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mardi 20 juillet 2010

Pour Deniz Vardar, «en Turquie, le positionnement politique par rapport à l’Union européenne est le résultat d’un long processus»


Deniz Vardar, professeure à l’Université de Marmara (département francophone de Sciences politiques et administratives), spécialiste de la construction européenne, est intervenue récemment au sein du Séminaire sur la Turquie contemporaine de l’IFEA. Benoît Montabone a poursuivi la discussion avec elle, alors même que l’on s’interroge sur l’avenir de la candidature turque à l’Union Européenne (UE), en voyant Ankara lorgner vers d’autres horizons.

Question : L’adhésion de la Turquie à l’UE est en France et en Europe une question sensible, et est une source de politisation exacerbée de la question européenne. Qu’en est-il en Turquie de la question européenne ?

Deniz Vardar : La question européenne en Turquie ne se pose pas de la même manière qu’en France ou qu’en Europe en général. Malgré le turcoscepticisme en Europe, le gouvernement continue à rechercher une adhésion pleine et entière et refuse toute alternative. Une place importante dans l’Union pour la Méditerranée est envisageable, mais ne peut pas être un substitut à une intégration à l’UE. Au sein de l’opinion publique turque, le point de vue sur l’UE est très conjoncturel et affectif, très lié en fait à l’actualité. Les taux d’avis favorable à l’adhésion passent de 30% à 90% en fonction des événements qui se déroulent en Europe ou en Turquie. Au fond, je pense que les gens en Turquie veulent faire partie de l’Union européenne, mais les formules nationalistes très présentes font de certaines questions des points d’honneur qui peuvent mobiliser l’opinion. À l’heure actuelle, notamment l’enjeu européen est bloqué par la question chypriote. Plusieurs chapitres ne sont pas ouverts à cause du différent entre Chypriotes grecs et Chypriotes turcs, ces derniers étant soutenus par la Turquie. La reprise de l’acquis communautaire se fait par conséquent beaucoup plus lentement que pour les autres pays candidats, car on ne peut ouvrir aucun nouveau chapitre sans régler la question de Chypre.

Question : Le parti majoritaire à l’Assemblée (AKP) et le gouvernement sont souvent présentés comme «islamistes modérés» dans les médias européens. Cette désignation correspond-elle à la réalité et a-t-elle une influence sur le rapprochement avec l’UE ?

DV : L’AKP a un héritage lourd, elle est issue de la famille de l’islam politique. Mais le parti se définit lui-même comme «démocrate-conservateur». Le pouvoir hégémonique, pour reprendre les termes de Gramsci, sur le monde à l’heure actuelle, est le néo-libéralisme à tendance conservatrice : l’AKP en est son expression turque. Tout en prônant un néolibéralisme économique, il entend affirmer les valeurs religieuses et leurs symboles. En arrivant au pouvoir, en 2002, l’AKP a repris totalement à son compte le projet européen, ce qui a été condamné par l’islamisme radical. Le gouvernement mène une politique très pragmatique, qui doit composer cependant avec plusieurs tendances au sein du parti. En même temps, l’enjeu européen est une garantie de la légitimité du pouvoir. Cela permet au gouvernement turc d’assurer une continuité dans ses relations avec l’Europe, où ses alliés sont essentiellement les gouvernements de centre-gauche. En Turquie, l’enjeu européen permet de poser un parti sur l’échiquier politique. En ce sens, l’AKP est loin de l’islamisme radical, il est devenu un acteur politique du centre droit comme les autres.

Question : Vous parliez de «continuité dans les relations avec l’Europe», la question européenne en Turquie n’est donc pas liée uniquement à l’UE ?

DV : Bien au contraire. Les débats actuels à propos de la candidature à l’Union européenne ne sont que le résultat d’un long processus d’occidentalisation qui a commencé pendant l’Empire ottoman. Ce mouvement a commencé par les écoles militaires, avant de pénétrer l’intelligentsia très favorable à l’importation du concept d’Etat moderne. Si le populisme politique de l’époque (c’est-à-dire pendant la période de parti unique) a été une barrière pour la transition à la démocratie (le leader charismatique essayant de remplacer le "peuple" et de parler plutôt en son nom) son opposition claire à un establishment corrompu incarné par les élites ottomanes le rendait populaire. Même si la guerre d’indépendance a été faite contre les puissances d’Europe occidentale, elle a été gagnée par les élites républicaines acquises à l’occidentalisation du pays. Ces dernières ont d’abord établi leur légitimité sur la scène internationale. Bien que la Russie bolchevique ait soutenu la guerre d’indépendance, la décision en 1932 d’intégrer la Société des Nations (SDN) ancre définitivement la Turquie dans le camp occidental, bien avant le début de la guerre froide. La construction de la Turquie comme État-Nation moderne se fait dans ce contexte, et la définition de la Nation comme un contrat de citoyenneté reste très importante encore aujourd’hui dans la politique extérieure turque. À l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, l’appartenance de la Turquie à l’Europe ne fait aucun doute.

Question : Le processus d’intégration de la Turquie à l’Union européenne ne serait donc que le résultat des affrontements Est/Ouest de la Guerre froide ?

DV : Je ne crois pas à la théorie du «complot américain», mais il est clair que dès 1943 les États-Unis ont voulu préserver la Turquie de Staline qui a eu plus tard (à la fin de la guerre), des revendications territoriales à l’Est et a cherché à obtenir un passage maritime par les Détroits turcs. Lors de la naissance de ce monde bipolaire, la Turquie a été poussée à prendre parti, et s’est retrouvée petit à petit dans le monde occidental ; la meilleure illustration en est sa participation à l’OTAN. Mais dans les années 1950, la Turquie n’est pas spécialement intéressée par le projet européen. La politique extérieure est alors un consensus national. La contestation émerge dans les années 1960 où la politique extérieure n’est plus un tabou. L’OTAN et par glissement la CEE deviennent la cible des protestations des pouvoirs antisystémiques. Les grands partis du centre veulent tous renforcer les liens avec l’Europe, mais l’opposition vient de trois bords différents : l’extrême gauche pro-soviétique ou maoïste, l’extrême-droite ultra-nationaliste acquise au panturquisme et l’islam politique. Cet affrontement entre partis centraux pro-européens et extrêmes anti-européens se retrouve encore aujourd’hui, même si les acteurs ont évolué au cours des dernières années. Le positionnement politique par rapport à l’UE en Turquie n’est donc pas conjoncturel : il est le résultat d’un long processus historique de construction politique.

Propos recueillis par Benoît Montabone

vendredi 9 juillet 2010

Selon Ahmet Insel, la Turquie vit «une tentative de sortie d’un régime de coup d’état permanent».


Ahmet Insel, professeur à l’Université Galatasaray, spécialiste des questions militaires et du système politique turc, est intervenu récemment au sein du Séminaire sur la Turquie contemporaine de l’IFEA, sur le thème : « L’armée est-elle toujours un acteur de la vie politique turque ? ». Il revient dans cette interview sur les affaires militaires qui continuent de secouer régulièrement l’actualité politique turque.

Question : Affaire «Ergenekon», affaire «Balyoz» : l’armée est au centre des grandes affaires politico-judiciaires du pays. Comment expliquer l’existence de ces complots militaires ?
Les affaires en question ne sont que le résultat d’un long processus d’intervention de l’armée dans la vie politique en Turquie. Cette tradition tient tout d’abord au fait que la République de Turquie a été fondée par des militaires. À sa création, la Turquie a connu pendant quatre ans un régime de Maréchal-Président avant que Mustafa Kemal démissionne de l’armée. Ce rôle s’est renforcé au cours de la Seconde Guerre mondiale où la mobilisation générale décrétée, même sans entrée en guerre, a permis à l’armée d’acquérir des moyens de fonctionnement qu’elle n’avait pas auparavant. Mais paradoxalement c’est surtout depuis la démocratisation et l’instauration du pluralisme politique que le rôle politique de l’arme s’est affirmé à travers les coups d’état de 1960, 1971 et 1980, qui avec des objectifs et dans des contextes différents, ont marqué profondément le système politique turc. Dans les années 1990, toutefois, l’armée change d’attitude car elle est confrontée à un nouveau défi constitué par la montée de l’islam politique. Elle n’entend plus agir seule mais s’appuie sur la société civile. En 1997, sans recourir à la force, les militaires vont contribuer au renversement du gouvernement de coalition dirigé par le leader islamiste, Necmettin Erbakan, en le décrédibilisant aux yeux de la population. «Ergenekon» et «Balyoz» sont l’héritage de cette stratégie nouvelle inaugurée dans les années 90. La victoire de l’AKP en 2002 fut un véritable choc pour l’institution militaire : des plans furent alors mis sur pied dans certains milieux pour déstabiliser le nouveau gouvernement. Ils sortent publiquement aujourd’hui mais doivent être lus à la lumière de la victoire électorale de l’AKP au niveau national.

Question : Les projets révélés par le quotidien «Taraf» ont fait beaucoup de bruit et surprennent par leur ampleur. La réalisation de tels scénarios est-elle possible dans la Turquie d’aujourd’hui ?
Ce que montre le plan «Balyoz» n’est pas une prise directe du pouvoir par l’armée, mais la volonté de créer les conditions qui justifieraient une intervention militaire. Les actions envisagées visent à déstabiliser la société turque et à démontrer que le gouvernement est incapable de maintenir l’ordre dans le pays. Cela passe par des attentats dans les mosquées, par l’instrumentalisation de conflits entre Alévis et Sunnites, mais aussi par la désignation de bouc-émissaires, au premier rang desquels les minorités religieuses et les missionnaires protestants. D’une certaine manière, certains des événements de ces dernières années peuvent être analysés comme des prémices de cette politique de terreur. L’assassinat du prêtre Santoro à Trabzon, et surtout celui de Hrant Dink à Istanbul, font écho à des opérations que l’on retrouve dans les documents émanant de l’armée. Mais la non réalisation du plan global vient du fait que l’armée n’est pas monolithique. L’ancien chef d’état-major, Hilmi Özkök, a refusé la réalisation de ce scénario et les militaires putschistes sont partis en retraite. Dès lors, c’est en civil qu’ils ont continué à agir, en s’appuyant sur les réseaux paramilitaires qui se sont autonomisés dans la lutte contre le PKK.

Question : Il y aurait donc un lien entre les activités militaires de lutte contre le PKK et les affaires «Ergenekon» et «Balyoz». Comment l’expliquer ?
Le lien n’est pas direct, mais certains des éléments en présence sont le fruit des mutations de l’armée dans sa lutte contre la guérilla. Le PKK arrive sur la scène en 1984 où il réussit le coup d’éclat de contrôler deux villes pendant toute une journée. L’armée turque est alors totalement désorganisée et désemparée ; c’est un choc sans précédent. Le PKK s’installe et les deux forces en présence s’engagent dans une guerre sanglante. À partir de 1992, l’armée change ses techniques de combat et gagne en expérience dans sa lutte contre la guérilla. Le rapport de force bascule peu à peu, et on peut dire qu’à partir de 1996 l’armée reprend le contrôle du sud-est. Cette organisation contre la guérilla ressemble fortement à celle des forces spéciales algériennes dans leur lutte contre les groupes islamistes. Il y a deux faces dans cette guerre : la guerre légale faite par les militaires et la sale guerre faite par les forces spéciales du JITEM (Jandarma ve Istihbarat ve Terörle Mücadele – Service de renseignements contre le terrorisme de la Gendarmerie). Enlèvements, assassinats, tortures, infiltration sont ses techniques de guerre ; beaucoup d’anciens membres du PKK sont recrutés pour mener à bien ces opérations. Cette organisation paramilitaire de l’Etat s’est peu à peu autonomisée par rapport à l‘armée, grâce notamment aux revenus du trafic de drogue. Ce sont ces groupes de barbouzes que l’on retrouve dans l’affaire «Ergenekon».

Question : Malgré son influence et sa popularité dans les enquêtes d’opinion, l’armée apparaît aujourd’hui sur la défensive. Est-on en train d’assister à la fin de son rôle politique ?
Se poser la question du rôle politique de l’institution militaire n’est pas a priori une question naturelle dans un régime démocratique. Mais il s’agit d’une particularité du système politique turc qui est congénitale à la République. Avec la Constitution de 1980, l’armée n’a plus eu besoin de faire de coups d’État pour arbitrer la vie politique, car elle intervient tous les jours de manière tout à fait naturelle. Ce que la Turquie vit aujourd’hui est une tentative de sortie d’une stratégie de coup d’État permanent. Cela ne se fait pas par un soulèvement populaire, mais par une guerre de position larvée avec le gouvernement AKP. Aujourd’hui, on peut dire que l’armée n’exerce plus de tutelle sur le régime républicain. Elle est coupée de la vie sociale et apparaît comme une caste qui défend ses privilèges. Depuis deux ans, ses prises de position ne sont que des réactions défensives, elle est en situation de retraite organisée. Mais si la Turquie est sortie du régime tutélaire, elle n’est pas encore entrée dans un régime totalement démocratique. Le lent retrait de l’armée crée un vide, et la question est maintenant de savoir qui va le combler.
Propos recueillis par Benoît Montabone

mardi 25 mai 2010

Selon Hande Tek, «l’Union européenne joue un rôle important dans la transformation des pouvoirs locaux en Turquie».


Consultante spécialiste des collectivités territoriales en Turquie, Hande Tek est en même temps doctorante à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Ses recherches portent sur l’enjeu que constitue l’intégration européenne pour le système territorial turc. Elle était le 6 mai 2010, l’invitée du Séminaire sur la Turquie contemporaine, à l’IFEA. Benoît Montabone l’a rencontrée pour engager la discussion sur les apports les plus importants de son intervention.


Question : En quoi la candidature de la Turquie à l’Union européenne influence-t-elle les pouvoirs locaux en Turquie ?
Hande Tek : L’administration territoriale turque est basée, selon la Constitution, sur un principe de centralisation et de déconcentration de la gestion locale. Cette organisation date du début de la République, et s’inspire fortement de ce qu’était le système français à l’origine. Elle repose sur des élections locales pour la désignation des représentants locaux (muhtar, maire, conseillers municipaux, conseillers provinciaux, etc.), et sur le contrôle du pouvoir central sur les administrations provinciales par le préfet. Dans ce contexte, l’Union européenne apporte des concepts nouveaux (comme le plan stratégique, le budget analytique, le cadre-norme) dans la pratique du pouvoir local.
Le développement de la démocratie de proximité, la montée en puissance des échelons locaux, la régionalisation des structures administratives sont renforcés par la territorialisation des politiques publiques, le principe de subsidiarité et les fonds structurels européens. Mais, bien sûr, l’Union européenne n’est pas le seul facteur qui permet d’expliquer les réformes des pouvoirs locaux en cours ; ces dernières répondent aussi à des logiques propres (ou des dynamiques internes) à la Turquie. La réforme des collectivités territoriales est un sujet récurrent depuis les années 60, au point qu’on parle souvent à son propos de «symphonie interminable». Les dernières réformes de 2004 peuvent être considérées comme le résultat d’un croisement entre ces deux dynamiques interne et externe.


Question : L’AKP (parti majoritaire au pouvoir) joue t-il un rôle spécifique dans ce processus de montée en puissance des pouvoirs locaux ?
Hande Tek : Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, la volonté de l’AKP d’émanciper les collectivités locales est réelle. La majorité absolue dont dispose l’AKP au Parlement est une «fenêtre d’opportunité politique» pour oser ces réformes, et bénéficie en même temps d’un contexte économique et social stable. Il y a toutefois des désaccords dans la classe politique, exprimés notamment par le principal parti d’opposition, le CHP, mais aussi par les syndicats et quelques ONG. L’ancien président de la République, Ahmet Necdet Sezer, avait posé son veto à ces réformes, au nom de la structure unitaire de l’Etat qui serait incompatible avec le principe de subsidiarité. Les questions de sécurité intérieure, c'est-à-dire principalement le problème kurde, ont aussi été invoquées par certains, pour arguer du fait que le gouvernement ne pouvait pas renforcer le pouvoir des collectivités territoriales, car cela encouragerait le séparatisme.
Par ailleurs, nous pouvons également observer que les élections locales sont devenues de vrais enjeux dans la vie politique. Nombre d’hommes politiques se sont faits connaître d’abord au niveau local. C’est le cas de Recep Tayıp Erdoğan de l’AKP, qui a conquis la mairie d’Istanbul en 1994 ou de Yılmaz Büyükerşen du DSP, l’actuel maire d’Eskişehir (dont la candidature avait été évoquée pour la Présidence de la République).
L’opposition craint aussi une instrumentalisation du pouvoir local par l’AKP, illustrée par la tentative de faire voter une loi permettant aux maires de restreindre la vente d’alcool dans les centres-villes.


Question : Les réformes en cours traduisent-elles un réel processus de décentralisation ?
Hande Tek : Les principales lois votées (Loi relative aux municipalités, Loi relative aux municipalités métropolitaines etc.) ont introduit de nouveaux principes qui plaident pour une réelle décentralisation et renforcent l’efficacité des collectivités territoriales. D’après la loi, les municipalités doivent établir des plans stratégiques à long terme, à partir d’études préalables et d’analyses prospectives. L’établissement de budgets analytiques et la mise en place de normes pour les ressources humaines sont aussi des éléments très importants car ils bouleversent les pratiques d’exercice du pouvoir local. Mais les compétences juridiques ne suffisent pas à assurer une décentralisation : les moyens supplémentaires ne sont pas attribués en conséquence. Par exemple, les compétences sont devenues très générales pour favoriser la prise d’initiative, mais peu de municipalités possèdent réellement les capacités financières et humaines pour cela. Les transferts de l’Etat représentent entre 47 et 51% des revenus des municipalités ; elles restent donc très dépendantes du centre. Et le préfet est toujours à la tête des Assemblées départementales (Il özel idaresi) !


Question : Les réformes européennes entraînent généralement une régionalisation dans les pays candidats. Assiste t-on à une régionalisation des structures administratives en Turquie ?
Hande Tek : On ne peut pas parler de régionalisation car l’autorité administrative régionale n’existe pas. Par contre, on assiste à la création d’entités territoriales nouvelles sous pression de l’Union européenne qui sont censées anticiper la politique régionale européenne dont l’objectif principal est d’assurer la cohésion économique et sociale, et le développement harmonieux des territoires.
La première réforme a été la création de régions statistiques au niveau NUTS 2 qui n’existait pas en Turquie. Cela a soulevé un débat passionné, car pour les détracteurs du projet il s’agissait d’un début de régionalisation. Puis, sur ces mêmes unités territoriales ont été créées 26 Agences de Développement (Bölgesel Kalkınma Ajansı), qui sont théoriquement chargées de la coordination, de la supervision et de l’évaluation des plans régionaux. Mais, ces agences sont très dépendantes du DPT (Devlet Planlama Teşkilatı, Agence Nationale de Planification) ; ce sont des copies du centre dans les périphéries, sans aucune prise d’initiative originale possible. On peut dire que ce sont en fait des bureaux du DPT déconcentrés dans des régions, qui pour la plupart ne correspondent pas à un territoire d’intervention pertinent. En réalité, les municipalités métropolitaines, qui sont au nombre de 16 à l’heure actuelle, ont beaucoup plus de pouvoir. Ces agences sont révélatrices du rôle très important de l’Union européenne dans le processus de réformes en cours, mais aussi de leur utilisation par le pouvoir central pour défendre ses intérêts propres.

Propos recueillis par Benoît Montabone

mercredi 21 avril 2010

Pour Ibrahim Kaboğlu, en Turquie, la question constitutionnelle est au cœur des crises politiques et judiciaires.


Professeur à la Faculté de droit de l’Université de Marmara, Ibrahim Kaboğlu n’est pas seulement l’un des meilleurs constitutionnalistes turcs, mais aussi un praticien de la défense des droits de l’homme. Au cours des dernières années, il a suivi de très près l’évolution de la citoyenneté et de la garantie des droits en Turquie. En 2005, notamment, alors qu’il présidait le Conseil consultatif des droits de l’homme, lui et son collègue Baskın Oran, avaient fait l’objet d’une procédure judiciaire initiée par des milieux nationalistes, pour avoir préconisé, dans un rapport, une réforme de la citoyenneté, tenant compte de la diversité identitaire et culturelle existant en Turquie. Fort heureusement, Ibrahim Kaboğlu a été relaxé (comme d’ailleurs Baskın Oran), mais cette expérience lui a permis de mesurer l’urgence des réformes qui sont encore nécessaires dans le domaine de l’État de droit. Le 11 mars dernier, Ibrahim Kaboğlu était l’invité du séminaire sur la Turquie contemporaine de l’IFEA pour évoquer la citoyenneté et l’Etat de droit. Dans le sillage de cette conférence, Jean Marcou et Benoît Montabone sont revenus avec Ibrahim Kaboğlu sur les aspects les plus importants de son propos, en lui demandant également son analyse de la réforme constitutionnelle en cours.


Question : Vous avez récemment signé une chronique dans BirGün intitulée « Crise de la Constitution ou Constitution de la crise ? ». La Constitution turque serait-elle la cause des crises politiques du pays ?
Ibrahim Kaboğlu : La Turquie connaît une situation de crise politique à répétition, entre les différentes instances politiques, mais aussi entre les différents pouvoirs, civils, militaires, judiciaires. Tous ces pouvoirs s’appuient sur la Constitution pour légitimer leurs positions, et l’instrumentalisent dans le but de justifier une crise permanente. Or le cadre constitutionnel doit régir les caractéristiques fondamentales de l’Etat de droit qui comporte deux piliers, la séparation des pouvoirs et les droits de l’homme. Ces principes sont acquis, mais des zones d’ombre subsistent. Par exemple, le système de scrutin n’est pas proportionnel et un parti politique doit atteindre le seuil de 10% au niveau national pour être représenté au Parlement. Ce seuil est très élevé et limite la représentation des différentes composantes de l’opinion publique. Un autre exemple intéressant est donné par le pouvoir judiciaire. Même si la Cour constitutionnelle est basée sur un modèle européen, le système judiciaire turc repose sur la séparation des tribunaux de droit civil et de droit militaire. Les militaires ont acquis des droits pour soustraire des affaires spécialisées à la juridiction civile, mais comment distinguer les affaires liées à la fonction militaire des affaires de droit commun ? Il s’agit d’une dérogation constitutionnelle qui n’est pas acceptable dans un Etat de droit.


Question : Les récentes affaires politico-judiciaires révèlent une certaine confusion dans le pouvoir judiciaire turc à l’heure actuelle. Comment l’expliquer ?
IB : Ces affaires sont en effet difficiles à lire. Le niveau politique des acteurs engagés montre des problèmes évidents dans la législation. L’arrestation simultanée de 40 militaires et leur détention collective dans le cadre de l’affaire Balyoz est une démonstration de force du pouvoir politique pour maîtriser les milieux militaires. Dans le même temps, l’arrestation du procureur d’Erzincan, soupçonné d’avoir participé au «plan d’action contre la réaction» montre la volonté gouvernementale d’imposer son autorité aux milieux judiciaires. Mais le schéma d’affrontement entre les tenants de l’islam politique (gouvernement, confréries…) et l’Etat profond (Armée et Justice) se complexifie de plus en plus. Au sein même de la Justice, l’opposition entre les tenants des deux bords s’affiche au grand jour. Les procureurs pro-gouvernementaux se sont organisés au sein d’une nouvelle association indépendante de l’ « Association des juges et des procureurs » (Yargıçlar ve Savcılar Birliği). Les deux courants ont fortement interféré dans l’affaire Ergenekon où les sympathisants du gouvernement ont tenté d’intimider les laïcistes. La politique sous-tend par conséquent de plus en plus les grandes affaires judiciaires en cours.


Question : Si la Constitution est un des fondements de ces crises politiques, il sera nécessaire de la modifier pour dépasser cette situation quasi-structurelle. Une nouvelle Constitution est-elle envisageable ? Sur quels principes ?
IB : Une nouvelle Constitution est en effet nécessaire, elle est évoquée depuis 20 ans maintenant. Entre 1987 et 2004, une dizaine de modifications constitutionnelles ont beaucoup contribué à affermir la garantie des droits et des libertés en Turquie. Les gouvernements ont insisté sur les droits de l’homme, mais ont négligé les aspects institutionnels, qui sont pourtant le deuxième pilier de l’Etat de droit. Depuis, des constitutionnalistes ont développé plusieurs projets à la demande d’associations, de syndicats ou d’autres corps de métiers. La difficulté principale vient du fait que les trois premiers articles de la Constitution actuelle sont inaltérables. Mais, il faut résoudre les points d’achoppement qui empêchent tout consensus sur les questions essentielles : établir une nouvelle définition de la citoyenneté, réorganiser les institutions républicaines, systématiser la garantie des droits et des libertés. De manière générale, il faut supprimer les articles qui soumettent le droit à l’idéologie. Mais seul le Parlement est légitime pour engager une telle révision, et pour l’instant il n’en montre pas la volonté.


Question : Une nouvelle compréhension de la citoyenneté turque vous apparaît nécessaire. Comment la redéfinir ?
IB : La définition de la citoyenneté est un des trois conflits profonds, une des trois ondes de choc qui traversent la société turque, à savoir le problème des identités, la question de la laïcité et les relations entre centre et périphéries. Ces trois questions sont à prendre en compte quand on veut définir les liens entre la Constitution et les pratiques politiques. La nationalité est définie dans l’article 66 de la Constitution, qui stipule : «est Turc quiconque est attaché à l’Etat turc par la citoyenneté». La citoyenneté est donc définie par la notion de nationalité. Cette définition est très problématique, car elle n’est pas cohérente avec le bloc des dispositions constitutionnelles inaltérables. Le dénominateur commun de ces trois articles est la définition même du pays comme «République de Turquie» (Türkiye Cumhuriyeti), et jamais comme «Etat Turc» (Türk Devlet). Par conséquent, l’appartenance ethnique n’est pas un critère de définition de la citoyenneté, mais il a été interprété comme tel dans certains arrêts de la Cour constitutionnelle qui font jurisprudence. Cet article doit être révisé ou reformulé. Deux choix ont été proposés dans le cadre des projets de nouvelle Constitution : une nouvelle formulation basée sur le mot «Turquie», ou la renonciation à formuler une définition de la citoyenneté. Dans le premier cas, on peut proposer «Citoyen de la République de Turquie» (Türkiye Cumhuriyeti Yurtaşı), «Citoyen de Turquie» (Türkiye Yurtaşı) ou «Celui qui est de Turquie» (Türkiyeli). Le sens territorial de Yurt (Pays) permettrait ainsi d’élargir la question de la citoyenneté et de la démarquer totalement de l’ethnicité.


Question : Le gouvernement a lancé le 22 mars dernier une révision constitutionnelle qui, d’une part, restructure le HSYK et la Cour constitutionnelle et, d’autre part, réforme la procédure de dissolution des partis politiques. Quelle analyse faites-vous de ce projet de réforme ?
IB : Une bonne partie des modifications envisagées sont relatives à des articles concernant les droits de l’homme. Cependant, elles sont très dispersées, manquent de cohérences internes et ne reflètent pas toujours des priorités... En fait, le paquet constitutionnel s’appuie sur les trois piliers suivants : la restructuration de la Cour constitutionnelle, la restructuration du HSYK (Le Conseil supérieur des juges et des procureurs) et la procédure de dissolution des partis politiques.
Tout d’abord, en ce qui concerne la Cour constitutionnelle, il y a trois nouveautés principales. La première concerne l’étendue des compétences de la Cour, avec notamment la reconnaissance du recours individuel qui vise à permettre à la Cour constitutionnelle d’assurer directement la protection des droits garantis par la Convention européenne des droits de l’Homme. La seconde affecte la structure même de la Cour qui sera composée de deux chambres et d’une assemblée plénière. La troisième permet l’élargissement de la composition de la Cour, puisque le nombre de ses membres passera de 11 à 17. Le Président nommera directement 4 membres et indirectement 10 membres. Les trois membres restant seront élus par le Parlement.

Question : Comment analysez-vous ce nouveau statut de la Cour constitutionnelle?
IB : Personne ne conteste le besoin de réformer la Cour constitutionnelle. Toutefois, par la réforme envisagée la Cour constitutionnelle risque d’être transformée en une Cour dévouée à l’AKP, du fait que la majorité de ses membres pourront être désignés d’une façon directe ou indirecte par les pouvoirs exécutif et législatif. Par exemple, le Président de la République va désigner trois membres parmi les candidats proposés par le Conseil de l’Enseignement supérieur (YÖK). Or, celui-ci fonctionne comme un organe gouvernemental. Récemment, le Président de la République a nommé un membre parmi les trois professeurs (dont aucun n’était juriste) présentés par le YÖK. Ce nouveau membre va donc commencer à apprendre le droit et le contentieux constitutionnels à 44 ans et, d’après l’article provisoire du paquet constitutionnel, il restera à la Cour constitutionnelle jusqu’à l’âge de la retraite ! Si les modifications concernant la Cour constitutionnelle sont envisagées dans leur globalité, il est possible d’avancer que l’objectif visé est plutôt d’avoir un “Conseil gouvernemental” qu’une Cour vraiment indépendante et impartiale.

Question : Qu’en est-il des modifications qui affectent la composition du HSYK (Le Conseil supérieur des juges et des procureurs) ?
IB : Le HSYK, composé actuellement, d’une part, de juges élus par la Cour de cassation (3) et le Conseil d’Etat (2) et, d’autre part, du ministre et du secrétaire d’Etat à la justice, verra sa composition modifiée essentiellement pour limiter l’influence de ces deux cours suprêmes. En prévoyant l’augmentation du nombre des membres du HSYK à 23, en donnant la possibilité aux juridictions ordinaires d’en désigner 10 et en confiant au Président de la République le soin de nommer 4 personnalités extérieures, la réforme vise, en réalité, à diminuer la place centrale occupée par la Cour de cassation et par le Conseil d’Etat au sein de cette institution. De surcroît, le ministre de justice et le secrétaire d’Etat à la justice conserveront leur place.
Une remarque rapide peut être faite à cet égard. L’élargissement et la diversification des membres du HSYK peuvent certes être conçus comme une ouverture positive. En revanche, le pouvoir de nomination accordé au chef d’Etat et la présence d’un ministre et d’un secrétaire d’Etat dans ce Conseil montrent plutôt une volonté de maintenir une influence de l’exécutif sur la justice, au lieu d’assurer à celle-ci un statut totalement indépendant.

Question : Qu’en est-il des dispositions qui modifient la procédure de dissolution des partis politiques ?
IB : Pour déclencher la procédure de dissolution des partis politiques et pouvoir saisir la Cour constitutionnelle, le procureur général de la Cour de cassation devra obtenir l’avis conforme et préalable d’une commission parlementaire mise en place à cette fin. Deux éléments de protection s’ajoutent à cette garantie politique. D’une part, la justice ne pourra pas être saisie des décisions de la commission parlementaire. D’autre part, « les actes de l’administration ne pourront en aucun cas justifier une demande de dissolution. »
En ce qui concerne l’opportunité d’une telle réforme, on peut d’abord se demander pourquoi le paquet constitutionnel ne cherche pas à réduire les raisons qui peuvent permettre de justifier la dissolution des partis politiques, au lieu d’insister sur l’octroi d’une garantie politique ? Ensuite, si une telle mesure peut être protectrice pour les grands partis politiques, elle le sera beaucoup moins pour les partis politiques qui ne sont pas représentés à l’Assemblée nationale, notamment pour ceux qui en sont empêchés par le fameux barrage national de 10%. Les petits partis risquent donc de pâtir d’une double sanction : une sanction politique et une sanction législative, à la fois arbitraire et anti-démocratique.
C’est pourquoi, je pense que les aspects principaux de la révision constitutionnelle qui est en cours reflètent plus des préoccupations partisanes que le souci d’assurer l’indépendance et l’impartialité de la justice ou celui d’accroître les garanties démocratiques pour les partis politiques. Si le paquet constitutionnel est adopté par le Parlement ou approuvé par référendum, un tel processus risque de consolider la Constitution de 1982, alors même que le renouvellement de celle-ci est à l’ordre du jour en Turquie, depuis deux décennies...

Propos recueillis par Jean Marcou et Benoît Montabone

mardi 20 avril 2010

Les identités occultées : suite et fin de l’interview de Jean-Paul Burdy sur la liberté de conscience et de religion en Turquie.


Nous publions le troisième et dernier volet de l’interview de Jean-Paul Burdy. Après avoir évoqué la liberté de conscience, l’islam et la laïcité en Turquie (cf. notre édition du 16 avril 2010) et les minorités non-musulmanes (cf. notre édition du 18 avril 2010), Jean-Paul Burdy aborde cette fois la question des identités occultées au travers des problèmes que rencontrent les alévis, qui représentent près du quart de la population turque, et des convertis, un cas révélateur des difficultés de la libertés de conscience, même s’il ne concerne que très peu de monde.

Eu égard aux communautés ayant le statut de minorités, comment
positionnez-vous les Alévis ?

L'alévisme, qui mêle des éléments spirituels et rituels venant du chamanisme centre-asiatique, du christianisme anatolien et de la composante chiite de l'islam, a toujours été considéré avec méfiance et par l'islam sunnite au temps des sultans-califes, et par le chiisme duodécimain très présent en Iran. Du coup, les alévis ont considéré que la laïcité républicaine était plutôt protectrice pour eux. Pour autant, ils ne sont pas reconnus comme minorité religieuse au sein de l'islam, ou à côté de l'islam. Ils sont considérés comme musulmans. Mais la résurgence identitaire des alévis depuis deux décennies, amène désormais certains d’entre eux à considérer qu’ils sont traités en «citoyens religieux» de 2ème classe, et dans une situation inconfortable et insatisfaisante.
- certains demandent la disparition du Diyanet, au nom d’une liberté religieuse réelle, et d’une vraie séparation de l’Etat et des religions.
- d’autres réclament une évolution du Diyanet, avec une reconnaissance officielle de l’alévisme dans l’institution, dans les subsides, dans l’enseignement de la religion à l’école.

Nous sommes là clairement dans la question de la liberté de conscience. L’article 24, paragraphe 3 de la Constitution dispose: « L'éducation et l'enseignement religieux et éthique sont dispensés sous la surveillance et le contrôle de l'Etat. L'enseignement de la culture religieuse et de la morale figure parmi les cours obligatoires dispensés dans les établissements scolaires du primaire et du secondaire. En dehors de ces cas, l'éducation et l'enseignement religieux sont subordonnés à la volonté propre de chacun et, en ce qui concerne les mineurs, à celle de leurs représentants légaux.» L’article ne mentionne pas de religion déterminée ou précise – l’islam. Mais, dans la pratique, c’est uniquement l’islam sunnite hanéfite qui est enseigné, dans les cours coraniques dispensés par l’Education nationale. Y compris aux alévis. Et dans les faits, ce sont presque toujours des cours de religion, et non des cours de «culture religieuse» qui sont enseignés.
Certains alévis s'en plaignent. Un cas est ainsi arrivé en fin 2006 devant la Cour européenne des droits de l'homme de Strasbourg. Débouté depuis 2001 de ses différents recours auprès des juridictions turques, le requérant Hassan Zengin, père de famille turc alévi, a saisi la CEDH pour contester la neutralité des cours de culture religieuse et d'enseignement moral que sa fille Eylem était tenue de suivre dans l'école publique turque. Invoquant l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme (droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion), il soutient que la manière dont ces cours sont dispensés en Turquie ne respecte pas le droit de sa fille à la liberté religieuse et de conscience, et le droit de ses parents à lui assurer un enseignement conforme à leurs convictions religieuses.
Le principe de laïcité exerce donc ici une pression unificatrice qui pèse sur les minorités non sunnites. Dès lors, on peut considérer que la liberté de conscience ne bénéficie pas de toutes les conditions nécessaires à son plein exercice par les musulmans n’appartenant pas à la doctrine dominante encadrée par l’Etat. La situation peut être considérée comme plus problématique encore pour les non musulmans.

Comment expliquer les problèmes que posent les conversions de
citoyens musulmans ou le délit de blasphème dans un Etat laïque, comme
la Turquie ?

L’une des manifestations de la liberté de conscience est la liberté, pour l’individu, de choisir librement sa croyance et sa communauté religieuse (ou de ne pas en avoir : athéisme, agnosticisme), et de pouvoir en changer. Quid de la Turquie? L’islam classique qualifie la conversion à une autre religion d’apostasie, laquelle est punie de la peine de mort par lapidation. La conversion est donc rendue impossible. La République de Turquie, en abolissant en 1927 le paragraphe de la Constitution faisant de l’islam la religion de l’Etat, a rendu théoriquement possible le libre choix de la religion par tout citoyen. En réalité les conversions sont totalement marginales (1000 à 2000 personnes), résultant soit de situations personnelles spécifiques (dont la redécouverte d’origines familiales occultées : Arméniens), soit, depuis peu, de l’action prosélyte d’une vingtaine d’Eglises évangéliques.

Les rapports des organisations de défense des droits de l’homme constatent que les conversions et l’activité prosélyte sont tenues en grande suspicion, et par le corps social en général, et par les institutions policières et judiciaires d’autre part. Les missionnaires évangéliques (Turcs ou étrangers) sont parfois l’objet de manifestations publiques de dénonciation (organisées par la droite nationaliste), accompagnées de dépôts de plainte reçus par la justice (de gauche kémaliste), sur la base du délit de blasphème, toujours présent dans le code pénal turc. L’analyse des cas de 2006 montre que les accusations sont presque toujours «le dénigrement de l’islam», lequel sape «l’identité musulmane et l’identité turque». On voit là la confusion problématique de l’appartenance à l’islam et de l’appartenance à la communauté nationale. On se souvient qu'en 2006 et 2007, plusieurs agressions contre des prêtres catholiques (sur la mer Noire) et des évangélistes (l’assassinat à Malatya, au sud-est, de deux Turcs convertis et d’un missionnaire allemand) ont eu un grand retentissement. Il y a là un lien entre la Turquie et de nombreux pays arabo-musulmans où la pression contre les missionnaires et les convertis est de plus en plus forte : Libye, Algérie, Maroc. Il est évident que le «délit de blasphème» du code pénal turc n'est pas compatible avec les normes européennes.

Tout ceci confirme que l’identité nationale est confondue, à l’extrême-droite, mais aussi chez certains héritiers du kémalisme laïciste, avec l’appartenance à l’islam. La religion est à la fois système de croyance et identité collective nationale. Dès lors, les non musulmans sont, depuis longtemps, suspectés au minimum de tiédeur nationale, au pire d’être des agents des puissances étrangères, complotant peu ou prou contre l’intégrité de la République. Il y a une forme de suspicion qu’ils ne sont pas totalement loyaux à la République, parce que non musulmans.


Le politologue Baskın Oran a bien pointé, dans le rapport sur les minorités en Turquie qu'il a co-rédigé avec le juriste Ibrahim Kaboğlu en 2003, le problème d’une forme de discrimination des non musulmans en matière de citoyenneté : «le terme « Turc» couvre en même temps un groupe ethnique et un groupe religieux (…). Par exemple l’expression «nos congénères à l’étranger» couvre les personnes issues de la race ethnique turque. D’un autre côté, en appelant «citoyens» et non pas «Turcs» nos compatriotes non musulmans nous démontrons que pour être «Turc» il faut également être «musulman». En Turquie, personne n’utilise le terme «Turc» en parlant d’un citoyen grec ou juif, car [un Turc est] un citoyen musulman ».

Propos recueillis par Jean Marcou, Lisa Montmayeur et Nicos Sigalas.

dimanche 18 avril 2010

Les minorités non musulmanes en Turquie : «certains rapports d’ONG parlent d’une logique d’attrition», observe Jean-Paul Burdy.


Nous publions dans cette édition le second volet de l’interview de Jean-Paul Burdy, consacré plus particulièrement aux statuts des minorités non-musulmanes en Turquie. Le premier volet, traitant de la liberté de conscience, de l’islam et de la laïcité, avait été publié dans notre édition du 16 avril 2010, le dernier volet le sera dans une édition ultérieure.


Quelle est la part du traité de Lausanne de 1923 dans la définition des minorités non musulmanes? Et comment expliquer le tarissement de ces minorités non musulmanes ?

Les textes de la conférence de la paix à Lausanne (1922-1923) sont fondateurs du statut juridique des minorités en Turquie. Deux textes différents sont concernés, même s’ils sont souvent confondus:
- d’une part, la Convention d’échange obligatoire de populations signée entre la Grèce et la Turquie le 3 janvier 1923: la grande majorité des non musulmans quittent l'Anatolie, du Pont à l'Asie mineure (sauf à Istanbul); les musulmans, turcs ou non, quittent pour l'essentiel la Grèce (sauf en Thrace). C'est donc un critère religieux qui a été mis en oeuvre pour ces échanges contraints.
- d’autre part le Traité de Lausanne proprement dit, signé entre sept Etats et la Turquie le 23 juillet 1923. Ce traité comporte, dans la Section III, concernant la «Protection des Minorités », aux articles 37 à 45, des règlements sur la «protection des minorités non musulmanes » en Turquie.

Voici les principales dispositions concernées :

« Article 38 : Tous les habitants de la Turquie auront droit au libre exercice, tant public que privé, de toute foi, religion ou croyance dont la pratique ne sera pas incompatible avec l'ordre public et les bonnes moeurs.

Article 39 : Les ressortissants turcs appartenant aux minorités non musulmanes jouiront des mêmes droits civils et politiques que les musulmans. Tous les habitants de la Turquie, sans distinction de religion, seront égaux devant la loi. La différence de religion, de croyance ou de confession ne devra nuire à aucun ressortissant turc en ce qui concerne la jouissance des droits civils et politiques, notamment pour l'admission aux emplois publics, fonctions et honneurs ou l'exercice des différentes professions et industries. (…)

Article 40 : Les ressortissants turcs appartenant à des minorités non musulmanes jouiront du même traitement et des mêmes garanties en droit et en fait que les autres ressortissants turcs. Ils auront notamment un droit égal à créer, diriger et contrôler à leurs frais toutes institutions charitables, religieuses ou sociales, toutes écoles et autres établissements d'enseignement et d'éducation, avec le droit d'y faire librement usage de leur propre langue et d'y exercer librement leur religion. »

On attribue souvent au Traité la reconnaissance de trois minorités (Grecs, Arméniens, et Juifs) : en réalité, seuls les non musulmans sont mentionnés dans les 3 versions en français, en anglais et en turc du texte : «minorités non musulmanes» ; «non-moslem minorities» ; «Müslüman olmiyan azınlıklar». C'est donc bel et bien l’Etat turc qui, dès le départ, a une interprétation officielle restrictive du traité, considérant que les droits spécifiés ne s’appliquent qu’aux seuls Grecs, Arméniens et Juifs d’Istanbul (et aux Bulgares orthodoxes, en application d'une convention bilatérale de 1925). Dès lors, les nombreuses petites minorités non musulmanes présentes en Turquie au moment de Lausanne ne bénéficient pas de ses dispositions protectrices des droits. Or, leur liste est fort longue : chrétiens anglicans, arabes orthodoxes, bulgares catholiques, catholiques latins (romains), chaldéens (catholiques), évangéliques, syriaques catholiques ou orthodoxes ; et, plus récemment, les Eglises protestantes évangéliques.

Plusieurs résolutions parlementaires du Conseil de l’Europe, et des Etats ou ONG de l'Union européenne, considèrent la définition restrictive des minorités religieuses par la République de Turquie constitue une violation du texte même du Traité. Et que, dès lors, les libertés religieuse et de conscience n’y sont pas véritablement garanties, en violation et des textes internationaux (dont Lausanne), et des exigences de l’Union européenne.


Quels sont les obstacles qui pourraient être considérés comme limitant les libertés des minorités non musulmanes?

L’égalité des citoyens de la République de Turquie est garantie par l’article 10 de la Constitution de 1982: «Tous les individus sont égaux devant la loi sans distinction de langue, de race, de couleur, de sexe, d’opinion politique, de croyance philosophique, de religion ou de secte, ou distinctions fondées sur des considérations similaires.» Or, il est évident que la situation des minorités non musulmanes (au sens culturel/spirituel du terme) est moins simple qu’il est écrit dans le droit. Compte tenu des exigences démocratiques des critères de Copenhague, la candidature de la Turquie à l’UE a permis de mettre sur la table des problèmes latents depuis des décennies, mais qui ne suscitaient guère d’intérêt jusque-là. Et l'on a souligné qu'au-delà des déclarations de principe, il est quasiment impossible à un «minoritaire» (non musulman) d'accéder aux postes de responsabilité dans le système politique, la haute administration ou l'armée...

Je ne rappellerai ici que les problèmes juridiques, qui sont étudiés en détail par de nombreux rapports d'ONG de l'UE dans la dernière décennie:
- L’absence de statut des chefs des communautés religieuses reconnues. (patriarche arménien de Constantinople, patriarche œcuménique grec-orthodoxe de Constantinople, grand rabbin de Turquie). En droit, ni eux-mêmes, ni leurs fonctions, n’ont d’existence légale. La titulature du Patriarche œcuménique de Constantinople lui est doublement refusée par l’Etat turc, qui ne reconnaît ni le caractère œcuménique (assimilé à une forme de supra-nationalité), ni le terme de Constantinople.
- L’absence de statut juridique des communautés religieuses. La loi ne reconnaît pas ces communautés, même comme associations. L’Église catholique latine en Turquie n’a ainsi aucune personnalité juridique. Cette inexistence génère d’innombrables problèmes financiers, mobiliers et immobiliers. Les cultes non musulmans ne peuvent officiellement percevoir ni revenus des fidèles, ni subventions de l’État. Les biens, gérés par la Direction générale des fondations (Vakıf) depuis leur nationalisation dans l’entre-deux-guerres, et leur recensement en 1936, échappent aux communautés. La question des fondations est juridiquement et réglementairement inextricable.

- La liberté de construction de lieux de culte par les minorités est théorique, faute de pouvoir demander de permis de construire; et les modalités d'entretien d'un patrimoine immobilier historique, et qui tombe parfois littéralement en ruines, sont complexes. Ce qui pèse plus largement sur le droit de propriété des cultes non reconnus. Nombre de confiscations ou spoliations reposent sur le flou qui entoure les titres de propriété datant de l'époque ottomane : les terrains étaient souvent achetés sous un prête-nom ou mis au nom d'un saint, ou de la Vierge. Dans certains contentieux, le juge constate ainsi la mort du saint ou de Marie, l’absence de tout héritier direct connu, et entérine donc les droits du Trésor public sur le bien… Au moins 4 000 propriétés appartenant à des minorités non musulmanes non reconnues ont été confisquées depuis 1974. Après des années de fortes pressions de Bruxelles, le Parlement turc a voté à la fin de 2006 une loi garantissant les propriétés des fondations religieuses, ¬ y compris étrangères, ¬ et la restitution de certains biens mis sous tutelle publique. Le problème pèse aussi sur la possibilité d’entretenir.

- L’impossibilité de formation des clergés : la formation secondaire et supérieure étant monopole d’Etat, aucun culte non musulman ne peut former son personnel à la théologie en Turquie. Le problème le plus connu est celui des séminaires orthodoxe et arménien fermés en 1971, lors de la nationalisation des établissements d’enseignement privé. L’Eglise grecque demande depuis plus de trois décennies la restitution et la réouverture du grand séminaire de Halki dans l’île de Heybeli, près d’Istanbul.

Certains rapports d'ONG parlent, dès lors, d'une logique turque d’attrition (d'affaiblissement progressif, sans conflit frontal visible) difficilement compatible avec les textes internationaux.


Lire la suite de cette interview dans une prochaine édition du Blog de l’OVIPOT.
Propos recueillis par Jean Marcou, Lisa Montmayeur et Nicos Sigalas.

vendredi 16 avril 2010

Pour Jean-Paul Burdy : En Turquie, «ce qui pose problème au regard de la liberté de conscience, c’est la définition de l’identité nationale.»


Historien de formation et normalien, Jean-Paul Burdy est maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques (IEP) de Grenoble où il enseigne l’histoire du Moyen-Orient, en particulier l’histoire de la Turquie. Le 7 avril dernier, il était, à l’IFEA, l’invité du «séminaire sur les échanges de populations» et du «séminaire sur la Turquie contemporaine», au sein desquels il a donné une conférence sur «les libertés religieuse et de conscience en Turquie». À l’issue de cette conférence, Jean Marcou, Lisa Montmayeur et Nicos Sigalas sont revenus avec lui sur les aspects les plus importants de sa conférence. Nous publions le premier volet de l’interview qu’ils ont réalisée, consacré à la liberté de conscience, à l’islam et à la laïcité. Les deux autres volets traitant des minorités non musulmanes, d’une part, et des identités occultées (alévis et convertis) seront publiés dans de prochaines éditions.



1- Peut-on dire que la liberté de conscience et la liberté de religion sont respectées en Turquie?

Les libertés de conscience et de religion sont affirmées dans l’art.18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU de 1948: «Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites.»

Membre fondateur de l’ONU et du Conseil de l’Europe, partie à toutes les organisations occidentales depuis la Seconde guerre, candidate reconnue à l’UE, la Turquie a signé et ratifié tous les grands textes et traités internationaux et européens en matière de droits de l’homme et libertés publiques : en particulier la Déclaration universelle de 1948 et la Convention européenne des droits de l’homme de 1950. Au plan des principes donc, les libertés de conscience et de religion sont reconnues et garanties par la Turquie, et inscrites dans la Constitution turque de 1982, article 24, paragraphes 1 et 2 : «Chacun possède la liberté de conscience, de croyance et de conviction religieuses. Les prières et les rites et cérémonies religieux sont libres à condition de ne pas être contraires aux dispositions de l'article 14.» Le paragraphe 3 précise les interdictions de contrainte religieuse et de discrimination pour des motifs religieux : «Nul ne peut être astreint à prendre part à des prières ou à des rites et cérémonies religieux, ni à divulguer ses croyances et ses convictions religieuses, et nul ne peut être blâmé ni incriminé en raison de ses croyances ou convictions religieuses.»

Pour autant, les liens de la République à l'islam officiel (sunnite hanéfite), tels que définis par la laïcité, et le statut juridiquement difficile des minorités non musulmanes, font que la liberté religieuse est parfois un peu difficile à mettre en oeuvre par ces minorités. Par ailleurs, des incidents récurrents autour de la conversion de citoyens turcs au christianisme montrent des limites objectives à la liberté de conscience: ils sont pourtant très peu nombreux à quitter l'islam.



2- On évoque souvent en Turquie une confusion entre l'identité nationale et l'identité musulmane sunnite hanéfite majoritaire, n'est-ce pas là un paradoxe dans un Etat laïque ?

La laïcité turque est a priori garante des libertés de conscience et de religion. On sait qu'elle ne vise pas, comme dans le modèle français de 1905, à séparer l'Etat de la religion (ou des religions). Elle établit, en Turquie, un contrôle étroit de l'Etat sur un islam national, à travers la Direction des affaires religieuses (Diyanet), pour empêcher toute intervention de l’islam dans le champ politique.

Ce qui pose problème au regard de la liberté de conscience, c’est la définition de l’identité nationale. Sous l’Empire ottoman, l’islam du sultan-calife était le ciment principal des communautés musulmanes dans leur diversité historique et ethnique. Les minorités religieuses ressortaient de leurs propres millets. La République née en 1923 va essayer de forger une identité nationale reposant sur plusieurs éléments : la citoyenneté républicaine ; et une définition «ethnico-nationale», autour d’une «turcité» très idéologique, et d’une appartenance musulmane unifiée par l’Etat.

La République de Turquie, laïque, jacobine et centralisée, n’est pas un État neutre face à la religion. A travers le Diyanet, elle organise un islam national sunnite de rite hanéfite. Cette unification pose problème au regard de la diversité de l’islam turc, avec ses composantes sunnites, soufies et alévies. Et les alévis représentent peut-être un quart de la population.



3- Etat-Nation unitaire, la Turquie abrite cependant une grande diversité d'identités et de religions, mais qu'entend-on exactement par minorités dans ce pays ?

Pour simplifier, nous dirons qu'il y a deux définitions habituelles d'une minorité. Au plan sociologique, c'est un groupe de population qui, au sein d'une population majoritaire, s'en distingue par son appartenance ethnique, linguistique, religieuse (les trois éléments étant parfois cumulés). Le critère linguistique est souvent pertinent pour définir une minorité. Au plan politique, une minorité sera définie comme telle si elle ne bénéficie pas de la totalité des droits de la citoyenneté, ou si elle bénéficie de droits spécifiques, mais que l'on peut considérer comme discriminants (par exemple, dans de nombreux pays du Moyen-Orient, les sièges de députés réservés à telle ou telle minorité ethnique ou religieuse).

On sait que la République de Turquie a été fondée sur un socle de citoyenneté permettant d'associer plus d'une quarantaine de groupes différents (Turcs, Kurdes, Lazes, Arabes, etc.): ils apparaissaient dans les formulaires de recensement jusqu'en 1965. Il y a donc, en Turquie, de nombreuses minorités, au sens sociologique, ethnico-culturel. Les Kurdes sont la plus importante de ces minorités par leur histoire et leurs langues. Pour autant, ils ne sont pas une minorité au sens juridico-politique: ils ont tous les droits de la citoyenneté. En revanche, ils ont, depuis les années 1920, des difficultés à faire reconnaître leurs spécificités culturelles, et en particulier linguistiques: la définition turcique de l'identité a entraîné à leur égard des formes multiples de discrimination culturelle et linguistique.

La République de Turquie ne reconnaît officiellement que trois minorités, non musulmanes, au sein de la République, ou plus précisément dans l'agglomération d'Istanbul: les Grecs orthodoxes, les Arméniens grégoriens, les Juifs. La Turquie appuie cette définition sur le traité de Lausanne de 1923, ce qui peut être contesté à la relecture de ce texte.

Lire la suite de cette interview dans une prochaine édition du Blog de l’OVIPOT.
Propos recueillis par Jean Marcou Lisa Montmayeur et Nicos Sigalas.

mercredi 18 février 2009

Entretien avec Serge Avédikian.


À l’occasion du festival international “1001 Films Documentaires” d’Istanbul (13 au 18 novembre 2008), le réalisateur français d’origine arménienne, Serge Avédikian, est venu en personne présenter sa dernière réalisation, “Nous avons bu la même eau”. Déja trés remarquée lors de plusieurs festivals en France, en Arménie ou à Genève... elle l’a été également à Istanbul !

Le choix de ce film par le comité de sélection turc est symbolique : il annonce une nouvelle attitude, une nouvelle approche à l’égard de la question arménienne, et amorce des relations moins conflictuelles avec la “diaspora” arménienne. Le film lui-même partage cette démarche de dialogue avec les Turcs sur une question sinon taboue, du moins difficile. Pour une fois, sont interrogés non pas des intellectuels ou des polittiques, mais des villageois, qui livrent avec franchise leurs connaissances et méconnaissances...

Cette interview de Serge Avédikian, publiée également par le site “Turquie européenne” (http://turquieeuropeenne.eu), a été réalisée par Bülent Tegün et Juliette Dumas, qui avaient profité de la visite du réalisateur à Istanbul pour le rencontrer et évoquer son film, ses projets, ses idées... Au moment où l’on parle de l’établissement de relations diplomatiques entre la Turquie et l’Arménie, et de l’ouverture de la frontière entre les deux pays, cette interview est très révélatrice des mutations qui sont en cours dans les sociétés civiles turques et arméniennes ainsi qu’au sein des diasporas.

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Question - Est-ce que tu te rappelles combien de fois tu es venu en Turquie, et quand tu es venu en Turquie la première fois ? Nous croyons savoir que c’était en 1987…

Tout à fait. D’ailleurs, c’est dit dans le préambule du film. Le film commence comme ça ; c’est trois voyages en Turquie, dans le même lieu, qui est le lieu de naissance de mon grand-père, le village de Sölöz, près de Bursa, au bord du lac Iznik. Donc, en effet, c’était en 1987, la première fois.

Question - Est-ce que tu te rappelles ce que tu as ressenti la première fois que tu es venu à Sölöz, en Turquie ?

En 1987, la première fois, j’ai recommencé à fumer avant d’atterrir à Istanbul… !!
Ce que je veux dire, c’est que j’étais dans une émotion particulière, que je vérifie actuellement chez d’autres, qui pour la première fois viennent à Istanbul. Des amis sont venus avec moi, à l’occasion de ce film, pour la première fois. J’ai vu dans quel état ils sont. Je pense que pour un Arménien qui remet les pieds en Turquie, toute l’histoire du passé remonte. Il ne s’agit évidemment pas de rancune, de haine. Pas du tout. Ce qui remonte, c’est l’émotion de la vie avant, d’une certaine façon ; avant la grande catastrophe de 1915. C’est ce qui se passait avant, c’est-à-dire la vie de nos grands-parents, le fait qu’ils ont vécu là, qu’ils ont participé à la vie, à la construction de ce pays. Le fait qu’il y reste des traces de leur vie sur place. Quand on va dans les villages et qu’on les retrouve – c’est ce que le film montre, c’est encore plus fort. On se dit : « j’ai un bout de moi ici ! ». J’ai envie de dire aux gens que c’est aussi un peu mon pays.

Question - Est-ce que c’est la même émotion qui revient, à chaque fois ?

Non. La même émotion ne peut pas revenir. Une émotion, c’est comme une histoire d’amour, au début on l’a très fort, après on s’habitue ! Un petit peu…
Ce qui peut-être est omniprésent, la constante, c’est le fait qu’il y a réellement quelque chose qui doit se régler. C’est une sorte de thérapie, si vous voulez. Il faut qu’il y ait un certain nombre de barrières qui tombent, c’est-à-dire que la communication, que la capacité de parler à l’autre soit plus simple, plus perméable, plus ouverte, moins complexée, de part et d’autres j’entends, bien que de façon différente. Ça c’est une constante. Mais j’ai l’impression que les consciences, depuis quelques années, depuis quelques mois même – maintenant c’est presque par mois que l’on peut compter les évolutions de la relation – changent de plus en plus. On voit bien ce qui se passe entre les gouvernements arméniens et turcs, même si cela n’a pas un rapport direct avec la diaspora ; une realpolitik est en train de se mettre en place, qui va permettre peut-être d’apaiser les choses, d’ouvrir les frontières, d’avoir des relations diplomatiques… Et ça aide les gens à réfléchir, peut-être même à guérir un certain nombre de choses en eux.
Mais il n’empêche que, tant que tu n’as pas toi-même fait l’expérience de venir, de parler, de voir, tu ne peux pas l’imaginer. Il y a encore beaucoup de gens qui sont encore dans une forme de pathologie maladive, et qui en conçoive de la difficulté, parce que la douleur est forte. Donc pour clore cette question, je dirais qu’il y a une évolution, en tout cas chez moi. Je sens une évolution constante, je sens qu’il y a de plus en plus d’ouverture. Je sens que le nombre des gens avec lesquels je communique augmente. Je sens aussi que les journalistes déploient une audace plus grande, de communiquer, de poser des vraies questions, et non pas la langue de bois, de parler vraiment des choses. Personnellement, je ne suis pas un pourfendeur, ni quelqu’un qui est venu faire la guerre, ou régler les questions. Ce n’est pas comme ça que je m’y prends. Je pense qu’il y a un vrai travail à faire, chacun dans son domaine. Pour ma part, je le fais à travers le cinéma. Je pose des questions sur lesquelles j’aimerais que l’on s’interroge, et que l’on puisse répondre ensemble, chacun différemment. Je pense que les arts en général peuvent, doivent servir de passerelle, à poser les bonnes questions, pour rétablir des vérités, à se parler sans haine, sans animosité. Je pense que l’essentiel du travail se fera par la société civile. Je parlais des Etats tout à l’heure, c’est une chose. Mais moi, je crois plus en la société civile. C’est pour cela que je disais que je sens une évolution remarquable actuellement en Turquie, par rapport à la société civile, qui petit à petit s’ouvre. J’ai lu encore récemment qu’un juge a pris la parole, il y a deux ou trois jours, de façon très forte, à Izmir je crois.
En somme, je continue mon voyage…

Question - Dans ton communiqué, tu t’adresses à la fois aux artistes Arméniens et Turcs. Quelles applications pourrait prendre cet appel ? As-tu des idées de projets de coopération ?

Oui, j’ai quelques idées de projets de coopération cinématographique. Je ne peux pas encore réellement en parler, parce que je ne m’y suis pas encore essayé. Mais j’aimerais beaucoup, dans mes prochaines réalisations, qui ont une relation avec la Turquie du passé et du présent, travailler avec un producteur turc, par exemple, en coproduction ; pouvoir utiliser des archives filmées, ici, pas du tout sur le génocide ou autre, mais sur la ville par exemple. Une idée parmi tant d’autres, je cherche des images de Constantinople en 1910. La vie normale. Ces images-là, comment je vais les trouver, qui est-ce qui pourra m’aiguiller, peut-être qu’un producteur en possède déjà... Justement, ce festival va me permettre de m’essayer à cela, à ce travail de coopération. J’ai aussi un projet de long métrage. Peut-être, pourquoi pas, travailler avec des comédiens turcs, qui parlent français ou anglais, qui peuvent tourner dans des films. Et c’est avec plaisir que, comme comédien par exemple, je jouerais dans un film d’un autre réalisateur, turc par exemple.
J’adresse ce message aussi aux artistes de la diaspora, aux Turcs qui vivent en Allemagne, en France, ou ailleurs. J’espère que dans le futur proche, les artistes franchiront ce pas. Je sais qu’il y a des photographes qui exposent ensembles. Je sais qu’il y a des plasticiens qui ont fait une exposition ensemble. Les arts plastiques, en général, la musique, sont des domaines plus faciles ; parce qu’ils sont plus abstraits. Dès que le langage intervient, c’est plus compliqué. Tant que c’est de la musique, que c’est de la peinture, les choses sont plus faciles. D’ailleurs ça n’a pas raté. Cette partie-là communique déjà. Il y a pas mal d’artistes qui travaillent ou font des expositions communes. Beaucoup de musiciens et danseurs. Mais dès que la parole intervient, les choses se compliquent. La parole a été faite pour être conceptuelle, pour dire des sentiments aussi. Mais ça viendra. Je suis tout à fait convaincu que cela viendra. J’en suis sûr. C’est peut-être par là que cela va passer. Ce n’est pas que par des matchs de foot que ça va s’arranger. Les matchs de foot, c’est une façade, c’est très populaire et c’est normal. Pourquoi pas. Mais je crois plus à la conscience des gens. Je crois plus que ça va se faire en conscience. Et probablement en petits groupes, pas en masse. La masse ne peut suivre que si les évolutions viennent d’en haut, si c’est les gouvernements qui disent de faire comme ça. Par rapport à la liberté de pensée, je pense que ça passe plus par des individus, par des petits groupes.

Question - Malgré la présence de radicaux, à la fois Arméniens et Turcs, des volontés de rapprochement entre les deux peuples voient le jour. Mais ces actions se confrontent souvent à ces radicaux des deux côtés. Comment penses-tu qu’il faudrait faire, afin de casser ce mur du radicalisme ?

Si je savais… Je soufflerai…
Mais je ne crois pas savoir. Je ne lis pas dans le marc du café !
Je ne suis pas falcı, comme on dit.
Plus sérieusement, je pense qu’il y a un certain nombre de choses qui nous échappent, politiquement, parce qu’il y a de grands jeux régionaux. Je pense aujourd’hui que la Russie va jouer un rôle très fort dans cette région ; que la Turquie essaie de se placer pour jouer un rôle très fort aussi, par rapport à l’Europe, au Moyen-Orient. Il y a le problème de l’Irak, de l’Iran… Tout cela est très compliqué. Mais la chose que je dirais précisément sur cette question, c’est que, avant même que les grands règlements de ce genre se mettent en mouvement, moi, en tant que citoyen, y compris en France, je veux que les gouvernements s’occupent de leurs gens, de leur quotidien, de leur pays. Je pense que le grand problème en Turquie, c’est le problème kurde, qui est un énorme problème selon moi, et que c’est d’abord ce problème que le gouvernement turc devrait régler. Pas forcément de la façon qu’il le fait, je n’en sais rien. Je n’ai absolument pas la solution sur le comment les choses vont ou doivent se faire. Je pense que ça va être chaud et froid, comme d’habitude en politique. Ils vont dire une chose, et son contraire ; ça va être comme on dit en français : on avance d’un pas, on recule de deux… C’est comme une danse.
Mais parfois, parfois, il y a des hommes et des femmes de bonne volonté, qui sont des grands politiciens, et surtout avant tout des grands êtres humains. L’histoire en a donné quelques-uns. Malheureusement, il y en a un par siècle !! Ceux-là on ne les a pas encore vu naître, ni en Turquie, ni en Arménie, ni nul part ailleurs…
J’espère qu’un jour, un président, ou un premier ministre, dépassera, outrepassera la realpolitik pour faire du passé quelque chose de positif. Mais pas comme une brèche ouverte. En fait, je pense que ce qui ne va pas, globalement, c’est que nous les Arméniens, sommes surinformés sur notre histoire. Nous avons une approche presque monomaniaque face à notre histoire, parce qu’il y a un manque, il y a une injustice. Par contre, côté turc, je pense qu’il y a un manque d’information, un manque de clarté, d’approfondissement du problème. C’est très déséquilibré, humainement. Ce qu’il faudrait, dans un premier temps, c’est que pédagogiquement, cet équilibre se rétablisse : qu’en Turquie, il y ait plus d’information, plus de rapport à cette histoire. Les Turcs d’aujourd’hui ne sont pas responsables, directement, de cette affaire. Il ne s’agit pas de culpabiliser, ni de dire « ah, si je reconnais, c’est que c’est ma faute ». Non, personne ne dit cela, personne ne dit que c’est de leur faute. Il s’agit simplement de réfléchir sur comment ces événements se sont produits, sur quoi repose la République turque d’aujourd’hui, comment et pourquoi un problème de ce genre a eu lieu. Il faut que les choses passent de façon plus simple, plus accessible, dans les livres d’histoire. Il faut que les gens puissent avoir un rapport direct à cette partie de l’histoire. Dans l’avenir, on va avoir besoin que les peuples se parlent, que les gens se parlent, que des échanges aient lieu.
Pour faire un peu de politique – comme si tout cela n’était pas de la politique – je pense que les projets à venir, proches, sont l’ouverture des frontières avec l’Arménie, qui va faciliter probablement les liens de commerce, une représentation consulaire aussi peut-être, qui facilitera les relations officielles. Parce que les gens vont et viennent, ce n’est pas le problème. Ils n’ont pas attendus les visas pour faire du commerce ! Le commerce est toujours en avance sur tout… Mais officiellement, ce serait intéressant que ça se fasse. Et aussi, je pense que, pour faire un peu d’autocritique, et les Arméniens disent rarement des choses comme cela – je m’aventure ! – je pense qu’il y a aussi une différence qui doit être clarifiée entre la République d’Arménie et la diaspora arménienne. Toutes deux ne sont pas sur la même position. Ce n’est pas le même vécu. Il y en a qui sont proches de la terre, mais qui n’ont pas vécu cet événement, moins en tout cas, qui ont besoin d’avoir des relations de voisinage, des échanges ; les autres par contre sont loin, mais ils étaient là, et sont partis parce qu’il y a eu cette histoire. Ce n’est donc pas du tout la même approche, le même vécu.

Question - La première fois que tu es venu en Turquie, c’était il y a à peu près vingt ans. Il t’a fallu donc vingt ans pour construire ce film. Pourquoi ces vingt ans ? Est-ce que c’était un besoin de maturation intellectuelle, de réflexion sur le sujet ?

Je pense simplement que je n’étais pas capable de faire un film didactique. Parce qu’on peut aussi faire un film didactique historique, qui ne parte pas d’individus, mais d’archives. Je ne pouvais pas faire cela, parce que ce n’était pas mon genre, mais aussi parce que j’ai commencé par faire, il y a justement vingt ans, ma première réalisation, Sans retour possible. C’est un film sur la diaspora arménienne de France, en particulier sur les derniers survivants, qui racontent vraiment ce qu’ils ont vécu. C’est la passation de la mémoire, de comment les Arméniens se sont installés en France. C’est un film de deux fois 50 minutes, qui est passé à la télévision française, qui a été vraiment le premier film qui rendait compte de façon directe de comment les Arméniens sont arrivés, se sont installés en France. Il s’agissait donc d’une invocation du passé. D’ailleurs tous les personnages sont morts aujourd’hui. C’était les derniers survivants. J’ai donc commencé par ça. C’était une façon de reconstituer la pensée, de faire un travail de mémoire. A la suite, j’ai fait un film qui s’appelait Que sont mes camarades devenus. Il racontait mon retour à Erevan, en Arménie, où je suis né. Parce que ça aussi, c’est une histoire hasardeuse, incroyable. Pourquoi je née là-bas, alors que mes parents sont nés en France ? En 1947, suite à l’appel de Staline, 7000 Arméniens, dont mes parents, sont partis de Paris, de Marseille, de Lyon, en Arménie. Je suis le « produit » de ces voyages gratuits ! Des voyages gratuits, mais qui coûtent très chers à l’arrivée ! J’ai donc fait ce film là. Ensuite, on a fait la suite, qui se déroule dix ans après, quand l’Arménie s’est écroulée, après l’indépendance. Mais pendant ce temps-là, je venais en Turquie, et je tournais ces bouts de choses. La première fois, je n’avais pas assez de matière, et j’avais été un peu cassé par le maire de Sölöz. Je n’avais pas assez pour faire un film, pas assez de matière. Et puis après, je n’ai pas pu aller dans ce village.
En fait, j’ai toujours attendu – c’est un secret que je révèle dans le film – qu’on m’invite. Et c’est ce qui s’est passé. Je suis toujours venu en Turquie parce que j’étais invité. Je ne suis jamais venu en touriste en Turquie. C’est aussi une part de ce lien que j’ai avec ces deux pays, l’Arménie et la Turquie. Je n’y vais jamais si je n’ai pas quelque chose à faire ; je ne peux pas me comporter vis-à-vis d’eux comme n’importe quel pays. Ce sont des pays avec lesquels j’ai une trop grande, trop forte histoire !
J’ai donc attendu 2003. Entre les premières images, et la fin de ce film, il s’est passé 17 ans ! 17 ans au cours desquels j’ai fait dix films, certains qui ont aussi été présentés ici, en Turquie – pas tous, parce que je ne fais pas que des films sur les Arméniens ou les Turcs, je fais d’autres films aussi… L’un a été présenté à Bursa, en 2003, l’autre a été présenté ici, à Istanbul, lors du festival du court-métrage. C’est toujours le cinéma qui a nourri le cinéma.
Je pense aussi que ce n’était pas du tout évident de parler de cette question de la façon dont je le fais. Je pense que les artistes ont souvent de l’avance, par intuition, sur leur temps. Ils sentent l’odeur de ce qui va se passer, mais ils ont du mal à l’exprimer. Parfois, à cause de cela, ils prennent du retard ! C’est très rare que les artistes soient dans leur temps ! Ce film, justement, est là dans le temps où il doit être. Il parle de tout, des deux côtés. Il parle du dialogue. D’ailleurs, j’ai des amis qui me critiquent sur ce film, qui disent « tu es trop gentil avec les Turcs ». Le temps est un des facteurs du cinéma, puisque c’est l’art qui réunit le mouvement, son propre temps et le temps présent.

Question - L’initiative de ton film représente une nouvelle approche des relations turco-arméniennes. S’agit-il d’un choix délibéré de ta part ? Est-ce que tu as été confronté à des difficultés, des critiques, face à ce choix de traiter différemment ces relations ?

Oui. Je disais tout à l’heure justement que les « durs » des deux côtés ne sont pas toujours très contents, parce qu’ils mettent en avant la fierté, cette idée de « tant qu’ils n’auront pas dit pardon, je ne leur adresse pas la parole » par exemple. De l’autre côté, il y a des ultra-nationalistes en Turquie, qui n’hésitent pas à pratiquer des assassinats. C’est compliqué.
Mais en ce qui me concerne, je ne l’ai pas fait exprès. Ce n’est pas délibéré. C’est instinctif, intuitif chez moi. Je crois que c’est parce que j’aime les gens, je ne les utilise pas. Je les écoute. Je ne les juge pas, j’essaie de comprendre pourquoi ils disent, pensent ça. Je laisse le spectateur faire son jugement. Par exemple, dans mon film, je laisse le spectateur juger si les gens sont sincères quand ils disent qu’ils ne savent pas ce qui s’est passé. Moi, je ne les juge pas dans le film, je ne dis pas « non, c’est pas vrai, ils mentent », pas du tout. D’ailleurs je pense qu’ils sont sincères. Mais c’est pire presque. Ca veut dire qu’ils ne savent pas. C’est incroyable, d’être face à l’ignorance. Bref, ce que je veux dire, c’est que les sceptiques, les gens qui n’aiment pas les autres, ou qui ne veulent pas prendre la peine de comprendre d’où est-ce que les autres te parlent, ont tort. Parce que toi tu parles de quelque part où tu es, dans ta propre histoire. Mais tu dois voir aussi d’où l’autre te parle. Parce que si tu ne perçois pas cela, tu ne peux pas comprendre ce qu’il dit. Tu ne peux pas avoir un vrai lien avec lui. Et ça devient un dialogue de sourd, « moi je pense ça, toi tu penses ça et basta ». Je pense que chez moi, ce n’est pas calculateur, cette approche, c’est comme je suis, je suis comme ça dans la vie. Je parle facilement ! Je suis un libre penseur. Ce qu’il y a de plus cher, pour moi, c’est la liberté. J’ai vécu dans un pays qui était totalitaire – l’URSS, je sais ce que c’est les staliniens, et pour moi, la liberté de penser de chaque individu est très chère. Pas de façon artificielle. Pas du genre « on est en démocratie, on est libre, donc on dit n’importe quoi ». Non, ce n’est pas ça. C’est comprendre, donner la possibilité à l’autre d’être libre dans sa pensée. Peut-être qu’il se trompe… Mais il a la liberté de reconnaître qu’il s’est trompé. Ça c’est important. On n’a pas tous tout le temps raison, on n’a pas toujours compris. Donc c’est peut-être ma nature qui a fait que j’ai pu réussir à faire ce film.
Enfin, je pense que ce film, je n’aurais pas pu le faire ailleurs. Je n’aurais pas pu le faire dans un village d’Anatolie, où habitent encore aujourd’hui des descendants des Turcs dont les grands-parents ont récupéré les biens des Arméniens. Dans ce village, à Sölöz, ce sont des Pomaks qu’on a fait venir en 1923, et que l’on a mis dans le village pour qu’ils y vivent. Eux aussi ont vécu une transplantation, une émigration forcée. Ils savent ce que c’est. Et ils n’étaient pas là, donc ils n’ont aucune culpabilité. En plus, ce ne sont pas vraiment des Turcs à l’origine, ce sont des Bulgares musulmans. Cela dit aujourd’hui, ils sont plus durs que les Turcs !
Ce que je voulais dire, c’est que ce n’était pas réfléchi de ma part d’amener cette capacité de parler à l’autre, d’entendre les autres, de façon neutre, simple. C’est justement ce qui touche les deux parties dans ce film ; ils se disent « c’est possible de se parler calmement ! ». C’est d’autant plus beau que cela sort d’eux-mêmes. Ce n’était pas prémédité. Ca vient de ma nature, de ma façon dont je conçois la vie, pas seulement entre les Arméniens et les Turcs d’ailleurs !!

Question - Pour finir, quels sont tes projets d’avenir ? Est-ce que tu comptes continuer dans cette voie, ou bien est-ce que tu as d’autres projets ?

Mes deux prochains projets de réalisations – entre-temps je fais d’autres choses aussi – sont les derniers volets de cette histoire. Parce que si l’on regarde depuis les premiers films, en fait, ce sont trois films qui se complètent. Il y a eu la diaspora arménienne en France, l’Arménie soviétique, celui actuel en Turquie, mais aussi un film sur mon grand-père. Donc il y a eu un travail très global qui a été fait sur toute cette période. Et je souhaite finir ce travail par deux fictions, c’est-à-dire sortir du commentaire. C’est nourri par le documentaire, mais cela sort du style du documentaire. Le prochain sera un film d’animation. La seule chose que je peux en dire c’est que ce sera autour de l’histoire des chiens de Constantinople en 1910… Le film viendra bientôt, il est déjà commencé. L’autre est une fiction totale, en film cette fois-ci, avec une équipe de comédiens, sur une rencontre d’un Juif, d’un Turc allemand et d’un Arménien. C’est toute l’histoire du siècle dernier, mais en romanesque !
(propos recueillis par Bülent Tegün et Juliette Dumas, 13 novembre 2008)

dimanche 19 octobre 2008

Quatre questions à Diego Mellado, directeur de de la section des affaires politiques de la Délégation europénne à Ankara.


Créée en 1974, la Délégation de la Commission européenne (véritable Ambassade de l’Europe) à Ankara suit aujourd’hui les négociations d’adhésion et constitue le relais politique privilégié de l’UE en Turquie. Sa section des affaires politiques s’occupe principalement du dialogue politique entre les deux parties et surveille le respect du premier des critères de Copenhague (être une démocratie et un État de droit). Elle est ainsi en contact avec de nombreux acteurs (partis politiques, syndicats, associations…) et remplit également une mission d’explication et d’information. Bastien Alex a rencontré, à la mi-septembre, Diego Mellado, le directeur de cette section. Il nous livre ici les passages le plus significatifs de cette interview.


Bastien Alex : Comment la Délégation, et plus particulièrement la section des affaires politiques que vous dirigez, a-t-elle réagi en apprenant l’ouverture d’une procédure de dissolution contre l’AKP, en mars dernier ?

Diego Mellado : Il y a eu immédiatement des réactions très directes, très vives et très concrètes de la part de plusieurs dirigeants européens comme le commissaire à l’élargissement Oli Rehn, le président de la Commission et bien entendu des hommes politiques des différents Etats-membres (chefs d’Etats, parlementaires, ministres). Ces réactions ont démontré que l’UE s’intéressait particulièrement aux développements de l’actualité politique turque. Il faut voir là une conséquence directe de l’ouverture des négociations d’adhésion. L’issue de la procédure lancée par le procureur général de la Cour de cassation a permis de démontrer aux Européens, mais aussi aux Turcs, que l’adhésion a changé la donne, et en particulier les rapports entre l’UE et la Turquie. Ainsi, lorsqu’il y a des convulsions politiques aussi fortes que celles-là dans ce pays, c’est le devoir et l’intérêt de l’UE de s’impliquer dans les débats internes, comme cela a été le cas pendant cette procédure d’interdiction, qui a fait la une des journaux pendant plusieurs semaines. L’aspect européen a donc été pris en compte. Il y a eu sans cesse des références aux standards, aux critères européens, à la Commission de Venise, ou à des cas de fermetures de partis politiques dans des pays de l’UE (même s’ils sont extrêmement rares). Cette discussion a véritablement permis de prendre en compte la dimension européenne du problème, ce qui est particulièrement important. L’Europe ne peut plus se tenir à distance. Bien évidemment, il y a un aspect purement juridique qui concerne l’indépendance des tribunaux turcs, qu’il faut respecter. D’ailleurs, dans ce cas précis, eu égard aux critères européens, nous n’avons pas franchi de ligne rouge. Nous sommes maintenant dans une nouvelle phase. J’espère que l’opinion publique turque aura également perçu ce changement de façon positive, car il est fondamental que nos amis turcs n’aient plus de doutes sur la sincérité de l’intérêt que l’UE porte à la Turquie et à sa future adhésion.


BA : Ne pensez-vous pas que la candidature turque ait été désavantagée lors l’attribution des fonds IAP (Instrument d’Aide de Préadhésion), qui sont très faibles, quand on prend en compte l’importance de la population de la Turquie et ce qui a été accordé à d’autres pays plus petits comme l’ARYM (Ancienne République de Macédoine) ?

DM : Avec des statistiques, il est possible de faire passer n’importe quel message. Si vous prenez la proportion des fonds alloués à la Turquie par rapport à l’ensemble des fonds disponibles, cela devient pourtant assez intéressant. On parle quand même de la moitié ou de plus de la moitié du total pour la période 2010-2011, où il y a une sérieuse augmentation du volume d’aide financière. Quand vous ajoutez en plus les fonds de la banque européenne d’investissements, qui sont des prêts à des taux extrêmement concessionnels, qui reviennent à de l’assistance financière pure et dure, on arrive à des sommes encore plus significatives. D’un autre côté, il faut aussi tenir compte de la question de la capacité d’absorption de ces fonds. Avec de nouveaux Etats membres comme la Pologne ou la Hongrie, il y a eu des disputes permanentes sur les fonds attribués. Mais lorsque ceux-ci étaient attribués, les pays attributaires n’étaient pas toujours capables de les absorber. Même après leur entrée dans l’UE, ces pays rencontraient et rencontrent toujours, des difficultés pour absorber ces fonds, malgré des négociations et un travail préparatoire de plus de quinze ans… Nous travaillons actuellement avec la Turquie pour améliorer les conditions d’absorption de ces fonds, notamment grâce à un système de responsabilisation totale qui implique une décentralisation extrêmement poussée, à travers la création de mécanismes similaires aux fonds structurels, comme le FEDER (Fonds Européen de Développement Régional). Nous sommes en train de mettre en place ce mécanisme, et cela prendra quelques années encore. Enfin, le troisième commentaire que je voudrais faire à ce propos, concerne le soutien à l’harmonisation législative et l’augmentation des capacités des administrations publiques, dont le coût n’est pas forcément astronomique. On ne parle pas ici d’aide au développement. On ne peut pas comparer l’aide au développement qui est offerte aux pays pauvres avec l’aide que reçoit la Turquie. La Turquie est un pays développé, un pays européen où l’on est en train de mettre à niveau les administrations publiques, pas à un niveau de pays développé mais à un niveau européen, qui va au-delà. La formation des fonctionnaires est donc un des objectifs principaux, et ce sont plus de 500 experts de l’UE qui y travaillent chaque jour.


BA : De nombreux observateurs, dont le président français Nicolas Sarkozy (voir notre édition du 6 mai 2007) sont sceptiques sur les bienfaits de l’adhésion de la Turquie, notamment à cause du déplacement des frontières de l’UE qui en résulterait, et qui pourrait avoir une incidence sur l’intégrité du territoire et la sécurité des citoyens européens. Que leur répondez-vous ?

DM : La question des frontières de l’Europe n’est pas un débat nouveau. Je pense que nous avons commencé à nous poser cette question dès les débuts de la CEE. Vous savez, je suis espagnol, et lorsque l’on parlait de l’adhésion de l’Espagne à cette époque, on répondait que l’Europe commençait au nord des Pyrénées, ce qui excluait donc la péninsule ibérique. Entre-temps, l’Espagne est devenue membre de l’UE et cela n’a pas causé de grands drames. Je pense qu’il y a beaucoup de gens en Europe qui ont toujours défendu une union en la fondant sur des valeurs ou sur un héritage historique et politique commun, plus qu’un ensemble où l’on essaierait d’établir des frontières physiques et géographiques. C’est dans cette Europe là que la Turquie à sa place, et même un grand rôle à jouer. Mais revenons sur les frontières. En ce qui concerne le Caucase, l’Iran ou l’Irak, l’Europe a, d’une façon ou d’une autre, déjà des frontières avec ces régions. Lorsqu’il y a des conflits, des convulsions ou des tensions, l’Europe et son territoire sont quelque part concernés, soit par une menace directe, soit parce que, en tant que voisins, nous sommes susceptibles d’être touchés par divers trafics (êtres humains, armes ou drogues) mais aussi d’être affectés par des mouvements de population. Il en va de la préservation de nos intérêts stratégiques. Ce qui se passe hors des frontières de l’Europe affectera un jour ou l’autre notre sécurité, et cela, la diplomatie européenne l’a parfaitement compris. Je pense que la présence de la Turquie au sein de l’UE aura des avantages extrêmement intéressants, notamment au niveau de la sécurité et de la stabilité régionale. Il n’y a qu’à voir le rôle diplomatique que la Turquie a pris récemment dans la région (conflit géorgien, sommet quadripartite de Damas…) pour s’en convaincre.


BA : Un changement constitutionnel apparaît à beaucoup comme le meilleur moyen de régler certains problèmes politiques turcs récurrents, comme la dissolution des partis politiques ou encore la question du rôle de l’armée. Cependant, dans le contexte de tensions actuelles, il semble difficilement réalisable. Comment appréhender cette question ?

DM : Quand nous essayons d’expliquer à nos amis turcs ce que représente le fait d’être membre de l’UE, et que nous expliquons comment d’autres pays en sont devenu membres, il y a un mot que nous utilisons de manière incessante, c’est le terme «consensus». Nous expliquons que l’UE est finalement une gigantesque machine à fabriquer du consensus. Les mauvaises langues diront qu’à force de faire des compromis, on finit par ne s’accorder que sur le plus petit dénominateur commun, ce qui donne une satisfaction minimale aux différents Etats-membres. Force est pourtant de constater qu’on a abouti à des réalisations extrêmement importantes, comme l’Euro ou encore l’espace Schengen. La recherche du consensus permet donc d’aller extrêmement loin. C’est peut être ce qu’il manque un peu à la vie politique turque. Développer davantage cette culture du consensus pourrait permettre à la Turquie d’envisager plus sereinement les réformes constitutionnelles et législatives nécessaires à l’harmonisation et l’alignement sur l’acquis communautaire. Ce qu’il faut également, c’est un compromis sur l’objectif final de l’adhésion. On a parfois l’impression, en Turquie, qu’il y a encore un débat à ce sujet. Des réticences importantes se sont exprimées à cet égard encore récemment. N’oublions pas que l’engagement turc est fondamental pour atteindre l’objectif final. Cet engagement doit procéder d’une vie et d’un système politiques stables et d’un consensus sur les grands principes, y compris celui de l’adhésion à l’UE. Au-delà de cette convergence de base, il peut y avoir bien sûr, comme partout ailleurs, un choix politique multiples et des opinions très diversifiées.
(Propos recueillis par Bastien Alex, septembre 2008)

mercredi 30 janvier 2008

Pour Nicolas Monceau, « les élites turques ont toujours tenté de faire l’histoire, mais c’est finalement l’histoire qui les a faites.”


Nicolas Monceau vient de publier (Dalloz, Science politique, 2007), «Générations démocrates, les élites turques et le pouvoir». Cet ouvrage, préfacé par Yves Schemeil, et issu d’une thèse en Science politique, que l’auteur a soutenue récemment à l’Institut d’Etudes politiques de Grenoble, analyse les trajectoires (éducatives, professionnelles et politiques) des élites turques, leur mobilisation en faveur de la démocratisation et de l'intégration européenne de la Turquie, ainsi que leur rapport à l'Europe et à la démocratie. Ce travail résulte, en fait, de la première enquête réalisée par un laboratoire européen en sciences sociales sur la vie politique turque contemporaine, dans le contexte des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.
Le Blog de l’OVIPOT a rencontré Nicolas Monceau, pour évoquer avec lui les apports majeurs de sa recherche.

OVIPOT : Pourquoi est-il intéressant de travailler sur les élites en Turquie aujourd’hui ?

Nicolas Monceau : Il est intéressant de travailler sur les élites en Turquie aujourd’hui dans la mesure où la Turquie est engagée dans des négociations d’adhésion avec l’UE depuis octobre 2005. La Turquie est donc appelée à rejoindre l’UE à l’avenir, si les négociations parviennent à leur terme d’ici une dizaine d’années au plus tôt. De plus, il s’agit d’un pays largement mal connu en Europe. C’est pourquoi il apparait important de mieux connaître et comprendre les élites turques, qui seront les interlocuteurs, sinon les partenaires, de l’Europe de demain. Par ailleurs, les élites ont toujours représenté les fers de lance des politiques de modernisation dans l’histoire politique du pays. Le rôle des élites dans la modernisation du pays est une tradition enracinée depuis le mouvement de réformes ottomanes des « Tanzimat », d’inspiration occidentale, mis en œuvre par les sultans réformateurs à partir du milieu du XIXe siècle. Elles se sont poursuivies sous la République de Turquie, fondée en 1923, sous l’impulsion de Mustafa Kemal Atatürk et des élites républicaines. En choisissant de privilégier l’étude des élites d’aujourd’hui qui se mobilisent en faveur de la démocratisation et de l’intégration européenne de la Turquie, j’inscris leur action dans la tradition des élites modernisatrices en Turquie. Elles en représentent une version contemporaine.

OVIPOT : Qu’est-ce que votre ouvrage nous apprend sur l’évolution du pays aujourd’hui ?

Nicolas Monceau : Ce travail présente les résultats de la première enquête réalisée par un laboratoire européen en sciences sociales sur la vie politique turque contemporaine dans le contexte des négociations d’adhésion avec l’UE. Fruit d’un travail de terrain de plusieurs années en Turquie, un questionnaire, en langue turque, comprenant 80 questions, a été adressé à plus de 1200 représentants des élites turques. Cette enquête pionnière a été complétée par des entretiens réalisés avec plus d’une centaine d’élites dans les domaines politique, économique et social, culturel et intellectuel. Parmi ces dernières, on remarque la présence d’anciens ministres et de députés, d’hommes d’affaires et d’industriels, d’universitaires et d’intellectuels, ou encore d’écrivains et d’artistes. Parallèlement, la démarche entreprise, dans ce travail, vise à étudier les trajectoires des élites turques, leur mobilisation en faveur de la démocratisation et de l’intégration européenne de la Turquie ainsi que leurs attitudes à l’égard de l’Europe et de la démocratie. Les résultats obtenus montrent la formation de générations politiques successives en Turquie, sous l’effet des coups d’Etats militaires, qui ont eu lieu en 1960, 1971 et 1980. En entraînant une profonde recomposition politique et sociale, ceux-ci ont joué un rôle déterminant dans l’histoire politique du pays et dans les biographies collectives. L’une des conclusions auxquelles parvient ce travail est que les élites turques ont toujours tenté de faire l’histoire, mais c’est finalement l’histoire qui les a faites. L’analyse générationnelle du système politique turc montre, en effet, à quel point les élites ont été influencées par le contexte politique. La reconstitution des trajectoires éducatives, professionnelles et politiques des élites turques depuis les années 1960, tout en mettant en valeur le rôle déterminant des coups d’Etats militaires, permet de mieux saisir les origines intellectuelles et idéologiques des démocrates pro-européens qui se mobilisent aujourd’hui en Turquie. La démarche adoptée indique ainsi qu’une partie d’entre eux sont issus d’une constellation d’organisations de gauche radicale –-partis politiques, syndicats et associations - dans les années 1960 et 1970, qui adhéraient à une idéologie révolutionnaire et étaient opposées au rapprochement entre la Turquie et la CEE, mis en œuvre avec la signature des accords d’association en 1963. La grille générationnelle, à travers la prise en compte de l’impact des coups d’Etats militaires, apporte ainsi des clés d’interprétation pour mieux comprendre la conversion d’une génération politique aux valeurs démocratiques et européennes.

Plus largement, l’analyse des générations politiques en Turquie permet de mieux comprendre les grandes mutations politiques, économiques et sociales traversées par la Turquie depuis les années 1960, et plus particulièrement après le coup d’Etat militaire de 1980. Cette démarche contribue à éclairer, sous un autre angle, le débat sur la « société civile », qui s’est beaucoup développé en Turquie, dans les vingt dernières années, en montrant comment les « organisations de la société civile » représentent après l’intervention militaire de 1980, une autre dimension de l’engagement politique des élites, une nouvelle séquence de leur carrière militante. L’investissement dans les ONG, en particulier de défense des droits de l’homme, marque le passage à un militantisme moral, alors qu’autrefois on s’engageait dans les partis politiques et les syndicats. L’analyse de l’impact des coups d’Etats militaires conduit ainsi à mieux comprendre l’émergence de nouvelles formes de mobilisation et d’engagement dans la Turquie, à partir des années 1980, mais aussi la recomposition du champ universitaire et intellectuel sous l’effet des reconversions professionnelles.
Cet ouvrage propose en parallèle des pistes de réflexion opportunes sur la démocratisation du débat public en Turquie, notamment sur des points aussi sensibles que la question arménienne. A travers l’étude du système de formation des élites en Turquie des années 1960 à nos jours, on comprend mieux le rôle de la mobilité internationale et du cosmopolitisme dans l’ouverture du champ universitaire et intellectuel et dans la cristallisation des débats publics. La Conférence des historiens turcs, qui s’est tenue à Istanbul, en septembre 2005, en est un exemple emblématique.
Enfin, ce travail montre la coexistence en Turquie de perceptions plurielles de l’Europe et de la démocratie et les attentes diversifiées à leur encontre, à travers les clivages qui apparaissent entre les élites turques, d’un côté et la population turque, de l’autre, mais aussi avec les citoyens et les élites en Europe. Par exemple, l’Europe signifie avant tout la démocratie et la diversité culturelle pour les élites turques interrogées, tandis qu’elle incarne surtout la prospérité économique, la sécurité sociale et la liberté de circulation pour la population turque.

OVIPOT : quel est le rôle joué par ces élites dans les négociations avec l’UE ?

Nicolas Monceau : On peut souligner avant tout un rôle d’influence, exercé par un réseau d’élites turques dont l’activité s’apparente à une « nébuleuse réformatrice ». Ces dernières occupent – ou ont occupé - des positions de pouvoir et de responsabilité dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale, culturelle et intellectuelle. La démarche adoptée ici a consisté à étudier plus particulièrement une mobilisation « civile », qui s’inscrit dans le champ de la « société civile » en Turquie, à travers l’action réformatrice menée au sein d’une ONG : la Fondation d’Histoire (Tarih Vakfi). Cette démarche permet de montrer les opportunités de mobilisation des élites dans la Turquie d’aujourd’hui en fonction des ressources – politiques, économiques, intellectuelles – dont elles disposent et face aux contraintes multiples auxquelles elles sont confrontées. En étudiant les possibilités d’action des élites, ce travail met en perspective les différents acteurs en présence, et leur interaction : l’Etat, dans ses multiples composantes, les forces politiques et sociales, les médias et les ONG, mais aussi l’UE et les organisations internationales.
À cet égard, l’intérêt de travailler sur la Fondation d’Histoire était multiple : elle permettait d’avoir accès à un vaste réseau d’élites réformatrices qui sont actives dans tous les domaines – politique, économique et social, culturel et intellectuel – et influentes dans la politique et la société turques. L’un des buts principaux de cette fondation est de lutter contre la diffusion du nationalisme dans l’éducation nationale et plus largement de refonder le rapport des citoyens turcs à l’histoire et au passé national dans un sens plus pacifique et moins nationaliste, notamment par la réforme des manuels scolaires d’histoire. C’est un enjeu fondamental pour la Turquie, face auquel la Fondation d’Histoire a eu un rôle pionnier. D’autres organisations, comme l’Association des industriels et des hommes d’affaires turcs (TÜSIAD), sont depuis intervenues dans ce domaine, en publiant des manuels alternatifs. L’enjeu ici est de socialiser la jeunesse turque à l’Europe, par une meilleure connaissance de l’histoire européenne (pour l’instant très peu représentée dans les manuels scolaires) et de la construction européenne. Pour l’avenir européen de la Turquie, c’est une question cruciale. De ce point de vue, le rôle de la Fondation d’Histoire est pionnier, et il méritait d’être étudié. Dans cette perspective, on peut parler d’un réseau d’influence, d’une capacité d’influence sur la définition des politiques publiques et leur harmonisation avec les standards européens.

OVIPOT : quelles sont les relations des élites que vous avez étudié avec l’AKP ?

Très peu de sympathisants de l’AKP figurent parmi les élites étudiés dans ce travail. Les résultats de l’enquête montrent que les élites interrogées se définissent majoritairement comme laïques. Pour elles, l’islam politique apparaît chargé d’une connotation négative tandis que la République laïque traduit inversement un sens fortement positif. Elles apparaissent très partagées sur la perception du « processus du 28 février 1997 », que certains ont qualifié de « coup d’Etat post-moderne ». La moitié des élites ayant répondu à l’enquête jugent positivement ce processus, en l’associant à la défense de la République, tandis que les interventions militaires de 1971 et de 1980 suscitent pour leur part un rejet massif. Enfin, les élites interrogées se définissent très largement comme des « aydins », que l’on peut qualifier comme « intellectuel » en français. Ces derniers représentant l’élite occidentalisée, laïque et républicaine qui s’est identifiée au régime républicain kémaliste depuis sa fondation dans les années 1920.
On peut avancer l’hypothèse que les élites interrogées dans ce travail entretiennent un rapport ambivalent avec l’AKP. L’avènement de l’AKP au pouvoir a entraîné une certaine division des élites. D’un côté, certains semblent séduits par les succès économiques et politiques du gouvernement, que renforce le rejet de la classe politique traditionnelle dans son ensemble et du parti d’opposition CHP, laïque et républicain en particulier. De l’autre, certains semblent préoccupés par les inquiétudes dominantes au sein des milieux laïques et républicains relatives à l’existence d’un « agenda caché » de l’AKP.