dimanche 25 novembre 2007

Annapolis et les mutations de la politique étrangère turque


Au cours des dernières semaines, deux pays, l’Egypte et la Turquie, ont joué un rôle de conciliateur et déployé une forte activité diplomatique, afin de préparer la conférence d’Annapolis (Maryland), qui doit se tenir le 27 novembre 2007 pour essayer de relancer le processus de paix israélo-palestinien, qui est dans l’impasse depuis 7 ans.

En Egypte, le Président Moubarak a reçu, la semaine dernière, la plupart des dirigeants arabes pour essayer de définir une position commune. En Turquie, la principale initiative prise a été autrement plus spectaculaire puisque le Président israélien Shimon Peres et le Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, ont été accueillis solennellement, le 13 novembre 2007, au Parlement turc, où ils ont pu prononcer un discours et se sont serrés la main publiquement.

Il est assez intéressant de voir comment ces deux pays, qui peuvent dialoguer avec presque tout le monde, se posent actuellement en puissance d’équilibre dans la région : l’Egypte, qui a la confiance des Américains, en usant de sa capacité de rayonnement dans le monde arabe, d’une part, la Turquie qui fait valoir son rapport privilégié avec l’Occident, en s’appuyant sur sa relation ancienne avec l’Etat d’Israël et sur le renouveau de ses liens avec le monde arabe, d’autre part.

Pour autant, ces positions voisines n’ont pas tout à fait le même sens, eu égard à l’état des politiques étrangères des deux pays. Pour l’Egypte, qui a été une puissance régionale majeure dans les années 50/60, cette position de médiateur est aujourd’hui une position de raison, après ses échecs militaires et surtout les accords de Camp David qui l’ont coupée pour dix ans d’avec le monde arabe. Le Caire, qui a vu ses voisins arabes s’engager, à leur tour, sur la voie de négociations avec l’Etat hébreu, s’est certes replacée sur le devant de la scène diplomatique proche-orientale, après la première guerre du Golfe et le lancement du processus de paix israélo-palestinien. Mais, ce processus s’étant enlisé, le régime usé du président Moubarak peine désormais à convaincre dans son rôle de grand conciliateur. Très dépendante des Américains, à l’égard desquels sa marge de manœuvre s’est réduite comme une peau de chagrin, l’Egypte aura de plus en plus de mal à démontrer au monde arabe la crédibilité de sa position de modérateur, à plus forte raison si Annapolis est, une fois de plus, une rencontre sans lendemain.

Tout autre est, dans ce contexte, la position d’Ankara. Certes, l’ambition de jouer un rôle de conciliateur, en usant des relations multiples qui sont les siennes en Orient et en Occident, est un grand classique de la politique étrangère turque. Mais, depuis quelques mois, cette ambition a pris une dimension nouvelle qui tient à plusieurs facteurs. Les nouveaux dirigeants turcs sont beaucoup plus aptes à dialoguer avec leurs homologues du monde arabe que leurs prédécesseurs laïques et nationalistes qui regardaient l’Orient de haut. Dès lors, le renouveau des liens avec le monde arabe qu’ils ont entrepris est un renouveau durable d’autant plus solide que la voie politique turque, illustrée par les succès politiques et économiques de l’AKP, est très observée actuellement au Moyen-Orient où elle fait rêver nombre de pays dont les régimes à bout de souffle sont à la recherche d’un renouveau. Ankara dispose, en outre, d’une certaine marge de manœuvre à l’égard des Etats-Unis, ce qu’elle a prouvé en refusant de manière spectaculaire, en 2003, l’accès de son territoire aux troupes américaines ou en parlant haut et fort à Washington pendant la récente crise kurde. Enfin, la Turquie est devenue une véritable puissance économique dont les entreprises constituent désormais une force d’accompagnement diplomatique très utile. Les discours de Shimon Peres et de Mahmoud Abbas se sont ainsi accompagnés de la signature d’un accord tripartite visant à l’établissement conjoint d’une zone industrielle en Cisjordanie, sous l’égide de la TOBB (Union turque des Bourses et Chambres de commerce). Plus généralement, si l’accueil de Shimon Peres et de Mahmoud Abbas dans la même enceinte (et quelle enceinte !) à Ankara est importante et significative, c’est justement parce que la Turquie a montré en l’occurrence qu’elle pouvait prendre une initiative qu’un pays comme l’Egypte n’était pas en mesure d’assumer actuellement. Qu’Annapolis soit ou non un succès, cette position turque active de conciliateur au Moyen-Orient risque de se confirmer et de compter, dans les prochains mois.
JM

samedi 24 novembre 2007

Question kurde : le gouvernement est-il réellement sous pression ?


Pour beaucoup d’observateurs, la crise kurde qui secoue la Turquie depuis la reprise des attentats du PKK, à fin du mois de septembre dernier, mettrait le gouvernement dans une situation intenable et cela accroîtrait d’autant le risque d’une intervention militaire turque en Irak du Nord. Il est vrai que les dernières semaines ont vu le nationalisme s’exprimer, tant dans des instances politiques comme le Parlement, que dans la presse et dans la rue où les drapeaux turques sont toujours omniprésents bien après la fête nationale (29 octobre) et l’anniversaire de la mort d’Atatürk. Toutefois, dans un pays où le nationalisme est à fleur de peau et où les drapeaux turcs n’ont cessé de sortir à l’occasion des soubresauts politiques des derniers mois, il faut savoir raison garder : que le gouvernement ait eu à vivre des moments difficiles, sans doute, qu’il soit au bord du gouffre, c’est peu probable.

Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que depuis le printemps dernier, le même gouvernement a résisté à une mobilisation populaire beaucoup plus importante, celle des grandes manifestations laïques, et qu’il a déjà affronté une montée comparable du nationalisme sur la question kurde, lors des premiers attentats de l’été dernier. Cependant, toutes les tentatives faites pour instrumentaliser politiquement les réactions nationalistes aux embuscades qui surviennent en zone kurde, n’ont pour l’instant donné que peu de résultats. On dira que la situation d’aujourd’hui est différente et que les dernières actions du PKK ont été plus spectaculaires et plus meurtrières, certes. Pour autant, l’opinion publique rend-elle responsable Recep Tayyip Erdogan de cette situation ? Rien n’est moins sûr.

Le gouvernement vient d’engranger en effet plusieurs succès politiques d’importance (élections législatives et présidentielles, référendum sur le paquet constitutionnel). Il a donc les coudées franches pour aborder une situation, certes préoccupante, mais qui n’a rien de désespérée. Il est ainsi peu probable qu’il s’engage dans une aventure militaire en Irak du Nord, dont l’efficacité serait douteuse de l’avis de la plupart des experts et qui pourrait avoir des conséquences graves sur tous les plans. Au moment même d’ailleurs où, pour beaucoup d’observateurs internationaux, la probabilité d’une telle intervention reste faible, le problème du gouvernement est peut-être de pouvoir continuer à jouer sur les nerfs de ses partenaires américains, européens et irakiens pour les convaincre qu’il ne « bluffe » pas et qu’il peut toujours décider de frapper. Il ne s’agit donc pas, pour lui, de choisir la carte de l’apaisement mais de se décharger de la pression qui pèse sur lui pour la reporter sur d’autres. Dans cet état esprit, il s’est employé à convaincre qu’il était excédé par les attentats et Recep Tayyip Erdogan n’a pas hésité à dire plusieurs fois qu’il était « très en colère » et qu’il allait finir par faire un malheur.

Mais cette colère, qui n’a finalement débouché que sur de la diplomatie, est une attitude qui présente de nombreux avantages pour le leader de l’AKP. Elle a permis tout d’abord, de mettre, tant les Etats-Unis que Bagdad et les dirigeants de la région kurde d’Irak du Nord, sous la pression et d‘éloigner par ailleurs le spectre du vote d’une résolution sur le génocide arménien par le Congrès américain. Elle a vu ensuite la Turquie gagner la sympathie du monde arabe (jusqu’à celle de la Syrie, qui l’eût cru !), sans perdre celle d’Israël qui lui a reconnu le droit de se défendre. Elle a aidé également Ankara à ménager sa relation avec l’Union Européenne en lui permettant d’obtenir, le 6 novembre, un rapport d’évaluation de sa candidature beaucoup moins sévère que prévu. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que le choix de la voie diplomatique, dans un contexte de tensions, permet à l’AKP de ménager son électorat kurde qui, comme l’ont montré les dernières élections législatives, est désormais très important. Il y a dans le comportement actuel du gouvernement un exercice subtil mais qui peut rapporter gros…
JM

jeudi 22 novembre 2007

Pouvoir civil « versus » pouvoir d’Etat


Depuis la fin de la crise présidentielle de l’été et l’ouverture du débat autour d’une constitution civile, beaucoup d’observateurs ont eu tendance à annoncer l’avènement d’une nouvelle ère politique en Turquie. Mais, alors que l’enthousiasme de la sortie de crise semble retombé et que la constitution civile paraît devoir encore se faire attendre pour un certain temps, on peut se demander ce qui a vraiment changé dans ce pays.

Sans doute faut-il s’y résoudre, l’élection d’Abdullah Gül, même si elle marque un tournant dans la vie politique turque, n’est pas le grand chambardement que certains avaient cru pouvoir prédire. La réalité des mutations qui sont intervenues depuis l’été n’est pas encore véritablement établie. Dès lors, elle se mesurera à l’épreuve des faits. Ainsi, dans les mois à venir, un certain nombre d’événements vont servir de tests et nous renseigner sur l’ampleur et l’intensité du changement. À cet égard, ces derniers jours, deux événements peuvent retenir l’attention. Il s’agit, d’une part, de l’ouverture d’une procédure visant à faire interdire le parti kurde DTP par la Cour constitutionnelle et, d’autre part, de la décision que devra rendre le Président de la République, à la fin de ce mois, sur les traditionnelles purges militaires frappant des officiers suspectés d’islamisme.

Le premier événement n’est pas nouveau. Il est même d’une désespérante banalité. La plupart des formations kurdes ont subi le même sort, depuis le début des années 90, et se sont vues interdites après avoir été, un temps, tolérées. Nombre d’observateurs soulignent, en outre, qu’en l’occurrence ce tournant répressif intervient au moment même où le DTP durcit son attitude sous l’impulsion de ses dirigeants plus radicaux. En bref, on assisterait à la résurgence de la convergence des extrêmes, l’armée obtenant ce qu’elle a toujours souhaité et le PKK retrouvant une justification à la poursuite de sa lutte armée. Pourtant, si nouveauté il y a dans le cas présent, elle vient de la position prise par le gouvernement qui a fait entendre sa voix pour protester contre la reprise de ce scénario et déplorer la procédure engagée contre le DTP ainsi que l’idée d’une levée de l’immunité parlementaire des députés de ce parti, proposée par les partis d’opposition. Cette protestation ne suffira peut-être pas à stopper le processus qui s’est enclenchée et qui risque de durer d’ailleurs un certain temps avant qu’une décision définitive soit prise quant à l’avenir du DTP, mais elle montre désormais le fossé qui existe sur la question kurde entre le pouvoir civil (représenté par le gouvernement et la Présidence) et le pouvoir d’Etat (armée, justice, partis nationalistes notamment).

Le second événement est lui aussi un classique de la vie politique turque, il s’agit des traditionnelles épurations menées par l’armée contre ceux de ses cadres qui sont suspectés de sympathies islamistes. Ces purges prononcées par le Conseil militaire suprême requièrent d’abord l’aval du gouvernement. Depuis 2002, le gouvernement de l’AKP, arguant du fait que de telles sanctions devraient pouvoir faire l’objet d’un recours devant des juridictions civiles, a refusé de les entériner. Toutefois ce refus du gouvernement pouvait être jusqu’à présent surmonté par un accord du Président de la République. On comprend ainsi que l’élection d’Abdullah Gül en août dernier change la donne. Là encore, le pouvoir civil se retrouve face au pouvoir d’Etat et l’on peut se demander si le nouveau président osera braver l’autorité militaire au risque d’ouvrir une nouvelle crise. Car ces opérations périodiques de « nettoyage » ont toujours été considérées par l’armée comme l’un des fondements de son laïcisme.

Pouvoir civil « versus » pouvoir d’Etat... nombre d’événements risquent fort de refléter dans les prochains mois cette confrontation décisive pour l’avenir du changement en Turquie. On touche là sans doute aux enjeux qui sont ceux d’une constitution civile.
JM

mardi 20 novembre 2007

Un rapport européen d’évaluation de la candidature turque moins sévère que prévu


La Commission européenne a rendu public, le 6 novembre 2007, son rapport de suivi sur les progrès accomplis par la Turquie, dans la voie de l’adhésion à l’Union européenne. Le rapport insiste essentiellement sur le ralentissement des réformes, notamment dans le domaine de la liberté d’expression.
Il estime en particulier que «l’article 301 du Code Pénal turc et les autres articles qui restreignent la liberté d’expression doivent être réformés pour être en conformité avec la Convention européenne des droits de l’homme.» («Article 301 and other provisions of the Turkish Criminal Code that restricts freedom of expression need to be brought into line with the ECHR.» (Source : Commission staff working document, Turkey 2007, Progress report EN{COM(2007) 663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC (2007)1436), page 15].
Le rapport souligne également que les réformes visant à réduire l’influence de l’armée sur la sphère politique et celles devant garantir le droit des minorités ont été peu perceptibles. Les critiques ont par ailleurs concerné la politique de lutte contre la corruption que la Commission a jugée limitée. Les évaluateurs indiquent notamment que « la corruption est répandue et que la lutte contre la corruption ne connaît que des développements limités » [« Corruption is widespread and there has been limited progress in the fight against corruption » (Source : Commission staff working document, Turkey 2007 progress report EN{COM(2007)663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC(2007)1436), page 11].
Le rapport fait également remarquer que la question chypriote n’a toujours pas été résolue et rappelle encore une fois que «la Turquie n’a fait aucun progrès en ce qui concerne la normalisation de ses relations bilatérales avec la République de Chypre » [«Turkey has made no progress on normalising bilateral relations with the Republic of Cyprus » (Source : Commission staff working document, Turkey 2007 progress report EN{COM(2007)663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC(2007)1436), page 24].
Cependant, le rapport ne contient pas que des points négatifs. Il félicite notamment la Turquie pour sa gestion démocratique de la crise politique qui s’est déroulée cet été, en expliquant que « globalement, grâce à des élections parlementaires libres et justes, la Turquie a résolu la crise politique et constitutionnelle qui a fait suite à l’élection présidentielle d’avril. Les élections ont été tout à fait conformes aux principes de l’Etat de droit et aux standards démocratiques internationaux. [«Overall, through free and fair parliamentary elections Turkey resolved the political and constitutional crisis which followed the April presidential elections. The elections were fully in line with the rule of law and international democratic standards » (Source : Commission staff working document, Turkey 2007 progress report EN{COM(2007)663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC(2007)1436), page 7].
La Commission a également fait une place dans son rapport à l’analyse des évènements se déroulant actuellement à la frontière turco-irakienne. Elle a affirmé comprendre les craintes de la Turquie concernant sa sécurité face aux attaques terroristes du Parti des travailleurs du Kurdistan (Le PKK figure sur la liste des organisations terroristes, établie par l’UE). Bruxelles a toutefois appelé Ankara à la retenue, et demandé à la Turquie et à l’Irak de résoudre ce conflit par une coopération conforme au droit international.
Malgré un bilan plutôt négatif, la Commission s’est donc montrée compréhensive à l’égard du ralentissement des réformes en Turquie, compte tenu de la conjoncture politique difficile de l’année écoulée. Mais les responsables européens attendent désormais du nouveau gouvernement une reprise significative des réformes en vue de l’intégration européenne. Olli Rehn, le commissaire européen à l’élargissement a d’ailleurs déclaré : « Il est nécessaire que la Turquie réinsuffle du dynamisme » dans son processus de réformes.
Saadet COSKUN

lundi 19 novembre 2007

Pour Amr El Choubaki, les nouveaux dirigeants politiques turcs sont plus accessibles au monde arabe que leurs prédécesseurs.


Chercheur au Centre d’Etudes stratégique du journal Al Ahram au Caire, Amr El Choubaki, est un spécialiste des mouvements islamistes, en particulier, pour ce qui concerne leur rapport à la réforme et à la démocratie. Jean Marcou l’a rencontré, il y a quelques jours, dans la capitale égyptienne, pour essayer de mesurer avec lui l’impact des mutations politiques turques dans le monde arabe.

Jean Marcou : Comment la victoire de l’AKP et plus généralement les développements politiques turcs récents, ont-ils été ressentis en Egypte ?
Amr El Choubaki : D’une façon générale la majorité des hommes politiques égyptiens ont une impression favorable. Les nouveaux dirigeants turcs paraissent beaucoup plus proches et beaucoup plus accessibles aux Égyptiens que les élites laïques nationalistes fermées qui regardaient de haut le monde arabe. L’AKP est donc plutôt apprécié par l’opinion publique égyptienne. On observe en particulier qu’actuellement, dans la presse, beaucoup d’articles rappellent que, déjà qu’il y a 4 ans, la Turquie avait interdit l’accès de son territoire aux troupes américaines pour attaquer l’Irak. Sont observés aussi, dans ce pays musulman, les résultats économiques du gouvernement Erdogan, dont on ne manque pas de souligner les effets bénéfiques. Tout cela fait que beaucoup de gens ici se sentent en phase avec ce parti. Même les milieux libéraux et laïques estiment qu’en Turquie aujourd’hui, plus qu’à une confrontation entre l’islamisme et le laïcisme, on assiste en réalité à un débat entre deux conceptions de laïcité : l’une ouverte et tolérante, l’autre nationaliste et dogmatique.

JM : Ces évolutions politiques turques sont-elles susceptibles de donner des idées en l’Egypte ?
AEC : Il ne faut pas aller trop vite en besogne mais il est vrai que les mutations turques sont attentivement suivies chez nous. Ce qui est intéressant, c’est qu’en Turquie, l’Etat existe véritablement et avec lui un certain nombre d’institutions : un parlement, de réelles élections, une justice constitutionnelle, des lois, une constitution… En bref, il y a des règles du jeu que l’on doit respecter. Ce qui n’est pas le cas chez nous. De surcroît, on observe qu’il y a un consensus de la classe politique sur certaines valeurs. Ainsi les islamistes turcs se sont intégrés à la structure politique et ne l’ont jamais ouvertement combattue pour essayer d’établir une République islamique. En Egypte, la quête d’un Etat véritable est une vieille histoire. Le mouvement de modernisation politique a commencé au début du XIXème siècle, à l’époque de Mohamed Ali, c’est-à-dire avant que cela ne se produise en Turquie, mais ces réformes n’ont pas véritablement produit les mêmes effets.

JM : Comment l’expérience turque est-elle analysée par les «Frères musulmans» ?
AEC : En fait, les "Frères musulmans" n’ont jamais condamné expressément l’AKP mais ils insistent sur le fait que l’expérience en cours en Turquie n’est pas islamiste et n’a rien à voir avec leur projet à eux. Ils veulent marquer la différence entre ce qu’ils considèrent comme une expérience réformiste ouverte à la culture musulmane et ce qu’est le vrai projet islamiste qu’ils prétendent incarner. Seul le mouvement « El Wassat » d’Abou El Ela Madi (une scission au sein des «Frères musulmans» intervenue en 1995, pour laquelle l’islam politique est avant tout l’attachement à la culture et aux valeurs humaines de l’islam) apporte un soutien sans ambiguïté et, somme toute, logique au parti de Recep Tayyip Erdogan.

JM : Comment analyse-t-on actuellement en Egypte la politique étrangère d’Ankara et les positions récentes prises par la diplomatie turque, tant vis-à-vis de la question kurde qu’en général à l’égard de ce qui se passe en Irak ?
AEC : Dans le monde arabe actuellement, on pense que les positions prises par la Turquie sont surtout liées à la question kurde, mais on apprécie qu’Ankara s’oppose à la partition de l’Irak. L’hypothèse d’une intervention de l’armée turque dans le nord de l’Irak n’est donc pas critiquée. Comme la Syrie, il y a quelques semaines, l’Égypte reconnaît à la Turquie le droit de se défendre contre le PKK. À cet égard, on peut parler de franc succès de la diplomatie turque, car c’est la première fois depuis bien longtemps qu’une intervention militaire turque n’apparaît pas au monde arabe comme une menace. Dans l’ensemble, on sent ici, en Égypte, que la politique étrangère turque est entrée dans une nouvelle ère parce qu’elle est beaucoup plus active dans la Région. Aux côtés de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte, la Turquie apparaît ainsi désormais comme un pays important qui peut jouer un rôle utile de conciliateur. Pour autant, en dépit de cette reconnaissance, la place de la Turquie n’est pas comparable, pour le monde arabe, à celle qu’a acquise l’Iran au cours des années qui viennent de s’écouler. Téhéran est devenue, en effet, un véritable acteur du conflit irakien. Car, comme les Etats-Unis, en contrôlant un nombre important de milices chiites en Irak, l’Iran est désormais directement impliqué dans le conflit. Il n’est donc pas étonnant que le monde arabe ait tendance à en faire une puissance majeure dans la Région, ce qui n’est pas le cas pour la Turquie.
Propos recueillis par JM (Le Caire, 15 novembre 2007).

dimanche 18 novembre 2007

Quel avenir pour le projet d’Union Méditerranéenne ?


Le 23 octobre 2007, lors d’une réunion à Tanger pendant la visite officielle qu’il a effectuée au Maroc, Nicolas Sarkozy a relancé sa proposition d’Union Méditerranéenne. Ce projet, cher au Président, qui vise à renforcer la coopération dans les domaines politiques, culturels, économiques, sécuritaires et environnementaux et à terme, à créer des institutions communes, ferait de la Méditerranée « la plus vaste zone de co-développement du monde ».

Mais, c’est surtout la signification de cette initiative pour la candidature de la Turquie qui nous intéresse ici. En effet, même si elle n’est pas la seule, la question turque est apparue jusqu’à présent comme la principale motivation de Nicolas Sarkozy dans la promotion de ce projet. La position du Président, qui a souvent défendu l’idée d’une Union méditerranéenne, pendant la campagne présidentielle, est assez claire et explicite : compromis idéal, une telle opération permettrait aussi l’établissement d’un partenariat privilégié entre l’Union Européenne et la Turquie, tout en évitant l’adhésion d’un pays qui, selon lui, « n’a pas sa place en Europe ». Dans cette même perspective, le Ministre des Affaires étrangères français Bernard Kouchner a évoqué, lors de sa rencontre avec son homologue turc début octobre, la « nécessité » de « travailler ensemble sur le nouveau chapitre de l’Union Méditerranéenne ».

Il est néanmoins intéressant de voir que, pour la première fois, le Président Sarkozy s’est attaché, au Maroc, à dissocier ce projet de la candidature de la Turquie. Il y a là sans doute une attitude qui vise à crédibiliser l’Union méditerranéenne, tout en cherchant à atténuer les tensions qu’elle a provoquées avec l’Union Européenne et la Turquie.

La recherche d’une option alternative à une adhésion de la Turquie reste néanmoins toujours en ligne de mire alors même que les relations franco-turques traversent une période difficile. S’ajoutant à la polémique de 2006, consécutive à la loi pénalisant « la négation du génocide perpétré contre les Arméniens en 1915», les élections présidentielles françaises ont vu triompher un candidat ouvertement hostile à l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, alors même qu’en 2005, une révision de la Constitution française avait vu l’avènement d’un article 88-5, qui impose un référendum pour chaque nouvelle adhésion. Et s’il est actuellement question en France d’abroger cet article, l’UMP hésite encore et ne cache pas que ses réserves en la matière sont liées à la nécessité de maintenir à flot l’ « épouvantail turc ».

Peu réceptif à la proposition d’Union méditerranéenne, le Premier Ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, avait déjà déclaré, en mai dernier, que « tout pays qui a commencé des négociations avec l’Union Européenne doit les poursuivre » et qu’ « il ne (pouvait) pas y avoir d’alternative à une adhésion ». Ajoutons à cela la rivalité entre la Turquie et les pays du sud méditerranéen, arabes pour la plupart, et le risque que ce nouveau projet profite surtout à l’Union Européenne, et on imagine aisément le sentiment d’humiliation que pourrait ressentir la Turquie, candidate au statut d’Etat membre à part entière, depuis 1987. Le changement de discours du Président Sarkozy, s’employant à présenter son projet dans toute son amplitude, en évitant qu’il ne soit réduit qu’à la seule nécessité de trouver une parade à la candidature turque, rappelle également que le Chef de l’Etat français avait déjà nuancé sa position cet été, en acceptant la reprise des négociations entre la Turquie et l’Union Européenne (tout en maintenant son opposition à 5 des 35 chapitres).

Alors, ce projet d’Union méditerranéenne a-t-il de l’avenir ou n’est-il qu’une coquille vide, permettant au Président de venir sur le devant de la scène illustrer, une fois de plus, sa célèbre stratégie de la « rupture » ? Il est difficile de répondre actuellement. Les réactions de l’Union Européenne et surtout de la Turquie se font attendre et, quoiqu’il en soit, se sont fait voler la vedette par la question kurde après les attentats du PKK. Cependant, les diplomates européens se sont déclarés sceptiques dans leur ensemble, d’une part parce qu’ils considèrent qu’une Union méditerranéenne comme alternative à l’adhésion de la Turquie serait inopportune, à l’heure où des négociations d’adhésion sont déjà engagées, d’autre part parce que le caractère vague de ce projet n’est pas sans rappeler le très décevant partenariat euro-méditerranéen, initié par la Conférence de Barcelone, en 1995. Dans le climat incertain, qui caractérise actuellement les relations entre la Turquie et l’Union Européenne, certains craignent que la proposition de partenariat privilégié de Nicolas Sarkozy finisse par convaincre d’autres États européens peu favorables à l’idée d’une adhésion turque. Car, si l’Union Européenne a salué positivement la victoire de l’AKP, en juillet dernier, les sujets de divergences entre Bruxelles et Ankara ne manquent pas, depuis qu’en 2005, la Turquie a cessé les réformes de grandes ampleurs qu’elle avait commencées à entreprendre antérieurement. Pourtant, le fait que le dernier rapport européen d’évaluation de la candidature turque ménage Ankara dans un contexte actuellement tendu, montre bien que, pour Bruxelles et jusqu’à nouvel ordre, la candidature à une adhésion pleine et entière de ce pays reste d’actualité, au moins à moyen ou long terme.
Marie Phiquepal

mardi 30 octobre 2007

« A propos d’une intervention en Irak du Nord »


Depuis la mort, dimanche 21 octobre, de 12 soldats turcs dans une embuscade du PKK, l’émotion et les manifestations dans diverses villes du pays viennent alimenter un climat de tension déjà largement médiatisé depuis deux semaines. Les photos des « martyrs » font la une des journaux et les drapeaux turcs ornaient de nombreux balcons et vitrines avant même la fête nationale du 29 octobre.

L’armée turque a déjà riposté en bombardant des camps du PKK tuant (selon ses estimations) près de 70 combattants du PKK. De son côté, le Conseil National de la sécurité a décidé de sanctions économiques contre l’Irak pour forcer Bagdad à coopérer dans la lutte contre le PKK, la déclaration du Président irakien appelant le PKK à déposer les armes ayant été jugée insuffisante. Ces attentats rendent-ils une incursion de l’armée turque en Irak, contre les bases, du PKK plus opportune et efficace pour autant ? Est-elle, malgré les apparences, profondément souhaitée par le gouvernement turc et l’opinion ?

Malgré la colère suscitée par ces évènements, les doutes quant au bien-fondé d’une option si radicale s’avèrent justifiés, tant le problème est complexe et multidimensionnel. En effet, outre sa dimension régionale (les relations avec l’Irak, l’Iran et la Syrie, pays à forte minorité kurde, étant très directement liées à ce problème), la question kurde a de plus en plus une dimension internationale, touchant entre autres aux relations avec les Etats-Unis (surtout depuis 2003) et avec l’Union Européenne. Le cas de la Syrie est ainsi révélateur du caractère central du problème kurde, la prise de position du président syrien en faveur de la Turquie dans cette affaire constituant dans une certaine mesure un tournant, car pendant longtemps la Syrie a été l’un des meilleurs soutiens du PKK. La dimension économique est également très présente dans cette affaire, parce que les entreprises turques sont très implantées dans le Nord de l’Irak. Il y a enfin un enjeu national majeur qui concerne l’épineuse question de l’intégration des Kurdes qui représentent près de 20% de la population totale de la Turquie. Les différents aspects de cette crise étant fortement imbriqués, les conséquences d’une incursion militaire risqueraient donc de se faire sentir à tous les niveaux.

Aujourd’hui, face aux nouveaux attentats, considérés par beaucoup comme un « piège du PKK», la situation des dirigeants turcs est délicate : d’un côté ils ne veulent pas perdre la face vis-à-vis de l’opinion publique et montrer leur fermeté face à une menace déjà largement instrumentalisée. De l’autre, ils ne sont pas sans ignorer les conséquences qu’auraient d’une telle intervention. On observe d’ailleurs que les propos des principaux membres du gouvernement, privilégiant la voie diplomatique, au cours de leurs visites tant en Europe qu’au Moyen Orient, prennent de la distance par rapport à l’ambiance interventionnisme qui prévalait lors de la motion au Parlement, il y a une quinzaine de jours. Ils tendent à rejoindre ainsi le scepticisme de nombreux commentateurs à l’égard d’une opération militaire. Au-delà de la médiatisation et de la dramatisation dont cette question est aujourd’hui l’objet, il convient de relativiser la probabilité d’un tel choix. En effet, l’appel à une intervention militaire et les manifestations nationalistes qui la réclament ne sont pas les premiers du genre si l’on se souvient de ce qui s’est passé avant les élections législatives de juillet dernier. En dépit du climat tendu qu’elles contribuent à créer, ces réactions ne déboucheront pas forcément sur une intervention militaire.

La question est aujourd’hui de savoir si l’option diplomatique constituera une stratégie positive signifiant une réelle volonté de rechercher, à plus long terme, d’autres voies de règlement, ou si elle ne sera qu’un statu quo résigné, potentielle bombe à retardement… Une politique à long terme, considérant le problème dans son ensemble paraît en effet nécessaire. La solution ne pourra être simplement économique comme on le croît trop souvent en Turquie et ailleurs. Le rattrapage du retard de développement qui caractérise le Sud Est de l’Anatolie ne fera pas disparaître les revendications politiques. Et l’attribution de droits, symboliquement importante, suppose aussi que ces acquis soient effectifs.

Il y a certes actuellement une résurgence des violences et beaucoup diront que les réformes récentes ont été adoptées sous la contrainte de l’Union Européenne, sans qu’il y ait un réel changement d’approche. Mais des évolutions sont en cours. Il suffit de rappeler que l’usage public de la langue kurde est désormais courant et qu’Istanbul est devenue le plus grand centre d’édition kurde, choses qui étaient impensables il y a encore 10 ans. De même, les Kurdes ont largement voté pour l’AKP, aux dernières élections législatives…

Pour le PKK également, l’étau se resserre : il y a quelques années encore, l’organisation bénéficiait de soutiens régionaux multiples (Irak, l’Iran, Syrie…) Aujourd’hui, la situation a changé, comme en attestent les prises de position récentes des autorités de ces pays. Des spécialistes de la question kurde l’affirment : bien que le noyau dur du PKK soit encore actif et très radicalisé (plus encore d’ailleurs avec son affaiblissement), les moyens qu’il emploie réussissent de moins en moins à convaincre. Moins soutenu qu’auparavant par les populations locales alors même que ses ramifications en Europe et dans les autres pays à minorité kurde sont combattues, le PPK semble sur la pente descendante.

Une intervention militaire et les dérapages qu’elle pourrait provoquer risquerait de compromettre ces évolutions encore fragiles. Car, les combats contre le PKK (même s’il ne s’agit que bombardements circonscrits) peuvent rapidement être interprétés comme une lutte contre les revendications kurdes en elles-mêmes. L’équation actuelle contient au moins deux inconnues : les intentions réelles des autorités turques et la réaction des Kurdes irakiens face à une intervention éventuelle, comme en atteste, à ce sujet, les propos répétés et inquiets de Massoud Barzani, gouverneur de la région kurde autonome au nord de l’Irak. Si ce dernier a appelé le PKK a ne plus utiliser l’Irak comme base arrière, il a aussi averti auparavant la Turquie que le peuple se défendrait « face à toute agression si la région kurde est visée".… L’issue incertaine d’une intervention militaire incite à s’en remettre des moyens moins radicaux. Rappelons que les 24 interventions de la Turquie en Irak avant 2003 se sont révélées vaines. Le gouvernement et l’armée sont d’ailleurs bien silencieux à ce sujet.

Marie Phiquepal