mardi 12 février 2008

La Cour constitutionnelle turque et la réforme autorisant le voile.


Le Parlement turc a entériné, samedi 10 février 2008, la révision constitutionnelle qui doit permettre la levée de l’interdiction du port du voile dans les universités, que les parlementaires avaient commencée à adopter, le mercredi précédent. La réforme en question a été approuvée par 411 voix sur 550. Cette très large majorité correspond aux sièges détenus au Parlement par le parti majoritaire AKP et par le parti nationaliste MHP, les deux formations politiques, qui sont à l’origine de cette réforme constitutionnelle controversée. Le soutien parlementaire qu’a recueilli cette dernière est donc très supérieur à la majorité renforcée des deux tiers qui est nécessaire pour procéder à une révision de la Constitution.

Au moment même où le Parlement siégeait, une manifestation de 150 000 personnes s’est tenue à Ankara, à l’appel de plus de 70 syndicats, ongs et associations féministes, qui considèrent que la levée de l’interdiction du voile dans les universités, constitue une atteinte inacceptable au principe de laïcité. Une partie de la presse, comme les grands quotidiens Hürriyet et Milliyet, ont également réagi de façon négative à l’annonce de l’adoption de cette réforme, en insistant sur les risques de division que faisait courir au pays l’autorisation du voile dans les universités. Les autorités universitaires ont pour leur part fait connaître, de longue date, leur réprobation et insistent désormais sur les risques de troubles encourus sur les campus.

Pour beaucoup d’observateurs, le dernier mot appartient maintenant à la cour constitutionnelle. Mais, tant pour des raisons de procédure et de forme, que pour des raisons de fond, il n’est pas sûr que la haute juridiction puisse dénouer la crise rapidement. Sur le plan de la procédure, en Turquie, comme dans la plupart des pays européens, et à la différence de ce qui se passe en France (où le recours se fait avant la promulgation de la loi), la saisine de la Cour ne peut intervenir qu’une fois la loi promulguée (art. 150 et 151 de la Constitution). Pour pouvoir faire un recours, le parti kémaliste CHP, qui a annoncé son intention de saisir la Cour constitutionnelle, devra donc attendre que la réforme ait été promulguée par le Président Gül. Sur le plan de la forme, il est peu probable que la Cour trouve des arguments solides pour annuler la réforme adoptée samedi. Le gouvernement a, en effet, suivi une démarche normale pour procéder à une révision constitutionnelle, et celle-ci a obtenu une majorité indiscutable.

Restent les arguments de fond et notamment le plus immédiat, c’est-à-dire celui qui affirme que la révision adoptée porte atteinte au principe de laïcité, affirmée avec force par l’article 2 de la Constitution actuelle. Or, d’un point de vue juridique, l’atteinte à la laïcité, telle qu’elle ressort de la réforme en question, est loin d’être évidente, car le texte des amendements votés n’affirme pas explicitement l’autorisation du voile dans les universités. Rappelons que pour lever l’interdiction du voile dans les enceintes académiques, l’AKP et MHP ont adopté deux amendements qui révisent les articles 10 et 42 de la Constitution actuelle. Toutefois, ces deux articles ne font que renforcer l’égalité devant la loi et le droit d’accès à l’enseignement supérieur, en s’employant à bannir la discrimination dans l’accès au service public. Rien dans le texte même de ces amendements ne peut donc être considéré, en soi, comme contraire à la laïcité. Tout au plus, selon certains constitutionnalistes (comme le professeur Ibrahim Kaboglu), l’ajout fait à l’article 42 (qui déclare : « Personne ne pourra être privé de son droit à l’éduction pour des raisons non prévues par la loi. La loi détermine les limites qui peuvent être apportées à ce droit. ») peut apparaître comme suspect, en raison de l’habilitation trop large qu’il donne au législateur pour limiter le droit à l’éducation. En l’occurrence, il ne sera donc pas facile à la Cour de trouver une argumentation pour démontrer une inconstitutionnalité fondée sur l’atteinte au principe de laïcité.

Il est vrai que le gouvernement n’est peut-être pas encore allé au bout de sa réforme, car il avait annoncé une modification de l’article 17 du statut du YÖK (Conseil de l’enseignement supérieur). Cette dernière modification doit parachever le travail et véritablement anéantir la décision de la Cour constitutionnelle, qui a interdit le foulard à l’université en 1989, car elle doit prévoir notamment le voile autorisé qui ne pourra être que le « basörtüsü » (voile couvrant les cheveux et noué sous le menton). Or, cet ultime amendement beaucoup plus explicite sur les intentions gouvernementales n’a été pour l’instant, ni discuté, ni voté par le Parlement, et l’on ne sait pas, finalement, quand il le sera et même s’il le sera. Le MHP serait pour son adoption rapide, mais l’AKP, plus prudent, préférerait pour sa part donner du temps au temps… Ainsi, la Cour constitutionnelle n’est pas encore saisie et lorsqu’elle le sera, aura-t-elle vraiment les moyens d’une annulation pour atteinte à la laïcité ? Si le gouvernement recule et n’adopte pas la modification de l’article 17 décrivant le voile admis sur les campus, il est sûr qu’il évitera de s’exposer aux critiques qui l’accusent de violer la laïcité et qui donnent des arguments d’annulation à la Cour constitutionnelle. Mais, s’il en reste aux seules modifications des articles 10 et 42 de la Constitution, votées samedi, il prend aussi le risque que ces dispositions trop générales soient sujettes à des interprétations variables des recteurs d’université. Et, cette incertitude dans l’interprétation de la révision constitutionnelle peut gêner l’entrée en vigueur de l’autorisation du voile sur les campus et générer des affrontements.

Quoi qu’il en soit, une forte incertitude entoure l’intervention de la Cour en elle-même. En effet, quand bien même celle-ci serait en situation d’annuler la réforme gouvernementale, il n’est pas sûr qu’elle le veuille. La composition actuelle de la Cour est, en effet, difficile à évaluer. Certes, elle est principalement composée d’un personnel provenant de la Cour de cassation et du Conseil d’Etat, des instances juridictionnelles traditionnellement acquises au camp laïque. À ce titre, elle a montré à de nombreuses reprises son attachement aux principes fondamentaux de la République, notamment à la laïcité et au nationalisme. En mai 2007, alors qu’elle était encore présidée par la très laïque Tülay Tugcu, elle avait, en particulier, suivi l’argumentation de «l’establishment» pour annuler le premier tour de l’élection présidentielle. Pourtant, depuis lors, la Cour a changé de Président et semble divisée entre tenants de la laïcité et partisans du gouvernement. Nommé membre de la Cour par le Président Özal, au début des années 90, le juge Hasim Kiliç, qui, en juin 2007, a été élu à la Présidence par ses pairs (comme le prévoit l’art. 146 de la Constitution) en remplacement de Madame Tugcu et dont l’épouse est voilée, est considéré comme un proche de l’AKP. Après son arrivée à la présidence, la Cour a d’ailleurs refusé d’annuler, en juillet 2007, la réforme constitutionnelle de l’AKP prévoyant l’élection du Président de la République au suffrage universel (qui a été finalement adoptée par référendum, en octobre 2007). On est donc pas sûr de ce que fera la Cour et beaucoup d’experts, eu égard aux faibles arguments constitutionnels dont elle disposerait, pensent qu’elle n’annulera pas la réforme adoptée samedi. Mais le contexte général, les tensions politiques et les désordres susceptibles d’intervenir pourraient aussi changer la donne. Prises entre la nécessité de trouver une argumentation juridique acceptable et le rapport des forces politiques en présence, les Cours constitutionnelles sont des institutions imprévisibles. C’est ce qui incite à risquer prudent, au moment où de surcroît la Cour constitutionnelle turque doit trouver sa place dans un régime politique en pleine mutation.
JM

jeudi 7 février 2008

Adoption par le Parlement des amendements constitutionnels destinés à autoriser le voile dans les universités turques.


Le Parlement a adopté hier le « paquet constitutionnel », qui doit permettre de lever l’interdiction du voile dans les universités turques. Comme prévu, cette révision a touché les articles 10 et 42 de l’actuelle Constitution, qui concernent, pour le premier, l’égalité devant la loi, pour le second, le droit à l’éducation. La disposition suivante a ainsi été ajoutée à l’article 10 : « Dans la conduite de toute procédure et dans la mise en œuvre du service public, les organes de l’Etat et les autorités administratives devront agir en conformité avec le principe d’égalité devant la loi. ». Tandis que, pour ce qui concerne l’article 42, l’amendement suivant était adopté : « Personne ne pourra être privé de son droit à l’éduction pour des raisons non prévues par la loi. La loi détermine les limites qui peuvent être apportées à ce droit. » Ces dispositions, qui ont recueilli plus de 400 voix, venant principalement du parti au pouvoir (AKP) et du parti nationaliste (MHP), tous deux à l’origine du projet, ont donc réuni facilement, comme on s’y attendait, la majorité renforcée (des 2/3, soit 367 voix) requise pour pouvoir adopter une révision constitutionnelle. Un vote final d’approbation doit maintenant intervenir samedi.

Contrairement à ce qui survenait souvent, pendant la législature précédente, cette réforme gouvernementale n’aura pas à passer sous les fourches caudines du Président de la République. Ce dernier, en l’occurrence Abdullah Gül, qui est issu du parti majoritaire, devrait ratifier cette réforme. Des mesures d’application devront encore être adoptées par le Parlement. En réalité, le seul obstacle susceptible désormais de bloquer la mise en oeuvre de ces amendements constitutionnels pourrait être leur annulation par la Cour constitutionnelle. Une telle annulation, demandée par le parti kémaliste (CHP), risquerait de provoquer des tensions, rappelant celles auxquelles on avait assisté, au cours de l’année 2007, à l’occasion des élections présidentielles. Elle pourrait donner lieu, cette fois, à une confrontation entre le gouvernement et la présidence, d’une part, et la cour constitutionnelle, d’autre part, voire plus généralement dégénérer en un face-à-face entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, car de leurs côtés des juridictions supérieures comme la Cour de cassation et le Conseil d’Etat ont fait connaître leur opposition résolue à la réforme gouvernementale.

Tout le monde s’attend à ce que, si elle est saisie, la Cour constitutionnelle, qui constitue dans le système politique turc actuel, l’un des piliers de « l’establishment laïque », rejette cette réforme, en estimant qu’elle est contraire à la laïcité. Il est vrai qu’au début du mois de mai 2007, la Cour constitutionnelle avait annulé le premier tour de l’élection présidentielle, en se fondant sur une interprétation de la Constitution assez contestable (exigence d’un quorum de présence de 367 députés) et en tout cas très proche d’opinions développées par des constitutionnalistes du camp laïque. On ne peut, pourtant, tenir la décision de la Cour comme acquise. Les Cours constitutionnelles sont des instances qui peuvent surprendre et la Cour constitutionnelle turque a montré récemment qu’elle ne dérogeait pas à la règle. En juin 2007, notamment, au grand dam du camp laïque, elle n’avait finalement pas annulé la réforme constitutionnelle sur l’élection du président de la République au suffrage universel, que l’AKP avait fait adopter par le Parlement, en réponse à l’annulation du premier tour de la présidentielle. Ce refus d’annulation avait finalement permis l’adoption de la réforme constitutionnelle en question après la tenue d’un référendum de ratification (le 21 octobre 2007). Il n’est donc pas impossible que la Cour constitutionnelle soit, à nouveau, au cœur de la tourmente politique, dans les prochaines semaines.

Pour l’heure, ce sont les universitaires, qui sont en première ligne. Ces derniers jours, deux pétitions ont été lancées dans le monde académique, l’une pour soutenir la levée de l’interdiction du voile, l’autre pour la dénoncer. La hiérarchie universitaire constitue actuellement l’un des contre-pouvoirs, qui pourrait aussi gêner la mise en œuvre de la réforme gouvernementale. Toutefois, des renouvellements importants doivent intervenir dans les prochains mois à la tête des Universités, et l’AKP espèrent que la nomination de nouveaux recteurs favorables au voile affaiblira l’un des pôles de résistance majeur à ses réformes.
JM

mardi 5 février 2008

La question du voile dans les universités turques : l’AKP rattrapé par ses engagements passés.


« La Turquie est laïque et le restera ! ». Plus de 100 000 personnes ont manifesté, samedi 2 février 2008, sur le mausolée d’Atatürk à Ankara, tandis que des rassemblements similaires avaient lieu dans plusieurs villes de province. Reprenant des slogans déjà entendus lors des « miting » laïques du printemps dernier, les manifestants entendaient dénoncer le «paquet constitutionnel», qui doit être adopté par le Parlement, pour permettre la levée de l’interdiction du voile dans les universités turques.

Rappelons que cette révision constitutionnelle découle du fait que l’interdiction en question a été constitutionnalisée par une décision de la Cour constitutionnelle qui, en 1989, a fait suite à l’apparition du voile dans les universités et aux premiers contentieux qu’elle avait alors provoqués. En interdisant le port du voile dans les universités, la Cour a donc fait de cette interdiction une norme de valeur constitutionnelle. Celle-ci ne peut être désormais modifiée que par une décision de la même juridiction en sens contraire ou par une disposition constitutionnelle écrite. Lors de la campagne pour les législatives de 2002, le gouvernement de l’AKP avait promis qu’il lèverait cette interdiction, mais dans un souci d’apaisement et de consensus, il a finalement préféré oublier sa promesse pendant la législature 2002/2007. Le lancement du projet de «constitution civile», après la nouvelle victoire de l’AKP aux législatives de 2007, a relancé le débat sur la levée de l’interdiction du voile dans les universités. Alors que la commission des constitutionnalistes, dirigée par Ergun Özbudun et chargée par l’AKP de rédiger la première mouture de la «constitution civile», avait préféré, en septembre 2007, s’abstenir sur l’épineux dossier du voile à l’université, le Premier Ministre a finalement affirmé, par la suite, son intention de tenir sa promesse et de lever l’interdiction. Pourtant, les réactions provoquées par cette décision dans les milieux universitaires et judiciaires ont manifestement tempéré l’ardeur de l’AKP, retardant par là-même la présentation de son projet de «constitution civile» devant le Parlement. Profitant de cette valse-hésitation gouvernementale, le parti nationaliste de Devlet Bahçeli (MHP) s’est alors engouffré dans la brèche. Dénonçant les atermoiements d’un gouvernement, «incapable de tenir ses engagements», tout en se posant en « facilitateur » d’un conflit qui divise la société turque, le MHP a réussi à ouvrir une voie « soft » pour faire admettre un voile « soft ». En effet, l’AKP et le MHP se sont accordés, à la fin du mois de janvier 2008, pour réviser les articles 10 et 42 de la constitution actuelle. Cette révision évite ainsi que la question du voile à l’université demeure un enjeu gênant l’élaboration de la «constitution civile». Par ailleurs, les deux partis ont aussi décidé de réviser l’article 17 du statut du YÖK et prévu que ne serait autorisé dans les universités que le port du « basörtüsü », c’est-à-dire d’un voile couvrant les cheveux, laissant voir le visage et noué sous le menton (et non pas derrière la nuque comme le turban islamique).

Les remous suscités par ce «paquet constitutionnel» sont néanmoins très révélateurs des mutations et des enjeux que connaît actuellement le système politique turc. Ils nous renseignent sur l’état du rapport de force existant entre «l’establishment» et le gouvernement, même si ce rapport reste difficile à cerner. S’il est vrai qu’après les affrontements de l’été, une sorte de trêve s’est imposée entre l’armée et le gouvernement, la situation n’est pas réellement pacifiée. Que l’armée soit restée silencieuse dans cette affaire de voile, en particulier, ne veut pas dire pour autant qu’elle soit sortie désormais du jeu politique. Interrogé par les médias, le Général Büyükanit a choisi de pas s’exprimer, en précisant cependant que le peuple savait bien ce que l’armée pensait. La grande bavarde de 2007 serait-elle en train de se muer en grande muette ! Quoiqu’il en soit, on peut se demander si ce silence étrange n’a pas produit plus d’effets sur le gouvernement que les tirades sans nuances que le chef d’Etat major n’avait cessé de lancer à tout va, pendant la crise présidentielle de 2007. « Ils ont peur de l’armée ! » disent certains laïques, en parlant des membres du gouvernement et de la majorité parlementaire, comme pour se rassurer, alors même que le projet de révision constitutionnelle est sur les rails et qu’on ne voit pas ce qui pourrait l’arrêter. Toutefois, force est de constater que cette nouvelle affaire de voile bloque le projet gouvernemental de «constitution civile» depuis plusieurs mois et oblige le gouvernement à contourner l’obstacle en passant par une révision de la constitution encore en vigueur. On peut donc se demander si effectivement le gouvernement a peur et de quoi exactement ?

En premier lieu, en terme de politique intérieure, il est clair qu’en dépit de la démarche « soft » permise par l’alliance AKP/MHP, cette affaire très symbolique dans son essence reste porteuse d’un risque de déstabilisation. Les milieux gouvernementaux s’emploient à grossir, à dessein, ces derniers jours, la portée du « modus vivendi » qui se serait établi entre eux et l’armée, alors même que pour l’instant cette dernière n’a pas vraiment donné des gages de ses bonnes intentions à leurs égards. La presse et les différents lieux du débat politique (chat, internet, courriers des lecteurs…) révèlent une intensification de la dureté des propos tenus par les deux camps. Il est donc pour le moins prématuré de parler d’une pacification du conflit entre « laikçi » et « dinci ». L’application de l’interdiction de la levée du voile dans les universités, au moment où les autorités académiques manifestent leur exaspération, pourrait donner lieu à des incidents. Il est probable, en outre, que les instances judiciaires traditionnellement gagnées aux thèses de « l’establishment », et en particulier la Cour constitutionnelle, saisie par le CHP sur l’affaire du voile, vont elles aussi faire leur entrée en lice dans les prochaines semaines. Une annulation de la réforme par cette cour pourrait de nouveau créer des blocages, au sommet de l’Etat, et donc gêner l’action du gouvernement. La Cour de cassation, pour sa part, par la voix de son vice-président, Osman Sirin, a réitéré, le 4 février 2008, son opposition catégorique à la levée de l’interdiction du voile dans les universités.

En fait, cette affaire montre les limites de la tactique consensuelle de l’AKP. Lors de sa première législature, le parti de Recep Tayyip Erdogan a fait oublier ses promesses les plus idéologiques et politiques, par ses bons résultats économiques. Formation issue de la mouvance islamiste, l’AKP a pu dès lors apparaître comme un parti libéral conservateur qui gérait bien l’économie de la Turquie et améliorait la situation de ses citoyens. Cette démarche a culminé pendant la campagne électorale de 2007 au cours de laquelle l’AKP a fui les débats idéologiques, où ses adversaires laïques tentaient de l’enfermer, pour ne parler que de son bilan et des développements encore meilleurs qu’il pouvait laisser espérer pour les années à venir. Aujourd’hui, l’AKP est au pied du mur, rattrapé en quelque sorte par son passé islamiste. Le MHP, qui se pose désormais en parti du système et entend chasser sur les terres du parti gouvernemental, lors des prochaines élections municipales, n’y est pas pour rien. Il s’est chargé de lui rappeler ses engagements en poussant le Premier Ministre à prendre position dans le débat qu’il évitait, depuis 2002, ce qui n’est pas sans risque. Car ce conflit sur une question sensible, outre les troubles sociaux et les blocages politiques qu’il peut occasionner, gêne la mise en œuvre du programme économique et social du gouvernement qui est en fait l’axe de son succès depuis qu’il est au pouvoir.

En second lieu, si on se place sur le terrain de la politique étrangère et de l’intégration européenne, cette nouvelle affaire de voile arrive au mauvais moment pour le gouvernement de l’AKP. Là encore, il semble que la tactique européenne du Parti de Recep Tayyip Erdogan s’essouffle quelque peu dans cette affaire. Depuis 2002, retournant en quelque sorte l’européanisation contre l’Etat kémaliste, le gouvernement a mené des réformes de libéralisation politique et de démilitarisation en invoquant les critères de Copenhague. Pour autant, l’argument (abondamment développé par les responsables de l’AKP, ces derniers jours), selon lequel autoriser le voile dans les universités serait se conformer aux exigences européennes en matière de droits et libertés, est quelque peu excessif et sonne faux. On pourrait d’ailleurs rappeler au gouvernement, à cet égard, que ce raisonnement n’a pas été celui de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, lorsqu’elle a eu à se prononcer en 2005, sur cette affaire. En effet, sans dire à l’inverse que la Turquie devait obligatoirement proscrire le voile, la Cour de Strasbourg a estimé que ce pays, eu égard à la nécessité de préserver sa laïcité, ne violait pas les droits et libertés garantis par la Convention Européenne des Droits de l’Homme, en interdisant le foulard dans les universités. Quoi qu’il en soit, les responsables de l’AKP sentent que l’agitation provoquée autour de cette affaire est en train de nuire à l’image de la Turquie au moment même où ils auraient besoin d’une situation politique pacifiée pour relancer les négociations d’adhésion et séduire les opinions publiques des pays membres de l’Union Européenne. Le Ministre des Affaires étrangères, Ali Babacan, a notamment déclaré : «Les polémiques survenues ces derniers jours affaiblissent l’image de la Turquie à l’étranger… La Turquie est un pays qui doit aller de l’avant dans le domaine des droits et libertés… La Turquie est un pays qui est dans l’obligation de mener des réformes pour parvenir à une adhésion entière à l’Union Européenne…». Pourtant, si les opinions publiques européennes ont commencé à comprendre qu’un gouvernement issu de la mouvance islamiste pouvait assumer aussi la marche de la Turquie vers l’Europe, sont-elles prêtes à admettre une réforme qui inquiète quant au devenir de la laïcité dans ce pays ? Ce n’est pas en levant l’interdiction du voile dans les universités que le gouvernement convaincra de son désir de renforcer l’Etat de droit en Turquie, mais bien d’abord en réformant l’article 301 du code pénal, ce que l’Europe lui demande de longue date.

Depuis 2002, l’AKP n’a cessé de proclamer son attachement à la laïcité et à la démocratie tout en se faisant le champion de la candidature turque à l’Union européenne. Mais sans diaboliser le parti au pouvoir, on peut dire que cette démarche s’est surtout traduite jusqu’à présent par des postures tactiques (contrer l’opposition kémaliste, élargir sa base électorale, gagner le soutien de personnalités politiques ou de la société civile…) plus que par une démarche de fond. Or, depuis sa victoire sans appel, aux législatives de 2007, le problème n’est plus, pour Recep Tayyip Erdogan, de gagner une manche de plus contre le camp laïque, mais bien d’expliquer quels sont ses choix de société en montrant qu’ils sont conformes aux valeurs de l’Europe. Tout le problème est au fond de savoir si, ce Premier Ministre, qui inaugure aujourd’hui des expositions d’art contemporain, alors qu’il dénonçait encore la danse et les statues de femmes nues dans les années 90, sait vraiment s’il acceptera d’être définitivement changé par la République laïque ou s’il s’attachera jusqu’au bout à réaliser le vieux rêve de sa jeunesse militante : changer la République laïque ?
JM

Débat sur le voile en Turquie : état des forces en présence.


La question du voile est actuellement au cœur de l’agenda politique et médiatique en Turquie. L’AKP, le parti au pouvoir, vient ainsi de proposer avec le Parti ultranationaliste du MHP d’amender la Constitution pour autoriser le port du voile à l’université. Mais que signifient au juste ce débat et cette proposition, et quelles en sont les implications ? Montée de l’islamisme, remise en cause de la laïcité, comme le disent les uns, ou respect de la liberté individuelle et démocratisation de l’enseignement, comme le prétendent les autres ? Il n’est pas toujours évident de réfléchir sereinement dans un contexte où chacun s’efforce de diaboliser l’autre.

Pour les premiers, qui sont issus, pour l’essentiel, de «l’establishment» (armée, justice, notamment), du parti kémaliste (CHP) et de son électorat, des milieux universitaires et de certaines associations de femmes, cette réforme levant l’interdiction du port du voile à l’université, est la preuve que l’AKP est en train de mettre en œuvre son fameux «agenda caché». Pour eux, autoriser le port du voile dans les universités, c’est remettre en cause la modernité et la République laïque, faire des concessions à l’islamisme, céder à la pression de certaines familles qui pourraient obliger leurs filles à se couvrir malgré elles, et favoriser une islamisation rampante de la société.

Pour les autres, principalement, le gouvernement, les électeurs de l’AKP et les libéraux qui soutiennent le parti au pouvoir, le sens de l’autorisation du port du voile dans les universités est bien différente. Selon les résultats d’un sondage, révélé récemment le «Turkish Daily News», 80% de la société turque ne serait pas hostile à la levée de l’interdiction du port du voile à l’université, même si, soulignons-le, ce pourcentage est loin d’être issu, dans son ensemble, de familles où l’on porte le voile. Pour cette tendance majoritaire de la population turque, très hétérogène, l’autorisation de porter le voile permettrait une réelle démocratisation de l’enseignement supérieur. L’université devant être un lieu intégrateur par excellence, interdire son accès en se fondant sur le port d’un voile reflétant ou non des convictions religieuses et politiques, serait, selon eux, une atteinte à la liberté individuelle. Mettant en évidence la dimension sociale de la question, ils estiment, en outre, que c’est bien l’égal accès à l’éducation qui constituerait une réelle avancée et servirait de rempart contre un conservatisme qui inquiète les kémalistes. En fait, ce débat révèle et cristallise des désaccords profonds dans la société turque. L’enjeu est donc symbolique, politique et social.

La dimension symbolique est aisément perceptible. Une partie de la population, qui suit la ligne dure du kémalisme, pour qui foulard et modernité sont antinomiques, s’inquiète d’observer que le port du voile commence à toucher les classes moyennes. Il est vrai qu’on peut voir désormais dans les rues d’Istanbul des Mercedes décapotables conduites par des femmes voilées et des affiches publicitaires vanter des foulards de luxe. Que des femmes voilées puissent constituer un modèle d’ascension sociale et atteindre un niveau élevé d’éducation, ne va pas sans inquiéter les classes aisées traditionnellement attachées à l’Etat laïque. On comprend, en outre, que le fait que la première femme de Turquie porte le «türban», depuis l’année dernière, relève du cauchemar pour ces personnes.

Mais, au-delà de son aspect social (accès à l’enseignement supérieur) et symbolique (défense d’une certaine conception de la modernité), le débat sur le voile à l’université a pris une tournure politique de plus en plus conflictuelle, ces derniers temps. Le risque de ce qui est souvent présenté comme un bras de fer entre le CHP et l’AKP, est que l’on s’ éloigne de la substance du débat et des chances d’un dialogue constructif. Du côté du CHP, comme de celui de l’AKP, une trop grande intransigeance risque de favoriser une radicalisation du conflit, et de pérenniser l’incompréhension mutuelle.On connaît le passé islamiste des chefs de file de l’AKP, mais si le CHP veut lutter contre l’islam politique, il a peut-être tout intérêt à se montrer plus souple sur la question du port du voile à l’université. Et ce d’autant plus que la plupart des pays européens, y compris un pays laïque comme la France, n’interdisent pas le voile dans leurs universités.

Quelles seront donc les conséquences exactes de la levée de cette interdiction ? Il est peu probable qu’elle provoque un raz-de-marée de voiles dans les universités. Cela dépendra néanmoins des établissements et des villes. Cette réforme, par ailleurs, sera-t-elle la première d’une longue liste visant à remettre l’islam au cœur de la société et de la politique? Là encore, on peut en douter : une grande partie de la population a soutenu l’AKP pour des motifs plus économiques que religieux. En outre, une radicalisation de ce type ne manquerait pas de provoquer la réaction hostile des milieux libéraux qui soutiennent l’AKP. Cette réaction s’ajouterait alors à la résistance du camp laïque qui, bien que minoritaire, joue toujours un rôle fondamental dans un système politique turc, où l’armée conserve une place de choix. Alors que les chances d’un consensus restent faibles et que la situation politique actuelle est tendue, la voie ne semble pas totalement libre pour l’AKP.
Marie Phiquepal

dimanche 3 février 2008

Levée de l'interdiction du voile dans les universités turques : des paradoxes juridiques au conflit socio-politique.


Le voile fait de nouveau la une de l’actualité en Turquie, depuis une quinzaine de jours. Le 29 janvier 2008, le Parti de la Justice et du Développement (AKP), au pouvoir, et le Parti du Mouvement Nationaliste (MHP), une formation d’extrême-droite, actuellement dans l’opposition, ont présenté conjointement à la Grande Assemblée Nationale de Turquie, un projet de révision constitutionnelle, visant à lever l’interdiction du voile dans les universités. Après de longues négociations, l’AKP et le MHP, qui possèdent, à eux deux, la majorité parlementaire renforcée pour amender la Constitution sont, en effet, parvenus à s’entendre sur les termes de la révision constitutionnelle, permettant d’autoriser le voile à l’université, sans attendre l’adoption du projet de «constitution civile» annoncé par le gouvernement. Les modifications prévues toucheront, ainsi, deux articles de la Constitution actuelle (l’article 10, sur l’égalité devant la loi, et l’article 42, sur le droit à l’éducation) et un article (l’article 17) du statut du YÖK (Yüksek Ögretim Kurulu, le Conseil de l’enseignement supérieur). Face aux inquiétudes du camp laïque, qui voit dans ce nouveau «paquet constitutionnel» un risque d’accentuation de l’islamisation de la société turque, Recep Tayyip Erdogan, s’est voulu rassurant. Pour lui, la réforme projetée n’a qu’un objectif : «mettre fin au traitement injuste que subissent les étudiantes voilées à l’entrée des universités». Il a ajouté également que «les aménagements réalisés se limiteraient à l’enseignement supérieur».

Tenant compte des réactions de l’opinion publique, qui ont surtout concerné la révision de l’article 42, sur le droit à l’éducation, l’AKP et le MHP ont, en effet, changé la formule qu’ils avaient initialement prévue («le droit à l’enseignement ne peut être empêché par une discrimination basée sur l’habillement») pour préciser qu’il ne s’agira que du «droit à l’enseignement supérieur». Par là-même, les deux formations politiques ont voulu signifier que l’autorisation du port du voile ne pourra s’appliquer aux enseignements primaire et secondaire. Quant à la modification de l’article 17 du statut du YÖK, elle précise la manière dont le foulard devra être porté : les étudiantes auront «le visage découvert de façon à ce qu’elles puissent être reconnues et leurs voiles seront noués sous le menton». Plus spécialement, répondant aux critiques, le Premier Ministre s’est attaché à justifier la levée de l’interdiction du voile à l’université, en ces termes : « Faut-il préférer qu’une partie du peuple (les étudiantes qui se voilent) reste sans éducation, cela veut dire qu’une partie du peuple ne doit ni produire, ni travailler. Ceci est néfaste pour l’économie du pays. C’est un étrange paradoxe. Nous travaillons à supprimer tous les paradoxes. Les droits et les libertés de certaines personnes ne doivent, en aucun cas, primer sur ceux d’autrui. Aucun droit et aucune liberté ne doit être une menace pour notre démocratie, pour les valeurs fondamentales de notre République et de notre système laïque ».

Le Premier Ministre met sans doute le doigt, comme il le dit, sur un paradoxe. Cependant, retenant que son gouvernement ambitionne de « supprimer tous les paradoxes », nous ne pouvons nous empêcher de nous interroger sur les effets de la réforme qu’il s’apprête à réaliser. En effet, Recep Tayyip Erdogan et Devlet Bahçeli ont insisté, à plusieurs reprises, sur le fait que la levée de l’interdiction du voile ne concernera que l’enseignement supérieur et que ni le primaire, ni le secondaire, ni la fonction publique, ne seront touchés. Dès lors, imaginant le parcours scolaire et professionnel de certaines des étudiantes voilées, dont ils souhaitent sauvegarder la liberté, nous sommes quelque peu troublée par les paradoxes qui ne manqueront pas de survenir. En effet, en suivant à la lettre les amendements proposés, on peut concevoir qu’une jeune fille turque désireuse de porter le voile devra néanmoins faire ses études primaires et secondaires, tête nue avant d’avoir, à l’université, « la liberté et le droit » (selon l’article 42 modifié de la Constitution) de se couvrir. Quelques années plus tard, toutefois, lorsqu’elle sera enfin diplômée, si elle décide d’entrer dans la fonction publique, elle devra de nouveau retirer son foulard…

Premier paradoxe, eu égard au raisonnement des promoteurs de la réforme : si le port du voile est une liberté, pourquoi celle-ci est-elle seulement réservée aux étudiantes ? Par ailleurs, si le port du voile est justifié par la pratique religieuse, pourquoi le problème de l’interdiction du foulard ne se pose-t-il qu’à l’université ? Il est assez difficile de croire que des personnes, comme Recep Tayyip Erdogan et Devlet Bahçeli, qui se veulent de pieux musulmans, ne se soient pas posés, eux aussi, de telles questions. Pourquoi s’accordent-ils aujourd’hui pour promouvoir une réforme qui limite paradoxalement la « liberté » de porter le voile aux étudiantes ? Par conviction ou par pragmatisme ? Si c’est par conviction, alors il faudra qu’ils nous expliquent pour quelle raison, dans le système qu’ils sont en train de mettre en place, une jeune fille voilée diplômée en droit ou en médecine ne pourra exercer dans un tribunal ou un hôpital public. Si c’est par pragmatisme, alors on doit comprendre que d’ici peu, le gouvernement de l’AKP, va reprendre l’argument du « paradoxe » pour justifier, cette fois-ci, le port du voile dans le primaire, dans le secondaire et même dans le secteur public.

Le second paradoxe réside dans le souci qu’ont eu les deux partis, auteurs de la réforme, de définir avec précision la manière de porter le voile. Le « turban » (voile à connotation religieuse, laissant voir le visage, mais attaché autour de la nuque) ne pourra être porté, seul le « basortüsü » (voile couvrant les cheveux, laissant le visage découvert et noué sous le menton) sera accepté. À cet égard, deux questions nous viennent à l’esprit. En premier lieu, si la réforme levant l’interdiction du port du voile à l’université est réalisée au nom de la liberté individuelle, pourquoi entre-t-elle dans de telles subtilités religieuses ? Le seul critère important ne doit-il pas concerner la possibilité de voir le visage ? Qu’il soit attaché à la nuque ou au niveau du cou change-t-il quelque chose au fait que le voile, en tout état de cause, sera porté ? Ici, les hommes politiques n’entrent-ils pas dans un débat à dimension religieuse, qui est finalement fort éloigné de leurs compétences ? En second lieu, il est assez surprenant de constater qu’un gouvernement turc puisse passer autant de temps à débattre de la façon de porter le voile, alors même que des problèmes plus importants, comme la question de la réforme de l’article 301 du code pénal ou celle de la relance de la candidature turque à l’Union Européenne (pour ne citer que celles-là), sont à l’ordre du jour.

Le problème aujourd’hui est-il vraiment de se savoir si le port du voile est une liberté à laquelle les étudiantes ont droit ou de mesurer jusqu’à quel point ce pays peut supporter une réforme qui s’annonce conflictuelle ? Si le nouveau «paquet constitutionnel» est adopté (et il y a de fortes chances qu’il le soit), il est probable qu’une Turquie, de plus en plus divisée, entre les laikçi et les dinci, aura à gérer des contradictions socio-politiques qui sont autrement plus dangereuses que les paradoxes idéologiques et religieux que le gouvernement prétend résoudre.
Saadet Coskun

mercredi 30 janvier 2008

Pour Nicolas Monceau, « les élites turques ont toujours tenté de faire l’histoire, mais c’est finalement l’histoire qui les a faites.”


Nicolas Monceau vient de publier (Dalloz, Science politique, 2007), «Générations démocrates, les élites turques et le pouvoir». Cet ouvrage, préfacé par Yves Schemeil, et issu d’une thèse en Science politique, que l’auteur a soutenue récemment à l’Institut d’Etudes politiques de Grenoble, analyse les trajectoires (éducatives, professionnelles et politiques) des élites turques, leur mobilisation en faveur de la démocratisation et de l'intégration européenne de la Turquie, ainsi que leur rapport à l'Europe et à la démocratie. Ce travail résulte, en fait, de la première enquête réalisée par un laboratoire européen en sciences sociales sur la vie politique turque contemporaine, dans le contexte des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.
Le Blog de l’OVIPOT a rencontré Nicolas Monceau, pour évoquer avec lui les apports majeurs de sa recherche.

OVIPOT : Pourquoi est-il intéressant de travailler sur les élites en Turquie aujourd’hui ?

Nicolas Monceau : Il est intéressant de travailler sur les élites en Turquie aujourd’hui dans la mesure où la Turquie est engagée dans des négociations d’adhésion avec l’UE depuis octobre 2005. La Turquie est donc appelée à rejoindre l’UE à l’avenir, si les négociations parviennent à leur terme d’ici une dizaine d’années au plus tôt. De plus, il s’agit d’un pays largement mal connu en Europe. C’est pourquoi il apparait important de mieux connaître et comprendre les élites turques, qui seront les interlocuteurs, sinon les partenaires, de l’Europe de demain. Par ailleurs, les élites ont toujours représenté les fers de lance des politiques de modernisation dans l’histoire politique du pays. Le rôle des élites dans la modernisation du pays est une tradition enracinée depuis le mouvement de réformes ottomanes des « Tanzimat », d’inspiration occidentale, mis en œuvre par les sultans réformateurs à partir du milieu du XIXe siècle. Elles se sont poursuivies sous la République de Turquie, fondée en 1923, sous l’impulsion de Mustafa Kemal Atatürk et des élites républicaines. En choisissant de privilégier l’étude des élites d’aujourd’hui qui se mobilisent en faveur de la démocratisation et de l’intégration européenne de la Turquie, j’inscris leur action dans la tradition des élites modernisatrices en Turquie. Elles en représentent une version contemporaine.

OVIPOT : Qu’est-ce que votre ouvrage nous apprend sur l’évolution du pays aujourd’hui ?

Nicolas Monceau : Ce travail présente les résultats de la première enquête réalisée par un laboratoire européen en sciences sociales sur la vie politique turque contemporaine dans le contexte des négociations d’adhésion avec l’UE. Fruit d’un travail de terrain de plusieurs années en Turquie, un questionnaire, en langue turque, comprenant 80 questions, a été adressé à plus de 1200 représentants des élites turques. Cette enquête pionnière a été complétée par des entretiens réalisés avec plus d’une centaine d’élites dans les domaines politique, économique et social, culturel et intellectuel. Parmi ces dernières, on remarque la présence d’anciens ministres et de députés, d’hommes d’affaires et d’industriels, d’universitaires et d’intellectuels, ou encore d’écrivains et d’artistes. Parallèlement, la démarche entreprise, dans ce travail, vise à étudier les trajectoires des élites turques, leur mobilisation en faveur de la démocratisation et de l’intégration européenne de la Turquie ainsi que leurs attitudes à l’égard de l’Europe et de la démocratie. Les résultats obtenus montrent la formation de générations politiques successives en Turquie, sous l’effet des coups d’Etats militaires, qui ont eu lieu en 1960, 1971 et 1980. En entraînant une profonde recomposition politique et sociale, ceux-ci ont joué un rôle déterminant dans l’histoire politique du pays et dans les biographies collectives. L’une des conclusions auxquelles parvient ce travail est que les élites turques ont toujours tenté de faire l’histoire, mais c’est finalement l’histoire qui les a faites. L’analyse générationnelle du système politique turc montre, en effet, à quel point les élites ont été influencées par le contexte politique. La reconstitution des trajectoires éducatives, professionnelles et politiques des élites turques depuis les années 1960, tout en mettant en valeur le rôle déterminant des coups d’Etats militaires, permet de mieux saisir les origines intellectuelles et idéologiques des démocrates pro-européens qui se mobilisent aujourd’hui en Turquie. La démarche adoptée indique ainsi qu’une partie d’entre eux sont issus d’une constellation d’organisations de gauche radicale –-partis politiques, syndicats et associations - dans les années 1960 et 1970, qui adhéraient à une idéologie révolutionnaire et étaient opposées au rapprochement entre la Turquie et la CEE, mis en œuvre avec la signature des accords d’association en 1963. La grille générationnelle, à travers la prise en compte de l’impact des coups d’Etats militaires, apporte ainsi des clés d’interprétation pour mieux comprendre la conversion d’une génération politique aux valeurs démocratiques et européennes.

Plus largement, l’analyse des générations politiques en Turquie permet de mieux comprendre les grandes mutations politiques, économiques et sociales traversées par la Turquie depuis les années 1960, et plus particulièrement après le coup d’Etat militaire de 1980. Cette démarche contribue à éclairer, sous un autre angle, le débat sur la « société civile », qui s’est beaucoup développé en Turquie, dans les vingt dernières années, en montrant comment les « organisations de la société civile » représentent après l’intervention militaire de 1980, une autre dimension de l’engagement politique des élites, une nouvelle séquence de leur carrière militante. L’investissement dans les ONG, en particulier de défense des droits de l’homme, marque le passage à un militantisme moral, alors qu’autrefois on s’engageait dans les partis politiques et les syndicats. L’analyse de l’impact des coups d’Etats militaires conduit ainsi à mieux comprendre l’émergence de nouvelles formes de mobilisation et d’engagement dans la Turquie, à partir des années 1980, mais aussi la recomposition du champ universitaire et intellectuel sous l’effet des reconversions professionnelles.
Cet ouvrage propose en parallèle des pistes de réflexion opportunes sur la démocratisation du débat public en Turquie, notamment sur des points aussi sensibles que la question arménienne. A travers l’étude du système de formation des élites en Turquie des années 1960 à nos jours, on comprend mieux le rôle de la mobilité internationale et du cosmopolitisme dans l’ouverture du champ universitaire et intellectuel et dans la cristallisation des débats publics. La Conférence des historiens turcs, qui s’est tenue à Istanbul, en septembre 2005, en est un exemple emblématique.
Enfin, ce travail montre la coexistence en Turquie de perceptions plurielles de l’Europe et de la démocratie et les attentes diversifiées à leur encontre, à travers les clivages qui apparaissent entre les élites turques, d’un côté et la population turque, de l’autre, mais aussi avec les citoyens et les élites en Europe. Par exemple, l’Europe signifie avant tout la démocratie et la diversité culturelle pour les élites turques interrogées, tandis qu’elle incarne surtout la prospérité économique, la sécurité sociale et la liberté de circulation pour la population turque.

OVIPOT : quel est le rôle joué par ces élites dans les négociations avec l’UE ?

Nicolas Monceau : On peut souligner avant tout un rôle d’influence, exercé par un réseau d’élites turques dont l’activité s’apparente à une « nébuleuse réformatrice ». Ces dernières occupent – ou ont occupé - des positions de pouvoir et de responsabilité dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale, culturelle et intellectuelle. La démarche adoptée ici a consisté à étudier plus particulièrement une mobilisation « civile », qui s’inscrit dans le champ de la « société civile » en Turquie, à travers l’action réformatrice menée au sein d’une ONG : la Fondation d’Histoire (Tarih Vakfi). Cette démarche permet de montrer les opportunités de mobilisation des élites dans la Turquie d’aujourd’hui en fonction des ressources – politiques, économiques, intellectuelles – dont elles disposent et face aux contraintes multiples auxquelles elles sont confrontées. En étudiant les possibilités d’action des élites, ce travail met en perspective les différents acteurs en présence, et leur interaction : l’Etat, dans ses multiples composantes, les forces politiques et sociales, les médias et les ONG, mais aussi l’UE et les organisations internationales.
À cet égard, l’intérêt de travailler sur la Fondation d’Histoire était multiple : elle permettait d’avoir accès à un vaste réseau d’élites réformatrices qui sont actives dans tous les domaines – politique, économique et social, culturel et intellectuel – et influentes dans la politique et la société turques. L’un des buts principaux de cette fondation est de lutter contre la diffusion du nationalisme dans l’éducation nationale et plus largement de refonder le rapport des citoyens turcs à l’histoire et au passé national dans un sens plus pacifique et moins nationaliste, notamment par la réforme des manuels scolaires d’histoire. C’est un enjeu fondamental pour la Turquie, face auquel la Fondation d’Histoire a eu un rôle pionnier. D’autres organisations, comme l’Association des industriels et des hommes d’affaires turcs (TÜSIAD), sont depuis intervenues dans ce domaine, en publiant des manuels alternatifs. L’enjeu ici est de socialiser la jeunesse turque à l’Europe, par une meilleure connaissance de l’histoire européenne (pour l’instant très peu représentée dans les manuels scolaires) et de la construction européenne. Pour l’avenir européen de la Turquie, c’est une question cruciale. De ce point de vue, le rôle de la Fondation d’Histoire est pionnier, et il méritait d’être étudié. Dans cette perspective, on peut parler d’un réseau d’influence, d’une capacité d’influence sur la définition des politiques publiques et leur harmonisation avec les standards européens.

OVIPOT : quelles sont les relations des élites que vous avez étudié avec l’AKP ?

Très peu de sympathisants de l’AKP figurent parmi les élites étudiés dans ce travail. Les résultats de l’enquête montrent que les élites interrogées se définissent majoritairement comme laïques. Pour elles, l’islam politique apparaît chargé d’une connotation négative tandis que la République laïque traduit inversement un sens fortement positif. Elles apparaissent très partagées sur la perception du « processus du 28 février 1997 », que certains ont qualifié de « coup d’Etat post-moderne ». La moitié des élites ayant répondu à l’enquête jugent positivement ce processus, en l’associant à la défense de la République, tandis que les interventions militaires de 1971 et de 1980 suscitent pour leur part un rejet massif. Enfin, les élites interrogées se définissent très largement comme des « aydins », que l’on peut qualifier comme « intellectuel » en français. Ces derniers représentant l’élite occidentalisée, laïque et républicaine qui s’est identifiée au régime républicain kémaliste depuis sa fondation dans les années 1920.
On peut avancer l’hypothèse que les élites interrogées dans ce travail entretiennent un rapport ambivalent avec l’AKP. L’avènement de l’AKP au pouvoir a entraîné une certaine division des élites. D’un côté, certains semblent séduits par les succès économiques et politiques du gouvernement, que renforce le rejet de la classe politique traditionnelle dans son ensemble et du parti d’opposition CHP, laïque et républicain en particulier. De l’autre, certains semblent préoccupés par les inquiétudes dominantes au sein des milieux laïques et républicains relatives à l’existence d’un « agenda caché » de l’AKP.

lundi 28 janvier 2008

Visite officielle de Costas Karamanlis en Turquie : un bilan mitigé.



Alors même que, depuis une dizaine de jours, des affiches de l’Office du Tourisme de Grèce fleurissent sur les panneaux publicitaires d’Istanbul, pour inciter les Turcs à aller passer leurs vacances en Grèce (Yunanistan) cet été, Lisa Montmayeur nous livre une première analyse de la visite que Costas Kamanlis, le premier ministre grec, vient d’effectuer en Turquie.


Le bilan de la visite officielle, effectuée par Costas Karamanlis, en Turquie, du 23 au 25 janvier 2008, peut sembler relativement mitigé. Si l’on doit souligner le caractère historique de cette visite et les perspectives positives qu’elle ouvre, entre les deux pays, dans le processus de rapprochement gréco-turc, on observe aussi qu’elle n’a contribué que partiellement à éclaircir la position des deux acteurs sur les différents dossiers qui opposent la Grèce et la Turquie.

Cette visite du premier ministre grec a répondu à la visite officielle effectuée par Recep Tayip Erdogan, en Grèce, en 2004. Elle peut être perçue comme le point culminant de la « diplomatie du tremblement de terre », expression qui désigne le réchauffement diplomatique entre les deux pays, amorcée après les tremblements de terre de 1999. Costas Karamanlis a d’ailleurs tenu à marquer cette visite d’un signe fort en direction du peuple turc, en déposant une gerbe sur la tombe de Mustafa Kemal. Les deux hommes ont réaffirmé, lors de cette visite, leur volonté de trouver des solutions pacifiques et concertées aux différends qui opposent leurs pays, afin d’ouvrir une ère de dialogue et de paix. Costas Karamanlis a, en particulier, réaffirmé son soutien à la candidature turque à l’Union Européenne : «L'Union européenne doit accepter la Turquie, comme membre à part entière, une fois qu'elle aura rempli ses obligations envers l'UE.», a déclaré, notamment le premier ministre grec. Il a également souhaité une résolution rapide du conflit chypriote tout en se disant partisan d’une réunification de l’île : «Le temps est venu de faire tomber le dernier mur d'Europe, celui de Nicosie. La Grèce et la Turquie devraient travailler avec la population de Chypre pour restaurer son indépendance, sa souveraineté et son unité».

On peut néanmoins regretter que cette visite n’ait pas été l’occasion pour les deux hommes de prendre des positions plus tranchées ou des mesures plus concrètes sur certains dossiers. Par exemple, concernant la délimitation du plateau continental qui partage la mer Egée, M. Karamanlis a affirmé que «les moyens permettant de la régler sont le droit international et les accords internationaux». Cette opinion reste donc assez vague sur les perspectives de règlement de ce vieux conflit. En effet, étant donné que 37 réunions mixtes d’experts ont déjà été menées sur ce dossier, une solution rapide à ce différend paraît toujours compromise. Karamanlis a également encouragé la Turquie, dans les négociations qu’elle mène avec l’Union Européenne en vue de son adhésion, l’incitant notamment à développer une politique volontariste en direction des minorités religieuses, qui pourrait se traduire par la réouverture de l’école théologique «Halki» sur «l’Ile d’Heybeliada», fermée depuis 1985. Qualifiée «d’obligation sur la route de l’Union européenne» par Costas Karamanlis et de «dossier en instance de règlement » par Recep Tayyip Erdogan, la réouverture de cet établissement est encore incertaine. Les discours sont donc restés dans un registre assez incantatoire et vague, qui a évité aux deux hommes de préciser leurs pensées ou d’entrer dans le détail de certains dossiers. Est-ce par volonté de ne pas brusquer les choses, de ne pas froisser l’autre ou de ne pas s’aliéner une partie de l’opinion publique ? La question reste ouverte.

Mais, si cette visite n’a pas été l’occasion d’apporter des réponses précises sur des dossiers de fond qui opposent encore les deux pays, elle montre que les deux chefs de gouvernement ont entamé un dialogue et qu’ils ont bien la volonté de trouver des solutions pacifiques à leurs différends. L’image du premier ministre grec saluant à son arrivée d’un « merhaba » («salut» en turc) son homologue turc, qui lui a répondu par un « efharisto poli » («merci beaucoup» en grec), semble donc illustrer parfaitement le bilan de cette visite : une atmosphère amicale entre les deux pays et le début d’un dialogue indéniablement plus soutenu.
Lisa Montmayeur Deheurles