mardi 13 janvier 2009

La télévision publique turque lance une chaîne en langue kurde : TRT-6


Les différentes langues kurdes ont longtemps été interdites en Turquie, avant de voir leur usage public admis en 1993 et leur interdiction médiatique levée en 2002. Cette évolution prudente a amené le pouvoir central à faire un nouveau pas en faveur de la diversité culturelle, en décidant d’offrir une chaîne publique aux quelques 12 millions de Kurdes qui peuplent le pays.

Depuis le 1er janvier 2009, la population kurde peut ainsi regarder la nouvelle chaîne en kurde de la télévision publique turque (TRT). Baptisée TRT-6, cette chaîne propose 24 heures sur 24 des programmes non sous-titrés : documentaires, émissions musicales ou séries, et ce principalement en «kirmanji», l’une des trois langues kurdes (avec le «sorani» et le «zaza»). Cela représente une avancée considérable et répond à une demande d’ouverture formulée de longue date par l’UE. En effet, si l’interdiction de diffusion d’émissions télévisuelles et radiophoniques a été levée à l’époque des paquets d’harmonisation législatifs (entre février 2002 et août 2003), aucune initiative concrète de grande ampleur n’avait vraiment vu le jour, depuis. Dès le 25 décembre 2008, les programmes de TRT-6 ont été dévoilés lors d’une répétition générale, au cours de laquelle la direction de la chaîne a de nouveau redit son ambition d’être le reflet de «la diversité culturelle de la Turquie». L’opération a été soutenue par Recep Tayyip Erdoğan, venu en personne participer au lancement officiel de la chaîne, le 1er janvier dernier. Pour l’occasion, le premier ministre a donné une interview où il a présenté symboliquement ses vœux en kurde à TRT-6.

Si cet évènement représente un progrès réel en matière de reconnaissance des droits des Kurdes, de nombreux analystes politiques y voient aussi une manœuvre électorale savamment orchestrée par le gouvernement de l’AKP. À moins de trois mois des élections municipales, on peut légitimement s’interroger sur la sincérité des intentions qui sont derrière cette initiative. En effet, les restrictions et les sanctions en matière d’utilisation d’une langue autre que le turc restent nombreuses dans ce pays, notamment dans l’éducation et les services publics. Les condamnations de maires de villes du sud-est du pays, ayant fait usage de leur langue, dans des tracts ou des discours, sont encore monnaie courante.

Le lancement de TRT-6 est donc accueilli avec prudence par la communauté kurde, dans le sud-est, où paradoxalement, l’AKP a progressé ces dernières années, en partie à cause de la lassitude d’une partie significative de la population qui souhaite la fin des violences et ne se montre pas insensible aux avancées réalisées ces dernières années dans le cadre des négociations avec l’UE. Eu égard à ce contexte, le parti kurde DTP, première force politique dans la région, perçoit le lancement de TRT-6 comme une véritable manœuvre électorale du gouvernement. Il faut dire que cette démarche d’ouverture est d’autant plus surprenante qu’un ensemble de règlements du Conseil électoral publié récemment au journal officiel continue de stipuler que seule l’utilisation de la langue turque sera autorisée pendant la campagne pour les élections municipales, qui doivent avoir lieu le 29 mars prochain. Pour mettre le gouvernement à l’épreuve, le DTP a préparé un projet de loi visant à autoriser l’utilisation dans la correspondance officielle des lettres Q,W et X, ce qui n’a pas manqué de soulever un tollé chez les nationalistes, ces trois lettres ne faisant pas partie de l’alphabet turc. «Si la loi passe, de nombreux problèmes seront résolus», a confié au quotidien «Taraf» le député kurde, Hasip Kaplan, faisant allusion aux difficultés auxquelles se heurtent les demandes de festivals qui doivent se tenir lors la fête kurde de Nevruz. Cette fête célébrée par les Kurdes à l’origine est devenue officiellement depuis deux ans une fête turque (cf. notre édition du 27 mars 2007), mais les demandes d’autorisation d’activités festives ont été formulées, dans le sud-est, en employant l’orthographe kurde («Newroz») et ont donc été refusées par les autorités. Ainsi, au moment même où une chaîne de télévision en kurde est lancée, l’usage du kurde est, on le voit, encore sujet à des blocages tatillons.

Le sort de l’ancien député du DTP, Mahmut Alınak, objet de nombreuses condamnations pour usage d’une langue non officielle, est ici très révélateur. Ce dernier a été écroué plusieurs fois pour des motifs divers : déclamation publique d’une chanson en kurde au cours d’un rassemblement électoral ou encore envoi d’une lettre en kurde au premier ministre. Cette lettre a d’ailleurs été jointe, comme pièce à conviction, au dossier de la procédure visant à interdire le DTP, qui est pendante devant la Cour constitutionnelle. Interrogé par le quotidien «Radikal» sur TRT-6, Mahmut Alınak a déclaré que l’Etat avait accepté les diffusions en kurde «uniquement parce que l’interdiction de la langue est devenue intenable».

Au chapitre des réactions, notons aussi celle du député DTP de Diyarbakır, Gültan Kışanak, qui a précisé qu’il fallait désormais se doter de nouveaux outils juridiques pour autoriser la création de chaînes privées en kurde. Faisant allusion à la loi qui limite la diffusion des programmes en langue kurde à quatre heures par semaine pour les chaînes privées, il a estimé en effet que le droit de diffusion en langue kurde «ne doit pas être le monopole de l’Etat». La situation actuelle donne en fait une sorte d’exclusivité à TRT-6 qui émet en continu, ce qui peut tendre à en faire un instrument politique au service de l’Etat à destination des populations kurdes. Devant ces craintes et ces accusations, Sinan Ilhan (un ancien diplomate kurdophone), coordinateur de la chaîne et nommé par le gouvernement, a réaffirmé que la fonction première de TRT-6 est de «fournir des programmes contribuant à la prise de conscience démocratique de la population du pays».

Bien que la création de TRT-6 soit un premier pas, elle ne signifie pas la suppression complète des restrictions de l’usage des langues kurdes. De surcroît, d’autres doutes subsistent quant aux véritables motivations des instigateurs du projet. Selon l’agence de presse Doğan, il existe actuellement 14 chaînes qui émettent en langue kurde depuis l’Iran, l’Irak et l’Europe. Parmi elles, quatre seraient liées au PKK. L’un des buts officieux de la TRT-6 serait ainsi de contrecarrer l’influence de ces chaînes satellitaires qui émettent depuis l’étranger (notamment «Roj TV», basée au Danemark, qui est souvent accusée d’être un outil de propagande au service du PKK). Rappelons que le PKK, quant à lui, a appelé au boycott de la nouvelle chaîne de télévision publique.

Si les partis d’opposition nationaliste (MHP) et kémaliste (CHP) ont critiqué la création de TRT-6, c’est pour d’autres raisons. Ils estiment en effet que cette initiative porte atteinte à l’unité de la nation. L’association de la pensée kémaliste (AAD – «Atatürkçürçü Düsünce Derneği»), organisatrice des grands «miting» républicains de 2007, s’est montrée encore plus virulente et vient de demander l’arrêt des diffusions en kurde en les dénonçant comme «une opération orchestrée par les forces nationales et internationales» qui veulent «diviser et ruiner le pays». L’association a également condamné sans ménagement les projets universitaires en cours qui visent à ouvrir des départements de kurde dans certaines universités turques. La réalité culturelle est loin d’être encore d’être une réalité admise par tous, même si elle est incontestablement en marche.

Bastien ALEX

lundi 12 janvier 2009

Nouveaux rebondissements dans l’affaire «Ergenekon»


Le 7 janvier dernier, 33 personnes ont été interpelées dans le cadre de l’interminable enquête «Ergenekon» concernant un réseau occulte (composé d’activistes nationalistes issus des sommets de l’Etat et de membres de la pègre), qui aurait été le fer de lance d’un complot ourdi par l’Etat profond pour renverser le gouvernement de l’AKP.
Au cours de l’année écoulée, les vagues d’arrestations liées à l’affaire «Ergenekon» sont presque devenues un leitmotiv de l’actualité politique turque. Pourtant, si l’événement fait beaucoup de bruit cette fois, ce n’est pas seulement à cause du nombre des personnes arrêtées, mais aussi en raison de leur qualité (entre autres, 2 généraux de corps d’armée retraités, un ancien premier juge de l’état major, un universitaire ex-président du YÖK, un ancien responsable des opérations spéciales de la police et plusieurs journalistes). La relance de cette affaire, quelque peu entamée par le mauvais départ du procès auquel elle donne lieu depuis octobre 2008, a donc sonné comme un coup de tonnerre et provoqué une réaction immédiate de l’état-major dont le chef, Ilker Basbuğ, s’est entretenu, dès le lendemain, tant avec le premier ministre (à 2 reprises) qu’avec le président de la République. Dans le sillage de ces arrestations et de la réaction des forces armées, les commentaires médiatiques sont allés bon train, soit pour se réjouir d’une nouvelle initiative judiciaire tendant à prouver que les temps ont changé en Turquie et que l’Etat profond n’est plus au-dessus des lois, soit pour suspecter, derrière ces nouveaux rebondissements, une manœuvre du gouvernement visant à intimider des personnalités laïques et affaiblir l’opposition. Cette seconde opinion a été reprise, comme on pouvait s’y attendre, par Deniz Deniz Baykal, avec une telle virulence que certains se demandent désormais s’il ne craint pas de faire partie, à son tour, de la prochaine charrette. Le 10 janvier 2009, lors d’un meeting électoral à Bursa, le leader du CHP a considéré que les développements de l’affaire «Ergenekon» reflétaient les mutations politiques dangereuses qui sont en cours en Turquie, en évoquant même la montée «d’un empire de la peur». Le lendemain, lors d’un meeting de l’AKP, à Ankara, Recep Tayyip Erdoğan, pour sa part, tout en se réjouissant de la poursuite de l’enquête, a répondu sans ménagement à Deniz Baykal, en ces termes : «Franchement j’ai du mal à comprendre la panique du leader du principal parti d’opposition. J’ai du mal à comprendre l’affolement de certaines institutions médiatiques. Avez-vous peur d’une Turquie plus transparente ?»
Entre temps, d’autres développements sont intervenus. Le 9 janvier 2009, sur la base d’un plan appartenant à Ibrahim Şahin, l’une des personnes arrêtées les plus en vue pour être avoir été le chef du service des opérations spéciales la police, les enquêteurs ont découvert un dépôt contenant deux lance-roquettes ainsi que des munitions et des armes à feu diverses. Ce dépôt d’armes fait la une de la presse quotidienne, en ce début de semaine, et le premier ministre y a vu une preuve de plus de la réalité du complot ourdi par «Ergenekon» contre son gouvernement. Toutefois, il pourrait être le reflet d’activités occultes beaucoup plus anciennes d’Ibrahim Şahin, qui avait déjà été mis en cause, rappelons-le, lors de l’affaire de «Susurluk», en 1996.
La situation judiciaire s’est aussi décantée parallèlement. Si un certain nombre de personnes ont été maintenues en détention (outre Ibrahim Şahin, notamment le colonel à la retraite, Levent Göktaş ou l’écrivain Yalçın Küçük), d’autres ont finalement été remises en liberté (notamment le général de corps d’armée à la retraite, Tuncer Kılınç et l’ancien président du YÖK, Kemal Gürüz).
Rappelons que l’affaire “Ergenekon” a commencé de façon discrète avec la découverte en juin 2007, d’un dépôt d’armes dans le quartier d’Ümraniye, à Istanbul. Mais c’est en janvier 2008, qu’elle prend une dimension d’affaire d’Etat, avec l’arrestation de 35 personnes (notre édition du 25 janvier 2008), certaines étant cataloguées de longue date, comme de possibles agents de l’Etat profond (en particulier le général Veli Küçük, un ancien de la Gendarmerie et des services secrets, impliqué lui aussi dans l’accident de «Susurluk», et l’avocat nationaliste Kemal Kerınçsız, l’un des responsables des procès intentés sur la base de l’article 301). Nombre de commentateurs estiment alors que, pour la première fois, l’Etat s’attaque à l’Etat profond. Dans les semaines qui suivent, la levée de l’interdiction du voile dans les universités commence, avant d’être relayée par le procès visant à faire interdire l’AKP, qui sonne comme une riposte laïque à l’affaire du voile. Si bien que lorsqu’une nouvelle vague d’arrestations frappe le 21 mars 2008 (notre édition du 23 mars 2008) plusieurs personnalités laïques (notamment le journaliste de Cumhuriyet, Ilhan Selçuk, l’ancien recteur de l’Université d’Istanbul, Kemal Alemdaroğlu et le leader du parti des travailleurs, Doğu Perinçek), certains estiment que l’affaire «Ergenekon» n’est pas sans lien avec la lutte acharnée que se livrent alors le gouvernement et le camp laïque. Au début du mois de juillet 2008, après l’annulation de la réforme constitutionnelle levant l’interdiction du voile dans les universités, alors même que la crise provoquée par le risque d’interdiction de l’AKP bat son plein, une nouvelle vague spectaculaire d’arrestations intervient (cf. notre édition du 9 juillet 2008). Cette fois, sont concernés deux militaires de haut rang à la retraite, le général Hürsit Tolon et surtout le général Şener Uygur, par ailleurs président de l’Association pour la pensée kémaliste qui a organisé les grandes manifestations laïques, d’avril-mai 2007. À la fin du mois d’août 2008, c’est au tour de Ferda Paksüt, l’épouse d’un juge de la Cour constitutionnelle, connu pour ses opinions hostiles à l’AKP, d’être interrogée sans être finalement arrêtée (notre édition du 26 août 2008). En septembre 2008, alors même qu’un dessaisissement de l’affaire menace le procureur Zekerya Öz, qui en est chargée depuis le début, et que certains craignent que l’affaire «Ergenekon» connaisse un sort comparable à l’affaire de «Şemdinli» (une autre affaire datant de 2005 et attribuée à l’Etat profond où le procureur, qui commençait à mettre en cause de hauts responsables de l’armée, avait été dessaisi), le nouveau chef d’Etat major organise une visite officielle des généraux à la retraite emprisonnés en juillet 2008. Finalement, l’un de ces généraux est libéré et le procureur Öz maintenu dans ses fonctions, on parle alors d’une sorte de «modus vivendi» établi par le nouveau chef d’Etat major avec le gouvernement. Pourtant, de nouvelles arrestations interviennent, fin septembre. Parmi les personnes concernées figurent, outre des officiers de rang subalterne, le journaliste Tuncay Özkan, connu pour son hostilité à l’AKP, ainsi qu’un ancien juge militaire, un ancien chef de la police et un ancien maire CHP. Mais tout le monde attend désormais l’ouverture du procès qui intervient, sous haute tension, le 20 octobre 2008, dans un tribunal aménagé au sein de la prison de Silivri. Émaillé d’incidents matériels et d’incidents de procédure, le procès « Ergenekon » s’enlise assez vite et ne paraît répondre pas aux espoirs qu’avait suscités l’enquête, à ses débuts.
Après les derniers rebondissements auxquels nous venons d’assister, quel bilan peut-on faire de cette année « Ergenekon » ? En fait, deux questions fondamentales sont posées.
En premier lieu, si l’implication d’une partie des personnes arrêtées dans des activités occultes illégales voire criminelles est probable pour ne pas dire certaine, ce genre d’activisme semi-officiel désigné en Turquie par le vocable « Etat profond » est ancien. Il est important de savoir si tous les faits reprochés concernent bien des activités en cours de réalisation et constituent véritablement un complot contre le gouvernement, ce que ne cessent de répéter les responsables de l’AKP ?
En second lieu, toutes les personnes impliquées dans cette affaire ont-elles véritablement été mêlées aux actes illégaux qui sont en l’occurrence mis à jour ? Le risque, perçu par un certain nombre d’analystes, est que sur la base de faits réels, on ait tendance à élargir la liste des suspects à des personnalités connues pour leurs opinions hostiles à l’AKP mais qui ne sont pas pour autant entrée dans l’illégalité pour le combattre. Cependant, dans un contexte où l’état de droit et la séparation des pouvoirs ont été longtemps plus que relatifs, il faut bien reconnaître que même les personnes, qualifiées de «respectables» par le CHP ont pu couvrir voire initier des activités qui l’étaient beaucoup moins et qui apparaissaient comme «naturelles» dans les hautes sphères de l’Etat, jusqu’à une période récente.
Même dans les Etats de droit éprouvés, il est difficile d’instruire le procès d’une affaire d’Etat, car l’Etat n’aime pas se juger lui-même. La Turquie étant à bien des égards un Etat de droit précaire, il n’est pas étonnant que l’exercice «Ergenekon» s’avère des plus difficiles. Dans la mesure, où le corpus juridique de l’affaire montre ses faiblesses, il n’est pas étonnant que les arguments politiques occupent de plus en plus le devant de la scène. Dès lors, il est possible que dans les prochains jours, le confrontation voilée entre le gouvernement et ses adversaires qui couvait sous l’affaire «Ergenekon», se transforme en un affrontement beaucoup plus ouvert et tende à donner libre cours à la bipolarisation conflictuelle aiguë à laquelle on a déjà pu assister, lors des présidentielles de 2007, ou à l’occasion des affaires du voile et de l’interdiction de l’AKP, en 2008.
JM

vendredi 9 janvier 2009

UE-Turquie : les négociations relancées ?


Les négociations d’adhésion, qui étaient au point mort depuis les récents et multiples troubles politiques qui ont secoué la Turquie, ont connu, le 19 décembre dernier, un petit sursaut avec l’ouverture de deux nouveaux chapitres. L’événement relance quelque peu un processus passablement enlisé. La crise présidentielle de 2007, le débat sur le port du voile dans les universités, la procédure d’interdiction engagée à l’encontre de l’AKP, l’affaire «Ergenekon» et d’autres évènements avaient eu tendance à reléguer au second plan de l’actualité les négociations d’adhésion turco-européennes. Il faut dire également qu’aucun nouveau chapitre n’avait été ouvert depuis longtemps.

Au cours du premier semestre 2008, Nicolas Sarkozy avait promis de ne pas perturber le déroulement du processus de négociations en annonçant que de nouveaux chapitres seraient ouverts, pendant la présidence française. Alors que celle-ci vient de s’achever, on peut dire que la promesse a été tenue, même si l’on a dû attendre le dernier instant. En l’occurrence, les chapitres ouverts sont le chapitre 4, relatif à la liberté de circulation des capitaux (l’une des quatre libertés fondamentales de l’UE), et le chapitre 10, concernant la société de l’information et les médias.

Bien que cette relance mérite d’être signalée, il convient de rester prudent quant à l’analyse que l’on peut en faire. En effet, les deux chapitres ouverts ne comptent pas parmi les plus importants. Il faut rappeler par ailleurs que le chapitre relatif à la politique économique et monétaire (la monnaie unique) a vu son ouverture suspendue, à la demande de la France, opposée à la discussion sur des chapitres qui, à terme, impliquent une adhésion pleine et entière de la Turquie. En outre, il faut rappeler que huit chapitres de négociations sont gelés, depuis décembre 2006, Ankara ayant refusé d’ouvrir ses ports et aéroports à Chypre et donc d’appliquer l’accord d’union douanière à ce nouvel Etat membre, en raison du rejet par celui-ci du plan Annan, qui avait tenté de résoudre le conflit opposant les communautés chypriotes grecque et turque, à la veille de l’entrée de Nicosie dans l’UE.

« La présidence tchèque, puis suédoise, pourra ouvrir de nouveaux chapitres comme l'éducation et la culture, ou la taxation, mais après, c'est terminé ! », estime Cengiz Aktar, qui dirige le département européen de l'Université Bahçeşehir d'Istanbul. Ce commentaire illustre bien l’état d’un processus d’adhésion qui est condamné à faire du sur-place depuis deux ans. Des chapitres mineurs sont certes ouverts pour que la candidature turque ne tombe pas en désuétude, mais rien n’avance réellement sur les dossiers de fond. Rappelons que l’une des raisons de cette situation est le gel partiel des négociations, consécutif à la crise chypriote, auquel nous faisions précédemment allusion. La non-reconnaissance par Ankara de la République de Chypre (pourtant membre de l’UE depuis 2004) et le verrouillage des espaces aérien et maritime turcs (interdits à tout bâtiment chypriote en violation totale du protocole additionnel à l’accord d’union douanière, entré en vigueur en 1996) gênent en fait fortement la poursuite du processus d’adhésion. L’UE, pour sa part, se refuse à toute pression pour tenter de débloquer ce dossier, même si les Vingt-Sept ont prévu de réexaminer le problème au cours de l’année 2009.

En tout état de cause, les Turcs demandent l’ouverture du chapitre 15, relatif à l’énergie. Ce chapitre particulier, à la dimension stratégique évidente, constitue un atout pour Ankara dans ses relations avec l’UE. Les deux pipelines Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) et Bakou-Tbilissi-Erzurum (BTE) qui traversent la Turquie, ainsi que le projet Nabucco qui doit prolonger le BTE en direction de l’Autriche, sont les principaux arguments turcs en matière de couloirs énergétiques. Mais, par ailleurs, les relations turco-européennes se sont à nouveau dégradées, depuis quelques semaines, en raison de la survenance de nouvelles tensions entre Chypre et la Turquie, alors même que l’élection de Demetris Chritofias à Nicosie et les pourparlers récemment ouverts entre les communautés grecque et turque laissaient espérer la résolution d’un conflit fossilisé depuis 1974. La Turquie, qui accuse Chypre de mener des prospections pétrolières sur son plateau continental, a récemment arraisonné un navire norvégien travaillant pour le compte de Nicosie (voir notre édition du 13 décembre 2008). Depuis cet incident, Chypre brandit la menace d’un veto contre la candidature turque. L’ouverture du chapitre énergétique semble donc fortement compromise et le président chypriote, Demetris Christofias, a même estimé que d’autres chapitres de négociations pourraient faire l’objet d’un gel, si le conflit qui l’oppose à Ankara ne connaît pas d’amélioration.

En fin de compte, malgré la relance partielle du processus de négociations, des différends majeurs demeurent et ont même tendance à s’approfondir à l’heure actuelle. L’ouverture de deux nouveaux chapitres, qui porte à dix (sur 35) le nombre total de chapitres ouverts, ne parvient donc pas à faire oublier que le déroulement des négociations est de plus en plus chaotique et qu’il s’enfonce dans le marasme.
Bastien Alex

samedi 13 décembre 2008

Demetris Christofias, déçu par les premiers développements des négociations à Chypre.


Le leader chypriote grec, Demetris Christofias (photo), a récemment déclaré que les négociations lancées au mois de septembre dernier, sous l’égide l’ONU, pour tenter de résoudre l’interminable conflit qui oppose les communautés grecque et turque sur l’île de Chypre, sont mal parties. D’après lui, un vent de pessimisme souffle sur les deux communautés et cela est mauvais signe.

Rappelons que c’est l’élection quelque peu inattendue du leader communiste chypriote grec à la présidence de la République, au mois de février dernier, qui a permis la relance des pourparlers entre les deux communautés. Ces derniers étaient au point mort, depuis l’échec du plan Annan, en 2004. Ce plan, proposé par le secrétaire des Nations Unis, Kofi Annan, avait été soumis par référendum aux deux communautés mais n’avait recueilli que l’approbation de la partie turque, la partie grecque l’ayant finalement rejeté.

Depuis, ce conflit, qui s’est fossilisé au cours des trente dernières années, a connu des hauts et des bas. En décembre 2006, il provoque le gel de 8 chapitres des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE, Ankara ayant refusé d’ouvrir totalement ses ports et aéroports aux avions et navires de Nicosie, désormais membre de l’UE et donc bénéficiaire de l’accord d’Union douanière turco-européen signé en 1995. Mais, en février 2008, les résultats des élections présidentielles, dans la partie grecque, relance les espérances. Lors du premier tour, le président sortant, Tassos Papadopoulos, est éliminé (cf. notre édition du 19 février 2008). Baptisé «Mister No» et souvent considéré comme la réplique grecque de Rauf Denktaş (leader des chypriotes turcs pendant près de 30 ans et baptisé «Mister Never»), Tassos Papadoulos, qui s’est éteint d’un cancer le 12 décembre 2008, a été en effet l’un des principaux artisans de l’échec du plan Annan en 2004. Si les deux candidats qui restent en lice (le conservateur, Iannis Kasoulides et le communiste, Demetris Christofias) se sont eux aussi opposés à ce plan, ils se déclarent néanmoins partisans d’une réunification de l’île et annoncent qu’ils reprendront les négociations avec la partie turque, s’ils sont élus. L’élection de Demetris Christofias, le 24 février 2008, semble confirmer une nouvelle donne (cf. notre édition du 9 avril 2008). Ami d’enfance de Mehmet Ali Talat, qui est devenu le leader de la communauté turque en détrônant Rauf Denktaş en 2005, le nouveau président de la République de Chypre fait de la réunification de l’île la priorité de son mandat.

Ce changement politique du côté grec paraît tout d’abord débloquer la situation. Le 21 mars 2008, une première rencontre a lieu entre Demetris Christofias et Mehmet Ali Talat. Au début du mois d’avril 2008, à Nicosie, sur le mur qui divise la ville depuis 1974, un check-point est symboliquement ouvert à hauteur de la rue Ledra, en dépit des réticences de l’armée turque. Ces premiers pas permettent une reprise officielle des négociations entre les deux communautés, au mois de septembre 2008. Pourtant, en dépit de l’importance de l’événement, les spécialistes affichent un optimisme mesuré, quant à l’issue finale de ce nouveau processus. La rencontre d’experts (intitulée «une constitution pour Chypre») organisée à Arau, en Suisse, en avril 2008, par le Professeur Andreas Auer de l’Université de Zurich et son Centre d’études et de documentation pour la démocratie directe, montre bien notamment l’ampleur de l’antagonisme qui demeure. La partie grecque reste en effet très attachée à une vision unitaire de l’administration de l’île, ce qui inquiète les Turcs qui sont minoritaires et qui défendent depuis toujours l’idée d’une structure décentralisée à l’extrême. Côté turc, la marge que laissera l’armée aux négociateurs reste, en outre, la grande incertitude.

Parallèlement, en dépit de leur amélioration depuis 1999 et de la visite officielle du premier ministre grec, en Turquie, en janvier 2008 (cf. notre édition du 28 janvier 2008), les relations entre Athènes et Ankara ne parviennent toujours pas à dépasser le stade liminaire des bonnes intentions réciproques. Certes, au cours de la dernière décennie, les échanges économiques ont progressé de façon spectaculaire et un certain nombre d’initiatives politiques et culturelles importantes ont vu le jour (cf. notre édition du 22 janvier 2008), mais il semble que la résolution des problèmes de fond qui opposent la Grèce et la Turquie en mer Égée soit en permanence différée. Dans son 11e rapport d’évaluation de la candidature turque, la Commission européenne n’évoque que très laconiquement les négociations qui se sont ouvertes à Chypre et incite surtout Ankara à ouvrir les dossiers qui continuent de perturber sa relation avec la Grèce.

Plus récemment, le 13 novembre 2008, un incident naval sérieux est venu encore perturber les négociations chypriotes. Des navires de guerre turcs ont intercepté un bateau norvégien participant à une mission pétrolière chypriote au large de l’île. La République de Chypre a, en effet, signé des accords avec le Liban et l’Egypte pour l’exploration et l’exploitation pétrolière et gazière de ses côtes sud dont les fonds marins renfermeraient de fortes réserves d’hydrocarbures. Cette initiative a suscité les protestions d’Ankara, en désaccord avec Nicosie et Athènes sur la délimitation du plateau continental (et donc sur l’appartenance des fonds marins), en mer Égée. "Nous considérons comme un geste aventureux de mener des activités sur le plateau continental de la Turquie au moment où des négociations pour une résolution pacifique sont en cours à Chypre", a déclaré le porte-parole du ministère turc des affaires étrangères, Burak Özügergin, tandis que le chef de la diplomatie chypriote, Marcos Kyprianou, estimant que l’incident était survenu à l’intérieur de la ZEE («Zone Économique Exclusive», c’est-à-dire un espace maritime sur lequel un l’État côtier exerce des droits souverains en matière économique) de Chypre condamnait une action «illégale au regard du droit international» et qualifiait la réaction navale turque de «politique du XIXème siècle». Consécutivement à cet incident, au début du mois de décembre 2008, lors d’une conférence de presse, la ministre grecque des affaires étrangères, Dora Bakoyannis, a regretté que la Turquie se montre peu empressé à prévenir les tensions en cours.

Le climat général dans lequel se déroule actuellement les négociations chypriotes ne semble donc pas très favorable. C’est dommage car l’élection de Demitris Christofias et les premières ouvertures du printemps 2008 avaient été perçues comme une réelle occasion de résoudre un conflit qui reste aussi actuellement l’un des principaux obstacles au bon déroulement des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE.
JM

mardi 9 décembre 2008

Le gouvernement rencontre les alévis


Le 6 décembre dernier, le premier ministre a rencontré une délégation alévie, au Palais de Dolmabahçe à Istanbul. La délégation était composée d’Izzettin Doğan (Président de la Fondation des “Cem”), Ali Rıza Uğurlu (Président de l’Association des services religieux alévis), Doğan Bermek (Président de la Fédération des fondations alévies), Hadır Akbayır (administrateur général de la Fondation des “Cem”). Le premier ministre était pour sa part accompagné du député alévi de l’AKP, Reha Çamuroğlu, et des ministres d’État Mehmet Aydın et Said Yazıcıoğlu. L’entretien, qui a duré près de deux heures, se serait déroulé dans un climat constructif. Les discussions se sont principalement concentrées sur la reconnaissance officielle de la spécificité alévie.

À l’heure actuelle, le système des relations entre Etat et religions, tel qu’il est organisé en Turquie, est fortement critiqué par les alévis. La fameuse direction des affaires religieuses («Diyanet İsleri Bakanlığı»), une institution directement rattachée au premier ministre, qui gère la religion majoritaire (le sunnisme hanéfite) et qui est, à ce titre, l’instance-clef d’un islam sunnite d’Etat, est la première cible de la contestation alévie. Une majorité des alévis demandent la création, d’une instance particulière au sein du «Diyanet», qui y constituerait une entité propre consacrant l’existence officielle de leur religion. Derrière cette exigence se profilent, en fait, deux revendications importantes : celle de la reconnaissance officielle des lieux de culte alévis (les «cemlerevi») et celle de la rémunération du clergé alévi. D’une part, les alévis souhaitent, en effet, que leurs «cemevleri» (maisons où se déroulent les «cem», cérémonies religieuses alévies) soient reconnues comme des lieux de culte officiels à l’égal des mosquées sunnites (et puissent donc obtenir tous les droits et avantages afférant), d’autre part, ils estiment que leurs religieux (les «dede», cf. photo) doivent être rémunérés par l’Etat comme le sont les imams sunnites. Cette reconnaissance des alévis par la direction des affaires religieuses, demandée par leurs représentants, lors de la réunion du 6 décembre, aurait néanmoins pour effet de faire de l’alévisme une composante de l’islam officiel turc, ce que contestent certains alévis qui ne se considèrent pas comme musulmans ou qui, tout au moins, estiment que l’alévisme est une religion autonome qui ne saurait être divisée entre ceux qui s’estiment partie intégrante de l’islam et ceux qui refusent un tel rattachement. Telle est l’opinion notamment des «Bektaşi», principale confrérie alévie, qui voient dans le «Diyanet» une instance dangereuse et contraire à la laïcité, dont ils demandent la suppression pure et simple. Le leader de la Fédération Bektaşi, Ali Balkız, s’est d’ailleurs exprimé, au lendemain de la réunion du 6 décembre, pour dire qu’en intégrant l’alévisme dans l’islam officiel incarné par le «Diyanet», on allait en réalité diviser les alévis et que, pour sa part, il refusait de faire la différence «entre les alévis qui seraient admis au paradis parce qu’ils sont musulmans et les alévis qui ne le seraient pas parce qu’ils ne le sont pas. »

Ces dernières semaines les alévis qui représentent près de 20% de la population turque et constituent la seconde communauté religieuse de Turquie, après les sunnites de rite hanéfite, ont fait connaître leur mécontentement. Le 9 novembre 2008, ils ont notamment massivement manifesté à Ankara pour attirer l’attention sur les discriminations et les injustices dont ils sont victimes (cf. notre édition du 10 novembre 2008). Cette manifestation a reflété plus généralement la déception de la communauté à l’égard du gouvernement de l’AKP, pour lequel, pour la première fois, beaucoup d’alévis avaient voté, lors des législatives de 2007, en pensant le voir enfin réaliser les réformes attendues.

Lors de la réunion du 6 décembre 2008, les représentants du gouvernement ont pourtant affirmé qu’il était possible de prendre assez rapidement des mesures pour que les alévis puissent être représentés au sein du “Diyanet”, pour que les “cemlerevi” soient reconnues comme des lieux de culte et pour que les “dede” soient rémunérés. Toutefois, le gouvernement ne pense entreprendre ces réformes qu’après les prochaines municipales (qui doivent avoir lieu le 29 mars 2009) pour éviter que la question alévie soit instrumentalisée pendant la campagne électorale.
JM

samedi 6 décembre 2008

Les laïcités française et turque se croisent à nouveau à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg.


Les quotidiens du groupe Doğan ont salué dans leur ensemble deux récentes décisions de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) sur le port du foulard que la presse favorable au gouvernement a analysées comme autant de nouvelles atteintes à la liberté de conscience et de religion. Ces décisions, prises le 4 décembre 2008, ont débouté deux françaises d’origine turque, qui à la rentrée 1998-99, avaient refusé d’ôter leur foulard en cours d’éducation physique, dans un collège public de Flers (près de Caen). Ces collégiennes, Belgin Doğru et Esma Nur Kervanci, âgées à l’époque de 12 ans, avaient fait l’objet d’une sanction d’exclusion, contre laquelle leurs familles avaient agi en vain devant la justice administrative française, avant de saisir la CEDH, entre autres pour violation du fameux article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme sur la liberté d’expression et de l’article 2 du protocole N°1 sur le droit à l’éducation.

Par ces deux décisions «Doğru contre France» et «Kervancı contre France», la CEDH a confirmé un raisonnement qu’elle avait précédemment tenu, lors de deux autres décisions (CEDH 10 novembre 2004 et CEDH 29 juin 2005) concernant cette fois la Turquie, au travers du cas de Leyla Şahin, une étudiante turque de la faculté de médecine de l’Université d’Istanbul, exclue en raison de sa coiffure. Dans le cas «Şahin», pour justifier l’interdiction du port du voile dans les universités turques, la CEDH avait mis en avant la spécificité du contexte constitutionnel turc, en rappelant que «la République turque s’était construite autour de la laïcité». Une telle argumentation était intervenue au grand soulagement de la France qui, par la loi du 15 mars 2004, venait d’interdire les signes religieux ostensibles dans les établissements primaires et secondaires publics. Le principal argumentaire des décisions «Şahin» de 2004 et 2005 évoquait la nécessité de concilier la liberté religieuse, reconnue par l’article 9 de la Convention, avec les traditions constitutionnelles nationales et le principe de laïcité qui peut exister dans certains États. Cet argumentaire avait été repris par le Conseil constitutionnel français dans une décision du 19 novembre 2004 et les experts avaient alors considéré que cette décision constitutionnelle, qui ne portait pas directement d’ailleurs sur la question du voile (puisqu’elle examinait la constitutionnalité du traité de constitution européenne), avait néanmoins validé a posteriori la loi du 15 mars 2004 interdisant en France, le port du foulard dans les écoles, collèges et lycées publics. Cette loi, facilement adoptée par le parlement français, n’avait en effet pas fait l’objet d’un recours devant le Conseil constitutionnel et donc d’un contrôle de sa constitutionnalité.

Bien que les décisions Doğru et Kervanci aient concerné des cas de port de voile intervenus avant l’interdiction édictée par la loi du 15 mars 2004, elles tendent à conforter ce genre de réglementation limitant le port de signes religieux ostensibles, émanant d’Etats de tradition laïque et adhérant à la Convention européenne des droits de l’homme. Faisant aussi référence à une autre décision de 2001 (Dahlab contre Suisse), la CEDH note «qu’en France, comme en Turquie ou en Suisse, la laïcité est un principe constitutionnel, fondateur de la République, auquel l’ensemble de la population adhère et dont la défense paraît primordiale, en particulier à l’école.» C’est en fait ce qui conduit la Cour de Strasbourg à considérer «qu’une attitude ne respectant pas ce principe ne sera pas nécessairement acceptée comme faisant partie de la liberté de manifester sa religion, et ne bénéficiera pas de la protection qu’assure l’article 9 de la Convention». Elle pense en effet qu’une «marge d’appréciation … doit être laissée aux Etats membres dans l’établissement des délicats rapports entre l’Etat et les églises» et que «la liberté religieuse ainsi reconnue et telle que limitée par les impératifs de la laïcité paraît légitime au regard des valeurs sous-jacentes à la Convention.»

De la même façon que la jurisprudence «Şahin», justifiant la limitation du port du voile en Turquie, avait été accueillie, en France, comme la confirmation du bien-fondé de l’interdiction qui venait d’être instaurée par la loi dans les écoles, collèges et lycées, la jurisprudence « Doğru-Kervancı» déboutant des écolières françaises est regardée actuellement, en Turquie, comme un quitus donné à l’interdiction du port du foulard dans les universités réaffirmée par la décision de la Cour constitutionnelle du 5 juin 2008. C’est donc la seconde fois que les laïcités française et turque se croisent à propos de la question du port du foulard dans le prétoire de la Cour de Strasbourg et que ce croisement permet aux laïques des deux pays de conforter leurs positions respectives.

Le paradoxe est néanmoins que ces décisions de la CEDH interviennent au moment où, dans les deux pays, la laïcité semble connaître de notables évolutions. En Turquie, Deniz Baykal, le leader du parti kémaliste, qui a fait partie de ceux qui ont saisi la Cour constitutionnelle pour faire annuler la réforme autorisant le voile à l’université, a récemment épinglé le pin’s de son parti sur le tchador d’une femme qui assistait à l’un de ses meetings, en estimant qu’il ne fallait plus discriminer les gens au regard de leurs vêtements (cf. notre édition du 1er décembre 2008). En France, le président de la République, qui avait soutenu la loi du 15 mars 2004 et obtenu d’ailleurs, à cet égard, le soutien remarqué du Cheikh d’Al Ahzar lors d’un voyage officiel effectué en Egypte en qualité de ministre de l’Intérieur, défend désormais l’idée d’une laïcité positive qui considère que « la République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses » (discours au Palais du Latran, 20 décembre 2007).

Gürsel Tekin, le leader stambouliote du CHP a expliqué récemment que le changement de position de Deniz Baykal sur le voile n’était pas une attitude conjoncturelle motivée par les prochaines élections municipales et qu’il avait été longuement préparé. Le leader kémaliste d’Istanbul a comparé cette évolution en profondeur à celle qui a amené à l’inverse Recep Tayyip Erdoğan à passer d’un islamisme dur à des positions moins idéologiques et plus modérées. On ne sait pourtant si l’aggiornamento envisagé par le CHP implique un changement de position sur l’interdiction du port du voile à l’université. En revanche, il est sûr que la laïcité positive de Nicolas Sarkozy ne conduira pas à une levée de l’interdiction du port du voile à l’école, puisque dans son discours au Palais du Latran, ce dernier définissait entre autres cette laïcité nouvelle comme « la liberté de ne pas être heurté dans sa conscience par des pratiques ostentatoires ». Il est certes, comme toujours difficile de comparer les deux laïcités en raison de leur histoire, de leurs traditions et de leurs conséquences normatives différentes. Toutefois, il semble bien que le principe même de laïcité tende à se complexifier sous l’effet de contingences de plus en plus contradictoires. Faut-il voir dans la prise en compte de ces contingences une adaptation de ce principe susceptible de promouvoir son renouveau ou un processus qui conduit à son érosion progressive ?
JM

lundi 1 décembre 2008

Baykal prend le voile.


Le 13 novembre 2008, lors d’un meeting de son parti, le leader kémaliste Deniz Baykal, a fait sensation en estimant que le CHP pouvait parfaitement accueillir, dans ses meetings et dans ses rangs, des femmes portant le voile. “Ce n’est pas juste d’établir des discriminations entre les gens en raison des vêtements qu’ils portent, ce n’est pas juste de porter des jugements sur quelqu’un en se basant sur les apparences”, a-t-il déclaré, avant de poursuivre : “Personne ne doit être mis de côté en raison de ses croyances, de ses origines ethniques ou de sa religion. Nous sommes tous frères. Nous sommes tous égaux !” Joignant le geste à la parole, Deniz Baykal a accompagné cette profession de foi d’un geste symbolique, en allant jusqu’à épingler le pin’s de son parti (les 6 flèches des principes d’Atatürk dont l’une représente la laïcité) sur le voile d’une femme qui participait à ce meeting du CHP, apparemment plus pour y voir le plateau d’artistes de variétés qui s’y produisait, que par conviction politique profonde. Ce geste aurait permis à Baykal de s’assurer le soutien électoral d’une confrérie et surtout lui offrirait la possibilité de partir à la conquête des femmes voilées des milieux populaires, au moment où l’AKP est entré dans une phase d’embourgeoisement symbolisée par le voile élégant de la nouvelle classe moyenne islamique.

Quoiqu’il en soit, l’affaire a stupéfait le gratin kémaliste, et ce d’autant plus que la femme en question, loin de porter un voile discret (de type “başörtüsü”, c’est-à-dire un fichu noué sous le cou) ou même un “turban” (voile islamique noué derrière la nuque mais laissant voir tout le visage) était revêtue d’un “tchador” (voile islamique estompant les formes du corps et cachant une partie du visage). Lors d’une réunion du groupe parlementaire du CHP, deux jours plus tard, Deniz Baykal a confirmé cette prise de position étonnante, ce qui a provoqué remous et commentaires à l’intérieur et à l’extérieur du parti.

Au sein du CHP, les députés, Haluk Koç, Ali Topuz et Nejla Arat ont été parmi ceux qui ont formulé les critiques les plus virulentes, en estimant que les déclarations de Deniz Baykal étaient très inquiétantes au regard même des principes kémalistes qui demeurent la base idéologique du parti. En revanche, d’autres voix se sont élevées pour apporter leur soutien à la prise de position du leader kémaliste, notamment celles des députées d’Izmir et d’Istanbul Canan Arıtman et Nur Serter, celle du secrétaire général adjoint Mehmet Sevigen et celle du trésorier du CHP Mustafa Özyürek.

Hors du CHP, le secrétaire général adjoint du DSP, le parti démocratique de gauche (une petite formation alliée au CHP, lors des dernières élections législatives), Hasan Erçelebi, a accusé Baykal d’opportunisme politique, au moment où les élections municipales se profilent à l’horizon. Il a estimé que la déclaration du leader du CHP était particulièrement hypocrite, en concluant : « Comment pouvez-vous épingler le pin’s de votre parti sur une femme voilée après avoir fait un recours devant la Cour constitutionnelle pour faire annuler les amendements qui visaient à lever l’interdiction du voile dans les universités ? » (cf. notre édition du 9 mars 2008). Quant au président du groupe parlementaire du MHP, Oktay Vural, il a estimé que Deniz Baykal essayait d’instrumentaliser le voile à son profit, alors même qu’il avait, antérieurement, fait échouer la recherche d’une solution aux problèmes posés par le port du voile. Le responsable du MHP faisait en l’occurrence allusion aux problèmes rencontrés par la révision constitutionnelle de février 2008, visant à autoriser le port du foulard à l’Université. On se souvient, en effet, que, bousculant l’AKP sur la question, le MHP avait été à l’initiative de cette révision (nos éditions des 3 et 5 février 2008), finalement votée par l’AKP et le MHP, mais déférée par le CHP et le DSP à la Cour constitutionnelle (cf. nos éditions des 12 février et 9 mars 2008) avec succès puisque la révision en question avait été finalement annulée, le 5 juin 2008 (cf. nos éditions du 4 et 7 juin 2008).
L’AKP, pour sa part, a été moins sévère pour le leader du CHP. Lors de la réunion hebdomadaire du groupe parlementaire de son parti, le 25 novembre 2008, Recep Tayyip Erdoğan en personne a salué la prise de position de Deniz Baykal sur le port du voile, en déclarant notamment : “Si cette évolution est vraiment sincère, alors il faut féliciter ceux qui en ont pris l’initiative. C’est un réveil car ils vont commencer à voir la Turquie telle qu’elle est. Cette nouvelle approche et l’épisode du pin’s épinglé sur le tchador sont autant de signes qui vont dans le bon sens.” Parallèlement, lors de la réunion de son groupe parlementaire, le même jour, Deniz Baykal a précisé sa position, en estimant que le voile ne constituait pas un symbole politique et qu’il ne fallait pas voir les femmes qui portent le foulard (et qui sont la majorité des femmes turques, a-t-il souligné) nécesairement comme des gens qui s’opposent à l’Etat républicain et rejettent les principes d’Atatürk. Il remercié de surcroît, le lendemain, Recep Tayyip Erdoğan pour le soutien qu’il lui a apporté.
Alors, à l’approche des municipales, y a-t-il de la part du leader kémaliste un vrai changement de philosophie ou une posture électoraliste ? S’il est difficile de ne pas lier sa récente déclaration avec la proximité du scrutin municipal qui doit avoir lieu en mars prochain, il est probable qu’on aurait tort de ne voir là que de l’opportunisme pur et simple. En effet, les propos de Deniz Baykal rejoignent un phénomène de mutation du discours politique qui semble actuellement affecter toute la classe politique turque. Recep Tayyip Erdoğan, par exemple, a tenu des propos extrêmement nationalistes pour répondre aux manifestations kurdes qui ont marqué son récent voyage dans le sud-est. On a noté par ailleurs, au cours des derniers mois, une certaine convergence sur la question kurde, des positions gouvernementales avec celles de l’armée. Le MHP, quant à lui, a voulu prouver, ces temps-ci, qu’il était devenu un parti politiquement correct, s’offusquant même du chauvinisme des positions exprimées par Recep Tayyip Erdoğan à l’endroit des Kurdes. Relativisation des clivages politiques, fragilisation des symboles, libération de la parole, le tout sur fond d’hybridation des pratiques sociales et culturelles. L’arrivée de l’AKP au pouvoir, depuis 6 ans, s’est accompagnée, en effet, de l’apparition d’une classe aisée islamique qui, à Istanbul notamment, marie sans gêne aucune le voile «Chanel» avec le 4X4 dernier cri. Les leaders politiques sont en concurrence dans un champ où ils luttent pour défendre leurs positions et le cas échéant en conquérir de nouvelles. Il n’est, dès lors, pas surprenant qu’ils n’hésitent pas à faire primer la lutte pour le pouvoir dans ce qu’elle a de plus trivial, sur la fidélité aux idéologies et aux programmes. La vraie question est donc de savoir si cette tendance, qui n’est pas sans rappeler des mutations politiques auxquelles on a assisté, au cours des vingt dernières années, dans les systèmes politiques européens est un phénomène conjoncturel ou si se manifeste en l’occurrence un processus beaucoup plus durable ?
Il sera important de voir aussi quel sera le résultat produit par de telles prises de position. La subite déférence de Deniz Baykal envers les femmes voilées a stimulé les débats au sein de son parti qui semblait, pourtant, être entré dans une torpeur profonde, depuis que son leader y avait marginalisé les dernières velléités d’opposition. Une enquête du «Political Researcher Strategy Development Center» montre que «l’affaire du pin’s sur le tchador» a été bien accueillie, tant par l’électorat du CHP, que par l’électorat turc dans son ensemble. En revanche, un récent sondage de l’Institut « Metropoll », basé à Ankara, indique que l’opinion publique ne paraît pas apprécier les dernières mutations de la stratégie gouvernementale. Une partie importante des électeurs turcs potentiels languissent les anciennes positions de l’AKP, qui sont jugées plus démocratiques et plus propices à favoriser une ouverture de la société turque que son attitude agressive des trois derniers mois.
En attendant, ces grandes manœuvres donnent du grain à moudre à la presse satirique turque. Ainsi, cette semaine, la une de l’hebdomadaire «Penguen» présente un dessin où Deniz Baykal accroche le pin’s de son parti sur un tchador porté par Recep Tayyip Erdoğan qui crie : «On aura tout vu !». Justement, on a peut-être encore rien vu…
JM