jeudi 14 janvier 2010

Dégradation de la relation turco-israélienne ou détérioration de la cohésion du gouvernement Netanyahou ?


Un grave incident diplomatique vient à nouveau de secouer une relation turco-israélienne passablement endommagée par près d’un an de querelles incessantes. C’est l’exaspération du gouvernement israélien suite à la diffusion d’un téléfilm turc évoquant l’action du Mossad et perçu comme antisémite par Tel-Aviv, qui a été à l’origine de ce nouveau conflit. Certes, les séries télévisées turques, qui inondent actuellement le Moyen-Orient et qui sont très regardées, notamment dans le monde arabe, ont déjà fait grincer des dents plusieurs fois les officiels israéliens mais, dans le cas présent, les choses ont pris un tour assez stupéfiant.

Pour signifier sa protestation, en joignant le geste à la parole, le vice-ministre israélien des affaires étrangères, Danny Ayalon, a organisé une véritable mise en scène, le 11 janvier, devant les médias. Ayant convoqué l’ambassadeur turc, Oğuz Çelikkol, il l’a fait attendre un long moment avant de le recevoir en refusant de lui serrer la main. Surtout, il a adressé sa protestation au diplomate turc en hébreu, une langue que celui-ci ne maîtrise pas, dans une salle où ne figurait ostensiblement que le drapeau israélien et après l’avoir fait asseoir sur un siège plus bas que le sien (photo). « En 35 ans de carrière, je n’avais jamais vu cela », a déclaré l’ambassadeur Çelikkol, à l’issue de cette expérience humiliante, qui s’est déroulée en outre dans un contexte tendu, la venue du premier ministre libanais en Turquie ayant donné lieu à un échange de propos sans nuance entre Ankara et Tel-Aviv, au même moment.

Ayant convoqué, à son tour, le lendemain, l’ambassadeur israélien, la Turquie a exigé des excuses. Benyamin Netanyahou a expliqué que la protestation de Danny Ayalon était justifiée sur le fond mais il a convenu qu’elle aurait du être présentée «d’une façon diplomatique plus acceptable», tandis qu’Avigdor Lieberman tentait d’apaiser les esprits en assurant que son pays ne souhaitait pas de confrontation directe avec Ankara et que Danny Ayalon essayait de justifier son attitude. Ces timides regrets n’ont pas satisfait la Turquie, qui, le 13 janvier, par la voix de son président Abdullah Gül, a demandé à Israël de s’excuser avant minuit, en menaçant de rappeler son ambassadeur et de revoir le niveau de sa représentation diplomatique, si cette demande n’était pas satisfaite. Finalement les excuses sont intervenues en temps voulu. Dans une lettre adressée à Oğuz Celikkol, Danny Ayalon a notamment déclaré : «Je n’avais pas l’intention de vous humilier personnellement et je m’excuse pour la façon dont la démarche a été conduite et perçue. Je vous prie de transmettre cela au peuple turc pour lequel nous avons un grand respect. J’espère qu’Israël et la Turquie rechercheront des voies diplomatiques et courtoises pour se faire passer leurs messages, comme deux pays alliés doivent le faire.»

Pendant deux jours, l’épisode a fait la une de la presse turque, qui a longuement disserté sur l’inégalité de la hauteur des sièges, Hürriyet allant même jusqu’à faire observer que Danny Ayalon avait utilisé la même mise en scène ridicule qu’ «Hynkel» dans «Le Dictateur» de Charly Chaplin. L’incident, en tout cas, a dégradé un peu plus les rapports entre Ankara et Tel-Aviv. Mais ses aspects les plus instructifs concernent peut-être plus en fait la détérioration de la cohésion même du gouvernement israélien. En effet, Danny Ayalon appartient au parti d’extrême-droite «Israël Beiteinou». Comme son ministre de tutelle, Avigdor Lieberman, il rejette l’idée, défendue, au sein du cabinet Netanyahou par les travaillistes (Benyamin Eliezer, Ehoud Barak), d’une reprise des pourparlers indirects avec Damas, sous égide turque (cf. notre édition du 8 janvier 2010). Certains observateurs ont vu dans l’initiative de Danny Ayalon, moins un coup porté à la Turquie, qu’une opération visant à saper les efforts faits par les travaillistes israéliens pour renouer avec celle-ci (cf. nos éditions du 25 novembre et du 19 décembre 2009) et notamment pour ruiner le voyage que le ministre de la défense, Ehoud Barak, doit effectuer à Ankara, le 17 janvier prochain. À cela s’ajoute les incertitudes politiques provoquées par la possible entrée au gouvernement de certains membres de Kadima, le parti fondé par Ariel Sharon et d’Ehoud Olmert, actuellement dans l’opposition. Des parlementaires de ce parti ont d’ailleurs publiquement exprimé des regrets à l’issue de l’incident et condamné le comportement du numéro deux de la diplomatie israélienne.

La politique étrangère israélienne a souvent eu à pâtir des conflits entre les multiples forces politiques qui sont représentées à la Knesset, du fait d’élections générales organisées selon le système de la proportionnelle intégrale et des coalitions gouvernementales incertaines qui découlent de cette situation. Mais, cette fois, l’organisation de cette mise en scène humiliante et puérile par un diplomate de carrière comme Danny Ayalon (qui a été ambassadeur aux Etats-Unis de 2002 à 2006) risque de dégrader un peu plus l’image du gouvernement israélien actuel sur la scène internationale.
JM

lundi 11 janvier 2010

Le ministre allemand des affaires étrangères confirme son soutien à la poursuite des négociations d’adhésion avec la Turquie.


Au sein de la coalition gouvernementale allemande, le torchon brûle à propos de la candidature de la Turquie à l'Union européenne (UE). La semaine passée, le plus petit partenaire de cette coalition (formée à l’issue des élections fédérales de septembre 2009, cf. nos éditions des 2, 5, 9 octobre 2009), l'Union chrétien-sociale (CSU), s'est servi de ses traditionnelles assises à Wildbad Kreuth, en Bavière, pour réaffirmer sans nuance son rejet de l’adhésion de la Turquie à l'UE. Parti frère bavarois de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) d'Angela Merkel, la CSU a instrumentalisé la question turque pour accentuer son profil conservateur, apparemment en faisant fi de l'accord de coalition qu'elle a signé avec la CDU et le parti libéral (FDP). Sans se déclarer favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE, cet accord programmatique, qui définit la politique que le gouvernement allemand se propose de mener pendant la législature, déclare explicitement que les négociations d'adhésion avec Ankara constituent un processus dont l'issue reste ouverte (cf. notre édition du 28 octobre 2009).


La prise de position de la CSU gêne le parti libéral allemand (FDP). Deuxième partenaire de la coalition berlinoise, le FDP insiste, en effet, sur la nécessité de mener les négociations d'adhésion jusqu’à leur terme. Que ce positionnement des libéraux soit plus motivé par le souci de garantir une certaine continuité à la politique étrangère allemande que par un réel enthousiasme pour une adhésion de la Turquie à l'UE, ne le rend pourtant pas moins ferme dans les faits. Lors de sa visite à Ankara et Istanbul, du 6 au 8 janvier 2009, le ministre allemand des affaires étrangères et vice-chancelier, Guido Westerwelle (FDP), s’est donc employé à mettre les choses au point. Affirmant qu'il n'était pas venu «comme un touriste, en pantalons courts», mais comme représentant du gouvernement allemand, il a souligné que ce dernier soutenait les négociations et qu'une décision sur l'adhésion de la Turquie à l'UE ne serait prise qu'après l'achèvement de ce processus. «Je vous le dit clairement : ce qui a été stipulé par l'UE et Ankara reste valable. C'est valable aussi pour le gouvernement allemand. Je me porte garant de cela.», a déclaré le chef de la diplomatie allemande. Soulignant l'importance stratégique de la Turquie, son potentiel économique et la présence de 4000 entreprises allemandes en Turquie, Guido Westerwelle a appelé ceux qui critiquent la poursuite des négociations d'adhésion avec Ankara à penser «un peu moins aux intérêts de leurs partis respectifs et un peu plus à l'Allemagne.»

En Turquie, le positionnement en faveur des négociations de Guido Westerwelle a plutôt surpris. Ici (comme ailleurs probablement), les subtilités de la vie politique allemande (avec notamment les comités et les accords de coalition gouvernementale) sont peu connues. Ce fut déjà une agréable surprise, pour l’opinion publique turque, de voir qu’une Allemagne dirigée par une chancelière chrétienne-démocrate ne bloquait pas l'adhésion de la Turquie. Que l’attitude de Berlin ne change pas après que les dernières élections ont vu cette même chancelière se débarrasser de son précédent partenaire social-démocrate (favorable à la candidature turque), n'a probablement pas non plus été bien compris par le grand public turc. Or, il est possible qu'Ankara ait gagné un allié important en Guido Westerwelle. Avant de continuer son voyage vers l’Arabie Saoudite, en effet, le ministre allemand a rencontré le patriarche grec-orthodoxe Bartholomée Ier. Selon les rumeurs, le patriarche aurait laissé entendre que le gouvernement turc actuel avait fait plus pour les minorités en Turquie que tous ses prédécesseurs réunis, et que l’intégration européenne de ce pays était la meilleure chose qui puisse arriver aux chrétiens turcs. Selon nombre d’observateurs, cette opinion aurait fait forte impression sur Guido Westerwelle.

Ainsi, le patriarche serait parvenu à faire oublier les remous provoqués par ses déclarations acerbes sur le traitement de la minorité orthodoxe en Turquie, à l’occasion d’une interview diffusée récemment par une chaine de télévision américaine (cf. notre édition du 22 décembre 2009). Et, qui sait, grâce à lui peut-être, Ankara peut espérer que Guido Westerwelle ne se contente plus, à l’avenir, de défendre la poursuite du processus de négociations, mais qu’il devienne purement et simplement un partisan de l'adhésion turque ?
Johannes Bauer

vendredi 8 janvier 2010

Avigdor Lieberman s’oppose au réchauffement diplomatique avec la Turquie


L’allocution, ce 28 décembre, du ministre israélien des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, a profondément perturbé la reprise timide des relations diplomatiques entre Ankara et Tel-Aviv. Confirmant son opposition à toute médiation turque dans les négociations israélo-syriennes, le chef de la diplomatie de l’État hébreu a déclaré qu’elle ne reprendrait pas tant qu’il conserverait son portefeuille. Ce démenti sans ambages des rumeurs sur une reprise possible des négociations complique un peu plus la situation du premier ministre Benjamin Netanyahou, placé dans une posture délicate aux niveaux diplomatique et politique.

Les remous provoqués par la déclaration d’Avigdor Lieberman.

Diplomatique d’abord, car cette allocution est venue «torpiller» les initiatives menées, depuis le mois de novembre, par plusieurs personnalités israéliennes pour renouer des liens distendus avec la Turquie. Le président Shimon Pérès, le ministre de la défense Ehud Barak ou le ministre du commerce Benyamin Ben Eliezer avaient ainsi multiplié les démarches dans ce sens, initiatives qui s’étaient concrétisées par la visite officielle de Ben Eliezer en Turquie le 24 novembre. Au cours de ce voyage, le premier d’un officiel israélien à Ankara depuis l’opération «Plomb durci» à Gaza, le ministre avait rappelé l’importance du «partenariat stratégique» unissant les deux pays, et déclaré «en tant que représentant du Premier ministre» que la Turquie pouvait contribuer à «remettre les choses en place» dans le conflit entre Israël et la Syrie.
Politique ensuite car cette mise en porte-à-faux d’une partie du gouvernement israélien recoupe les clivages de la coalition dirigée par Netanyahou et accentue les divisions entre nationalistes et travaillistes. Si la gauche travailliste a vu le premier ministre se rapprocher de ses positions concernant des dossiers cruciaux, comme l’acceptation de la création d’un Etat palestinien ou le gel de la colonisation pour une durée de dix mois, il n’en va pas de même à droite : le parti nationaliste de Lieberman, «Israël Beytenou», refuse systématiquement d’assouplir la politique étrangère de l’État hébreu et condamne avec vigueur la moindre ouverture, qu’elle concerne l’Autorité palestinienne qualifiée encore récemment de «bandes de terroristes» ou l’arbitrage turc sur le dossier syrien. Entendant tuer dans l’œuf le réchauffement turco-israélien et la reprise des pourparlers indirects avec la Syrie, cette sortie de Lieberman éclaire sous un jour nouveau la lutte d’influence qui divise le gouvernement.

Une médiation incertaine, une rupture improbable.

Pour compromise qu’elle soit, l’ouverture diplomatique de Netanyahou en direction d’Ankara n’en reste pas moins possible pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’enquête pour corruption qui touche actuellement Lieberman pourrait changer la donne : si celle-ci aboutissait à sa mise en examen, le chef de la diplomatie israélienne se verrait en effet contraint de quitter le gouvernement, démission qui entraînerait le départ «d’Israël Beytenou» de la coalition et laisserait une meilleure marge de manœuvre aux initiatives des travaillistes. Ensuite, le conflit qui divise actuellement le parti «Kadima» en raison du refus opposé par sa dirigeante, Tzipi Livni, d’entrer au gouvernement, pourrait entraîner le ralliement à la coalition de plusieurs de ses députés. Décidé à prendre «au moins une partie de Kadima», Netanyahou aurait en effet contacté près d’une vingtaine d’élus, dont douze se seraient dits «intéressés». Partisans d’une politique étrangère d’ouverture, ceux-ci pourraient devenir un soutien précieux pour les initiatives israéliennes concernant le processus de médiation d’Ankara.
Si elle se concrétisait, cette «renaissance» de la médiation turque devrait cependant prendre en compte un facteur de taille, à savoir l’amélioration spectaculaire des relations turco-syriennes. Les ambitions régionales de la Turquie, traduites dans le cas syrien par la signature de multiples accords de coopération, ont ainsi abouti à la création d’un Conseil de coopération stratégique, et à la suppression de l’obligation mutuelle de visas. Une sortie d’Israël de son isolement international, un rapprochement avec Ankara et la reprise des pourparlers que souhaitent Shimon Pérès et Bachar Al-Assad obligeraient alors la Turquie à apparaître comme un interlocuteur acceptable pour les deux parties, en ménageant la chèvre syrienne et le chou israélien, alors qu’elle a plutôt privilégié la première au cours de l’année écoulée.
Louis-Marie Bureau

jeudi 7 janvier 2010

Patates et chocolats cosmiques au menu des premières joutes politiques de l’année.


Alors même que la justice turque conduit une enquête totalement inédite, qui la voit accéder actuellement aux archives militaires les plus secrètes (la salle cosmique, kozmik oda), l’opposition, en ce début d’année, reprend de plus belle ses critiques contre le gouvernement. Ce sont les traditionnelles réunions des groupes parlementaires du mardi qui, au début de cette semaine, ont donné lieu aux premières passes d’armes.

Pour le MHP, son leader, Devlet Bahçeli, s’est dit inquiet de la mauvaise passe que traverse actuellement la Turquie, en pointant du doigt l’ouverture démocratique kurde conduite par le gouvernement et les attaques permanentes dirigées contre l’armée. Ces déclarations ont fait écho au nouveau comportement adopté par le MHP depuis son congrès de novembre, qui a vu notamment le parti nationaliste se porter au secours de l’armée, sévèrement mise en cause dans plusieurs affaires de complot au cours de l’année 2009. Depuis plusieurs semaines, les responsables nationalistes se sont mis aussi à critiquer la conduite de l’enquête Ergenekon et les autres procédures qui s’en prennent à des militaires, en dénonçant une manipulation gouvernementale.

Même son de cloche au CHP… Mardi dernier, Deniz Baykal (photo) s’en est pris, pour sa part, à l’enquête ordonnée, suite au complot qui aurait visé le vice-premier ministre, Bülent Arınç et qui a permis aux juges d’accéder à la fameuse salle cosmique (kozmik oda). Estimant que le gouvernement était derrière cette opération et que la tentative d’assassinat de Bülent Arınç était une affaire plus ou moins inventée, le leader kémaliste a ironisé sur l’enquête, qui est actuellement conduite, en disant qu’elle faisait beaucoup de bruit pour n’aboutir finalement qu’à la découverte de «patates cosmiques.» Ce trait d’esprit n’a pas manqué de faire réagir le principal intéressé, Bülent Arınç, rarement en reste dans ce genre de circonstances, qui a invité la presse à demander à Deniz Baykal, ce qu’il pensait des balles de kalachnikov qui accompagnaient les lettres de menace reçues par le juge et le procureur en charge de cette enquête. « Je me demande s’il dira que ces balles sont «des chocolats cosmiques», a ironisé, à son tour, le vice-premier ministre.

Mais au-delà de ces nouvelles polémiques autour du rôle de l’armée, c’est l’organisation d’élections législatives anticipées qui a été au cœur des déclarations des leaders de l’opposition, lors de la première réunion de leurs groupes parlementaires. Prenant acte du climat actuel de tensions politiques et d’une baisse supposée de l’influence de l’AKP, Devlet Bahçeli et Deniz Baykal ont tous les deux réclamé la tenue d’un scrutin anticipé. Il faut dire que cette revendication a été confortée par les supputations récentes de certains observateurs, qui ont interprété les annonces par Recep Tayyip Erdoğan, tant de la signature prochaine d’un accord avec le FMI, que de l’augmentation des retraites, comme des nouvelles destinées à «booster» la popularité de l’AKP dans la perspective de prochaines élections.

Lors de la réunion du groupe parlementaire de l’AKP, le premier ministre a vigoureusement réagi à ces rumeurs, tout en conseillant aux leaders de l’opposition de «ne pas perdre leur temps» à les alimenter. Le vice-président de ce groupe, Mustafa Elitaş a surenchéri en estimant que, de son point de vue, les partis d’opposition avaient tendance à mettre sur le même plan la situation des gouvernements de leur époque et celle du gouvernement de l’AKP : « C’était des gouvernement qui n’utilisaient pas toute l’autorité qu’ils avaient reçu de la nation jusqu’au bout. L’AKP aujourd’hui raisonne sur la base d’élections organisées à intervalles réguliers. Nous faisons de notre mieux pour exercer le pouvoir que nous a confié la nation, jusqu’à la fin de notre mandat. Les prochaines élections législatives auront donc lieu le 17 juillet 2011, comme prévu. »

Dont acte, il n’y aura pas d’élections cette année. Pour autant la vitalité de ces premières joutes politiques laisse pressentir une année politique turque particulièrement dense.
JM

mercredi 6 janvier 2010

2009 : le bilan de la politique européenne de la Turquie et de la candidature turque à l’UE.


Rythmée par les échéances électorales, ponctuée par l’actualité diplomatique, la relation entre Ankara et Bruxelles s’est achevée cette année par l’ouverture du douzième chapitre des négociations d’adhésion. En dépit de cette note finale positive, 2009 restera une année en demi-teinte qui n’aura pas dissipé les doutes, quant à l’avenir de la candidature turque à l’Union européenne (UE).

L’accentuation du processus de réformes.

L’année écoulée a été d’abord marquée par la reprise timide des réformes, notamment en matière politique. Qu’il s’agisse de la politique interne (sujet délicat pour le pouvoir du fait de ses rapports tendus avec l’armée), des appels répétés à accélérer le processus de réformes ou de l’engagement sur la scène internationale, la Commission européenne a surtout salué dans son «Progress Report» du 14 octobre 2009 le rôle positif de la présidence de la République. La Commission a aussi apprécié que la contestation de l’ingérence militaire dans le champ politique se soit accentuée, ce que reflète la très importante réforme du Code de procédure pénale (adoptée en juillet 2009), qui permet aux juridictions civiles de citer à comparaitre et de juger des militaires en activité. Si le bilan des réformes politiques de cette année paraît constructif, celui des libertés fondamentales est, en revanche, beaucoup plus mitigé. L’Union a regretté notamment la persistance de lacunes importantes en matière de droits de l’homme, et elle a souligné la nécessité de réformes supplémentaires les concernant. Sont principalement visés, en l’occurrence, les droits des femmes ou le respect des minorités et des identités distinctes (en dépit de l‘ouverture lancée en direction des Kurdes). Par ailleurs, des retards dans la ratification de protocoles européens, confirmant la liberté de circulation sur le territoire, ou de l’ONU, concernant la torture, figurent également au passif du gouvernement. Enfin, l’amende infligée au groupe de presse Doğan a relancé les critiques accusant le parti au pouvoir de restreindre la liberté d’expression.

L’évolution du processus et du cadre des négociations.

La candidature turque en elle-même a aussi connu des évolutions notables au cours de cette année, la plus significative étant l’ouverture de deux chapitres supplémentaires sur les trente-cinq que comporte le processus d’adhésion, ce qui porte à douze le nombre de chapitres ouverts. La présidence tchèque a ainsi validé l’important chapitre 16 (relatif à la fiscalité), celui concernant l’environnement ayant été ouvert par la présidence suédoise. Le ministre suédois des affaires étrangères, Carl Bildt, a justifié cette ouverture supplémentaire par l’ampleur des réformes accomplies ces derniers mois, en rendant un hommage appuyé à «l’initiative démocratique» impulsée par le gouvernement pour tenter de résoudre politiquement la «question kurde».
D’autres décisions européennes ont été accueillies positivement par la Turquie, notamment la nomination de la Britannique Catherine Ashton, au poste de Haut représentant de l’UE. Jouant un rôle essentiel en matière de politique extérieure de l’UE, l’ancienne commissaire européen au commerce est, en effet, favorable à l’adhésion turque. Cette nomination a compensé les craintes provoquées par l’arrivée à la présidence de l’UE du Belge Herman Von Rompuy, qui, à plusieurs reprises, par le passé, s’est dit hostile à l’adhésion de la Turquie.
De nouvelles têtes sont également apparues du côté turc, le négociateur en chef responsable de la candidature, Ali Babacan, ayant été remplacé par Egemen Bağış. La nomination de cette étoile montante de l’AKP et son accession à un poste de négociateur en chef, qui a été élevé pour l’occasion au rang de ministre d’Etat, ont voulu démontrer, tant l’importance que le gouvernement accorde à la poursuite d’un processus visant à une adhésion pleine et entière de la Turquie, que la volonté d’Ankara de surmonter l’enlisement relatif du processus de négociations depuis 2006. Egemen Bağış entend, par ailleurs, lancer au début de 2010 une nouvelle stratégie qui ambitionne d’aboutir à l’ouverture de six nouveaux chapitres durant l’année, et ce, en dépit du blocage de plusieurs d’entre eux. Il souhaite, en outre, s’assurer que les réformes permettant la démocratisation du pays seront appliquées de manière effective, mesure qui fournirait un gage supplémentaire de sérieux aux institutions européennes. Mais le nouveau négociateur en chef désire surtout informer et impliquer d’avantage l’opinion publique sur l’avancement de la candidature, pour enrayer la formation d’un euroscepticisme «à la turque», engendré par la lenteur et les difficultés rencontrées par le processus.

La persistance de la question chypriote.

Plusieurs questions, gênant le bon déroulement des négociations, restent néanmoins en suspens. Au premier rang de celles-ci figure le différend chypriote. Ce dernier est à l’origine du gel de huit chapitres depuis 2006. L’année écoulée n’a pas vu d’avancée majeure sur la question, en dépit de l’ultimatum posée initialement par l’UE, qui souhaitait voir la Turquie ouvrir ses ports et aéroports aux vaisseaux et aéronefs chypriotes, avant la fin de l’année 2009. Le refus turc d’appliquer l’accord d’union douanière malgré les espoirs suscités par l’élection de Demetris Christofias, les gestes symboliques comme la réouverture du check-point de Ledra Street en 2008, ou la relance des négociations entre les deux communautés, n’a pas entraîné pour autant de sanctions de la part de l’UE, la Grande-Bretagne et d’autres pays favorables à la candidature turque s’opposant à ce que celle-ci soit bloquée par ce différend. D’autres pays continuent néanmoins de manifester leur opposition à l’adhésion turque et empêchent, en ce sens, l’ouverture de plusieurs chapitres. La France entend ainsi bloquer ceux impliquant l’adhésion (comme celui des affaires économiques et monétaires), tandis que l’Allemagne et l’Autriche en bloquent actuellement trois.
Au sein même des Etats européens, les opinions publiques ont évolué en cours d’année. L’échéance électorale de juin 2009 a en effet encouragé l’instrumentalisation de la «question turque» par certaines forces politiques, ce qui peut expliquer la mauvaise perception de la candidature d’Ankara par l’opinion publique européenne. L’adhésion de la Turquie à l’UE était, en effet, perçue comme une bonne chose par seulement 20 % des Européens au cours du mois de septembre, un chiffre qui est en recul dans neuf des onze pays européens sondés. Il est néanmoins intéressant d’observer que l’opinion des populations les plus réticentes à la perspective d’une adhésion turque à l’UE se soit globalement améliorée ; si 65% des Français s’y déclaraient opposés, en 2002, ils ne sont plus que 50%, en 2009.

L’évolution des opinions publiques sur l’adhésion turque.

Les atermoiements récurrents de l’Union quant à l’adhésion ont en revanche concouru à dégrader l’opinion des Turcs sur leur candidature et sur les pays européens en général. Un sondage récent du «German Marshall Fund» indiquait ainsi que s’ils demeuraient favorables à 48% à une adhésion de la Turquie à l’Union, 65% sont convaincus que celle-ci n’aboutira jamais. Au-delà de la candidature, les Turcs portent même un regard de plus en plus défavorable sur les pays européens : le sondage publié ce 2 janvier par le quotidien «Zaman» montre notamment que 37% des Turcs interrogés pensent que leur pays n’a pas d’alliés et que seuls 2,75% des sondés perçoivent les pays de l’UE comme des alliés ou des amis. Cet impact négatif d’une politique d’adhésion à reculons menée par l’UE depuis des années, se manifeste enfin dans la perception même qu’ont les Turcs de leurs valeurs. Selon un sondage, réalisé en avril 2009, par l’Université stambouliote de Bahçeşehir, 62% des Turcs interrogés considèrent la religion comme une valeur suprême, devant la laïcité (16%) et la démocratie (13%). Les contradictions et ralentissements de la politique de l’UE face à la Turquie ont donc pu favoriser, cette année, une certaine dégradation de la perception des pays européens, par les Turcs.

La Turquie se tourne-t-elle vers l’Orient ?

Enfin, l’importante ouverture de la Turquie en direction de ses voisins orientaux et les succès qui en ont résulté, poussent de nombreux observateurs à déceler dans ce changement d’attitude une sorte de virage turc vers l’Orient. Bien que le Président Abdullah Gül ait rappelé récemment que son pays n’avait «pas d’agenda au Proche-Orient», les visites officielles en Syrie, en Jordanie, en Lybie en Asie centrale, ou au Pakistan et les coopérations qui s’en sont ensuivies, semblent confirmer les velléités d’Ankara d’acquérir le statut de puissance régionale. Se posant en médiateur du conflit nucléaire iranien, tentant de renouer le dialogue entre les factions palestiniennes, multipliant les accords et les suppressions de visas avec des pays encore hostiles il y a peu, la Turquie semble montrer à ses voisins qu’ils sont à même de régler leurs différends sans la tutelle encombrante des grandes puissances. Cette affirmation d’indépendance qui intervient au moment où Ankara réaffirme son désir de voir les négociations d’adhésion «prendre de la vitesse» (pour reprendre une expression utilisée par Ahmet Davutoğlu, en décembre dernier, à Bruxelles), est, indirectement ou non, un signal fort à l’adresse de l’UE. Cette montée en puissance de la Turquie, qui peut entraîner une véritable redistribution des rôles au Moyen-Orient, vise aussi, en effet, à amener l’Europe à prendre réellement conscience de l’intérêt que présente désormais la position stratégique de la Turquie.
Louis-Marie Bureau

mardi 5 janvier 2010

2009 : le bilan de la politique étrangère turque.


À bien des égards, 2009 aura été pour la politique étrangère turque une année d’anthologie. Certes, les développements majeurs de l’année écoulée ont été largement préparés par des mutations observables depuis un certain temps, en particulier depuis 2007, mais avec 2009, la nouvelle politique étrangère turque a pris un visage et une voix. Considéré depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, en 2002, comme la principale source d’inspiration de la nouvelle diplomatie turque, parce qu’il exerçait les fonctions de conseiller du premier ministre pour la politique extérieure, Ahmet Davutoğlu, est devenu ministre des affaires étrangères, en mai 2009, à l’occasion du remaniement gouvernemental, qui a suivi les dernières élections locales. Par sa présence, ses déplacements symboliques, ses déclarations symptomatiques, ses écrits, celui qui aura incontestablement été l’homme politique turc de l’année a contribué à donner une doctrine aux nouvelles orientations de la diplomatie turque, au moment où celle-ci conduisait un véritable processus de refondation.

La nouvelle politique turque de bon voisinage.

Souvent un peu pompeusement déclinée autour du concept de «profondeur stratégique» par Ahmet Davutoğlu, cette nouvelle stratégie consiste d’abord en ce que l’on peut appeler désormais «la politique turque de bon voisinage». Annoncée par la «diplomatie des tremblements de terre», qui avait vu la Turquie renouer avec la Grèce, dès 1999, cette démarche s’emploie à mettre un terme aux différends fossilisés, qui gênaient le plus souvent les relations d’Ankara avec ses voisins, conduisant la diplomatie turque à tourner le dos à la scène régionale. Loin d’être naturelle, une telle politique a requis du gouvernement de l’AKP un volontarisme qu’il a déployé avec constance au cours de ces dernières années, particulièrement depuis sa réélection de 2007. Certes, ces tendances nouvelles sont aussi la conséquence des mutations géopolitiques qui se sont affirmées depuis la fin de la guerre froide, mais les offensives diplomatiques turques parfois spectaculaires auxquelles nous avons assisté en direction de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran, de la Russie, ou de l’Arménie ont également été le fruit d’une stratégie pensée et revendiquée.

Par les multiples visites en Syrie de son premier ministre et de son président, la suppression des visas, la conclusion d’accords économiques, culturels et même militaires, la Turquie a renoué avec un pays auquel elle menaçait encore de faire la guerre, il y a dix ans, en raison du soutien qu’il apportait alors aux rebelles kurdes du PKK. Lors de son dernier déplacement en Syrie, au cours du mois de décembre dernier, Recep Tayyip Erdoğan n’a pas hésité à ériger en modèle le partenariat stratégique qui a été mis en place avec Damas. Ce rapprochement turco-syrien s’est fait au détriment du rôle de médiateur qu’Ankara avait joué, en 2008, dans les pourparlers indirects conduits entre Israël et la Syrie, et qui paraissent désormais fortement compromis.

L’activité diplomatique conduite en cours d’année en direction de l’Irak a été aussi dense, mais il faut souligner qu’elle a eu une dimension double. Tandis qu’ils établissaient avec Bagdad des relations de confiance, sur la base là aussi d’un partenariat global, les Turcs ont consacré cette année leur rapprochement avec les autorités kurdes d’Irak du nord. Cela s’est traduit, en novembre 2009, par une rencontre emblématique, à Erbil, entre Massoud Barzani et Ahmet Davutoğlu, à l’issue de laquelle ce dernier n’a pas hésité à déclarer que le moment était venu «pour les Arabes, les Kurdes et les Turcs de rebâtir le Moyen-Orient ensemble.» Cette démarche a permis au gouvernement turc d’assurer ses arrières au moment où il conduisait par ailleurs sa délicate entreprise d’ouverture démocratique kurde. On remarquera notamment que les autorités kurdes d’Irak du nord ont rendu la politesse à leurs partenaires turcs en accueillant la dissolution du DTP et les difficultés qui ont suivi avec une certaine modération. Elles ont ainsi concrètement exprimé «leur colère» à l’égard de la décision de la Cour constitutionnelle interdisant le DTP, mais en rendant également un hommage appuyé à l’initiative kurde du gouvernement de l’AKP...

2009 a vu également les relations turco-iraniennes prendre un tour qui a surpris bien des observateurs. En persévérant au cours des derniers mois à se poser en médiateur dans le dossier nucléaire iranien, les diplomates turcs ont fini par y jouer un rôle, difficile et parfois ambigu, mais qui leur permet de se démarquer des capitales occidentales et de donner l’impression de jouer «dans la cour des grands». Face au scepticisme que les Iraniens avaient exprimé, à plusieurs reprises, par le passé, quant à la nécessité d’une médiation turque, Ankara est allée très loin pour gagner les faveurs de la République islamique, Recep Tayyip Erdoğan n’hésitant pas à qualifier «d’ami» le président Ahmadinejab, à la veille de sa visite en Iran et à dénoncer l’attitude des puissances occidentales qui, selon lui, refusent à Téhéran une indépendance nucléaire dont elles disposent, y compris des fins militaires.

Cette attitude a inquiété d’autant plus les capitales occidentales que, tout au long de l’année écoulée, le rapprochement entre Ankara et Moscou s’est confirmé. En approfondissant sa relation avec son grand voisin russe par une coopération économique active, des convergences stratégiques inattendues (notamment dans le domaine énergétique) et le renouveau de l’organisation économique de la mer Noire, Ankara a, en effet, accru une marge de manœuvre au sein de l’OTAN, qui était déjà bien apparue lors du conflit géorgien, l’an dernier. Le soutien russe a également été un atout non négligeable dans la réussite d’un rapprochement turco-arménien, effectué, quant à lui, à la grande satisfaction des alliés occidentaux de la Turquie. En signant deux protocoles avec l’Arménie à l’automne 2009, Ankara a fait un geste symbolique qui peut avoir des retombées dépassant très largement le contexte régional, mais il faudra que la normalisation des relations avec Erevan se confirme. Or, la ratification des protocoles en question semble loin d’être acquise d'un côté et de l’autre, Ankara exigeant, pour sa part, un avancement convaincant des négociations, qui doivent permettre une résolution du conflit du Haut-Karabakh.

La place acquise par la Turquie sur la scène internationale.

Cette politique étrangère de proximité n’aurait pas eu les effets escomptés, si elle ne s’était accompagnée d’un accroissement de la présence d’Ankara sur la scène internationale. De façon significative, la Turquie est entrée, pour la période 2009-2010 et pour la première fois, au Conseil de Sécurité de l’ONU, en qualité de membre non permanent. Parallèlement, alors que le président de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) est un Turc depuis 2004, elle a accru sa visibilité au sein du monde musulman, ses dirigeants fréquentant, encore plus assidument que les années précédentes, la plupart des pays arabo-musulmans, même la Lybie avec laquelle elle a décidé, en novembre dernier, après une visite de Recep Tayyip Erdoğan à Tripoli, une suppression réciproque de l’obligation de visas.

Ce rayonnement turc au-delà de son étranger proche s’est confirmé avec l’intérêt que la Turquie a manifesté pour l’Afrique, où elle tente d’avoir une influence non seulement économique, mais aussi politique et culturelle (avec le soutien actif notamment du réseau des écoles Fetullah Gülen). Au mois de février 2009, le président Gül a effectué une visite remarquée en Afrique sub-saharienne, où il a déclaré que la Turquie entendait être au Conseil de sécurité le porte-parole des pays africains, qui sont nombreux à lui avoir donné leur voix pour lui permettre d’y entrer. Enfin, en dépit de la virulente réaction de Recep Tayyip Erdoğan à la répression dont on été victimes les Ouïghours, dans la province du Xingjiang, au début du mois de juillet, l’année 2009 a confirmé l’importance que la Turquie accorde au maintien de bonnes relations avec la Chine.

L’année écoulée a également montré que ce rayonnement turc élargi découlait aussi de la puissance économique acquise, au cours des dernières années. Membre du G20, où elle est loin de faire de la figuration, la Turquie, qui, au mois d’octobre 2009, à Istanbul, a accueilli le sommet annuel du FMI, a continué à négocier âprement l’accord d’un prêt par ce dernier, une nouvelle preuve de ses velléités d’indépendance qui prouve qu’en dépit des effets de la crise, la situation est bien différente de celle qui avait présidé à la mise en place des programmes de stabilisation financière, en 2001 ou au début des années 90.

La relation de plus en plus complexe de la Turquie avec ses alliés occidentaux.

Cette nouvelle assise régionale et ce rayonnement international remettent-ils en cause la relation privilégiée que la Turquie entretient avec l’Occident, orientation qui forme, depuis les lendemains de la Seconde guerre mondiale, l’axe central de la politique étrangère turque ? C’est ce que certains observateurs concluent en constatant la faible progression des négociations avec l’Union Européenne (deux chapitres ouverts au cours de 2009), les difficultés à finaliser un règlement sur le dossier chypriote ou les accrochages répétées au sein de l’OTAN entre Turcs et Occidentaux, notamment lors du sommet de Strasbourg, en avril 2009. En dépit de la décision significative de Barack Obama d’effectuer en Turquie, au mois d’avril 2009, son premier voyage officiel, notamment pour tendre la main au monde musulman et pour renouveler un soutien américain appuyé à la candidature turque à l’UE, le changement d’administration à Washington n’a pas permis une complète amélioration des relations turco-américaines. Les requêtes du président Obama demandant à la Turquie d’augmenter son contingent militaire en Afghanistan se sont heurtées aux réticences d’Ankara, qui souhaite privilégier la formation de l’armée et de la police afghanes ou l’aide humanitaire, mais qui se refuse à envoyer des troupes combattre, l’opinion publique turque y étant par ailleurs très hostile. Tant les critiques exprimées, lors de la nomination d’Anders Fogh Rasmussen au secrétariat général de l’OTAN, que la grogne manifestée sur le dossier afghan, auront confirmé en 2009 la marge de manœuvre nouvelle acquise par Ankara à l’égard des Etats-Unis.

Cette impression de distension des relations turco-occidentales a été accrue par la dégradation des rapports entre Ankara et Tel-Aviv. Après la colère de Recep Tayyip Erdoğan au Forum de Davos, en janvier 2009, cette dégradation s’est traduite, au premier semestre 2009, par l’étalage public de différends entre les responsables militaires des deux pays et, en octobre 2009, par l’annulation des manœuvres annuelles aériennes «Aigles d’Anatolie» ainsi que de la visite que devait effectuer Ahmet Davutoğlu en Israël. Toutefois, ces tensions sont également à mettre sur le compte des positions radicales d’un nouveau gouvernement israélien relativement isolé sur la scène internationale. Car, sur le fond, les positions d’Ankara appelant à la création d’un État palestinien et demandant l’arrêt de l’implantation de nouvelles colonies, sont proches de celles des Européens et des Américains, même si elles ont été exprimées le plus souvent sans nuances, depuis le début de l’année 2009. Il est toutefois peu probable que les pourparlers indirects syro-israéliens sous l’égide de la Turquie puissent reprendre dans un proche avenir. La question a provoqué un véritable schisme au sein du gouvernement israélien entre les travaillistes (Ehoud Barak, Binyamin Ben Eliezer) qui souhaitent voir la Turquie reprendre sa médiation et le ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman qui y est farouchement opposé.

En dépit de cette relation en demi-teinte avec ses alliés occidentaux, les officiels turcs n’ont eu de cesse de rappeler que leur activisme régional, notamment en direction du monde musulman, ne remettait nullement en cause leur participation à l’OTAN (premier des engagements institutionnels de la Turquie, comme s’est plu à le rappeler, en cours d’année, à plusieurs reprises, Ahmet Davutoğlu) et leur souci de parvenir à une intégration pleine et entière dans l’UE. La Turquie affiche même désormais les opportunités nouvelles qui lui sont offertes sur les plans régional et international, comme l’illustration de la profondeur stratégique qu’elle a su acquérir et comme un atout propre à renforcer la crédibilité de sa candidature européenne. C’est là un autre dossier majeur dont nous ferons le bilan pour 2009, lors d’une prochaine chronique. Ne la manquez pas !
Jean Marcou

lundi 4 janvier 2010

2009 : le bilan de la politique intérieure turque.


Si 2008 avait été l’année d’Ergenekon, cette enquête judiciaire impensable, il y a peu, 2009 aura été l’année de la mise en accusation directe de l’armée et du rôle politique qu’elle prétend jouer de longue date dans le système politique turc. En effet, depuis le début de l’année écoulée, l’étau judiciaire s’est fortement resserré autour du commandement militaire et de l’état major. Car, à la différence de 2008, ce ne sont plus seulement d’anciens militaires, des barbouzes ou des agents d’influence, qui ont été mis en cause en 2009, mais des officiers d’active parfois très proches du commandement suprême, quand ce n’a pas été l’état-major lui-même.

À cet égard, l’événement majeur, qui fera date, parce qu’il a définitivement changé les relations entre le pouvoir civil et l’armée, a été l’adoption, en juillet 2009, par le parlement, d’une réforme réduisant la compétence des juridictions militaires, et surtout supprimant l’immunité dont bénéficiaient jusqu’à présent les militaires à l’égard des juridictions de droit commun. Très concrètement, cette réforme de la procédure pénale a vu la justice militaire perdre le droit de juger des civils en temps de paix, et la justice civile gagner celui de juger les militaires. Ce changement essentiel, qui a provoqué des tensions particulièrement vives entre l’armée et le gouvernement, au début de l’été, a permis de faire tomber les derniers obstacles qui empêchaient que l’armée puisse être contrainte de rendre des comptes pour des interventions en dehors de sa sphère traditionnelle de compétences, notamment dans la vie politique. Précédée (et annoncée en un sens) par le fait que le général Hilmi Özkök (chef d’état major de 2002 à 2006) avait, dès le mois d’avril 2009, accepté de témoigner dans l’affaire Ergenekon, cette réforme a amené, par la suite, la justice civile à harceler en permanence l’état-major dans les affaires les plus symptomatiques.

Ainsi, en octobre 2009, pour ce qui est du «plan d’action pour lutter contre la réaction» (ce complot mis à jour, en juin dernier, par le quotidien «Taraf», qui aurait eu pour objectif d’entamer la crédibilité du gouvernement et qui a été à l’origine de l’adoption de la réforme précédemment exposée), la justice a repris ses investigations de plus belle, en ayant désormais les moyens juridiques de demander à l’état-major de s’expliquer sur l’existence et le contenu de documents prouvant une intervention de l’armée dans le champ politique. En novembre 2009, le «plan cage», une opération mise au point par des officiers de marine, dont l’objectif aurait été de se débarrasser d’un certain nombre de personnalités non musulmanes, a conduit à une série d’arrestations spectaculaires. Plus récemment encore, en décembre 2009, dans l’enquête sur le complot dont aurait été victime le vice-premier ministre, Bülent Arınç, la justice civile a pu s’introduire dans les sphères les plus secrètes des archives militaires.

En ce début d’année 2010, l’armée est donc cernée et mise à mal par une série de scandales dont on perçoit qu’ils se nourrissent à la fois des turpitudes passées d’une institution dominante et d’exagérations parfois un peu rocambolesques. Aucun des responsables militaires n’est désormais à l’abri d’une arrestation ou, pour le moins, d’une convocation humiliante l’obligeant à devoir témoigner devant des juges civils. Malmené par les médias, qui réclament pour partie d’entre eux son remplacement, le chef d’état-major est en permanence sur la défensive, et les «coups de gueule» qu’il pousse périodiquement et qui en d’autres temps auraient fait rentrer tout le monde dans le rang, ne font qu’aggraver le cas de l’institution militaire, en relançant les débats sur sa vocation à se livrer encore à de tels exercices de dissuasion.

L’ascendant qu’a pris, jour après jour, le pouvoir civil sur l’autorité militaire ne conduit pourtant pas à dire que 2009 aura vu le triomphe du gouvernement de l’AKP. Car l’année qui vient de s’achever, aura aussi montré les limites politiques du parti au pouvoir depuis 2002.

Les élections locales de mars 2009 ont vu, en effet, un recul sensible de l’AKP. Il serait certes excessif de le qualifier d’échec car, à l’exception d’Antalya (compensée cependant par le gain de Trabzon), le parti majoritaire n’a pas perdu de municipalités importantes. Pour la première fois, néanmoins, la formation de Recep Tayyip Erdoğan a vu son influence globale décroître, tandis que, dans les grandes villes, des candidats entreprenants prouvaient que le parti dominant pouvait être mis en difficulté, et qu’il n’était donc pas invincible. Mais surtout, ces élections ont vu l’AKP échouer dans la conquête des bastions kurdes, alors même que le premier objectif qu’il s’était fixé était bien celui-là. Ni les déplacements répétés des leaders de l’AKP dans le sud-est, ni les avantages dont a pu jouir le parti gouvernemental pendant la campagne, n’ont eu raison du réflex d’appartenance identitaire que le DTP a réussi à susciter au sein de l’électorat kurde.

Pourtant, ces élections n’auront été que le prologue d’un revers de plus grande ampleur, car c’est bien la question kurde dans son ensemble qui, en 2009, aura montré les limites de l’AKP au pouvoir. Axe majeur de la relance des réformes voulue par le gouvernement, notamment pour restaurer sa crédibilité à l’égard de Bruxelles, l’ouverture démocratique kurde s’est finalement enlisée. Préparée par une consultation des principaux partenaires concernés, qui a fait illusion pendant quelques semaines, l’initiative gouvernementale a abouti, au mois de novembre 2009, à l’annonce de réformes en demi-teinte, avant d’être submergée par la dissolution du DTP et par une nouvelle forme de radicalisation de la cause kurde. Certes, l’impossibilité de modifier la Constitution, le nationalisme extrême développé par les principaux partis d’opposition, le refus du DTP de se démarquer du PKK, rendaient la voie extrêmement étroite. Mais le gouvernement a aussi pêché par ses revirements tactiques en cours d’année. Pouvait-il espérer, en effet, gagner aussi facilement l’appui du DTP, alors qu’il venait de le combattre frontalement pendant les élections locales ?

Au moins, pour le meilleur et pour le pire, 2009 aura été une année d’affirmation de la diversité turque. De la création d’une chaine de télévision publique turque en kurde à l’ouverture démocratique du gouvernement que nous venons d’évoquer ; de la réhabilitation de Nazım Hikmet aux révélations sur les massacres de Dersim provoquées par les propos malencontreux du député Onur Öymen ; du discours du chef d’état major, rappelant la diversité des populations de la République, à celui du premier ministre, citant une liste impressionnante de personnalités dissidentes alévies, soufies arméniennes ou kurdes devant le congrès de son parti ; des manifestations alévies à la «crucifixion» du patriarche Bartholomée, il ne se sera pas passé une semaine sans que la Turquie ne mette en cause la chape de plomb qu’un discours nationaliste officiel uniformisant lui avait imposé pendant longtemps. Si l’année 2009 aura sans doute déçu par les difficultés auxquelles se seront une fois de plus heurtées les réformes, cette ouverture et cette vitalité nouvelles sont sans doute le gage des évolutions de fond, qui sont en cours dans ce pays, et que 2010 devrait confirmer.
JM