lundi 7 juin 2010

Önder Sav dit tout ou presque…


Quinze jours après l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu (à droite sur la photo) à la tête du CHP, le secrétaire général Önder Sav (à gauche sur la photo) a commencé à parler mais il n’a pas vraiment tout dit. Il vient en effet de se livrer au portail d’information égéen «Ege’de Son Söz» (Les derniers mots de l’Egée) pour expliquer comment la chute de Deniz Baykal avait été consommée, et quel rôle il avait personnellement joué dans ce processus. On se souvient que la candidature de «Gandhi Kemal» n’avait véritablement pris corps qu’après avoir obtenu l’onction du tout-puissant secrétaire général, qui a été décrit dans cette affaire comme un véritable faiseur de roi et donc comme celui par qui tout était arrivé.

En réalité, Önder Sav explique qu’il a d’emblée ressenti la publication de la vidéo montrant son leader dans une position équivoque avec la députée Nesrin Baytok comme un « événement terrible et immoral». En Turquie, comme dans de nombreux pays d’ailleurs, on a du mal à accepter que ce genre d’affaire puisse ne relever que de la vie privée des personnes concernées. Il était donc facile de prévoir les effets moraux dévastateurs que pourraient avoir ce clip, et en vieux routier de la politique turque, Önder Sav, a donc probablement tout de suite senti que les jours de Baykal à la tête du parti étaient comptés. Toutefois, il explique aussi son retournement en faveur de Kılıçdaroğlu par l’attitude de Baykal lui-même, qui n’a pas jamais fait part de ses intentions à ses collaborateurs. « Peut-être que s’il avait pris le temps de réfléchir et de me parler, nous aurions pu lui trouver une meilleure position, car les étapes à suivre après sa démission méritaient d’être discutées et d’être évaluées ensemble. », explique l’ami de près de 50 ans de l’ancien leader du CHP.

Or, l’on sait qu’en démissionnant l’ex-leader du CHP a choisi de créer d’un coup le vide politique avec l’espoir que la peur du vide chez les militants lui permettrait de revenir en homme providentiel. Cette situation est pourtant rapidement apparue intenable à Önder Sav qui trouve en particulier quelque peu ridicule aujourd’hui toutes les opérations qui ont été alors lancées pour soutenir le grand retour du chef, y compris cette grève de la faim organisée par quelques militants devant la domicile de ce dernier. C’est ce constat qui aurait décidé le secrétaire général à rencontrer deux ou trois fois en secret Kemal Kılıçdaroğlu, sans même que leurs propres épouses soient au courant ! Le soutien d’Önder Sav a été décisif et a fait basculer l’appareil du parti en faveur du nouveau leader, qui a rapidement pu compter non seulement sur l’appui de la majorité des parlementaires du CHP, mais aussi sur la presque totalité de ses responsables provinciaux.

Si les explications d’Önder Sav éclairent le déroulement des faits, il ne faut pas perdre de vue qu’elles ont également deux effets importants : d’une part, elles scellent les liens de Kılıçdaroğlu avec l’appareil du parti en le sortant de sa posture quelque peu marginale à l’égard des manœuvres de l’ancienne administration du CHP, d’autre part, elles permettent de faire oublier la publication de la vidéo en elle-même et les origines du coup cybernétique réalisé en l’occurrence. Dans cette affaire, Önder Sav apparaît en effet comme un acteur tout aussi pris à dépourvu que Deniz Baykal lui-même, alors même que certains pensent qu’il a pu y avoir une connivence entre l’appareil du parti et ceux qui ont décidé de lancer le clip sur le web. Le secrétaire général reste assez énigmatique sur ce point. Sans évoquer comme Baykal un complot ourdi par le gouvernement, il suggère que ce dernier était probablement au courant de l’affaire. Il faudra donc attendre un certain temps encore pour savoir qui a vraiment pris les devants pour en finir avec Deniz Baykal.
JM

dimanche 6 juin 2010

Kemal Kılıçdaroğlu : le déclic ?


Bien que l’affaire de la flottille «Free Palestine» tienne la une de l’actualité en Turquie depuis une semaine, l’élection de Kemal Kılıçdaroğlu à la tête du CHP, le 22 mai dernier, continue d’alimenter les commentaires et les analyses.

On est ainsi beaucoup revenu sur l’affaire Baykal et sur l’avènement son successeur, en évoquant une convergence d’intérêts entre des cercles extérieurs au parti, influents dans la presse notamment, et le noyau dur du CHP rassemblé autour du secrétaire général Önder Sav qui aurait feint de souhaiter, dans un premier temps, le retour de Deniz Baykal, avant d’ouvrir la voie à «Gandhi Kemal». Toutefois, ce dernier a-t-il été véritablement partie prenante dans ce processus qui a conduit à l’éviction de Baykal ou ne doit-il être considéré que comme le bénéficiaire d’une opération ourdie par d’autres ? On imagine effectivement mal le «Monsieur Propre» de la politique turque impliqué dans de basses manœuvres d’appareil, et notamment dans celles qui ont abouti à la diffusion du clip vidéo qui a eu raison de la carrière politique de Deniz Baykal, mais l’on se souvient aussi que les relations entre Kemal Kılıçdaroğlu et l’ancien leader du parti s’étaient particulièrement détériorées à la suite de l’affaire Onur Öymen. De Tunceli, où il s’était rendu pour des raisons familiales (enterrement de sa mère), Kemal Kılıçdaroğlu avait en effet durement critiqué les propos tenus par l’ex vice-président du CHP sur les massacres de Dersim, avant d’être contraint de se rétracter, et même de devoir serrer la main d’Onur Öymen. Cet épisode, particulièrement mal vécu par Kılıçdaroğlu, l’a-t-il décidé à tout faire pour «nettoyer» définitivement la direction du CHP ?

Par ailleurs, l’un des leitmotivs de nombreux commentaires et analyses concernent aussi les origines «dersimi» du nouveau leader kémaliste et la manière dont il les assume. Si Kemal Kılıçdaroğlu, qui est issu d’une famille de «dede», assume volontiers son identité alévie, en revanche, on observe qu’il a plus de mal avec son identité kurde. Il est vrai que la question concerne plus généralement les natifs de Tunceli, qui affirment souvent de façon plus nuancée une identité kurde (les Kurdes étant en majorité sunnites) qui pourrait faire oublier leur spécificité alévi. Mais évidemment, compte tenu de la position qu’occupe désormais Kemal Kılıçdaroğlu, les réticences de ce dernier à se dire Kurde auraient pour certains des raisons plus directement politiques : éviter de prendre à rebrousse-poil les milieux les plus nationalistes du CHP. On observe néanmoins qu’un certain nombre de responsables politiques (Kurdes notamment) et de journaux (Taraf en particulier) prennent un malin plaisir à revenir sur cette ambiguïté. En tout état de cause, elle risque de lui aliéner plus le suffrage kurde que le suffrage alévi.

Reste à savoir si «Gandhi Kemal» est bien en mesure de créer un déclic dans la gauche turque et de constituer un mouvement d’opinion potentiellement dangereux pour le parti au pouvoir. Le groupe socialiste du parlement européen en est déjà convaincu et s’en est félicité, il y a une quinzaine de jours. Mais sur le terrain rien n’est encore joué. Certes, la venue de Kemal Kılıçdaroğlu a suscité le retour, au sein du CHP, d’un certain nombre de personnalités et de militants que l’indéracinable leadership de Baykal avait découragés. Pour autant, d’autres persistent dans leur idée de susciter un renouveau de la gauche turque à l’extérieur de la «vieille maison» C’est notamment le cas du bouillant maire de Şişli, Mustafa Sarıgül, qui a récemment annoncé qu’il persistait dans son projet de création d’un nouveau parti.

Un sondage, effectué par l’Institut Metropoll d’Ankara, fin mai, c’est-à-dire une semaine après l’élection de Kemal Kılıçdaroğlu à la tête du CHP et quelques jours avant l’affaire de la flottille, montre néanmoins une sérieuse progression du parti kémaliste. Cette enquête crédite, en effet, de 30,1% le CHP qui gagne ainsi près de 10% des voix, tandis que toutes les autres formations politiques représentés au Parlement reculent ; l’AKP obtenant 37,3%, le MHP 10,3% et le BDP 3,9%. Ce sondage indique donc bien que le nouveau leader a provoqué un déclic au sein de l’électorat turc. Il montre aussi que Kemal Kılıçdaroğlu dispose d’une réelle crédibilité dans l’opinion, puisque 68,9% des personnes interrogées pensent qu’il améliorera le score du CHP lors des prochaines élections générales. Il est vrai que si l’on tient compte du fait que le TDH (Türkiye Degisim Hareketi – Mouvement pour le changement en Turquie) de Mustafa Sarıgül est crédité, par le même sondage, de 3,5%, on peut prédire la formation d’une sphère d’influence pour le camp laïque qui avoisinerait 35%, et qui serait véritablement en position d’inquiéter le parti au pouvoir.

Reste à savoir quels seront à terme les effets de l’affaire de la flottille. Si beaucoup pensent qu’ils devraient permettre à Recep Tayyip Erdoğan d’engranger les dividendes des nombreuses manifestations et mobilisations qui ont eu lieu au cours de la semaine qui vient de s’écouler, d’autres estiment au contraire qu’une fois la fièvre retombée, l’affichage trop islamisant et la témérité de la mobilisation d’IHH contre le blocus de Gaza, risquent d’inquiéter une partie de l’opinion publique turque qui pourrait en outre être de plus en plus sensible aux thématiques privilégiées par Kemal Kılıçdaroğlu : le chômage et la lutte contre la corruption.
JM

samedi 5 juin 2010

La crise de la flottille renforce la position politique de Recep Tayyip Erdoğan.


Près d’une semaine après l’assaut des commandos de marine israéliens, qui a fait officiellement 9 morts (8 citoyens turcs et 1 ayant aussi la nationalité américaine), les commentaires vont bon train, tant sur le déroulement de l’affaire en elle-même, que sur ses conséquences politiques en Turquie.

A bien des égards, le gouvernement de l’AKP sort renforcé de cette épreuve. La Turquie, en effet, a tenu les devants de la scène internationale, face à des Occidentaux gênés par leurs condamnations à reculons de l’attaque israélienne. Mais, plus que la dimension internationale de cette affaire, ce sont ses conséquences internes qui sont désormais observées. Selon Michel Sailhan, directeur du bureau de l’AFP à Istanbul, le parti majoritaire et son leader sont les premiers bénéficiaires de l’opération après plusieurs jours de mobilisation populaire, au cours desquels se sont exprimés successivement la colère pendant des manifestations anti-israéliennes, l’émotion au moment du retour des passagers des navires arraisonnés, la dévotion et le recueillement à l’occasion des prières et cérémonies mortuaires.

En se faisant le champion de la cause palestinienne par les condamnations sans nuance qu’il a adressées à l’Etat hébreu, Recep Tayyip Erdoğan s’est aussi présenté en défenseur des Turcs, en l’occurrence assassinés ou maltraités, unissant ainsi dans un même mouvement des sentiments de solidarité religieuse et des réactions de fierté nationale. Tout cela devrait être payant lors des échéances politiques à venir, estiment nombre d’experts. Car, l’affaire de la flottille a éclipsé pour un temps le renouveau en cours du CHP et l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu et, même si elle a permis aussi la mobilisation des islamistes du Saadet Partisi, ces derniers se sont retrouvés pris dans un mouvement bien maîtrisé par le parti majoritaire et le gouvernement. Certains éditorialistes, comme Mehmet Ali Birant, font observer que «cette opération sur Gaza s’est faite avec l’accord tacite du ministère turc des affaires étrangères». D’autres s’interrogent sur les liens étroits existant entre le parti au pouvoir et IHH (Insan Hak Hürriyetleri Yardım Vakfı – Fondation d’aide pour les droits et libertés des êtes humains), l’organisation humanitaire musulmane qui a affrété les navires arraisonnés.

Après l’unanimité qui a marqué la réprobation des premiers jours, un certain nombre de voix dissonantes ont commencé à se faire entendre plus distinctement. Des militants d’ONG laïques, ayant participé à la flottille, ont critiqué le tour trop religieux pris par cette campagne, tandis que de nombreux commentateurs se sont étonnés des risques qu’IHH a fait prendre à ses membres et à ses sympathisants. L’organisation se défend en expliquant que nul ne pouvait prévoir une telle réaction des Israéliens. Il est vrai que l’importance du nombre des victimes, le fait qu’elles aient été criblées de balles et qu’une partie d’entre elles aient été abattues à bout portant (ce qu’a révélé le rapport d’autopsie publié par les autorités turques) témoignent de la violence extrême de l’assaut qui a été donné au «Mavi Marmara». Toutefois, eu égard à l’intervention militaire israélienne «plomb durci» à Gaza et au rapport international dont cette opération avait fait l’objet, on pouvait s’attendre à ce que la riposte israélienne contre la flottille soit particulièrement dure. Lors du débat qui a précédé le vote à l’unanimité par le Parlement turc d’une condamnation de l’assaut israélien, des députés du CHP ont accusé le gouvernement de n’avoir pas assez veillé à la protection de ses concitoyens.

Mais toutes les critiques ne sont pas venues que de l’opposition laïque. S’exprimant pour la première fois publiquement sur l’événement, Fetullah Gülen, après avoir dénoncé l’attaque israélienne, a critiqué lui aussi le rôle joué par IHH. Dans une interview au Wall Street Journal, le 4 juin, le célèbre prédicateur turc en exil volontaire aux Etats-Unis, a déclaré qu’il n’avait entendu parler qu’il y a peu de l’initiative prise par IHH et estimé que cette fondation aurait du veiller à obtenir l’aval des autorités israéliennes pour effectuer une telle mission. Cette déclaration montre qu’il y a probablement sur l’affaire de la flottille, au sein même de la mouvance AKP, une différence de point de vue, qui affecte peut-être même les derniers développements de la politique internationale et notamment le tour qu’ont pris ces dernières semaines les relations turco-américaines, sur le dossier nucléaire iranien. Même si le président Gül, réputé proche de Gülen, a réagi pour condamner l’assaut israélien et dire que les liens entre la Turquie et Israël «ne seraient plus jamais les mêmes», on observe qu’il a été très largement éclipsé ces dernières semaines par «l’hyperactivisme» du premier ministre, tant sur le nucléaire iranien que sur l’affaire de la flottille.

La dernière réaction qui mérite d’être relevée est celle des Kurdes du BDP. Parlant à l’issue d’une manifestation qui a rassemblé 25 000 personnes, le 3 juin, à Mersin, la députée du BDP, Emine Ayna, a estimé que, dans l’affaire de la flottille, le gouvernement n’avait pas été capable de protéger les personnes engagées. Répondant au rapprochement effectué ces derniers jours par la presse entre l’assaut israélien du «Mavi Marmara» et l’attaque du PKK contre une base navale turque près d’Iskenderun, elle a déclaré : «Souvenez-vous qu’à Davos, le premier ministre turc a dit «one minute !» (au président israélien pour les Palestiniens qui sont tués), nous nous disons aussi «one minute !» au premier ministre pour les Kurdes qui sont tués avec des armes israéliennes»

En tout état de cause, les dossiers en cours de la vie politique turque devraient reprendre leurs droits dans les prochains jours, au moment où la Cour constitutionnelle va décider du sort de la révision constitutionnelle lancé par le gouvernement, qui doit faire l’objet d’un référendum au mois de septembre. C’est alors, qu’une fois les réactions à chaud surmontées, on pourra réellement mesurer les effets qu’a pu produire l’affaire de la flottille sur l’opinion publique turque.
JM

vendredi 4 juin 2010

La coopération militaire turco-israélienne a survécu à la crise de la flottille mais pour combien de temps ?


L’assaut meurtrier donné par un commando de marine israélien, le 31 mai au matin, a profondément endommagé une relation turco israélienne qui, depuis le «one minute» de Davos et plusieurs autres incidents diplomatiques du même genre, paraissait déjà bien mal en point. Dans les heures qui l’ont suivi, Recep Tayyip Erdogan a qualifié l’événement de «terrorisme d’Etat,» et Ahmet Davutoğlu a évoqué des actions contraires «aux règles internationales», «relevant du banditisme et de la piraterie» Cette sévérité de langage a été de mise également lors de l’intervention que le ministre turc des affaires étrangères a prononcé peu après, devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, pour demander la condamnation de l’intervention israélienne et la mise sur pied d’une enquête internationale. Le lendemain, devant son groupe parlementaire, le premier ministre, rentré précipitamment du Chili, a poursuivi sur le même ton, en demandant à ce que l’Etat hébreu soit «sévèrement puni», et en expliquant que désormais entre son pays et Israël «rien ne serait plus comme avant» ; un appel entendu par le Parlement, qui a voté le lendemain à l’unanimité de ses membres, une résolution condamnant Israël en ordonnant lui aussi une enquête. Le 3 juin, la Turquie a rappelé son ambassadeur à Tel-Aviv et le porte-parole de son ministère des affaires étrangères a promis qu’on était pas prêt de le revoir en Israël.

À ces condamnations verbales sans nuance se sont ajoutés 3 jours d’émotion populaire, marqués par de nombreuses manifestations dans les grandes villes, par le retour des passagers des navires après leur libération, et par les funérailles des victimes, le 3 juin, à la mosquée de Fatih, à Istanbul. Enfin, le 4 juin, le vice premier ministre Bülent Arinç a assuré que son gouvernement allait, cette fois, revoir les accords qu’il a signés avec l’Etat hébreu, et que ces derniers seraient très certainement revus à la baisse.

Il faut rappeler que, pour ce qui est de l’agro-alimentaire et de la fourniture d’eau, les projets ont tourné court depuis un certain temps déjà. Il faut signaler aussi que, pour ce qui concerne tourisme, la tendance des prochains mois risque de suivre le même chemin, Israël ayant recommandé à ses ressortissant de ne pas se rendre en Turquie, ce qui a amené déjà plusieurs dizaines de milliers de vacanciers israéliens à annuler leurs vacances en Anatolie.

Il reste que la coopération militaire turco-israélienne semble avoir survécu pour l’instant à cette crise majeure. On remarque, en effet, que dès le lendemain de l’arraisonnement de la flottille, le ministre de la défense, Vecdi Gönül, a annoncé que les programmes de coopération militaire étaient maintenus. Ces derniers apparaissent ainsi comme l’épine dorsale de ce qui reste des relations entre Israël et la Turquie. Il faut dire qu’ils ont été à la base du renouveau de la coopération turco-israélienne voulu par l’armée, en 1996. Au moment où certains pays occidentaux menaçaient de réduire leurs ventes d’armes à la Turquie, en raison de leur utilisation dans le conflit kurde, ces accords militaires ont permis à Ankara de trouver un fournisseur d’équipements militaires sophistiqués moins regardant sur les questions d’éthique, et de moderniser son armée à moindre frais. Les principaux fleurons de cette coopération sont notamment : la modernisation de chars M60 Patton, d’avions F4 et F5 et de jets d’entrainement T38 ; la livraison de radars et d’un nombre très important de véhicules blindés résistant aux mines ; et enfin la fourniture de drones (avions sans pilote) «Heron» dont le contrat a été signé en 2005 et dont la livraison a commencé cette année. Une partie de ce matériel (drones et véhicules blindés) est utilisée notamment dans la lutte contre le PKK.

Depuis le début de la détérioration des relations turco-israéliennes, on a pu observer que les questions militaires ont le plus souvent été prudemment extraites du corps du conflit opposant les deux pays. On se souvient qu’en janvier 2009, peu après le «one minute» de Davos, l’armée turque avait fait savoir que cette affaire considérée par l’état-major comme essentiellement politique, ne remettait pas en cause la coopération stratégique avec Israël et les programmes en cours. On se souvient encore qu’en janvier 2010, en dépit du grave incident diplomatique qui avait vu le vice-ministre israélien des affaires étrangères humilier publiquement l’ambassadeur de Turquie en Israël, le ministre turc de la défense, Vecdi Gönül, avait reçu son homologue Ehoud Barak à Ankara, pour faire notamment progresser la livraison des fameux drones «Heron» (cf. notre édition du 14 février 2010).

Toutefois, on peut penser qu’à terme, même cette coopération militaire devrait être remise en cause. Et ce, pour plusieurs raisons. D’une part, le gouvernement pourra difficilement maintenir l’ambiguïté actuelle, et il a déjà dit qu’il s’agissait surtout maintenant pour lui d’expédier les contrats en cours, mais pas d’en relancer de nouveaux. D’autre part, les experts estiment que les Israéliens ont probablement désormais des réticences à livrer du matériel sophistiqué à un pays qu’ils ne considèrent plus véritablement comme leur allié. On remarque d’ailleurs que le missile anti-missile à longue portée israélien n’a jamais été inclus dans les contrats signés.

Cette situation devrait ouvrir de nouvelles opportunités pour les fabricants d’armes américains, européens, russes ou chinois. Mais, le recours à ces fournisseurs potentiels n’est pas sans poser certains problèmes pour la Turquie. S’adresser aux Américains risque de gêner une diplomatie turque qui se retrouvera sous la dépendance accrue de son grand allié au moment même où elle souhaite s’en émanciper. Démarcher les Russes et les Chinois paraît difficilement concevable pour un pays de l’OTAN, ayant eu jusqu’ici recours à du matériel européen ou américain. Se tourner vers les gouvernements européens risque de reposer pour Ankara la question des scrupules que peuvent avoir ces derniers à fournir un matériel qui peut servir dans un conflit intérieur.
JM

jeudi 3 juin 2010

Massoud Barzani séjourne en Turquie dans un contexte difficile.


Le président de la région kurde d’Irak du nord, Massoud Barzani, est depuis hier en Turquie. C’est la première fois que le leader kurde irakien y revient depuis 2004. Entretemps, après s’être fortement détériorées, les relations d’Ankara avec l’Irak du nord se sont améliorées de façon spectaculaire. Elles se sont notamment institutionnalisées au travers d’une structure permanente, qui se réunit régulièrement, et elles ont abouti à l’ouverture d’un consulat turc à Erbil (la capitale de la région kurde d’Irak du nord) où le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, s’est rendu en octobre dernier (cf. notre édition du 6 novembre 2010).

Tout ne va pourtant pas pour le mieux entre la Turquie et les Kurdes d’Irak du nord. L’ouverture kurde lancée par Recep Tayyip Erdoğan s’est enlisée et le DTP a été dissous. Certes, on a pu observer que, dans un premier temps, Massoud Barzani a plutôt ménagé l’AKP. Il avait notamment exprimé sa colère contre la décision de la Cour constitutionnelle qui avait mis un terme à l’existence du DTP, mais en continuant à saluer le processus politique engagé par le gouvernement turc. Pourtant, depuis le début de l’année, les arrestations de militants kurdes se sont multipliées en Turquie, l’ex-leader du DTP, Ahmet Türk, a été agressé physiquement, de nombreux manifestants mineurs sont toujours emprisonnés, et des accrochages ont eu lieu régulièrement entre l’armée et le PKK dans le sud-est, faisant ces dernières semaines, notamment, plusieurs dizaines de morts. En outre, sur le plan politique, alors que le processus d’ouverture semble gelé, aucune mesure n’a concerné directement les Kurdes dans le projet de réforme constitutionnelle adopté récemment par le Parlement, et le gouvernement n’a d’ailleurs pas pu compter sur le soutien du BDP, à cette occasion.

De surcroît, au-delà de ce climat d’ensemble lourd, le contexte le plus récent de la visite de Massoud Barzani a rendu celle-ci encore plus difficile. En effet, dans la nuit de dimanche à lundi, 7 soldats turcs ont été tués dans une attaque conduite contre une base navale près d’Iskenderun (sud-est du pays) par des rebelles du PKK, peu après qu’Abdullah Öcalan, le leader emprisonné de l’organisation rebelle, avait fait savoir qu’il renonçait à essayer de dialoguer avec les autorités turques. Certes, il avait aussi précisé que cette annonce n’était pas un appel à la reprise de la lutte armée. Mais la presse turque n’a pas hésité à établir un rapport de cause, en mettant en outre en relief la concomitance de l’arraisonnement de la flottille «Free Palestine» et l’attaque contre la base d’Iskenderun. Le gouvernement turc accuse, en effet, les autorités kurdes d’Irak du Nord d’avoir des relations suivies avec Tel-Aviv, et pensent que le PKK bénéficie d’un soutien militaire des services secrets israéliens. De là à voir la main du Mossad dans l’attentat d’Iskenderun, au moment même où les commandos de marine israéliens se lançaient à l’assaut du «Mavi Marmara», il n’y avait qu’un pas que beaucoup d’éditorialistes et de leaders politiques ont franchi rapidement. Mardi, plusieurs quotidiens titraient à la fois sur l’arraisonnement du navire turc et l’attaque de la base navale.

Dans un tel contexte, les autorités turques attendent plus que jamais du leader kurde irakien qu’il s’engage à ne plus soutenir le PKK, mais l’on ne connaît pas pour l’instant le contenu et les résultats des premiers entretiens qui ont eu lieu.
JM

mercredi 2 juin 2010

L’affaire de la flottille conforte la position de la Turquie sur la scène internationale.


Israël a annoncé, mardi 1er juin au soir, que les 650 passagers de la flottille qu’elle a arraisonnée lundi, seraient libérés dans les deux prochains jours. Cette décision devrait contribuer à réduire la tension qui était à son comble, hier encore en Turquie, et éviter une épreuve de force entre les deux pays à propos la libération de ces prisonniers dont une grande majorité est turque (près de 380). Ainsi, est-on déjà entré ce matin dans une phase où l’on s’attache à dresser un bilan de la crise survenue depuis le 31 mai dernier, et l’on observe que beaucoup de commentaires se concentrent actuellement sur le devenir des relations turco-israéliennes.

Pourtant, ne faut-il pas d’emblée donner plus d’ampleur à l’analyse ? Car n’est-ce pas plutôt la rivalité turco-israélienne au Moyen-Orient que cette affaire a mis en lumière ? Rappelons, en effet, que cet épisode dramatique a pris place dans un contexte international particulièrement lourd, qui avait vu la Turquie jouer dans la cour des grands au côté du Brésil sur le dossier nucléaire iranien, et l’accord tripartite, signé le 17 mai, mettre les Occidentaux dans l’embarras en contrariant leur stratégie. Rappelons aussi qu’au cours de la semaine qui a précédé l’affaire de la flottille, les pays signataires du TNP (y compris les Etats-Unis) ont voté une résolution prônant la dénucléarisation du Moyen-Orient et la soumission d’Israël aux règles de la non-prolifération nucléaire. Depuis un certain temps déjà la Turquie n’a cessé en outre de dénoncer le double standard qui s’appliquerait à Israël en matière nucléaire ainsi que le paradoxe qui veut que les pays, suspectant l’Iran de chercher à se doter de l’arme atomique, soient ceux qui possèdent déjà une telle arme. Force est de reconnaître que, ces derniers jours, elle a trouvé encore des arguments pour dénoncer le «deux poids deux mesures» dont seraient victimes les Etats n’appartenant pas au cercle fermé des grandes puissances, et qu’elle va pouvoir faire prospérer ce capital en jouant, tant sur sa position de puissance régionale, que sur ses relations avec le monde occidental, pour accélérer sa montée en puissance sur la scène internationale.

En effet, en arraisonnant une flottille humanitaire dans les eaux internationales, au cours d’un assaut qui a fait 9 victimes dont 4 Turcs, Israël a en fait confirmé, sous le regard des médias, le comportement faisant fi du droit international que le gouvernement turc dénonce sans arrêt, et à propos duquel il demande de plus en plus souvent des comptes aux pays occidentaux. Cela amène certains observateurs à évoquer le piège dans lequel serait tombé Tel-Aviv. Quoiqu’il en soit, au cours des trois derniers jours, la Turquie a eu tout loisir d’accroître sa présence sur la scène internationale. C’est notamment son texte qui a servi de base au Conseil de sécurité pour condamner l’action israélienne et réclamer une enquête, et ce, après des débats où, jouissant de son statut de victime, elle a pu tenir un rôle de tout premier plan. Mais la portée de ce processus va beaucoup plus loin encore, car la Turquie n’est pas qu’une puissance régionale émergente (comme peuvent l’être l’Arabie Saoudite, l’Egypte ou même le Brésil), elle est aussi statutairement une alliée des Occidentaux, membre de l’OTAN et de multiples instances européennes, elle est enfin engagée militairement au Liban et en Afghanistan. Dans un tel contexte, le gouvernement turc a pu faire sentir aux Occidentaux qu’il attendait cette fois de leur part autre chose que des critiques polies ou des regrets attristés. Et, force est de constater que, même les Etats-Unis, qui ont cherché à modérer la colère turque au Conseil de Sécurité dans un premier temps, en viennent aujourd’hui à des positions moins édulcorées à l’égard d’Israël. Encore un faux pas de l’Etat hébreu, et Ankara se retrouvera en position de demander à Washington de choisir au Moyen-Orient entre son allié israélien et son allié turc.

Comment expliquer les erreurs commises par le gouvernement israélien ? Sur le plan militaire d’abord l’opération a certes toutes les apparences d’un «fiasco». En fait, les militaires israéliens pensaient avoir affaire à des humanitaires un peu plus barbus, ils disent aujourd’hui avoir été confrontés à des terroristes. En réalité, il semble surtout qu’ils aient été cueillis à froid par… des Turcs. Ceux qui ont vécu un certain temps en Turquie savent que lorsqu’on cherche les Turcs, on les trouve ! Les supporters d’un club britannique de football venus disputer une coupe d’Europe, il y a quelques années à Istanbul, avaient pu le mesurer à leurs dépends. Lorsque des hooligans ont commencé, dans le quartier de Taksim, à casser des vitrines et à saccager des cafés, les propriétaires des commerces concernés et les habitants du quartier n’ont pas attendu la police pour se défendre. Bilan de la soirée : 2 morts… chez les Anglais. Les commandos de marine israélien auraient du savoir qu’on n’arraisonne pas un navire turc (même humanitaire) comme on intercepte un navire océanographique de Green Peace. En montrant les images de l’abordage du navire «Mavi Marmara», loin de convaincre qu’elle avait eu affaire à des terroristes, l’armée israélienne a surtout permis de comprendre comment son incapacité à maîtriser un arraisonnement qu’elle avait pourtant elle-même décidé et préparé, a tourné au drame que l’on connaît.

Mais, au-delà de cet échec opérationnel abondamment analysé et dénoncé par la plus grande partie de la presse israélienne, il reste que cet assaut a été l’expression d’une ligne politique de fond : celle qui prône le blocus de Gaza à tout prix et la volonté de montrer qu’Israël restera maître chez lui. Nombre de journaux israéliens se désolent, ces deux derniers jours, de la dégradation de l’image d’Israël sur la scène internationale. Mais il est probable que le gouvernement de Benyamin Netanyahou, déjà très isolé et blasé à cet égard, n’a fait que peu de cas de cette image, lorsqu’il a décidé d’intervenir contre la flottille par la force. Dans un contexte où même les Etats-Unis sont très critiques à son égard, il a pris le parti d’une ligne dure quoiqu’il advienne et quelles qu’en soient les conséquences. Une telle attitude se nourrit certes de la patience que les Occidentaux ont souvent manifestée jusqu’à présent à l’égard d’Israël. Mais, cette tendance n’est peut-être plus aussi établie qu’elle a pu l’être jadis. Confrontée à la question nucléaire iranienne, aux conflits irakien et afghan, aux risques de déstabilisation du Pakistan, Washington a beaucoup à perdre à voir s’éloigner son allié turc, et l’on remarque qu’on cours des dernières heures, malgré le froid causé par l’accord tripartite du 17 mai, les responsables américains (Barack Obama, Hillary Clinton) et turcs (Recep Tayyip Erdoğan, Ahmet Davutoğlu) se sont à nouveau beaucoup parlés au téléphone.
JM

mardi 1 juin 2010

Forte émotion en Turquie après l’assaut israélien contre la flottille «Free Palestine».


À l’issue de 12 heures de discussion, le Conseil de sécurité des Nations Unies a condamné, mardi matin, «les actes qui ont résulté en la perte d'au moins dix vies humaines et fait de nombreux blessés», lors de l’assaut du navire turc «Mavi Marmara», par un commando de marine israélien. Il a surtout demandé une «enquête impartiale» et réclamé «la libération immédiate des navires ainsi que des civils détenus par Israël». Cette déclaration a été adoptée à l’unanimité sur la base d’un texte proposé par la Turquie, que les Etats-Unis se sont employés à modérer. Le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, n’a pas hésité à qualifier l’opération menée par l’armée israélienne, non seulement «de grave manquement aux règles internationales», mais aussi «d’actes de l’ordre du banditisme et de la piraterie.» Pour sa part, le premier ministre israélien et le représentant d’Israël à l’ONU, ont maintenu leurs positions, en continuant à justifier l’assaut du navire et à expliquer que les soldats avaient fait usage de leurs armes «pour défendre leurs vies».

Plus de 24 heures après le drame on ne connaît toujours que partiellement le déroulement des faits. Mais il semble que l’armée israélienne ait sous-estimé la capacité de riposte des militants embarqués sur le bateau turc, et qu’elle ait d’emblée perdu le contrôle de la situation. Dans le quotidien israélien «Haaretz», Amos Harel parle d’un «fiasco» et s’interroge, tant sur le degré de préparation de l’opération que sur sa gestion politique et médiatique par le gouvernement. Le fait que le nombre des victimes et leur identité reste encore incertain, en raison de la censure imposée par l’armée israélienne, accroit l’exaspération en Turquie.

Hier, des manifestations ont eu lieu en ordre dispersé dans plusieurs quartiers d’Istanbul, et toute la journée de nombreuses personnes dans les rues passantes ont arboré des drapeaux palestiniens vendus par les marchands ambulants qui fournissent traditionnellement leurs concitoyens en drapeaux turcs à l’approche des fêtes, et qui avaient trouvé là, une occasion d’élargir leur offre. Surtout, le soir, près de 10 000 manifestants se sont rassemblés devant le consulat israélien, dans le quartier de Levent. Si certains des participants avaient été convoyés sur les lieux par des ONG, comme l’organisation IHH, qui a affrété le bateau attaqué, nombre d’entre eux, en revanche, comme Mehmet, étaient venu spontanément pour exprimer leur incompréhension et leur colère : « Des gens ont été tués, d’autres sont blessés. Les familles et les amis ne savent rien. Je ne comprends pas comment un Etat peut attaquer des militants humanitaires… » Tandis que la plupart des nombreuses chaines de télévision publiques et privées passaient et repassaient des images de l’assaut israélien, l’émotion aura donc été très vive, tout au long de la soirée, à Istanbul.

Les relations turco-israéliennes paraissent ainsi endommagées pour longtemps, mais dans un contexte où la Turquie ne cesse de s’affirmer en tant que pouvoir régional, et prétend même jouer dans la cours des grands aux côtés de puissances émergentes comme le Brésil, il est probable également que cette affaire sera un test pour les relations turco-occidentales. Certes, et parfois après un temps d’hésitation, la plupart des pays occidentaux, dont la France, ont dénoncé le caractère disproportionné de la réaction israélienne et déclaré que le blocus de Gaza n’était pas tenable, mais pourront-ils aller plus loin dans leurs condamnations et que se passera-t-il si dans les prochains jours on assiste à une escalade ?

En effet, alors même que les passagers des 6 bateaux arraisonnés hier sont toujours détenus, les Israéliens ont déclaré qu’ils réagiraient de la même façon si les organisateurs de «Free Palestine» décident, comme ils l’ont annoncé, d’envoyer une nouvelle flottille pour forcer le blocus de Gaza.
JM