lundi 10 mai 2010

Fin de partie pour Deniz Baykal.


Deniz Baykal a démissionné le 10 mai de son poste de secrétaire général du CHP. Cette décision fait suite au séisme qui, depuis la fin de la semaine dernière, a frappé le premier parti d’opposition après la publication, le 7 mai, sur plusieurs sites internet, d’un clip montrant Deniz Baykal, dans une situation compromettante avec Nesrin Baytok, une députée du CHP qui fut aussi sa collaboratrice pendant plusieurs années. Douze jours avant le congrès du parti qui semblait devoir le reconduire dans ses fonctions sans coup férir, l’indéboulonnable leader aura donc été abattu en trois jours par cette affaire qui risque également de modifier le paysage politique turc, tant le CHP était identifié à la personne même de Deniz Baykal.

Un certain nombre de commentateurs voient déjà dans cette démission une opportunité qui peut permettre à la gauche turque de se reconstruire autour de nouvelles idées et surtout de nouvelles têtes. Deniz Baykal, qui a dominé le CHP au cours des deux dernières décennies, est accusé par beaucoup d’avoir contribué au déclin de la formation kémaliste par ses positions nationalistes et étatistes. Le député d’Antalya aura préféré, semble-t-il, conserver la haute main sur l’appareil du parti et sur un spectre électoral limité, égal au cinquième de l’électorat turc, en collant le plus souvent aux idées de l’establishment politico-militaire, plutôt que de courir le risque d’ouvrir une nouvelle voie et de préparer l’avènement d’une autre génération politique. Cette attitude sectaire doublée d’une stratégie méfiante envers la démocratisation et d’une approche répressive de la question kurde avaient fini par lui attirer les foudres de l’Internationale Socialiste dont certains responsables demandaient l’exclusion du CHP, en estimant qu’il n’avait plus rien à voir avec la social-démocratie.

Il n’est pas sûr pourtant que la sortie de Deniz Baykal apaise la gauche turque et en particulier le CHP. Les événements de ces derniers jours ont avivé les conflits qui existent au sein de cette famille politique, déjà durement atteinte par ses revers électoraux des dernières années. Alors même que Mustafa Sarıgül, le maire de Şişli a tout de suite été soupçonné d’être à l’origine de la fuite audiovisuelle qui a été fatale au secrétaire général du CHP, la garde rapprochée de celui-ci a essayé de contre-attaquer, samedi, en accusant cet ex-rival de Deniz Baykal d’avoir tenté de le faire assassiner par un homme de main, en avril dernier. En tout état de cause la manière dont le leader du CHP a été poussé dehors risque aussi de ternir l’image du parti, surtout s’il s’avère que la diffusion de la vidéo est le fait de certains membres ou ex-membres de celui-ci. Pour retrouver un crédit lui permettant d’affronter les échéances à venir (et elles ne sont pas minces avec la tenue prochaine d’un référendum constitutionnelle et d’élections législatives…), le CHP devra non seulement se trouver un nouveau leader, mais aussi sortir du système de gouvernement que Deniz Baykal avait instauré.

Dans le discours qu’il a prononcé pour annoncer sa décision de démissionner, Deniz Baykal, a accusé l’AKP et le gouvernement d’être à l’origine de cette affaire, qu’il a aussi liée à la révision constitutionnelle qui est en cours actuellement. Les ténors du parti majoritaire ont pourtant désapprouvé la publication de la vidéo, le premier ministre demandant à ses troupes ne pas chercher à exploiter la situation. Certains observateurs pensent que la démission de Deniz Baykal pourrait aussi cacher une tentative de revenir au pouvoir après s’être posé en victime d’un complot, et à condition que personne n’ose faire acte de candidature à sa succession, lors du prochain congrès. Mais cette analyse paraît peu crédible. L’ère Baykal paraît bel et bien révolue.
JM

dimanche 9 mai 2010

Les premières dames turques ont le droit de porter le foulard dans les cérémonies officielles.


À la fin du mois d’avril dernier, un procureur d’Ankara a rejeté le recours d’une association de femmes qui contestait le droit des premières dames turques (Hayrünnisa Gül, l’épouse du président de la République et Emine Erdoğan, l’épouse du premier ministre) de porter le foulard islamique, dans les cérémonies officielles. Cette décision judiciaire intervient après les multiples incidents provoqués, au cours des deux dernières décennies, par le port du voile en Turquie. Clot-elle pour autant définitivement le débat ?

Revendication emblématique des partis islamistes turcs «Refah» et «Fazilet», dans les années 1980 et 1990, le port du «Turban» a d’abord été le fait des étudiantes. Interdit à l’université par deux décisions de la Cour constitutionnelle, en 1989 et 1991, le port de ce foulard islamique noué derrière le cou (de création récente) est revenu à l’ordre du jour, en février 2008, lorsque par une révision constitutionnelle, le gouvernement de l’AKP a tenté de lever cette interdiction en vain, la Cour constitutionnelle s’y étant à nouveau opposé. Depuis, la situation du «Turban» sur les campus est incertaine. Officiellement interdit, il est pourtant souvent toléré, notamment dans les universités privées.

Toutefois, depuis la fin des années 1990, c’est également au sommet de l’Etat turc que le «Turban» défraye de plus la chronique. À cet égard, rappelons quelques dates et quelques événements marquants. En 1999, une députée du «Fazilet Partisi», Merve Kavakçı, fraichement élue, pénètre, la tête couverte, dans la Grande Assemblée Nationale, pour y prêter serment. Elle est expulsée manu militari de l’hémicycle, et sera même par la suite déchue de sa nationalité turque. Le 29 octobre 2003, alors que l’on célèbre la fête nationale, pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, le président laïque, Ahmet Necdet Sezer, refuse d’accueillir au Köşk (sa résidence de Çankaya), les femmes des ministres du parti majoritaire. Nouveau scandale et nouvelles polémiques ! Mais le plus spectaculaire est encore à venir… Lors des semaines qui précèdent l’élection présidentielle de 2007, le «Turban» devient un véritable abcès de fixation dans le conflit qui voit durement s’affronter le parti gouvernemental au camp laïque. L’une des raisons majeures invoquée par ce dernier, pour s’opposer à la candidature présidentielle de Recep Tayyip Erdoğan ou à celle d’Abdullah Gül, est en effet, le couvre-chef de leur épouse ! Finalement, Abdullah Gül est élu et le cauchemar des «laikçi» se réalise : le «Turban» d’Hayrünnisa pénètre dans le «Köşk». Par la suite, on s’est habitué à voir les foulards multicolores d’Hayrünnisa et les «Turbans» plus classiques d’Emine dans les cérémonies officielles et les conférences internationales, alors même que nombre de premières dames de pays musulmans y viennent têtes nues (sur la photo Hayrünnisa Gül en compagnie d’Asma El-Assad, l’épouse du président syrien, lors d’une rencontre bilatérale turco-syrienne récente).

Pourtant, cette pratique doit-elle être considérée comme un usage toléré ou comme un comportement désormais officiellement admis dans un pays laïque particulièrement sensible sur le sujet ? C’est bien la question qui était posée récemment à ce procureur d’Ankara par une organisation féministe.

Rappelons que très récemment le «Turban» d’Emine Erdoğan a ravivé la polémique, en étant au cœur d’un incident grave, qui s’est produit le 2 février dernier à l’Assemblée nationale. Le premier ministre ayant raconté, en effet, lors d’une interview télévisée, qu’en 2007, en raison de son voile, son épouse s’était vu interdire l’accès du GATA (Hôpital militaire de Gülhane à Istanbul), où elle voulait rendre visite à un acteur célèbre (Nejat Uygur) qui y était hospitalisé, Osman Durmuş, un député du MHP s’était demandé, goguenard, comment on avait «pu oser refuser l’entrée du GATA à la femme d’un premier ministre qui est considéré comme un prophète.» Pour comprendre le fin mot de l’histoire, il faut rappeler que ce commentaire faisait allusion à un discours prononcé par le responsable AKP de la province d’Aydın qui, en novembre 2009, avait qualifié Recep Tayyip Erdoğan, de nouveau prophète. L’intervention sarcastique du député nationaliste avait provoqué la colère du premier ministre et une bagarre entre députés de l’AKP et du MHP. Interrogé par la suite sur l’interdiction d’accéder au GATA faite à l’épouse voilée du chef du gouvernement turc, le chef d’état major, Ilker Başbuğ, s’en était étonné en expliquant qu’il s’agissait probablement d’une manifestation inopportune de zèle de la part de la sentinelle de service.

On sait pourtant que des signes religieux comme le port de la barbe ou celui du «Turban», sont rigoureusement prohibés dans les enceintes militaires en Turquie, et que le port du foulard islamique demeure officiellement interdit aux étudiantes et aux fonctionnaires. La décision du procureur d’Ankara vient donc consacrer une évolution politique qui s’est produite, au sommet de l’État, depuis l’élection d’un président dont l’épouse est voilée. Elle entérine ce qu’implique nécessairement une telle élection, c’est-à-dire la présence d’une première dame portant le «Turban» dans les cérémonies officielles. Pour autant, même au sommet de l’État, la décision du procureur d’Ankara ne règle pas définitivement tous les problèmes. En effet, on peut se demander ce qu’il en est désormais pour les députées de la Grande Assemblée Nationale. Après l’affaire Merve Kavakçı, l’AKP a certes choisi de faire profil bas dans l’enceinte du Parlement, toutes ses députées (dont le nombre a augmenté récemment d’ailleurs) acceptant de siéger dévoilées. Mais que se passera-t-il si demain le «Turban» tente de réapparaître dans les travées parlementaires ?
JM

samedi 8 mai 2010

Approuvée par le Parlement, la révision constitutionnelle sera soumise à référendum mais aussi à la Cour constitutionnelle…


Vendredi 7 mai 2010, l’Assemblée nationale a achevé la deuxième lecture du projet de révision constitutionnelle. Dans l’ensemble, celui-ci a obtenu le nombre de voix nécessaires (330) pour pouvoir être soumis à référendum. Seule exception, et elle n’est pas mineure : le 3 mai, l’article 8 (qui devait rendre plus difficile la dissolution des partis politiques) a été rejeté suite à la défection, par réaction nationaliste, d’une dizaine de députés du parti majoritaire, qui ont vu dans cette disposition, une mesure sécurisant par trop l’existence des formations kurdes ! Pour le reste, les autres articles clés de la révision, concernant la modification de la composition de la Cour constitutionnelle et celle du Conseil supérieur de la magistrature, ont été adoptés par le Parlement. Le texte a donc été transmis au Président de la République qui devrait prochainement faire connaître sa décision de le soumettre à référendum.

Dès le 7 mai au soir, lorsque l’entérinement définitif des articles les plus importants de la révision a été acquis, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, avait annoncé qu’une nouvelle étape était en train de s’ouvrir, celle de la ratification par le peuple. Le référendum annoncé devrait avoir lieu en juillet et, même si l’AKP paraît assez sûr du résultat, ce dernier n’est pas assuré pour autant. La Turquie, en effet, n’est pas habitué à ce type de consultation et n’en a connue que 5 depuis les débuts de la République. Les deux premières ont eu lieu pour ratifier les Constitutions de 1961 et 1982, les 3 autres se sont tenus en 1987, en 1988 et en 2007, en vertu de la Constitution de 1982. À l’exception du référendum de 1988, par lequel le gouvernement de Turgut Özal entendait avancer la date des élections locales, toutes ces consultations ont enregistré des résultats positifs, mais le référendum de 1987 (visant à permettre le retour à la vie publique des anciens leaders politiques conviés à une retraite forcée depuis le coup d’Etat de 1980) n’avait vu une victoire du «oui» que de justesse (50,1%). L’AKP devra donc faire campagne pour éviter les mauvaises surprises, et ce d’autant plus que le leader nationaliste, Devlet Bahçeli, a déjà fait connaître son intention de mobiliser son parti pour convaincre les électeurs de rejeter la révision. Toutefois, la mauvaise surprise pour le gouvernement pourrait venir de la Cour constitutionnelle que le CHP a décidé de saisir avec l’appui du DSP.

Savoir comment la Cour constitutionnelle se prononcera est une énigme complexe à résoudre à bien des égards. D’abord, on observera que la Haute juridiction sera en l’occurrence d’autant moins un acteur impartial qu’elle est directement concernée par une révision constitutionnelle qui modifie sa composition. Ensuite, même si elle n’est théoriquement compétente que pour vérifier la conformité des formes et de la procédure du texte qui lui est soumis, on sait qu’en juin 2008, cette juridiction constitutionnelle n’avait pas hésité à annuler la révision constitutionnelle qui tendait à autoriser le port du foulard islamique dans les universités, en se prononçant également sur le contenu même du texte. Enfin, l’expérience a prouvé que cette Cour constitutionnelle pouvait faire une lecture de la Constitution assez éloignée de la lettre de celle-ci, comme en 2007, lorsqu’elle avait souscrit à l’interprétation très contestable du procureur général Sabih Kanadoğlu, exigeant l’existence d’un quorum de 367 députés pour pouvoir tenir une élection présidentielle. Pourtant, la Cour constitutionnelle pourrait aussi surprendre agréablement le gouvernement, comme cela est également arrivé, pendant la crise présidentielle de 2007, lorsqu’elle avait rejeté le recours du président Ahmet Necdet Sezer, formé contre le projet de révision prévoyant l’élection du président de la République au suffrage universel. Ceci avait d’ailleurs permis la tenue du référendum du 21 octobre 2007, le dernier organisé à ce jour en Turquie.

Il est donc certain que la Cour constitutionnelle sera sous pression et que, si elle prend trop de liberté dans son interprétation de la Constitution, sa décision sera ressentie comme politique, voire comme corporatiste puisqu’elle est concernée au premier chef par certains développements du texte qui lui est soumis. En tout état de cause, une décision d’annulation de sa part, ressentie comme illégitime, pourrait fonder l’AKP à riposter en organisant des élections législatives anticipées.

En attendant, Recep Tayyip Erdoğan qui a été bloqué à Ankara pendant les 3 dernières semaines pour faire adopter ce projet de révision constitutionnelle, va pouvoir recommencer à voyager. Il semble d’ailleurs qu’il ait entrepris de rattraper le temps perdu, puisque la presse a annoncé qu’il réaliserait un véritable tour du monde au cours des prochaines semaines, en se rendant successivement en Grèce (14-15 mai), en Azerbaïdjan, en Géorgie (17 mai), en Espagne (22 mai), au Brésil (28, 29, 30 mai), en Argentine, au Chili, au Canada et à Cuba (au mois de juin). En dépit de l’activisme de son ministre des affaires étrangères, le premier ministre doit reprendre la main dans un certain nombre de dossiers, à commencer par celui du conflit nucléaire iranien, à propos duquel on murmure avec de plus en plus d’insistance que l’Iran préfèrerait désormais la médiation du Brésil à celle de la Turquie...
JM

vendredi 7 mai 2010

Turquie : adoption de deux articles majeurs de la révision constitutionnelle lancée par le gouvernement.


Après le rejet, lundi 3 mai de l’article 8 de la révision constitutionnelle en cours, toute l’attention des commentateurs politiques était concentrée autour du sort des deux autres articles clé de cette réforme, ceux concernant la modification des compositions de la Cour constitutionnelle, d’une part, et du Conseil supérieur de la magistrature (HSYK), d’autre part. L’adoption de ces dispositions a été accueillie avec soulagement par le parti majoritaire, celle de l’article transformant la composition de la Cour constitutionnelle ayant même été vécue, mardi 4 mai, comme une véritable revanche par le gouvernement, après la déconvenue qu’il avait subie la veille. Il faut dire que le premier ministre a redoublé d’efforts, au cours des dernières heures, pour rassembler sa majorité et y traquer les défections et les dissidences. Ainsi, le jeudi 6 mai 2010, Suat Kılıç, le leader du groupe AKP au Parlement s’est dit confiant quant à l’adoption finale des articles restant encore à voter, ce qui mettra un terme au vote en seconde lecture de la révision constitutionnelle dans son ensemble et permettra au président de la République de soumettre à référendum les dispositions définitivement adoptées par le parlement.

Le gouvernement n’aura donc pas atteint tous ses objectifs, puisque la révision constitutionnelle destinée à rendre plus difficile la dissolution des partis politiques aura échoué. En revanche, il aura pu faire voter les autres mesures essentielles de sa réforme, en particulier celles qui concernent la restructuration de deux instances majeures de la hiérarchie judiciaire : la Cour constitutionnelle et le Conseil supérieur de la magistrature (HSYK). La Cour constitutionnelle verra le nombre de ses membres passer de 11 à 19, trois étant nommés par le parlement et les autres par le président. Le mandat des juges constitutionnels sera aussi limité à 12 ans, non renouvelables. Mais la disposition probablement la plus importante du projet gouvernemental est la modification de la composition du Conseil supérieur de la magistrature (HSYK) qui risque de transformer les équilibres politiques existant, en réduisant l’influence de la haute hiérarchie judiciaire au sommet de l’Etat.

Jusqu’à présent, en effet, le HSYK, qui comprenait 7 membres était resté très largement sous la coupe des deux Cours suprêmes des ordres turcs de juridictions, le Conseil d’Etat et la Cour de cassation, le premier nommant 2 membres et la seconde 3 membres, alors même que ces deux institutions sont réputées favorables à l’establishment politico-militaire. Avec la réforme, le nombre des membres du HSYK passera de 7 à 21 et il y aura 10 membres suppléants. Le nouveau HSYK se composera donc du ministre de la Justice (déjà membre) et de son secrétaire d’Etat auxquels il faudra ajouter : 4 membres désignés par le Président de la République, 1 membre (+1 suppléant) désigné par la Cour constitutionnelle, 3 membres (+2 suppléants) désignés par la Cour de cassation, 1 membre (+ 1 suppléant) désigné par le Conseil d’Etat, 7 membres (+4 suppléants) désignés par les juges et procureurs de l’ordre judiciaire, 3 membres (+2 suppléants) désignés par les juges et procureurs de l’ordre administratif. Il est donc clair que la Cour de cassation et le Conseil d’Etat perdront la haute main qu’ils ont à l’heure actuelle sur le HSYK, dont la composition dépendra désormais surtout des nominations effectuées par le président de la République et par les juges judiciaires et administratifs au sein desquels le gouvernement compte des soutiens de plus en plus nombreux.

En dehors de cette modification de la composition du HSYK, la révision constitutionnelle prévoit aussi que les décisions de cette institution pourront faire désormais l’objet d’un recours judiciaire, alors même qu’elles étaient sans appel jusqu’à présent. C’est là une mesure capitale, lorsqu’on se souvient que le HSYK, au cours des dernières années a révoqué ou muté des très nombreux juges dans des affaires sensibles. Ainsi, le HSYK avait notamment empêché le procureur Sacit Kayasu de traduire en justice le général Evren, leader de la junte à l’origine du coup d’Etat de 1980. Dans la fameuse affaire de Şemdinli, le HSYK avait encore dessaisi le procureur Ferhat Sarıkaya qui s’apprêtait à mettre en cause le général Yaşar Büyükanıt, au moment même où ce dernier allait devenir chef d’état-major des forces armées turques. Enfin, très récemment, dans l’affaire d’Erzincan, le HSYK a relevé de leurs fonctions le procureur Osman Şanal et quatre autres de ses collègues qui avaient fait arrêter le procureur İlhan Çihaner et citer à comparaître le général Saldıray Berk (chef de la 3ème armée), soupçonnés d’avoir commencé à mettre en œuvre le plan d’action contre la réaction dans cette ville de l’est de la Turquie.

Seule consolation donc pour la Cour de cassation, elle aura réussi à conserver sa mainmise sur le lancement des procédures de dissolution des partis politiques, puisque l’idée de faire confirmer le réquisitoire de son procureur général à l’encontre d’une formation politique par un vote du parlement, n’a finalement pas été retenue. La réforme constitutionnelle dont les contours viennent d’être précisés consacre donc une victoire du gouvernement sur la hiérarchie judiciaire, qui sans être totale, est néanmoins importante. Kadir Özbek, le président actuel du HSYK, ne s’avoue pas vaincu pour autant. Commentant les travaux en cours du parlement, il a déclaré : «Nous devons faire notre travail de défense. La lutte continuera jusqu’à la fin. » La formule a pourtant déjà les accents d’un combat d’arrière-garde.
JM

mercredi 5 mai 2010

Dissidence dans les rangs de l’AKP, lors du vote d’un article important de la révision constitutionnelle.


Le lundi 3 mai, le parlement n’a pas donné à l’article 8 du projet gouvernemental de révision constitutionnelle, les 330 voix qui lui sont nécessaires pour pouvoir être soumis à référendum avec le reste de la réforme. Cet article visait à modifier la procédure de dissolution des partis politiques, en exigeant désormais un vote du parlement pour confirmer la décision du procureur de la Cour de cassation, habilité à lancer les poursuites contre une formation politique devant la Cour constitutionnelle. L’article 8 est donc retiré du projet de révision. Jusqu’à là, lors de l’examen article par article, puis lors du premier vote global du projet gouvernemental, toutes les dispositions avaient obtenu les 330 voix fatidiques. Le rejet de lundi est donc un échec pour le gouvernement, car il concerne l’une des mesures clé de sa réforme, le parti au pouvoir ayant lui-même fait l’objet en 2008 d’une procédure qui avait failli aboutir à sa dissolution.

Depuis le début de l’examen de la révision constitutionnelle par l’assemblée nationale, le 22 mars dernier, les différentes formations politiques suivent une stratégie de vote rigoureuse autour de laquelle elles mobilisent les députés de leurs groupes. Les nationalistes du MHP ont systématiquement voté contre la réforme, tandis que le CHP, le DSP et le BDP, pour des raisons différentes, ont refusé de prendre part au vote. Toutefois, c’est surtout la discipline de vote des députés de l’AKP qui a polarisé toutes les attentions au cours des dernières semaines. En effet, face aux menaces de défection dans son propre camp, Recep Tayyip Erdoğan a investi le parlement depuis la mi-avril, hantant en permanence l’hémicycle de sa présence et reportant tous ses déplacements à l’étranger. Tous ces efforts n’auront pourtant pas suffi, puisqu’au moins 8 députés de l’AKP n’ont pas suivi les consignes de leur leader, lundi dernier. Ces dissidents seraient principalement des membres du parti gouvernemental, ayant été membres d’autres formations politiques, principalement nationalistes ou de centre-droit, comme Koksal Toptan, l’ancien président du parlement, remercié en 2009 au profit du légitimiste, Mehmet Ali Şahin. Recep Tayyip Erdoğan a tenté de rebondir, mardi 4 mai, en expliquant que ce revers prouvait néanmoins le caractère illusoire de toutes les allégations des derniers jours dénonçant la discipline dictatoriale qui existerait au sein de son parti. «Ceux qui évoquent une gestion dictatoriale de l’AKP se rendent compte qu’une telle gestion n’existe pas», a déclaré le premier ministre avant d’ajouter : «Porter atteinte à la liberté de vote de nos députés n’est pas conforme à la conception que nous nous faisons de la démocratie». Pourtant lundi dernier, l’ambiance s’était dégradée dans les rangs de l’AKP, lorsque l’un de ses responsables avait été surpris par les médias en train de dresser une liste des «traitres», parmi lesquels, outre Köksal Toptan, se trouveraient Kürşat Tüzmen, Vahit Erdem, Murat Başesgioğlu, Sadık Yakut, Hilmi Güler et Reha Çamuroğlu. Il sera donc difficile de faire passer pour de la démocratie interne, ce qui apparaît comme le résultat d’une dissension importante au sein du parti.

On a souvent évoqué l’existence de conflits au sein du parti gouvernemental, formé certes à l’origine de militants et de cadres issus des anciennes formations islamistes «Refah» et «Fazilet», mais aussi de personnalités venues de tout le spectre partisan turc. Toutefois, jusqu’à présent la seule défection sérieuse s’était produite en mars 2003, lorsqu’une partie importante du groupe parlementaire de l’AKP avait refusé, contre l’avis du gouvernement, l’accès du territoire turc aux troupes américaines qui s’apprêtaient à envahir l’Irak. Pour autant le contexte, qui avait présidé à ce retournement, était sensiblement différent du scénario d’aujourd’hui. Les dissidents d’alors avaient expliqué avoir agi par conviction religieuse pour empêcher les Etats-Unis d’envahir un pays musulmans, tandis que les dissidents de lundi semblent avoir laissé libre cours à des pulsions nationalistes pour rejeter une réforme qui rendrait plus difficile, entre autres, la dissolution des formations politiques kurdes. La plupart des dissidents de 2003 avaient payé cher leur défection en n’obtenant pas l’investiture de leur parti pour les élections législatives de 2007. Les dissidents de 2010 connaîtront-ils le même sort en 2011 ? Dans les démocraties contemporaines, le mandat représentatif des parlementaires est souvent entamé par la discipline que les groupes parlementaires essayent d’imposer à leurs membres. C’est particulièrement le cas en Turquie où les formations politiques sont centralisées et étroitement contrôlées par un appareil suspicieux. Mais cela explique aussi peut-être que régulièrement cette discipline soit battue en brèche par des phénomènes de dissidence ou carrément par des changements d’appartenance politique.
JM

mardi 4 mai 2010

Après l’échec de sa candidature à l’Exposition Universelle de 2015, Izmir cherche à relancer son attractivité internationale.


La Foire annuelle du livre, qui s’est tenue à Izmir du 17 au 25 avril 2010, a été l’occasion pour la ville de réaffirmer son ambition internationale. Organisée au sein du «Kültürpark», traditionnel lieu d’exposition dans le centre-ville, cette manifestation a souligné combien l’organisation de Foires internationales est importante pour le développement économique de la région. Depuis 1937, Izmir organise tous les ans la «Foire Internationale d’Izmir», qui s’est imposée comme la Foire de référence de toute la Turquie, mais qui ne doit pas faire oublier la diversité des 35 autres foires internationales qu’organise la ville (Foire du marbre et de la mine, Foire des cosmétiques, Foire de l’huile d’olive etc.). La municipalité d’Izmir s’est dotée d’une agence spécialisée dans l’organisation de ces grands événements à portée internationale, (« İZFAŞ - İzmir Fuarcılık Hizmetleri Kültür ve Sanat İşleri Tic AŞ»), qui a pour ambition d’organiser des foires 365 jours par an. La ville a d’ailleurs envoyé une importante délégation à l’Exposition Universelle de Shanghai, avec à sa tête le président de la Chambre de Commerce («İZTO – İzmir Ticaret Odası»), Ekrem Demirtaş, pour promouvoir le dynamisme économique d’Izmir. Longtemps ville commerçante et industrielle, elle entend aujourd’hui développer une image environnementale, en soutenant les cultures biologiques ou les énergies renouvelables, et en organisant une incontournable Foire dédiée à l’environnement et l’écologie («Ekoloji İzmir Fuarı», 6-9 mai 2010).

«Izmir est la ville des foires, des congrès et des festivals», affirme Pınar Meriç, responsable du département des affaires européennes et internationales de la Mairie Métropolitaine d’Izmir. «Nous avons échoué pour l’Exposition Universelle à cause de notre trop faible capacité d’accueil», poursuit-elle. Les installations du centre-ville, qui commencent à dater, sont considérées aujourd’hui comme limitées, voire dépassées. La Mairie métropolitaine a entrepris la construction d’un nouveau centre des congrès international de 337 hectares, à Gaziemir, à côté de l’aéroport international «Adnan Menderes». Il devrait accueillir les grands événements internationaux spécialisés, quand «Kültürpark» organisera les foires régionales ouvertes au grand public. Mais la course à l’événement mondial est pour l’instant suspendue. «Nous voulons d’abord renforcer les événements existants et diversifier nos activités touristiques. Izmir accueille chaque année 2,2 millions de visiteurs pour les foires ; le but est de les garder plus longtemps dans notre région», souligne Mme Meriç.

Le tourisme est donc la nouvelle priorité de la ville pour renforcer son attractivité internationale. L’activité touristique n’est pas nouvelle sur la côte égéenne, mais jusqu’à présent Izmir servait surtout de plaque tournante grâce à son aéroport international et sa gare routière nationale. Les plages de Çeşme et le site antique d’Ephèse, à Selçuk, ont toujours été préférés à la ville moderne et industrielle qu’est devenue Izmir. «Pour l’instant, les navires de croisière font escale à Kuşadası, plus proche du site d’Ephèse. Nous voulons favoriser l’accueil des croisiéristes en développant les transports pour visiter l’arrière pays depuis Izmir», affirme Dilara Sülün de la Chambre de Commerce d’Izmir (IZTO). La Mairie métropolitaine ne ménage pas ses efforts pour intervenir dans l’économie touristique, domaine jusque là réservé au Ministère de la Culture et du Tourisme. Elle finance les fouilles de l’ancienne Agora et projette d’y créer un Musée des civilisations égéennes ; elle restaure d’anciens hammams et synagogues ; elle a racheté l’ascenseur historique de Mithatpaşa pour le rénover et en faire un lieu d’attraction majeur de la ville ; elle construit un nouveau complexe culturel à «Karşıyaka» comprenant un opéra national. Dans «Milliyet» du 30/04/2010, le maire d’Izmir, Aziz Kacaoğlu, a d’ailleurs déclaré qu’il voulait faire de sa ville un «petit Paris».

Une telle ambition ne se réalise pas sans heurt. Dans son dynamisme, la Mairie métropolitaine suscite aussi des oppositions. Celles-ci se cristallisent, en particulier, autour du projet de rénovation du quartier de Kadifekale entre la citadelle au sommet et l’Agora, au pied de la colline surplombant la baie d’Izmir. La municipalité veut faire de cette zone résidentielle une aire de tourisme pour assurer la continuité spatiale des pôles touristiques dans la ville. Elle entend pour cela raser des «gecekondu» (quartiers informels bâtis par les migrants) consolidés et propose le relogement à leurs locataires, à Uzundere, un nouveau quartier résidentiel très loin du centre-ville. «Ici c’est un petit Mardin, c’est notre deuxième village», affirment les habitants dans le journal «Gazeteizmirli» d’avril 2010. Proche des centres d’emploi de cette population principalement originaire de Mardin (sud-est de la Turquie), ce quartier a l’impression de gêner les ambitions touristiques de la Mairie métropolitaine et vit mal son expulsion au nom de la préservation de vestiges antiques. Une mobilisation citoyenne semble émerger, avec l‘appui d’universitaires de «Ege Üniversitesi». Mais le «petit Mardin» risque de ne pas peser bien lourd face au «petit Paris».
Benoît Montabone

dimanche 2 mai 2010

Trente-trois ans après… 200 000 manifestants pour le 1er mai à Taksim.



Plus de 200 000 manifestants se sont rassemblés sur la place Taksim, à Istanbul, le 1er mai 2010. Très tôt dans la matinée, les multiples partis, syndicats, associations qui appelaient à la manifestation ont mobilisé leurs militants et sympathisants dans un large périmètre autour de Taksim, passant par Unkapanı, Kabataş, et surtout Sişli. Plusieurs cortèges ont ensuite convergé vers le lieu final du rassemblement. Ces derniers étaient d’autant plus impressionnants que leurs participants étaient venus en bus de toute la Turquie.

Dès 10 heures du matin, en particulier, une énorme manifestation s’étirait sans interruption, le long des avenues reliant Mecdiyeköy à Taksim. Au sein des différents cortèges, on retrouvait la plupart des syndicats turcs (Türk-İş, Disk, Kesk, Eğitim-Iş…), la plupart des organisations d’extrême gauche, les organisations kurdes à commencer par de très importantes représentations des sections stambouliotes du BDP, mais aussi de très nombreuses associations (féministes, travailleurs sociaux, artistes, intellectuels, collectifs d’étudiants…). Les formations parlementaires de gauche (CHP, DSP) étaient présentes, mais plutôt discrètes, on remarquait en revanche de fortes délégations de l’ÖDP (Özgürlük ve Dayanışma Partisi – Parti de la liberté et de la solidarité, petite formation de la nouvelle gauche) et de l’EDP (Eşitlik ve Demokrasi Partisi – Parti de l’égalité et de la démocratie, formation de gauche récemment créée par des alévis).

Alors que soleil et ciel bleu étaient au rendez-vous, l’ambiance de la manifestation était dans l’ensemble détendue et plutôt festive. Des cortèges de militants disciplinés alternaient avec des groupes de manifestants chantant ou dansant au son d’orchestres traditionnels ou de marches révolutionnaires diffusées par la «sono» des camions. Parmi les hymnes les plus en vogue le «Bella Cio» des partisans italiens et le «Venceremos» des Quilapayun chiliens. Des familles, des enfants étaient aussi de la fête et déambulaient en marge des défilés les plus militants. En dehors des slogans révolutionnaires des organisations d’extrême-gauche, les mots d’ordre dominants étaient des formules plutôt simples et mobilisatrices revendiquant Paix, Pain, Travail, Liberté, Egalité, mais aussi souvent la gratuité de l’éducation ou celle de la santé. Icône très présente dans les différents défilés, Che Guevara ravissait facilement la vedette à Atatürk, assez rarement invoqué par les manifestants, même par ceux du CHP. Beaucoup de banderoles, de pancartes et de slogans rappelaient également bien sûr les martyrs («şehit») de 1977 et le fait que cette manifestation du 1er mai était la première à avoir lieu à Taksim, depuis 33 ans.

En 1977, en effet, dans le contexte des fortes tensions socio-politiques que connaissait alors la Turquie, la manifestation du 1er mai sur la Place Taksim avait essuyé des coups de feu (émanant de provocateurs liés à l’Etat profond), qui avaient suscité un mouvement de panique et causé la mort de plus d’une trentaine de personnes. Cette tragédie devait marquer Taksim du sceau de l’infamie pendant les trois décennies qui suivirent. Les auteurs du coup d’Etat de 1980 ayant de surcroît supprimé la célébration du 1er mai en Turquie peu après, celle-ci n’a plus fait l’objet de manifestations à Taksim pendant 33 ans. Pire ! Une sorte de psychose s’emparait des autorités chaque année à Istanbul, justifiant la mobilisation de forces de police impressionnantes pour interdire toute tentative de rassemblement aux abords de la place maudite. Pourtant, au cours des dernières années, les manifestations du 1er mai ont réapparu à Istanbul, en dépit des interdictions officielles et des gaz lacrymogènes. L’année dernière, le gouvernement a enfin décidé de rétablir la célébration du 1er mai en Turquie, en n’autorisant toutefois que le dépôt d’une gerbe de fleurs sur la place Taksim par les organisations syndicales. On comprend donc l’importance symbolique de la manifestation qui s’y est déroulée en ce 1er mai 2010. En convergeant vers Taksim, c’était un peu les vieux démons et les tabous de ces 33 dernières années que les manifestants exorcisaient. Pour s’en convaincre, il suffisait de lire les nombreuses banderoles demandant que l’on fasse la lumière sur les causes de la tragédie de 1977 ou d’engager la conversation avec les manifestants les plus âgées dans les différents cortèges.

Alors que la foule atteignait enfin les abords de Taksim, Ali, retraité, venu de Malatya, était assailli par les souvenirs des grandes manifestations qui avaient marqué sa jeunesse, dans les années 60 et 70 : « Je ne sais pas si vous vous en rendez compte, mais cette manifestation est un moment historique ! ». On retrouvait chez beaucoup de participants, même beaucoup plus jeunes, l’impression que ce défilé marquait définitivement la sortie des années plombs. Ce sentiment était particulièrement bien reflété par les slogans évoquant des luttes récentes de la société civile et l’idée que ce droit de manifester à Taksim avait été conquis par la revendication, et non octroyé par le gouvernement.

La dernière manifestation comparable à Istanbul avait eu lieu, en janvier 2007, lors des obsèques de Hrant Dink, au cours desquels plus de 100 000 personnes avaient défilé entre Harbiye et Kumkapı, effleurant d’ailleurs la place Taksim, mais ne s’y attardant pas eu égard à l’interdiction et à la psychose qui prévalaient encore. Le 1er mai 2010, les manifestants sont bel et bien parvenus sur cette place Taksim, cernée de barrière de sécurité, où l’on pénétrait, un par un, après avoir franchi des portails de sécurité gardés par le service d’ordre des organisateurs et par quelques policiers. Les manifestants n’avaient pourtant pas résisté à l’envie de monter sur le monument de l’indépendance, qui s’est ainsi retrouvé hérissé de drapeaux et de banderoles multicolores. Ce sera là l’une des images fortes de cette journée mémorable : celle de la société civile investissant les symboles de l’Etat. Plus loin, au début de la petite rue où plus de 30 personnes sont mortes étouffées en 1977, quelques brassés d’œillets rouges fleurissaient le pavé. Sur la place Taksim, noire de monde, en fin de matinée, quelques incidents ont eu lieu au moment de la dispersion de la manifestation, mais la foule multicolore, qui allait progressivement réinvestir les rues de la ville dans l’après-midi, semblait avoir résolument renoué avec l’Histoire.
JM