mardi 19 janvier 2010

Il y a 3 ans … Hrant Dink !


Il y a 3 ans, le journaliste turc d’origine arménienne, Hrant Dink, était assassiné, au cœur d’Istanbul, devant le siège du journal «Agos», dont il était le rédacteur en chef. Depuis, le 19 janvier est devenu, en Turquie, un jour de recueillement et de combat, non seulement pour les proches et les amis du journaliste, mais aussi pour tous ceux qui se battent pour la liberté d’expression et l’établissement d’un État de droit véritable. Le 22 janvier 2007, pour les obsèques de Hrant Dink, 100 000 personnes étaient massivement sortis dans la rue, entre Harbiye et Kumkapı, non seulement pour demander justice, mais aussi pour que l’on fasse la clarté sur les pratiques occultes qui paraissaient à l’origine d’un tel crime (cf. notre édition du 30 janvier 2007).

Depuis 3 ans, pourtant, l’enquête piétine, malgré les efforts des avocats de la famille et de «l’Association des amis de Hrant». Ces derniers craignent que cette procédure progressivement subisse le même sort que celles qui ont suivi les assassinats d’autres journalistes ou personnalités. Un an après la disparition tragique de Hrant Dink, les débuts de l’affaire Ergenekon avaient fait naître l’espoir que, dans ce pays, plus rien ne puisse être comme avant. La mise en accusation du réseau Ergenekon et l’arrestation d’une série d’individus, impliqués de longue date dans des activités comparables à celles qui avaient préparées l’assassinat du journaliste d’Agos, sonnaient comme un coup de semonce contre l’Etat profond. Des juges et des procureurs osaient enfin s’attaquer directement à ce pouvoir occulte instrumentalisé par certains secteurs de l’Etat et par des ultra-nationalistes, pour s’opposer aux réformes et maintenir la chape de plomb officielle. Mais les résultats de l’affaire Ergenekon ont déçu et n’ont pas fait beaucoup avancer l’enquête sur l’assassinat de Hrant Dink. La justice semble peu encline à admettre, en effet, qu’une telle opération ait été préméditée et qu’elle ait un lien étroit avec d’autres assassinats, survenus précédemment ou peu après, et attribués à Ergenekon, notamment celui du prêtre italien, Andrea Santoro, à Trabzon, en 2006, et ceux des trois chrétiens de Malatya, en avril 2007 (cf . notre édition du 23 avril 2007) ; autant d’affaires dont les enquêtes ont connu d’ailleurs des déboires similaires. Les avocats ont aussi manifestement du mal à faire accepter l’idée d’un lien pourtant possible entre l’assassinat de Hrant Dink et le «plan cage», plus récemment découvert, dont l’objectif était d’intimider des personnalités non-musulmanes et d’en faire disparaître un certain nombre.

En réalité, l’assassinat de Hrant Dink reflète probablement, à lui seul, une bonne partie les turpitudes de l’État et sa difficulté à se réformer. À partir du moment où l’on refuse de croire qu’un tel acte ait pu être perpétré par quelques jeunes extrémistes exaltés, on est amené à mettre en cause les législations incomplètes du gouvernement, les négligences complices de la police, les manipulations tordues des militaires et les tabous officiels sur lesquels a reposé le fonctionnement de l’Etat profond pendant des décennies. À cet égard, la tentative de réformer le fameux article 301 du Code Pénal est particulièrement révélatrice. Cette disposition, pénalisant «l’insulte à la turcité», dont Hrant Dink avait été victime, et que certains avaient décrite comme un véritable appel au meurtre, n’a été que très partiellement amendée en avril 2008. Désormais, il faut l’autorisation du ministre de la justice pour pouvoir engager des poursuites sur la base de cet article. Ainsi, on n’a pas osé véritablement poser le principe de la liberté d’expression, on s’est contenté de confier au gouvernement la faculté de réguler l’usage de la répression. De surcroît, cette réforme légère n’a été votée que par les députés de l’AKP, ceux de l’opposition nationaliste et kémaliste l’ayant combattue avec vigueur, lors de son adoption.

En janvier 2007, les 100 000 manifestants qui avaient accompagné Hrant Dink à sa dernière demeure avaient pourtant défilé aux cris de «Katil 301 !» (301 assassin !), mais l’on observait déjà qu’aucun ténor politique n’avait daigné se déplacer pour honorer le cortège de sa présence. Trois ans plus tard, les amis de Hrant Dink, même s’ils sont probablement de plus en plus nombreux, se sentent toujours politiquement seuls en Turquie…
JM

lundi 18 janvier 2010

La revue «Mésogéios» publie son 36e numéro dirigé par Deniz Vardar, en hommage à Semih Vaner.


La revue trimestrielle d’études méditerranéennes, basée à Athènes et Paris «Mésogéios», vient de publier son 36ème numéro, intitulé «Réflexions sur la Turquie». Composé de contributions rassemblées par Deniz Vardar, il constitue un hommage à Semih Vaner (notre édition du 18 février 2008), le regretté directeur des «Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien» (CEMOTI). Les travaux laissés par ce pionnier de la recherche sur la Turquie contemporaine en France et en Europe ont inspiré les contributeurs turcs, français ou grecs de l’ouvrage, qui étaient des amis proches de Semih Vaner pour certains, et les questions traitées par chaque article recoupent des thématiques explorées par le chercheur au cours de sa carrière.

Le spectre est large. Ce spécialiste des partis politiques turcs, notamment reconnu dans ce domaine pour la thèse qu’il avait consacrée au parti de la justice (Adalet Partisi), ayant également travaillé sur les relations entre la Turquie et l’Europe ou les concepts de laïcité et de démocratie qui ont de longue date préoccupé la société turque. Cette trente-sixième livraison de «Mésogeios» propose donc une réflexion générale sur l’évolution de la Turquie actuelle, en étudiant de manière poussée les acteurs, concepts et périodes clés du débat turco-européen. Une belle manière de contribuer, comme l’écrit Deniz Vardar, à «faire avancer les idées dans les domaines d’intérêts et de recherche qui étaient chers à Semih.»
Louis-Marie Bureau

Au sommaire du numéro :
Deniz Vardar, Hommage à Semih Vaner : réflexions autour de la Turquie.
Faruk Bilici, Semih Vaner et ses recherches sur les partis politiques.
Cengiz Çağla, La perception turque de la démocratie : une critique tocquevillienne.
Deniz Vardar, Le populisme, un concept pluriel et persistant ? Un essai d’analyse appliqué à la Turquie républicaine.
E. Fuat Keyman, «Kurdish question» in Turkey and a chance of democratic solution.
Deniz Akagül, Europe(s) face à l’adhésion turque : des intérêts vers les passions.
Hamit Bozarslan, Discuter de la Turquie, de l’Europe et de l’incertitude.
Marilena Koppa, La perspective européenne de la Turquie et le Parlement européen.
Samim Akgönül, Les Turcs et les Grecs, pérégrination entre Eris et Eros.
Jean Marcou, Les relations turco-arabes : nouvelle donne ou poursuite d’un scénario ancien.
Gilles Bertrand, Un «arc conflictuel» ? Réflexions sur quelques conflits, de la Bosnie au Cachemire.
Jean-Paul Burdy, La religion à l’école : des «devoirs envers Dieu» à l’«enseignement du fait religieux» dans la République laïque (France, 1882-2009).

dimanche 17 janvier 2010

La diplomatie régionale turque s’illustre à nouveau dans l’affaire de la caravane internationale de solidarité pour Gaza.


La récente Odyssée de la caravane «Viva Palestina» à destination de Gaza vient à nouveau de permettre à la Turquie de montrer sa présence diplomatique au Proche-Orient.

Rappelons qu’à l’occasion du premier anniversaire du déclenchement de l’intervention israélienne à Gaza, le 27 décembre 2008, une troisième caravane «lignes de vie pour Gaza» a pris la route afin de briser le blocus israélien et de fournir aux habitants de l’enclave palestinienne des secours de première nécessité. Parti le 3 décembre 2009 de Londres, ce convoi humanitaire est arrivé au port d’Aqaba en Jordanie (après avoir traversé la Turquie et la Syrie), avec le projet d’entrer à Gaza par l’Egypte, le jour anniversaire du déclenchement de la guerre. Mais, il a été stoppé par les autorités égyptiennes, qui ont refusé de lui permettre d’atteindre la bande de Gaza par l’Egypte, après avoir débarqué dans le port égyptien de Nouweiba, qui fait face à celui d’Aqaba sur la mer Rouge. Les organisateurs de la caravane ont été surpris par l’attitude du gouvernement égyptien qui, pour sa part, a interprété, comme un véritable défi, le comportement de ces derniers et leur insistance à suivre leur trajet initial (au demeurant le plus simple et le plus rapide pour l’arrivée de l’aide à Gaza). La Turquie est intervenue afin d’arbitrer ce différend et de trouver un itinéraire de compromis avec les autorités égyptiennes. Après de longues négociations menées sous égide turque, la caravane a finalement été autorisée à accéder à Gaza à partir du port égyptien d’El-Arich (au nord du Sinaï), ce qui l’a obligée à remonter jusqu’en Syrie de façon à atteindre El-Arich, en passant par le port syrien de Lattaquié, avant de rallier Rafah dans la bande de Gaza.

Cet incident a mis une fois de plus en relief le dynamisme diplomatique de la Turquie que les médias arabes qualifient désormais «de grand soutien» à la cause palestinienne. Au-delà de cette initiative diplomatique, qui a fait intervenir les ministres turc et égyptien des affaires étrangères, il faut rappeler que 117 Turcs (dont 17 députés) ont participé à la caravane en question. Cette omniprésence de la Turquie met la diplomatie égyptienne dans une situation délicate vis-à-vis de ses voisins arabes. Ces derniers ont, en effet, critiqué la position prise par Le Caire à l’égard de la caravane. Les violents incidents (qui ont fait une cinquantaine de blessés) opposant, dans le port d’El-Arich, les forces de sécurité égyptiennes aux participants à cette opération humanitaire, ont provoqué de nombreuses réactions diplomatiques et médiatiques de réprobation. En effet, l’Egypte a été le seul pays où cette initiative a rencontré de tels problèmes, une situation qui a tranché avec l’accueil chaleureux qu’elle a reçue dans les autres pays de passage. De surcroît, malgré la médiation turque, des difficultés de dernière minute ont surgi à propos du nombre des véhicules d’assistance autorisés à transiter vers Rafah, les autorités égyptiennes ayant finalement refusé le passage à 59 d’entre eux (sur environ 200 au total), parce qu’ils ne transportaient pas, selon elles, du matériel purement humanitaire (vivres ou médicaments).

Cette intervention turque n’a pas été la première dans un dossier palestinien que l’Egypte considère pourtant comme l’une de ses chasses gardées dans la région, eu égard à l’importance stratégique qu’il revêt pour sa sécurité nationale. Depuis 1948, date de la création de l’Etat d’Israël, l’Egypte apparaît comme le point de passage obligé dans la recherche d’un règlement au conflit israélo-arabe. Toutefois, ce qui a longtemps été vu comme une exclusivité égyptienne s’est fortement érodé après la guerre des Six jours, qui n’a pas seulement remis en question la notoriété régionale de l’Egypte, mais qui a aussi ébranlé les fondements du nationalisme arabe dont Le Caire était la source.

Cette remise en cause a été accentuée plus tard, en 1979, par la signature du traité de paix entre l’Egypte et Israël, car ce traité a eu deux conséquences majeures dans la configuration des rapports de force dans la région. En premier lieu, l’idée d’un leadership arabe égyptien, susceptible de porter les efforts de médiation dans les conflits majeurs de la région, a perdu de son importance, d’autres pays arabes ayant normalisé (ou cherché à normaliser) leurs relations avec Israël et le conflit israélo-arabe s’étant réduit à un conflit israélo-palestinien à l’égard duquel les pays arabes ont adopté une position quasi-neutre. En second lieu, l’incapacité des Etats arabes à coordonner leurs efforts pour définir une position commune a engendré un vide idéologique totale, qui a accru la méfiance et l’individualisme au sein des pays de la région, tout en rendant celle-ci de plus en plus hétérogène. Cet état de fait a compromis toute possibilité de médiation fructueuse. A ce stade, on a donc assisté à une succession d’initiatives unilatérales de médiation venant d’acteurs arabes potentiels qui cherchent, soit à satisfaire des intérêts propres, soit à accéder à certaines ressources financières ou stratégiques. On peut évoquer à cet égard les initiatives prises par l’Arabie Saoudite, qui ont joué un rôle important dans le règlement de certaines crises régionales comme la guerre civile libanaise, avec l’accord de Taëf, en 1989, la médiation entre les factions palestiniennes de la Mecque, en juin 2006, ou le règlement de la crise présidentielle libanaise, également en 2006. Mais ces médiations unilatérales sont apparues comme autant de règlements ponctuels, éveillant la méfiance de certains protagonistes, ce qui leur a donné finalement une portée très limitée dans la gestion des crises régionales.

Eu égard à cette situation bloquée, l’appel à l’aide du ministre égyptien des affaires étrangères, Ahmed Abou Al Gheit, en direction d’Ankara, lors de la crise de Gaza, l’année dernière, notamment pour rechercher un règlement au contentieux inter-palestinien et convaincre Israël de mettre un terme à son intervention militaire, a illustré l’incapacité des médiations égyptienne ou saoudienne à faire face à des crises graves, et a clairement démontré l’utilité et l’efficacité des interventions de la Turquie. Bien que la médiation turque soit un phénomène récent, on remarque qu’elle a gagné rapidement une grande popularité auprès des gouvernements et des populations arabes. Le dernier épisode de la caravane «Viva Palestina» vient encore de mettre en relief la dynamique de médiation turque dans la région, en ouvrant probablement la voie à sa pérennisation.
Shaimaa Magued

samedi 16 janvier 2010

La clôture de la conférence des ambassadeurs à Mardin dévoile des aspects inattendus de la nouvelle diplomatie turque.


Depuis deux ans, comme cela se fait désormais dans de nombreux pays, le gouvernement turc rassemble annuellement ses ambassadeurs au cours d’une conférence, qui est l’occasion de donner à ces responsables diplomatiques une vision d’ensemble des développements en cours de la politique étrangère de leur pays. La deuxième édition de cet événement a eu lieu, du 4 au 8 janvier 2010, à Ankara, et a été l’occasion d’accueillir une série de personnalités représentatives des enjeux internationaux actuels pour la Turquie (du Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, au nouveau ministre allemand des affaires étrangères, Guido Westerwelle…). Mais cette conférence des ambassadeurs turcs aura surtout été marquée par la tenue d’une conférence d’évaluation finale, les 9 et 10 janvier 2010, dans la ville de Mardin (sud-est de la Turquie). Au-delà du contenu de cette session de clôture, qui a fait le bilan de la politique étrangère turque pour 2009 en annonçant des initiatives originales, le lieu choisi pour son organisation est révélateur des mutations qui sont en train de transformer la Turquie contemporaine.

Au cours de la conférence de Mardin, le ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a surtout insisté sur l’importance de sa politique de voisinage, qui s’emploie actuellement à établir une coopération durable avec les pays frontaliers de la Turquie. Mais, surtout, dans le sillage du premier ministre qui, lors de la conférence à Ankara, avait demandé aux ambassadeurs d’expliquer le processus d’ouverture démocratique kurde dans les pays où ils sont en fonction, le ministre des affaires étrangères a insisté sur la complémentarité des réformes internes en cours dans le pays, avec les nouvelles orientations de la diplomatie turque. À cet égard, il a expliqué qu’il était en contact étroit avec le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, (qui est en charge, entre autres, de l’initiative kurde du gouvernement), avant d’annoncer le lancement d’une sorte de coopération transfrontalière entre le ministère de l’Intérieur et le ministère des affaires étrangères : «Nous envisageons de nommer des diplomates dans les pays voisins pour qu’ils travaillent avec les gouvernorats de nos provinces frontalières. Ainsi, si un diplomate est nommé à Alep, il travaillera d’abord dans la province du Hatay pendant 15 jours. Tandis qu’un vice-gouverneur nommé dans une province frontalière travaillera d’abord dans l’un de nos consulats dans le pays frontalier correspondant, avant de prendre ses fonctions. De cette façon, nous pensions parvenir à éliminer les obstacles existant entre notre politique intérieure et notre politique étrangère…»

On comprend dès lors que le choix de Mardin, pour une telle conférence, n’était pas anodin. Amener la fine fleur de la haute administration turque dans les rues de cette cité, dont l’architecture et la configuration sont plus arabes qu’à proprement parler turques, eut été une véritable gageure, il n’y a pas si longtemps. Mardin est une ville cosmopolite où Turcs, Kurdes et Arabes cohabitent. Elle a longtemps abrité également une importante communauté chrétienne syriaque et araméenne. Observant le déclin de celle-ci, Ahmet Davutoğlu l’a regretté, en estimant notamment qu’il y avait là une richesse culturelle qui devait être sauvegardée et restaurée. Plus généralement le ministre des affaires étrangères a reconnu que, du fait de leurs obligations, les diplomates turcs n’avaient pas assez l’occasion de se rendre en Anatolie, avant de promettre : «À compter d’aujourd’hui, nous allons prêter plus attention à notre peuple et écouter les perceptions qu’il peut avoir de la politique étrangère.»

Cette conférence de Mardin est donc intéressante à plusieurs points de vue. En premier lieu, les propos du chef de la diplomatie turque illustrent bien la volonté du gouvernement actuel de continuer à casser le clivage qui existait, dans la société kémaliste traditionnelle, entre les élites bureaucratiques et le peuple, sensé être peu concerné par les décisions majeures de politique intérieure et encore moins par la politique étrangère du pays. À Mardin, après leur conférence d’évaluation, les diplomates turcs sont littéralement allés à la rencontre du peuple, déambulant dans les rues du vieux bazar qui descend en étages sur le flanc sud de la ville, se mêlant à la population des cafés traditionnels pour prendre le thé, et entamant même avec les clients de ceux-ci des conversations animées ou des parties de carte. En second lieu, la tenue d’une conférence d’évaluation des ambassadeurs dans le sud-est du pays, et le souci affiché par la diplomatie turque de pouvoir s’appuyer à l’avenir sur une légitimité populaire, ont fait écho aux déclarations du premier ministre évoquant un soutien de la population turque aux nouvelles orientations de sa politique étrangère, en particulier aux positions adoptées récemment à l’égard d’Israël. À Mardin, pour évoquer cette nouvelle approche, réintégrant la politique étrangère dans la politique conduite par un gouvernement civil, alors qu’elle a été longtemps l’apanage de l’establishment politico-militaire, Ahmet Davutoğlu a mobilisé un nouveau concept, celui de «diplomatie publique». On remarquera d’ailleurs que le ministre n’a pas hésité lui aussi à se promener dans les rues de la ville, s’affichant volontiers avec des religieux chrétiens (photo). Enfin, cet épisode inattendu, qui a clos, à Mardin, la conférence des ambassadeurs rappelle aussi l’attention particulière qu’a portée le parti au pouvoir à l’Anatolie et au sud-est, des zones où résident à bien des égards ses meilleurs soutiens électoraux acquis ou potentiels. On se souvient, à cet égard, des voyages, remarqués et répétés, du premier ministre et du président de la République dans ces régions au cours des deux dernières années. Le 14 novembre dernier, au lendemain, de la présentation du projet d’ouverture kurde devant le Parlement, Recep Tayyip Erdoğan s’était précipité à Malatya où il avait déclaré : « Je suis venue 9 fois à Malatya, au cours des 7 dernières années, eux (sous-entendu, les leaders des partis d’opposition), ils n’osent pas aller à l’est de Sivas. » Après la conférence de Mardin, on l’aura compris, même les ambassadeurs turcs n’hésitent pas à se rendre à l’est de Sivas…
Louis-Marie Bureau et Jean Marcou

jeudi 14 janvier 2010

Dégradation de la relation turco-israélienne ou détérioration de la cohésion du gouvernement Netanyahou ?


Un grave incident diplomatique vient à nouveau de secouer une relation turco-israélienne passablement endommagée par près d’un an de querelles incessantes. C’est l’exaspération du gouvernement israélien suite à la diffusion d’un téléfilm turc évoquant l’action du Mossad et perçu comme antisémite par Tel-Aviv, qui a été à l’origine de ce nouveau conflit. Certes, les séries télévisées turques, qui inondent actuellement le Moyen-Orient et qui sont très regardées, notamment dans le monde arabe, ont déjà fait grincer des dents plusieurs fois les officiels israéliens mais, dans le cas présent, les choses ont pris un tour assez stupéfiant.

Pour signifier sa protestation, en joignant le geste à la parole, le vice-ministre israélien des affaires étrangères, Danny Ayalon, a organisé une véritable mise en scène, le 11 janvier, devant les médias. Ayant convoqué l’ambassadeur turc, Oğuz Çelikkol, il l’a fait attendre un long moment avant de le recevoir en refusant de lui serrer la main. Surtout, il a adressé sa protestation au diplomate turc en hébreu, une langue que celui-ci ne maîtrise pas, dans une salle où ne figurait ostensiblement que le drapeau israélien et après l’avoir fait asseoir sur un siège plus bas que le sien (photo). « En 35 ans de carrière, je n’avais jamais vu cela », a déclaré l’ambassadeur Çelikkol, à l’issue de cette expérience humiliante, qui s’est déroulée en outre dans un contexte tendu, la venue du premier ministre libanais en Turquie ayant donné lieu à un échange de propos sans nuance entre Ankara et Tel-Aviv, au même moment.

Ayant convoqué, à son tour, le lendemain, l’ambassadeur israélien, la Turquie a exigé des excuses. Benyamin Netanyahou a expliqué que la protestation de Danny Ayalon était justifiée sur le fond mais il a convenu qu’elle aurait du être présentée «d’une façon diplomatique plus acceptable», tandis qu’Avigdor Lieberman tentait d’apaiser les esprits en assurant que son pays ne souhaitait pas de confrontation directe avec Ankara et que Danny Ayalon essayait de justifier son attitude. Ces timides regrets n’ont pas satisfait la Turquie, qui, le 13 janvier, par la voix de son président Abdullah Gül, a demandé à Israël de s’excuser avant minuit, en menaçant de rappeler son ambassadeur et de revoir le niveau de sa représentation diplomatique, si cette demande n’était pas satisfaite. Finalement les excuses sont intervenues en temps voulu. Dans une lettre adressée à Oğuz Celikkol, Danny Ayalon a notamment déclaré : «Je n’avais pas l’intention de vous humilier personnellement et je m’excuse pour la façon dont la démarche a été conduite et perçue. Je vous prie de transmettre cela au peuple turc pour lequel nous avons un grand respect. J’espère qu’Israël et la Turquie rechercheront des voies diplomatiques et courtoises pour se faire passer leurs messages, comme deux pays alliés doivent le faire.»

Pendant deux jours, l’épisode a fait la une de la presse turque, qui a longuement disserté sur l’inégalité de la hauteur des sièges, Hürriyet allant même jusqu’à faire observer que Danny Ayalon avait utilisé la même mise en scène ridicule qu’ «Hynkel» dans «Le Dictateur» de Charly Chaplin. L’incident, en tout cas, a dégradé un peu plus les rapports entre Ankara et Tel-Aviv. Mais ses aspects les plus instructifs concernent peut-être plus en fait la détérioration de la cohésion même du gouvernement israélien. En effet, Danny Ayalon appartient au parti d’extrême-droite «Israël Beiteinou». Comme son ministre de tutelle, Avigdor Lieberman, il rejette l’idée, défendue, au sein du cabinet Netanyahou par les travaillistes (Benyamin Eliezer, Ehoud Barak), d’une reprise des pourparlers indirects avec Damas, sous égide turque (cf. notre édition du 8 janvier 2010). Certains observateurs ont vu dans l’initiative de Danny Ayalon, moins un coup porté à la Turquie, qu’une opération visant à saper les efforts faits par les travaillistes israéliens pour renouer avec celle-ci (cf. nos éditions du 25 novembre et du 19 décembre 2009) et notamment pour ruiner le voyage que le ministre de la défense, Ehoud Barak, doit effectuer à Ankara, le 17 janvier prochain. À cela s’ajoute les incertitudes politiques provoquées par la possible entrée au gouvernement de certains membres de Kadima, le parti fondé par Ariel Sharon et d’Ehoud Olmert, actuellement dans l’opposition. Des parlementaires de ce parti ont d’ailleurs publiquement exprimé des regrets à l’issue de l’incident et condamné le comportement du numéro deux de la diplomatie israélienne.

La politique étrangère israélienne a souvent eu à pâtir des conflits entre les multiples forces politiques qui sont représentées à la Knesset, du fait d’élections générales organisées selon le système de la proportionnelle intégrale et des coalitions gouvernementales incertaines qui découlent de cette situation. Mais, cette fois, l’organisation de cette mise en scène humiliante et puérile par un diplomate de carrière comme Danny Ayalon (qui a été ambassadeur aux Etats-Unis de 2002 à 2006) risque de dégrader un peu plus l’image du gouvernement israélien actuel sur la scène internationale.
JM

lundi 11 janvier 2010

Le ministre allemand des affaires étrangères confirme son soutien à la poursuite des négociations d’adhésion avec la Turquie.


Au sein de la coalition gouvernementale allemande, le torchon brûle à propos de la candidature de la Turquie à l'Union européenne (UE). La semaine passée, le plus petit partenaire de cette coalition (formée à l’issue des élections fédérales de septembre 2009, cf. nos éditions des 2, 5, 9 octobre 2009), l'Union chrétien-sociale (CSU), s'est servi de ses traditionnelles assises à Wildbad Kreuth, en Bavière, pour réaffirmer sans nuance son rejet de l’adhésion de la Turquie à l'UE. Parti frère bavarois de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) d'Angela Merkel, la CSU a instrumentalisé la question turque pour accentuer son profil conservateur, apparemment en faisant fi de l'accord de coalition qu'elle a signé avec la CDU et le parti libéral (FDP). Sans se déclarer favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE, cet accord programmatique, qui définit la politique que le gouvernement allemand se propose de mener pendant la législature, déclare explicitement que les négociations d'adhésion avec Ankara constituent un processus dont l'issue reste ouverte (cf. notre édition du 28 octobre 2009).


La prise de position de la CSU gêne le parti libéral allemand (FDP). Deuxième partenaire de la coalition berlinoise, le FDP insiste, en effet, sur la nécessité de mener les négociations d'adhésion jusqu’à leur terme. Que ce positionnement des libéraux soit plus motivé par le souci de garantir une certaine continuité à la politique étrangère allemande que par un réel enthousiasme pour une adhésion de la Turquie à l'UE, ne le rend pourtant pas moins ferme dans les faits. Lors de sa visite à Ankara et Istanbul, du 6 au 8 janvier 2009, le ministre allemand des affaires étrangères et vice-chancelier, Guido Westerwelle (FDP), s’est donc employé à mettre les choses au point. Affirmant qu'il n'était pas venu «comme un touriste, en pantalons courts», mais comme représentant du gouvernement allemand, il a souligné que ce dernier soutenait les négociations et qu'une décision sur l'adhésion de la Turquie à l'UE ne serait prise qu'après l'achèvement de ce processus. «Je vous le dit clairement : ce qui a été stipulé par l'UE et Ankara reste valable. C'est valable aussi pour le gouvernement allemand. Je me porte garant de cela.», a déclaré le chef de la diplomatie allemande. Soulignant l'importance stratégique de la Turquie, son potentiel économique et la présence de 4000 entreprises allemandes en Turquie, Guido Westerwelle a appelé ceux qui critiquent la poursuite des négociations d'adhésion avec Ankara à penser «un peu moins aux intérêts de leurs partis respectifs et un peu plus à l'Allemagne.»

En Turquie, le positionnement en faveur des négociations de Guido Westerwelle a plutôt surpris. Ici (comme ailleurs probablement), les subtilités de la vie politique allemande (avec notamment les comités et les accords de coalition gouvernementale) sont peu connues. Ce fut déjà une agréable surprise, pour l’opinion publique turque, de voir qu’une Allemagne dirigée par une chancelière chrétienne-démocrate ne bloquait pas l'adhésion de la Turquie. Que l’attitude de Berlin ne change pas après que les dernières élections ont vu cette même chancelière se débarrasser de son précédent partenaire social-démocrate (favorable à la candidature turque), n'a probablement pas non plus été bien compris par le grand public turc. Or, il est possible qu'Ankara ait gagné un allié important en Guido Westerwelle. Avant de continuer son voyage vers l’Arabie Saoudite, en effet, le ministre allemand a rencontré le patriarche grec-orthodoxe Bartholomée Ier. Selon les rumeurs, le patriarche aurait laissé entendre que le gouvernement turc actuel avait fait plus pour les minorités en Turquie que tous ses prédécesseurs réunis, et que l’intégration européenne de ce pays était la meilleure chose qui puisse arriver aux chrétiens turcs. Selon nombre d’observateurs, cette opinion aurait fait forte impression sur Guido Westerwelle.

Ainsi, le patriarche serait parvenu à faire oublier les remous provoqués par ses déclarations acerbes sur le traitement de la minorité orthodoxe en Turquie, à l’occasion d’une interview diffusée récemment par une chaine de télévision américaine (cf. notre édition du 22 décembre 2009). Et, qui sait, grâce à lui peut-être, Ankara peut espérer que Guido Westerwelle ne se contente plus, à l’avenir, de défendre la poursuite du processus de négociations, mais qu’il devienne purement et simplement un partisan de l'adhésion turque ?
Johannes Bauer

vendredi 8 janvier 2010

Avigdor Lieberman s’oppose au réchauffement diplomatique avec la Turquie


L’allocution, ce 28 décembre, du ministre israélien des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, a profondément perturbé la reprise timide des relations diplomatiques entre Ankara et Tel-Aviv. Confirmant son opposition à toute médiation turque dans les négociations israélo-syriennes, le chef de la diplomatie de l’État hébreu a déclaré qu’elle ne reprendrait pas tant qu’il conserverait son portefeuille. Ce démenti sans ambages des rumeurs sur une reprise possible des négociations complique un peu plus la situation du premier ministre Benjamin Netanyahou, placé dans une posture délicate aux niveaux diplomatique et politique.

Les remous provoqués par la déclaration d’Avigdor Lieberman.

Diplomatique d’abord, car cette allocution est venue «torpiller» les initiatives menées, depuis le mois de novembre, par plusieurs personnalités israéliennes pour renouer des liens distendus avec la Turquie. Le président Shimon Pérès, le ministre de la défense Ehud Barak ou le ministre du commerce Benyamin Ben Eliezer avaient ainsi multiplié les démarches dans ce sens, initiatives qui s’étaient concrétisées par la visite officielle de Ben Eliezer en Turquie le 24 novembre. Au cours de ce voyage, le premier d’un officiel israélien à Ankara depuis l’opération «Plomb durci» à Gaza, le ministre avait rappelé l’importance du «partenariat stratégique» unissant les deux pays, et déclaré «en tant que représentant du Premier ministre» que la Turquie pouvait contribuer à «remettre les choses en place» dans le conflit entre Israël et la Syrie.
Politique ensuite car cette mise en porte-à-faux d’une partie du gouvernement israélien recoupe les clivages de la coalition dirigée par Netanyahou et accentue les divisions entre nationalistes et travaillistes. Si la gauche travailliste a vu le premier ministre se rapprocher de ses positions concernant des dossiers cruciaux, comme l’acceptation de la création d’un Etat palestinien ou le gel de la colonisation pour une durée de dix mois, il n’en va pas de même à droite : le parti nationaliste de Lieberman, «Israël Beytenou», refuse systématiquement d’assouplir la politique étrangère de l’État hébreu et condamne avec vigueur la moindre ouverture, qu’elle concerne l’Autorité palestinienne qualifiée encore récemment de «bandes de terroristes» ou l’arbitrage turc sur le dossier syrien. Entendant tuer dans l’œuf le réchauffement turco-israélien et la reprise des pourparlers indirects avec la Syrie, cette sortie de Lieberman éclaire sous un jour nouveau la lutte d’influence qui divise le gouvernement.

Une médiation incertaine, une rupture improbable.

Pour compromise qu’elle soit, l’ouverture diplomatique de Netanyahou en direction d’Ankara n’en reste pas moins possible pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’enquête pour corruption qui touche actuellement Lieberman pourrait changer la donne : si celle-ci aboutissait à sa mise en examen, le chef de la diplomatie israélienne se verrait en effet contraint de quitter le gouvernement, démission qui entraînerait le départ «d’Israël Beytenou» de la coalition et laisserait une meilleure marge de manœuvre aux initiatives des travaillistes. Ensuite, le conflit qui divise actuellement le parti «Kadima» en raison du refus opposé par sa dirigeante, Tzipi Livni, d’entrer au gouvernement, pourrait entraîner le ralliement à la coalition de plusieurs de ses députés. Décidé à prendre «au moins une partie de Kadima», Netanyahou aurait en effet contacté près d’une vingtaine d’élus, dont douze se seraient dits «intéressés». Partisans d’une politique étrangère d’ouverture, ceux-ci pourraient devenir un soutien précieux pour les initiatives israéliennes concernant le processus de médiation d’Ankara.
Si elle se concrétisait, cette «renaissance» de la médiation turque devrait cependant prendre en compte un facteur de taille, à savoir l’amélioration spectaculaire des relations turco-syriennes. Les ambitions régionales de la Turquie, traduites dans le cas syrien par la signature de multiples accords de coopération, ont ainsi abouti à la création d’un Conseil de coopération stratégique, et à la suppression de l’obligation mutuelle de visas. Une sortie d’Israël de son isolement international, un rapprochement avec Ankara et la reprise des pourparlers que souhaitent Shimon Pérès et Bachar Al-Assad obligeraient alors la Turquie à apparaître comme un interlocuteur acceptable pour les deux parties, en ménageant la chèvre syrienne et le chou israélien, alors qu’elle a plutôt privilégié la première au cours de l’année écoulée.
Louis-Marie Bureau