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vendredi 7 janvier 2011

2010 : Le bilan de la politique européenne de la Turquie


En ce qui concerne les relations turco-européennes, l’année 2010 n’a pas seulement été décevante par rapport aux années précédentes. Pour de multiples raisons, elle a aussi éloigné la perspective d’une intégration européenne de la Turquie et relancé les interrogations sur les chances d’aboutissement du processus de négociations ouvert depuis 2005.

À bien des égards, l’UE et la Turquie ne semblent plus être sur la même longueur d’ondes. Le traditionnel rapport annuel d’évaluation, rendu en novembre 2010, par la Commission européenne, a fait part une fois de plus de la déception de celle-ci, quant aux réformes conduite, en cours d’année, par Ankara. Il est vrai que plusieurs aspects de la révision constitutionnelle qui a affecté la hiérarchie judiciaire à l’issue du référendum du 12 septembre sont ambigus, que l’ouverture kurde du gouvernement n’a pas débouché sur des résultats probants, et que certaines situations en matière de droits et de libertés demeurent particulièrement choquantes. Mais ce rapport d’évaluation a aussi donné l’impression que l’UE ne s’intéressait plus vraiment à l’évolution politique en cours en Turquie, et pour tout dire qu’elle avait du mal à l’appréhender. Car, comme nous le disions dans notre bilan de la politique intérieure (cf. notre édition 30 décembre 2010), l’année qui vient de s’écouler a été aussi le théâtre de changements majeurs dans les équilibres politiques : recul historique de l’armée à l’occasion de l’affaire « Balyoz » et surtout du dernier Conseil militaire suprême, défaite de la hiérarchie judiciaire à l’occasion du référendum du 12 septembre dernier, ou affirmation du fait politique kurde avec une intensité et une permanence surprenantes. Si l’Europe est peu loquace sur ces évolutions ou en tout cas ne paraît pas en prendre la mesure, c’est aussi peut-être parce que celles-ci découlent moins des exigences européennes qu’elles ne procèdent d’une dynamique à proprement parler turque.

À ce décalage politique s’est ajouté cette année un décalage de économique. Engluée dans une récession et une crise financière qui a touché avec la Grèce l’un des voisins de la Turquie, l’UE a d’un coup perdu de son attrait pour Ankara, qui a vu sa croissance caracoler à près de 9% en 2010, tandis que son chômage, son déficit budgétaire et son inflation reculaient. Le ministre turc de l’économie, Ali Babacan, a même avoué, en décembre, à un journal allemand qu’il n’avait aucune envie d’appartenir à la zone euro, en ce moment. La Turquie, naguère championne des déficits en tout genre, a du mal à comprendre cette Europe qui peine à gérer sa cohésion économique, et que des migrants économiques grecs veulent désormais quitter pour venir travailler…à Istanbul ou sur la côte égéenne !

Parallèlement à ces décalages économiques et politiques, c’est aussi une forme décrochage stratégique qui s’est confirmé en 2010, changeant le statut de la candidature turc. Pays émergent pointant bientôt à la 15e place économique mondiale, puissance régionale, la Turquie s’est affirmée sur la scène internationale, en profitant pleinement de sa position de membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies… Son rôle joué dans le dossier nucléaire iranien, aux côtés du Brésil, sa position charnière dans les relations entre l’UE et l’OTAN, son comportement en Afghanistan, ont montré un pays soucieux de faire comprendre à ses alliés occidentaux qu’ils devaient accepter désormais qu’il dispose d’une marge de manœuvre à l’égard des positions qui sont les leurs sur les grands dossiers internationaux. Cette nouvelle posture stratégique de la Turquie a relancé les débats sur la compatibilité des initiatives en cours de sa politique étrangère avec le maintien de sa candidature à l’UE.

Le décrochage stratégique dont nous parlions est parfaitement illustré par le contraste entre cette ambition diplomatique et le blocage de l’adhésion turque. Seul un chapitre du processus de négociations, en effet, aura été ouvert au cours de la présente année. Il s’agit du chapitre 12 «sécurité alimentaire, vétérinaire et phytosanitaire» ouvert, pendant la présidence de l’Espagne, un pays qui compte parmi les plus favorables à la Turquie. La présidence belge a du se résoudre à rester bredouille au second semestre de l’année 2010. Ainsi en 5 ans, la Turquie n’a ouvert que 13 chapitres au total, et n’en a fermé qu’un. Le plus inquiétant est néanmoins que, du fait des sanctions imposées par l’UE à la suite de la non-ouverture des ports et aéroports turcs à la République de Chypre et à cause du refus français de l’éventuelle adhésion pleine et entière d’Ankara, les chapitres qui, à l’heure actuelle, peuvent encore être ouverts, se comptent sur les doigts d’une main. Or, tandis qu’une éventuelle modification du point de vue français dépend des prochaines élections présidentielles, il ne semble pas que la situation à Chypre soit susceptible de changer à court terme cette situation. La non-réélection de Mehmet Ali Talat à la présidence de la République turque de Chypre du Nord, au profit d’une personnalité beaucoup plus nationaliste, a manifestement refermé, pour un certain temps, une fenêtre d’opportunité qui pouvait laisser espérer une réunification de l’île. La Turquie a certes les moyens de convaincre le gouvernement de Lefkoşa, mais il est probable aussi qu’elle gardera cet atout dans sa manche, tant que les Européens ne se montreront pas mieux disposés à l’égard de sa candidature. Car 2010 a confirmé également que l’échec du règlement de la question chypriote contribuait fortement au blocage de la relation entre l’UE et l’OTAN. Le secrétaire général de l’OTAN n’est pas parvenu à contourner la crise chypriote pour surmonter les blocages turc et chypriote grec à une normalisation des rapports entre les deux organisations, qui n’ont pu conclure un accord à la fin de l’année.


De ces évolutions défavorables il ressort que les relations turco-européennes sont entrées dans phase de refroidissement certain et durable. Les responsables turcs ont d’ailleurs manifesté au cours des derniers mois une mauvaise humeur inhabituelle à l’égard du manque d’enthousiasme européen vis-à-vis de la candidature de leur pays, Recep Tayyip Erdoğan allant même jusqu’à dire sa déception, lors d’une visite officielle à Helsinki, en octobres en reprochant à l’UE de n’avoir jamais fait autant attendre un candidat à sa porte et d’avoir admis des pays économiquement moins développés. Et, pourtant le gouvernement de l’AKP affirme toujours sa volonté de rejoindre l’Europe unie. Cette obstination ne s’est pas démentie au cours de l’année 2010, puisque ses membres n’ont cessé de combattre l’idée qu’un changement de cap découlerait des nouvelles orientations de la politique étrangère de la Turquie. Les dirigeants turcs se sont même employés à convaincre que leurs initiatives dans le monde arabo-musulman et que leur statut de puissance régionale, constituaient un nouvel atout pour l’Europe. Quant à l’opinion publique turque, elle manifeste certes beaucoup moins d’enthousiasme à l’égard du projet européen, mais un récent sondage de l’Institut «Metropoll» d’Ankara indiquait que, s’ils étaient consultés par référendum actuellement, les Turcs approuveraient encore à une majorité de 53% une adhésion de leur pays à l’Union Européenne.


La permanence de la candidature turque montre donc qu’en dépit de leur caractère spectaculaire, les nouvelles options qui se sont ouvertes à la Turquie, au Moyen-Orient et plus généralement dans l’espace eurasiatique, ne parviennent pas à supplanter une alliance avec l’Europe et les Etats-Unis, qui demeure malgré tout un axiome de la diplomatie turque. La Turquie est une puissance émergente, encore fragile économiquement, et qui vit dans un environnement qui reste dangereux. Dans un tel contexte, sa relation avec l’Occident demeure malgré tout essentielle pour sa sécurité.
JM

mardi 14 décembre 2010

Turquie-UE : pas de nouveau chapitre ouvert alors que la présidence belge se termine.


La Belgique s’en fait désormais une raison : sa présidence de l’UE va s’achever à la fin du mois de décembre, sans qu’un nouveau chapitre du processus de négociations turco-européennes ait été ouvert. Elle a du se résoudre à une bonne avancée du chapitre « politique de la concurrence », mais celui-ci restera clos. C’est la première fois, depuis décembre 2006, qu’aucun chapitre n’est ouvert. À la fin de cette année là, l’UE avait gelé 8 chapitres du processus pour sanctionner la Turquie, qui persistait dans son refus d’ouvrir ses ports et aéroports à Chypre. Pourtant depuis, chaque présidence tournante a pu ouvrir un ou deux chapitres, même si cela n’a pas toujours été facile. Des diplomates européens évoquent un retard pris par la Turquie dans la conduite des réformes nécessaires à l’avancement de sa candidature. Mais, certains observateurs soulignent aussi une hausse des exigences européennes, et plus généralement un climat défavorable à un nouvel élargissement.

Ce nouveau grippage du processus de négociations d’adhésion avec la Turquie risque d’accroître l’incompréhension de celle-ci à l’égard de l’attitude de Bruxelles. Au cours des derniers mois, en effet, les officiels turcs n’ont cessé de s’en prendre au turcoscepticisme de l’UE. A Helsinki, le 20 octobre 2010, Recep Tayyip Erdoğan avait fustigé les retards pris par les négociations entre son pays et Bruxelles, en déclarant : "C'est peu dire que je suis déçu. Parmi les pays de l'UE, il n'y a aucun autre pays à qui on a demandé d'attendre à la porte pendant autant d'années". Le premier ministre s’était parallèlement étonné que l’UE ait déjà admis des pays qui, selon lui, sont loin derrière la Turquie, tant sur le plan économique que politique. Ces propos repris régulièrement par d’autres responsables (du président de la République au ministre des affaires étrangères, en passant par le négociateur en chef) ont d’autant plus de poids actuellement que les bons résultats économiques de ce pays, ses transformations politiques importantes, et les inflexions de sa politique étrangères, tendent à changer la nature de sa candidature à l’UE. Toute la question est de savoir, en fait, combien de temps cette dernière pourra encore faire une réponse diffuse à un Etat candidat, dont l’économie ne s’est jamais aussi bien portée et qui commence à sérieusement regarder vers d’autres horizons.

Au moment où beaucoup de pays européens sont gravement touchés par une crise financière sans précédent (notamment la Grèce voisine), la Turquie affiche un taux de croissance record de 8,9% (depuis le début de l’année 2010).Cette croissance est «boostée», non seulement par une forte demande intérieure des entreprises et des ménages, mais aussi par un développement sensible du commerce extérieur, hors de l’Europe (Russie, Moyen-Orient, Afrique…). Alors qu’elle a refusé, l’an passé, un prêt du FMI et qu’elle aura bientôt remboursé celui qu’elle avait souscrit en 2001, la Turquie, qui taquine désormais la 15ème rang mondial au classement du PIB et fait partie du G20, est devenue une véritable puissance émergente dont les perspectives de développement sont plus prometteuses que celles de beaucoup de pays d’Europe centrale et orientale, déjà membres de l’UE. A bien des égards, avec de tels résultats, en particulier, un faible déficit budgétaire, et si l’on fait abstraction d’un taux d’inflation encore élevé (7%), la Turquie mériterait d’entrer dans la zone Euro ; une hypothèse que le ministre turc de l’Économie, Ali Babacan, a dit toutefois ne pas souhaiter pour l’instant, dans une interview donnée, il y a quelques jours, à un magazine allemand. Signe de cette mutation économique en tout cas : les flux migratoires entre la Turquie et les pays européens sont en train de s’inverser. Pour la première fois, en 2009, les Turcs ont été plus nombreux à rentrer au pays qu’à émigrer vers l’Ouest.

Au niveau politique, à l’issue du référendum du 12 septembre dernier, le système sécuritaire hérité du coup d’Etat de 1980 et de la Constitution de 1982, qui valait régulièrement à la Turquie les foudres des institutions européennes, semble toucher à sa fin. La démilitarisation en cours de ce système est moins le résultat des réformes réalisées pour satisfaire les exigences de la candidature à l’UE que de la dynamique politique turque, qui, particulièrement depuis 2007, voit un débat s’ouvrir sur des questions antérieurement taboues (dénonciations de certains faits ou contestations de l’histoire officielle concernant certaines périodes, initiatives pour rechercher une solution politique au problème kurde, renforcement de la société civile….) Certes, malgré cette ouverture, un certain nombre de points noirs demeurent (intransigeance de la position officielle turque sur la question du génocide arménien, maintien d’affrontements armés meurtriers dans les départements kurdes du sud-est, sort des minorités chrétiennes, atteintes à la liberté d’expression…). Il reste que la vie politique paraît beaucoup plus vivante et la société civile semble nettement plus active que dans de nombreux pays ayant récemment adhéré à l’UE.

Il est aussi important d’observer que la Turquie s’attache par ailleurs à normaliser ses relations avec ses voisins et à accroître son rayonnement international. Elle dispose de ce fait d’une marge de manœuvre beaucoup plus importante qu’auparavant à l’égard de ses alliés occidentaux. Ces derniers ont pourtant plus que jamais besoin d’Ankara pour contrebalancer la puissance iranienne, limiter les conséquences des désagrégations irakienne, afghane et pakistanaise, et relayer au Moyen-Orient les pôles traditionnels de l’islam modéré (Egypte, Arabie Saoudite) devenus bien timides. Pourtant, la Turquie, déçue par le manque d’enthousiasme des Européens à son égard, a montré sur plusieurs dossiers qu’elle pouvait être tentée de jouer sa propre carte ou, à tout le moins, de faire entendre sa différence (nucléaire iranien, refus d’augmentation de sa participation militaire à l’ISAF en Afghanistan, bouclier antimissiles…). En outre, le conflit chypriote, qui apparaît actuellement comme le premier handicap à l’avancement des négociations d’adhésion, bloque aussi désormais la relation entre la Turquie et l’OTAN, car tandis que les Chypriotes grecs refusent d’associer Ankara à la politique européenne de sécurité et de défense, les Turcs s’opposent à ce que Nicosie participe à des missions de cette politique utilisant le renseignement de l’OTAN. Le secrétaire général de l’Alliance, Anders Fogh Rasmussen, pensait pouvoir contourner l’obstacle chypriote en persuadant l’UE de signer un accord bilatérale avec la Turquie, qui aurait permis d’aboutir à un accord global OTAN-UE. Mais Bruxelles a annoncé, il y a quelques jours, que de tels accords n’étaient pas à l’ordre du jour. Il est donc probable qu’une des conséquences de l’enlisement de candidature turque à l’UE risque de rejaillir sur des tentatives de coopération renforcée entre l’UE et l’OTAN déjà compromises.
JM

lundi 15 novembre 2010

Rapport en demi-teinte de la Commission européenne sur l’état d’avancement de la candidature de la Turquie.


La Commission Européenne a rendu une fois de plus un rapport annuelle d’évaluation de la candidature turque à l’UE en demi-teinte, le 9 novembre dernier. Sur le plan politique, ce rapport observe que depuis la fin de l’année 2009, l’actualité a été dominée par la réforme constitutionnelle, par l’ouverture kurde et par les multiples procès qui visent principalement la hiérarchie militaire. Cela ne l’empêche pas de se livrer à une analyse méticuleuse de la situation des droits fondamentaux dans ce pays.

En ce qui concerne la révision constitutionnelle adoptée le 12 septembre 2010 par référendum, le «Turkey Progress Report 2010» réitère l’opinion qu’avait formulée à son égard la Commission européenne : les changements proposés «vont dans la bonne direction» et «traitent les priorités soulignées par le Partenariat d’adhésion». Le rapport estime notamment que la modification des compositions de la Cour constitutionnelle et du HSYK (Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu – Conseil supérieur des juges et des procureurs, équivalent du Conseil supérieur de la Magistrature en France), ainsi que la soumission des décisions des tribunaux militaires à la justice de droit commun, sont des «pas positifs». Toutefois, observant que la présidence du HSYK échoit désormais au seul ministre de la justice, il souligne la nécessité d’appliquer les réformes adoptées, «en respectant les standards européens et en suivant une voie ouverte, transparente et consensuelle». Le rapport regrette aussi, à plusieurs reprises, que cette réforme constitutionnelle n’ait pas fait l’objet d’une consultation plus large des partis politiques et de la société civile.

En ce qui concerne la question kurde, si le rapport salue les efforts qui ont étendu les possibilités d’usage des langues kurde et arabe dans le sud-est ainsi que l’accroissement des investissements régionaux découlant du GAP (Güney Anadolu Projesi, projet d’Anatolie du sud-est : opération d’aménagement du territoire menée par le gouvernement turc, reposant d’abord sur le développement corrélatif de l’hydroélectricité et de l’irrigation), il regrette que «les mesures annoncées dans le cadre de l’ouverture démocratique aient été en deçà des espérances et n’aient finalement pas pu être suivies d’effets concrets». Sont en outre pointés du doigt : la dissolution du DTP (parti parlementaire kurde remplacé depuis par le BDP) en décembre 2009, la rafle massive des membres du KCK (organisation kurde suspectée par les autorités turques d’être une branche urbaine du PKK) qui a suivi, le maintien des champs de mines et du système des gardiens de village, et le caractère particulièrement meurtrier des affrontements armés avec le PKK qui ont repris en 2010. Le rapport recommande une atténuation du caractère d’exception de la législation anti-terroriste ainsi qu’une réduction des arrestations opérées dans le cadre de cette législation.

Si le rapport souligne les résultats obtenus en matière de lutte contre la corruption et observe les efforts législatifs et règlementaires qui ont amélioré la parité homme-femme, le droit des enfants ou le droit des fonctionnaires, il s’attarde également sur le maintien d’un certain nombre de situations choquantes concernant notamment les droits des femmes (crimes d’honneur, mariages forcés…) ou la stigmatisation des homosexuels (propos homophobes récents de la ministre en charge des femmes et de la famille ou réglementation militaire qui continue à qualifier l’homosexualité de maladie).

Le «Progress Report 2010», par ailleurs, tout en observant les améliorations découlant de la loi sur les fondations religieuses de 2008, estime que la situation des minorités non musulmanes reste préoccupante. En particulier, il relève peu de modifications dans le sort fait à la minorité grecque orthodoxe et remarque que le procès des assassins du journaliste d’origine arménienne, Hrant Dink, «se poursuit sans progrès significatifs» depuis plus de 3 ans.

Pour ce qui est des multiples affaires complots, le rapport se montre moins optimiste que les années précédentes. Il évoque plusieurs enquêtes et procès en cours (Balyoz, Ergenekon, Cage, Erzincan…). Il estime que ce processus peut permettre à la Turquie de renforcer la crédibilité de ses institutions démocratiques et de son État de droit. Mais il insiste à plusieurs reprises sur la nécessité impérative de respecter les droits des personnes arrêtées ou mises en cause, et relèvent des dysfonctionnements importants de la procédure pénale à cet égard.

Parmi les observations les plus sévères effectuées par la Commission européenne, à l’occasion de cette évaluation annuelle, figurent celles concernant le conflit chypriote. Le rapport 2010 observe que la Turquie n’applique toujours pas les obligations de non-discrimination et de totale ouverture des mouvements commerciaux à l’égard de Chypre, qui découlent de l’accord d’Union douanière et de son protocole additionnel. On sait que la non ouverture des ports et aéroports turcs à la République de Chypre gèle 8 chapitres de négociations d’adhésion depuis 2006. Dans son rapport 2010, la Commission européenne critique vertement le maintien du statu quo en la matière, comme d’ailleurs l’absence d’amélioration des relations bilatérales turco-chypriotes.

A bien des égards ce rapport peut sembler similaires à ceux des années précédentes (cf. notre édition du 26 octobre 2009), très marqués par une ambivalence du propos. Au-delà de l’évaluation technique des différents aspects de l’état d’avancement de la candidature turque, on remarque que la Commission s’inquiète beaucoup «du climat de confrontation politique ambiant caractérisé par un manque de dialogue et d’esprit de compromis.» A cet égard, les efforts de conciliation du président de la République sont à nouveau salués, tandis que si les initiatives du gouvernement pour relancer les réformes nécessaires à l’intégration européenne de la Turquie sont relevées, tout en étant considérées comme «de portée limitée».

On peut toutefois regretter que l’analyse politique de la Commission n’aille pas un peu plus loin que cet appel au consensus et qu’elle n’essaye pas d’appréhender la modification des équilibres politiques qui sont en cours ; en particulier, le recul de l’armée (sortie très affaiblie du dernier YAŞ), les divisions du pouvoir judiciaire, les mutations de la hiérarchie universitaire (de plus en plus acquise à l’AKP), les transformations en cours dans le domaine de la presse et des médias (disparition programmée du groupe Doğan notamment) ou les mutations de la diplomatie turque. Il est vrai que le propre d’un tel rapport est de coller aux conditions de l’adhésion et aux réponses qui sont apportées chaque année par le pays candidat. Que cette méthode soit strictement respectée dans la 4ème partie du rapport, qui expose la capacité de reprise de l’acquis communautaire, chapitre par chapitre, on le comprend. Toutefois, la 2ème partie du rapport (consacré au «Critère Politique») pourrait peut-être laisser place à une analyse politique plus ouverte et plus stratégique. Sans quoi la Commission européenne risque d’être condamnée à répéter, chaque année, ce sempiternel discours exposant que la Turquie n’a pas démérité mais qu’elle peut mieux faire. Une telle démarche aboutit finalement à donner l’impression que rien ne change en Turquie, alors même que des mutations politiques (recul de l’armée et de la hiérarchie judiciaire), économiques (résultats spectaculaires de l’économie turque au cours des derniers mois) et diplomatiques (nouvelle politique étrangère) majeures sont en cours depuis 2007. Ces mutations ne présument pas forcément d’ailleurs de la capacité de la Turquie à entrer dans l’Union Européenne, mais sans doute serait-il intéressant de les aborder avec une plus grande audace et dans un esprit plus prospectif.
JM

samedi 15 mai 2010

Les dépenses militaires, principal enjeu d’un nouveau rapprochement gréco-turc.


Recep Tayyip Erdoğan a entamé le 14 mai, une visite officielle en Grèce, accompagné par un aréopage impressionnant de ministres et d’hommes d’affaires. Dix ministres faisait partie de la délégation turque, notamment le vice-premier ministre Ali Babacan, le ministre d’Etat Zafer Cağlayan, le négociateur en chef pour l’UE Egemen Bağış, le ministre de l’Intérieur Beşir Atalay, le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, le ministre de l’Education Nimet Çubukçu, le ministre de l’énergie Taner Yıldız, le ministre de l’énergie et du tourisme Ertuğrul Günay, le ministre des transports Binali Yıldırım et le ministre de l’environnement Veysel Eroğlu. Tous ces ministres ont eu des contacts bilatéraux avec leurs homologues grecs, mais ils ont également travaillé avec eux, au sein d’une nouvelle structure gouvernementale intégrée. Vingt-un accords de coopération ont, en effet, été signés, vendredi, dans le cadre d’une instance conjointe dénommée «Haut-Conseil de coopération gréco-turc», qui est présidée par les chefs de gouvernement des deux pays, et qui se réunira désormais chaque année.

On s’attend donc à ce que cet événement donne un coup de fouet à des relations gréco-turques qui, depuis l’embellie de ce qu’on avait appelé, il y a 10 ans, «la diplomatie des tremblements de terre», semblent être tombées dans une certaine apathie. En 1999, en effet, la survenance presque concomitante de séismes, en Turquie et en Grèce, avait été l’occasion, de part et d’autre, d’une offensive diplomatique, qui a paru s’enliser par la suite, en particulier du fait de la persistance du conflit chypriote. Ce n’est pas un séisme naturel qui est, cette fois, derrière cette nouvelle tentative de réconciliation gréco-turque, mais un séisme économique. La crise financière, qui a frappé la Grèce de plein fouet, a conduit à s’interroger sur certaines des dépenses anormales de ce pays, en particulier sur le maintien d’un budget militaire grec particulièrement lourd, justifié par la persistance de la rivalité conflictuelle qu’entretiennent Athènes et Ankara. Les deux pays conviennent aujourd’hui qu’il est grand temps de mettre un terme à cette situation anachronique. Pour autant, le problème des dépenses militaires ne se pose pas de la même façon d’un côté et de l’autre de la mer Égée.

Tandis que la Turquie dépense près de 14 milliards de dollars pour sa défense, le budget total de la Grèce dans le même secteur atteint 10 milliards de dollars. Vu sous cet angle le montant des dépenses militaires gréco-turques, et les problèmes qui en résulteraient, ne paraissent pas très éloignés. Toutefois, il faut mettre ces chiffres en rapport avec les populations des deux pays et avec leurs forces économiques respectives. La Turquie est un pays 7 fois plus peuplé que la Grèce (74 millions d’habitants contre 10 millions d’habitants), et elle pointe actuellement à la 15e place du classement du FMI, tandis que son voisin grec se situe au-delà du 30e rang mondial de ce même classement. En Turquie, le budget militaire représente 2% du PIB, en Grèce, 3,3%. Il n’est dès lors pas étonnant que le montant de la défense par habitants en Grèce (1000$) soit plus élevé qu’en Turquie (200$).

Au cours des derniers jours, on a souvent pointé du doigt les dépenses militaires grecques, dans diverses enceintes européennes, en affirmant qu’une intégration européenne de la Turquie favoriserait une réduction des dépenses militaires dans les deux pays. À y regarder de plus près, le problème se pose de façon un peu plus complexe. Car, si en Grèce, l’ouverture de la chasse aux déficits publics a mis le budget militaire dans le collimateur des experts chargés de résoudre la crise financière, en Turquie, il faut voir que ces débats sur les dépenses militaires grecques surviennent au moment même où l’on s’interroge sur la capacité des forces armées à assumer leurs missions. L’implication de l’armée turque, tant dans le fonctionnement du système politique que dans la «sale guerre» contre la rébellion kurde du sud-est menée dans les années 1990 en particulier, est aujourd’hui de plus en plus débattue. Ce ne sont pas seulement les complots ou les interférences de l’armée dans les affaires politiques que la presse dénonce aujourd’hui, mais également les erreurs du commandement militaire dont sont victimes quotidiennement des appelés turcs mal entrainés. En bref, dans ce pays, on assiste moins à un débat sur le montant des dépenses militaires qu’à une mise en cause du rôle de l’armée dans la vie publique, tandis qu’est revendiquée la mise en place d’un réel contrôle politique sur son action.

De longue date, en Turquie, l’armée a eu la haute main, non seulement sur le montant de son budget, mais également sur l’usage qui en fait. Armée de conscription omniprésente sur le territoire national, se muant le cas échéant en «super-police» répressive dans les départements kurdes du sud-est, elle est accusée de n’être plus adaptée à ses missions, au moment où elle est sollicitée sur des théâtres extérieurs (Liban, Afghanistan, piraterie en Somalie…) et où la politique étrangère d’Ankara connaît une mutation sans précédent (politique de voisinage, rayonnement sur la scène internationale…). On évoque ainsi, de plus en plus souvent, la création d’une armée de métier, et dans un premier temps la substitution à la conscription d’un système de tirage au sort permettant à la fois de réduire les effectifs et de trouver de nouvelles ressources (les «malchanceux» pourraient en effet s’exonérer de leurs obligations militaires par le paiement d’un impôt). Dans un article paru dans «Today’s Zaman», Eser Karakaş, le directeur du département européen de l’Université de Bahçeşehir, estime, pour sa part, que le débat sur le montant des dépenses militaires doit être relativisé pour ce qui est de la Turquie, en montrant que pour ce pays c’est une réflexion sur la nature des dépenses engagées qu’il faudrait ouvrir. Observant notamment les effectifs pléthoriques de l’armée turque et analysant son équipement, il montre que les armées les plus modernes dépensent beaucoup alors même qu’elles ont des effectifs limités, car elles sont le plus souvent des armées professionnelles. Là est aussi, selon lui, l’une des raisons de l’importance du budget militaire actuel de la Grèce, puisque celle-ci, qui a abandonné la conscription, dépense 60 000$ par soldat, quand la Turquie n’en dépense que 23 000.

On voit donc que, dans les deux pays, le débat militaire n’est actuellement pas similaire. En Grèce, dans le contexte d’une crise financière sans précédent, il s’agit surtout de réduire des dépenses qui sont disproportionnées, eu égard à la démographie et aux capacités économiques du pays. En Turquie, dans un contexte économique plus serein, il s’agit de réfléchir sur la nature même de ces dépenses et plus généralement sur les missions d’une armée qui échappe encore largement au contrôle public. Il reste qu’une coopération gréco-turque plus étroite dans un contexte européen pourrait permettre à Athènes et Ankara de mieux gérer ces problèmes militaires différents. Car, si l’intégration de la Turquie dans l’UE conduirait sans doute les Grecs à réduire durablement leur budget militaire, elle permettrait également aux Turcs d’achever la démilitarisation de leur système politique, de résoudre la question kurde et de mieux mettre leur armée au service d’une défense européenne.
JM

samedi 17 avril 2010

Duel entre Mehmet Ali Talat et Derviş Eroğlu, lors des élections présidentielles, à Chypre du Nord, le 18 avril.


Dimanche 18 avril, les Chypriotes turcs sont appelés à se rendre aux urnes, à l’occasion des élections présidentielles. Sept candidats participent à ce scrutin, mais le résultat devrait se jouer entre le président sortant, Mehmet Ali Talat (à gauche sur la photo), 58 ans, et le premier ministre actuel, Derviş Eroğlu (à droite sur la photo), 71 ans. Si aucun candidat n’obtient plus de 50% des voix, le 18 avril, un second tour aura lieu le 25 avril, pour départager les deux candidats arrivés en tête au premier tour. À deux jours de l’ouverture du scrutin, Derviş Eroğlu, qui est devenu premier ministre après avoir remporté les élections législatives l’année dernière, est donné gagnant avec près de 10 points d’avance. Leader de la formation nationaliste UBP (Ulusal Birlik Partisi - Parti de l’Unité Nationale), le chef actuel du gouvernement chypriote turc est hostile à la réunification de l’île, mais pour tenter d’obtenir l’appui d’Ankara, il n’a cessé de répéter qu’il poursuivrait les négociations, qui sont en cours, avec la partie chypriote grecque, tout en ne manquant pas de rappeler son scepticisme à leur égard. Celui qui apparaît comme le challenger de cette élection se dit aussi convaincu de l’emporter dès le premier tour, mais le scrutin de dimanche pourrait d’être perturbé par la présence de trouble-fêtes, comme l’indépendant Tahsin Ertuğruoğlu, un ancien membre de l’UBP, dont on murmure que la candidature aurait été suscitée par Ankara, afin de diviser le camp nationaliste.

En 2005, le président sortant, Mehmet Ali Talat, l’avait emporté face au même Derviş Eroğlu. C’est dire ces élections apparaissent comme une revanche. Mais, elle constitue aussi un enjeu important pour l’avenir de l’île. Car, en devenant président, Mehmet Ali Talat, le leader du CTP (Cumhuriyet Türk Partisi, Parti Républicain Turc de centre gauche) avait mis un terme au long règne de Rauf Denktaş, le chef historique des nationalistes chypriotes turcs, dont Derviş Eroğlu est l’émule. Devenu d’abord premier ministre en janvier 2004, Talat s’était en effet déclaré en faveur du plan de réunification de Chypre de l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, que les Chypriotes turcs avaient largement approuvé, lors du référendum d’avril 2004. Par son esprit ouverture, le nouveau leader chypriote turc semblait avoir ainsi tourné la page de l’ère Denktaş.

Par la suite, le rejet du plan Annan par les Chypriotes grecs a éloigné la perspective d’un règlement, remettant en cause la stratégie de Talat et entamant sa popularité. Toutefois, au printemps 2008, l’élection de Dimitris Christofias à la présidence de la République de Chypre (partie grecque au sud de l’île), a relancé l’espoir d’un règlement. Leader du parti progressiste des travailleurs de Chypre (communiste), le nouveau président a mis, à son tour, un terme à l’emprise politique de Tassos Papadopoulos, le leader des nationalistes chypriotes grecs, qui a bien des égards est longtemps apparu comme la réplique grecque de Rauf Denktaş, au point que le second ayant été baptisé «Mister No», on avait fini par appeler le premier «Mister Never».

Dimitris Christofias et Mehmet Ali Talat, ayant milité ensemble, dans leur jeunesse, au sein du parti communiste chypriote unifié, la reprise des négociations entre ces deux hommes s’annonçait sous les meilleurs hospices. Mais, depuis deux ans, le processus de rapprochement entre les communautés grecque et turque à Chypre a suivi un cheminement chaotique, suscitant tantôt de sérieux espoirs (notamment lors de la réouverture du Check Point de Ledra Street à Nicosie), tantôt des déceptions amères. Cet enlisement des négociations a fait pâlir un peu plus l’étoile de Mehmet Ali Talat, et contribué à la victoire des nationalistes de Derviş Eroğlu, lors des élections législatives de 2009.

Si le président chypriote turc sortant n’est pas réélu, une réelle occasion de règlement à Chypre aura donc été perdue. Et ce d’autant plus, que côté grec, Dimitris Christofias a annoncé qu’il ne se représenterait pas à la présidence en 2013. Tout en ayant multiplié les contacts avec eux au cours des derniers mois, le gouvernement turc de Recep Tayyip Erdoğan, quant à lui, considère avec méfiance l’éventuel retour des nationalistes à la présidence de la République Turque de Chypre du Nord (RTCN). Rappelons que les noms d’Eroğlu et de Denktaş ont été prononcées dans le cadre de l’affaire «Ergenekon».

Les élections présidentielles de dimanche seront en outre suivie de très près à Ankara, parce que le blocage du dossier chypriote, qui a vu la Turquie refuser l’ouverture de ses ports et aéroports à Nicosie, a amené l’Union Européenne a geler 8 chapitres du processus de négociations qu’elle mène avec le gouvernement turc. Dans la mesure où la Turquie est l’un des seuls pays à reconnaître la RTCN et qu’elle y maintient 35000 soldats, la marge de manœuvre d’Eroğlu, si jamais il est élu, sera très faible, et il n’aura sans doute pas d’autre choix que de poursuivre le processus de négociations engagé avec les Chypriotes grecs. Mais, une telle élection serait probablement mal accueillie par l’Union Européenne et tant qu’à faire, dans le contexte actuel de ses relations difficiles avec Bruxelles, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan se passerait bien du retour au premier plan d’un élève de Rauf Denktaş.
JM

dimanche 11 avril 2010

Recep Tayyip Erdoğan à Paris, les yeux déjà fixés sur… Washington.


Après la visite en demi-teinte du président Abdullah Gül à Paris, l’année dernière, pour l’ouverture de la saison turque, celle premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, les 6 et 7 avril derniers, à l’occasion de la clôture de cette manifestation de coopération culturelle, apparaissait à bien des observateurs comme le déplacement de tous les dangers. On sait que la France est actuellement l’un des pays membres de l’UE les plus opposés à la candidature européenne d’Ankara et que le premier ministre turc est par ailleurs facilement enclin à ne pas mâcher ses mots. Eu égard à ce contexte délicat, le bilan du séjour parisien du premier ministre turc apparaît donc comme plutôt positif, mais Recep Tayyip Erdoğan avait peut-être déjà l’esprit ailleurs….

Tout en venant la tête haute, fort des derniers résultats économiques flatteurs de son pays (croissance positive de 6% au 4e semestre 2009), c’est plutôt la méthode douce que le chef du gouvernement turc avait choisi pour faire valoir sa cause. Sûr de lui (n’avait-il pas déclaré en Bosnie, quelques heures avant son arrivée à Paris : «tôt ou tard nous adhérerons à l’UE»), Recep Tayyip Erdoğan s’est voulu plutôt pédagogue, dans un pays dont les dirigeants actuels restent à convaincre. À l’occasion d’une interview donnée au quotidien «Le Figaro» et parue le jour de son arrivée à Paris, il a rappelé que la France n’avait pas toujours été hostile à l’adhésion de la Turquie, et souligné la vitalité des relations économiques et culturelles qui existent actuellement entre les deux pays. Évoquant la visite récente d’Angela Merkel, qualifiée par lui-même de «fructueuse», il a invité le président Sarkozy en Turquie, afin qu’il puisse se rendre compte que celle-ci a beaucoup changé et qu’elle ne sera «pas un fardeau pour l’Europe» à l’instar de pays que les Européens ont admis un peu trop vite pour des raisons politiques, ce qui les amènent aujourd’hui à payer le prix fort d’adhésions qui ont été, selon lui, prématurées.

Conciliant Recep Tayyip Erdoğan l’a été aussi sur le terrain de l’immigration, un domaine particulièrement sensible en France, ces derniers temps. Incitant à l’intégration, 6000 immigrés turcs venus l’entendre prononcer un long discours, il a condamné l’assimilation et redit qu’il la considérait comme «un crime contre l’humanité.» Mais, il a surtout demandé à ses compatriotes, sans cesser d’être des Turcs, d’être aussi des Européens et des Français à part entière : « Chacun d’entre vous êtes les diplomates de la Turquie dans le pays dans lequel vous vivez, s’il vous plaît, apprenez la langue du pays dans lequel vous vivez, soyez actifs dans la vie culturelle et sociale… La France vous a donné le droit à la double nationalité, pourquoi vous ne la demandez pas ? Ne soyez pas réticents, ne soyez pas timides, utilisez le droit que la France vous donne… » Alors même que ce genre de discours a souvent été ressenti dans d’autres pays d’Europe (Allemagne, Belgique) comme une attitude tendant à remettre en cause l’intégration d’importantes communautés immigrés, le premier ministre turc a estimé que la France restait «l’amie et l’alliée de la Turquie» et s’est même réjoui qu’elle accueille bien les immigrants turcs, en louant «la bienveillance de l’administration française». Cela ne l’a pourtant pas empêché, comme en Allemagne, de revendiquer la création d’écoles turques en France, car, a-t-il expliqué, ce pays a plusieurs écoles et collèges en Turquie. Ce discours, tout en nuances, aura donc bien confirmé que le chef du gouvernement turc fait de plus en plus des communautés turcs importantes existant dans un certain nombre de pays européens importants (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, France), un atout important pour la candidature d’Ankara à l’UE.

Mais l’essentiel n’était-il pas ailleurs ? Eu égard, à l’agenda international des prochains jours, l’escapade de Recep Tayyip Erdoğan en France, n’était peut-être qu’une étape sur la route qui doit le mener à Washington, où se tiendra les 12 et 13 avril prochains, le sommet sur la sécurité nucléaire. Sur ce sujet-là, en tout cas, le premier ministre turc s’est montré beaucoup plus offensif pour exposer sa propre conception de la sécurité au Moyen-Orient. Sur l’Iran, sur le conflit du Proche-Orient et sur les risques de prolifération nucléaire, il a suivi la ligne qui lui vaut à l’heure actuelle le soutien, pour ne pas dire l’admiration du monde arabo-musulman. À Paris, lors d’une rencontre particulièrement significative avec la presse, puisque tenue le 7 avril, quelques heures avant un déjeuner de travail avec le président français, le leader de l’AKP a qualifié Israël de «principale menace pour la paix régionale», en invoquant le rapport Goldstone sur l’offensive israélienne à Gaza. Quant à l’Iran, le chef du gouvernement turc a répété «que son programme nucléaire est uniquement civil» et qu’on ne pouvait pas mettre en accusation un pays pour un risque d’extension militaire que l’AIEA elle-même ne qualifie que de «probabilité». L’argument final, développé par Recep Tayyip Erdoğan, a été une nouvelle fois que l’Etat hébreu possède officieusement l’arme nucléaire et qu’il n’adhère pas au Traité de non prolifération (TNP). Cette tirade, qui a peut-être incité Benyamin Nétanyahou à ne pas se rendre à Washington, en dit long sur l’état d’esprit qui est celui du premier ministre turc avant son arrivée à Washington pour un sommet nucléaire où il y a fort à parier qu’il sera avant tout le représentant d’une puissance régionale qui ne cesse de s’affirmer.
JM

dimanche 4 avril 2010

Accélération du processus de négociations à Chypre ?


Depuis un mois, l’évolution du processus de réconciliation chypriote connaît de nouveaux développements qui se traduisent notamment par de nombreux appels à une réconciliation entre les deux communautés. Dans une interview le 2 mars dernier, le Premier ministre turc, Recep Tayip Erdoğan, a évoqué un retrait possible des troupes turques présentes sur l’île, dans le cas où un accord interviendrait entre les deux parties. Cette déclaration a provoqué un grand nombre de réactions, à commencer par celle du chef du gouvernement grec Georges Papandréou. Celui-ci a proposé, le 8 mars, de rencontrer son homologue turc dans les mois à venir, afin de discuter d’une «solution juste» susceptible de régler le problème chypriote. Les organisations internationales ont également été sensibles aux avances de Recep Tayyip Erdoğan, le secrétaire général des Nations Unies ayant déclaré, quelques jours plus tard, que cette déclaration montrait «l'appui du gouvernement turc au processus» de négociations qui est en cours. Par ailleurs, le commissaire européen à l’élargissement Štefan Füle a encouragé la Turquie à normaliser ses relations avec Chypre, après sa première rencontre avec le ministre des affaires étrangères de Turquie, Ahmet Davutoğlu, tout en estimant que l’annonce du Premier ministre turc allait «dans le bon sens». Enfin, la chancelière allemande, Angela Merkel, lors d’une visite officielle en Turquie, les 29 et 30 mars 2010, a rappelé à la Turquie que les engagements qu’elle avait souscrits à l’égard de l’UE, lui faisaient obligation d’ouvrir ses ports et aéroports à la République du Chypre.

Des négociations prises par le temps.
Pourquoi une telle effervescence affecte-t-elle un dossier qui paraissait s’enliser, ces derniers mois ? La première raison de ce remue-ménage est que la question chypriote est plus que jamais l’une des clefs de l’adhésion turque, puisque 8 chapitres sont bloqués depuis 2006, suite au refus d’Ankara d’ouvrir ses ports et aéroports à Nicosie en application de l’accord d’Union douanière. Dans une interview publiée par Zaman, Mensur Akgün déclare que le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne «pourrait s’interrompre si ce conflit (n’était) pas résolu.» Il considère en effet que, la Turquie perd «peu à peu son désir de devenir membre de l’UE», n‘étant plus prête à faire de concessions supplémentaires, et qu’un arrêt des négociations en 2010 est possible «bien que personne ne le souhaite». La seconde raison de l’apparente relance des efforts de négociations à Chypre, ces derniers temps, concerne le calendrier politique interne des deux communautés grecque et turque de l’île. En effet, il faut voir que les discussions mutuelles qui sont conduites bénéficient actuellement de conditions pratiques favorables, mais somme toute fragiles. Le président chypriote Demetris Christofias (à gauche sur la photo), secrétaire général du parti marxiste-léniniste AKEL, entretient en effet de bonnes relations avec Mehmet Ali Talat (à droite sur la photo), président de la partie turque, qui est également de gauche et qui a milité avec son homologue grec, dans sa jeunesse, au sein du parti communiste chypriote qui était alors unifié. Les deux hommes, qui s’apprécient, ont pu susciter ensemble des avancées diplomatiques inédites depuis le plan Annan de 2004, tel le plan de «partage des pouvoirs» actuellement à l’étude. Mais, ces discussions ont été suspendues, fin mars, afin de permettre à Mehmet Ali Talat d’entrer en campagne pour la présidentielle de la RTCN (République Turque de Chypre du Nord), prévue le 18 avril 2010. Mais cette interruption électorale pourrait bien mettre un terme aux négociations actuelles, Mehmet Ali Talat étant actuellement donné perdant face à son rival Derviş Eroğlu. Ce dernier, qui a remporté les élections législatives en 2009 et qui est devenu premier ministre, appartient à une formation nationaliste actuellement opposée à un accord entre les deux communautés. De surcroît, Demetris Christofias a annoncé qu’il ne se représentera pas à la présidentielle chypriote de 2013, si le processus en cours devait connaître un échec. Ceci augmente encore le risque de voir s’évanouir le contexte favorable dont bénéficie actuellement les négociations. À l’issue de leur ultime rencontre, les deux leaders se sont pourtant déclarés confiants sur la possibilité de trouver une solution au différend chypriote, dans un avenir proche. Mais ce conflit fossilisé reste particulièrement difficile à résoudre.

Les obstacles politiques au processus.
Concrètement, un plan de règlement est actuellement en cours de négociations. Proposé par les autorités de la partie occupée de l’île, il préconise la mise en place d’un «partage des pouvoirs» entre les parties grecque et turque, à tous les échelons de l’Etat. La présidence de l’île serait ainsi occupée en alternance par un Grec (pour trois ans) et par un Turc (pour deux ans). De même, le pouvoir législatif verrait l’adoption des lois à la majorité simple, à condition que les textes étudiés aient recueilli le quart des suffrages des représentants de chaque communauté. Ces projets se heurtent néanmoins à la vive opposition d’une partie du gouvernement chypriote grec, notamment des membres du Parti démocrate. Ceux-ci considèrent en effet que le modèle de gestion partagée de manière presque égale entre Grecs et Turcs ne reflète pas la réalité démographique de l’île, les Chypriotes turcs ne constituant que 18% de la population. Ils estiment en particulier que le quart des suffrages de chaque communauté requis pour l’adoption d’une loi confèrerait un veto de fait à la communauté turque, sans commune mesure avec son poids numérique. Ils craignent enfin que l’autonomie de la partie turque n’existe qu’au niveau juridique, et qu’une institutionnalisation de la situation actuelle offre dans les faits à Ankara un «volant d'action au sein des institutions européennes» (Christophe Barbier). Cette opposition a été fatale à la coalition gouvernementale de Demetris Christofias, les socialistes ayant quitté le gouvernement le 8 février dernier, après avoir accusé le président d’accorder des avantages sans concession à la partie turque. Leur souhait d’une base commune entre les deux communautés, comme préalable à toute discussion, diffère grandement de celle de la RTCN, très prudente sur les concessions à accorder. Quoique perçu comme modéré sur la question, Mehmet Ali Talat n’entend ainsi pas dépasser le stade des déclarations d’ouverture, tant que l’Union européenne maintiendra ses sanctions à l’égard de la partie turque. Il a rappelé par ailleurs son opposition à l’ouverture unilatérale par la Turquie de zones portuaires et aéroportuaires aux Chypriotes grecs, décision qui lui apparaît comme «très dangereuse». Nonobstant le climat favorable des discussions, les deux parties conservent donc des positions très différentes sur les concessions à accorder. L’ouverture des ports et aéroports, considérée par la partie grecque comme une décision pouvant annoncer l’ouverture de négociations officielles, demeure pour la RTCN une mesure qui conditionnera la résolution du conflit.

L’isolement des négociateurs.
La conclusion d’un accord entre les parties ne garantirait d’ailleurs pas pour autant son application, les deux leaders qui négocient, connaissant chacun un relatif isolement politique. Demetris Christofias doit ainsi faire face à l’opposition de principe des socialistes à son action, le politologue Hubert Faustman estimant que «tant que les négociations seront en jeu, il n’aura jamais leur soutien.» Mehmet Ali Talat doit, quant à lui, composer avec l’UBP nationaliste du premier ministre Derviş Eroğlu, majoritaire au Parlement, qui considére qu’un «statu quo serait mieux que ce que Demetris Christofias (…) offre». Au sein même de la société civile, une partie de la population grecque demeure hostile à un accord et considère que la question des propriétés spoliées n’est pas réglée ; il en est de même pour les Chypriotes turcs, dont la moitié se disent aujourd’hui hostiles à un plan de réunification. Ce scepticisme des deux communautés est une donnée à prendre en compte, dans la mesure où une entente entre les parties devra être finalement ratifiée par referendum. Les développements des prochains jours nous diront si les «négociations marathon» dont parle Guillaume Perrier déboucheront enfin sur un accord de réconciliation.
Louis-Marie Bureau

lundi 29 mars 2010

Angela Merkel entame une visite de deux jours en Turquie.



Angela Merkel a commencé, le 29 mars 2010, une visite officielle de deux jours en Turquie. C’est la deuxième fois qu’elle se rend dans ce pays, depuis qu’elle est chancelière. Sa précédente venue remontait à octobre 2006. Ce séjour, qui a été précédé d’une sorte de duel à fleurets mouchetés entre les chefs de gouvernement des deux pays, reflète bien une relation complexe qui repose sur des liens forts issus d’une tradition ancienne et d’une coopération active, mais qui se nourrit aussi trop souvent d’ambiguïtés et d’incompréhensions réciproques. Bien la venue de la chancelière allemande doive être l’occasion d’un renforcement de rapports économiques déjà très solides, c’est plutôt ses enjeux politiques qui retiennent d’emblée l’attention. Les polémiques indirectes qu’ont entretenues Angela Merkel et Recep Tayyip Erdoğan, ces derniers jours, dans la presse internationale, ont fortement influencé le menu de leur première rencontre, qui s’est tenue, ce lundi 29 mars 2010, et qui a été suivie d’une conférence de presse conjointe (photo).

On s’étonnera que l’Europe ait constitué les hors d’œuvre de ces premiers échanges, mais l’on sait qu’en Turquie, ils peuvent devenir un véritable repas. Angela Merkel et sa fameuse recette de «partenariat privilégié» était attendue par ses hôtes turcs. Au cours du week-end, le négociateur en chef pour l’UE, Egemen Bağış, avait commencé à faire monter la sauce, en rappelant que les canons de la gastronomie européenne ne connaissent que «l’adhésion pleine et entière» et que ledit partenariat n’a «aucun fondement juridique». Ce terrain est d’autant plus mouvant pour la chancelière allemande que son pays a souscrit en 2005 à l’ouverture de négociations avec Ankara et que, de surcroît, l’accord, qui régit sa coalition gouvernementale avec le parti libéral, prévoit que Berlin laisse aller le processus de négociations engagées jusqu’à son terme. Son homologue a eu beau faire valoir que l’Europe a changé depuis que la Turquie a déposé sa candidature et que cette mutation appelle de nouvelles formules d’intégration, le premier ministre turc n’a pas vraiment eu l’air de goûter la subtilité de cette nouvelle cuisine et a eu beau jeu d’invoquer le fameux « pacta sunt servanda ». Cette maxime romaine a immédiatement été tournée en «atasözü» (proverbe turc) par Angela Merkel, qui a rappelé à ses partenaires leurs engagements pris à l’égard de Chypre, en ce qui concerne l’ouverture de leurs ports et aéroports, qui sont toujours lettre morte.

Après ce plateau fourni de «Meze», le plat de résistance ne s’annonçait pas moins consistant. On pourra s’étonner que la proposition de Recep Tayyip Erdoğan de créer des écoles turques en Allemagne ait été aussi fraichement accueillie par Angela Merkel. En réalité, il faut mettre la réaction de la chancelière avec les propos tenus, en Allemagne, en 2008, par le premier ministre turc à ses compatriotes émigrés, leur conseillant de s’intégrer sans se laisser assimiler, et qualifiant au passage l’assimilation de «crime contre l’humanité». On sait que le leader de l’AKP n’aime pas faire dans la dentelle. Il a réitéré le même genre de discours, un an plus tard, cette fois devant une assemblée de Turcs en Belgique. Ces derniers jours, la polémique sur les écoles turques en Allemagne n’a cessé de flamber dans les presses des deux pays, l’un des quotidiens turcs islamistes les plus radicaux «Vakit» qualifiant même Angela Merkel de «dernière des nazis». Pourtant lorsque les deux chefs de gouvernement se sont retrouvés face à face, le ton a été beaucoup plus pondéré. Recep Tayyip Erdoğan a justifié son projet scolaire, en expliquant qu’il y avait des écoles allemandes en Turquie et qu’il s’en réjouissait, tandis qu’Angela Merkel a surtout expliqué qu’elle avait été mal comprise. Légalement rien n’empêche de créer des écoles turques en Allemagne, mais elle pense qu’il ne faut que cela devienne un prétexte pour ne pas apprendre l’allemand et ne pas se socialiser au mode de vie du pays. Rappelant que «tout le monde avait le droit de préserver sa culture», Angela Markel a donc plaidé «pour une pleine intégration», en espérant que, dans les années qui viennent, les Turcs d’Allemagne ne soient « pas seulement des ouvriers mais aussi des professeurs, des businessmen ou des scientifiques» ; une opinion qui a conduite le premier ministre turc à décerner un satisfecit à son homologue allemande qui lui a même offert un dessin réalisé par une écolière turque dans une école allemande.

Alors que cette guerre scolaire turco-allemande semblait retrouver le terrain du dialogue, la «bombe» iranienne est venue raviver les ardeurs, constituant un dessert de choix pour ce premier contact entre Recep Tayyip Erdoğan et d’Angela Merkel. Car, tandis que celle-ci s’est montrée inquiète, en évoquant à nouveau la possibilité de sanctions, si Téhéran continuait à ne pas se conformer aux décisions des Nations Unies, le leader turc a plaidé pour une solution diplomatique. Rappelant que la Turquie était hostile à la détention d’armes nucléaires au Moyen-Orient, il a, en outre, regretté qu’un pays échappe actuellement à cette exigence, notamment parce qu’il n’est pas membre de l’AIEA (l’Agence Internationale de l’Energie) ; une allusion à peine voilée à Israël, une fois de plus épinglé par le premier ministre turc.

Angela Merkel devait encore rencontrer les leaders des partis d’opposition, mais ces derniers, estimant qu’on ne leur laissait en l’occurrence que les miettes du festin, ont décliné une invitation, qui en revanche a été honorée par le représentant du nouveau parti kurde pour la paix et la démocratie (BDP). Ce dernier a demandé à pouvoir représenter la communauté kurde en Allemagne mais on ne sait pas s’il a demandé la création d’écoles kurdes…
JM

dimanche 28 mars 2010

Le projet de gazoduc "Nabucco" enfin lancé ?


Le 3 mars 2010, la grande assemblée nationale de Turquie a ratifié le traité intergouvernemental signé le 13 juillet 2009, qui constitue la base politique et juridique du projet de gazoduc européen «Nabucco». Ce traité a déjà été ratifié par les autres pays de transit signataires : la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie et l’Autriche. Cette ratification du parlement turc a été saluée par les responsables du projet comme un signe indiquant que le lancement de la réalisation de «Nabucco» était désormais imminente. Pourtant, si cette formalité apparaît comme une condition nécessaire à la poursuite de l’opération, elle ne signifie pas pour autant que l’affaire est définitivement entendue. Dès le 4 mars 2010, la Commission européenne a alloué un budget de 200 millions d’Euros pour commander les tuyaux, mais les fonds européens ne seront versés que si les possibilités d’approvisionnement en gaz se confirment dans les prochains mois. En bref, le tracé de «Nabucco» est une chose (presqu’acquise désormais), mais le plus important est désormais de mettre du gaz dans le tube. Et cela risque de n’être pas facile !

Pour comprendre les difficultés actuelles de «Nabucco», il faut revenir sur les enjeux politiques et stratégiques de ce projet. Lancé en 2002 et soutenu par un consortium de 6 compagnies (l’autrichienne OVM, la hongroise MOL, la roumaine Transgaz, la bulgare Bulgargaz, la turque BOTAŞ et l’allemande RWE), ce projet entend réduire la dépendance européenne à l’égard du gaz russe qui s’est révélée dangereusement, à l’occasion de plusieurs crises au cours des dernières années. Une bonne partie du gaz russe à destination de l’Europe transite, en effet, par l’Ukraine et les contentieux politiques ou financiers, fréquents entre ce pays et la Russie, menacent régulièrement l’alimentation gazière des Etats européens. Depuis le dernier élargissement de l’UE, cette dépendance à l’égard de la Russie s’est encore accrue pour atteindre 50% du gaz consommé en Europe, d’ici à 2020, cela pourrait aller jusqu’à 70%. L’idée des promoteurs de Nabucco est donc de contourner l’Ukraine et surtout de diversifier l’origine des ressources gazières européennes. Mais, depuis 2007, la Russie et sa fameuse compagnie «Gazprom», qui ne l’entendent pas de cette oreille, ont lancé un projet concurrent : le «South Stream».

Concurrent de «Nabucco», le «South Stream» l’est d’abord sur le plan du tracé. Tandis que «Nabucco» doit relier la ville d’Erzurum dans l’Est de la Turquie à celle de Baumgarten der March en Autriche, en passant par la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie, le «South Stream» partant des côtes russes de la mer Noire entend rallier l’Italie ou l’Autriche via les eaux territoriales turques, la Grèce, la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie, plusieurs routes étant proposées selon la destination finale du gazoduc. Cette concurrence de tracé n’est pas que géographique, car les Russes, fort habilement, ont réussi à recruter dans leur projet plusieurs pays européens. En effet, l’Italie et sa compagnie ENI constituent le principal partenaire de la Russie et de «Gazprom». Et, outre la Hongrie, les Russes sont aussi parvenus à séduire la Turquie, en lui proposant de faire passer leur gazoduc par ses eaux territoriales en mer Noire ; un crochet qui n’était pas absolument nécessaire mais qui permet de renforcer le soutien dont bénéficie le projet et surtout qui constitue une pierre de plus dans le jardin des Européens.

Toutefois, si la bataille des tracés semble achevée, celle de l’approvisionnement est désormais lancée. Pour être rentable, les deux projets doivent acheminer à terme 30 milliards de m3 de gaz par an. Partant d’Erzurum, «Nabucco» apparaît comme la prolongation du gazoduc Bakou, Tbilissi, Erzurum (BTE) ouvert en 2006. Sa première source d’alimentation est donc l’Azerbaïdjan, mais le problème est que le gaz azerbaïjanais ne suffira pas à faire tourner «Nabucco». D’autres fournisseurs sont donc actuellement démarchés : l’Irak, le Turkménistan et l’Egypte notamment ; le Kazakhstan, pouvant aussi entrer dans le jeu à plus long terme. Pour l’instant cependant aucun contrat ferme n’a été signé avec ces autres pays. Plus récemment un approvisionnement iranien, encouragé par la Turquie, a été évoqué, mais lui non plus n’est pas certain et de surcroît, il est regardé avec hostilité par les Etats-Unis et l’Union Européenne. En outre, la Russie s’est employée au cours des derniers mois à multiplier ses achats de gaz tant à l’Azerbaïdjan qu’au Turkménistan afin de priver «Nabucco» d’une partie des ressources qu’il pouvait espérer. Dès 2008, certains experts, américains notamment, ont estimé que les deux projets, «Nabucco» et «Southstream» n’étaient pas seulement concurrents mais qu’ils étaient aussi incompatibles. Il n’y aurait à la fois pas assez de gaz et pas assez de clients potentiels pour faire vivre les deux gazoducs. Cette opinion est néanmoins contredite par des experts européens bien sûr et par les experts turcs qui ont soutenu l’entrée de leur pays dans les deux opérations. Pourtant, on peut voir aussi dans l’attitude d’Ankara une sorte de pari n’impliquant pas forcément la viabilité des deux projets mais lui permettant d’être en tout état de cause dans celui qui l’emportera. En tout cas, le comportement turc est très révélateur des nouvelles orientations stratégiques de ce pays. En entrant dans le «South Stream», le 6 août 2009, quelques jours après s’être engagée dans «Nabucco» (le 13 juillet 2009), la Turquie a montré que, tout en maintenant son choix européen, elle ne négligeait pas les autres options que peut lui offrir sa géographie et son nouveau statut de puissance régionale.

S’exprimant récemment dans la presse allemande, après la ratification du traité intergouvernemental «Nabucco», le nouveau commissaire européen de l’énergie, Günther Oettinger, a confirmé que le projet avait avancé de façon importante au cours des derniers mois. Il est néanmoins resté prudent en estimant que, même si la construction du gazoduc commençait d’ici la fin de l’année 2011, il faudrait probablement attendre 2018 pour voir les premières livraisons de gaz commencer. Les compagnies gazières parties au projet sont néanmoins plus optimistes et maintiennent la date initiale de livraison, à savoir 2014. Selon la compagnie allemande RWE, le m3 de gaz transporté par «Nabucco» serait moins cher que celui du «South Stream». Mais la bataille du gaz est loin d’être gagnée pour l’Europe, le commissaire Oettinger, tout en se montrant optimiste, a estimé que «Nabucco» avait «environ 65% de chances de voir le jour.»
JM

mardi 23 mars 2010

La petite guerre froide égéenne et les marchands de canons.



Une nouvelle étude de l'Institut d'études stratégiques suédois «Sipri» a révélé que l'Allemagne a doublé ses exportations d'armements, au cours des cinq dernières années, et qu’elle est devenue le troisième exportateur du monde. À première vue, cette nouvelle ne semble pas mériter de figurer dans ce Blog. Mais une analyse plus précise des chiffres fournis par le «Sipri» montre que le succès des groupes d'armement allemands est en réalité fortement lié à la situation existant en Méditerranée orientale. Leur premier débouché étant la Turquie, le deuxième, la Grèce, les usines d’armement allemandes profitent directement des tensions toujours persistantes entre les deux voisins égéens. La Grèce, qui dépense plus de 4% de son PIB pour entretenir son armée, gonfle les carnets de commandes des marchands d’armes de l’Allemagne, pays où l'on ne consacre que 1,3% du PIB à la défense nationale.

La Grèce est donc le membre de l'Union européenne qui devrait se permettre le budget militaire le moins extravagant, et le pays avec le budget militaire le plus extravagant est située sur l'autre rive de la mer Egée. En dépit du rapprochement entre la Grèce et la Turquie, lancé il y a déjà plus de dix ans, les armées de ces deux pays voisins continuent leur guerre froide miniature. Les intrusions d'avions de combats dans l'espace aérien du voisin constituent un aspect des relations turco-grecques aussi régulier que lourd. Loin de n’être que des combats de coqs, ces provocations et incidents mutuels ont déjà coûté la vie de nombreux pilotes. Mais la vraie confrontation entre les deux pays se situe en réalité sur le marché des armes, où les Forces armées turques s'approvisionnent à volonté, et sans contrôle ou presque de leurs autorités civiles, pour bénéficier des systèmes d'armements les plus modernes actuellement disponibles, de préférence des systèmes allemands. Dans cette course égéenne aux armements, la Grèce ne peut que suivre…

Il y a peu d'espoir que cette situation change, tant que l'armée turque conserve la haute main sur son «budget national propre», ce qui lui permet de poursuivre une stratégie d'armement quasiment indépendante de la politique étrangère de son gouvernement. Il est ainsi surprenant de voir que la marine turque équipe ses ports égéens de péniches de débarquement, alors même que la diplomatie turque poursuit une politique de bon voisinage avec la Grèce. Il est vrai que, sous la pression de l'Union européenne, des pas tendant à un meilleur contrôle du budget militaire turc, par les autorités civils, ont été faits. Mais ils doivent être encore confirmés.

Toutefois, quand on observe la situation des commandes d’armement en mer Egée, on perçoit certaines des réactions allemandes à la situation financière grecque d’une tout autre façon. Rappelons récemment que des responsables conservateurs allemands ont conseillé à la Grèce de vendre ses îles inhabitées appartenant au domaine étatique, pour rééquilibrer son budget national. Est-ce que ces hommes politiques bien inspirés ont donné ce conseil à la Grèce dans l'espoir qu’elle puisse continuer à acheter des armes à l’Allemagne pour protéger les îles restantes ? La réponse à cette question humoristique est bien sûr négative, ces responsables politiques n'ayant certainement pensé ni à la Grèce, ni à la Turquie, ni aux groupes d'armement allemands, mais uniquement à leur électorat. Pourtant, on peut trouver ces propos surprenants quand on sait qu’ils viennent de milieux proches d’entreprises qui tirent en fait profit du conflit égéen. La surprise est encore plus grande quand on se souvient que les forces politiques auxquelles appartiennent ces hommes politiques s'opposent farouchement à toute perspective d'adhésion à l'Union européenne pour la Turquie. L'idée qu'il pourrait y avoir un lien entre ces trois phénomènes (dépenses militaires massives grecques, maintien de la Turquie hors de l'Europe, et endettement grec) ne semble pas les avoir effleurés. Dommage !
Johannes Bauer

lundi 11 janvier 2010

Le ministre allemand des affaires étrangères confirme son soutien à la poursuite des négociations d’adhésion avec la Turquie.


Au sein de la coalition gouvernementale allemande, le torchon brûle à propos de la candidature de la Turquie à l'Union européenne (UE). La semaine passée, le plus petit partenaire de cette coalition (formée à l’issue des élections fédérales de septembre 2009, cf. nos éditions des 2, 5, 9 octobre 2009), l'Union chrétien-sociale (CSU), s'est servi de ses traditionnelles assises à Wildbad Kreuth, en Bavière, pour réaffirmer sans nuance son rejet de l’adhésion de la Turquie à l'UE. Parti frère bavarois de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) d'Angela Merkel, la CSU a instrumentalisé la question turque pour accentuer son profil conservateur, apparemment en faisant fi de l'accord de coalition qu'elle a signé avec la CDU et le parti libéral (FDP). Sans se déclarer favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE, cet accord programmatique, qui définit la politique que le gouvernement allemand se propose de mener pendant la législature, déclare explicitement que les négociations d'adhésion avec Ankara constituent un processus dont l'issue reste ouverte (cf. notre édition du 28 octobre 2009).


La prise de position de la CSU gêne le parti libéral allemand (FDP). Deuxième partenaire de la coalition berlinoise, le FDP insiste, en effet, sur la nécessité de mener les négociations d'adhésion jusqu’à leur terme. Que ce positionnement des libéraux soit plus motivé par le souci de garantir une certaine continuité à la politique étrangère allemande que par un réel enthousiasme pour une adhésion de la Turquie à l'UE, ne le rend pourtant pas moins ferme dans les faits. Lors de sa visite à Ankara et Istanbul, du 6 au 8 janvier 2009, le ministre allemand des affaires étrangères et vice-chancelier, Guido Westerwelle (FDP), s’est donc employé à mettre les choses au point. Affirmant qu'il n'était pas venu «comme un touriste, en pantalons courts», mais comme représentant du gouvernement allemand, il a souligné que ce dernier soutenait les négociations et qu'une décision sur l'adhésion de la Turquie à l'UE ne serait prise qu'après l'achèvement de ce processus. «Je vous le dit clairement : ce qui a été stipulé par l'UE et Ankara reste valable. C'est valable aussi pour le gouvernement allemand. Je me porte garant de cela.», a déclaré le chef de la diplomatie allemande. Soulignant l'importance stratégique de la Turquie, son potentiel économique et la présence de 4000 entreprises allemandes en Turquie, Guido Westerwelle a appelé ceux qui critiquent la poursuite des négociations d'adhésion avec Ankara à penser «un peu moins aux intérêts de leurs partis respectifs et un peu plus à l'Allemagne.»

En Turquie, le positionnement en faveur des négociations de Guido Westerwelle a plutôt surpris. Ici (comme ailleurs probablement), les subtilités de la vie politique allemande (avec notamment les comités et les accords de coalition gouvernementale) sont peu connues. Ce fut déjà une agréable surprise, pour l’opinion publique turque, de voir qu’une Allemagne dirigée par une chancelière chrétienne-démocrate ne bloquait pas l'adhésion de la Turquie. Que l’attitude de Berlin ne change pas après que les dernières élections ont vu cette même chancelière se débarrasser de son précédent partenaire social-démocrate (favorable à la candidature turque), n'a probablement pas non plus été bien compris par le grand public turc. Or, il est possible qu'Ankara ait gagné un allié important en Guido Westerwelle. Avant de continuer son voyage vers l’Arabie Saoudite, en effet, le ministre allemand a rencontré le patriarche grec-orthodoxe Bartholomée Ier. Selon les rumeurs, le patriarche aurait laissé entendre que le gouvernement turc actuel avait fait plus pour les minorités en Turquie que tous ses prédécesseurs réunis, et que l’intégration européenne de ce pays était la meilleure chose qui puisse arriver aux chrétiens turcs. Selon nombre d’observateurs, cette opinion aurait fait forte impression sur Guido Westerwelle.

Ainsi, le patriarche serait parvenu à faire oublier les remous provoqués par ses déclarations acerbes sur le traitement de la minorité orthodoxe en Turquie, à l’occasion d’une interview diffusée récemment par une chaine de télévision américaine (cf. notre édition du 22 décembre 2009). Et, qui sait, grâce à lui peut-être, Ankara peut espérer que Guido Westerwelle ne se contente plus, à l’avenir, de défendre la poursuite du processus de négociations, mais qu’il devienne purement et simplement un partisan de l'adhésion turque ?
Johannes Bauer

mercredi 6 janvier 2010

2009 : le bilan de la politique européenne de la Turquie et de la candidature turque à l’UE.


Rythmée par les échéances électorales, ponctuée par l’actualité diplomatique, la relation entre Ankara et Bruxelles s’est achevée cette année par l’ouverture du douzième chapitre des négociations d’adhésion. En dépit de cette note finale positive, 2009 restera une année en demi-teinte qui n’aura pas dissipé les doutes, quant à l’avenir de la candidature turque à l’Union européenne (UE).

L’accentuation du processus de réformes.

L’année écoulée a été d’abord marquée par la reprise timide des réformes, notamment en matière politique. Qu’il s’agisse de la politique interne (sujet délicat pour le pouvoir du fait de ses rapports tendus avec l’armée), des appels répétés à accélérer le processus de réformes ou de l’engagement sur la scène internationale, la Commission européenne a surtout salué dans son «Progress Report» du 14 octobre 2009 le rôle positif de la présidence de la République. La Commission a aussi apprécié que la contestation de l’ingérence militaire dans le champ politique se soit accentuée, ce que reflète la très importante réforme du Code de procédure pénale (adoptée en juillet 2009), qui permet aux juridictions civiles de citer à comparaitre et de juger des militaires en activité. Si le bilan des réformes politiques de cette année paraît constructif, celui des libertés fondamentales est, en revanche, beaucoup plus mitigé. L’Union a regretté notamment la persistance de lacunes importantes en matière de droits de l’homme, et elle a souligné la nécessité de réformes supplémentaires les concernant. Sont principalement visés, en l’occurrence, les droits des femmes ou le respect des minorités et des identités distinctes (en dépit de l‘ouverture lancée en direction des Kurdes). Par ailleurs, des retards dans la ratification de protocoles européens, confirmant la liberté de circulation sur le territoire, ou de l’ONU, concernant la torture, figurent également au passif du gouvernement. Enfin, l’amende infligée au groupe de presse Doğan a relancé les critiques accusant le parti au pouvoir de restreindre la liberté d’expression.

L’évolution du processus et du cadre des négociations.

La candidature turque en elle-même a aussi connu des évolutions notables au cours de cette année, la plus significative étant l’ouverture de deux chapitres supplémentaires sur les trente-cinq que comporte le processus d’adhésion, ce qui porte à douze le nombre de chapitres ouverts. La présidence tchèque a ainsi validé l’important chapitre 16 (relatif à la fiscalité), celui concernant l’environnement ayant été ouvert par la présidence suédoise. Le ministre suédois des affaires étrangères, Carl Bildt, a justifié cette ouverture supplémentaire par l’ampleur des réformes accomplies ces derniers mois, en rendant un hommage appuyé à «l’initiative démocratique» impulsée par le gouvernement pour tenter de résoudre politiquement la «question kurde».
D’autres décisions européennes ont été accueillies positivement par la Turquie, notamment la nomination de la Britannique Catherine Ashton, au poste de Haut représentant de l’UE. Jouant un rôle essentiel en matière de politique extérieure de l’UE, l’ancienne commissaire européen au commerce est, en effet, favorable à l’adhésion turque. Cette nomination a compensé les craintes provoquées par l’arrivée à la présidence de l’UE du Belge Herman Von Rompuy, qui, à plusieurs reprises, par le passé, s’est dit hostile à l’adhésion de la Turquie.
De nouvelles têtes sont également apparues du côté turc, le négociateur en chef responsable de la candidature, Ali Babacan, ayant été remplacé par Egemen Bağış. La nomination de cette étoile montante de l’AKP et son accession à un poste de négociateur en chef, qui a été élevé pour l’occasion au rang de ministre d’Etat, ont voulu démontrer, tant l’importance que le gouvernement accorde à la poursuite d’un processus visant à une adhésion pleine et entière de la Turquie, que la volonté d’Ankara de surmonter l’enlisement relatif du processus de négociations depuis 2006. Egemen Bağış entend, par ailleurs, lancer au début de 2010 une nouvelle stratégie qui ambitionne d’aboutir à l’ouverture de six nouveaux chapitres durant l’année, et ce, en dépit du blocage de plusieurs d’entre eux. Il souhaite, en outre, s’assurer que les réformes permettant la démocratisation du pays seront appliquées de manière effective, mesure qui fournirait un gage supplémentaire de sérieux aux institutions européennes. Mais le nouveau négociateur en chef désire surtout informer et impliquer d’avantage l’opinion publique sur l’avancement de la candidature, pour enrayer la formation d’un euroscepticisme «à la turque», engendré par la lenteur et les difficultés rencontrées par le processus.

La persistance de la question chypriote.

Plusieurs questions, gênant le bon déroulement des négociations, restent néanmoins en suspens. Au premier rang de celles-ci figure le différend chypriote. Ce dernier est à l’origine du gel de huit chapitres depuis 2006. L’année écoulée n’a pas vu d’avancée majeure sur la question, en dépit de l’ultimatum posée initialement par l’UE, qui souhaitait voir la Turquie ouvrir ses ports et aéroports aux vaisseaux et aéronefs chypriotes, avant la fin de l’année 2009. Le refus turc d’appliquer l’accord d’union douanière malgré les espoirs suscités par l’élection de Demetris Christofias, les gestes symboliques comme la réouverture du check-point de Ledra Street en 2008, ou la relance des négociations entre les deux communautés, n’a pas entraîné pour autant de sanctions de la part de l’UE, la Grande-Bretagne et d’autres pays favorables à la candidature turque s’opposant à ce que celle-ci soit bloquée par ce différend. D’autres pays continuent néanmoins de manifester leur opposition à l’adhésion turque et empêchent, en ce sens, l’ouverture de plusieurs chapitres. La France entend ainsi bloquer ceux impliquant l’adhésion (comme celui des affaires économiques et monétaires), tandis que l’Allemagne et l’Autriche en bloquent actuellement trois.
Au sein même des Etats européens, les opinions publiques ont évolué en cours d’année. L’échéance électorale de juin 2009 a en effet encouragé l’instrumentalisation de la «question turque» par certaines forces politiques, ce qui peut expliquer la mauvaise perception de la candidature d’Ankara par l’opinion publique européenne. L’adhésion de la Turquie à l’UE était, en effet, perçue comme une bonne chose par seulement 20 % des Européens au cours du mois de septembre, un chiffre qui est en recul dans neuf des onze pays européens sondés. Il est néanmoins intéressant d’observer que l’opinion des populations les plus réticentes à la perspective d’une adhésion turque à l’UE se soit globalement améliorée ; si 65% des Français s’y déclaraient opposés, en 2002, ils ne sont plus que 50%, en 2009.

L’évolution des opinions publiques sur l’adhésion turque.

Les atermoiements récurrents de l’Union quant à l’adhésion ont en revanche concouru à dégrader l’opinion des Turcs sur leur candidature et sur les pays européens en général. Un sondage récent du «German Marshall Fund» indiquait ainsi que s’ils demeuraient favorables à 48% à une adhésion de la Turquie à l’Union, 65% sont convaincus que celle-ci n’aboutira jamais. Au-delà de la candidature, les Turcs portent même un regard de plus en plus défavorable sur les pays européens : le sondage publié ce 2 janvier par le quotidien «Zaman» montre notamment que 37% des Turcs interrogés pensent que leur pays n’a pas d’alliés et que seuls 2,75% des sondés perçoivent les pays de l’UE comme des alliés ou des amis. Cet impact négatif d’une politique d’adhésion à reculons menée par l’UE depuis des années, se manifeste enfin dans la perception même qu’ont les Turcs de leurs valeurs. Selon un sondage, réalisé en avril 2009, par l’Université stambouliote de Bahçeşehir, 62% des Turcs interrogés considèrent la religion comme une valeur suprême, devant la laïcité (16%) et la démocratie (13%). Les contradictions et ralentissements de la politique de l’UE face à la Turquie ont donc pu favoriser, cette année, une certaine dégradation de la perception des pays européens, par les Turcs.

La Turquie se tourne-t-elle vers l’Orient ?

Enfin, l’importante ouverture de la Turquie en direction de ses voisins orientaux et les succès qui en ont résulté, poussent de nombreux observateurs à déceler dans ce changement d’attitude une sorte de virage turc vers l’Orient. Bien que le Président Abdullah Gül ait rappelé récemment que son pays n’avait «pas d’agenda au Proche-Orient», les visites officielles en Syrie, en Jordanie, en Lybie en Asie centrale, ou au Pakistan et les coopérations qui s’en sont ensuivies, semblent confirmer les velléités d’Ankara d’acquérir le statut de puissance régionale. Se posant en médiateur du conflit nucléaire iranien, tentant de renouer le dialogue entre les factions palestiniennes, multipliant les accords et les suppressions de visas avec des pays encore hostiles il y a peu, la Turquie semble montrer à ses voisins qu’ils sont à même de régler leurs différends sans la tutelle encombrante des grandes puissances. Cette affirmation d’indépendance qui intervient au moment où Ankara réaffirme son désir de voir les négociations d’adhésion «prendre de la vitesse» (pour reprendre une expression utilisée par Ahmet Davutoğlu, en décembre dernier, à Bruxelles), est, indirectement ou non, un signal fort à l’adresse de l’UE. Cette montée en puissance de la Turquie, qui peut entraîner une véritable redistribution des rôles au Moyen-Orient, vise aussi, en effet, à amener l’Europe à prendre réellement conscience de l’intérêt que présente désormais la position stratégique de la Turquie.
Louis-Marie Bureau

vendredi 25 décembre 2009

L’Union Européenne ouvre un 12e chapitre dans le processus de négociations avec la Turquie.


Le 21 décembre dernier, l’Union Européenne (UE) a ouvert le chapitre «Environnement» du processus de négociations qu’elle mène avec la Turquie. Depuis octobre 2005, pour Ankara, c’est le 12e chapitre ouvert sur les 35 que compte la totalité du parcours devant conduire à l’adhésion. Dans une interview au journal «Le Monde» (en date du 22 décembre 2009), le ministre suédois des affaires étrangères, Carl Bildt (au centre sur la photo), dont le pays préside l’UE jusqu’à la fin de l’année 2009, s’est réjoui de cette ouverture : «Le chapitre ‘Environnement’, que nous avons ouvert, est important et complexe. Nous démontrons que le processus en vue d’une possible adhésion se poursuit. Comme le processus turc de réforme, qui va clairement de l’avant. Je suis notamment impressionné par ce que les dirigeants d’Ankara appellent ‘initiative démocratique’, qui vise à résoudre la question kurde. Cette affaire aborde un thème crucial de l’histoire du pays.» L’événement a été également salué par le commissaire à l’élargissement, Olli Rehn (à droite sur la photo), qui a estimé que «cela montrait que le train de la Turquie restait sur les rails et avançait.» Pour sa part, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (à gauche sur la photo), a souhaité que ce nouveau pas vers l’adhésion permette aux négociations «de prendre de la vitesse », en rappelant que la Turquie voulait adhérer à l’Union «sur un pied d’égalité par rapport aux autres membres de l’Union, avec des droits et des obligations pleins et entiers.»

Il est vrai que cette nouvelle est un petit rayon de soleil dans le cheminement européen difficile qui est celui de la Turquie. En dépit de l’ouverture de ce 12e chapitre, en effet, le différend chypriote a conduit au gel de 8 chapitres depuis 2006, tandis que la France entend bloquer les chapitres qui impliquent obligatoirement l’adhésion (notamment, celui des affaires économiques et monétaires) et que Chypre envisage de faire de même pour 5 autres chapitres. Ces négociations sont donc loin d’être un long fleuve tranquille, surtout si on les compare à celles qu’a conduites parallèlement la Croatie, qui s’est lancée dans l’aventure la même année que la Turquie, et qui a, d’ors et déjà, achevé 28 chapitres sur 35. La Croatie pourrait entrer dans l’UE, dès 2011, au moment où l’Islande, qui a déposé sa candidature en 2009, pense être en mesure d’adhérer en 2012, et où la Serbie vient de présenter sa candidature, à son tour. L’UE a, en outre, supprimé l’obligation de visas Schengen, pour la Serbie, le Monténégro et la Macédoine, une décision qui a provoqué l’ire du chef de la diplomatie turque, parce que son pays demande à Bruxelles, en vain, depuis un certain temps, de pouvoir bénéficier d’une mesure comparable, en vertu de l’acte additionnel à l’accord d’association et d’une décision récente de la Cour de Justice des Communautés Européennes.

Les difficultés rencontrées par la candidature turque et l’actuel voyage de Recep Tayyip Erdoğan en Syrie ont relancé les supputations sur les orientations nouvelles que prendrait actuellement la politique étrangère turque. Pourtant, le 23 décembre, à Damas, le premier ministre turc, a démenti que son pays soit en train de se tourner vers l’Est, en expliquant que les relations exemplaires, qu’il entend construire avec la Syrie, sont un processus nécessaire de normalisation, qui aurait dû être réalisé depuis longtemps.
On a néanmoins l’impression que, depuis quelques mois, la Turquie a donné un nouveau souffle à sa diplomatie, en se tournant vers des pays avec lesquels ses relations ont été longtemps difficiles, voire inexistantes. Les États du monde arabo-musulman ont été particulièrement démarchés par la diplomatie turque. Au-delà, de ses voisins irakien et syrien, Ankara est en train de nouer des liens forts avec l’Egypte. Le président Hosni Moubarak est venu à deux reprises cette année en Turquie, afin de négocier un partenariat spécifique de haut niveau. Recep Tayyip Erdoğan s’est également rendu en Lybie, le 24 novembre avant qu’Abdullah Gül effectue une visite officielle en Jordanie, début décembre. Ces deux déplacements se sont traduits non seulement par la signature d’accords économiques importants, mais aussi par la suppression de l’obligation réciproque de visas. Le 23 décembre, à Damas, Recep Tayyip Erdoğan a évoqué, à nouveau, ce type de coopération renforcée, en disant qu’il pouvait contribuer à une plus grande stabilité dans la région, voire devenir une référence en la matière.

Reste à savoir bien sûr si cette stratégie éloigne ou rapproche la Turquie de l’Europe. Les dirigeants turcs (en particulier, Ahmet Davutoğlu), ont répété, au cours des dernières semaines, que leur politique de bon voisinage et leur volonté d’ouverture au monde arabo-musulman, ne constituaient pas une alternative à leurs engagements institutionnalisés envers l’Occident (OTAN) et l’Europe (Accord d’Association et candidature à l’UE). De surcroît, en reprenant les réformes, et en particulier, en lançant le processus «d’ouverture démocratique», pour apporter une réponse politique au problème kurde, le gouvernement a voulu montrer qu’il entendait prendre à bras le corps les problèmes majeurs qui gênent son adhésion. Pourtant face aux atermoiements et au turcoscepticisme de plusieurs pays européens, la Turquie pourrait bien devenir à son tour eurosceptique, surtout si sa nouvelle politique régionale remporte par ailleurs de francs succès. Car, par les accords qu’elle signe, les coopérations qu’elle impulse et la marge de manœuvre qu’elle affiche à l’égard des occidentaux, la Turquie tend à montrer aux pays de la région qu’ils peuvent surmonter leurs problèmes par eux-mêmes, sans faire intervenir forcément des puissances extérieures…
JM

vendredi 11 décembre 2009

L’Union Européenne ménage la Turquie sur Chypre.


L’Union Européenne a finalement ménagé la Turquie, le 8 décembre dernier, sur le dossier chypriote, en ne lui appliquant aucune sanction, bien qu’Ankara ait continué à refuser d’ouvrir ses ports et aéroports à Nicosie.

Le règlement de la question chypriote gêne les négociations de la Turquie avec l’UE depuis qu’elles ont commencé. En 2004, le refus de la partie grecque de ratifier le plan Annan avait empêché qu’une solution du conflit intervienne avant l’ouverture de ces négociations. Résultat : en 2005, le lancement du processus avait failli être bloqué, car la Turquie, arguant du rejet chypriote grec du plan Annan, avait refusé d’appliquer l’accord d’Union douanière à la République de Chypre, c’est-à-dire d’ouvrir, au nouvel État membre, ses ports et aéroports. Un accord avait été trouvé in extremis enjoignant la Turquie de se conformer à cette exigence dans un délais d’un an. À la fin de l’année 2006, Ankara maintenant son refus, l’UE avait décidé de bloquer 8 chapitres des négociations, tout en reformulant son souhait de voir l’accord d’Union douanière appliqué, avant la fin de l’année 2009.

Pourtant, avec l’élection de Dimitris Christofias (à droite sur la photo avec son homologue chypriote turc, Mehmet Ali Talat) à la présidence chypriote grecque, en février 2008, la donne a changé peu après, car les négociations ont repris entre les deux parties de l’île, avec initialement tout au moins, la ferme intention de parvenir à une solution avant la fatidique fin de l’année 2009. En dépit de gestes significatifs (réouverture du check point de Ledra Street à Nicosie, en particulier) et d’une amélioration des relations entre les deux rivaux, les négociations se sont enlisées et n’ont finalement pas permis d’aboutir à un règlement en 2009. Dès lors, tout le problème était de savoir si l’UE allait appliquer de nouvelles sanctions à la Turquie, en cette fin d’année.

La solution modérée, qui a été adoptée, n’a pas vraiment surpris. Le rapport annuel de la Commission Européenne, sur la candidature turque, rendu en octobre dernier, paraissait déjà avoir exclu l’hypothèse de sanctions. Le nouveau premier ministre grec, Georges Papandréou, bien qu’il ait tenu des propos très durs à l’encontre de la Turquie, pendant la campagne électorale précédant son élection à l’automne, avait paru lui aussi assouplir ses positions, au cours des dernières semaines. Pour leur part, au mois de novembre, tout en appelant la Turquie à respecter l’accord d’Union douanière, les Britanniques avaient fait savoir qu’ils refusaient que ce problème bloque la candidature de la Turquie. Enfin, la troïka européenne, de passage à Istanbul récemment, n’avait pas adressé d’ultimatum à Ankara.

Il faut dire qu’en cours d’année, la Turquie (et en particulier son nouveau ministre des affaires étrangères), n’a pas ménagé ses efforts pour apparaître comme un partenaire de bonne volonté. De surcroît, de nouvelles sanctions auraient porté atteinte au processus de négociations en cours, dont espère toujours qu’il va finir par aboutir à un règlement définitif, quant au statut politique de l’île. Et en tout état de cause, des sanctions ayant été déjà prises, on se demande bien en quoi auraient pu consister de nouvelles sanctions, sauf à décider de bloquer complètement la candidature d’Ankara, ce à quoi, un certain nombre d’États-membres étaient totalement opposé. En réalité, avec la démarche qui la caractérise, quand aucune solution ne lui paraît possible, l’Union européenne s’était mise, depuis un certain temps déjà, dans la position de temporiser et d’attendre…
JM