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mardi 13 juillet 2010

Sixième Forum Social Européen à Istanbul : Başka bir dünya mümkün !


La sixième édition du Forum social européen s’est déroulée, du 1er au 4 juillet 2010, à Istanbul, ville carrefour, que sa culture, son histoire et ses intérêts géostratégiques destinaient tout particulièrement à cet événement. Capitale Européenne de la Culture 2010, Istanbul s’ouvrait donc une nouvelle fois, à cette occasion, sur l’Europe.

Le Forum social européen est une plate-forme d’initiatives politiques, sociales et culturelles, qui se veut une suite aux différentes manifestations qui ont protesté contre la guerre en Irak et qui réagissent à des phénomènes tels que la privatisation des services publics (eau, justice, souveraineté alimentaire etc…). Ce Forum d’Istanbul s’est déroulé dans un contexte international incertain. La crise économique a en effet des répercutions sur tous les domaines : financier, social (chômage), climatique, et cette situation confirme le caractère insoutenable d’un système basé sur l’exploitation, la consommation, la spéculation, la répression, la démocratie déguisée, le non respect de droits de l’homme, les inégalités, ou encore la ségrégation sociale. Ce sont d’ailleurs ces thèmes que ce Forum social européen a voulu aborder, s’interrogeant sur les promesses non tenus des gouvernements en la matière, critiquant le non-respect des droits de l’homme et dénonçant un système qui profitent à quelques uns, pour essayer de déboucher sur des initiatives concrètes.

L’une des activités du Forum a été la visite du quartier de Tozkoparan à Gungören (Istanbul), où un projet de transformation urbaine menace 25.000 personnes d’expulsion. Tandis que le gouvernement insiste sur le «regrettable état des immeubles», les familles s’inquiètent des «problèmes de scolarisation pour les enfants du quartier», dans un contexte social précaire, dû principalement aux menaces sur l’emploi. Dans les années 1960, ce quartier abritait des émigrés installés dans des «Gecekondu» (habitat informel turc). Le gouvernement mit alors en place une politique de logement social obligeant ces premiers émigrés à se déplacer. D’autres migrants, provenant du centre ville, s’y installeront alors, provoquant le premier projet de rénovation conduit à Istanbul.

Différents acteurs ont animé cette activité consacrée au quartier de Tozkoparan : l’association Toskoparane (une association des habitants du quartier), IMECE (un groupe de militants qui mobilise les habitants pour lutter contre le projet et défendre leurs droits), Atelier Solidaire (des militants qui défendent le droit des habitants avec des propositions de projets alternatifs). Une association française, NO-VOX, a pu aussi faire part de son expérience. Lors de cette activité, une visite du quartier de Tozkoparan a été organisée pour faire connaître le point de vue des habitants. Une femme, notamment montrait sa maison, et expliquait : «Ils ne vont pas me donner une autre maison comme la mienne, je ne veux pas partir d’ici, ici c’est mon quartier, ici c’est ma maison». Cet atelier sur le quartier de Tozkoparan a été l’occasion de relater d’autres expériences pour essayer d’élaborer des actions alternatives concrètes : organisation de la résistance, réalisation d’un contre-projet (un des points les plus discutés), pérennisation des actions entreprises et de la participation de tous.

Le Forum a également été marqué par un débat sur la situation en Palestine et sur le blocus de la bande de Gaza. Différents participants, tels que AIC-Jérusalem, CCIPPP-France, BDS Platform-Turkey, Italy-for action for Peace /ECCP étaient présents. Par ailleurs, pendant les quatre jour qu’a duré l’événement, de nombreuses activités ont eu lieu, touchant de multiples thématiques : l’éducation et la privatisation, la démocratie et les crises économiques, le racisme et les droits de l’homme, l’énergie globale, les migrations forcées et les refugiés, le nationalisme et l’impérialisme, la crise économique et sociale en Grèce et ses lendemains, la construction d’une autre Europe, la globalisation, etc.

Le bilan de ce sixième Forum reste malgré tout modeste. 7000 personnes ont participé à la manifestation de clôture, dont 3000 personnes accréditées. Rien de comparable donc avec le succès populaire qu’a rencontré l'organisation du Forum social américain de Détroit (qui s’est déroulé juste avant) et qui a pu compter sur la participation de 15000 personnes accréditées. Des actions précises ont néanmoins été mises en place. Des mobilisations sont ainsi prévues partout en Europe le 29 septembre et les jours suivants. Une assemblée européenne aura lieu, les 23 et 24 octobre (ou les 13 et 14 novembre), à Paris, pour poursuivre la mobilisation et la coordination des mouvements, mais aussi pour faire le bilan de ce sixième Forum et débattre de l’avenir de cette manifestation.
Un petit espoir dans un contexte social européen bien incertain…
Elisabeth Linero Artell

mardi 4 mai 2010

Après l’échec de sa candidature à l’Exposition Universelle de 2015, Izmir cherche à relancer son attractivité internationale.


La Foire annuelle du livre, qui s’est tenue à Izmir du 17 au 25 avril 2010, a été l’occasion pour la ville de réaffirmer son ambition internationale. Organisée au sein du «Kültürpark», traditionnel lieu d’exposition dans le centre-ville, cette manifestation a souligné combien l’organisation de Foires internationales est importante pour le développement économique de la région. Depuis 1937, Izmir organise tous les ans la «Foire Internationale d’Izmir», qui s’est imposée comme la Foire de référence de toute la Turquie, mais qui ne doit pas faire oublier la diversité des 35 autres foires internationales qu’organise la ville (Foire du marbre et de la mine, Foire des cosmétiques, Foire de l’huile d’olive etc.). La municipalité d’Izmir s’est dotée d’une agence spécialisée dans l’organisation de ces grands événements à portée internationale, (« İZFAŞ - İzmir Fuarcılık Hizmetleri Kültür ve Sanat İşleri Tic AŞ»), qui a pour ambition d’organiser des foires 365 jours par an. La ville a d’ailleurs envoyé une importante délégation à l’Exposition Universelle de Shanghai, avec à sa tête le président de la Chambre de Commerce («İZTO – İzmir Ticaret Odası»), Ekrem Demirtaş, pour promouvoir le dynamisme économique d’Izmir. Longtemps ville commerçante et industrielle, elle entend aujourd’hui développer une image environnementale, en soutenant les cultures biologiques ou les énergies renouvelables, et en organisant une incontournable Foire dédiée à l’environnement et l’écologie («Ekoloji İzmir Fuarı», 6-9 mai 2010).

«Izmir est la ville des foires, des congrès et des festivals», affirme Pınar Meriç, responsable du département des affaires européennes et internationales de la Mairie Métropolitaine d’Izmir. «Nous avons échoué pour l’Exposition Universelle à cause de notre trop faible capacité d’accueil», poursuit-elle. Les installations du centre-ville, qui commencent à dater, sont considérées aujourd’hui comme limitées, voire dépassées. La Mairie métropolitaine a entrepris la construction d’un nouveau centre des congrès international de 337 hectares, à Gaziemir, à côté de l’aéroport international «Adnan Menderes». Il devrait accueillir les grands événements internationaux spécialisés, quand «Kültürpark» organisera les foires régionales ouvertes au grand public. Mais la course à l’événement mondial est pour l’instant suspendue. «Nous voulons d’abord renforcer les événements existants et diversifier nos activités touristiques. Izmir accueille chaque année 2,2 millions de visiteurs pour les foires ; le but est de les garder plus longtemps dans notre région», souligne Mme Meriç.

Le tourisme est donc la nouvelle priorité de la ville pour renforcer son attractivité internationale. L’activité touristique n’est pas nouvelle sur la côte égéenne, mais jusqu’à présent Izmir servait surtout de plaque tournante grâce à son aéroport international et sa gare routière nationale. Les plages de Çeşme et le site antique d’Ephèse, à Selçuk, ont toujours été préférés à la ville moderne et industrielle qu’est devenue Izmir. «Pour l’instant, les navires de croisière font escale à Kuşadası, plus proche du site d’Ephèse. Nous voulons favoriser l’accueil des croisiéristes en développant les transports pour visiter l’arrière pays depuis Izmir», affirme Dilara Sülün de la Chambre de Commerce d’Izmir (IZTO). La Mairie métropolitaine ne ménage pas ses efforts pour intervenir dans l’économie touristique, domaine jusque là réservé au Ministère de la Culture et du Tourisme. Elle finance les fouilles de l’ancienne Agora et projette d’y créer un Musée des civilisations égéennes ; elle restaure d’anciens hammams et synagogues ; elle a racheté l’ascenseur historique de Mithatpaşa pour le rénover et en faire un lieu d’attraction majeur de la ville ; elle construit un nouveau complexe culturel à «Karşıyaka» comprenant un opéra national. Dans «Milliyet» du 30/04/2010, le maire d’Izmir, Aziz Kacaoğlu, a d’ailleurs déclaré qu’il voulait faire de sa ville un «petit Paris».

Une telle ambition ne se réalise pas sans heurt. Dans son dynamisme, la Mairie métropolitaine suscite aussi des oppositions. Celles-ci se cristallisent, en particulier, autour du projet de rénovation du quartier de Kadifekale entre la citadelle au sommet et l’Agora, au pied de la colline surplombant la baie d’Izmir. La municipalité veut faire de cette zone résidentielle une aire de tourisme pour assurer la continuité spatiale des pôles touristiques dans la ville. Elle entend pour cela raser des «gecekondu» (quartiers informels bâtis par les migrants) consolidés et propose le relogement à leurs locataires, à Uzundere, un nouveau quartier résidentiel très loin du centre-ville. «Ici c’est un petit Mardin, c’est notre deuxième village», affirment les habitants dans le journal «Gazeteizmirli» d’avril 2010. Proche des centres d’emploi de cette population principalement originaire de Mardin (sud-est de la Turquie), ce quartier a l’impression de gêner les ambitions touristiques de la Mairie métropolitaine et vit mal son expulsion au nom de la préservation de vestiges antiques. Une mobilisation citoyenne semble émerger, avec l‘appui d’universitaires de «Ege Üniversitesi». Mais le «petit Mardin» risque de ne pas peser bien lourd face au «petit Paris».
Benoît Montabone

dimanche 2 mai 2010

Trente-trois ans après… 200 000 manifestants pour le 1er mai à Taksim.



Plus de 200 000 manifestants se sont rassemblés sur la place Taksim, à Istanbul, le 1er mai 2010. Très tôt dans la matinée, les multiples partis, syndicats, associations qui appelaient à la manifestation ont mobilisé leurs militants et sympathisants dans un large périmètre autour de Taksim, passant par Unkapanı, Kabataş, et surtout Sişli. Plusieurs cortèges ont ensuite convergé vers le lieu final du rassemblement. Ces derniers étaient d’autant plus impressionnants que leurs participants étaient venus en bus de toute la Turquie.

Dès 10 heures du matin, en particulier, une énorme manifestation s’étirait sans interruption, le long des avenues reliant Mecdiyeköy à Taksim. Au sein des différents cortèges, on retrouvait la plupart des syndicats turcs (Türk-İş, Disk, Kesk, Eğitim-Iş…), la plupart des organisations d’extrême gauche, les organisations kurdes à commencer par de très importantes représentations des sections stambouliotes du BDP, mais aussi de très nombreuses associations (féministes, travailleurs sociaux, artistes, intellectuels, collectifs d’étudiants…). Les formations parlementaires de gauche (CHP, DSP) étaient présentes, mais plutôt discrètes, on remarquait en revanche de fortes délégations de l’ÖDP (Özgürlük ve Dayanışma Partisi – Parti de la liberté et de la solidarité, petite formation de la nouvelle gauche) et de l’EDP (Eşitlik ve Demokrasi Partisi – Parti de l’égalité et de la démocratie, formation de gauche récemment créée par des alévis).

Alors que soleil et ciel bleu étaient au rendez-vous, l’ambiance de la manifestation était dans l’ensemble détendue et plutôt festive. Des cortèges de militants disciplinés alternaient avec des groupes de manifestants chantant ou dansant au son d’orchestres traditionnels ou de marches révolutionnaires diffusées par la «sono» des camions. Parmi les hymnes les plus en vogue le «Bella Cio» des partisans italiens et le «Venceremos» des Quilapayun chiliens. Des familles, des enfants étaient aussi de la fête et déambulaient en marge des défilés les plus militants. En dehors des slogans révolutionnaires des organisations d’extrême-gauche, les mots d’ordre dominants étaient des formules plutôt simples et mobilisatrices revendiquant Paix, Pain, Travail, Liberté, Egalité, mais aussi souvent la gratuité de l’éducation ou celle de la santé. Icône très présente dans les différents défilés, Che Guevara ravissait facilement la vedette à Atatürk, assez rarement invoqué par les manifestants, même par ceux du CHP. Beaucoup de banderoles, de pancartes et de slogans rappelaient également bien sûr les martyrs («şehit») de 1977 et le fait que cette manifestation du 1er mai était la première à avoir lieu à Taksim, depuis 33 ans.

En 1977, en effet, dans le contexte des fortes tensions socio-politiques que connaissait alors la Turquie, la manifestation du 1er mai sur la Place Taksim avait essuyé des coups de feu (émanant de provocateurs liés à l’Etat profond), qui avaient suscité un mouvement de panique et causé la mort de plus d’une trentaine de personnes. Cette tragédie devait marquer Taksim du sceau de l’infamie pendant les trois décennies qui suivirent. Les auteurs du coup d’Etat de 1980 ayant de surcroît supprimé la célébration du 1er mai en Turquie peu après, celle-ci n’a plus fait l’objet de manifestations à Taksim pendant 33 ans. Pire ! Une sorte de psychose s’emparait des autorités chaque année à Istanbul, justifiant la mobilisation de forces de police impressionnantes pour interdire toute tentative de rassemblement aux abords de la place maudite. Pourtant, au cours des dernières années, les manifestations du 1er mai ont réapparu à Istanbul, en dépit des interdictions officielles et des gaz lacrymogènes. L’année dernière, le gouvernement a enfin décidé de rétablir la célébration du 1er mai en Turquie, en n’autorisant toutefois que le dépôt d’une gerbe de fleurs sur la place Taksim par les organisations syndicales. On comprend donc l’importance symbolique de la manifestation qui s’y est déroulée en ce 1er mai 2010. En convergeant vers Taksim, c’était un peu les vieux démons et les tabous de ces 33 dernières années que les manifestants exorcisaient. Pour s’en convaincre, il suffisait de lire les nombreuses banderoles demandant que l’on fasse la lumière sur les causes de la tragédie de 1977 ou d’engager la conversation avec les manifestants les plus âgées dans les différents cortèges.

Alors que la foule atteignait enfin les abords de Taksim, Ali, retraité, venu de Malatya, était assailli par les souvenirs des grandes manifestations qui avaient marqué sa jeunesse, dans les années 60 et 70 : « Je ne sais pas si vous vous en rendez compte, mais cette manifestation est un moment historique ! ». On retrouvait chez beaucoup de participants, même beaucoup plus jeunes, l’impression que ce défilé marquait définitivement la sortie des années plombs. Ce sentiment était particulièrement bien reflété par les slogans évoquant des luttes récentes de la société civile et l’idée que ce droit de manifester à Taksim avait été conquis par la revendication, et non octroyé par le gouvernement.

La dernière manifestation comparable à Istanbul avait eu lieu, en janvier 2007, lors des obsèques de Hrant Dink, au cours desquels plus de 100 000 personnes avaient défilé entre Harbiye et Kumkapı, effleurant d’ailleurs la place Taksim, mais ne s’y attardant pas eu égard à l’interdiction et à la psychose qui prévalaient encore. Le 1er mai 2010, les manifestants sont bel et bien parvenus sur cette place Taksim, cernée de barrière de sécurité, où l’on pénétrait, un par un, après avoir franchi des portails de sécurité gardés par le service d’ordre des organisateurs et par quelques policiers. Les manifestants n’avaient pourtant pas résisté à l’envie de monter sur le monument de l’indépendance, qui s’est ainsi retrouvé hérissé de drapeaux et de banderoles multicolores. Ce sera là l’une des images fortes de cette journée mémorable : celle de la société civile investissant les symboles de l’Etat. Plus loin, au début de la petite rue où plus de 30 personnes sont mortes étouffées en 1977, quelques brassés d’œillets rouges fleurissaient le pavé. Sur la place Taksim, noire de monde, en fin de matinée, quelques incidents ont eu lieu au moment de la dispersion de la manifestation, mais la foule multicolore, qui allait progressivement réinvestir les rues de la ville dans l’après-midi, semblait avoir résolument renoué avec l’Histoire.
JM

mardi 1 décembre 2009

Les dernières élections locales à Tunceli et l’expression de l’identité «Dersimi»


Tunceli, cette petite bourgade de l’est de la Turquie, préfecture du département du même nom, est au cœur de l’actualité politique turque depuis les déclarations malheureuses du député du CHP, Onur Öymen, le 9 novembre dernier (cf. notre édition du 22 novembre 2009). Le scandale engendré par les propos du député kémaliste et l’évocation des massacres de Dersim (nom kurde de Tunceli, et aussi son nom turc d’ailleurs jusqu’en 1936) sont venus rappeler que les «Tuncelililer» possèdent une identité complexe : ils sont Kurdes mais aussi alévis. En 1937-38, lorsqu’ils ont tenté d’exprimer cette double spécificité, au sein d’un Etat-nation turc particulièrement centralisé, cela leur a coûté très cher, puisque la répression dont ils ont été victime, a fait plusieurs dizaines de milliers de morts. Toutefois, la revendication d’une spécificité «Dersimi» ne s’exprime pas qu’à l’égard de l’Etat turc, mais elle concerne aussi la communauté kurde de Turquie, qui est en majorité sunnite, et qui n’accepte pas toujours facilement que l’on puisse être kurde… et alévi.

Analysant la campagne et les résultats des élections locales de mars dernier à Tunceli, Musa Çimen montre que ce particularisme n’est pas qu’un héritage historique, mais qu’il est une réalité politique très contemporaine.
L’OVIPOT


Les élections de mars 2009 à Tunceli ont été marquées par des moments notables de tension, principalement provoqués par les pratiques électoralistes du parti au pouvoir, qui ont été abondamment commentées dans la presse. L’usage par l’AKP de bâtiments officiels pour stocker des appareils électroménagers, destinés à être distribués aux électeurs, ou pour entreposer du matériel électoral (affiches ou banderoles diverses) ont porté un coup très dur à l’image de cette formation, à Tunceli. La visite de Recep Tayyip Erdoğan, en octobre 2008 avait déjà été un échec, la population boudant le rendez-vous, et la municipalité ayant même dû faire enlever des affiches de protestations, avant l’arrivée du chef du gouvernement turc. On se souvient que ce passage du premier ministre à Tunceli s’était inscrit dans une campagne de déplacements dans le sud-est, qui avait été émaillée d’incidents, le plus grave s’étant produit à Hakkari, où le leader de l’AKP était allé jusqu’à s’écrier : «La Turquie, tu l’aimes ou tu l’as quittes !». À cela s’étaient ajoutés le souvenir du soutien gouvernemental aux opérations militaires en Irak du nord, en février 2008, et l’inquiétude suscitée par la procédure visant à dissoudre le DTP, pendante devant la Cour constitutionnelle, depuis novembre 2007. Tous ces événements avaient donc été mal accueillis par la population kurde de Turquie, et dans un tel contexte, des initiatives gouvernementales comme la création de la chaîne publique turque en kurde «TRT Ses», l’annonce de réformes constitutionnelles en vue de la reconnaissance de la langue et de l'identité kurdes, ou la création d’un institut de Kurdologie, n’avaient pas vraiment réussi à convaincre ceux à qui elles étaient destinées.

Les principales données de la campagne à Tunceli
Parallèlement à cette actualité débordante provoquée par les initiatives de l’AKP, le DTP, qui partait grand favori pour ses élections à Tunceli, allait de son coté y vivre, lui aussi, des heures difficiles. La défection, au sein de sa coalition, de son principal soutien local, l’EMEP, aura des conséquences importantes. La querelle entre le DTP et l’EMEP, portait sur le refus du DTP de présenter une candidature commune sous l’étiquette EMEP. Ce désaccord toutefois ne durera pas, deux mois avant les élections l’EMEP finira par trouver une solution médiane, avant de se rallier au DTP. Mais ce conflit temporaire entre les deux formations provoquera une scission au sein de l’EMEP, ce qui profitera à Murat KUR, une personnalité indépendante, mais en réalité officieusement soutenue par un autre parti d’extrême gauche le DHF («Demokratik Halk Federasyonu» - Fédération démocratique du peuple).

Dès lors, durant toute la campagne, la confrontation majeure opposera le DTP et les indépendants de Murat Kur. Les autres acteurs seront en retrait sur la scène politique «tuncelili». Ainsi, les campagnes électorales des grands partis nationaux comme l'AKP ou le CHP seront quasiment inexistantes. Le candidat de l’AKP organisera un meeting et un convoi électoral, deux jours avant la tenue du scrutin. Cela en dit long sur la position inconfortable du parti gouvernemental à Tunceli, où se promener avec l’une des brochures de ce dernier pour vanter les mérites de son candidat aux «tuncelili» était difficilement concevable, même pendant une campagne électorale. Car un citoyen de Tunceli, qui vote AKP, préfère ne pas l’avouer publiquement. En revanche, les brochures du DTP ou du candidat indépendant, Murat Kur, étaient au même moment distribuées à chaque coin de rue, et s’accompagnaient souvent d’invitations à des concerts, des meetings ou des cortèges. Dans le camp du CHP, également la discrétion était plutôt de rigueur : ni meetings, ni concerts, ni défilés. On s’est contenté d’une publicité réduite et concentrée. Les distributions de tracts avaient lieu dans des points bien précis et nul part ailleurs. Le parti kémaliste a ainsi adopté une attitude de spectateur, en espérant que l’affrontement AKP, DTP et indépendants lui donne la possibilité de profiter de la confusion ambiante, pour grappiller quelques voix d’indécis. Il faut dire que le candidat CHP, ancien maire de Tunceli, était dans une situation particulièrement délicate, ayant été mêlé à plusieurs affaires de corruption, bien qu’il n’ait jamais été cité comparaître.

La campagne électorale à Tunceli a été marquée par quatre thématiques importantes : celle de l’économie et des politiques de services, celle de l'identité «Dersimi» et alévie, celle de l'écologie et du tourisme, celle de la politique de mémoire. Les multiples sondages réalisés avant les élections ont montré néanmoins que ce sont les problèmes économiques qui ont été perçus comme étant les plus importants. Pour les interviewés, le problème le plus grave à résoudre est le chômage, qui touche environ 35% de la population, à Tunceli. L'un des arguments de campagne de l'AKP était justement de promouvoir et de développer le secteur du bâtiment, de créer des centres commerciaux et des zones de commerces, mais aussi d'aider les petites et moyennes entreprises à se développer. En tant que parti gouvernemental, l’AKP s’engageait aussi à trouver les financements et les capitaux nécessaires.

Analyse des résultats
La première remarque qui s'impose concerne le taux de participation. En effet, celui-ci a atteint 79,7%. C’est le taux le plus élevé de ces vingt dernières années (en 2004, lors de la précédente consultation locale, il s'élevait à 65,22%). Cette forte participation est à la fois révélatrice de l’intensité de l'affrontement DTP/AKP dans le sud-est, et du mouvement de protestation qui a marqué les zones kurdes, à l’occasion de ces élections locales.

En ce qui concerne les résultats dans l'arrondissement centre de Tunceli, alors que les sondages donnaient une victoire confortable au DTP, seules 744 voix l’ont finalement séparé de la liste indépendante de Murat Kur, arrivée en seconde position. Le DTP n'a, en outre, réussi qu’à remporter la mairie du centre, ce qui était certes un objectif majeur, mais qui n’était pas tout, loin s’en faut. En 2004, la coalition HADEP-EMEP sous l'étiquette SHP avait remporté cette même mairie avec plus de 3812 voix, ce qui représentait alors 37,5% des voix. On doit ainsi considérer qu’en 2009, le DTP a perdu 7 points, en n’obtenant que 30% des voix. Cette baisse est imputable à plusieurs facteurs, en particulier la mauvaise politique de communication de la mairie sortante et le désaccord avec l'EMEP. On peut donc parler d'un vote de sanction contre le DTP, qui n'a pas su réagir avec efficacité à ses lacunes de gestionnaire.

Pour sa part le CHP, après un règne de quarante ans, a vu fondre son influence locale. Avec 15% des voix, il connaît, pour la première fois, un recul très significatif. Ce bastion historique du CHP est indiscutablement en crise. Le choix d'un maire accusé de corruption a précipité le parti kémaliste dans le gouffre. De surcroît, le programme proposé localement par le CHP n'a pas mis en avant des idées novatrices, se contentant de rappeler les réalisations les plus saillantes de son ancien maire. Ainsi, les 2027 voix, récoltées à Tunceli par le parti de Deniz Baykal, sont principalement le fruit du reliquat de la génération des années 30, encore très fidèles dans ses choix politiques. Les jeunes, pour leur part, ne sont plus séduits par l'image du CHP, qui ne se donne plus les moyens d’innover et qui, plus grave, ignore superbement le sud-est.

Dans le camp de l’AKP, le bilan est mitigé. La campagne électorale du candidat du parti gouvernemental privilégiait des politiques accrues de services et promettaient des moyens financiers importants. Cet argumentaire n’a pourtant pas porté ses fruits. Il faut dire que la distribution d'appareils électroménagers, relayée par tous les médias turcs, a rendu la tâche du candidat AKP, Cihan Acıkgöz, bien compliquée. La riposte, organisée par toutes les associations et institutions «Dersimi» ou alévies, pour faire barrage à cette opération publicitaire particulièrement contestable, a réduit à néant les chances de gagner de la formation de Recep Tayyip Erdoğan. «Les voix des Dersimi ne peuvent être achetées !», a déclaré Şerafettin Halis, le député DTP de Tunceli, en expliquant que, dans de telles conditions, voter AKP serait même trahir et déshonorer le peuple de Dersim. Mais, en se plaçant au troisième rang avec 22% des voix, le parti gouvernemental jusqu’à là méprisé, sera sans doute à prendre très au sérieux, lors des prochaines consultations. L'AKP a réalisé un bon score, car il se classe troisième, à seulement 400 voix du candidat local indépendant. L'appui du premier ministre lui a donc permis de passer de 8 à 22% des voix, ce qui représente une augmentation de 14 points. Comment expliquer un tel gain ? On ne doit pas oublier de comptabiliser, tout d’abord, le vote des «yabancı» (étrangers), il faut entendre par là l’ensemble des électeurs, qui affectés à Tunceli, n’en sont pas pour autant originaire, et qui sont en fait principalement des fonctionnaires (policiers, enseignants et militaires). Cihan Acıkgöz a évalué cet ensemble à 1400 voix (principalement celles des 700 policiers et des 700 militaires). L’AKP a probablement abondamment puisé dans cette réserve pour obtenir 2909 voix, en mars 2009. Quant au choix des fonctionnaires de se reporter sur le parti gouvernemental, il peut avoir plusieurs explications : l’effondrement massif du centre droit qui n’existe plus, la progressive disparition du DSP de la scène politique et la diminution substantielle des voix du CHP. Mais cet apport électoral des fonctionnaires n'explique pas tout, car il probable qu’un électorat indigène, antérieurement proche du CHP, a été séduit par le programme du candidat de l’AKP, et lui a donné ses voix. Pour comprendre cette poussée du parti gouvernemental, il ne faut pas omettre non plus les effets provoqués par l'augmentation très sensible du nombre des inscrits. On est passé, en effet, de 16 803 inscrits, en 2004, à 17 415, en 2009, soit une augmentation de 3,6%. Le nombre des suffrages exprimés s’élevait ainsi, en 2009, à 13448, soit un écart de prés de 3000 voix par rapport à la précédente consultation de 2004, où il était de 10959 voix.

En dépit de la victoire du DTP, le grand bénéficiaire du scrutin aura été, le candidat indépendant, Murat Kur, arrivé en seconde position avec 24% des voix. Jamais aucun indépendant n'avait dépassé la barre des 2500 voix, à Tunceli. Après ce résultat qui lui fait de l’ombre, le DTP a avancé plusieurs explications : celle, tout d’abord de la trahison (une majorité de militants EMEP aurait voté pour Murat Kur, au mépris de l’accord passé), celle ensuite d’une meilleure utilisation de l’identité alévie et «Dersimi» par les indépendants (elle aurait porté ses fruits, une partie des indécis préférant faire confiance pour l’exprimer à Murat Kur). L'étonnant résultat du candidat indépendant semble, cependant, venir plutôt du ralliement d’un électorat de souche CHP, anti-PKK, qui ne s'est pas retrouvé dans la coalition du DTP-EMEP. Il est intéressant de noter que l’extrême gauche locale reste particulièrement divisée. Il existe 8 partis d'extrême gauche à Tunceli (ESP, Halk Cephesi, EMEP, HKM, Isci Koylu-Partizan, Isci Partisi), TKP, DHF) et ils n’ont jamais réussi à s’unir. Ces mêmes partis ne se sont pas unis au DTP, lors des dernières élections locales, en lui reprochant notamment son obsession du pouvoir. Cette extrême gauche, qui n’a pas réussi au niveau national, a remporté localement une mairie, celle de Mazgirt. Pour conclure sur ce sujet, il faut néanmoins signaler que le succès des indépendants d’extrême gauche, dans l'histoire des élections locales, est fortement lié à la dimension tribale que peut prendre un scrutin municipal. L’exemple de la mairie de Mazgirt est révélateur. L'ancien maire, Ibrahim Koç, y a remporté les élections à cinq reprises, cela uniquement grâce au soutien de sa tribu, qui est majoritaire établie dans cet arrondissement.

Pour ce qui est des élections départementales (dans le département de Tunceli, donc, puisque les élections départementales se déroulent en même temps que les élections municipales en Turquie), c'est l'AKP qui a obtenu le plus de voix, avec 25%, (soit une augmentation de 10% par rapport à 2004). Le parti gouvernemental a presque doublé le nombre de suffrages obtenus, en passant de 3592 à 6725 voix. Mais paradoxalement, dans le même département, on observera que l'AKP a perdu 3 mairies, celle de Mazgirt, Darikent et Ovacik. Le DTP, quant à lui, a progressé au niveau départemental, mais avec une faible augmentation de 2% (par rapport aux voix obtenues par le HADEP et l'EMEP en 2004, puisque le DTP n’a été créé qu’en 2005). De son coté le CHP a perdu 3%, atteignant difficilement 20%. Enfin, les candidats indépendants ont là encore fait parler d'eux, puisqu’ils ont perdu seulement 3%, au niveau départemental (passant de 27% à 24%), tandis qu’ils remportaient 3 mairies sur 10 lors des élections municipales.

Conclusion
On sait que, sur le plan national, lors de ces élections, le DTP a accru sensiblement son influence, en récupérant deux départements perdus en 2004 (Van et Siirt). Dans ce contexte favorable, Tunceli n’a pas fait figure de bastion du DTP, lorsqu’on observe comparativement ce qui s’est passé à Hakkari ou à Diyarbakır, où le parti kurde a obtenu respectivement 79% et 65% des suffrages exprimés. Ce dernier a donc payé cher ses divergences idéologiques avec la gauche socialiste de Tunceli et son ancrage local s’est avéré difficile. Ainsi, le DTP qui s'était présenté comme l’unique et indétrônable parti de Tunceli, en jouant sur son accord avec des groupuscules locaux d’extrême gauche, a été confronté à la montée en puissance de l’AKP et à la concurrence d’un courant indépendant d’extrême gauche réfractaire à une union avec lui. L’AKP, qui n’a fait son entrée sur la scène politique locale qu’en 2002, a continué à creuser son sillon. Ces efforts ont été payants. Les erreurs de campagnes de l’AKP ont donné beaucoup du fil à retordre à son candidat à Tunceli, Cihan Açıkgöz, mais la progression de ce dernier, dans un tel contexte, semble annoncer un avenir prometteur. En tout état de cause, lors de ces dernières élections locales, le DTP et l'AKP ont évolué dans des temporalités différentes, l'AKP investissant et travaillant sur du long terme, tandis que le DTP visait des objectifs à plus immédiat (en particulier celui de devancer l’AKP).

La campagne électorale du DTP n’a pas su exprimer suffisamment une stratégie kurde plurielle. Le DTP a été gêné par l’expression de cette identité kurdo-alévie infra-régionale bien spécifique, qui ne veut pas se voir absorbée dans une nébuleuse globale pro-kurde. L'histoire et la religion ont joué ici un rôle majeur, rappelant que la majorité sunnite des Kurdes a toujours eu beaucoup de mal à accepter les «Dersimi» comme des Kurdes. Dans les années à venir, s’il veut s'implanter durablement dans la région, le DTP devra donc respecter cette identité «Dersimi». Mais à moyen terme, il est probable que le parti essayera de trouver une alternative idéologique à ce problème d'identité.

Pour l'AKP, le futur est incertain, mais le principal atout du parti gouvernemental, ce sont les moyens financiers qu’il peut mobiliser. Il y a des chances qu’il accentue sa politique de services et qu’il s’emploie à reconnaître l’identité kurde. Mais il sera toujours face à un problème de taille, celui du particularisme religieux. Les alévis de Tunceli ne sont affiliés à aucune fédération ou association alévie de Turquie (ABF, Cem Vakfı ou Pir Sultan Abdal Kültür Derneği…). Ils perçoivent ces associations essentiellement comme turques, ce qui est donc rédhibitoires pour eux. Actuellement l'AKP n’a pas encore vraiment abordé ces questions de religion et d'identité, dans toute leur complexité, mais à l'avenir, il sera bien obligé de le faire. Le désir du parti de Recep Tayyip Erdoğan de s’affirmer dans le paysage politique du sud-est, et plus particulièrement à Tunceli (bastion d’une extrême gauche locale), constitue un élément essentiel dans le contexte actuel où le règlement politique de la question kurde est posé. Si l'AKP avait réussi à remporter des bastions du DTP tels Diyarbakır ou Hakkari, il aurait pu éliminer le DTP des débats. Mais une vision assez classique du règlement de la question kurde selon laquelle l’augmentation du niveau de vie des Kurdes permettrait de répondre significativement à leurs attentes, ne suffira pas, et le gouvernement devra aussi comprendre que la question kurde est avant tout un problème politique.
Musa Çimen

jeudi 1 octobre 2009

Manifestation à Istanbul avant le sommet du FMI et de la Banque mondiale.


Alors que doit se tenir, les 6 et 7 octobre prochains, à Istanbul, le sommet annuel du FMI et de la Banque mondiale, plus d’un millier de manifestants ont défilé sur Istiklâl Caddesi, dans le quartier de Taksim, jeudi 1er octobre, à la mi-journée. Cette manifestation s’est déroulée peu après qu’un étudiant ait lancé une chaussure contre le directeur du FMI, Dominique Strauss Kahn, au moment où ce dernier donnait une conférence dans une université de cette ville (notre édition précédente du 1er octobre 2009).

Emmenée par les principales organisations syndicales de gauche (DISK, KESK, TMMOB, TBB), la manifestation se composait aussi et surtout de délégations issues pour la plupart d’organisations d’extrême gauche. Figuraient aussi quelques anarchistes ainsi que « DirenIstanbul (Direniş Günleri Koordiasyonu) », un mouvement créé à Istanbul pour protester contre la tenue prochaine du Forum du FMI et de la Banque mondiale. Regroupée derrière des banderoles reprenant presque toutes le mot d’ordre principal «Defol !» (Fichez le camp !) adressé aux organisations financières internationales, les manifestants agitaient des drapeaux rouges ou noirs, chantaient des slogans altermondialistes ou portaient de petites pancartes aux inscriptions évocatrices comme par exemple : «Ruzgar eken, fırtına bicer !» (Qui sème le vent récolte la tempête ! » ou «Kâr değil insan !» (Le profit n’est pas humain !). Les forces de l’ordre étaient présentes mais plutôt plus discrètes que d’habitude.

En bref, un défilé pour l’heure plutôt turco-turc qui semble avoir été une répétition générale avant les rassemblements probablement plus internationaux qui devraient avoir lieu au moment du sommet de l’IMF et de la «Banka Dünyası».
JM

jeudi 9 avril 2009

Istanbul accueille le deuxième Forum de l’Alliance des Civilisations.


La Turquie accueille un nombre croissant de manifestations internationales. Après le 5e Forum mondiale de l’eau, qui s’est déroulé du 16 au 22 mars 2009 (notre édition du 9 mars 2009), Istanbul a organisé, les 6 et 7 avril 2009, le 2e Forum de l’Alliance des civilisations. Officiellement, l’Alliance des Civilisations des Nations Unies est «l’initiative internationale la plus importante visant à promouvoir la compréhension interculturelle.» Selon ses organisateurs, le 2e Forum de l’Alliance des Civilisations, avait ainsi pour but «d’amorcer des partenariats et de mettre en place une collaboration productive entre diverses communautés, mais aussi de renforcer la confiance et la réconciliation entre les cultures.» Il a réuni un vaste réseau de leaders mondiaux, de dirigeants d’organisations internationales, d’entreprises, de medias, de membres de la société civile et d’associations de jeunesse.

C’est une proposition du président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, lors de la 59ème Assemblée Générale de l’ONU, le 21 septembre 2004, qui est à l’origine de l’Alliance des Civilisations. Cette initiative faisait suite aux attentats d’Al Qaïda, survenus à Madrid, le 11 mars 2004. Elle reprenait en fait le souhait de l’ancien président de la République Islamique d’Iran, Muhammad Khatami, qui désirait déjà développer un «dialogue entre civilisations». L’objectif initial était donc d’encourager une alliance entre les mondes occidental et arabo-musulman de façon à trouver une alternative à l’usage de la force pour combattre le terrorisme international, en enrayant la diffusion croissante d’images déformées, au sein d’un Occident partiellement atteint par l’islamophobie et d’un Orient qui perçoit souvent celui-ci comme un agresseur potentiel.

Au départ, ce projet avait un double objectif : en premier lieu, devenir le cadre du développement de nouvelles perspectives de collaboration et de compréhension intégrées à une logique universaliste ; en second lieu, revaloriser le rôle des Nations-Unies comme institution incarnant la légitimité du multilatéralisme face à la tendance unilatéraliste de la politique étrangère américaine de George W. Bush. Le 14 juillet 2005, le secrétaire général de l’ONU a annoncé le lancement de l’Alliance des civilisations, qui a fait l’objet par la suite, en septembre de la même année, d’une déclaration de l’Assemblée générale de l’ONU.

L’intérêt immédiat, manifesté par la Turquie et son premier ministre, Recep Tayip Erdoğan, a joué un rôle important pour concrétiser ce projet initié par le gouvernement espagnol et soutenu par le secrétaire général de l’ONU de l’époque, Kofi Annan. Ces pionniers ont mis sur pied un «Groupe de travail» dans le but d’obtenir le soutien d’autres gouvernements et d’autres organisations internationales. Simultanément, le secrétaire général de l’ONU a créé un «Groupe de haut-niveau» rassemblant des personnalités internationales engagées pour la paix. En 2007, l’ancien président portugais (1996-2006), Jorge Sampaio, a été nommé à la tête de l’Alliance.

Après le succès du premier Forum de l’Alliance, à Madrid en janvier 2008, le deuxième Forum s’est donc tenu à Istanbul, les 6 et 7 avril 2009, avec la participation du premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan, du président du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, du président de l’Alliance Jorge Sampaio, ainsi que de nombreux représentants des sphères politique, académique et social. Il est important de souligner que ce Forum a eu lieu au moment même où Barack Obama effectuait parallèlement en Turquie sa première visite dans un pays musulman. Le 6 avril 2009, prenant la parole à la Grande Assemblée Nationale, à Ankara, le président américain a d’ailleurs tendu symboliquement la main au monde musulman, en déclarant : «Les Etats-Unis ne sont pas et ne seront jamais en guerre contre l’islam.»
Sur le plan méthodologique, ce Forum a mis l’accent sur la nécessité de définir des objectifs clairs et d’aboutir à des résultats concrets. Hors des sessions plénières, les sessions de travail se sont ainsi concentrées sur des objectifs pragmatiques, tels que : mettre en place une plateforme internationale de participants afin de développer des initiatives et lancer de nouveaux programmes ; établir une liste d’ateliers spécialisés permettant à des «décideurs politiques», des organisations internationales et des représentants de la société civile d’entrer en contact, de partager des expériences et de développer des projets conjoints ; encourager un marché aux idées pour exploiter les expériences les plus innovantes et des initiatives civiles destinés à transcender les divisions culturelles et agir pour la paix.

Les principaux thèmes de travail évoqués on été, entre autres, les medias et leur influence, notamment leur capacité à favoriser la lutte contre l’extrémisme, ou la question des migrations ou encore l’importance du travail pour les populations les moins qualifiées. Dans un tel contexte, la thématique de l’éducation a reçu une attention toute particulière, notamment la réflexion sur l’enseignement de l’histoire conçue comme un moyen de prévention des conflits et comme une garantie propre à favoriser une compréhension interculturelle. Le Forum a mis en exergue également la place de la jeunesse dans le dialogue des civilisations, mais cette année, il a insisté sur la nécessité de promouvoir des échanges d’étudiants à différents niveaux et des rencontres entre jeunes exerçant des responsabilités, afin de favoriser une perception plus réaliste et plus équitable du monde contemporain. Parallèlement, une exposition intitulée «Ils avaient foi en la Turquie», consacrée aux refugiés célèbres ou aux groupes de refugiés qui se sont installés en Turquie, a eu lieu, au Palais Cirağan, sur le site même du Forum. Preuve du succès de l’Alliance des civilisations : son prochain Forum se tiendra, en 2010, au Brésil.
Laure Gadrat et Marina Vives Cabré

samedi 28 mars 2009

Célébration de «Newroz» à Diyarbakır en période électorale.


Il est dix heures du matin, le 21 mars, et la foule se presse déjà dans les rues de Diyarbakır où résonnent les klaxons de véhicules décorés et surchargés. Les Kurdes, tout sourire aux lèvres, n’ont qu’un mot à la bouche «Newroz». «Newroz» en kurde ou «Nevruz» en turc, ce qui signifie «le nouveau jour», est la célébration du printemps ou plus exactement de la nouvelle année dans le calendrier persan. Cette fête, qui marque l’arrivée des jours prospères, remonte à plus de deux mille ans. «Ainsi arrive Newroz et la nouvelle année, le jour où une telle lumière se répand», chantait déjà, il y a plus de quatre siècles, le poète kurde, Melaye Ciziri (1570-1640).

Ce jour-là, la célébration des festivités dépasse largement les vallées du Tigre et de l’Euphrate, pour devenir un moment de communion entre les populations d’Asie mineure, fidèles à des traditions ancestrales. Il existe plusieurs versions de «Newroz» et les origines exactes de cette célébration restent encore débattues de nos jours. Dans la mythologie kurde, la symbolique première de «Newroz» est celle du feu, le signe de l’affranchissement face au tyran assyrien Zuhak qui domine la terre des Kurdes dans les contes anciens (d’où le saut symbolique au dessus d’un feu lors des célébrations de cette fête aujourd’hui). Les Kurdes ont perpétué un mythe qui reflète la persévérance de leur attachement à leur liberté. Ainsi, chaque année, au moment de l’équinoxe de printemps, le cœur des villes et villages de la région bat au rythme des rassemblements populaires massifs qui célèbrent l’unité kurde et son désir inassouvi de liberté. Le plus grand rassemblement du genre en Turquie se tient à Diyarbakır, où une immense esplanade (notre photo) est réservée à la célébration de cette tradition légendaire, depuis la légalisation des festivités de «Newroz/Nevruz» par les autorités turques, en 2002 (cf. notre édition du 27 mars 2009). En ce 21 mars 2009, à Diyarbakır, plus d’un million de Kurdes ont fait le déplacement pour célébrer jovialement et fièrement ce jour unique de l’année, qui incarne par excellence leur identité. Pour les Kurdes, en effet, cette fête symbolique montre à tous ceux qui seraient tenter de les considérer comme des citoyens de second ordre, que l’on ne peut plus sous-estimer la réalité, la richesse et l’ancienneté de leur culture.

Sur la scène principale devant une foule ravie, se tiennent des orchestres et des représentants du DTP («Demokratik Toplum Partisi», parti pour une société démocratique), le parti kurde, qui délivrent tour à tour des chansons populaires et des discours politiques engagés mais néanmoins pacifistes. Le ton employé par les représentants du DTP est fort mais jovial. Les principaux sujets évoqués sont l’appel au refus d’une assimilation culturelle et le souhait d’une démocratie véritable en Turquie, où les minorités doivent pouvoir vivre librement selon leurs croyances et traditions. Quand on interroge les Kurdes sur la présence éventuelle d’activistes du PKK dans un tel meeting, ils répondent pour la plupart : «Le PKK et Newroz sont deux choses à part. Newroz est une fête pacifique en l’honneur de la liberté. Regardez ces familles, ces nouvelles générations rassemblées, cette joie, ces couleurs… Arrêtons de réduire la cause kurde au PKK.» En effet, il est aisé de constater qu’en ce jour, seule la fête est à l’honneur. Le rassemblement des populations venues des alentours est aussi le prétexte à des retrouvailles familiales sous le soleil du nouveau printemps. Les plus jeunes se regroupent en ronde et font revivre les danses traditionnelles, les femmes se sont vêtues de leurs plus beaux habits, les personnes âgées et les enfants s’allongent dans les champs et savourent une ambiance détendue. Enfin, une multitude de vendeurs ambulants proposent de la nourriture, du thé, des magazines ou des colifichets, dont les couleurs sont le plus souvent celles du drapeau kurde, tandis que la foule reprend des slogans, tels que «À ceux qui demandent qui nous sommes, nous sommes kurdes !» ou «Longue vie à Newroz !» («Newroz piroz be»).

Cependant, ce contexte festif ne peut faire oublier que nous sommes aussi actuellement en période électorale. L’un des objectifs politiques de l’AKP, lors des élections locales qui doivent se tenir dans toute la Turquie, le 29 mars prochain, est d’améliorer ses scores dans le sud-est et si possible d’y conquérir quelques villes. La célébration de «Nevruz», organisée à Ankara par le gouvernement, et les récentes réformes politiques comme la création de TRT-6, une chaine de télévision publique en kurde (cf. notre édition du 13 janvier 2009), en janvier dernier, ne sont pas sans lien avec les ambitions politiques du parti au pouvoir. La stratégie gouvernementale s’appuie sur les bons scores réalisés par l’AKP dans le sud-est, lors des dernières élections législatives de 2007, et sur le fait qu’une partie de la population est critique à l’égard de l’action du DTP. Le quotidien «Zaman» (pro-gouvernemental) mettait récemment en exergue des témoignages kurdes, qui regrettaient que le souci du DTP de protéger une identité culturelle, le conduise par ailleurs à négliger les problèmes économiques et sociaux, qui sont particulièrement aigus dans les provinces du sud-est. Rappelons que le taux de chômage dans cette région est quatre fois supérieur à la moyenne nationale et touche une population qui est beaucoup plus jeune (la moitié a moins de 20 ans). Dans un tel contexte, l’AKP essaye de jouer la carte du pragmatisme qui lui a si bien réussi ailleurs, en promettant à terme l’accélération du développement économique du sud-est et pour l’heure une meilleure gestion des villes qu’il parviendrait à prendre.

Toutefois, lorsqu’on discute avec la population dans les rues de Diyarbakır, on se rend rapidement compte que le DTP et ses représentants y restent très populaires. La plupart des personnes rencontrées estiment qu’il est peu probable que la forteresse Diyarbakır, tenue par le DTP, puisse être un jour conquise par l’AKP. Özgür, un jeune étudiant en architecture, commente sans ménagement les récentes distributions d’appareils électroménagers, par le parti majoritaire, aux populations de la région pour essayer d’obtenir leur vote : «le droit vote est un honneur et notre honneur n’est pas à vendre.» Les tentatives de récupération de «Nevruz» par le gouvernement actuel, qui en a légalisé la célébration et entend en faire également une fête turque, sont diversement appréciées par les populations locales. Ahmet, guide touristique kurde, natif de Diyarbakır, ne mâche pas ses mots, à cet égard : «Demandez au gouvernement turc ce qu’il pensait de Newroz il y a dix ans. Les Kurdes fêtaient Newroz clandestinement dans des caves ou dans des villages perdus et isolés. S’ils se faisaient prendre par la police, ils disparaissaient du paysage et on entendait plus jamais parler d’eux… Alors n’allez pas me dire que Newroz est une fête turque ! Tout ce qu’ils essayent de faire, c’est de nous assimiler. Ils nous volent pour mieux faire disparaître notre différence. Nous, les Kurdes, tout ce qu’on veut, c’est pouvoir vivre selon nos traditions et nos croyances, en hommes libres.» Il est sûr que «Newroz» reste une fête kurde, mais on ne peut que se réjouir qu’elle soit désormais célébrée dans toute l’Anatolie.
Laure Gadrat

mercredi 18 mars 2009

L’AKP à l’assaut de la «forteresse» d’Izmir.


Crédité pour les prochaines élections municipales d’une confortable avance par la plupart des enquêtes d’opinion, l’AKP aimerait bien parvenir aussi à conquérir certains des bastions du CHP, à commencer par celui d’Izmir. Le dimanche 15 mars dernier, l’organisation d’un meeting réunissant, notamment, le candidat local de l’AKP Taha Aksoy (à gauche sur la photo), le ministre de la défense Vecdi Gönül, et surtout le premier ministre Recep Tayyıp Erdoğan (à droite sur la photo), sur la place Gündoğdu d’Izmir, a démontré que le parti majoritaire entendait bien se donner les moyens d’atteindre cet objectif.

Lors de son discours, le premier ministre a d’abord donné l’impression de vouloir caresser les smyrniotes dans le sens du poil. Il n’a pas hésité à mettre en avant tout ce qui fait la renommée de cette ville : son rôle pendant la guerre d’indépendance, le fait que s’y soit tenu le premier match de football organisé en Turquie, sans oublier la place de la métropole égéenne dans la création du parti démocrate d’Adnan Menderes. «Mais où est donc passée cette Izmir-là ?», a-t’il demandé, un brin provocateur, à son auditoire. Selon lui, Izmir n’est plus la grande cité qu’elle était jadis, que ce soit au niveau politique, économique, culturel ou artistique. La faute en reviendrait bien sûr aux hommes du CHP et à leur mauvaise gestion de la ville. Comme preuve des lacunes de cette gestion, Recep Tayyip Erdoğan a évoqué la question de l’eau à Izmir, un exemple qui n’avait pas été pris au hasard, à la veille de l’ouverture du Forum de l’eau d’Istanbul. La ville connaît, en effet, un réel problème d’approvisionnement en eau. L’actuel maire d’Izmir, Aziz Kocaoğlu, a récemment annoncé que le niveau du barrage de Tahtalı (qui constitue la première source d’eau pour Izmir) avait considérablement diminué et que la ville avait recommencé à s’approvisionner aux sources de Göksu et Sarıkız. Or, ces deux sources avaient été closes, il y a quelques mois, en raison d’un taux excessif d’arsenic que des analyses avaient révélé, point sur lequel Recep Tayyip Erdoğan n’a pas manqué d’insister. Pour son offensive sur Izmir, le leader de l’AKP a donc misé sur une approche concrète des politiques locales. Cette démarche pragmatique est privilégiée par un parti qui a construit sa réputation sur la qualité de sa gestion municipale. Dans son discours, le premier ministre turc n’a pas oublié non plus de rappeler la confrontation cruciale qui l’oppose par ailleurs dans le sud-est au DTP, à l’occasion des élections municipales, en faisant référence au fait que la Turquie ne se limitait pas à Izmir, Istanbul et Ankara, et que l’AKP traitait sur un pied d’égalité les grandes villes et des cités plus «modestes» comme Van, Mardin, Hatay... Il a en particulier insisté sur le fait que l’AKP ne faisait pas de différences entre régions, ethnies ou religions, et ne distinguait pas entre Turcs, Kudes, Lazes ... qui tous sont citoyens de la République turque.

De mémoire de smyrniotes, jamais meeting de l’AKP n’avait attiré autant de monde. Des milliers de personnes (25 selon le journal «Sabah») s’étaient réunis pour écouter le premier ministre turc également leader de l’AKP. Il faut dire que, bien qu’Izmir soit le bastion par excellence du CHP, les errements actuels de ce parti, le sentiment que la ville est actuellement laissée pour compte et le relatif consensus sur la qualité des politiques menées par les municipalités d’arrondissement aux mains de l’AKP, donnent une chance au parti du premier ministre de gagner du terrain le 29 mars prochain. Il suffit de discuter avec les smyrniotes pour voir que les thèmes récurrents, en ces temps d’élections, sont le sentiment qu’Izmir stagne au niveau du développement économique, contrairement à des villes comme Istanbul ou Ankara, tandis que la gestion actuelle du CHP par Deniz Baykal est considérée comme décevante par beaucoup. Ainsi, nombreux sont ceux qui pensent que l’AKP va connaître une nette progression à Izmir, moins par conviction que par désarroi. La «forteresse» d’Izmir peut-elle tomber aux mains du parti de celui qui fut surnommé «le vainqueur d’Istanbul», lors de sa victoire aux municipales de 1994, et qui est récemment devenu «le vainqueur de Davos» ? C’est ce que Tayyip Erdoğan semble penser en tout cas. « Ils [le CHP] voyaient Antalya, Istanbul, Ankara comme des forteresses. Puis quand vint l’AKP, leurs forteresses sont tombées. Eh bien, eh bien, quel genre de forteresses était-ce donc là ? », n’a pas hésité à ironiser le premier ministre dans son discours à Izmir.

Toutefois, le bastion historique du CHP risque d’être plus difficile à prendre que les grandes villes évoquées par le Premier ministre. Si la présence de Recep Tayyip Erdoğan a effectivement attiré beaucoup de monde, la foule présente était loin d’être unanimement acquise à l’AKP. Les slogans traditionnels du parti majoritaire, comme «notre travail est de servir» ou «vous êtes Smyrniotes, voyez grand», scandés par les organisateurs et diverses personnalités politiques, ne trouvaient aucun écho dans l’assistance, et la véhémence des discours de Taha Aksoy ou de Recep Tayyıp Erdoğan contrastait avec le calme et l’attentisme d’un public qui semblait venu surtout par curiosité, ou simplement pour se faire une idée. De manière générale, «la mayonnaise peinait à prendre», et c’est devant un parterre quasiment vide que le Premier ministre turc a finalement terminé son allocution.

Un sondage réalisé fin février par «Haber Türk» et «Ipsos» a révélé que le CHP était alors loin devant l’AKP à Izmir, avec 42% des intentions de votes (soit 6,5 points de plus qu’en 2007) contre 23,4% (soit 7 points de moins qu’en 2007) pour l’AKP. Par ailleurs, 59,3% des smyrniotes seraient prêts à voter pour Aziz Kocağlu (actuel maire CHP d’Izmir) s’il était indépendant contre seulement 12,7% pour Taha Aksoy (candidat de l’AKP). Même si les smyrniotes n’échappent pas aux évolutions qui traversent l’ensemble de l’opinion publique turque, et se montrent plus sensibles qu’auparavant au message pragmatique de l’AKP, Izmir ne semble donc pas encore prête à renoncer à ce qui fait actuellement sa spécificité politique.
Philippe Maurel

mardi 16 septembre 2008

Il y a 28 ans, le coup d'Etat du 12 septembre...


Une centaine de manifestants se sont rassemblés, au soir du 11 septembre dernier, sur la place Taksim, pour commémorer le 28e anniversaire du coup d’Etat militaire, qui vit, le 12 septembre 1980, l’armée prendre le pouvoir et faire subir un long purgatoire à la démocratie turque. Au débouché d’Istiklhâl Caddesi, une partie de ces manifestants a déployé une banderole, tandis que, quelques minutes plus tard, d’autres surgissaient derrière le monument de l’indépendance, en arborant une grande casquette d’officier turc et une paire de rangers noires. Cette manifestation a précédé de peu la tenue, le lendemain, à l’Université de Bilgi (Istanbul) d’un procès fictif des militaires putschistes.

Rappelons que cette intervention militaire est survenue au moment où le pays était plongé dans une sorte de guerre civile larvée (assassinats politiques quotidiens, agitation dans les universités…) et que le problème du fonctionnement régulier des pouvoirs publics commençait à se poser (incapacité du Parlement à élire un nouveau président de la République, notamment). En dépit du fort activisme politique qui avait marqué la fin des années 70, il n’y eut pratiquement pas de réaction au coup d’État de 1980. Le référendum de 1982, qui permit à la fois de ratifier une nouvelle constitution et d’installer, pour 7 ans, le général Evren, à la présidence de la République, fut approuvé à une large majorité.

Mais, plus qu’assumer en l’occurrence un simple rôle d’arbitre, comme il a été dit parfois, l’armée entreprit une très sévère mise au pas du système politique turc. Les partis politiques, syndicats, mouvements étudiants, associations furent interdits. Le fonctionnement de toutes les institutions politiques fut interrompu à l’exception de celui de la Cour constitutionnelle, qui continua à siéger, donnant un verni constitutionnel au régime d’exception qui avait été mis en place. Ces mesures s’accompagnèrent de violation graves des libertés fondamentales et d’une répression implacable qui ont été rappelé lors du procès fictif évoqué précédemment (plus de 650 000 arrestations, pratique de la torture, disparitions suspectes…) Plus que de restaurer les principes fondateurs du kémalisme, l’objectif des militaires était alors, en fait, de réactiver ce qu’ils pensaient être «les valeurs profondes de la société turque». Leur projet fut ainsi fortement influencé par les idées de la synthèse turco-islamique, et privilégia paradoxalement un certain retour à des valeurs religieuses pour contrer, notamment au sein des jeunes générations, l’essor du marxisme qui, à l’image de ce qui s’était passé dans les universités d’Europe occidentale, à la même époque, avait marqué les deux décennies précédentes. L’un des aspects les plus significatifs de cette démarche fut l’instauration de cours obligatoires de religion dans l’enseignement primaire et secondaire (art. 24 de la Constitution ; à propos des polémiques suscitées l’année dernière par cette disposition, cf. notre édition du 23 septembre 2007). Mais l’on observa aussi un retour de l’islam dans le discours officiel, alors même qu’il en avait été quasiment absent depuis la fondation de la République. Les militaires ont amèrement regretté par la suite cette instrumentalisation de la religion…

Directement issue du coup d’Etat, la Constitution de 1982, toujours en vigueur actuellement, a été fortement révisée, au cours des deux dernières décennies, notamment au moment de la conclusion de l’accord d’Union douanière et surtout à l’occasion de l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’UE. Les développements justifiant le coup d’Etat de 1980, qui figuraient dans le préambule du texte, ont été supprimés, et surtout la deuxième partie de ce dernier, traitant des droits et libertés, a été profondément remaniée. Le double régime de limitation des libertés, qui avait fait dire, dans les années 80, à certains constitutionnalistes, qu’il n’y avait plus réellement de régime constitutionnel en Turquie, a notamment été aboli, en 2001, pour laisser place à un système de garantie des droits fondamentaux, en théorie proches des standards européens. Il reste qu’après le retour de la Turquie au pluralisme (1983), la Constitution de 1982 n’a cessé de faire l’objet de critiques et que la plupart des gouvernements, qui se sont succédés depuis, ont souhaité l’adoption d’un nouveau texte fondamental, pour faire disparaître à jamais les stigmates de l’intervention militaire de septembre 1980.

Symboliquement l’AKP a révélé il y a un an, le 12 septembre 2007, les grands axes d’une «constitution civile» préparée par une commission d’experts. Depuis, ce projet s’est enlisée, tandis que le gouvernement procédait à une importante révision constitutionnelle le 21 octobre 2007 (nos éditions du 17, 18 et 22 octobre 2007) et voyait la Cour constitutionnelle annuler la révision constitutionnelle tentant de lever l’interdiction du port du voile à l’université. Soutenu par toutes les formations parlementaires, à l’exception du CHP, le président de l’Assemblée nationale, Köksal Toptan, vient de relancer le projet de «constitution civile», en annonçant la création de 4 comités de travail. Mais, échaudés par les expériences passées, les experts pensent que cette initiative aura du mal à aboutir, si elle ne reçoit pas un appui unanime de l’Assemblée.
JM

samedi 12 avril 2008

À «Santralistanbul», Jose Manuel Barroso plaide pour le consensus et pour une relance des réformes en Turquie.


Le président de la Commission européenne, Jose Manuel Barroso, qui vient d’effectuer un voyage officiel de trois jours en Turquie, avait choisi l’Université de Bilgi, le 11 avril 2008, pour s’exprimer, à Istanbul, sur la candidature de la Turquie à l’Europe. C’est sur la « nouvelle plate-forme culturelle » de cette Université, dans le campus de «Santralistanbul» récemment ouvert, que le chef du gouvernement européen accompagné du commissaire européen à l’élargissement, Olli Rehn, a été accueilli par le Recteur Aydin Ugur et par le député de la circonscription d’Eyüp, Egemen Bagis, par ailleurs étoile montante du parti pouvoir, l’AKP. Détendu, souriant, Jose Manuel Barroso, était apparemment satisfait de pouvoir intervenir dans une enceinte académique qui, par excellence, symbolise l’ouverture culturelle d’Istanbul sur le monde et qui est actuellement, a fait observer le dirigeant européen, « l’un des meilleurs témoignages de rénovation post-industrielle dans cette ville». Dans le hall du bâtiment où se tenait la conférence, qui abrite à l’heure actuelle une superbe exposition d’art contemporain, le président de la Commission a d’ailleurs commencé par souligner à quel point cette université et ses initiatives incarnaient une Turquie tournée vers les défis contemporains. Dans cette ambiance favorable et somme toute très européenne, José Manuel Barroso a surtout cherché à terminer son séjour turc sur une tonalité favorable et conviviale.

La venue de M. Barroso en Turquie s’est inscrit, en effet, dans le contexte difficile généré par le recours demandant à la Cour constitutionnelle la dissolution de l’AKP, accusé « d’activités anti-laïques ». La situation était ainsi délicate pour le leader européen, suspecté par les milieux laïques turcs de venir prêter main forte au gouvernement de Recep Tayyip Erdogan en fâcheuse posture. Dès le début de son voyage, il s’est ainsi attaché, tout en rappelant le soutien de l’Europe au respect de la démocratie et de l’Etat de droit, à ne pas s’immiscer directement dans le conflit politique en cours. À son arrivée, le 9 avril 2008, M. Barroso, interviewé, par CNN Türk, sur les derniers développements de la vie politique turque, avait dit « sa surprise » et estimé « qu’il n’était pas normal que le parti majoritaire au Parlement, élu par la voie démocratique, soit soumis à un tel processus ». Il est néanmoins significatif que le président de la Commission ait aussi, à plusieurs reprises, rappelé son attachement à la séparation de l’État et de la religion, même s’il a plaidé pour que la laïcité soit démocratique et qu’elle ne devienne pas « une nouvelle religion ».

M. Barroso a sans doute voulu éviter que sa venue contribue à diviser la société turque, et il a essayé de rassurer les différentes composantes de celle-ci. Il lui fallait ainsi faire comprendre que si l’Europe s’inquiétait d’un procès peu démocratique qui contrarie ses valeurs profondes, elle n’est pas disposée non plus à tolérer des dérives fondamentalistes… À « Santralistanbul », en particulier, le leader européen a confirmé ce discours consensuel, en soulignant que l’UE avait aujourd’hui «le devoir de suivre attentivement ce qui se passait en Turquie parce qu’un processus de candidature était engagé». Appelant les Turcs à s’unir, il a aussi expliqué que ce ne serait pas le gouvernement ou les partis politiques qui seraient évalués en fin de parcours, « mais le pays dans son ensemble ». À cet égard, se tournant vers son commissaire à l’élargissement, Olli Rhen, M. Barroso a fait remarquer que ce dernier ne provenait pas de la même famille politique que lui, et qu’ils travaillaient pourtant tous les jours côte à côte, avant d’expliquer qu’une des valeurs de l’Europe était « cet esprit de consensus » qui amène par ailleurs les institutions de l’UE, les gouvernements de ses Etats-membres et les parlements de ses régions, à dépasser leurs différences pour agir ensemble.

Sur la candidature, à proprement parler, le Président de la Commission a redit à plusieurs reprises sa conviction que « la Turquie et l’Europe avaient une destinée commune », en rappelant qu’en dépit des voix discordantes qui s’élèvent dans certains Etats-membres, il avait été lui-même mandaté pour négocier l’adhésion pleine et entière de ce pays. Pour lui, dans le processus d’intégration européenne, les trois meilleurs atouts de la Turquie sont actuellement : sa forte interdépendance économique avec l’Europe (« l’accord d’Union douanière est un succès »), son importance militaire (« la Turquie a un rôle majeur à jouer dans les Balkans et au Moyen-Orient »), ses atouts stratégiques (« la Turquie est située sur le tracé de couloirs énergétiques essentiels qui, comme le BTC, sont en train de se mettre en place »). Mais le responsable européen n’a pas caché non plus les problèmes que rencontrait actuellement la candidature d’Ankara. Seuls 6 chapitres des négociations ont été ouverts depuis 2005 et 8 autres sont gelés en raison de la crise chypriote depuis 2006, les réformes sont en panne en Turquie… Dans son discours à «Santralistanbul», M. Barroso a rappelé que l’UE souhaitait justement la reprise de ces réformes, notamment dans les domaines suivants : amélioration de la liberté d’opinion, création d’un «ombudsman», indépendance du pouvoir judiciaire, et enfin droits des minorités, des femmes et des enfants. Évoquant plusieurs fois la réforme de l’article 301 du code pénal, tant dans son intervention que dans le débat qui a suivi, le président de la Commission, a refusé d’entrer dans des détails procéduriers ou matériels, mais il a affirmé que, ce qui était important, en tout état de cause, c’était de bannir définitivement le délit d’opinion dans ce pays. « En Europe, une opinion n’est jamais un crime, il y a là un principe de base », a-t-il déclaré, notamment.

Questionné sur ses convictions profondes quant aux chances d’aboutissement de la candidature turque, M. Barroso a insisté sur les similarités existant entre la situation actuelle de la Turquie et la celle des pays de l’Europe du Sud, il y a 30 ans, en particulier, celle de son pays, le Portugal. « À cette époque, beaucoup craignaient, en Europe, d’être envahis par des immigrants portugais ou espagnols, alors que c’est l’inverse qui s’est produit », a-t-il rappelé. Pour le président de la Commission, cet exemple montre bien que, pour construire l’Europe de demain et évaluer la candidature turque, « il faut raisonner de façon dynamique et sortir des vieux clichés ». Il s’est refusé, néanmoins, alors même qu’un de ses interlocuteurs l’y invitait, à pousser plus loin le parallélisme entre son pays et la Turquie, tout en expliquant que certains points communs aux deux Etats (notamment la forte présence de l’armée dans les processus de transition démocratique), étaient très tentants pour l’universitaire, passionné par la comparaison des systèmes politiques, qu’il avait été dans le passé.

Après avoir encore eu l’occasion de redire à quel point le nombre des réformes restant à accomplir par la Turquie était important, Jose Manuel Barroso a tenu à souligner que rien n’était impossible. Évoquant un récent déplacement, en décembre 2007, pour ouvrir la frontière italo-slovène, après l’entrée de Ljubljana dans l’espace Schengen, il a fait observer : «Il y a 20 ans, on tirait sur les gens qui tentaient de franchir cette même frontière, rendez-vous compte du changement en si peu de temps !» Le passage du président de la Commission par «Santralistanbul» lui aura sans doute permis de donner un tour plus chaleureux et plus optimiste à son séjour en Turquie. Il n’efface pas pour autant les échéances difficiles qui attendent Ankara, dans les prochains mois, au cours desquels, comme l’a dit le leader européen : « La Turquie devra surtout convaincre l’Union Européenne qu’il est vraiment de son intérêt de l’accueillir parmi ses membres.»
Jean Marcou

vendredi 11 avril 2008

Jean-Pierre Jouyet, l'Union pour la Méditerranée et la Turquie.


Alors même que les préparatifs de la présidence française de l’Union européenne (qui débutera le 1er Juillet 2008) battent leur plein, M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’Etat français chargé des Affaires européennes, donnait, lundi 7 avril 2008, à Bruxelles, une conférence portant sur le sujet suivant : «La Présidence française de l'Union européenne : enjeux et perspectives dans une année charnière». L’intervention du secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes a donc principalement concerné le programme de cette présidence et s’est attachée à en mettre en exergue les quatre grands axes, à savoir : le changement climatique et l’énergie ; la défense ; l’immigration ; l’agriculture et la santé alimentaire et sanitaire. Toutefois, bien que M. Jouyet n’ait pas abordé d’emblée, dans son intervention, la question de l’Union pour la Méditerranée (UPM), cette conférence fut aussi finalement l’occasion de faire le point de l’état d’avancement de ce projet, après le Conseil européen des 13 et 14 mars 2008, lors duquel les chefs d’Etat et de gouvernement des 27 Etats membres y ont souscrit.

C’est, en réalité, au cours de la séance des questions que l’UPM est venue sur la sellette et que la question de l’engagement turc dans ce projet a également été évoquée. M. Jean-Pierre Jouyet a d’abord voulu dire que la Turquie était «la bienvenue dans l’Union pour la Méditerranée», tout en insistant sur le fait que cette Union n’était «en aucun cas un échappatoire aux discussions normales [soit les négociations d’adhésion actuellement en cours] qui doivent avoir lieu entre la Turquie et l’Union européenne». Cette déclaration liminaire reflète bien les efforts que fait actuellement la France pour faire oublier l’image initiale de l’UPM, souvent présentée comme une solution alternative à l’adhésion pleine et entière de la Turquie à l’Union Européenne (cf. notre édition du 10 mars 2008). Mais on peut y voir aussi la conviction d’un secrétaire d’Etat, qui s’est déjà distingué par une prise de position en faveur de l’abrogation de l’obligation constitutionnelle de soumettre tout nouvel élargissement européen à référendum (projet de révision de l’article 88-5 de la Constitution française, cf. notre édition du 15 septembre 2007) et qui s’est souvent déclaré favorable dans le passé à la candidature de la Turquie. Quoi qu’il en soit, la position française, tant sur le projet d’UPM que sur la candidature de la Turquie, semble désormais plus claire. Les négociations avec Ankara suivront leurs cours et l’UPM, à l’instar du «Processus de Barcelone», dont la Turquie est membre, sera un cadre de coopération bien distinct.

Quant au contenu du projet en lui-même, M. Jouyet a exposé quelle en était désormais l’ossature, rappelant le long processus de maturation qui s’est déroulé entre l’allocution du candidat Sarkozy, à Toulon, le 7 février 2007 (évoquant pour la première fois, le projet d’une «Union méditerranéenne»), et le Conseil européen des 13 et 14 mars 2008 (consacrant la version définitive de ce qui est devenu «l’Union pour la Méditerranée»).

Selon le secrétaire d’Etat, l’idée centrale du projet est de «corriger les déséquilibres du Partenariat Euroméditerranéen», dus notamment à une primauté européenne au sein des structures de décision de ce dernier. Pour ce faire, il y aura une co-présidence de l’UPM, assurée par un pays méditerranéen et un Etat membre de l’Union, pour deux ans. Cette présidence bicéphale devrait être réservée, par ailleurs, dans un premier temps, aux Etats membres riverains de la Méditerranée. La création d’un secrétariat permanent, dans lequel seraient représentés le Conseil de l’Union Européenne, la Commission et les Etats partenaires, est également prévue. Autre caractéristique essentielle : cette Union se concentrera sur des projets concrets, dont le financement sera assuré par des fonds communautaires, mais également par le biais de financements privés et publics extérieurs au cadre communautaire. À l’heure actuelle, les projets envisagés concernent l’environnement (dépollution de la Méditerranée, développement de l’accès à l’eau potable, lutte contre les feux de forêt, préservations des littoraux...), l’échange des savoirs (avec comme projets-phares, un espace scientifique méditerranéen et la mise sur pied d’un «Erasmus Méditerranéen», une idée lancée à l’origine par l’ex-Président Jacques Chirac et qui devrait viser à étendre les bénéfices du programme européen «Erasmus» à l’espace méditerranéen), le développement économique, la sécurité et la gestion des flux migratoires.

Il résulte de l’état des lieux dressé par M. Jouyet, que le projet validé par le Conseil européen de mars 2008, n’a plus grand-chose à voir avec la formulation initiale de «l’Union méditerranéenne». Un compromis a été nécessaire, en effet, pour satisfaire certains partenaires européens (en particulier l’Allemagne) inquiets, voire même réticents au départ. L’apport majeur des dernières évolutions survenues est l’arrimage du projet d’UPM au «Partenariat Euromediterranéen» existant. Il s’agit désormais de «corriger» le «Processus de Barcelone» et non de le concurrencer par une initiative distincte comme cela semblait être le cas à l’origine. D’ailleurs, la Commission européenne sera désormais pleinement associée. Enfin, l’idée de réserver l’UPM aux seuls pays riverains de la Méditerranée a été abandonnée, et désormais tous les pays de l’Union Européenne y seront donc associés.

Ce projet, ayant reçu l’aval des 27, c’est désormais à la Commission européenne qu’incombe le soin de mettre en œuvre cette initiative, qui reste, somme toute, à l’état d’ébauche. En résumé, la France a fait passer l’idée, et la Commission doit en faire maintenant une opération viable. Vaste travail, quand on sait les nombreuses incertitudes qui demeurent. Le contenu, tout d’abord, est loin d’être défini. Les projets évoqués pour l’instant ne sont que des propositions, et ne résument pas en eux-mêmes ce que devra être l’UPM à l’avenir. La question des modes de financement est également une source de préoccupation. Car, si les Etats non riverains ont souhaité être associés, ils ne semblent toutefois pas prêts à dépenser plus qu’ils déboursaient pour le «Partenariat Euroméditerranéen». L’articulation de cette Union avec les politiques existantes («Partenariat Euroméditerranéen», Politique européenne de voisinage, politique d’élargissement, dialogue 5+5 avec les pays du Maghreb…) est également à préciser, et peut se révéler délicate. L’espace méditerranéen est, en effet, caractérisé par un empilement de politiques successives élaborées à des époques différentes, compromettant parfois la logique globale de l’approche européenne vis-à-vis de cette région. Par ailleurs, l’UPM est sur certains points en retrait par rapport à des dispositifs existants. La question des droits de l’Homme et des valeurs démocratiques n’est pas en particulier clairement à son ordre du jour, M. Jouyet ayant à ce sujet souligné la nécessité de commencer par des projets concrets. Or, l’un des rares acquis du «Processus de Barcelone», accentué par la Politique de voisinage, est l’importance prise par les questions humanitaires dans les relations de l’Europe avec les pays du Sud. Il n’est donc pas impossible que l’UPM ouvre la voie à une coopération «à la carte» pour les gouvernements des pays méditerranéens, qui pourront dès lors choisir de conduire leurs relations avec l’Union Européenne, dans un cadre moins contraignant sur le plan politique, que celui des politiques existantes.

En outre, en ne faisant qu’amender le «Processus de Barcelone», l’UPM s’expose aux mêmes risques que ce dernier. Bien qu’elle s’efforce, en effet, à bon escient, de renforcer la coopération Sud-Sud autour de projets concrets, elle demeure en réalité sensible aux aléas des conflits existant dans l’aire méditerranéenne, tout comme l’est le «Processus de Barcelone». L’UPM pourrait même être confrontée à un blocage, puisque le principe de co-présidence suscite de fortes réticences de la part des pays arabes, qui refusent pour la plupart l’hypothèse d’être représentés par Israël. Ce à quoi s’ajoute les objections de la Turquie, qui craint que cette Union ne soit qu’un expédient, pour la tenir écartée de l’UE.

À la Commission, un certain scepticisme domine. Nombre de fonctionnaires ne voient pas bien comment mettre en œuvre ce projet, et craignent qu’il n’en ressorte une énième politique méditerranéenne infructueuse. Quoiqu’il en soit, la marche à suivre concernant l’UPM devra être rapidement déterminée, car le lancement officiel de cette dernière aura lieu, lors de la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement des pays concernés, le 13 Juillet 2008, à Paris. En attendant, la prochaine visite en Turquie de M. Jean-Pierre Jouyet, annoncée lors de cette conférence à Bruxelles, sera sans doute l’occasion de lever les dernières réticences des Turcs, pour qu’ils se décident enfin à participer au projet l’UPM.
Philippe Maurel

mercredi 25 juillet 2007

Regard sur la nouvelle génération des militantes de l’AKP modernes, conservatrices et dévoilées.


Le Blog de l’OVIPOT revient sur les mutations qui se sont manifestées pendant la campagne électorale. Saadet Coskun a suivi dans la semaine qui a précédé l’élection, Canan Baykurt, qui se présentait dans la 2ème circonscription d’Istanbul sur la liste de l’AKP. Témoignage…

Mardi 17 juillet, 15 heures, siège de l'AKP, à Eminönü. Une dizaine de femmes, non voilées pour la plupart, membres actives du mouvement, attendent impatiemment l'arrivée de la candidate Canan Baykurt, prévue une heure plus tôt. À 5 jours des élections législatives, l'excitation est manifeste. Après des discussions et une longue attente, Canan Baykurt fait enfin son apparition. Cette jeune avocate de 32 ans, non voilée, au « look » très mode, se définit elle-même comme "moderne et conservatrice". Elle fait pourtant partie des fondateurs de l'AKP. Immédiatement, toute la compagnie part pour Suleymaniye à Vefa à bord d’un camion « emballé » à la gloire de Tayyip Erdogan et de la candidate. Le trajet se déroule au son de la musique d'Ugur Isilak sur laquelle six femmes chantent.

Premier arrêt, dans une maison délabrée où la propriétaire a rassemblé quarante femmes du quartier pour un "meeting-maison". Ambiance agitée et bruyante. Toutes les participantes souhaitent parler personnellement à Canan Baykurt. Après un rapide discours vantant la politique menée depuis 5 ans par son parti, la candidate demande :"Êtes-vous contentes de l'AKP ?" Silence général. L'une d'elle finit par répondre : "Non !". Elle explique que tous les habitants du quartier sont délogés à cause des travaux de réhabilitation du quartier. Sujet sensible s’il en est ! Le débat s’engage et durera une heure. La représentante de l'AKP explique et répéte que ces rénovations sont dans l'intérêt de tous, que le quartier est historique et, ce faisant, qu’il faut le protéger. Canan Baykurt insistera aussi sur la nécessité d'avoir des femmes au Parlement, et plus généralement sur le rôle fondamental de la femme turque, aussi bien dans la famille que dans la société. Cette réunion se terminera, comme à l'accoutumée, par une distribution de cadeaux (en l'occurrence des tasses aux couleurs de l'AKP).

Le deuxième "meeting-maison" est beaucoup plus calme. Il se tient dans le quartier d'Eminönü. Le discours est le même mais, cette fois, pas de discussions houleuses. Tout le monde semble d'accord pour reconnaître les bienfaits de l'AKP. Pour la première fois de l’après-midi, des hommes sont présents, dont le maire d'Eminönü.

Ainsi s’achève un morceau de campagne représentatif des dernières mutations de l’AKP. Placée pourtant en 17e position sur la liste AKP de la 2ème circonscription d’Istanbul, Canan BAYKURT n’a finalement pas été élue…
SC

mardi 24 juillet 2007

Les élections turques vues d’Izmir


Le Blog de l’OVIPOT revient sur les élections législatives qui se sont déroulées, le 22 juillet, et qui ont vu la large victoire de l’AKP. Saadet Coskun se trouvait à Izmir, bastion du CHP, d’où elle nous ramène quelques impressions et quelques commentaires…

Dimanche près de 43 millions de citoyens turcs se sont déplacés pour aller voter (158 700 bureaux de vote en Turquie). Il s’agissait d’élire 550 députés alors que 7394 candidats se présentaient. La mobilisation à laquelle on a assisté témoigne de l’état d’esprit dans lequel se trouve le peuple turc depuis plusieurs mois. Après une campagne électorale étouffante et les manifestations pour la République d’avril-mai, le nombre d’électeurs promettait d’être important.

A l’instar de cette mobilisation, les résultats aussi étaient prévisibles. La victoire de l’AKP était presque inévitable. Mais cela exprime-t-il vraiment une satisfaction du peuple turc à l'égard du gouvernement au pouvoir depuis quatre ans et demi ? À Izmir, comme en Turquie d’ailleurs, rien n’est moins sûr. Il m’a suffi d’interroger quelques personnes pour constater que peu d’entre elles sont positives sur le gouvernement actuel. Nous sommes ainsi face à un paradoxe. Alors que le peuple exprime en permanence son mécontentement, le gouvernement Erdogan a été reconduit. De mon point de vue, quatre raisons peuvent expliquer cette situation.

En premier lieu, la campagne du CHP dépourvue de projets concrets n’a pas réussi à rassurer l’opinion publique cherchant infatigablement l’assurance d’un avenir certain. Seul le parti d’Erdogan a su proposer, durant cette campagne houleuse, un véritable programme. En second lieu, l’absence d’innovation au CHP et les difficultés de ce parti à se positionner en tant que formation social-démocrate a aidé l’AKP à obtenir les voix des personnes déçues par la formation de Baykal. La social-démocratie doit se renouveler. En l’occurrence, la personne même de Baykal a été incontestablement l’une des causes du revers du CHP. En troisième lieu, les changements réalisés par l’AKP, durant ces quatre dernières années, ont marqué les gens. Au moment de voter, le citoyen se demande souvent qui sera le plus apte à oser des transformations. Le souvenir des réformes de l’AKP a conduit l’électeur à voter pour le parti d’Erdogan. En dernier lieu, en l’absence d’alternative, les déçus du CHP, redoutant par ailleurs le MHP et n’étant pas convaincus par les autres partis, ont choisi par défaut l’AKP. Comme on dit en Turquie : “Deniz’e düsen yılan’a sarilir” ( Celui qui tombe dans la mer, s’aggripe au serpent).

Pourtant, certains départements (il) de Turquie, comme Izmir, ont préféré donner leurs suffrages au CHP. Plus précisément, le vote dans la région égéenne (dont Izmir est l'un des 8 départements) a concerné, dimanche de 8h00 à 17h00, 6,4 millions d’électeurs dans 25 098 bureaux de vote pour élire 77 députés. Concernant la ville d’Izmir, l’ambiance étaient très différentes de celle d’Istanbul : des drapeaux turcs et des portraits immenses d’Atatürk étaient suspendus depuis des semaines sur les balcons des immeubles et des maisons. Les Smyrniotes montrent sans pudeur leur attachement au CHP en portant des T-shirt arborant le logo du CHP ou décorés de l’image d’une ampoule (le logo de l’AKP) barrée. Les résultats étaient prévisibles, bien avant le 22 juillet, Izmir allait voter CHP. Cependant, à l’examen de ces résultats, on s’aperçoit que le CHP a fait un score plus faible qu'aux dernières élections.

La campagne a été très animée à Izmir. Il n’est dès lors pas étonnant que dès les premières heures, de la journée, un grand nombre de Smyrniotes en vacances, au bord de la mer Égée, ont quitté les plages de Çesme,Kusadası, Gümüldür pour se rendre aux urnes. Les plages étaient quasiment vides et ne rassemblaient plus que des touristes. Quant aux autoroutes, elles étaient complètement embouteillées dans la direction d'Izmir.

Pour cette journée spéciale, certaines règles étaient, comme d’habitude, de rigueur. La vente d'alcool était interdite. Les lieux de fêtes étaient fermés et les restaurants dansant avaient seulement l'autorisation de servir des repas. Par ailleurs, personne, à l’exception des policiers, n'avait le droit de porter une arme, ce jour-là.

Le vote a donc commencé à 8h00. Gül, 28 ans, commerçante en textile, dit avoir voté pour le CHP, car “c’est dans les gènes, je ne peux pas aller vers un autre parti”. Pourtant, elle était sure que l’AKP remporterait les élections. Au fil de notre discussion, je me rends compte qu'elle n'apprécie pas du tout Istanbul et je lui demande ce qu'elle pense de la ville. Selon elle, c'est un autre Etat de la Turquie, un “Etat Charia”. Elle n’est pourtant pas convaincue du CHP,qui selon elle a été anéanti par Baykal. À la question : « Que représente la laïcité pour vous ?”, elle répond : “Mais il n’y en a pas ici !” avant dajouter qu' “être laïque en Turquie c’est être sans religion, comme si on ne pouvait pas être laïque et musulman, le problème est là”. Elle se dit consciente que, même si le CHP gagne, ce sera le chaos mais “à qui d’autres puis-je donner ma voix ? Il n’y a personne” dit-elle d’un air désolé. “Je n’aime pas Baykal, mais je ne peux voter que pour le CHP”. Ce sont là ces derniers mots.

Recep, un autre commerçant d'une cinquantaine d'années est beaucoup plus catégorique. Selon lui, seul l’AKP est capable de gouverner, de faire des choses positives pour la Turquie. Je remarque cependant qu'il hésite à m'avouer totalement son attachement pour le parti d'Erdogan, comme s'il craignait d’être la cible d’une quelconque critique. Effectivement, il est possible de constater que contrairement à Istanbul, à Izmir, il est mieux perçu d'être pour le CHP que pour l’AKP. Il y a comme une sorte de fierté régionale à appartenir au parti d'Atatürk. J'ai également pu voir des personnes se faisant tatouer au « henné » le nom du père fondateur de la Turquie ou le drapeau turc. Toutefois, concernant le blocage politique engendré par l’élection présidentielle, en avril-mai, Recep n'hésite pas à critiquer le CHP. Il déclare même que cette situation n'était pas normale voire illégale. "Le CHP ne devait pas faire ça", dit-il offusqué. Les Turcs ont souvent tendance à prendre le parti de la victime, en l’occurrence l'AKP a sans doute profité de ce penchant… On en vient à se demander si ce n’est pas surtout la colère contre le CHP qui a conduit certaines personnes à voter pour l'AKP…

Yasmine, environ la trentaine, allure moderne et dynamique, a choisi elle de voter “MHP”. Pourquoi ? “C’est simple c’est le seul parti qui pourra sauver le pays contre les séparatistes”. Je lui demande, alors, si son choix était le même en 2002, sans hésiter, elle me répond : "Oui, j'ai toujours voté MHP et cela depuis des années. Dans la famille, nous sommes tous du MHP. Nous ne sommes pas du genre à nous balader de parti en parti !". Sa voix est grave, son ton affirmatif. Elle est tout à fait sure d'elle et de son choix.

Ces trois personnes sont assez représentatives de l’état de l’opinion à Izmir et aussi un peu d’un certain état d’esprit en Turquie. L'important aujourd'hui ne semble plus de choisir le parti idéal mais d'opter pour le courant qui conjure le plus ses peurs. Les personnes hostiles aux minorités se tournent vers le MHP, les anti-AKP vers le CHP et vice versa. Cependant, en regardant au-delà, on sent un peuple en quête de son avenir. C’est une tout autre aventure qui commence maintenant…

Saadet Coskun

dimanche 22 juillet 2007

Élections à domicile !


Surprise ce matin au bas de l’ascenseur… un bureau de vote s’est installé dans mon immeuble ! Décidément en Turquie, le célèbre « paket servis » qui permet de recevoir chez soi ses courses ou son repas peut concerner aussi, pour un politologue, les élections législatives qui se déroulent aujourd’hui !

Dans le hall d’entrée, où deux policiers sont en faction, une affiche indique la direction d’un local où se déroulent, depuis 7h30 et jusqu’à 17h ce soir, les opérations électorales. De nombreux électeurs se pressent déjà : grand-mère éprouvée par la chaleur estivale, jeune homme sortant de la piscine de la cité avoisinante en tenue de sport ou mère de famille pressée d’aller rejoindre les siens. Nous sommes, en fait, dans l’un des nombreux bureaux de vote de la 2ème circonscription d’Istanbul où 700 électeurs sont inscrits. Dans cette circonscription, 21 députés sont à élire, 11 listes ont été présentées par des partis (AKP, BTP, CHP, DP, GP, HYP, IP, LDP, MHP, SP, TKP) et il y a 42 candidats indépendants. Dans cette circonscription des personnalités importantes se présentent pour de grands partis (comme Egemen Bagis pour l’AKP), pour des formations marginales (comme Dogu Perincek pour le Parti des travailleurs, IP) ou en tant que « bagimsiz » (« indépendants », comme Baskin Oran).

Le bureau de vote est tenu par deux officiers municipaux flanqués de deux observateurs représentant respectivement le CHP et l’AKP. Les électeurs signent d’abord une liste électorale sous l’œil de ces observateurs. Il leur est remis ensuite le bulletin de vote et une enveloppe jaune comportant un tampon officiel. Le bulletin est en fait une grande feuille comprenant les 11 listes de candidats des partis (affublées des logos de ceux-ci) et les 42 noms des candidats indépendants. Chaque liste ou chaque nom d’indépendant est surmonté d’un rond blanc destiné à recevoir, le cas échéant, un tampon ancré qui exprimera le choix de l’électeur en lui permettant d’apposer la mention « Evet » (« Oui »). Une fois en possession de cette liste et, parfois après s’être fait rappelé les modalités du scrutin, l’électeur reçoit des mains de l’un des officiers municipaux le fameux tampon encré qui va lui permettre d’exprimer son choix sur la liste. Il ne doit bien sûr apposer ce tampon qu’une seule fois sur le bulletin, sous peine de nullité du vote. Pour ce faire, il se rend dans un isoloir de fortune, consistant essentiellement en un panneau de carton, et en ressort pour glisser son bulletin de vote dans une urne en bois. À l’issue du vote, l’un des officiers municipaux appose sur l’index gauche de l’électeur une petite marque d’encre indélébile qui prouve définitivement qu’il a bien voté. Bon dimanche électoral !
JM