques, en permanence, sur le territoire irakien, avec tous les risques que cela comporte. Certes, l’armée a attiré l’attention sur les difficultés d’une telle entreprise et le Président de la République, Abdullah Gül a, plus généralement, mis en garde contre les dangers d’une escalade dans le sud-est, en faisant observer qu’une telle option risquait de compromettre la démocratisation réalisée en Turquie au cours des dernières années dans le cadre de l’intégration européenne. Le gouvernement semble plutôt s’orienter vers une relance des contacts avec Bagdad et avec les autorités kurdes d’Irak du nord. Un de ses émissaires a d’ailleurs rencontré Massoud Barzani, le 14 octobre, et Recep Tayyip Erdoğan a affirmé le même jour que, pour prévenir les infiltrations du PKK, il fallait avant tout travailler avec les autorités irakiennes, les Kurdes d’Irak du nord et bien sûr les Etats-Unis.

Toutefois, la procédure toujours pendante devant la Cour constitutionnelle contre le parti pro-kurde DTP (4e parti au Parlement où il dispose d’une vingtaine de députés) qui risque, dans le contexte actuel, de se terminer par une interdiction, pourrait encore éloigner la perspective d’une solution politique au problème kurde et, de fait, porter atteinte à l’image de la Turquie, au moment où l’Union Européenne s’apprête à rendre son rapport annuel d’évaluation de la candidature turque.

Au bout du compte, pour la Turquie, l’enjeu majeur est bien de gérer la question kurde, et en particulier de réagir aux attentats du PKK sans remettre en cause les améliorations sensibles récemment apportées à l’État de droit. Il ne faut pas oublier que c’est la perspective de l’ouverture de négociations d’adhésion qui a amené Ankara à lever, en 2002, l’application de l’état d’urgence dans les départements kurdes du sud-est où il était en vigueur depuis 15 ans. Le Haut Conseil de lutte contre le terrorisme (TMYK), qui a commencé ses travaux, le 9 octobre 2008, pour définir la stratégie à adopter, après les graves attaques qui viennent d’avoir lieu, est directement confronté à ce problème. Car l’armée demande des moyens juridiques accrus au moment même où le gouvernement est vivement incité par l’UE à reprendre les réformes. Recep Tayyip Erdoğan a réaffirmé qu’il n’était pas question de sacrifier les mutations entreprises à la lutte contre le terrorisme du PKK. Il y a là un dilemme qui n’est pas facile à gérer. Tout le problème pour la Turquie est d’avoir à le faire, au moment même où elle devrait avant tout consacrer ses efforts à approfondir l’Etat de droit et la démocratie.
JM

jeudi 16 octobre 2008

La mort d’Engin Ceber repose en Turquie le problème de la torture.


Le 14 octobre 2008, le ministre de la justice, Mehmet Ali Şahin (photo) a solennellement présenté des excuses au nom du gouvernement et de l’État, à la famille d’Egin Ceber, un militant d’extrême-gauche décédé en détention, la semaine dernière, suite aux tortures et mauvais traitements infligés par des policiers et des membres de l’administration pénitentiaire. Mehmet Ali Şahin a annoncé, également, que 19 fonctionnaires avaient été suspendus et que toute la lumière serait faite dans cette affaire.

L’attitude du ministre a été saluée par les médias et par les organisations de défense des droits de l’homme qui, depuis plusieurs jours, demandaient à ce que la mort d’Egin Ceber ne reste pas impunie, en rappelant au premier ministre et au ministre de la justice leurs engagements récents, quant à une tolérance zéro à l’égard de la torture. « C’est la première fois qu’un ministre s’excuse de la sorte », a souligné Ahmet Hakan, un journaliste du quotidien Hürriyet. Mais, au-delà de ce premier pas encourageant, la presse et les ONG demandent au gouvernement et à la justice d’agir avec plus de détermination contre la torture. Le père de la victime, pour sa part, a estimé que les excuses du ministre ne suffisaient pas et demandé à ce que les responsables ne soient pas seulement suspendus mais sévèrement sanctionnés.

Les autorités turques sont régulièrement montrées du doigt dans des affaires de torture ou de mauvais traitements trop souvent classées sans suite. La Turquie a pourtant ratifié la Convention européenne des droits de l’homme depuis 1954 et en particulier la disposition de cette Convention qui permet de saisir individuellement la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. L’usage encore fréquent de la torture dans les commissariats de police, les mauvais traitements dans les prisons, les disparitions et décès inexpliqués ont régulièrement été dénoncés par des rapports accablants d’institutions internationales ou d’organisations non-gouvernementales. Cette situation explique pourquoi la Turquie est actuellement encore, de loin, le pays le plus souvent mis en cause devant la Cour de Strasbourg. Récemment cette Cour a d’ailleurs eu à connaître d’un cas proche de l’affaire Egin Ceber : la mort en garde à vue du syndicaliste, Süleyman Yeter, en mars 1999. Là aussi des sanctions avaient d’abord été prises, mais l’échec des procédures judiciaires engagées avait amené la famille de Süleyman Yeter à porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme. Cette dernière a condamné l’État turc en estimant qu’il n’avait pas permis à la justice d’être rendue.

Selon une récente enquête de l’IDH (Insan Hakları Derneği, Association des droits de l’homme), en Turquie, 678 personnes ont porté plainte, en 2007, pour tortures et mauvais traitements infligés par la police et la gendarmerie. Ce chiffre était de 708, en 2006, 825, en 2005 et 1040, en 2004. Une certaine amélioration de la situation a été relevée par les organisations de défense des droits de l’homme depuis les réformes juridiques effectuées pour permettre à la Turquie d’ouvrir des négociations. Mais la clef du problème semble maintenant plutôt résider dans une refonte complète de la formation des membres de différents services concernés de la police et de l’administration pénitentiaire. Plus que le droit, c’est la pratique qu’il faut changer pour faire entrer l’État de droit dans les commissariats et dans les prisons.
JM

vendredi 10 octobre 2008

L’une des premières féministes turques bientôt sur les billets de 50 TL.


Une femme pour la première fois sur les billets de banque en Turquie… la nouvelle ne réjouit pas tout le monde et attise déjà une polémique ! Ce «lifting» annoncé des billets de banque turcs fait suite au remplacement, en 2005, de la livre turque par la «nouvelle livre turque» (YTL - Yeni Türk Lirası). Comparable au passage des anciens aux nouveaux francs, dans les années 60, cette opération avait permis, après des années d’érosion monétaire, de supprimer 6 zéros sur les billets et les pièces, un million de livres turques devenant 1 YTL. L’affaire étant désormais entendue, la Banque de Turquie, souhaite revenir plus simplement à l’appellation d’origine «livre turque» (TL) et, au passage, tant qu’à refaire de nouveaux billets, elle se propose de changer un peu leur aspect.

Qu’on se rassure, il ne s’agit de faire disparaître Atatürk, ce dernier demeurera donc sur le côté-face de tous les billets. Mais, de l’autre côté, figurera une autre personnalité turque, en remplacement d’une formule qui met actuellement en exergue des monuments ou lieux célèbres (Le mausolée d’Atatürk à Ankara, Éphèse ou le palais d’Ishak Paşa à Doğubayazit). Devraient ainsi apparaître au dos de ces nouveaux billets turcs, le scientifique Aydın Sayılı (billet de 5 TL), le matématicien Cahit Arf (billet de 10 TL), l’architecte Kemaleddin Bey (billet de 20 TL), le compositeur Buhurizade İtri (billet de 100 TL) et le poète Yunus Emre (nouveau billet de 200 TL). Cette initiative et ces choix ne font pas vraiment l’unanimité, mais c’est surtout le billet de 50 TL qui pose problème car, en l’occurrence, l’heureuse élue est Fatma Aliye (photo).

A priori, pourtant, cette féministe de la première heure, qui fut en son temps une véritable intellectuelle, a plutôt le profil de l’emploi. Née en 1862 et considérée comme la première grande écrivaine turque, Fatma Aliye a commencé à publier bien avant la fin du XIXème siècle, un constat qui réjouit beaucoup de féministes en Turquie qui voient là l’opportunité de rappeler la précocité de leurs luttes, mais qui indispose le camp laïque qui flaire une nouvelle manœuvre gouvernementale tendant à minorer l’importance de la rupture qu’a constituée l’instauration de la République, en valorisant des mutations qui lui ont été antérieures. On sait que le sujet est particulièrement sensible et qu’il alimente actuellement toute une controverse sur l’importance et l’influence des réformes conduites au cours du second «Meşrutiyet» (seconde période de monarchie constitutionnelle ottomane, 1908-1912) dans lequel les kémalistes se refusent à voir une époque annonciatrice des réformes républicaines. Ces derniers auraient, on s’en doute, préféré la désignation d’une égérie du féminisme officiel des années 30. Et, à tout prendre, même les laïques les plus orthodoxes se seraient satisfaits du choix d’Halide Edip Andıvar, dont le nationalisme et les combats pendant la guerre d’indépendance contribuent à faire oublier un engagement féministe presque aussi ancien que celui de Fatma Aliye, suspectée par ces mêmes milieux d’avoir eu, en outre, une trop forte sympathie pour l’islam.

Mais, pour nombre de militantes féministes en Turquie, on ne saurait faire de Fatma Aliye une islamiste et sa présence sur les nouvelles coupures de 50 TL écornera une vision de l’histoire avant tout masculine qui a de longue date ignoré une lutte des femmes turques qui ne date pas d’hier.
JM

mercredi 8 octobre 2008

La permanence de la question kurde.


Alors même que le gouvernement s’apprête à demander l’extension de l’autorisation qu’il avait obtenue du Parlement, l’année dernière, pour intervenir en Irak du nord, l’attaque du PKK contre une position militaire turque à Aktütün (sous-préfecture de Şemdinli) a mis la Turquie en état de choc. 17 soldats turcs et 23 rebelles kurdes auraient péri dans cet affrontement qui s’est déroulé, le 4 octobre 2008, en plein jour. Il s’agit de l’incident le plus meurtrier, depuis que la Turquie a décidé de réagir, il y a un an, contre les infiltrations du PKK, en intervenant en l’Irak du nord.

Eu égard à la gravité des pertes, à Aktütün, et dans un contexte où l’on était déjà enclin à faire un bilan mitigé d’un an d’intervention militaire turc en Irak du nord, l’armée est l’objet de sévères critiques, venant en particulier des médias et des partis d’opposition. Depuis 1992, c’est, en effet, la cinquième fois qu’une attaque de ce type est menée contre ce poste militaire. Ce dernier, situé sur l’une des principales voies d’infiltration utilisée par les militants du PKK, a été la cible de 3 attaques, depuis juin 1997, la dernière remontant à mai 2008. La presse s’étonne de la mauvaise localisation de ce poste et des déficiences de sa construction, dans un endroit éminemment dangereux. Le commandant des unités de la région se trouvait à un mariage, au moment de l’attaque et il n’avait pas mis ses troupes en état d’alerte, alors même que les services de renseignements faisaient état de risques d’attaque. Dès lors, les médias évoquent des fautes de commandement, tout en s’interrogeant sur l’efficacité des informations satellitaires fournies par les Américains que l’autorité militaire a souvent mis en exergue pour convaincre de sa parfaire maîtrise de la situation. L’armée se défend en insistant sur le fait que la plupart des pertes humaines (13 morts sur 15) ont été causées par des bombardements à l’arme lourde effectués depuis l’Irak du nord. Elle dément que des problèmes de communication puissent exister avec les services américains, mais annonce l’examen d’un redéploiement de ses forces dans la région.

Cette rentrée politique et parlementaire atteste donc que la question kurde reste plus que jamais le premier problème auquel est confronté la Turquie contemporaine. Avant même l’attaque d’Aktütün, la permanence des accrochages et des opérations militaires dans le sud-est en attestait amplement. Le 25 septembre notamment, alors que l’aviation turque bombardait des positions du PKK en Irak du nord, dans la région des monts Qandil, un affrontement armé avait fait sept morts (6 rebelles kurdes et un soldat turc) dans la province de Siirt. L’armée a fait état, par ailleurs, de plus de 120 incidents armés (explosions de mines ou de bombes, tirs de harcellement contre des forces de sécurité, actes terroristes divers...) pour la seule période du mois de septembre. La persistance de cette situation d’insécurité qui mobilise les forces de sécurité turques, montre les limites des opérations militaires engagées, depuis 2007.

Pourtant, si les partis d’opposition kémaliste (CHP) et nationaliste (MHP) manifestent actuellement leurs réticences à la prorogation de l’autorisation d’intervention dans le nord de l’Irak, ce n’est pas pour réclamer la recherche d’une solution politique, mais pour demander au contraire une intensification des opérations militaires. Le leader du CHP s’en est pris à l’ancien chef d’état major, Yaşar Büyükanıt. On se souvient qu’une querelle avait opposée les deux hommes, à la fin de l’intervention des forces terrestres en Irak du nord, le 29 février dernier. Le parti kémaliste avait alors reproché au gouvernement et à l’état major de s’être retirés trop tôt d’Irak, en cédant à des pressions américaines. “Nous ne sommes pas contre une autorisation de prorogation, mais nous espérons que le gouvernement s’en servira plus judicieusement”, avait déclaré, avant même l’attaque d’Aktütün l’un des leaders du CHP au Parlement, Mustafa Özyürek, tandis que le MHP abondait dans le même sens, en soulignant toutefois que le principal problème demeurait, selon lui, les actes terroristes commis en Turquie même. Deniz Baykal a encore surenchéri cette semaine, en demandant une intervention musclée en l’Irak du nord et la mise en place d’une zone tampon. Le gouvernement, pour sa part, a pris la défense de l’armée en déclarant qu’elle avait toujours veillé à la sécurité du pays. Le parti kurde DTP, actuellement sous le coup d’une procédure devant la cour constitutionnelle, visant à sa dissolution, a pour sa part annoncé sans surprise que, comme l’an dernier, il n’apporterait pas son soutien à une autorisation d’intervention armée dans le nord de l’Irak. Les débats parlementaires sur la prorogation de cette autorisatio promettent donc d’être chauds.

Le 9 octobre se tiendra en outre une réunion du Haut Conseil de lutte contre le Terrorisme qui doit réexaminer la stratégie adoptée à l’égard de la question kurde. On y attend une pressante demande de l’armée pour remettre en application l’état d’urgence (en vigueur entre 1987 et 2002), alors même que tous les experts s’accordent à reconnaître que la répression n’est pas une solution durable. De nombreux observateurs s’interrogent sur l’efficacité de pouvoirs d’exception supplémentaires qui seraient à nouveau donnés dans la région à l’armée qui dispose déjà de compétences très étendues et, dénonçant la démission à ce sujet des partis politiques, ils estiment en réalité que la question kurde est un problème trop important pour être laissé à l’appréciation des seuls militaires. Le recours à de tels moyens juridiques remettrait en cause également la libéralisation réalisée, ces dernières années, dans le cadre du processus d’intégration européenne ; ce que le ministre de la justice, Mehmet Ali Şahin a exclu, en disant que « la Turquie n’était pas dans une position où elle avait à choisir entre liberté et sécurité. »

Il faut signaler, en dernier lieu, que ces tensions politiques et militaires ont été aggravés par des incidents qui se sont récemment produits dans l’ouest du pays. Le 30 septembre dernier, en effet, dans la petite ville balnéaire d’Altınova (sous-préfecture d’Ayvalık, province de Balikesir), qui a déjà été le théâtre de conflits ethniques par le passé, des affrontements se sont déroulés entre Turcs et Kurdes. Partis, semble-t-il, d’une querelle entre deux familles, ces incidents ont fait deux morts (parmi les Turcs) et ont été suivis d’actes de vandalisme contre des biens appartenant à des Kurdes (incendie de magasins notamment) et de manifestations de rue anti-kurdes. Appelant la population d’ Altınova à surveiller ses jeunes, le gouverneur de la province a estimé, pour sa part, que cette situation, très localisée, découlait principalement de la concurrence économique et commerciale existant entre les deux communautés, dans une ville très touristique. Il reste que nombre de commentateurs n’ont pas manqué de faire observer que ce type d’incidents est inquiétant et qu’il ne peut que se nourrir d’un pourrissement de la situation dans le sud-est ; à plus forte raison, si les réformes ne progressent pas sur le plan politique, au niveau national, et si une stratégie exclusivement répressive est privilégiée.
JM

vendredi 3 octobre 2008

Les enjeux de l’affaire «Ergenekon»


Alors même que l’ouverture d’un procès est annoncée pour le 20 octobre prochain, ces dernières semaines ont vu se poursuivre l’enquête, connue désormais sous le nom d’«Ergenekon». Deux nouvelles vagues d’arrestations ont eu lieu récemment. Le 20 septembre 2008, 19 personnes dont 6 lieutenants d’active et un cadet ont été incarcérées et surtout, le 23 septembre 2008, un nouveau coup de filet, concernant au total 17 personnes, a conduit à l’inculpation de nouvelles personnalités considérées comme laïques, parmi lesquelles un journaliste célèbre, Tuncay Özkan (photo), un ancien maire d’Esenyurt (Istanbul), Gürbüz Çapan, un ancien chef de la police, Adil Serdar Saçan et un ancien mannequin, Duygu Dikmenoğlu. Toutefois, plus encore que ces arrestations spectaculaires, ce dernier mois aura été marqué par un autre genre de rebondissements dans cette affaire.

En premier lieu, au début du mois de septembre, le cours de l’affaire “Ergenekon” a été perturbée, par la menace de mise en examen pesant sur le procureur Zekerya Öz et ses adjoints, suite au décès de l’une des personnes incarcérées (Kuddusi Okır). Cette menace a amené certains observateurs à redouter qu’un éventuel dessaisissement du procureur Öz amène l’affaire «Ergenekon» à connaître le même sort que l’affaire de «Şemdinli» en 2005 (une enquête pénale dont le procureur avait été dessaisi, après que l’implication de militaires de haut rang ait été envisagée). Mais le procureur Öz, suspecté en l’occurrence de n’avoir pas respecté les droits de la défense dans la conduite de l’enquête, sera finalement maintenu dans ses fonctions par le ministre de la justice.

En second lieu, l’affaire «Ergenkon» a également été marquée, au même moment, par la décision du nouveau chef d’état major d’envoyer l’un de ses adjoints rendre une visite officielle à deux militaires à la retraite incarcérés dans le cadre de l’enquête : les généraux Eruygur et Tolon (cf. notre édition du 9 septembre 2008). Depuis cette initiative qualifiée pudiquement, tant par le gouvernement que par l’état major, de «visite humanitaire», la libération du général Eruygur, par ailleurs président de l’Association pour la pensée kémaliste, qui avait organisée l’an passé les grands « miting » laïques à Ankara, Istanbul et Izmir, a relancé les commentaires sur l’amélioration des relations entre le gouvernement et l’armée.

Ces ultimes péripéties, comme les dernières arrestations effectuées, ont relancé les interrogations sur les tenants et les aboutissants de l’affaire «Ergenekon». Révélée par la découverte d’un dépôt d’armes et d’explosifs dans le quartier d’Umraniye, à Istanbul, en juin 2007, l’affaire «Ergenekon» (nom de la plaine mythique dont les Turcs seraient originaires en Asie centrale) éclate au grand jour, en janvier 2008, avec l’arrestation spectaculaire d’une série d’individus soupçonnés, de longue date, d’agir pour le compte de l’Etat profond (cf. notre édition du 25 janvier 2008). Pourtant, par la suite, alors même que les arrestations se multiplient et frappent de plus en plus des personnalités laïques, de nombreux observateurs commencent à voir dans «Ergenekon» la riposte du gouvernement aux procédures auxquelles il est alors confronté (recours contre la révision constitutionnelle levant l’interdiction du port du foulard dans les universités, menace de dissolution de l’AKP par la Cour constitutionnelle, cf. notre édition du 23 mars 2008).

Depuis, alors même que les procédures en question sont abouties, les supputations se poursuivent et l’affaire «Ergenekon» est devenue un enjeu politique majeur, dont la nature n’est toujours pas cerné avec précision et dont les issues peuvent donc être multiples. En effet, si le procès met à jour un réseau de grande ampleur menant des activités illicites pour le compte de certains secteurs de l’Etat, au nom d’une certaine conception de l’État, pour la première fois, on pourra dire que l’Etat s’attaque vraiment à l’Etat profond et le juge. En revanche, si un trop grand nombre d’arrestations se révèlent infondées et si les révélations s’avèrent décevantes, l’affaire risque de se dégonfler comme une baudruche et le pays se sentira une fois de plus floué.

Après les tensions politico-électorales de 2007 (élections présidentielles et législatives), les procédures juridiques et constitutionnelles du premier semestre 2008 (levée de l’interdiction du voile et procédure d’interdiction de l’AKP devant la Cour constitutionnelle), la Turquie traverse une nouvelle phase de turbulences qui se situe essentiellement sur les terrains médiatique et pénal (affrontement entre le premier ministre et le groupe de presse Doğan, affaire “Deniz Feneri”, cf. nos éditions des 13 et 19 septembre 2008). L’issue de l’affaire “Ergenekon” se situe désormais indiscutablement dans cette nouvelle phase de tensions.
JM

mardi 30 septembre 2008

Où en est l’armée turque ?


Depuis la nomination du nouveau chef d’état major, Ilker Basbuğ (photo), les commentaires vont bon train sur le rôle que l’armée entend jouer désormais et, en particulier, sur les relations que son nouveau commandant en chef va entretenir avec le gouvernement de l’AKP.

Dès son discours d’intronisation, le 28 août 2008, Ilker Basbuğ s’est montré très offensif, en ne ménageant pas le gouvernement, alors même que le général qui l’a remplacé à la tête de l’armée de terre avait préparé le terrain, la veille, par des propos particulièrement critiques, à l’égard des évolutions politiques en cours (notre édition du 3 septembre 2008). Par la suite, ces coups de menton ont été confirmés par d’autres comportements comparables. Ainsi, le 3 septembre dernier, le nouveau chef d’état major a envoyé l’un des ses généraux rendre visite à deux anciens militaires de haut rang, emprisonnés dans le cadre de l’affaire «Ergenekon», tandis que le site internet des forces armées confirmait parallèlement le caractère très officiel de cette visite. Certains commentateurs ont alors interprété l’événement comme un message du chef d’état major signifiant au gouvernement qu’il serait beaucoup moins patient que son prédécesseur, pour ce qui est de l’inculpation de militaires dans le cadre de enquête «Ergenekon». Le 16 septembre 2008, lors de la première conférence de presse d’Ilker Basbuğ, l’heure est toujours à la fermeté. Le général annonce notamment que l’armée continuera à accorder au compte-goutte ses accréditations à la presse pour couvrir les événements militaires.

Alors ? Au moment où se développe une nouvelle polémique opposant le gouvernement au premier groupe médiatique du pays et où se poursuivent les inculpations de militaires dans l’affaire «Ergenekon», l’armée s’apprête-t-elle à revenir en force dans le jeu politique, rompant avec le profil un bas qui a été le sien depuis les succès électoraux de l’AKP l’année dernière ? Rien n’est moins sûr. Lors de sa dernière conférence de presse, en dépit de postures martiales, le nouveau chef d’Etat major a manifesté son désir de parler moins mais mieux. En l’occurrence cela signifie qu’il entend éviter d’intervenir systématiquement en matière politique, qu’il désire contrôler étroitement les voix et les voies par lesquelles l’armée s’exprime et enfin qu’il souhaite être plus à l’écoute de la société civile et des citoyens. Réputé pour être un faucon, cet homme froid, que le Président Abdullah Gül a finalement accepté de nommer au commandement suprême, a récemment conduit les opérations de l’armée turque contre les rebelles du PKK en Irak du Nord. Au début du mois de septembre, il a effectué par ailleurs un déplacement remarqué dans le Sud-Est, au cours duquel il n’a pas hésité à aborder la question kurde dans sa globalité, en rencontrant des «ong» et en se mêlant même à la population de la ville de Van (notre édition du 9 septembre 2008). De tels comportements laissent ainsi à penser que le nouveau chef d’état major, rodé aux techniques de la communication, semble être un plus fin stratège que son prédécesseur, à qui l’on a souvent reproché de parler un peu trop, un peu trop fort et pas toujours à bon escient.

Dès lors, les récentes postures caricaturales que nous évoquions précédemment peuvent surprendre. Ne sont-elles pas vouées à apparaître comme des coups d’épée dans l’eau, à une époque où les moyens d’intervention politique de l’armée semblent se réduire comme une peau de chagrin ? En réalité, si cette attitude offensive surprenante montre que le général ne renie pas bien sûr les principes de base qui régissent le comportement de l’armée turque à l’égard du pouvoir politique, elle semble surtout vouloir préserver l’intégrité des fondamentaux de la relation entre militaires et politiques en Turquie. Le message serait ainsi le suivant : « Certes, l’armée ne peut plus intervenir directement dans le jeu politique, comme elle a pu le faire par le passé, mais elle n’a pas fait pour autant sa complète soumission à l’autorité civile et poursuivra ses interventions en matière politique.» Le chef d’état major continuera donc à s’exprimer lorsque bon lui semble, à accréditer qui bon lui semble, à voir qui bon lui semble, ne serait-ce que pour montrer qu’il peut toujours le faire. Mais ces interventions, pour peu qu’elles soient nécessaires, ne se feront qu’avec parcimonie. De surcroît, elles contribueront à rassurer les troupes sur la détermination et la fermeté de la hiérarchie militaire.

Y a-t-il dans cette manière de voir et de faire les bases d’un nouveau «modus vivendi» avec le gouvernement ? La récente affaire «Eruygur» semble l’indiquer. Cette affaire concerne l’un des généraux emprisonné dans le cadre de l’affaire «Ergenekon» auquel l’état major a officiellement rendu visite, il y a une quinzaine de jours, comme nous l’indiquions précédemment. Le gouvernement, loin de s’en offusquer publiquement, n’a voulu voir dans cette démarche qu’un geste humanitaire. Cette opinion a été confirmée par le général Basbuğ, en personne, lors de sa récente conférence de presse, avant que la libération du général Eruygur intervienne quelques jours plus tard, pour des raisons tenant à la dégradation récente de son état de santé. Faut-il ne voir dans ce dénouement qu’un heureux hasard ? La suite des événements nous le dira mais, pour l’heure, on ne peut manquer d’observer encore que, lors de la conférence de presse du chef d’état major, deux quotidiens pro-gouvernementaux (Yeni Şafak et Star) ont été accrédités pour la première fois.
JM

vendredi 19 septembre 2008

La querelle Erdoğan-Doğan s’intensifie alors que la justice allemande rend son verdict dans l’affaire «Deniz Feneri».


Mais pourquoi donc Recep Tayyip Erdoğan s’en prend-il aussi violemment au groupe Doğan ? C’est la question que se posent nombre de journalistes, en premier lieu ceux du groupe en question. On conçoit certes que l’affaire «Deniz Feneri» (« Le Phare ») puisse le contrarier, mais la révélation de celle-ci n’est pas vraiment nouvelle et n’expliquerait pas, à elle seule, la charge subite du premier ministre qui, commencée il y a une dizaine de jours, a repris de plus belle, lors d’un meeting de l’AKP, le 13 septembre dernier, à Istanbul. De nouveau, Recep Tayyip Erdoğan s’en est pris directement à Aydin Doğan, en dénonçant, cette fois, ses deux casquettes d’homme de presse et d’homme d’affaire, et le mélange des genres qu’elle permet. Cela pour conclure «que l’époque où ce groupe faisait et défaisait les gouvernements était révolue».

Les commentaires vont bon train sur les raisons de cette nouvelle offensive du parti majoritaire. Pour Halal Celal Güzel (qui écrit régulièrement dans Radikal, le quotidien libéral du groupe Doğan), ce surprenant conflit viendrait surtout du fait que les journaux du groupe Doğan sont aux mains d’une génération d’ex-gauchistes soixante-huitards, qui prennent en permanence des positions positivistes et laïcistes, à l’encontre de la politique gouvernementale. Pour Ertuğrul Özkök, l’éditorialiste d’Hürriyet (groupe Doğan), directement mis en cause par un récent discours du premier ministre, dénonçant ceux qui veulent à tout prix le voir participer à des réunions où des boissons alcoolisées sont servies, le premier ministre agirait désormais comme un autocrate qui ne supporte plus la critique et qui se choisit des cibles. Pour nombre de journalistes, en effet, les attaques à répétition du premier ministre contre le groupe Doğan viseraient à provoquer une baisse des actions de celui-ci pour l’affaiblir économiquement et l’obliger à céder. D’autres commentateurs comme Yusuf Kanlı (Turkish Daily News) évoquent des raisons plus spécifiques. L’épouse du premier ministre aurait très mal accueilli une photo publiée en première page du quotidien «Hürriyet», le 6 août dernier, montrant l’ombre de ses jambes à travers sa robe blanche par transparence, alors même qu’elle attendait avec son mari à l’aéroport de Bodrum, pendant les vacances, le couple présidentiel syrien. Cet incident ne saurait à lui seul justifier la colère du premier ministre. Mais l’on peut penser, comme Yusuf Kanlı, qu’il est venu s’ajouter à l’agacement provoqué par l’évocation à répétition, par les organes du groupe Doğan, d’affaires de corruptions et de scandales divers, alors même que les élections municipales se rapprochent.

De surcroît, même si beaucoup d’observateurs ont insisté sur l’ancienneté de la révélation de l’affaire «Deniz Feneri», on conçoit que sa dimension internationale, l’ampleur des malversations qu’elle révèle et surtout leur type (détournement de fonds caritatifs religieux au profit d’un mouvement politique issu de la mouvance islamiste) ait inquiété au plus au point le premier ministre et l’ait amené à prendre les devants pour détourner l’onde de choc. Le 17 septembre 2008, la justice allemande a, en effet, lourdement condamné le directeur de «Deniz Feneri» et son prédécesseur, en estimant que les cerveaux de l’affaire se trouvaient en Turquie. La procureure, Kerstin Lötz, a pointé du doigt le responsable de la chaine religieuse «Kanal7» ainsi que l’actuel directeur de la Haute Autorité de la Radio et de la Télévision (RTÜK). Quant au juge Jürgen Müller, il a estimé qu’il s’agissait de la plus importante affaire du genre, en qualifiant les activités de «Deniz Feneri» de «crime contre la démocratie mais aussi contre la liberté de conscience.»

La gravité du verdict peut expliquer la fébrilité du leader de l’AKP et ce d’autant plus que loin d’être terminée, cette affaire pourrait avoir désormais des développements turcs… Les quotidiens à grand tirage indiquaient, le 18 septembre 2008, que désormais la balle était dans le camp de la justice turque et se demandait si celle-ci oserait engager des poursuites contre les cerveaux de ce qu’on doit appeler désormais le système «Deniz Feneri». Ces prolongements pourraient en outre ne pas concerner seulement le fonctionnement de l’association à proprement parler, mais aussi les pressions que le gouvernement turc aurait tenté d’exercer sur le gouvernement allemand pour étouffer le scandale. La presse s’interroge avec insistance, depuis un certain temps déjà, sur l’incarcération expéditive d’un adolescent allemand dans le cadre d’une affaire pénale, bien que les autorités diplomatiques allemandes aient démenti à nouveau, ces derniers jours, tout lien entre les deux affaires.

Quoiqu’il en soit, le conflit Erdoğan-Doğan doit certainement être replacé dans un contexte politique plus large ; ce que fait Cengiz Çandar (Turkish Daily News) qui, depuis le début, analyse le « Blitzkrieg » du premier ministre contre le premier groupe de presse turc, comme le signe du lancement de la campagne pour les élections municipales, qui doivent se tenir en mars 2009. À cet égard, on doit d’abord se souvenir qu’en Turquie, la lutte pour le pouvoir n’oppose plus des partis politiques, mais qu’elle consiste avant tout en une confrontation entre une force politique très largement majoritaire (l’AKP) et les institutions qu’elle ne contrôle pas encore. Jusqu’à présent ces institutions ont été des instances publiques traditionnelles tenues par l’establishment : armée, justice, YÖK. Force est de constater que l’AKP a pris la mesure de ces instances auxquelles il a infligé des coups sévères, au cours des deux dernières années. Dès lors, les derniers adversaires de l’AKP sont la grande presse et les grands consortiums économiques, comme le groupe Doğan. Si ces derniers n’ont pas été directement au cœur des affrontements politiques des derniers temps, ils ont généralement apporté leur appui à la plupart des initiatives qui ont tenté d’enrayer la poussée politique de l’AKP. Les interventions directes du groupe Doğan dans la vie politique ne sont pas nouvelles et celui-ci a même accumulé, au cours des deux dernières décennies, un certain savoir-faire en la matière. On se souvient de ses campagnes, en 1994, contre le gouvernement de Tanşu Çiller et surtout, en 1997, contre le premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, dans le cadre de ce qu’on a appelé, par la suite, le «coup d’Etat post-moderne». Dès lors que les instances traditionnelles de l’establishment sont en retrait, le parti de Recep Tayyip Erdogan sait que, dans le prochain combat que seront, pour lui, les municipales, plus que des partis d’opposition en pleine débandade, ou que les instances affaiblies contrôlées par l’establishment, son adversaire le plus coriace risque d’être la presse. Dans un scrutin local où le fait divers, l’anecdote et les dénonciations de scandales font souvent mouche, la presse peut avoir, en l’occurrence, une forte capacité de «nuisance». Le premier ministre aurait ainsi choisi de mener une sorte guerre préventive contre les médias, pour parer à la révélation d’autres scandales. Cela lui permettrait dans le même temps d’atténuer les coups qui lui sont portés et de dénoncer un chantage médiatique, dont l’un de ses adjoints a brossé, il y a quelques jours, un tableau dantesque…
JM