jeudi 26 août 2010

Turquie : polémique autour du cessez-le-feu décrété par le PKK à l’occasion du Ramadan.


Depuis une semaine, la polémique sur les raisons du cessez-le-feu décrété unilatéralement par le PKK à l’occasion du Ramadan ne cesse de défrayer la chronique. L’origine de cette agitation médiatique découle des déclarations faites la semaine dernière par l’un des responsables du PKK, Murat Karayılan à la presse internationale, laissant entendre que ce cessez-le-feu était la conséquence de rencontres récentes, ayant eu lieu entre Abdullah Öcalan et des représentants de l’Etat turc. Le CHP et le MHP se sont immédiatement saisis de l’affaire pour dénoncer des manœuvres occultes du gouvernement, qui auraient eu pour objet d’obtenir du PKK une suspension des violences qui ont ensanglanté le sud-est de la Turquie ces derniers mois, au moment où doit se tenir le référendum sur la révision constitutionnelle. Le gouvernement est ainsi carrément accusé par l’opposition laïque et nationaliste d’avoir négocié, avec l’organisation rebelle kurde, une décrue des tensions en cours pour lui permettre d’arriver à ses objectifs électoraux. Bien que la révision qui doit faire l’objet du référendum, le 12 septembre prochain, l’ait ignorée, la question kurde est donc de retour au cœur de la vie politique turque, et cette polémique révèle en réalité le positionnement des principales forces politiques tant sur le référendum que sur la question kurde elle-même.

Appelant à voter «non», le CHP et le MHP ont trouvé, dans cette affaire, des arguments qui leur permettent d’étayer leur discours hostile aux réformes du gouvernement, accusé ni plus ni moins de vouloir porter atteinte à l’intégrité de l’Etat, que ce soit au travers de sa révision constitutionnelle, que ce soit au travers de son approche de la question kurde et des négociations qu’il mènerait avec le PKK. Le 25 août 2010, le député CHP d’Adana Tacihar Seyhan a déclaré que le chef du MİT (Milli Istihbarat Teşkilaki, les services turcs de renseignement), Hakan Fidan, a rencontré Abdullah Öcalan le 20 juillet dernier, sur l’île d’Imralı. Selon lui, Fidan était accompagné par deux autres personnes et les caméras de sécurité ont été éteintes pendant cette visite.

Appelant à boycotter un référendum qui les a oubliées, les organisations kurdes (BDP, DTK, KCK…) se réjouissent en fait de l’annonce de ces contacts entre l’Etat et le leader du PKK, et appellent le premier ministre à les reconnaître ouvertement. La révélation de ces contacts cadre en réalité avec leur revendication d’intégrer tous les acteurs (y compris le PKK) dans la recherche d’une solution au problème kurde. Lors d’un meeting à Mardin, le 25 août 2010, l’un des leaders du BDP, Selahattin Dermitaş, a déclaré : «Le premier ministre devrait être en mesure de révéler s’il y a eu ou non des contacts avec le PKK et Öcalan, pour trouver une solution à la question kurde. S’il y a eu une telle rencontre, c’est une bonne chose.» En réalité, pour les organisations kurdes, l’idée est ici de montrer que des négociations ont commencé entre le gouvernement et le PKK.

Appelant bien sûr à voter «oui» avec l’objectif de l’emporter le 12 septembre, le gouvernement pourtant ne voit pas les choses de la même façon. Le 23 août dernier, lors de l’émission de télévision «Siyaset Meydani» (Forum politique) de la chaine «Show TV», le premier ministre a admis des contacts entre l’Etat et le PKK, mais pas entre le gouvernement et le PKK. Interrogé sur ce qu’il entendait pas «État», Recep Tayyip Erdoğan a désigné les services de renseignements (en l’occurrence le MİT), en précisant : «Ces services sont chargés de donner de l’information à l’Etat. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’ils sont chargés de lever certains obstacles et de résoudre certains problèmes. Un pouvoir politique, lui, ne s’assoie jamais à une table de négociations avec une organisation terroriste.» Ainsi pour le gouvernement, il faut faire la différence entre l’action que mène l’Etat dans la gestion courante de la question kurde, et qui peut impliquer le cas échéant des contacts avec le PKK, et la politique que mène le gouvernement pour rechercher une solution à la question kurdes qui exclut toute négociation avec l’organisation d’Abdullah Öcalan.

Les experts et les médias n’ont cessé, ces trois derniers jours, d’évoquer cette distinction et de s’interroger sur sa pertinence. Beaucoup de commentateurs se sont étonnés de l’ampleur des débats qui ont suivi la révélation des contacts entre le MİT et le PKK. Nombre d’entre eux rappellent, en effet, que ces contacts ont toujours existé. Dans le quotidien «Taraf», un ancien responsable du MİT, Cevat Öneş déclare qu’il y n’a cessé d’y avoir des contacts entre l’État et Abdullah Öcalan, depuis la capture de celui-ci en 1999. La grande différence selon lui (et elle est très révélatrice des évolutions politiques qu’a connues ces dernières années le système politique turc) est que jusqu’à 2006, les rencontres qui avaient lieu avec le leader kurde emprisonné ne faisaient intervenir que l’armée, alors que depuis cette date, des autorités civiles (MIT, Police…) sont les premières concernées. L’expert en questions kurdes et militaires, Sedat Laçiner, est néanmoins plus prudent dans son analyse. Il pense qu’en eux-mêmes ces contacts sont normaux, mais que «l’important est ici de définir un cadre et de ne pas faire de concessions.» Il estime notamment que l’Etat peut avoir des contacts pour arrêter le terrorisme, mais pas pour faire diminuer les tensions, à des fins politiques…

Il est à parier toutefois que tous ces débats sur l’existence de contacts qui semblent évidents, tant ils apparaissent comme une pratique ancienne, et leur instrumentalisation en période électorale, ne parviendront pas à faire oublier l’urgence que revêt aujourd’hui la recherche d’une solution politique à la question kurde pour la Turquie contemporaine.
JM

mardi 24 août 2010

La question kurde et le référendum du 12 septembre.


Le PKK a décrété un cessez-le-feu depuis le début du ramadan et jusqu’au 20 septembre prochain. L’un des principaux leaders de l’organisation rebelle kurde, considéré par certains comme son numéro deux, Murat Karayılan, a expliqué récemment que cette initiative était la conséquence de négociations officieuses menées avec le gouvernement turc. Le député du parti nationaliste MHP, Oktay Vural, a accusé le gouvernement et le BDP de mener des négociations en sous-main avec Abdullah Öcalan, le leader emprisonné du PKK, et même de préparer un projet d’autonomie pour les provinces kurdes de Turquie. Le gouvernement a, pour sa part, démenti tout contact de ce genre.

Il reste que ce cessez-le-feu intervient à un moment opportun pour le gouvernement, puisqu’il permet à la campagne pour le référendum, qui doit avoir lieu le 12 septembre prochain, de se tenir dans une ambiance plus sereine. Depuis le début du printemps, en effet, les attentats, embuscades ou accrochages dans le sud-est du pays ont fait près de 200 morts parmi les soldats turcs et les rebelles kurdes. Cette situation a provoqué une forte émotion dans l’opinion publique et vu l’opposition mettre le gouvernement sous pression, en lui reprochant une prétendue faiblesse face à la rébellion kurde. Pendant les quinze derniers jours, la tension a décru dans le sud-est, sans pour autant disparaître : lors du week-end dernier, 7 rebelles et un soldat turc ont été tués à l’occasion d’accrochages à Şırnak et à Van.

Dans une interview pour le quotidien anglophone «Today’s Zaman», Oral Çalışlar, un journaliste qui a longtemps travaillé pour le quotidien kémaliste «Cumhuriyet», avant de rallier le quotidien libéral «Radikal», en 2008, estime que ce cessez-le-feu est une opportunité qui doit être prise très au sérieux. Selon lui, des expériences similaires de cessez-le-feu autoproclamés par le PKK ont échoué antérieurement parce que l’armée, qui était alors un pouvoir dominant, n’avait pas voulu jouer le jeu. Mais aujourd’hui, les choses sont différentes, car le système politique turc a changé. D’une part, l’armée est sortie très affaiblie du dernier YAŞ (cf. notre édition du 10 août 2010). D’autre part, «en dépit des déficiences démocratiques de la Turquie, il y a un gouvernement qui, beaucoup plus que ses prédécesseurs, désire une solution civile à ce problème.» Selon Oral Çalışlar, deux tâches prioritaires doivent être accomplies pour régler la question kurde. La première est de convaincre le PKK d’abandonner les armes et de descendre des montagnes, la seconde est d’achever le processus de démocratisation. Il pense pour cela que l’on ne peut pas faire autrement que d’engager des pourparlers directs avec le PKK, notamment parce qu’il a montré ces dernières semaines qu’il demeurait militairement actif, et conservait une réelle légitimité chez les Kurdes. Reste à savoir qui peut servir d’intermédiaire en l’occurrence. Oral Çalışlar estime que le BPD, la formation parlementaire kurde n’est pas la mieux placée. Selon lui, le DTK (Demokratik Toplum Kongresi – Congrès pour une société démocratique), la nouvelle organisation d’Ahmet Türk et Aysel Tuğluk, qui englobe le BDP et la plupart des ONG kurdes, serait plus légitime dans ce rôle.

Les thèmes abordés par cette interview reflètent bien les débats en cours en Turquie sur la question kurde dans le contexte politique actuel du référendum. Après l’enlisement de «l’ouverture démocratique», la dissolution du DTP, la multiplication des arrestations de responsables kurdes et la flambée de violence du printemps dernier, certains pensent que le référendum peut être l’occasion d’une relance des tentatives de règlement d’un problème qui reste le plus important défi qu’ait à relever la Turquie contemporaine. L’obstacle majeur à cette hypothèse est pourtant que la question kurde a été totalement tenue à l’écart de la réforme qui est l’objet de ce référendum. C’est ce qui explique que le BDP ait décidé d’appeler à boycotter cette consultation que, selon les sondages, près de la moitié de son électorat s’apprêterait néanmoins à ne pas bouder pour soutenir la révision constitutionnelle proposée. Cette situation a conduit certains observateurs à penser que le BDP pourrait changer de position. Ahmet Türk, l’ancien leader du DTP et présentement leader du DTK, avait déclaré, la semaine dernière, que si le gouvernement faisait des concessions, notamment s’il décidait d’abaisser de 10% le seuil nécessaire qui permet d’avoir une représentation parlementaire, les organisations kurdes pourraient revoir leur consigne de vote et soutenir la révision constitutionnelle.

Recep Tayyip Erdoğan, qui doit tenir un meeting de campagne, le 3 septembre prochain à Diyarbakır, répondra-t-il à cet appel au dialogue, au risque d’être accusé par l’opposition laïque et nationaliste de céder à la rébellion ? Il sera peut-être tenté de considérer au contraire qu’au moment où les sondages donnent le «oui» gagnant, il n’a pas réellement besoin du vote kurde pour l’emporter. Au cours du week-end dernier, lors un meeting électoral à Kayseri, le premier ministre n’a pas hésité à faire l’amalgame entre ses adversaires en mettant dans le même sac tous ceux qui ne soutiennent pas son référendum : «Quand nous y regardons de plus prêt, que voyons nous ? Le CHP, le MHP, le BDP et le YARSAV (Association des juges et des procureurs) sont sur la même ligne. Quel est l’autre parti qui est sur cette ligne ? Les montagnes de Kandil (allusion au sanctuaire du PKK derrière la frontière irakienne). L’organisation terroriste parle des montagnes, le CHP et le MHP sont ses haut-parleurs à Ankara.» Pendant le week-end, le premier ministre a également mis en cause l’aptitude du BDP à représenter les Kurdes, en rappelant que beaucoup d’entre eux votaient pour l’AKP. Le gouvernement ne semble donc pas prendre le chemin d’un dialogue avec le BDP avant le référendum. Il ne reste que trop peu de temps d’ailleurs avant la tenue du scrutin pour mener une négociation de fond susceptible de relancer le processus d’ouverture amorcé l’année dernière. Dès lors, il est probable que les positions ne devraient pas changer avant le référendum et que le BDP devrait continuer à appeler au boycott.

Pourtant, beaucoup espère que la situation se débloquera après le 12 septembre. Rassemblés ce week-end à Diyarbakır, les principaux leaders et organisations kurdes ont commencé à réfléchir activement à une relance du processus politique de négociations. À cet égard, on attend beaucoup du DTK, la nouvelle organisation d’Ahmet Türk et Aysel Tuğluk, pour établir le contact entre le gouvernement, les organisations kurdes légales, l’Etat et Abdullah Öcalan. Les deux leaders du DTK devraient d’ailleurs dans les prochains jours rencontrer le président de la République, Abdullah Gül. Quant au gouvernement, absorbé par la campagne, il sait toutefois que tôt ou tard la question kurde reviendra de façon prioritaire sur son agenda et que les impératifs électoraux immédiats ne doivent pas faire oublier des échéances politiques importantes à moyen terme.
JM

lundi 23 août 2010

Une stratégie commune entre l'AKP et le Mouvement de Fethullah Gülen en Afrique subsaharienne ?


L'élection surprise de Fethullah Gülen, penseur, philosophe et leader religieux turc, comme penseur le plus influent de l’année par le magazine «Foreign Policy», en juin 2008, a montré au monde entier l’ampleur de son réseau social (550 000 votes en sa faveur ont été enregistrés par le site internet de la revue).

Entre fantasme et réalité, le mouvement de Gülen, dont les membres tendent plutôt à se définir comme une école de pensée, a développé un réseau ayant désormais des ramifications internationales extrêmement importantes. Ce mouvement, doté d’un mode d’organisation moderniste, qui a poussé Bertrand Badie à parler de «néo-confrérie», est fort d’un réseau social qui s’étend désormais dans le monde entier. Il comprend une chaîne de télévision (Salmanyolu TV), un quotidien (Zaman), une fondation intellectuelle (Gazeteciler ve Yazarlar Vakfi - Fondation des Journalistes et Ecrivains), un syndicat patronal (TUSKON), une association humanitaire (KIMSE YOK MU), le tout articulé autour d'un réseau d’écoles de très bon niveau. En effet, l’un des mots d’ordre principaux de ce mouvement, «des écoles plutôt que des mosquées», a incité ses membres à ouvrir des écoles dans plus de 120 pays, même en France où le premier établissement a vu le jour, à Villeneuve-Saint-Georges, en banlieue parisienne, à la rentrée 2009.


Après s’être étendu en Asie centrale depuis les années 90, il semble donc que ces «néo-nurcu» s’implantent désormais en Afrique subsaharienne avec des ouvertures d’écoles dans plus de 40 pays de la région, notamment en Afrique du Sud, au Kenya, en Tanzanie, et au Cameroun. Certains des entrepreneurs proches du mouvement ont profité des relations commerciales fructueuses qu’ils ont établies avec l’Afrique pour mettre en œuvre les préceptes de «hoca efendi» (le maître, Fethullah Gülen). La création d'école se fait ainsi à l’occasion d’un parrainage non centralisé, qui permet à des entrepreneurs adhérant au projet du mouvement, de financer l’ouverture d’écoles turques dans ces pays.

En ce sens, on observe une sorte de rapprochement des agendas du pouvoir politique et du mouvement religieux. En effet, depuis 1998, le gouvernement turc a lancé un programme d’ «Opening up to Africa» visant à accroitre non seulement les échanges culturels et sociaux, mais aussi les relations économiques et politiques avec l’Afrique. Dans le cadre de la rénovation de la politique étrangère turque, soutenue par une stratégie de plus forte présence internationale, qui a été théorisée par le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, et qui repose sur l’idée «d’approfondissement stratégique», l’Afrique semble désormais être un allié fondamental pour aider la Turquie à s'affirmer sur la scène internationale. Dans un tel processus, la dimension religieuse est particulièrement mise en valeur, la Turquie se positionnant en tant qu’héritière de l'Empire Ottoman pour utiliser son prestige auprès des musulmans d'Afrique. En outre, l’appel de Recep Tayip Erdoğan, lors du premier sommet turco-africain aux «hommes d’affaires et associations turcs pour se tourner vers le continent africain» est proche du projet des entrepreneurs de la TUSKON qui, forts de leurs échanges industriels fructueux avec certains pays africains, entendent aussi faire œuvre de bienfaisance.

Pourtant cette concordance d’agenda, ou cette «joint venture» dont parle Olivier Roy (dans la préface du livre de Bayram Balcı, «Missionnaires de l'Islam en Asie Centrale», Ed. IFEA –Maisonneuve et Larose, 2003) ne doit pas conduire à exclure l’éventualité de divergences de vues entre les deux acteurs, comme l’a bien montré la surprenante prise de position de Fethullah Gülen à propos de l’affaire de la flottille «Free Palestine», qui l’a vu en total désaccord avec le discours du premier ministre turc. En effet, alors que Recep Tayyip Erdoğan ne décolérait pas après l'attaque israélienne, se faisant le champion de la cause palestinienne, Fethullah Gülen a pris ses distances avec l'association IHH, qui avait affrété le «Mavi Marmara», critiquant le non respect des dispositions légales et la témérité de cette association. À cette occasion, en outre, des voix se sont élevées, au sein même de l’AKP, pour soutenir les réserves de Fethullah Gülen à l’égard des positions les plus extrêmes, ce qui a créé des dissensions au sein du parti. Le vice-Premier ministre, Bülent Arınç, a notamment défendu les propos du leader religieux, en estimant que «hoca efendi» avait dit en l’occurrence «la vérité, comme toujours».

Ainsi, s'il semble bien exister une véritable fenêtre d’opportunité amenant à une concordance de stratégie entre le gouvernement et des membres du mouvement de Fethullah Gülen, l’idée d’un agenda caché d’islamisation de la Turquie, conduit par le gouvernement main dans la main cette «néo-confrérie», semble tout à fait excessive. Plus particulièrement, il convient d'être conscient qu’existe, au sein même de ces deux instances, une diversité des positions des acteurs, qu’ont bien montrée les dissensions récentes à propos de l'affaire de la flottille.
Gabrielle Angey

mercredi 18 août 2010

Référendum en Turquie : la TÜSIAD et le BDP au pied du mur ?


La campagne électorale pour le référendum sur la révision constitutionnelle, qui doit se tenir le 12 septembre prochain, se poursuit en Turquie, et ce début de semaine a été marqué, à cet égard, par deux sujets importants.

En premier lieu, lors d’une émission sur la chaîne de télévision «Habertürk TV», le 16 août dernier, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, s’en est pris à la TÜSIAD (Türk Sanaycileri ve İşadamları Derneği – Association des industriels et des hommes d’affaires turcs), principale organisation patronale turque, en lui reprochant de pas s’être prononcée clairement pour ou contre la révision constitutionnelle. Ces dernières semaines, en effet, la TÜSIAD, n’a cessé de critiquer la réforme, mais surtout en soulignant ses lacunes, et sans donner de consignes de vote explicites. Pour Recep Tayyip Erdoğan, «si elle n’approuve pas ce référendum, la TÜSIAD doit aller plus loin et dire clairement «non», tout en expliquant pourquoi. Si elle ne peut pas dire « non », alors il faut qu’elle soutienne le paquet constitutionnel.»

Organisation du grand patronat occidentalisé, présidé actuellement par Mme Ümit Boyner (que l’on voit à droite sur la photo en compagnie du premier ministre), la TÜSIAD est, depuis les années 1960, l’un des principaux lobbies turcs qui s’emploie à défendre la candidature turque à l’UE. Elle dispose notamment de sièges à Bruxelles, et dans d’autres capitales européennes. Sans être un parti politique, elle s’est souvent impliquée dans la politique turque. Lors des élections présidentielles de 2007, par exemple, elle avait notamment appelé Recep Tayyip Erdoğan à ne pas se présenter (cf. notre édition du 18 avril 2007). Plus récemment, elle a critiqué le gouvernement, en estimant que sa politique d’ouverture démocratique en direction des Kurdes était un échec (cf. notre édition du 20 juillet 2010) ou, ces derniers jours encore, en regrettant sa décision de reporter la réforme fiscale. Dans l’ensemble, ses membres, issus des classes sociales les plus élevées, sont plutôt hostiles au gouvernement actuel et aux organisations économiques et sociales qui le soutiennent. Mais elle observe une certaine réserve, et ne prend pas systématiquement de positions politiques trop marquées.

Dès lors, le référendum est l’occasion pour le gouvernement d’essayer de mettre la TÜSIAD au pied du mur. Reprenant les propos du premier ministre, la presse gouvernementale (notamment le quotidien «Zaman») a rappelé que l’Union Européenne avait approuvé la révision constitutionnelle. Elle estime que le référendum contraint la TÜSIAD à dévoiler sa nature profonde, et qu’en ne prenant pas parti, celle-ci risque de se retrouver en contradiction avec les objectifs et les valeurs européennes qui sont les siennes. Pour sa part, l’organisation patronale a qualifié de «malencontreuses» les déclarations du premier ministre, en rappelant une indépendance qui l’amène à se démarquer de la campagne de charme que le gouvernement a engagée pour avoir le soutien du milieu des affaires. Il est probable que ce dernier n’aura donc pas l’appui de la TÜSIAD, même s’il a déjà celui d’un certain nombre d’instances représentant le nouveau patronat anatolien, et qui sont en général proches de l’AKP (TUSKON, MÜSIAD…). Il aura cependant réussi à mettre dans l’embarras une institution qu’il considère en fait comme l’un de ses adversaires les plus coriaces.

Un autre acteur politique est actuellement en porte-à-faux, il s’agit du parti kurde BDP (Barış ve Demokrasi Partisi – Parti pour la paix et la démocratie), quatrième formation parlementaire turque, qui pour l’instant a appelé à l’abstention. Cette position découle à la fois de l’échec de «l’ouverture démocratique» lancée l’année dernière, mais aussi de la dégradation récente de la situation dans le sud-est où les violences ont repris depuis ces derniers mois. En outre, la révision constitutionnelle projetée n’inclut pas de dispositions concernant directement la question kurde. Le seul amendement projeté était à cet égard une mesure qui devait rendre plus difficile la dissolution des partis politiques. Mais elle n’a finalement pas été adoptée, des parlementaires de l’AKP craignant qu’elle ne rende plus difficile la dissolution des partis séparatistes ! Dès lors, le BDP a appelé au boycott de cette réforme qui, selon lui, n’en est pas une. Pourtant, le problème est qu’une bonne partie de son électorat (près de la moitié selon certains sondages), qui souhaite qu’un coup supplémentaire soit porté à l’Etat et à l’establishment politico-militaire, s’apprêterait à voter «oui». En outre, de nombreuses ONG kurdes ont pris position en faveur de la réforme. C’est ce qui explique que des responsables du BDP aient laissé entendre récemment que leur formation pourrait revoir sa position initiale, si le premier ministre annonçait notamment des mesures en faveur des Kurdes, lors du meeting qu’il doit tenir à Diyarbakır, le 3 septembre prochain.

En réalité, les principaux partis d’opposition (CHP, MHP) développent surtout une campagne de rejet du gouvernement, alors que le premier ministre nie au référendum sa valeur de test sur la politique gouvernementale et présente avant tout ce scrutin comme une nouvelle étape dans l’approfondissement de la démocratie et de l’Etat de droit. Il entend ainsi gagner des voix dans toutes les familles politiques et dans tous les milieux sociaux. L’embarras actuel d’institutions aussi différentes que la TÜSIAD et le BDP est finalement très révélateur de l’efficacité de cette stratégie…
JM

lundi 16 août 2010

Pour la première fois depuis 88 ans, une messe est célébrée au monastère de Sümela près de Trabzon.


Trois mille orthodoxes venus principalement de Grèce, de Géorgie et des Etats-Unis ont participé à la messe de l’Assomption, le 15 août 2010, au monastère de Sümela, près du port de Trabzon (nord-est de la Turquie). Cinq cents d’entre eux ont pu accéder directement à l’édifice, perché sur le flanc d’une falaise, les autres ont pu assister à l’office devant un écran géant, installé en contrebas. C’est la première fois depuis la fondation de la République, en 1923, qu’une cérémonie religieuse a lieu, à cet endroit. En 2008, un groupe de pèlerins grecs, parmi lesquels figurait le maire de Thessalonique en personne, avait tenté de se recueillir au monastère, provoquant l’ire des autorités turques, qui avaient rappelé que ce monastère a le statut de musée et non celui de lieu de culte, à l’instar d’un certain nombre de monuments chrétiens emblématiques orthodoxes ou arméniens de Turquie, comme Sainte de Sophie à Istanbul, ou l’église d’Aktamar sur le lac de Van. Mais, en novembre 2009, dans un geste de décrispation et d’ouverture, le gouvernement avait annoncé que la célébration d’offices religieux pourrait être autorisée à Sümela et dans l’église d’Aktamar (cf. notre édition du 11 novembre 2009). Une messe devrait se tenir d’ailleurs à Aktamar, au mois de septembre prochain.

Le statut de ces édifices est au cœur de polémiques anciennes et permanentes en Turquie. On se souvient que le pape Paul VI avait provoqué la stupeur des autorités turques en s’agenouillant dans la basilique de Sainte-Sophie, lors de sa visite officielle à Istanbul, en 1966. De fait, le comportement de Benoît XVI au même endroit, en 2006, fut particulièrement observé. Opportunément, il préféra passer rapidement en ces lieux contestés pour aller se «recueillir» (nous reprenons ici l’expression du Vatican dans son communiqué officiel), aux côtés du grand müfti d’Istanbul, dans la mosquée voisine de Sültanahmet.

Dans le contexte politique contemporain, le gouvernement de l’AKP s’est montré beaucoup plus conciliant à l’égard des communautés chrétiennes de Turquie, que ses prédécesseurs laïques. La veille en arrivant à l’aéroport de Trabzon, le Patriarche Bartholomée qui a célébré l’office dimanche a d’ailleurs remercié le gouvernement en ces termes : «Nous sommes très reconnaissants, car ce jour n’est pas sacré seulement pour les gens de la mer Noire, mais aussi pour tous les orthodoxes et les chrétiens du monde, car c’est le jour de l’Assomption de la Vierge Marie. Cette année, nous sommes bénis de pouvoir célébrer cette fête à Sümela. C’est d’abord grâce de Dieu, c’est ensuite grâce au gouvernement.» L’année passée, pour le 15 août, le premier ministre avait symboliquement déjeuné sur les îles des Princes (au large d’Istanbul) avec les principaux représentants des minorités chrétiennes et juives (patriarches orthodoxe et arménien, grand rabbin…) et avait évoqué une possible réouverture du séminaire orthodoxe de l’île d’Hebeyli (près d’Istanbul), qui n’est toujours pas intervenue à ce jour. Il faut dire que la République de Turquie, si elle accorde un statut de minorités aux communautés chrétiennes (arménienne et grecque) et juive en vertu du Traité de Lausanne, refuse le caractère œcuménique du patriarcat orthodoxe d’Istanbul et s’oppose à l’idée qu’un séminaire situé en Turquie puisse former des prêtres destinés à l’ensemble du monde orthodoxe.

Pour leur part, les milieux laïques turcs considèrent avec méfiance la stratégie d’ouverture du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan à l’égard des minorités chrétiennes, en craignant qu’elle ne préfigure l’octroi de nouveaux droits aux congrégations musulmanes sunnites. Leurs réticences tiennent aussi à une conception paradoxale de la citoyenneté turque qui les amène à faire de l’islam un élément de l’identité nationale, et à ne pas regarder de ce fait les citoyens turcs d’une autre confession comme des Turcs à part entière (cf. nos éditions des 16, 18 et 20 avril 2010).

En dépit de ces réserves, la célébration d’une messe à Sümela témoigne sans doute des évolutions importantes de la société turque au cours des dernières années, et notamment de sa plus grande tolérance pour les différences et les identités distinctes.
JM

jeudi 12 août 2010

Référendum du 12 septembre en Turquie : une campagne pour l’instant décevante.



À un mois du référendum qui doit se prononcer sur la révision constitutionnelle que le gouvernement a fait adopter par l’Assemblée nationale en mai dernier, la campagne qui le précède s’enlise dans des querelles de personne et des propos manichéens, qui sont loin d’éclairer le citoyen turc sur les enjeux réels du scrutin. Rappelons que le texte, qui est proposé au référendum, est un ensemble de mesures hétérogènes, dont l’objet principal vise à réformer la hiérarchie judiciaire, en particulier la composition de deux instances (la Cour constitutionnelle et le HSYK - Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu – Conseil des juges et des procureurs, équivalent du Conseil supérieur de la magistrature), qui sont apparues, depuis 2007, comme les adversaires les plus coriaces du gouvernement. La révision lève aussi l’immunité dont bénéficient les auteurs du coup d’Etat de 1980 à l’égard de la justice et entend promouvoir diverses mesures d’amélioration de l’Etat de droit (création d’un Ombudsman, renforcement de la parité homme-femme et des droits des fonctionnaires…).

Toutes ces dispositions sont pourtant assez peu discutées dans la campagne qui se déroule depuis la fin du mois de juillet, et qui s’est fait récemment voler la vedette par une nouvelle confrontation entre le gouvernement et l’armée, à l’occasion de la tenue du dernier YAŞ (Yüksek Askeri Şura – Conseil militaire supérieur). L’AKP s’emploie, certes, à donner une dimension symbolique au scrutin dont la date de tenue est en elle-même tout un symbole, puisqu’il s’agit de celle du coup d’Etat de 1980. Récemment, de passage dans la ville de naissance d’Adnan Menderes (Aydın), le premier ministre a invoqué un autre coup d’Etat, celui du 27 mai 1960 pour expliquer que sa révision constitutionnelle vise à empêcher que de tels événements se reproduisent. Mais cette ambition aurait dû justifier une réforme de plus d’ampleur en terme de citoyenneté et de démocratie, or le menu proposé au citoyen turc est bien terne par rapport aux ambitions initiales qui annonçaient une nouvelle Constitution.

Dès lors, pour ne pas parler de choses qui fâchent, les leaders politiques préfèrent se jeter au visage leurs propres turpitudes, réelles ou supposées. Kemal Kılıçdaroğlu, le leader du CHP, qui se veut le «Monsieur Propre» de la politique turque, a épinglé le premier ministre sur ses revenus, en allant jusqu’à le traiter d’escroc. Se référant à un proverbe turc célèbre, le leader de l’AKP a estimé en réponse que le père de son homologue kémaliste devait sans doute avoir honte d’un tel langage dans la bouche de son fils. Comme si cela ne suffisait pas, Melih Gökçek, le maire AKP d’Ankara, s’en est pris à Kemal Kılıçdaroğlu, pour démontrer qu’il n’était pas l’honnête homme qu’il prétendait être, en lui demandant de s’expliquer sur les 7 appartements et la villa avec piscine, dont il serait propriétaire. Cette attaque a été perçue par la presse comme le prolongement du fameux débat, qui avait opposé les deux hommes, lors d’un débat télévisé sur la corruption, avant les dernières élections locales. Face au marasme ambiant, les médias en sont réduits à se mettre à l’affût de l’anecdote croustillante. Ainsi Hürriyet relatait hier que Deniz Baykal, avait été, à Izmir récemment, le témoin d’un mariage où les mariés avaient préféré dire «j’accepte» plutôt que de prononcer un «oui», devenu suspect par les temps qui courent.

En réalité, aucune formation politique n’est vraiment très à l’aise à l’égard de cette consultation. L’AKP, qui entend faire un événement de ce référendum, ne peut masquer les lacunes de sa révision par rapport à ses projets initiaux qui, à l’issue des élections de 2007, annonçaient une «Constitution civile» en remplacement de la «Constitution militaire» de 1982. Le CHP espère que ce scrutin sera, si ce n’est une défaite pour le gouvernement, du moins la démonstration de la réduction de son influence. Mais, dans le même temps, en s’opposant à la réforme d’une Constitution mise en place par les putschistes de 1980, le parti kémaliste risque d’apparaître comme le défenseur de ces derniers. Même problème pour le MHP, pris entre sa volonté faire du scrutin du 12 septembre un vote de rejet du gouvernement, et le risque d’apparaître lui aussi comme un promoteur des coups d’Etat, au moment où il est à la recherche de plus respectabilité, pour élargir son influence. Quant aux Kurdes du BDP, qui appellent à l’abstention, ils reprochent à l’AKP de n’avoir pas réalisé une vraie réforme de la Constitution actuelle, mais ne souhaitent pas que leur rejet de la révision proposée soit assimilé à celui prôné par les campagnes du CHP et du MHP.

Concernant le résultat, les enquêtes d’opinion restent incertaines. Un sondage, publié par le quotidien gouvernemental «Yeni Şafak» et réalisé par l’Institut «GENAR», pronostique une victoire du «oui», crédité de 56,2%, le «non» obtenant 43,9%. Le sondage indique également que 50% des électeurs du BDP, 25,9% des électeurs du MHP et 8,2% des électeurs du CHP voteraient «oui», en ne respectant pas les consignes de vote de la formation qui a leur préférence habituellement. Certains commentateurs estiment qu’une partie centrale de l’opinion perçoit la révision comme une étape importante pour la démilitarisation du système politique turc, et pourrait être, de fait, encline à la soutenir, assurant ainsi le succès du «Oui». Toutefois, un autre sondage publié aujourd’hui par le quotidien d’opposition «Vatan» et réalisé par l’Institut SONAR, annonce, lui, une courte victoire du «non» qui atteindrait 50,8%, le «oui» ne réalisant qu’un score de 49,1%...
JM

mercredi 11 août 2010

The Abkhazian paradox and the Montenegrin model


The Republic of Abkhazia, self-proclaimed and de facto independent from Georgia since 1992, lies in a very but not yet tragic paradoxical political situation. Recognized only by Russia, Venezuela, Nicaragua and a couple of non-significant countries (at least for the Eurasian region), Abkhazia, so far, owes everything to its great northern neighbour, regarding its security, its economic development and its access to the outside world. In the same time however Sukhum is binding to Moscow, seeing consequently many European doors closed. In other words, without Russia, Abkhazia is lost; with Russia, linked in too deep a strategic partnership, Abkhazia would never have the same chances as Kosovo.

In Geneva, for one year and half until Abkhazia’s threat to withdraw from negotiations, Abkhaz representatives have been steadily trying to prove, more or less efficiently, their sincere commitment to independence. It seemed that it has not been enough. From a European and even a Turkish point of view, the following approach is promoted. An independent Abkhazia is bound to remain a Russian satellite, governed by corrupted elites organizing only an illusion of democratic progress, non-speaking about press and individual freedoms. Willing or not willing, consciously or not consciously, European officials and state member officials are comparing the South Caucasian secessionist states to Kosovo. Of course then, in their eyes a strong difference immediately appears. In one case, international organizations influence the political development of the new country. In the second, they are excluded, which made them think that the course of this candidate to a wider recognition will be a non-liberal and even an anti-western one. That’s why the only solution possible is to work towards an Abkhaz re-integration into Georgia. Turkey is also supporting that policy.
Beyond the paradox, there are some substantial misunderstandings. To overcome them, efforts have to come from both sides.

Abkhazia has already made many efforts regarding liberalization and democratization. Abkhaz press is quite free and the opposition is not pressurized. The last presidential election, in December 2009, has not shown any particular abuses or threats from any camps. The Russians remained on the fringe, mainly because all the candidates fit with their expectations. Abkhazian have now only to confirm those choices to allow political alternatives to build and to express themselves in the public debate. There is therefore the remaining issue of an international presence, wider than only Russian. This is an essential condition for Europeans to consider a possible policy change towards Abkhazia. Probably, it could be useful for the Abkhaz government to hire a strong public relations company, based in Europe, which would firstly promote the undeniable Abkhaz efforts to a democratic and balanced state-building, while informing them on the way to manage the heavy European administration and jungle of principles.

On the other side, Europeans should be ready to listen. They have to understand that Abkhazia will never re-integrate into Georgia. Spending only 5 minutes there and speaking with the first taxi-driver standing at the border, will make anyone get that point. Abkhazia is building its independence, seeking any support from wherever it comes, Latin America, Iran, Turkey hopefully, Russia of course, but also from Europe. A European connection is one of the main political purposes of Abkhazian political elites. Seen from Europe, obviously, the interest cannot be economic. Abkhazia however offers the EU this opportunity to achieve with Russia a real political success in the South Caucasus, i.e managing peacefully the independent state-building of a secessionist state. European approaches to Abkhazia should add to the Kosovo juridical precedent, the Montenegrin political model.

By Laurent Vinatier, Senior Research Associate, Thomas More Institute.

Photo: Abkhaz President Serguï Bagapch (right) in a face-to-face meeting with EU special representative for the South Caucasus Peter Semneby (left).