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samedi 8 novembre 2008

Après la conférence de Marseille, quelle place pour la Turquie au sein de l’Union pour la Méditerranée (UPM) ?


La conférence ministérielle de Marseille des 3 et 4 novembre 2008 a eu au moins pour mérite de convaincre que l'Union pour la Méditerranée (UPM) était véritablement lancée. Officiellement, certes, cette union avait déjà été inaugurée par le Sommet de Paris, le 13 juillet 2008 (notre édition du 19 juillet 2008), mais les blocages apparus depuis laissaient mal augurer de la réunion de Marseille.

Le projet d’UPM n’en est pas à ses premiers atermoiements. Après le scepticisme initial et un feu nourri de critiques venus de partenaires européens de la France (comme l’Allemagne) ou d’instances européennes (comme la Commission), la «reprise en main» dans un cadre institutionnel européen de ce que l’on appelle désormais «le Processus de Barcelone-Union pour la Méditerranée» avait permis d’espérer que ce projet prendrait enfin son essor. Mais, des crispations relatives à la structure concrète du «processus-union» en question sont à nouveau venues gêner son développement. Parmi elles, la question de la place de la Ligue arabe dans la future architecture institutionnelle de l’UPM a été sans doute la source des blocages les plus importants. Israéliens et Arabes n’avaient pas la même vision du rôle qui devait être celui de cette organisation dans ce cadre. Alors qu’elle participait déjà aux réunions des ministres euro-méditerranéens des affaires étrangères, la Ligue arabe, comme d’ailleurs les pays arabes du processus de Barcelone, estimaient qu’une instance régionale arabe avait un rôle à jouer au niveau exécutif, et que le statut d’observateur, qui lui était initialement dévolu, n’était pas suffisant. Ce désaccord a conduit à l’annulation des rencontres préparatoires à la conférence de Marseille, ainsi que de la première réunion ministérielle de l’UPM consacrée à la question de l’eau (qui devait se tenir le 29 octobre 2008).

Le projet d’UPM se voulait pragmatique. Se concentrer sur des projets concrets et sur des réalisations économiques, quitte à laisser de côté le politique, tel était le credo de la nouvelle union. Foin des questions qui fâchent comme les droits de l’Homme ou la démocratie qui étaient pourtant au cœur de l’esprit originel du Processus de Barcelone. Dans l’esprit de son promoteur, le Président Nicolas Sarkozy, c’est là ce qui faisait toute la spécificité du projet d’UPM. Pourtant, cette «dépolitisation» de l’Euromed n’a finalement pas vraiment eu lieu. Car le conflit israélo-palestinien est revenu par la petite porte, jetant une ombre sur tous les dossiers. Ainsi, force est de constater que l’UPM se retrouve confrontée aux mêmes problèmes que son «prédécesseur», et ce avant même d’être devenue opérationnelle.

Eu égard à cette situation et aux pronostics négatifs qui étaient avancés, il est rassurant qu’à Marseille, le 4 novembre 2008, les ministres des affaires étrangères des pays membres de l’UPM soient parvenus à un consensus fort. Tandis que la ville de Barcelone obtenait le siège de son secrétariat général, les ministres en question ont en effet décidé à l’unanimité que la Ligue arabe serait membre à part entière du «Processus de Barcelone-Union pour la Méditerranée», et ont concédé à Israël en contrepartie un secrétariat général adjoint. De tels résultats constituent indéniablement une avancée notable pour le projet. Toutefois, toutes conséquences de ces décisions ont-elles bien été envisagées ? Car, dans un contexte où le conflit israélo-arabe a polarisé toutes les attentions en donnant en fait une nouvelle dimension au projet, quelle sera la place des pays non arabes qui ne sont pas membres de l’UE, comme la Turquie ?

Depuis l’adhésion de Chypre et de Malte à l’Union Européenne, le Partenariat euro-méditerranéen s’est mué pour l’essentiel en un partenariat euro-arabe, et la Turquie s’est retrouvée assez isolée. Cette situation semble être appelée à se prolonger dans le cadre de l’UPM, et risque même de s’accentuer. Dans le même ordre d’idée, l’obtention par la Ligue arabe d’un droit de participation renforcera très certainement le poids de l’engagement arabe. Plus généralement, cela peut, en quelque sorte, contribuer à un élargissement de l’UPM à des pays qui n’ont pas vocation à en être membres officiels, notamment les pays du Golfe (Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite…). L’UPM, qui se voulait, après le sommet de Paris, ouverte à 43 pays (sur la carte : les 27 membres de l’UE en bleu et les 16 pays non-membres de l’UE en vert) et déconnectée des conflits régionaux, semble en passe d’être dominée par les pays arabes et par des enjeux et des centres d’intérêt qui seront forcément les leurs. Dès lors, l’évolution que nous venons d’évoquer peut réduire à la portion congrue la place que pouvait espérer y prendre un pays comme la Turquie, par ailleurs réservé sur ce projet que certains avaient initialement présenté comme une alternative à son intégration dans l’UE.

Tout donne à penser néanmoins qu’Ankara ne se désintéressera pas de l’UPM et y jouera peut-être même un rôle important. Depuis quelque temps, en effet, la Turquie s’est ouverte à ses voisins arabes, et surtout, s’est impliquée dans la gestion des conflits de la région. Cette implication, en particulier le rôle de facilitateur qu’elle assume dans les négociations indirectes entre Israël et la Syrie, en font désormais un acteur de premier plan au Moyen-Orient, ce qu’elle n’était pas encore, l’année dernière. Ainsi, même si la Turquie n’a pas manifesté beaucoup d’intérêt jusqu’à présent pour l’UPM, il n’est pas interdit d’estimer qu’elle pourrait trouver en l’occurrence un espace d’expression supplémentaire pour sa nouvelle politique étrangère, ce qui ne serait pas pour déplaire à l’Europe intéressée, pour sa part, par les services d’un médiateur averti, dans une région complexe. Eu égard, aux acquis de la conférence de Marseille, il est donc important d’observer comment la Turquie va se positionner dans l’UPM, au cours des prochains mois.
Philippe Maurel

samedi 19 juillet 2008

Le sommet de l’Union pour la Méditerranée, à Paris, s’est achevé sur un bilan mitigé.


Le sommet inaugurant l’Union pour la Méditerranée (UPM) s’est tenu, le 13 juillet, au Grand Palais, à Paris. Après avoir accueilli 43 chefs d’Etat des rives Nord et Sud de la Méditerranée, représentant une zone démographique de 750 millions d’habitants, il s’est achevé sur un bilan mitigé. Même si cette conférence a souvent été décrite comme une réussite sur le plan international, l’organisation des projets qui doivent constituer le fer de lance de la nouvelle Union ainsi que leurs financements, restent encore incertains. Le Président Nicolas Sarkozy peut certes se targuer d’avoir réuni autour de la même table Arabes et Israéliens, en ramenant de surcroît la Syrie dans le concert international. La pertinence et l’efficacité à long terme de cette Union pour la Méditerranée ne paraissent pourtant pas définitivement acquises.

Il est vrai que l’UPM a ravivé les espoirs de paix au Proche-Orient. Les déclarations des chefs d’Etat arabes et du Premier Ministre israélien, Ehoud Olmert, en témoignent. Ainsi, un des premiers aspects significatifs de ce sommet est le retour de la Syrie sur la scène internationale. Mise en quarantaine depuis deux ans, car suspectée d’être le principal commanditaire de l’assassinat, en février 2005, de l’ancien Premier Ministre libanais Rafik Hariri, la Syrie, après sa participation à la conférence d’Annapolis, en novembre dernier, a confirmé les nouvelles orientations de sa politique étrangère. À l’occasion du lancement de l’UPM, elle a préparé la voie pour des négociations avec Michel Sleimane (via l’émir du Qatar), portant notamment sur l’ouverture d’ambassades à Beyrouth et à Damas. C’est un pas important lorsqu’on sait que ce sera une grande première pour ces deux Etats voisins. Toutefois, la Syrie n’a toujours pas exprimé clairement sa volonté de reconnaître la souveraineté du Liban et ne s’est toujours pas engagée sur le tracé de sa frontière avec ce pays, donnant l’impression de continuer à le considérer comme la province qu’elle est depuis toujours dans l’inconscient politique syrien. En parallèle à ce premier effort, la Syrie a évoqué un possible règlement avec Israël, consécutivement aux contacts qui sont les siens, depuis plusieurs mois, avec l’Etat hébreux et qui sont facilités, on le sait, par Ankara. Cet éventuel accord ferait bien sûr écho à ceux qui ont été signés avec Tel-Aviv, en 1979, par l’Egypte et, en 1994, par la Jordanie. Mais il sera sans doute difficile à négocier. Enfin, le dernier apport du sommet de l’UPM a été l’expression de la volonté commune d’Israël et de l’Autorité palestinienne pour trouver une solution au conflit qui les oppose et cela grâce à la médiation de Paris et Washington. Ehoud Olmert a d’ailleurs déclaré, lors du sommet, dans un élan d’enthousiasme, que la paix avec les Palestiniens «n’avait jamais été aussi proche».

Dans le registre des déceptions, on aura remarqué, outre l’absence annoncée du colonel Kadhafi, celle du Roi Abdallah de Jordanie et surtout celle totalement imprévue du Roi Mohammed VI du Maroc. Ce dernier a prétexté un agenda chargé et un goût peu prononcé pour ce genre d’évènements. Le conflit qui perdure entre le Maroc et l’Algérie, à propos du Sahara occidental, semble en être une explication beaucoup plus probable. La Turquie, quant à elle, a décidé au dernier moment de participer au sommet, non sans avoir obtenu du Président français en personne, l’assurance que cela ne remettrait pas en cause sa candidature à l’UE. Ankara, en outre, n’a probablement pas souhaité se marginaliser sur la scène internationale, au moment où la Turquie connaît une grave crise politique, découlant de l’affaire «Ergenekon» et de la procédure de dissolution engagée contre l’AKP, le parti actuellement au pouvoir.

Mais en réalité, le lancement de l’UPM pose des problèmes très concrets qui ont été quelque peu masqués par les déclarations de bonne volonté des dirigeants arabes et israélien. Les imprécisions du Sommet de Paris, quant au financement des projets et quant à l’organisation de la nouvelle union, sont les principales zones d’ombre. On peut néanmoins dire avec certitude que l’UPM se concentrera sur six champs d’action principaux à savoir : la dépollution de la Méditerranée, la construction d’autoroutes maritimes et terrestres, le renforcement de la protection civile face aux risques de catastrophes naturelles, la création d’un plan solaire méditerranéen, le développement d’échanges universitaires euroméditerranéens (sur le modèle du programme européen Erasmus) et l’aide au développement des PME. Un des principaux facteurs du scepticisme ambiant à l’encontre de l’UPM est l’incertitude qui entoure encore le financement de ces actions. Elle se transforme rapidement en casse-tête dès que l’on étudie les principaux dossiers d’un peu plus près. Le financement des 44 projets liés à la dépollution de la Mer Méditerranée, par exemple, nécessite 2,1 milliards d’euros, selon la Banque Européenne d’Investissement qui a déjà investi plus de 7 milliards d’euros depuis 2002 en Méditerranée. Les fonds communautaires ne peuvent servir, sauf en dernier ressort, au financement de ce genre de projets puisqu’ils sont consacrés, à hauteur de 3 milliards d’euros et jusqu’en 2010, à la Politique Européenne de Voisinage qui privilégie des actions établies par des accords bilatéraux entre pays de la rive Sud et Etats membres de l’UE. Selon la Commissaire Européenne aux Relations Extérieures, Benita Ferrero Waldner, les projets de l’UPM « permettront d’intégrer des acteurs non étatiques, la société civile et les entreprises. » Elle a résumé la démarche de la nouvelle Union, en déclarant : « L’Europe doit être un levier, les capitaux privés un relais ». Mais concrètement qui seront les bailleurs de fonds de l’UPM ? La Banque Mondiale devrait être mise à contribution, la Caisse des Dépôts et Consignations ainsi que son homologue italienne (Cassa Depositi e Prestiti) ont annoncé le lancement d’un fonds de 600 millions d’euros consacré principalement à investir dans les infrastructures urbaines, dans les transports et dans l’énergie. Paris a également évoqué la participation de fonds souverains, en particulier en matière de projets énergétiques, ce qui signifierait en fait l’entrée en lice de capitaux venant des pays du Golfe. Le Secrétariat de l’UPM, poste convoité par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, sera chargé de trouver les financements nécessaires à la réalisation des projets, notamment d’attirer des investisseurs dits de second rang.

Par ailleurs, en ce qui concerne la pérennisation de l’UPM, des questions plus institutionnelles se posent également : celles la durée des mandats et des critères de nomination aux postes-clés, notamment. La coprésidence est assurée pour le moment par le Président français Nicolas Sarkozy et le Président égyptien Hosni Moubarak, mais la durée de leurs mandats est encore incertaine. La France serait favorable à deux ans, les pays arabes à 6 mois (à l’instar de ce qui existe actuellement pour la présidence tournante de l’UE). La localisation du siège de l’UPM n’a pas encore été arrêtée et elle est déjà source de rivalités entre différentes villes de la rive Sud de la Méditerranée.

Ainsi, la concrétisation de l’UPM reste une question en suspens. Carl Bildt, le ministre suédois des affaires étrangères a exprimé les doutes ressentis par de nombreux participants par ces quelques mots : « le monde ne va pas être changé en un jour avec l’UPM ». Il y a encore beaucoup de travail à faire et les pays de la « Mare Nostrum » le savent bien. « Nous réussirons ensemble ou nous échouerons ensemble » a dit Nicolas Sarkozy. Il reste à espérer que l’UPM ne sera pas rapidement gagnée par l’inertie pour ne pas devenir un espoir déçu comparable à celui qu’a pu être récemment le Processus de Barcelone.
Sylvie Chemineau

jeudi 10 juillet 2008

Recep Tayyip Erdogan accepte l’invitation française au sommet fondateur de l’Union pour la Méditerranée.


Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a confirmé, hier, sa présence au sommet qui sera organisé à Paris, à partir de dimanche, et qui donnera le coup d’envoi de l’Union pour la Méditerranée (UPM), un projet initié et porté par Nicolas Sarkozy, dès les résultats du second tour des élections présidentielles de 2007. La Turquie n’a donné sa réponse que quelques jours avant la tenue de l’événement, parce qu’elle souhaitait que Nicolas Sarkozy lui confirme que sa participation ne remettait pas en cause sa candidature à l’Union Européenne. En effet, connaissant la position hostile du président de la République française à sa candidature à l’UE, le gouvernement turc était très méfiant à l’égard d’un projet présenté initialement comme une alternative à l’adhésion turque. La Turquie est le dernier Etat concerné par l’UPM à avoir répondu à l’invitation du chef de l’Etat français, alors même que l’autre retardataire, Abdelaziz Bouteflika, le président algérien, vient de donner son accord. En fait, Nicolas Sarkozy a appelé personnellement par téléphone, Recep Tayyip Erdogan, pour l’inviter de manière officielle et solennelle, en s’employant à calmer ses craintes concernant une possible remise en cause de l’adhésion de la Turquie à l’UE. Ali Babacan, le ministre turc des Affaires Etrangères a d’ailleurs annoncé avoir obtenu des «amendements» substantiels à la déclaration finale, qui doit être adoptée lors du sommet.

Le sommet de l’UPM se tiendra donc le 13 juillet, à Paris, et réunira les pays riverains de la Méditerranée ainsi que les pays membres de l’UE souhaitant participer au projet. Seul manquera à l’appel le colonel Mouammar Kadhafi, qui estime que l’UPM met en danger l’unité africaine et arabe. Le chef de l’État libyen est même allé plus loin dans sa critique de l’UPM, en déclarant, lors du mini sommet arabe, qui a lieu au mois de juin, à Tripoli : «Nous ne sommes ni des affamés ni des chiens pour qu’ils nous jettent des os !». Le «guide de la grande révolution» exprime certes une opinion radicale envers l’initiative française, mais celle-ci additionnée à la réponse tardive du chef d’Etat algérien ainsi qu’au manque d’enthousiasme manifesté par certains dirigeants, n’est pas sans rapport avec la déception qu’a générée le processus de Barcelone. Beaucoup hésitent à s’engager à nouveau dans une coopération qui serait en butte aux mêmes problèmes insolvables. Le programme européen «Euromed», mieux connu sous le nom de «Processus de Barcelone» a incarné, dans les années 90, l’espoir de rapprochement entre les deux rives de la Méditerranée, ainsi que la volonté de combler les écarts existant entre le Nord et le Sud. José Borrell, ancien président espagnol du Parlement, n’avait-il pas pour habitude de parler de la Méditerranée, comme de «la frontière la plus inégale du monde».

Contrairement à l’idée qui prévalait initialement, le projet d’Union Méditerranéenne est désormais appelé à relancer et à compléter le «Processus de Barcelone», qui a vu le jour en 1995. En effet, l’UPM a connu beaucoup de modifications en un an de discussions. Se voulant en rupture avec le programme «Euromed» et n’incluant que les pays riverains de la Mer Méditerranée tout d’abord, l’UPM s’est transformé, ensuite, sous la pression de l’Allemagne, en projet européen ouvert, outre aux pays riverains, à tous les membres de l’UE. Il a éloigné ainsi le risque d’être perçu comme une alternative à la candidature de la Turquie à l’UE et comme le vecteur du développement d’une zone d’influence française dans le Sud de l’Europe. Ce que craignait en particulier la chancelière allemande, Angela Merkel.

Dans ce nouveau contexte, Ankara pourrait avoir l’opportunité de réaffirmer son rôle d’acteur régional incontournable, car parallèlement, la politique étrangère turque a connu de profondes évolutions ces derniers temps. La Turquie ambitionne, en effet, de jouer un rôle d’arbitre majeur dans le conflit israélo-arabe en facilitant actuellement, comme l’on sait, des contacts directs entre la Syrie et Israël. Elle entend par ailleurs profiter de son implication dans de multiples organisations importantes, au carrefour de plusieurs continents (OTAN, OSCE, Conseil de l’Europe, CEMN…). Mais tout cela ne l’empêche pas de confirmer sa volonté d’intégrer l’Union Européenne, en dépit des réticences affichées par la France. Reste à savoir si la Turquie peut tirer parti du projet d’UPM et comment elle va s’y positionner.
Sylvie Chemineau