mercredi 16 juin 2010

Affrontement entre l’AKP et le BDP.


Le mardi est en Turquie, comme l’on sait, le jour de la réunion des groupes des formations politiques qui sont représentées au Parlement. Les réunions, qui se sont tenues le 15 juin, ont donné lieu à un sévère affrontement entre l’AKP et le BDP. Recep Tayyip Erdoğan a en effet mis en cause le parti kurde, en lui reprochant d’avoir des liens avec le PKK. Mais il a aussi accusé les municipalités du BDP, dans le sud-est, de décourager les investissements et de refuser en particulier le soutien du TOKI (Toplu Konut İdaresi Başkanliği – La direction administrative du Logement), une puissante instance de construction et d’aménagement, qui est directement rattachée aux services du premier ministre. Déniant au PKK le droit d’être le porte-parole de ses concitoyens kurdes, le leader de l’AKP a estimé également que l’organisation rebelle s’employait à brider les efforts de développement, de démocratie, de service, lancés par son gouvernement, en direction des provinces kurdes. Il a déclaré, pour finir, que la recrudescence des opérations conduites par le PKK, depuis deux mois, visait à faire échouer les réformes entreprises.

La riposte du BDP ne s’est pas faite attendre. Selehattin Demirtaş (photo) a estimé que les déclarations du premier ministre étaient en fait une sorte d’appel lancé à la Cour constitutionnelle pour qu’elle dissolve son parti et il a nié que les élus du BDP aient refusé l’appui du TOKI. Le leader kurde a surtout reproché à Recep Tayyip Erdoğan d’avoir échoué dans les tentatives qu’il a faites récemment pour résoudre la question kurde. Ces critiques ont d’ailleurs abouti au dépôt d’une motion de censure contre le gouvernement, par le BDP. «Ceux entendent profiter des conflits ethniques n’en retireront aucun bénéfice. Notre politique vise à établir la paix et la démocratie.», a conclu Selehattin Demirtaş.

Cette passe d’armes intervient au moment où l’on assiste à un regain des attentats du PKK. Depuis deux mois notamment, l’armée turque a perdu plus d’une vingtaine de soldats lors d’accrochages dans le sud-est du pays. Quant à l’ouverture démocratique, bien que le ministre de l’intérieur et le président de la République aient réaffirmé récemment qu’elle n’était pas morte, elle a été reléguée au second plan de l’actualité par la réforme constitutionnelle et par les événements de politique internationale survenus au cours des dernières semaines (dossier nucléaire iranien, affaire de la flottille). Dans la nuit de mardi à mercredi, des affrontements dans la province de Şırnak se sont encore soldés par 4 morts (3 rebelles et un soldat), et ont entrainé de nouvelles incursions de l’armée de terre et de l’aviation turques dans le nord de l’Irak, où les bases arrière du PKK trouvent refuge.
JM

lundi 14 juin 2010

La Turquie refuse une commission créée par Israël pour enquêter sur l’attaque du «Mavi Marmara»


Comme on pouvait s’y attendre, la Turquie a rejeté la Commission mise en place hier par Israël pour enquêter sur le raid mené par un commando israélien, le 31 mai dernier, contre le navire turc «Mavi Marmara» qui faisait partie de la flottille «Free Palestine».

Sous la pression internationale et en particulier américaine, le gouvernement israélien a finalement annoncé, dimanche, la constitution d’une commission publique, «chargée d’enquêter sur les aspects relatifs à l’action entreprise par l’Etat d’Israël pour empêcher des navires d’atteindre les côtes de Gaza». La présidence de cette instance a été confiée Yakov Tirkel, un ancien juge de la Cour suprême israélienne et le gouvernement de Benyamin Netanyahou a annoncé qu’elle serait ouverte à la participation de deux personnalités étrangères : Lord Trimble (l’ancien chef du parti unioniste d’Irlande du nord et prix Nobel de la paix en 1998) et Ken Watkin (un ancien avocat général de l’armée canadienne).

Toutefois, cette commission est loin de répondre à la demande formulée par le Conseil de sécurité des Nations Unies, le 1er juin dernier, à l’issue de l’attaque israélienne qui a causé la mort de 9 militants humanitaires turcs (dont un turco-américain). Le Conseil de sécurité avait en effet proposé une commission impartiale composée d’Israéliens, de Turcs, d’Américains et présidé par un ancien premier ministre néo-zélandais, ce que le gouvernement israélien a refusé. Au regard du droit international, une telle commission paraissait pourtant particulièrement justifiée car, d’une part, l’attaque s’est produite dans les eaux internationales et il est donc difficile de considérer que les faits ne concernent que l’Etat hébreu, d’autre part, les autorités israéliennes ont accusé les humanitaires turcs embarqués à bord du «Mavi Marmara» d’avoir eu un comportement agressif envers leurs soldats et, dès lors, elles peuvent difficilement refuser à ceux qu’elles ont mis en cause d’avoir la possibilité de se défendre devant des observateurs impartiaux. Or, même ouverte à deux observateurs étrangers, la commission créée par Israël reste entièrement sous sa coupe et elle n’aura de surcroît qu’un mandat très limité.

Déniant à cette commission toute compétence pour enquêter dans le cas présent, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (photo) a rappelé que «le crime avait été commis dans les eaux internationales, et pas dans les eaux territoriales israéliennes.» Il a considéré que l’instance imaginée par Israël serait à la fois juge et partie et, rappelant qu’une des victimes avait aussi la nationalité américaine, il a demandé aux Etats-Unis «de défendre le droit de leurs citoyens à la vie». Le gouvernement américain a pourtant considéré, hier, que l’initiative israélienne constituait «un pas en avant important» et réclamé une enquête rapide.

La décision d’Israël de ne créer qu’une commission nationale ouverte à des étrangers et de refuser une véritable commission internationale devrait particulièrement gêner les gouvernements européens qui, après le drame du «Mavi Marmara» avaient reconnu le droit de la Turquie, membre de l’OTAN et candidate à l’UE, à une enquête impartiale. Il est vrai qu’une telle enquête a peu de chances de voir le jour, car le gouvernement israélien a exclu que ses soldats puissent être interrogés par des experts autres que ceux de sa propre armée, et il sait pertinemment que, tant au regard du droit international que des conditions dans lesquelles il s’est produit, son raid a peu de chances d’apparaître comme justifié.

Toutefois, le refus définitif d’Israël d’accepter de se soumettre à une enquête internationale risque d’aggraver encore son différend avec la Turquie. À cet égard, le chef de la diplomatie turque a rappelé que son pays «avait le droit de revoir les relations qu’il entretient avec Israël et de prendre des sanctions.» S’exprimant déjà sur la question, le 12 juin dernier, à l’occasion d’une interview publiée par le journal «Le Monde», le président Abdullah Gül n’a pas exclu que la détérioration des rapports entre la Turquie et l’Etat hébreu puissent même aller jusqu’à la rupture de leurs relations diplomatiques…
JM

dimanche 13 juin 2010

Kemal Kılıçdaroğlu s’inquiète des mutations de la politique étrangère turque, l’AKP adresse des messages à l’Union Européenne.


Le 13 juin 2010, lors d’un meeting à Amasra sur la mer Noire, Kemal Kılıçdaroğlu a vivement critiqué les choix diplomatiques du gouvernement de l’AKP en déclarant que le parti au pouvoir avait déplacé l’axe des équilibres de la politique étrangère turque. «Dans bien des milieux qui comptent, on commence à s’interroger sérieusement sur notre changement d’axe, c’est le résultat de la politique de l’AKP», a déclaré le leader du CHP avant de poursuivre : «Il y a une crise de confiance avec l’Ouest du fait de cette politique, l’AKP doit corriger le tir immédiatement, si ce n’est pas fait, les résultats seront encore pires dans un très proche avenir.» Selon lui, cette nouvelle diplomatie dévoile en réalité le vrai visage de l’AKP. En s’exprimant de la sorte, le leader kémaliste a voulu se faire l’écho de l’inquiétude que ressent à l’heure actuelle une frange de l’opinion publique turque, en particulier ses élites occidentalisées que le «Non» de leur pays, le 9 juin dernier, au Conseil de sécurité des Nations Unies, inquiètent au plus haut point. Nombre de ces élites, et plus généralement les gens issus des milieux laïques, déclarent avoir peur du tour pris par la politique étrangère turque depuis quelques semaines, suite aux derniers développements du dossier nucléaire iranien et aux réactions du premier ministre à l’affaire de la flottille. Il y a dans cette opinion le sentiment qu’un tournant a été pris, et que celui-ci n’aurait pas que des enjeux diplomatiques mais qu’il conforterait la dimension islamique, pour ne pas dire islamiste de l’AKP.

C’est également des bords de la mer Noire, lors d’un meeting à Rize, que Recep Tayyip Erdoğan (photo) a évoqué la diplomatie turque actuelle pour répondre à Kemal Kiliçdaroglu : «Ceux qui pensent que la politique étrangère a changé d’axe sont incapables de comprendre le nouveau rôle que joue la Turquie et le caractère multidimensionnelle qu’a pris sa politique étrangère.» Au lendemain du vote négatif formulé par la Turquie à l’égard du projet de sanctions contre l’Iran, la semaine dernière, le premier ministre turc avait déjà infirmé l’idée que la Turquie se détournait de l’Ouest en qualifiant même un tel point de vue de «sale propagande». Mais il s’en était pris aussi à l’Union Européenne (UE) en estimant que la politique étrangère suivie par la Turquie était aussi un message adressé «à ceux qui au sein de l’Europe veulent créer des obstacles à l’adhésion turque.» Il avait surenchéri en déclarant que l’UE était même actuellement soumise à un test quant à la sincérité de ses intentions à l’égard de la Turquie et qu’elle ne s’en rendait même pas compte. Dimanche, à Rize, Recep Tayyip Erdoğan, après sa réponse au leader kémaliste, a de nouveau adressé un message à l’UE, en lui reprochant de faire trainer l’intégration de la Turquie depuis 50 ans. «Il n’y a pas d’autres pays dans le cas de la Turquie. Nous avons mis en place un ministère spécial pour notre candidature, confié à Egemen Bağış, qui a rang de ministre d’Etat. Nous faisons tout ce que nous pouvons, mais ils continuent à nous maintenir en dehors.», a-t-il déclaré avant de conclure que si l’UE voulait démontrer qu’elle n’était pas un club chrétien, elle devrait admettre la Turquie en son sein.

Répondant à Nicolas Bourcier, à l’occasion d’une interview parue dans Le Monde, le 12 juin, Abdullah Gül a lui aussi évoqué la candidature de son pays à l’UE, mais en des termes plus nuancés. Estimant que «l’UE ne facilitait pas les choses» et que la Turquie devait aussi faire le nécessaire pour intégrer l’acquis communautaire, le président de la République a surtout évoqué, pour sa part, la cécité stratégique qui serait celle des Européens, en estimant que si l’UE ouvrait enfin les yeux, elle intégrerait la Turquie rapidement. Il a regretté en particulier que Bruxelles ne se fasse pas assez entendre sur la scène internationale, ce que l’affaire de la flottille et le dossier nucléaire iranien auraient à nouveau montré, avant de laisser entendre que l’intégration de la Turquie rendrait l’Europe plus forte.

Les derniers développements de la politique internationale, qui ont vu la Turquie aux avant-postes, risquent sans doute d’accroître la pression sur les Européens afin qu’ils précisent leurs intentions, quant au devenir de la candidature turque. Le gouvernement turc est de plus en plus impatient et temps des réponses dilatoires semble être révolu.
JM

samedi 12 juin 2010

Sanctions contre l’Iran au Conseil de sécurité de l’ONU : la Turquie vote "Non"


Pour la quatrième fois depuis 2006, le Conseil de sécurité des Nations Unies a infligé, le 9 juin 2010, un nouveau train de sanctions à l’Iran, ce dernier ayant refusé de cesser ses activités nucléaires sensibles. Cette décision initiée par les Etats-Unis et soutenue par les autres membres permanents du Conseil de Sécurité, a été adoptée par 12 votes contre 2 et une abstention. La Turquie et le Brésil ont voté contre et le Liban s’est abstenu. Compte tenu des derniers développements de l’actualité politique internationale, le «Non» turc n’est pas vraiment une surprise, mais il constitue un tournant qui a relancé, ces derniers jours, les supputations sur les orientations prises par la politique étrangère d’Ankara et la fameuse question : «La Turquie se détourne-t-elle de l’Occident ?»

Le refus d’Ankara de voter les sanctions proposées par les Etats-Unis vient confirmer une ligne constante de la diplomatie turque, au cours de l’année qui vient de s’écouler. Alors même qu’en septembre 2009, la découverte des nouvelles activités nucléaires de l’Iran avait amené le groupe des Six à brandir la menace de nouvelles sanctions contre la République islamique, la Turquie a défendu envers et contre tout l’idée qu’il fallait privilégier la voie diplomatique, en se posant en médiateur du conflit. N’hésitant pas à qualifier Mahmoud Ahmadinejad « d’ami », critiquant les pays occidentaux qui suspectent l’Iran de fabriquer un armement nucléaire dont eux se sont dotés et dont Israël est officieusement le détenteur, Recep Tayyip Erdoğan n’a cessé par la suite d’affirmer qu’une solution diplomatique restait possible. Cette position a atteint son paroxysme par la suite, au printemps 2010, lorsqu’elle a rencontré celle du Brésil, refusant lui aussi la perspective de nouvelles sanctions contre l’Iran. Ainsi à la mi-avril 2010, lors du sommet sur la sécurité nucléaire de Washington, Ankara et Brasilia se sont retrouvées côte à côte pour abjurer les Etats-Unis de ne pas abandonner les négociations avec Téhéran. Le 17 avril 2010, surtout, la Turquie et le Brésil ont signé un accord avec l’Iran reprenant la proposition faite par l’AIEA de fournir à la République islamique le combustible enrichi à 20% dont elle a besoin, notamment pour un réacteur de recherche médical, contre la livraison des stocks d’uranium qu’elle a enrichis. Cet accord présenté par ses signataires comme la solution au conflit n’a pourtant pas convaincu les Etats-Unis, car l’Iran ne s’est pas engagé à stopper sa production d’uranium enrichi. Avec le soutien de tous les membres permanents du Conseil de sécurité, y compris la Chine et la Russie, Washington a donc immédiatement répondu à l’accord tripartite du 17 mai par le projet de sanctions qui a été adopté, mercredi.

La sensation provoquée par le refus turc de ce projet a été accrue par le contexte politique international des deux dernières semaines. Il y a 15 jours, en effet, la totalité des membres signataires du TNP (Traité de Non Prolifération nucléaire) ont adopté une décision convoquant en 2012 une conférence dont l’objectif sera de promouvoir la dénucléarisation du Moyen-Orient, et demandé à l’Etat hébreu de renoncer à la bombe atomique, d’adhérer au TNP et de soumettre ses installations nucléaires aux inspections internationales. Par la suite, après le raid israélien sur le «Mavi Marmara», le 31 mai, la Turquie et Israël se sont affrontés au plus haut niveau, notamment au Conseil de Sécurité des Nations Unies où Ankara est parvenue à faire adopter un texte condamnant Tel-Aviv, en demandant une enquête internationale.

La portée de la décision d’Ankara de ne pas voter les sanctions proposées contre l’Iran doit être aussi examinée au regard de l’évolution plus globale suivie par la diplomatie turque depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir. En 2003, le Parlement turc avait refusé le débarquement sur son territoire de troupes américaines devant ouvrir un deuxième front en Irak. Il faut rappeler néanmoins qu’à l’époque cette décision avait été adoptée contre l’avis de Recep Tayyip Erdoğan et de son gouvernement. Plus généralement depuis sa réélection en 2007, le gouvernement de l’AKP n’a cessé de suivre une stratégie qui tend à faire apparaître la Turquie comme une puissance régionale et à accroître sa marge de manœuvre à l’égard des Américains. En août 2008, la diplomatie turque s’était montrée prudente lors du conflit Russo-Géorgien en donnant des gages à Moscou de sa neutralités et en faisant respecter scrupuleusement aux navires de secours envoyés par Washington les obligations du Traité de Montreux, pour le passage des détroits (Dardanelles, Bosphore) donnant accès à la mer Noire. Quelques mois plus tard, Ankara avait contesté la nomination au secrétariat général de l’OTAN du danois Anders Fogh Rasmussen à qui elle reprochait implicitement son soutien à l’intervention américaine en Irak et son refus de censurer, dans son pays, la publication les caricatures du prophète Mahomet, alors qu’il était premier ministre. À la fin de l’année 2009, la Turquie faisait de nouveau entendre sa différence, en refusant de céder à l’invitation américaine d’accroître son contingent militaire en Afghanistan.

Le secrétaire américain à la défense, Robert Gates, s’est dit «déçu» par le vote négatif de la Turquie au Conseil de sécurité, le 9 juin 2010, tout en reconnaissant que «des alliés ne sont pas toujours d’accord sur tout». Toutefois, il a également estimé que l’attitude des pays européens à l’égard de la candidature turque à l’UE n’était pas étrangère à cette situation, en déclarant en particulier : «S’il y a quoique ce soit de vrai dans la notion que la Turquie se penche à l’est, c’est largement selon moi parce qu’elle y a été poussée, poussée par certains en Europe qui refusent de donner à la Turquie le genre de liens organiques qu’elle recherche avec l’Occident.» Cette opinion a été corroborée par le ministre italien des affaires étrangères, Franco Frattini, qui a estimé que les Européens avaient commis «l’erreur» de pousser la Turquie vers l’est au lieu de l’attirer à eux. Pour sa part, le premier ministre turc a démenti l’idée que la Turquie se détournait de l’Occident en la qualifiant même de «sale propagande». Le 10 juin 2010, lors d’un forum économique turco-arabe, à Istanbul, il a expliqué que voter des sanctions diplomatiques contre l’Iran la veille aurait été un «acte déshonorant » équivalent à «se renier soi-même», après l’accord tripartite du 17 mai dernier.

En fait, il est indiscutable que le «Non» turc du 9 juin au Conseil de sécurité confirme tant la montée de la Turquie dans son espace régional que sa forte présence désormais sur la scène mondiale. Cette situation change probablement la nature même de la candidature turque à l’UE. Longtemps confinée dans un statut de poste avancé de l’Europe au Proche-Orient, la Turquie n’a pas coupé le cordon ombilical avec ses alliés occidentaux mais, jouant de ses atouts économiques et stratégiques, elle estime qu’elle dispose à leur égard d’une marge de manœuvre accentuée. Toutefois, cette marge de manœuvre n’est pas extensible à l’extrême. À cet égard, c’est aussi la rhétorique employée ces derniers temps par la diplomatie turque et nombre d’attitudes adoptées par ses principaux acteurs qui suscitent des interrogations chez ses alliés occidentaux. Car une chose est d’affirmer la nécessité de privilégier le dialogue sur le dossier nucléaire iranien, autre chose est de proclamer son amitié avec le leader de la République islamique. Une chose est de dénoncer le blocus israélien de Gaza, autre chose est s’afficher aux côtés du Hamas. Pour s’affirmer en tant que puissance régionale et tirer parti de sa profondeur stratégique, la Turquie n’est pas obligée de donner des gages aux acteurs les plus radicaux du monde arabo-musulman, au risque de plonger ses alliés occidentaux dans une perplexité qui pourrait se muer rapidement en sérieux doute. Mais il est vrai aussi que les Occidentaux, et les Européens en particulier, doivent en retour prendre conscience de la position que ce pays a acquis aujourd’hui dans le monde en cessant de le considérer comme une marche de leur Empire pour lui reconnaître la place et les fonctions qui lui reviennent dans le nouvel ordre international. Ce qui a changé finalement depuis la guerre froide, c’est que la Turquie n’est plus un allié contraint du bloc occidental. Dès lors, ce dernier pour préserver cette alliance devra de plus en plus gagner la Turquie, s’il ne veut pas la perdre.
JM

jeudi 10 juin 2010

L’Europe a-t-elle besoin des intellectuels turcs ?


De débats enflammés en prises de position affirmées, la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne ne laisse personne indifférent. Pourtant, force est de constater que les Européens n’ont qu’une connaissance lacunaire, souvent stéréotypée, de ce pays. Ainsi, l’idée que la Turquie, prise en étau entre la menace de l’islamisation et une violence d’Etat quasi-institutionnalisée, serait par conséquent incompatible avec l’Europe et ses valeurs, semble ancrée dans les mentalités. Vincent Duclert se propose ici de lutter contre cette perception et cette ignorance, en étudiant le dynamisme du milieu intellectuel démocrate turc, dont l’existence même témoigne de la possibilité d’une «troisième voie» qui serait celle de la démocratisation. Neuf pétitions d’importance ont été lancées au cours des années 2000, et si elles ne constituent certainement que la partie émergée de la lutte en faveur des droits civiques, elles témoignent d’une vitalité et d’une volonté forte du milieu intellectuel. A l’étude de leurs objets, de leurs mots et de leurs impacts, c’est un véritable projet politique qui se dessine. De la contestation de l’omnipotence de l’Etat et de sa violence au combat contre toutes les formes d’intolérances, il s’agit de défendre «une certaine idée» de la Turquie qui soit celle du vivre ensemble, d’une citoyenneté démocratique et non plus nationaliste, en bref celle d’un pays capable de porter un regard critique sur son passé et de construire un véritable État de droit. Ainsi que nous le montre l’auteur, un grand nombre de tabous ont commencé à tomber par l’action de ces intellectuels engagés, dont les plus importants sont sans conteste ceux du génocide arménien et de la question kurde. Il est alors du devoir de l’Europe de soutenir ce mouvement afin qu’il survive et se traduise en une évolution concrète du politique, tout comme il est nécessaire de prendre conscience de ce que ce mouvement peut apporter à l’Europe.

En effet, cette action des intellectuels démocrates turcs, qui a su se perpétuer malgré les périodes de répression extrêmement sévères et dramatiques qui ont suivies les coups d’Etat, est une leçon pour une Europe qui a tendance à se replier sur elle-même, à débattre davantage du marché que des valeurs fondamentales, et à assister au retour de l’idéologie nationaliste comme projet politique plausible, ce dont le débat sur l’identité national en France apporte la preuve. Enfin, l’étude de ce milieu révèle ce que beaucoup tendent à oublier aujourd’hui : Turquie et Europe ne sont pas antinomiques et inconciliables. La tradition dont sont issus ces intellectuels est aussi celle d’une expérience européenne de la liberté, les valeurs qu’ils défendent sont également celle de l’Europe, souvent telles que consacrées par la Convention européenne des droits de l’homme, lorsque ce n’est pas l’Europe elle-même qu’ils défendent.

A travers l’étude des actions de ce segment de la société turque, Vincent Duclert apporte un éclairage nouveau et atypique sur la question de l’intégration de la Turquie à l’Union Européenne, nous poussant en même temps à nous interroger sur ce que sont devenus les milieux intellectuels en France et en Europe.
Anne-Laure Mahé

L’Europe a-t-elle besoin des intellectuels turcs ? Vincent Duclert, Armand Colin, 2010.

mercredi 9 juin 2010

Le troisième sommet de la CICA est dominé par l’affaire de la flottille et le dossier nucléaire iranien.


La Conférence sur les mesures pour bâtir la confiance et l’action conjointe en Asie ou CICA (Conference on Interaction and Confidence-Building Measures in Asia) est l’une des nombreuses organisations ou programmes internationaux apparus au cours des deux dernières décennies pour essayer de structurer le nouvel ordre international après la fin de la guerre froide. Issue d’une initiative lancée par le Kazakhstan en 1992, elle a tenu une conférence préparatoire en 1996, puis ses deux premiers sommets à Almaty en 2002 et en 2006, avant d’organiser le troisième à Istanbul, du 7 au 9 juin derniers. Elle rassemble à l’heure actuelle 22 membres (Afghanistan, Azerbaïdjan, Chine, Égypte, Iran, Jordanie, Kazakhstan Kirghizistan, Mongolie, Pakistan, l’Autorité Palestinienne, Corée du Sud, Israël, Russie, Tadjikistan, Thaïlande, Turquie, Émirats, Irak, Vietnam, Ouzbékistan), 6 Etats (Indonésie, Japon, Malaisie, Qatar, Ukraine, États-Unis) et 3 organisations internationales (ONU, OSCE et Ligue Arabe) ont le statut de membres observateurs. À l’occasion du troisième sommet d’Istanbul, la Turquie a pris la présidence tournante de cette organisation, pour une période de 2 ans.

L’idée, qui est à la base de la création de cette instance, est bien sûr de faire dialoguer tous les membres d’une même aire géographique pour générer des contacts fructueux et créer les conditions de la sécurité en Asie. De fait, l’un des mérites de cette initiative est de réunir des Etats qui sont parfois en désaccord réel, comme la Russie ou l’Iran, voire en conflit ouvert, comme Israël et l’Autorité Palestinienne. La contre partie de cet universalisme téméraire est évidemment le caractère limitée des décisions qui peuvent être prises dans une telle enceinte où les membres en désaccord se supportent plus qu’ils se rencontrent ou coopèrent. Lors du troisième sommet d’Istanbul, l’ambassadeur d’Israël en Turquie, qui représentait l’Etat hébreu, est sorti pendant l’allocution de Mahmoud Ahmadinejad et s’est vu attribué une place marginale dans la photo finale de la conférence. En ce sens, la CICA est très révélatrice de la vie internationale contemporaine où l’on se parle et se rencontre beaucoup, sans que cela ait toujours une influence et des effets véritables sur le cours des conflits ou des désaccords qui font rage.

Eu égard au contexte dans lequel il a eu lieu, le 3e sommet de la CICA, qui s’est tenu à Istanbul, les 7 au 9 juin, a plus encore que les précédents illustré cette logique paradoxale. Le problème du blocus de Gaza et le dossier nucléaire iranien ont largement dominé les débats. Dans ces conditions, comment parvenir à une déclaration finale unanime préservant à la fois les points de vue de la Turquie, d’Israël, de l’Autorité Palestinienne, de l’Iran ou de la Russie. Jusqu’à présent, la CICA a toujours souhaité préserver son universalisme apparent fondateur, en votant ses déclarations finales à l’unanimité. Une semaine après l’affaire de la flottille qui a opposé la Turquie et l’Etat hébreu, et quelques jours avant le vote de nouvelles sanctions contre Téhéran (entre autres par la Russie), il faut bien convenir que l’exercice était particulièrement difficile à satisfaire.

Pourtant, la CICA est finalement parvenue à sauver les apparences dans les deux cas. En premier lieu, le président Gül a rappelé dans son allocution de clôture que «tous les membres du sommet sauf un, avaient condamné le raid contre la flottille humanitaire», tandis que la déclaration finale de la conférence a pudiquement évité de mentionner l’incident. Un aménagement similaire a été trouvé sur la question nucléaire. Tous les Etats membres (sauf un) ont demandé à Israël de se soumettre au contrôle de ses installations nucléaires par l’AIEA, la déclaration finale se contentant de rappeler l’impératif du désarmement nucléaire et les bienfaits du nucléaire civil.

Toutefois, malgré son attentisme, le 3e sommet de la CICA est apparu comme un tour de chauffe des débats qui vont avoir lieu au cours de la semaine sur le dossier nucléaire iranien, puisque Mahmoud Ahmedinejad a prévenu que si des sanctions étaient adoptées, elles auraient pour effet de mettre un terme aux tentatives de médiation diplomatique en cours, tandis que Vladimir Poutine rappelait que son soutien à ces sanctions sans pour autant remettre en cause le droit des Iraniens à accéder au nucléaire civile et que Recep Tayyip Erdoğan incitait toutes les parties à suivre la voie ouverte par son pays et le Brésil avec l’accord tripartite du 17 mai.

Au fond lors de son 3e sommet, la CICA a été confirmé dans son statut d’enceinte de rencontre et de discussions sur des dossiers chauds. Mais dès aujourd’hui c’est ailleurs que les décisions importantes se prendront…
JM

L’affaire de la flottille fait apparaître des différences de point de vue au sein de l’AKP


Une semaine après l’arraisonnement de la flottille «Free Palestine» par l’armée israélienne, les débats ont tendance à se déplacer aussi sur le terrain national. Répondant à Kemal Kılıçdaroğlu, qui avait jugé téméraire et irresponsable l’attitude de l’AKP et du gouvernement dans l’affaire de la flottille, Recep Tayyip Erdoğan l’a accusé de se faire l’avocat d’Israël. La remarque, peu prisée par son destinataire, a néanmoins permis à ce dernier de mettre le doigt sur les divergences de points de vue, qui se sont manifestées, ces derniers jours, au sein même du parti majoritaire. Le nouveau leader du CHP a ainsi estimé que Recep Tayyip Erdoğan ferait mieux de chercher les avocats d’Israël dans son propre camp. Il faisait en l’occurrence allusion au propos abondamment commentés de Fetullah Gülen (photo), qui ont vu les responsables de l’AKP réagir en ordre dispersé. Car, après avoir dénoncé la dureté du comportement israélien dans l’affaire, «Hocaefendi» a vertement critiqué les organisateurs turcs de la flottille et en particulier l’organisation IHH, en estimant que celle-ci avait fait prendre des risques inconsidérés à ses militants, et qu’elle aurait du chercher à obtenir l’accord de l’Etat hébreu avant de lancer une telle opération.

Si cette réaction a ravivé les supputations sur le rôle occulte joué par le «Cheikh de Pennsylvanie» et sur ses liens avec l’Oncle Sam, elle a surtout montré que, même au sein de l’AKP, tout le monde n’appréciait pas de la même façon les dernières orientations de la diplomatie turque et ses velléités à faire apparaître la Turquie sur la scène mondiale comme un pôle émergent contestataire. Bülent Arinç, le vice-premier ministre, d’ordinaire plus virulent, a notamment salué les conseils de modération du maître, en déclarant : «Hocaefendi dit la vérité une fois de plus… Nous devons agir de façon constructive envers et contre tout». Mais, pour sa part, Recep Tayyip Erdoğan a poursuivi ses condamnations de l’assaut conduit par la marine israélienne, tandis qu’Ahmet Davutoğlu faisait savoir qu’il n’y aurait pas de normalisation des relations turco-israéliennes, après ce dernier incident, tant qu’Israël n’aurait pas adopté une attitude plus positive, et en particulier accepté l’enquête internationale impartiale, demandée par le Conseil de sécurité des Nations Unies.

Il semble donc bien que, de plus en plus, deux approches de la politique internationale puissent être décelées, au sein même du parti majoritaire. La première exprimée par le premier ministre et son ministre des affaires étrangères, qui ont été omniprésents ces dernières semaines, tant sur le dossier iranien que sur l’affaire de la flottille, entend signifier l’avènement de la Turquie comme puissance émergente non seulement dans l’aire régionale mais aussi sur la scène internationale. On a vu cette tendance à l’œuvre depuis le sommet nucléaire de Washington, lorsqu’elle a scellé le rapprochement turco-brésilien sur le conflit nucléaire iranien qui a débouché sur l’accord tripartite du 17 mai. Cette vision diplomatique s’est aussi abondamment exprimée à l’occasion de l’affaire de la flottille de Gaza où la Turquie n’a pas hésité à faire face à Israël et à se poser en défenseur du droit international et des Palestiniens. La seconde tendance incarnée, semble-t-il, par des personnalités comme le président Abdullah Gül ou le vice-premier ministre, Bülent Arinç, sans rejeter l’idée d’une montée en puissance de la Turquie sur les scènes régionale et internationale, souhaite que cette ascension soit plus prudente et qu’elle ne se fasse pas au détriment des alliances traditionnelles de la Turquie et en particulier de la relation de celle-ci avec les Etats-Unis. Cette option plus «soft» s’est notamment illustrée sur le dossier du rapprochement turco-arménien, très apprécié par les Occidentaux, à l’occasion duquel Abdullah Gül a joué les premiers rôles, en se rendant à Erevan, pour le fameux match de football ; une démarche que Recep Tayyip Erdoğan a accueillie, comme l’on sait, de façon beaucoup moins enthousiaste.

On sent bien que, ces derniers jours, la Turquie est à la croisée des chemins et que ce qui est en train de se jouer dépasse largement la seule affaire de la flottille, mais concerne directement les relations d’Ankara avec ses alliés occidentaux et par contrecoup son positionnement sur la scène mondiale.
JM