mercredi 8 octobre 2008

La permanence de la question kurde.


Alors même que le gouvernement s’apprête à demander l’extension de l’autorisation qu’il avait obtenue du Parlement, l’année dernière, pour intervenir en Irak du nord, l’attaque du PKK contre une position militaire turque à Aktütün (sous-préfecture de Şemdinli) a mis la Turquie en état de choc. 17 soldats turcs et 23 rebelles kurdes auraient péri dans cet affrontement qui s’est déroulé, le 4 octobre 2008, en plein jour. Il s’agit de l’incident le plus meurtrier, depuis que la Turquie a décidé de réagir, il y a un an, contre les infiltrations du PKK, en intervenant en l’Irak du nord.

Eu égard à la gravité des pertes, à Aktütün, et dans un contexte où l’on était déjà enclin à faire un bilan mitigé d’un an d’intervention militaire turc en Irak du nord, l’armée est l’objet de sévères critiques, venant en particulier des médias et des partis d’opposition. Depuis 1992, c’est, en effet, la cinquième fois qu’une attaque de ce type est menée contre ce poste militaire. Ce dernier, situé sur l’une des principales voies d’infiltration utilisée par les militants du PKK, a été la cible de 3 attaques, depuis juin 1997, la dernière remontant à mai 2008. La presse s’étonne de la mauvaise localisation de ce poste et des déficiences de sa construction, dans un endroit éminemment dangereux. Le commandant des unités de la région se trouvait à un mariage, au moment de l’attaque et il n’avait pas mis ses troupes en état d’alerte, alors même que les services de renseignements faisaient état de risques d’attaque. Dès lors, les médias évoquent des fautes de commandement, tout en s’interrogeant sur l’efficacité des informations satellitaires fournies par les Américains que l’autorité militaire a souvent mis en exergue pour convaincre de sa parfaire maîtrise de la situation. L’armée se défend en insistant sur le fait que la plupart des pertes humaines (13 morts sur 15) ont été causées par des bombardements à l’arme lourde effectués depuis l’Irak du nord. Elle dément que des problèmes de communication puissent exister avec les services américains, mais annonce l’examen d’un redéploiement de ses forces dans la région.

Cette rentrée politique et parlementaire atteste donc que la question kurde reste plus que jamais le premier problème auquel est confronté la Turquie contemporaine. Avant même l’attaque d’Aktütün, la permanence des accrochages et des opérations militaires dans le sud-est en attestait amplement. Le 25 septembre notamment, alors que l’aviation turque bombardait des positions du PKK en Irak du nord, dans la région des monts Qandil, un affrontement armé avait fait sept morts (6 rebelles kurdes et un soldat turc) dans la province de Siirt. L’armée a fait état, par ailleurs, de plus de 120 incidents armés (explosions de mines ou de bombes, tirs de harcellement contre des forces de sécurité, actes terroristes divers...) pour la seule période du mois de septembre. La persistance de cette situation d’insécurité qui mobilise les forces de sécurité turques, montre les limites des opérations militaires engagées, depuis 2007.

Pourtant, si les partis d’opposition kémaliste (CHP) et nationaliste (MHP) manifestent actuellement leurs réticences à la prorogation de l’autorisation d’intervention dans le nord de l’Irak, ce n’est pas pour réclamer la recherche d’une solution politique, mais pour demander au contraire une intensification des opérations militaires. Le leader du CHP s’en est pris à l’ancien chef d’état major, Yaşar Büyükanıt. On se souvient qu’une querelle avait opposée les deux hommes, à la fin de l’intervention des forces terrestres en Irak du nord, le 29 février dernier. Le parti kémaliste avait alors reproché au gouvernement et à l’état major de s’être retirés trop tôt d’Irak, en cédant à des pressions américaines. “Nous ne sommes pas contre une autorisation de prorogation, mais nous espérons que le gouvernement s’en servira plus judicieusement”, avait déclaré, avant même l’attaque d’Aktütün l’un des leaders du CHP au Parlement, Mustafa Özyürek, tandis que le MHP abondait dans le même sens, en soulignant toutefois que le principal problème demeurait, selon lui, les actes terroristes commis en Turquie même. Deniz Baykal a encore surenchéri cette semaine, en demandant une intervention musclée en l’Irak du nord et la mise en place d’une zone tampon. Le gouvernement, pour sa part, a pris la défense de l’armée en déclarant qu’elle avait toujours veillé à la sécurité du pays. Le parti kurde DTP, actuellement sous le coup d’une procédure devant la cour constitutionnelle, visant à sa dissolution, a pour sa part annoncé sans surprise que, comme l’an dernier, il n’apporterait pas son soutien à une autorisation d’intervention armée dans le nord de l’Irak. Les débats parlementaires sur la prorogation de cette autorisatio promettent donc d’être chauds.

Le 9 octobre se tiendra en outre une réunion du Haut Conseil de lutte contre le Terrorisme qui doit réexaminer la stratégie adoptée à l’égard de la question kurde. On y attend une pressante demande de l’armée pour remettre en application l’état d’urgence (en vigueur entre 1987 et 2002), alors même que tous les experts s’accordent à reconnaître que la répression n’est pas une solution durable. De nombreux observateurs s’interrogent sur l’efficacité de pouvoirs d’exception supplémentaires qui seraient à nouveau donnés dans la région à l’armée qui dispose déjà de compétences très étendues et, dénonçant la démission à ce sujet des partis politiques, ils estiment en réalité que la question kurde est un problème trop important pour être laissé à l’appréciation des seuls militaires. Le recours à de tels moyens juridiques remettrait en cause également la libéralisation réalisée, ces dernières années, dans le cadre du processus d’intégration européenne ; ce que le ministre de la justice, Mehmet Ali Şahin a exclu, en disant que « la Turquie n’était pas dans une position où elle avait à choisir entre liberté et sécurité. »

Il faut signaler, en dernier lieu, que ces tensions politiques et militaires ont été aggravés par des incidents qui se sont récemment produits dans l’ouest du pays. Le 30 septembre dernier, en effet, dans la petite ville balnéaire d’Altınova (sous-préfecture d’Ayvalık, province de Balikesir), qui a déjà été le théâtre de conflits ethniques par le passé, des affrontements se sont déroulés entre Turcs et Kurdes. Partis, semble-t-il, d’une querelle entre deux familles, ces incidents ont fait deux morts (parmi les Turcs) et ont été suivis d’actes de vandalisme contre des biens appartenant à des Kurdes (incendie de magasins notamment) et de manifestations de rue anti-kurdes. Appelant la population d’ Altınova à surveiller ses jeunes, le gouverneur de la province a estimé, pour sa part, que cette situation, très localisée, découlait principalement de la concurrence économique et commerciale existant entre les deux communautés, dans une ville très touristique. Il reste que nombre de commentateurs n’ont pas manqué de faire observer que ce type d’incidents est inquiétant et qu’il ne peut que se nourrir d’un pourrissement de la situation dans le sud-est ; à plus forte raison, si les réformes ne progressent pas sur le plan politique, au niveau national, et si une stratégie exclusivement répressive est privilégiée.
JM

vendredi 3 octobre 2008

Les enjeux de l’affaire «Ergenekon»


Alors même que l’ouverture d’un procès est annoncée pour le 20 octobre prochain, ces dernières semaines ont vu se poursuivre l’enquête, connue désormais sous le nom d’«Ergenekon». Deux nouvelles vagues d’arrestations ont eu lieu récemment. Le 20 septembre 2008, 19 personnes dont 6 lieutenants d’active et un cadet ont été incarcérées et surtout, le 23 septembre 2008, un nouveau coup de filet, concernant au total 17 personnes, a conduit à l’inculpation de nouvelles personnalités considérées comme laïques, parmi lesquelles un journaliste célèbre, Tuncay Özkan (photo), un ancien maire d’Esenyurt (Istanbul), Gürbüz Çapan, un ancien chef de la police, Adil Serdar Saçan et un ancien mannequin, Duygu Dikmenoğlu. Toutefois, plus encore que ces arrestations spectaculaires, ce dernier mois aura été marqué par un autre genre de rebondissements dans cette affaire.

En premier lieu, au début du mois de septembre, le cours de l’affaire “Ergenekon” a été perturbée, par la menace de mise en examen pesant sur le procureur Zekerya Öz et ses adjoints, suite au décès de l’une des personnes incarcérées (Kuddusi Okır). Cette menace a amené certains observateurs à redouter qu’un éventuel dessaisissement du procureur Öz amène l’affaire «Ergenekon» à connaître le même sort que l’affaire de «Şemdinli» en 2005 (une enquête pénale dont le procureur avait été dessaisi, après que l’implication de militaires de haut rang ait été envisagée). Mais le procureur Öz, suspecté en l’occurrence de n’avoir pas respecté les droits de la défense dans la conduite de l’enquête, sera finalement maintenu dans ses fonctions par le ministre de la justice.

En second lieu, l’affaire «Ergenkon» a également été marquée, au même moment, par la décision du nouveau chef d’état major d’envoyer l’un de ses adjoints rendre une visite officielle à deux militaires à la retraite incarcérés dans le cadre de l’enquête : les généraux Eruygur et Tolon (cf. notre édition du 9 septembre 2008). Depuis cette initiative qualifiée pudiquement, tant par le gouvernement que par l’état major, de «visite humanitaire», la libération du général Eruygur, par ailleurs président de l’Association pour la pensée kémaliste, qui avait organisée l’an passé les grands « miting » laïques à Ankara, Istanbul et Izmir, a relancé les commentaires sur l’amélioration des relations entre le gouvernement et l’armée.

Ces ultimes péripéties, comme les dernières arrestations effectuées, ont relancé les interrogations sur les tenants et les aboutissants de l’affaire «Ergenekon». Révélée par la découverte d’un dépôt d’armes et d’explosifs dans le quartier d’Umraniye, à Istanbul, en juin 2007, l’affaire «Ergenekon» (nom de la plaine mythique dont les Turcs seraient originaires en Asie centrale) éclate au grand jour, en janvier 2008, avec l’arrestation spectaculaire d’une série d’individus soupçonnés, de longue date, d’agir pour le compte de l’Etat profond (cf. notre édition du 25 janvier 2008). Pourtant, par la suite, alors même que les arrestations se multiplient et frappent de plus en plus des personnalités laïques, de nombreux observateurs commencent à voir dans «Ergenekon» la riposte du gouvernement aux procédures auxquelles il est alors confronté (recours contre la révision constitutionnelle levant l’interdiction du port du foulard dans les universités, menace de dissolution de l’AKP par la Cour constitutionnelle, cf. notre édition du 23 mars 2008).

Depuis, alors même que les procédures en question sont abouties, les supputations se poursuivent et l’affaire «Ergenekon» est devenue un enjeu politique majeur, dont la nature n’est toujours pas cerné avec précision et dont les issues peuvent donc être multiples. En effet, si le procès met à jour un réseau de grande ampleur menant des activités illicites pour le compte de certains secteurs de l’Etat, au nom d’une certaine conception de l’État, pour la première fois, on pourra dire que l’Etat s’attaque vraiment à l’Etat profond et le juge. En revanche, si un trop grand nombre d’arrestations se révèlent infondées et si les révélations s’avèrent décevantes, l’affaire risque de se dégonfler comme une baudruche et le pays se sentira une fois de plus floué.

Après les tensions politico-électorales de 2007 (élections présidentielles et législatives), les procédures juridiques et constitutionnelles du premier semestre 2008 (levée de l’interdiction du voile et procédure d’interdiction de l’AKP devant la Cour constitutionnelle), la Turquie traverse une nouvelle phase de turbulences qui se situe essentiellement sur les terrains médiatique et pénal (affrontement entre le premier ministre et le groupe de presse Doğan, affaire “Deniz Feneri”, cf. nos éditions des 13 et 19 septembre 2008). L’issue de l’affaire “Ergenekon” se situe désormais indiscutablement dans cette nouvelle phase de tensions.
JM

mardi 30 septembre 2008

Où en est l’armée turque ?


Depuis la nomination du nouveau chef d’état major, Ilker Basbuğ (photo), les commentaires vont bon train sur le rôle que l’armée entend jouer désormais et, en particulier, sur les relations que son nouveau commandant en chef va entretenir avec le gouvernement de l’AKP.

Dès son discours d’intronisation, le 28 août 2008, Ilker Basbuğ s’est montré très offensif, en ne ménageant pas le gouvernement, alors même que le général qui l’a remplacé à la tête de l’armée de terre avait préparé le terrain, la veille, par des propos particulièrement critiques, à l’égard des évolutions politiques en cours (notre édition du 3 septembre 2008). Par la suite, ces coups de menton ont été confirmés par d’autres comportements comparables. Ainsi, le 3 septembre dernier, le nouveau chef d’état major a envoyé l’un des ses généraux rendre visite à deux anciens militaires de haut rang, emprisonnés dans le cadre de l’affaire «Ergenekon», tandis que le site internet des forces armées confirmait parallèlement le caractère très officiel de cette visite. Certains commentateurs ont alors interprété l’événement comme un message du chef d’état major signifiant au gouvernement qu’il serait beaucoup moins patient que son prédécesseur, pour ce qui est de l’inculpation de militaires dans le cadre de enquête «Ergenekon». Le 16 septembre 2008, lors de la première conférence de presse d’Ilker Basbuğ, l’heure est toujours à la fermeté. Le général annonce notamment que l’armée continuera à accorder au compte-goutte ses accréditations à la presse pour couvrir les événements militaires.

Alors ? Au moment où se développe une nouvelle polémique opposant le gouvernement au premier groupe médiatique du pays et où se poursuivent les inculpations de militaires dans l’affaire «Ergenekon», l’armée s’apprête-t-elle à revenir en force dans le jeu politique, rompant avec le profil un bas qui a été le sien depuis les succès électoraux de l’AKP l’année dernière ? Rien n’est moins sûr. Lors de sa dernière conférence de presse, en dépit de postures martiales, le nouveau chef d’Etat major a manifesté son désir de parler moins mais mieux. En l’occurrence cela signifie qu’il entend éviter d’intervenir systématiquement en matière politique, qu’il désire contrôler étroitement les voix et les voies par lesquelles l’armée s’exprime et enfin qu’il souhaite être plus à l’écoute de la société civile et des citoyens. Réputé pour être un faucon, cet homme froid, que le Président Abdullah Gül a finalement accepté de nommer au commandement suprême, a récemment conduit les opérations de l’armée turque contre les rebelles du PKK en Irak du Nord. Au début du mois de septembre, il a effectué par ailleurs un déplacement remarqué dans le Sud-Est, au cours duquel il n’a pas hésité à aborder la question kurde dans sa globalité, en rencontrant des «ong» et en se mêlant même à la population de la ville de Van (notre édition du 9 septembre 2008). De tels comportements laissent ainsi à penser que le nouveau chef d’état major, rodé aux techniques de la communication, semble être un plus fin stratège que son prédécesseur, à qui l’on a souvent reproché de parler un peu trop, un peu trop fort et pas toujours à bon escient.

Dès lors, les récentes postures caricaturales que nous évoquions précédemment peuvent surprendre. Ne sont-elles pas vouées à apparaître comme des coups d’épée dans l’eau, à une époque où les moyens d’intervention politique de l’armée semblent se réduire comme une peau de chagrin ? En réalité, si cette attitude offensive surprenante montre que le général ne renie pas bien sûr les principes de base qui régissent le comportement de l’armée turque à l’égard du pouvoir politique, elle semble surtout vouloir préserver l’intégrité des fondamentaux de la relation entre militaires et politiques en Turquie. Le message serait ainsi le suivant : « Certes, l’armée ne peut plus intervenir directement dans le jeu politique, comme elle a pu le faire par le passé, mais elle n’a pas fait pour autant sa complète soumission à l’autorité civile et poursuivra ses interventions en matière politique.» Le chef d’état major continuera donc à s’exprimer lorsque bon lui semble, à accréditer qui bon lui semble, à voir qui bon lui semble, ne serait-ce que pour montrer qu’il peut toujours le faire. Mais ces interventions, pour peu qu’elles soient nécessaires, ne se feront qu’avec parcimonie. De surcroît, elles contribueront à rassurer les troupes sur la détermination et la fermeté de la hiérarchie militaire.

Y a-t-il dans cette manière de voir et de faire les bases d’un nouveau «modus vivendi» avec le gouvernement ? La récente affaire «Eruygur» semble l’indiquer. Cette affaire concerne l’un des généraux emprisonné dans le cadre de l’affaire «Ergenekon» auquel l’état major a officiellement rendu visite, il y a une quinzaine de jours, comme nous l’indiquions précédemment. Le gouvernement, loin de s’en offusquer publiquement, n’a voulu voir dans cette démarche qu’un geste humanitaire. Cette opinion a été confirmée par le général Basbuğ, en personne, lors de sa récente conférence de presse, avant que la libération du général Eruygur intervienne quelques jours plus tard, pour des raisons tenant à la dégradation récente de son état de santé. Faut-il ne voir dans ce dénouement qu’un heureux hasard ? La suite des événements nous le dira mais, pour l’heure, on ne peut manquer d’observer encore que, lors de la conférence de presse du chef d’état major, deux quotidiens pro-gouvernementaux (Yeni Şafak et Star) ont été accrédités pour la première fois.
JM

vendredi 19 septembre 2008

La querelle Erdoğan-Doğan s’intensifie alors que la justice allemande rend son verdict dans l’affaire «Deniz Feneri».


Mais pourquoi donc Recep Tayyip Erdoğan s’en prend-il aussi violemment au groupe Doğan ? C’est la question que se posent nombre de journalistes, en premier lieu ceux du groupe en question. On conçoit certes que l’affaire «Deniz Feneri» (« Le Phare ») puisse le contrarier, mais la révélation de celle-ci n’est pas vraiment nouvelle et n’expliquerait pas, à elle seule, la charge subite du premier ministre qui, commencée il y a une dizaine de jours, a repris de plus belle, lors d’un meeting de l’AKP, le 13 septembre dernier, à Istanbul. De nouveau, Recep Tayyip Erdoğan s’en est pris directement à Aydin Doğan, en dénonçant, cette fois, ses deux casquettes d’homme de presse et d’homme d’affaire, et le mélange des genres qu’elle permet. Cela pour conclure «que l’époque où ce groupe faisait et défaisait les gouvernements était révolue».

Les commentaires vont bon train sur les raisons de cette nouvelle offensive du parti majoritaire. Pour Halal Celal Güzel (qui écrit régulièrement dans Radikal, le quotidien libéral du groupe Doğan), ce surprenant conflit viendrait surtout du fait que les journaux du groupe Doğan sont aux mains d’une génération d’ex-gauchistes soixante-huitards, qui prennent en permanence des positions positivistes et laïcistes, à l’encontre de la politique gouvernementale. Pour Ertuğrul Özkök, l’éditorialiste d’Hürriyet (groupe Doğan), directement mis en cause par un récent discours du premier ministre, dénonçant ceux qui veulent à tout prix le voir participer à des réunions où des boissons alcoolisées sont servies, le premier ministre agirait désormais comme un autocrate qui ne supporte plus la critique et qui se choisit des cibles. Pour nombre de journalistes, en effet, les attaques à répétition du premier ministre contre le groupe Doğan viseraient à provoquer une baisse des actions de celui-ci pour l’affaiblir économiquement et l’obliger à céder. D’autres commentateurs comme Yusuf Kanlı (Turkish Daily News) évoquent des raisons plus spécifiques. L’épouse du premier ministre aurait très mal accueilli une photo publiée en première page du quotidien «Hürriyet», le 6 août dernier, montrant l’ombre de ses jambes à travers sa robe blanche par transparence, alors même qu’elle attendait avec son mari à l’aéroport de Bodrum, pendant les vacances, le couple présidentiel syrien. Cet incident ne saurait à lui seul justifier la colère du premier ministre. Mais l’on peut penser, comme Yusuf Kanlı, qu’il est venu s’ajouter à l’agacement provoqué par l’évocation à répétition, par les organes du groupe Doğan, d’affaires de corruptions et de scandales divers, alors même que les élections municipales se rapprochent.

De surcroît, même si beaucoup d’observateurs ont insisté sur l’ancienneté de la révélation de l’affaire «Deniz Feneri», on conçoit que sa dimension internationale, l’ampleur des malversations qu’elle révèle et surtout leur type (détournement de fonds caritatifs religieux au profit d’un mouvement politique issu de la mouvance islamiste) ait inquiété au plus au point le premier ministre et l’ait amené à prendre les devants pour détourner l’onde de choc. Le 17 septembre 2008, la justice allemande a, en effet, lourdement condamné le directeur de «Deniz Feneri» et son prédécesseur, en estimant que les cerveaux de l’affaire se trouvaient en Turquie. La procureure, Kerstin Lötz, a pointé du doigt le responsable de la chaine religieuse «Kanal7» ainsi que l’actuel directeur de la Haute Autorité de la Radio et de la Télévision (RTÜK). Quant au juge Jürgen Müller, il a estimé qu’il s’agissait de la plus importante affaire du genre, en qualifiant les activités de «Deniz Feneri» de «crime contre la démocratie mais aussi contre la liberté de conscience.»

La gravité du verdict peut expliquer la fébrilité du leader de l’AKP et ce d’autant plus que loin d’être terminée, cette affaire pourrait avoir désormais des développements turcs… Les quotidiens à grand tirage indiquaient, le 18 septembre 2008, que désormais la balle était dans le camp de la justice turque et se demandait si celle-ci oserait engager des poursuites contre les cerveaux de ce qu’on doit appeler désormais le système «Deniz Feneri». Ces prolongements pourraient en outre ne pas concerner seulement le fonctionnement de l’association à proprement parler, mais aussi les pressions que le gouvernement turc aurait tenté d’exercer sur le gouvernement allemand pour étouffer le scandale. La presse s’interroge avec insistance, depuis un certain temps déjà, sur l’incarcération expéditive d’un adolescent allemand dans le cadre d’une affaire pénale, bien que les autorités diplomatiques allemandes aient démenti à nouveau, ces derniers jours, tout lien entre les deux affaires.

Quoiqu’il en soit, le conflit Erdoğan-Doğan doit certainement être replacé dans un contexte politique plus large ; ce que fait Cengiz Çandar (Turkish Daily News) qui, depuis le début, analyse le « Blitzkrieg » du premier ministre contre le premier groupe de presse turc, comme le signe du lancement de la campagne pour les élections municipales, qui doivent se tenir en mars 2009. À cet égard, on doit d’abord se souvenir qu’en Turquie, la lutte pour le pouvoir n’oppose plus des partis politiques, mais qu’elle consiste avant tout en une confrontation entre une force politique très largement majoritaire (l’AKP) et les institutions qu’elle ne contrôle pas encore. Jusqu’à présent ces institutions ont été des instances publiques traditionnelles tenues par l’establishment : armée, justice, YÖK. Force est de constater que l’AKP a pris la mesure de ces instances auxquelles il a infligé des coups sévères, au cours des deux dernières années. Dès lors, les derniers adversaires de l’AKP sont la grande presse et les grands consortiums économiques, comme le groupe Doğan. Si ces derniers n’ont pas été directement au cœur des affrontements politiques des derniers temps, ils ont généralement apporté leur appui à la plupart des initiatives qui ont tenté d’enrayer la poussée politique de l’AKP. Les interventions directes du groupe Doğan dans la vie politique ne sont pas nouvelles et celui-ci a même accumulé, au cours des deux dernières décennies, un certain savoir-faire en la matière. On se souvient de ses campagnes, en 1994, contre le gouvernement de Tanşu Çiller et surtout, en 1997, contre le premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, dans le cadre de ce qu’on a appelé, par la suite, le «coup d’Etat post-moderne». Dès lors que les instances traditionnelles de l’establishment sont en retrait, le parti de Recep Tayyip Erdogan sait que, dans le prochain combat que seront, pour lui, les municipales, plus que des partis d’opposition en pleine débandade, ou que les instances affaiblies contrôlées par l’establishment, son adversaire le plus coriace risque d’être la presse. Dans un scrutin local où le fait divers, l’anecdote et les dénonciations de scandales font souvent mouche, la presse peut avoir, en l’occurrence, une forte capacité de «nuisance». Le premier ministre aurait ainsi choisi de mener une sorte guerre préventive contre les médias, pour parer à la révélation d’autres scandales. Cela lui permettrait dans le même temps d’atténuer les coups qui lui sont portés et de dénoncer un chantage médiatique, dont l’un de ses adjoints a brossé, il y a quelques jours, un tableau dantesque…
JM

mercredi 17 septembre 2008

Erdoğan s’énerve sur l’alcool, la presse du groupe Doğan dénonce l’influence croissante de l’AKP sur les instances publiques de décision.


La confrontation Erdoğan-Doğan est, ces jours-ci, propice à une réactivation de la querelle de «l’agenda caché». Le gouvernement de l’AKP est-il en train d’arriver à ses fins, en accroissant progressivement ses pressions sur la République laïque et son influence sur la société turque ? C’est la question que se posent souvent actuellement, les journaux du groupe Doğan.

ll faut dire qu’en cette période de Ramadan, Recep Tayyip Erdoğan, leur tend des perches. Participant le 9 septembre dernier à un iftar (repas de rupture de jeûne pendant le Ramadan) de son parti à Kadiköy, le premier ministre n’a pas pu s’empêcher de sonner une nouvelle charge contre l’alcool. Un rapport officiel a récemment révélé qu’en Turquie, au cours des trois dernières années, les points de vente d’alcool ont diminué de 12%. La nouvelle intervient au moment où plusieurs municipalités (Kadiköy, Üsküdar, Bursa, Ankara…) sont pointées du doigt pour des cas de restrictions de vente d’alcool, découlant de la mise en application d’une loi controversée limitant la vente d’alcool aux mineurs.

Plus spécialement, Kadiköy et Moda, quartiers de la partie asiatique d’Istanbul, sont régulièrement le théâtre d’incidents concernant la consommation d’alcool. En effet, la mairie du grand Istanbul a récemment confié la gestion du port de Kadiköy à l’une de ses sociétés «Beltur», qui s’est empressée d’interdire la consommation d’alcool alentour. Depuis, tous les vendredis, des gens ont pris l’habitude de venir consommer de l’alcool, à cet endroit, en guise de protestation. Dans ce contexte passablement tendu, Recep Tayyip Erdoğan n’a pourtant pas mâché ses mots, lors de l’iftar du 9 septembre dernier, en disant qu’à son avis, ce sont ceux qui ne boivent pas qui subissent les pressions les plus fortes. « Je dis à ceux qui boivent, je ne bois pas, laissez-moi tranquille. Ils disent non et veulent que je sois avec eux. Mais quel genre de mentalité est-ce là ? Ils croient qu’ils peuvent me dicter ma conduite... Ces gens ne me voient qu’à travers une bouteille ou quoi ? Faisons attention à ceux qui veulent nous entrainer dans des conflits et des polémiques sans fin», a-t-il dit, en particulier. La tirade a provoqué de nombreuses réactions médiatiques, notamment celle d’Etuğrul Özkök, le très kémaliste rédacteur en chef du quotidien Hürriyet (groupe Doğan), amateur de vins fins, nommément mis en cause par ce discours, et dont ce n’est pas le premier accrochage avec le premier ministre au sujet de l’alcool. Le journaliste a estimé que le premier ministre ne devrait pas refuser de participer en Turquie aux réunions où il y a des gens qui boivent de l’alcool. «Il lève bien son verre avec les étrangers dans les meetings internationaux… alors pourquoi refuse-t-il de le faire avec son peuple ? », a-t-il conclu.

Un autre point d’achoppement concerne, à l’heure actuelle, le développement de l’influence de l’AKP au sein des institutions publiques, en particulier des institutions administratives indépendantes, comme la Commission des marchés de capitaux (SPK), le Conseil supérieur des universités (YÖK), l’Autorité de régulation du marché de l’énergie (EDPK) ou le Conseil suprême de la Radio et de la Télévision (RTÜK). La moindre indépendance des ces instances tiendrait, d’une part, aux nominations nouvelles qu’y a effectuées l’AKP depuis qu’il maîtrise toutes les instances exécutives (en particulier la présidence) et, d’autre part, à des interventions et pressions intempestives dont le parti majoritaire aurait pris la fâcheuse habitude depuis quelques mois. Sont notamment évoqués la prise de position du nouveau président du YÖK en faveur du foulard à l’université, l’intervention du gouvernement dans l’attribution de canaux de télévision aux dépens de la compétence de RTÜK, et bien sûr la récente révélation d’Aydin Doğan racontant que le Premier ministre lui aurait dit avoir «réservé», sur le site stratégique de Ceyhan la construction d’une raffinerie au groupe Çelik avant même que l’EPK se soit prononcé.

On peut certes faire remarquer que le camp laïque est loin d’avoir toujours donné l’exemple en la matière. L’année dernière, le YÖK et son ancien président, comme d’ailleurs nombre d’organes de presse du groupe Doğan, étaient intervenus dans le déroulement des élections présidentielles, en soutenant l’exigence du quorum de 367 députés (notre édition du 7 avril 2007). Toutefois, on observe que ces polémiques illustrent les inquiétudes d’une partie de la société turque, à l’approche des municipales. Alors que des sondages révèlent que l’AKP demeure très influent et que les élections municipales se profilent à l’horizon, la crainte d’un développement des pressions religieuses sur la société et d’un contrôle par le parti majoritaire des administrations publiques tant nationales que locales est couramment évoquée actuellement au sein des classes moyennes.
JM

mardi 16 septembre 2008

Il y a 28 ans, le coup d'Etat du 12 septembre...


Une centaine de manifestants se sont rassemblés, au soir du 11 septembre dernier, sur la place Taksim, pour commémorer le 28e anniversaire du coup d’Etat militaire, qui vit, le 12 septembre 1980, l’armée prendre le pouvoir et faire subir un long purgatoire à la démocratie turque. Au débouché d’Istiklhâl Caddesi, une partie de ces manifestants a déployé une banderole, tandis que, quelques minutes plus tard, d’autres surgissaient derrière le monument de l’indépendance, en arborant une grande casquette d’officier turc et une paire de rangers noires. Cette manifestation a précédé de peu la tenue, le lendemain, à l’Université de Bilgi (Istanbul) d’un procès fictif des militaires putschistes.

Rappelons que cette intervention militaire est survenue au moment où le pays était plongé dans une sorte de guerre civile larvée (assassinats politiques quotidiens, agitation dans les universités…) et que le problème du fonctionnement régulier des pouvoirs publics commençait à se poser (incapacité du Parlement à élire un nouveau président de la République, notamment). En dépit du fort activisme politique qui avait marqué la fin des années 70, il n’y eut pratiquement pas de réaction au coup d’État de 1980. Le référendum de 1982, qui permit à la fois de ratifier une nouvelle constitution et d’installer, pour 7 ans, le général Evren, à la présidence de la République, fut approuvé à une large majorité.

Mais, plus qu’assumer en l’occurrence un simple rôle d’arbitre, comme il a été dit parfois, l’armée entreprit une très sévère mise au pas du système politique turc. Les partis politiques, syndicats, mouvements étudiants, associations furent interdits. Le fonctionnement de toutes les institutions politiques fut interrompu à l’exception de celui de la Cour constitutionnelle, qui continua à siéger, donnant un verni constitutionnel au régime d’exception qui avait été mis en place. Ces mesures s’accompagnèrent de violation graves des libertés fondamentales et d’une répression implacable qui ont été rappelé lors du procès fictif évoqué précédemment (plus de 650 000 arrestations, pratique de la torture, disparitions suspectes…) Plus que de restaurer les principes fondateurs du kémalisme, l’objectif des militaires était alors, en fait, de réactiver ce qu’ils pensaient être «les valeurs profondes de la société turque». Leur projet fut ainsi fortement influencé par les idées de la synthèse turco-islamique, et privilégia paradoxalement un certain retour à des valeurs religieuses pour contrer, notamment au sein des jeunes générations, l’essor du marxisme qui, à l’image de ce qui s’était passé dans les universités d’Europe occidentale, à la même époque, avait marqué les deux décennies précédentes. L’un des aspects les plus significatifs de cette démarche fut l’instauration de cours obligatoires de religion dans l’enseignement primaire et secondaire (art. 24 de la Constitution ; à propos des polémiques suscitées l’année dernière par cette disposition, cf. notre édition du 23 septembre 2007). Mais l’on observa aussi un retour de l’islam dans le discours officiel, alors même qu’il en avait été quasiment absent depuis la fondation de la République. Les militaires ont amèrement regretté par la suite cette instrumentalisation de la religion…

Directement issue du coup d’Etat, la Constitution de 1982, toujours en vigueur actuellement, a été fortement révisée, au cours des deux dernières décennies, notamment au moment de la conclusion de l’accord d’Union douanière et surtout à l’occasion de l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’UE. Les développements justifiant le coup d’Etat de 1980, qui figuraient dans le préambule du texte, ont été supprimés, et surtout la deuxième partie de ce dernier, traitant des droits et libertés, a été profondément remaniée. Le double régime de limitation des libertés, qui avait fait dire, dans les années 80, à certains constitutionnalistes, qu’il n’y avait plus réellement de régime constitutionnel en Turquie, a notamment été aboli, en 2001, pour laisser place à un système de garantie des droits fondamentaux, en théorie proches des standards européens. Il reste qu’après le retour de la Turquie au pluralisme (1983), la Constitution de 1982 n’a cessé de faire l’objet de critiques et que la plupart des gouvernements, qui se sont succédés depuis, ont souhaité l’adoption d’un nouveau texte fondamental, pour faire disparaître à jamais les stigmates de l’intervention militaire de septembre 1980.

Symboliquement l’AKP a révélé il y a un an, le 12 septembre 2007, les grands axes d’une «constitution civile» préparée par une commission d’experts. Depuis, ce projet s’est enlisée, tandis que le gouvernement procédait à une importante révision constitutionnelle le 21 octobre 2007 (nos éditions du 17, 18 et 22 octobre 2007) et voyait la Cour constitutionnelle annuler la révision constitutionnelle tentant de lever l’interdiction du port du voile à l’université. Soutenu par toutes les formations parlementaires, à l’exception du CHP, le président de l’Assemblée nationale, Köksal Toptan, vient de relancer le projet de «constitution civile», en annonçant la création de 4 comités de travail. Mais, échaudés par les expériences passées, les experts pensent que cette initiative aura du mal à aboutir, si elle ne reçoit pas un appui unanime de l’Assemblée.
JM

samedi 13 septembre 2008

Erdoğan versus Doğan


Lors d’une conférence de presse, le dimanche 7 septembre 2008, Recep Tayyip Erdoğan a violemment réagi aux attaques dont il est l’objet, dans les organes de presse du groupe Doğan, qui depuis une dizaine de jours évoquent sans ménagement son implication et celle de son parti, dans une affaire de corruption. Cette affaire concerne, en réalité, une association turque caritative «Deniz Feneri» (Le Phare), qui est actuellement sous le coup d’une procédure judiciaire, en Allemagne, en raison du manque de transparence de ses circuits de financement. Elle touche ainsi le sujet particulièrement sensible des associations musulmanes d’entraide, dont certaines sont suspectées par les pays occidentaux de servir d’agences de financement à des organisations islamistes. La comptabilité de l’association révèlerait de troublantes évaporations de capitaux. Elle ferait état, par exemple, selon la presse, de l’achat de 140 tonnes de macaroni, devant être distribuées à Istanbul, qui ne seraient jamais arrivé à bon port. Mais surtout, une instance semi-officielle dépendant du gouvernement turc, aurait été l’un des relais d’acheminement des fonds de «Deniz Feneri», en Turquie, ce qui explique la mise en cause du premier ministre.
Pour balayer ces critiques, Recep Tayyip Erdoğan a expliqué qu’il s’agissait d’une campagne de calomnies, ourdie contre lui par Aydın Doğan, lui-même, depuis qu’il a refusé à ce dernier de faire pression sur le maire AKP d’Istanbul, pour obtenir une modification des plans d’urbanisme de la ville. Cette modification du zonage urbain aurait été destinée à faciliter la conduite d’une opération de promotion immobilière sur le site de l’hôtel Hilton, dont le Groupe de presse a fait l’acquisition. Le même jour, Aydin Doğan a répondu qu’il avait bien rencontré Tayyip Erdoğan, mais pour parler de la construction d’une raffinerie à Ceyhan (port du Sud-Est de la Turquie, situé au point d’arrivée du nouveau pipeline BTC, venant d’Azebaïdjan) que son groupe envisageait, mais que le premier ministre lui aurait dit vouloir confier au groupe Çelik.
La polémique s’est intensifiée, depuis le début de la semaine, et fait la une de la presse quotidienne. Tandis que les journaux liés au groupe Doğan (Posta, Hürriyet, Milliyet…) essayent de prouver les liens existant entre «Deniz Feneri» et l’AKP, ceux considérés comme favorables au gouvernement (Zaman, Yeni Şafak…) insistent sur de précédentes «affaires», auxquelles le groupe Doğan a été mêlées pour démontrer la fâcheuse habitude de ce dernier de recourir au chantage. L’affaire a pris, en outre, un tour politique important. Le leader du CHP, Deniz Baykal, a apporté son soutien au groupe Doğan, en accusant le premier ministre de vouloir attenter à la liberté de la presse, tandis que le leader du MHP, Devlet Bahçeli, s’en prenait également au gouvernement. Évoquant la montée « d’une terreur médiatique», le vice-président de l’AKP, Dengir Mir Mehmet Fırat, pour sa part, a répondu que le parti majoritaire ne succomberait pas au chantage du groupe Doğan et révélé une autre affaire. Pour acquérir récemment le quotidien Vatan, le groupe aurait exercé des pressions sur le président de la commission de contrôle des marchés, en le menaçant de publier un dossier concernant «Canal 7», une chaîne de télévision pro-gouvernementale, qui est aussi suspectée d’avoir bénéficié des fonds de «Deniz Feneri».
Alors même que la confrontation entre le gouvernement et le camp laïque a connu une accalmie pendant l’été, lorsque la Cour constitutionnelle a renoncé à dissoudre l’AKP (notre édition du 1er août 2008), la tension est remontée depuis que le nouveau chef d’Etat major, très offensif depuis son intronisation à la fin du mois d’août (notre édition du 3 septembre 2008), a envoyé l’un de ses généraux rendre visite à deux militaires à la retraite, incarcérés dans le cadre de l’affaire «Ergenekon» (notre édition du 9 septembre 2008). Cette visite est intervenue au moment où, par ailleurs, Zekerya Öz, le procureur instruisant cette affaire, a été menacé d’une inculpation pouvant avoir pour effet de le dessaisir du dossier, et que certains commentateurs commençaient à craindre, en l’occurrence, le renouvellement du scénario de l’affaire de Şemdinli. Rappelons qu’en 2005, cette autre affaire avait concerné un attentat (attribué à l’Etat profond) dans la localité de Şemdinli (sud-est, département d’Hakkari), contre une librairie. Peu après que le nom de l’ancien chef d’état major, Yaşar Büyükanıt (qui alors n’était pas encore à la tête des armées turques) ait été évoqué, elle avait vu un dessaisissement de son procureur. Le ministre de la justice vient finalement d’écarter une telle hypothèse en disant que, dans la conduite de l’enquête «Ergenekon», le procureur Öz n’avait pas outrepassé les droits et les devoirs de sa charge.
Après les affrontements très politiques motivés par les élections de l’année dernière et les développements très judirico-constitutionnels provoqués par la réforme du port du foulard à l’université et par la procédure d’interdiction instruite contre l’AKP, au premier semestre de l’année 2008, la crise politique turque semble, ces jours-ci, entrer dans une nouvelle phase médiatico-judicaire, basée sur le déballage de malversations, de corruptions, de manipulations et de chantages divers auxquels les deux camps se seraient livrés. Ce qui frappe, à l’aune de cette nouvelle ère, c’est la violence particulière des attaques et leur caractère très personnel. De surcroît, la dimension socio-économique de la crise apparaît plus nettement que précédemment, montrant une confrontation entre le grand patronat, ses trusts et ses élites laïques, d’une part, et les nouveaux intérêts financiers et segments de la société qui soutiennent le gouvernement, d’autre part.
Surpris par la violence de cette lutte sans merci, certains observateurs essayent toutefois de l’expliquer autrement. Ainsi, Halal Celal Güzel, qui écrit régulièrement dans le quotidien libéral «Radikal» (appartenant au groupe Doğan), explique qu’en réalité Aydin Doğan, qui a un profil de «musulman anatolien» et qui a eu longtemps de bonnes relations avec Tayyip Erdoğan, n’a pas de conflit majeur d’intérêts avec ce dernier. Pour Halal Celal Güzel, ce récent conflit viendrait du fait que les journaux du groupe Doğan sont aux mains d’une génération de gauchistes soixante-huitards qui prennent en permanence des positions positivistes et laïcistes, à l’encontre de la politique gouvernementale. Pour lui, ce n’est donc pas le «déballage» l’affaire «Deniz Feneri», révélée déjà depuis plus de plus d’un an, qui expliquerait la récente charge d’Erdoğan contre les médias du groupe Doğan, mais l’attitude systématiquement négative à l’égard de l’AKP, de grands quotidiens comme Posta, Hürriyet, Milliyet…. Rappelant notamment que de tels journaux ont soutenu l’année dernière le quorum des 367 députés (nos éditions des 7, 10, 12 avril 2007) qui a entrainé l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle, Hasan Celal Güzel conclut qu’on a reproché à Aydin Doğan d’avoir fait de sa presse un docile instrument anti-gouvernemental, alors qu’en réalité, selon lui, il n’interviendrait pas assez sur la ligne éditoriale de ses journaux. Une bien curieuse analyse de ce conflit à laquelle l’hebdomadaire satirique « Penguen » fait écho avec humour, en proposant à la une de sa dernière édition une caricature montrant Tayyip Erdoğan et Aydın Doğan, échangeant force coups de poings et coups de pieds, au-dessus de la légende suivante : «Arrêtez, vous êtes des frères !»
JM