lundi 24 mai 2010

La Turquie et le Brésil défendent l’accord qu’ils ont signé pour résoudre la question nucléaire iranienne.


La diplomatie turque s’est à nouveau illustrée, au début de la semaine passée, avec la signature de l’accord tripartite Iran, Brésil, Turquie, qui est sensé permettre un règlement de la crise nucléaire iranienne. Cet accord, qui a été conclu le 17 mai, organise l'échange en territoire turc de 1.200 kilos d'uranium iranien faiblement enrichi contre 120 kilos du même combustible enrichi à 20%, qui serait fourni par les grandes puissances (France et Russie) et destiné à un réacteur nucléaire de recherche à Téhéran. L’accord entend répondre à une proposition de l'AIEA qui, en octobre dernier, avait offert à l'Iran d'envoyer 1.200 kg de combustible nucléaire faiblement enrichi en Russie, pour y être converti par la France en un uranium répondant aux besoins du réacteur de recherche de Téhéran. L'Iran avait alors refusé cette proposition en jugeant ses garanties insuffisantes.

La conclusion de l’accord du 17 mai n’a pourtant pas empêché, dès le lendemain, les Etats-Unis de convaincre les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU de mettre à l’étude un nouveau projet de sanctions contre l’Iran. Recep Tayyip Erdoğan, pour sa part, a appelé la communauté internationale à soutenir l’accord tripartite signé la veille, en estimant qu’il fallait désormais cesser de parler de sanctions contre l’Iran. Le 19 mai, Barack Obama a appelé le premier ministre turc au téléphone. Tout en reconnaissant les efforts faits par la Turquie et le Brésil sur le dossier nucléaire iranien, il a exprimé son “inquiétude persistante”, en jugeant l’accord insuffisant. La communauté internationale a accueilli diversement l’accord tripartite. Tandis qu’Israël le qualifiait de “tromperie”, les organisations internationales (ONU, AIEA) l’ont salué, tout en attendant d’en savoir plus sur ses conséquences concrètes. La Chine et la Russie y ont vu un acquis positif mais n’ont pas rejeté l’initiative américaine de nouvelles sanctions. L’UE et les Etats membres ont salué la démarche de la Turquie et du Brésil, en estimant cependant que l’accord ne répondait que trop partiellement aux questions posées par l’AIEA à l’Iran.

Dans une lettre envoyée au président Obama, le 21 mai, le premier ministre turc lui a demandé de ne pas rejeter l’accord tripartite. Il reconnaît que ce dernier ne règle pas tout, mais y voit “une occasion importante de surmonter le problème nucléaire iranien par des moyens diplomatiques”. Au cour du week-end, la conférence d’Istanbul sur la Somalie a été l’occasion d’un nouvel échange de vues entre les différents protagonistes du dossier iranien. Le ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner, a notamment rencontré son homologue turc, Ahmet Davutoğlu, le 22 mai, et obtenu de sa part un compte rendu détaillé des négociations qui ont précédé l’accord du 17 mai. Il est pourtant resté prudent sur les effets de cette initiative, en observant que l’Iran avait annoncé qu’il continuerait à produire de l’uranium enrichi à 20%. Il a donc remercié la Turquie et du Brésil pour leurs efforts, mais estimé qu’ils avaient tout au plus permis de clarifier la situation en montrant qu’en dépit de l’acception d’un échange de combustible, l’Iran n’avait pas renoncé à produire de l’uranium enrichi.

Téhéran doit envoyer aujourd’hui à l’AIEA une lettre qui est sensée lancer la procédure d’échange de combustible nucléaire en permettant l’envoi dans un délai d’un mois de 1200 kg d’uranium faiblement enrichi en Turquie pour obtenir en échange, dans un délai de 11 mois, 120 kg d’uranium enrichi à 20%, en provenance de Russie et de France. Pendant le week-end, le chef de la diplomatie turque a rencontré le directeur général de l’AIEA et affirmé que la lettre rédigée par l’Iran répondait aux exigences formulées par l’accord du 17 mai. De son côté, Recep Tayyip Erdoğan a continué à rechercher le soutien de la communauté internationale. Il a écrit aux leaders de 26 pays, notamment à tous ceux qui sont actuellement membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, pour les convaincre de la pertinence de la médiation turco-brésilienne, et pour les inciter à la soutenir.

Au delà même du contenu de cet accord tripartite et de son avenir, l’implication de la Turquie et du Brésil sont intéressants parce qu’elle confirme le rôle de puissances émergentes que ces deux pays ambitionnent de jouer. La médiation turco-brésilienne embarrasse d’autant plus les grandes puissances qu’elle apparaît comme une initiative d’Ankara et de Brasilia sur un dossier qui était jusqu’à présent la chasse gardée du groupe des 6 (les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité + l’Allemagne), investi par l’ONU pour traiter le différend nucléaire iranien. Les deux pays avaient déjà fait cause commune, les 12 et 13 avril 2010, lors du sommet nucléaire de Washington, en défendant l’idée qu’il fallait priviligier à tout prix une solution négociée avec l’Iran. La signature de l’accord tripartite du 17 mai 2010 confirme cette stratégie, car il concurrence la gestion du dossier par le groupe des 6 et risque de gêner la mise en oeuvre des sanctions brandies par les grandes puissances. Il y a donc bien, en l’occurrence, un tournant pris, qui voit des pays émergents revendiquer une place dans le règlement des crises mondiales.

Dans cette affaire, on observe en outre que les stratégies brésilienne et turque sont assez voisines. En effet, depuis deux ans, ces deux pays essayent de s’imposer comme des interlocuteurs indispensables dans tous les grands forums internationaux. Alors qu’il achève son second mandat, le président Lula entend passer, en la matière, à la vitesse supérieur, en montrant que son pays est désormais capable de jouer un rôle important dans les crises mondiales majeures. Brasilia a d’autant plus d’arguments dans le dossier iranien que le Brésil est lui-même un pays du Sud qui développe un programme nucléaire civil à des fins pacifiques, tout en faisant partie des dix pays sachant produire de l’uranium enrichi. Pour sa part, Recep Tayyip Erdoğan n’a pas ménagé ses efforts depuis 2008 pour s’imposer comme médiateur dans le conflit nucléaire iranien. Cette démarche s’est accompagnée d’une dégradation des relations de la Turquie avec Israël, tandis qu’Ankara renforçait sa crédibilité et sa popularité au sein du monde arabo-musulman. Cette posture de défenseurs des musulmans face à l’impérialisme des grandes puissances occidentales est aussi susceptible d’être payante sur le plan électoral pour un premier ministre qui doit prochainement affronter des échéances électorales importantes.
JM

dimanche 23 mai 2010

Kemal Kılıçdaroğlu élu nouveau leader du CHP par un congrès enthousiaste.


Kemal Kılıçdaroğlu a été élu, samedi 22 mai, à la tête du CHP par le 33e congrès du parti dont les participants enthousiastes ont accueilli leur nouveau leader aux cris de «Kemal premier ministre !» Cette élection était attendue depuis qu’au début de la semaine Kemal Kılıçdaroğlu avait déclaré sa candidature, anéantissant définitivement les tentatives de retour de Deniz Baykal. Pour nombre d’experts la voie du changement aura été ouverte par une série d’évolutions intervenues à l’intérieur du parti. Il y a une semaine, en effet, 77 délégués provinciaux (sur 81), 60 députés (sur 93) et surtout Önder Sav, le tout puissant secrétaire général du CHP (ami de Deniz Baykal depuis plus de 50 ans), avaient apporté leur soutien à celui qu’on appelle «le Ghandi de la Turquie», eu égard à sa ressemblance physique et morale avec l’ex-leader indien. Toutefois, force est de reconnaître que l’arrivée à la tête du CHP de la seule personnalité dont l’aura dépasse de très loin les frontières de l’organisation du parti, s’est inéluctablement imposée. Par sa démission, Deniz Baykal avait créé un vide politique destiné à n’être comblé que par son seul retour mais, au fil des jours, ce scénario déjà joué il y a dix ans, est apparu de plus en plus illusoire. Dès lors, tandis que l’espoir du renouveau commençait à poindre dans les milieux laïques, la nécessité du changement a fini par s’imposer, même au sein de l’administration du parti qui semblait pourtant définitivement acquise à Deniz Baykal.

L’élection de Kemal Kılıçdaroğlu ne concerne pas que les équilibres politiques internes du parti kémaliste, elle est susceptible de transformer le cours de la vie politique turque dans les prochains mois. Pour beaucoup, y compris dans les milieux laïques, Deniz Baykal est celui qui a perdu 4 élections générales (1995, 1999, 2002 et 2007) et qui est responsable d’une dégradation de l’image du CHP dans l’opinion publique, en bref celui qui bloque, depuis des années, le renouveau de la gauche turque. Par sa réputation d’homme intègre, par l’élan qu’il a su créer lors des dernières élections locales à Istanbul, Kemal Kılıçdaroğlu serait donc véritablement l’homme de la situation.

Il est vrai que les atouts du nouveau leader sont nombreux. De par sa formation, c’est un homme de dossier doté de solides compétences économiques, financières et sociales. À l’origine inspecteur au ministère des finances, il a exercé de multiples fonctions, participant notamment à la gestion de fonds de pension, siégeant au sein du conseil d’administration de la «İş Bankası» (l’une des principales banques turques) ou présidant l’association de défense des contribuables. Authentique homme de gauche depuis sa jeunesse, il n’a pourtant été élu que tardivement au parlement (2002), mais s’est distingué depuis en se faisant le champion de la lutte contre la corruption, un thème qui a été au centre de sa campagne de candidat à la mairie d’Istanbul, au printemps 2009. Hier, lors du discours qu’il a prononcé devant le Congrès du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, a mis en avant cet engagement et ce profil. Tout en affichant les priorités sociales de son programme (lutte contre le chômage et la pauvreté), il a durement attaqué la classe politique au pouvoir, en l’accusant de séjourner dans des hôtels 7 étoiles, d’abuser des jets privés et des voitures de fonction, ou d’envoyer ses enfants étudier aux Etats-Unis. Il s’en est pris aussi à «l’empire de la peur» que le gouvernement actuel aurait contribué à instaurer pour interdire les critiques le concernant, et pour étendre son emprise sur la presse et les médias.

Un autre atout du nouveau leader du CHP est d’être originaire de la province kurde alévi de Tunceli (Dersim). Car, pour étendre son influence, le CHP devra impérativement retrouver un rayonnement dans l’Est du pays d’où il est désormais quasiment absent. Pour ce faire, il faudra néanmoins revoir la ligne nationaliste et sectaire adoptée, ces dernières années, par Deniz Baykal, à l’égard de la question kurde. On se souvient notamment que le CHP avait violemment combattu l’ouverture démocratique kurde et que, pendant les débats parlementaires sur ce projet, l’un de ses membres, Onur Öymen, avait même scandalisé Kurdes et Alévis en mettant sur le même plan les massacres de Dersim de 1938 et la Guerre d’indépendance (cf. notre édition du 22 novembre 2009). L’entreprise de Kemal Kılıçdaroğlu sera en l’occurrence d’autant plus difficile que certains membres et électeurs du parti restent assez chauvins et seront peut-être méfiants à son égard. Certains s’interrogent ainsi sur la capacité de Kemal Kılıçdaroğlu à prendre en main l’appareil du parti et à impulser les changements annoncés. Quelques fidèles de Baykal (Savcı Sayan, Mesut Değer, Yılmaz Ateş et le tristement célèbre Onur Öymen) devraient être écartés de la direction du parti, tandis que Gürsel Tekin, le responsable stambouliote de celui-ci devrait en devenir le numéro 2, mais le secrétaire général Önder Sav et sa garde rapprochée, qui se sont ralliés à la candidature de Kemal Kılıçdaroğlu et lui ont permis de triompher, conserveront probablement leurs positions.

Pourtant, ces handicaps pèsent peu actuellement par rapport aux espoirs qu’a fait naître, dans le camp laïque, l’élection de ce nouveau leader. S’il parvient à incarner une ligne politique innovante rassemblant ceux qui constituent l’électorat traditionnel du CHP, ceux qui continuent à voter pour lui en se pinçant le nez, et ceux qui donnent leur voix à l’AKP moins par réelle conviction que pour marquer leur rejet de l’Etat profond, «Gandhi Kemal» peut espérer défier celui qu’il a appelé, samedi, «Recep Bey» (Monsieur Recep, nouvelle appellation plus commune préférée à celle plus sarcastique et plus guindée de «premier ministre», utilisée généralement par Deniz Baykal). En ce sens, l’arrivée de Kemal Kılıçdaroğlu au plus haut niveau du jeu politique turc, a de quoi inquiéter l’AKP, au moment même où la formation gouvernementale a initié une révision constitutionnelle incertaine, qui doit faire l’objet d’un référendum, le 12 septembre prochain. Ce référendum pourrait être le baptême du feu pour le nouveau leader du CHP, à condition que le paquet de révision constitutionnelle, soumis par le parti kémaliste à la Cour constitutionnelle le 17 mai dernier, ne soit pas annulé. En tout état de cause, des élections législatives devant avoir lieu l’année prochaine, on peut dire d’ors et déjà que l’arrivée de ce nouveau leader à la tête du parti kémaliste risque de lancer rapidement des débats de campagne électorale, et que dans un tel contexte, «Kemal Bey» sera sans doute un adversaire beaucoup moins facile pour «Recep Bey» que «Deniz Bey».
JM

samedi 15 mai 2010

Les dépenses militaires, principal enjeu d’un nouveau rapprochement gréco-turc.


Recep Tayyip Erdoğan a entamé le 14 mai, une visite officielle en Grèce, accompagné par un aréopage impressionnant de ministres et d’hommes d’affaires. Dix ministres faisait partie de la délégation turque, notamment le vice-premier ministre Ali Babacan, le ministre d’Etat Zafer Cağlayan, le négociateur en chef pour l’UE Egemen Bağış, le ministre de l’Intérieur Beşir Atalay, le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, le ministre de l’Education Nimet Çubukçu, le ministre de l’énergie Taner Yıldız, le ministre de l’énergie et du tourisme Ertuğrul Günay, le ministre des transports Binali Yıldırım et le ministre de l’environnement Veysel Eroğlu. Tous ces ministres ont eu des contacts bilatéraux avec leurs homologues grecs, mais ils ont également travaillé avec eux, au sein d’une nouvelle structure gouvernementale intégrée. Vingt-un accords de coopération ont, en effet, été signés, vendredi, dans le cadre d’une instance conjointe dénommée «Haut-Conseil de coopération gréco-turc», qui est présidée par les chefs de gouvernement des deux pays, et qui se réunira désormais chaque année.

On s’attend donc à ce que cet événement donne un coup de fouet à des relations gréco-turques qui, depuis l’embellie de ce qu’on avait appelé, il y a 10 ans, «la diplomatie des tremblements de terre», semblent être tombées dans une certaine apathie. En 1999, en effet, la survenance presque concomitante de séismes, en Turquie et en Grèce, avait été l’occasion, de part et d’autre, d’une offensive diplomatique, qui a paru s’enliser par la suite, en particulier du fait de la persistance du conflit chypriote. Ce n’est pas un séisme naturel qui est, cette fois, derrière cette nouvelle tentative de réconciliation gréco-turque, mais un séisme économique. La crise financière, qui a frappé la Grèce de plein fouet, a conduit à s’interroger sur certaines des dépenses anormales de ce pays, en particulier sur le maintien d’un budget militaire grec particulièrement lourd, justifié par la persistance de la rivalité conflictuelle qu’entretiennent Athènes et Ankara. Les deux pays conviennent aujourd’hui qu’il est grand temps de mettre un terme à cette situation anachronique. Pour autant, le problème des dépenses militaires ne se pose pas de la même façon d’un côté et de l’autre de la mer Égée.

Tandis que la Turquie dépense près de 14 milliards de dollars pour sa défense, le budget total de la Grèce dans le même secteur atteint 10 milliards de dollars. Vu sous cet angle le montant des dépenses militaires gréco-turques, et les problèmes qui en résulteraient, ne paraissent pas très éloignés. Toutefois, il faut mettre ces chiffres en rapport avec les populations des deux pays et avec leurs forces économiques respectives. La Turquie est un pays 7 fois plus peuplé que la Grèce (74 millions d’habitants contre 10 millions d’habitants), et elle pointe actuellement à la 15e place du classement du FMI, tandis que son voisin grec se situe au-delà du 30e rang mondial de ce même classement. En Turquie, le budget militaire représente 2% du PIB, en Grèce, 3,3%. Il n’est dès lors pas étonnant que le montant de la défense par habitants en Grèce (1000$) soit plus élevé qu’en Turquie (200$).

Au cours des derniers jours, on a souvent pointé du doigt les dépenses militaires grecques, dans diverses enceintes européennes, en affirmant qu’une intégration européenne de la Turquie favoriserait une réduction des dépenses militaires dans les deux pays. À y regarder de plus près, le problème se pose de façon un peu plus complexe. Car, si en Grèce, l’ouverture de la chasse aux déficits publics a mis le budget militaire dans le collimateur des experts chargés de résoudre la crise financière, en Turquie, il faut voir que ces débats sur les dépenses militaires grecques surviennent au moment même où l’on s’interroge sur la capacité des forces armées à assumer leurs missions. L’implication de l’armée turque, tant dans le fonctionnement du système politique que dans la «sale guerre» contre la rébellion kurde du sud-est menée dans les années 1990 en particulier, est aujourd’hui de plus en plus débattue. Ce ne sont pas seulement les complots ou les interférences de l’armée dans les affaires politiques que la presse dénonce aujourd’hui, mais également les erreurs du commandement militaire dont sont victimes quotidiennement des appelés turcs mal entrainés. En bref, dans ce pays, on assiste moins à un débat sur le montant des dépenses militaires qu’à une mise en cause du rôle de l’armée dans la vie publique, tandis qu’est revendiquée la mise en place d’un réel contrôle politique sur son action.

De longue date, en Turquie, l’armée a eu la haute main, non seulement sur le montant de son budget, mais également sur l’usage qui en fait. Armée de conscription omniprésente sur le territoire national, se muant le cas échéant en «super-police» répressive dans les départements kurdes du sud-est, elle est accusée de n’être plus adaptée à ses missions, au moment où elle est sollicitée sur des théâtres extérieurs (Liban, Afghanistan, piraterie en Somalie…) et où la politique étrangère d’Ankara connaît une mutation sans précédent (politique de voisinage, rayonnement sur la scène internationale…). On évoque ainsi, de plus en plus souvent, la création d’une armée de métier, et dans un premier temps la substitution à la conscription d’un système de tirage au sort permettant à la fois de réduire les effectifs et de trouver de nouvelles ressources (les «malchanceux» pourraient en effet s’exonérer de leurs obligations militaires par le paiement d’un impôt). Dans un article paru dans «Today’s Zaman», Eser Karakaş, le directeur du département européen de l’Université de Bahçeşehir, estime, pour sa part, que le débat sur le montant des dépenses militaires doit être relativisé pour ce qui est de la Turquie, en montrant que pour ce pays c’est une réflexion sur la nature des dépenses engagées qu’il faudrait ouvrir. Observant notamment les effectifs pléthoriques de l’armée turque et analysant son équipement, il montre que les armées les plus modernes dépensent beaucoup alors même qu’elles ont des effectifs limités, car elles sont le plus souvent des armées professionnelles. Là est aussi, selon lui, l’une des raisons de l’importance du budget militaire actuel de la Grèce, puisque celle-ci, qui a abandonné la conscription, dépense 60 000$ par soldat, quand la Turquie n’en dépense que 23 000.

On voit donc que, dans les deux pays, le débat militaire n’est actuellement pas similaire. En Grèce, dans le contexte d’une crise financière sans précédent, il s’agit surtout de réduire des dépenses qui sont disproportionnées, eu égard à la démographie et aux capacités économiques du pays. En Turquie, dans un contexte économique plus serein, il s’agit de réfléchir sur la nature même de ces dépenses et plus généralement sur les missions d’une armée qui échappe encore largement au contrôle public. Il reste qu’une coopération gréco-turque plus étroite dans un contexte européen pourrait permettre à Athènes et Ankara de mieux gérer ces problèmes militaires différents. Car, si l’intégration de la Turquie dans l’UE conduirait sans doute les Grecs à réduire durablement leur budget militaire, elle permettrait également aux Turcs d’achever la démilitarisation de leur système politique, de résoudre la question kurde et de mieux mettre leur armée au service d’une défense européenne.
JM

vendredi 14 mai 2010

Le référendum sur la révision constitutionnelle devrait avoir lieu le 12 septembre 2010.


Le 13 mai 2010, le président de la République a donc publié le texte de la révision constitutionnelle au Journal officiel, et le YSK (Yüksek Seçim Kurulu, Conseil suprême des élections) a annoncé que le référendum, qui doit se tenir pour confirmer l’adoption de ce texte par le parlement, aurait lieu le 12 septembre 2010. La longueur du délai précédant la tenue de la consultation en question a néanmoins surpris. En effet, cette dernière était initialement annoncée pour le mois de juillet, ce que la loi aurait permis, puisque le délai entre la publication d’un texte adopté et la tenue d’un référendum a été récemment réduit de 120 jours à 60 jours. Mais le CHP, s’appuyant sur des arguments de forme et de procédure, a fait valoir que cette réforme ne pouvait être appliquée dès cette année, et finalement obtenu du YSK que le scrutin n’ait lieu qu’en septembre. L’AKP a estimé que cette décision du YSK, qui suit en fait l’argumentation présentée par le CHP, constitue une décision politique. Toutefois, le parti gouvernemental semble se satisfaire de la date choisie pour un tel événement, puisque celle-ci est associée au souvenir du coup d’Etat de 1980, et que cela pourrait inciter le corps électoral à donner le coup de grâce à la Constitution issu de cette intervention militaire, en votant en faveur du projet de révision constitutionnelle.

Pourtant, avant d’être soumise à référendum, cette révision devra franchir un autre obstacle, celui de la Cour constitutionnelle. Le CHP a, en effet, 10 jours pour déposer un recours devant la haute juridiction, et il est probable qu’il le fera avec le soutien du DSP et de quelques députés indépendants. Si la Cour accepte d’examiner le recours avant la tenue du référendum, et annule le texte de la révision dans son intégralité ou partiellement, il est probable que la Turquie sera de nouveau plongée dans une crise politique grave. Dès lors, des élections législatives anticipées pourraient avoir lieu. Théoriquement, la Cour constitutionnelle ne peut annuler un texte que pour des raisons de forme et de procédure, mais par le passé (cf. décision d’annulation de la révision levant l’interdiction du foulard islamique à l’université en 2008), elle a montré qu’elle n’hésitait pas à opérer un contrôle sur le fond, si des principes contenus dans les 3 premiers articles de la Constitution étaient, selon elle, menacés. Elle pourrait en l’occurrence estimer que la réforme remet en cause la séparation des pouvoirs. Mais, elle pourrait aussi trouver des arguments de procédure pour annuler cette réforme. On se souvient, notamment, qu’un cafouillage, concernant les signatures des députés ayant proposé la réforme au parlement, avait gêné le lancement de celle-ci. Il semble que le CHP s’apprête à faire valoir un tel argument. Toutefois, la Cour décidera peut-être de ne pas admettre le recours, ce qu’elle avait fait en 2007, lorsque l’ancien président, Ahmet Necdet Sezer, avait tenté d’empêcher la tenue du référendum qui devait permettre la réforme du mode d’élection du président de la République.

Il semble donc que la Turquie soit à nouveau en train d’entrer dans une période de turbulences politiques intenses. Et ce, d’autant plus que la cacophonie et l’incertitude continuent de prévaloir dans les rangs du CHP après la démission de son leader, Deniz Baykal, suite de la publication sur Internet, la semaine passée, d’une vidéo compromettante. Le 12 mai, des ténors de la direction du CHP (Yılmaz Ateş, Önder Sav, Mustafa Özyürek et Onur Öymen) ont rendu visite à Deniz Baykal pour lui demander d’annoncer officiellement son retour. Baykal aurait déclaré vouloir donner une chance à d’autres candidats et on a même annoncé par la suite que le leader déchu soutenait la candidature de Kemal Kılıçdaroğlu. Mais ce dernier, une heure plus tard, a déclaré qu’il n’était pas candidat tandis que Baykal faisait savoir qu’il n’avait pas de favori… Le lendemain, l’ex-leader du CHP est sorti pour la première fois de chez lui depuis sa démission. Il a demandé aux militants qui, devant son domicile, ont entrepris une grève de la faim pour lui demander de rester à la tête du parti, de cesser leur mouvement, avant de se rendre à l’enterrement de la mère d’une députée du CHP, lors duquel il a retrouvé quelques responsables du parti dont Kılıçdaroğlu… mystère…

Certains estiment que le CHP pourrait se doter d’un leader intérimaire qui serait chargé de conduire le parti pendant la campagne référendaire (si elle a lieu). Le retour de Deniz Baykal, jugé probable par beaucoup, semble néanmoins gêné actuellement par l’incertitude concernant la véracité de la vidéo qui a conduit le leader kémaliste à démissionner, et par le possible lancement d’une seconde vidéo (ce qui était annoncé à la fin de la vidéo publiée). En attendant, un laboratoire de TÜBITAK (l’équivalent turc du CNRS français) enquête pour déterminer si ce document est ou non un montage. Le procureur en charge de cette affaire a souhaité entendre Deniz Baykal, mais pour l’instant, ce dernier n’a pas répondu à la convocation. On sait que la vidéo a été publiée sur un site basé à Toronto (metacafe.com). Le ministre de la Communication Binali Yıldırım a démenti les affirmations de Deniz Baykal évoquant un «complot» du gouvernement, en expliquant qu’au contraire ses services, sur ordre du premier ministre, avaient cherché à bloquer la diffusion de la vidéo, notamment sur les sites turcs.

Quoiqu’il en soit, l’absence de transparence et l’incertitude qui prévalent dans toute cette affaire, risquent d’être particulièrement dommageables à l’image du parti kémaliste au moment même où les derniers développements de la réforme constitutionnelle laissent présager des échéances de première importance.
JM

jeudi 13 mai 2010

Abdullah Gül ramène la réforme constitutionnelle au premier plan de l’actualité.


En confirmant, le 12 mai 2010, la réforme constitutionnelle qui a été adoptée par le parlement récemment, et en la soumettant à référendum, le président Gül a ramené la vie politique turque sur un terrain plus conventionnel que celui qui a fait la une, ces derniers jours, suite à l’affaire Deniz Baykal. Pour autant, cet enjeu est de taille et les scénarios possibles sont multiples et complexes.

La confirmation de la réforme par le président de la République doit conduire, comme l’on sait, à la tenue d’un référendum. Sa publication au Journal officiel, qui doit intervenir ce matin, ouvre néanmoins un délai de dix jours pendant lequel un recours devant la Cour constitutionnelle peut être effectué. Or, dès l’annonce de la confirmation présidentielle, Mustafa Özyürek, l’un des responsables du CHP, a déclaré que son parti lancerait certainement une telle procédure. Pour ce faire, il faudra que le CHP ait l’appui de 110 députés au parlement. Il est probable qu’avec l’appui du DSP (Demokratik Sol Partisi – Parti démocratique de gauche, une petite formation politique créée par Bülent Ecevit qui dispose d’une dizaine de parlementaires), il remplira cette condition et saisira la Cour. Cette perspective n’est pas nouvelle, car le CHP, qui n’a cessé de combattre le projet gouvernemental de révision constitutionnelle, avait aussi fait connaître ses intentions. Mais l’affaire Baykal, qui secoue le principal parti d’opposition, est venue sensiblement compliquer la donne, ces derniers jours.

Pour envisager les scénarios possibles, on doit d’abord revenir sur les compétences de la Cour constitutionnelle en la matière, et s’interroger sur les intentions de celle-ci. La Cour constitutionnelle n’est théoriquement compétente que pour exercer un contrôle formel de la réforme. Au terme de la Constitution, en effet, elle ne peut procéder à un contrôle de fond. Toutefois, en juin 2008, la Cour avait annulé la révision levant l’interdiction du voile dans les universités, en se prononçant véritablement sur son objet. Les juges constitutionnels avaient justifié leur décision en expliquant que cette réforme levant l’interdiction du voile violait des principes fondamentaux intangibles de la République (notamment le principe de laïcité) inscrits dans les 3 premiers articles de la Constitution, et que, dès lors que ces principes étaient menacés, la Cour se devait d’intervenir. C’est sur cette jurisprudence que la Haute juridiction pourrait s’appuyer (en invoquant la violation par la réforme du principe de séparation des pouvoirs) pour justifier une appréciation sur le fond, qui aurait toutes les chances d’aboutir à une annulation. Eu égard, à ces compétences de la Cour constitutionnelle et à son éventuel comportement radical, plusieurs scénarios sont possibles.

Si la réforme est annulée, empêchant la tenue du référendum, l’AKP pourrait réagir en ripostant à ce qu’elle ne manquerait pas de qualifier de nouveau coup d’Etat de la «juristocratie», par la tenue d’élections anticipées. Après 3 ans de conflits opposant le gouvernement aux organes supérieurs du pouvoir judiciaire (Cour de cassation, Conseil d’Etat, Cour constitutionnelle, Conseil supérieur de la magistrature) et à l’opposition laïque (CHP notamment), ces élections anticipées constitueraient une sorte d’épreuve de vérité. On voit donc que, du fait de la dimension politique de l’enjeu, la saisine de la Cour revêtira plus que jamais une importance particulière et que les pressions qui s’exerceront sur la Haute juridiction risquent d’être à nouveau très fortes.

Si, en revanche, la réforme n’est pas annulée, le référendum se tiendra. Dans ce cas, plusieurs scénarios sont possibles. Si le référendum est positif, on peut penser que le gouvernement, satisfait de ce résultat, pourra alors préparer sereinement les prochaines élections législatives, prévues pour juillet 2011. Toutefois, eu égard à la situation ambiante et notamment aux difficultés que traverse le CHP, suite aux déboires de son leader, l’AKP pourrait essayer de tirer parti de son avantage, en confirmant son succès référendaire par un nouveau succès électoral obtenu lors d’élections générales anticipées. De la même façon, des législatives anticipées pourrait être convoquées par le gouvernement, si le référendum débouchait sur un résultat négatif, l’AKP préférant immédiatement s’assurer un score possible de 40%, plutôt que de prendre le risque de laisser se dégrader son influence en attendant le terme électoral officiellement prévu.

En tout état de cause, on a plutôt l’impression qu’aujourd’hui l’AKP se trouve en position de force et qu’en dépit des événements récents et rocambolesques, qui ont bouleversé les ultimes développements de l’actualité turque, la formation gouvernementale peut voir venir…
JM

mercredi 12 mai 2010

La campagne pour la « restauration » de Deniz Baykal a commencé…


Un vieil adage américain dit que les juges de la Cour suprême «meurt parfois et ne démissionnent jamais», on pourrait l’inverser pour l’appliquer à Deniz Baykal en disant qu’il démissionne parfois pour ne jamais partir. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le leader du CHP, qui a démissionné le 10 mai 2010, suite à la publication sur internet d’une vidéo qui le montrait dans une situation compromettante avec une députée de son parti, Nesrin Baytok (3e debout à partir de la droite, sur la photo), pourrait bien revenir, voire tenter de surfer sur ce scénario de «comeback» pour restaurer sa position au sein du parti. Alors même que l’annonce de sa décision avait été accueillie par des «yapma !» («ne le fais pas !») et même par les pleurs des membres du comité central du CHP, toutes les instances et les organisations de celui-ci ont lancé des pétitions pour lui demander de revenir. Le 11 mai, un groupe de militants a même entamé une grève de la faim devant la résidence du leader déchu. Tandis que l’administration du parti kémaliste a donc manifestement commencé à structurer une campagne pour le retour de Deniz Baykal, ce dernier, parlant à la presse, a choisi de faire planner le doute : “Je vais observer les militants de mon parti et mes concitoyens. S’ils veulent que je revienne, il est possible que je le fasse, s’ils ne le veulent pas, alors je mettrai un terme à ma carrière politique.” Il a annoncé qu’il ne participerait pas au prochain congrès du parti, qui doit se tenir les 22 et 23 mai, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il est définitivement parti.

Car, le scénario que beaucoup de responsables politiques et d’observateurs avaient pronostiqué, dès la démission de Baykal, semble en train de se réaliser. Il faut dire que la succession du leader kémaliste partant apparaît aujourd’hui comme quasi-impossible. En effet, l’administration du CHP est tellement inféodée, depuis 20 ans, au député d’Antalya, qu’aucun candidat n’ose se faire connaître. Kemal Kılıçdaroğlu, qui apparaît depuis ses bons résultats à Istanbul lors des élections locales de 2009, comme l’alternative la plus réaliste et dont le nom est prononcé par beaucoup depuis deux jours, n’ose manifestement pas faire acte de candidature. Gürsel Tekin, le frondeur responsable de la Fédération du CHP à Istanbul, a annoncé qu’il se présenterait si Kılıçdaroğlu renonçait à le faire, mais moins encore que ce dernier, il paraît en mesure de se faire élire par le prochain congrès. En réalité, en démissionnant, Deniz Baykal a orchestré le vide et ce scénario du vide semble être en train de prendre corps, tétanisant les successeurs potentiels et préparant le rappel du “grand leader irremplaçable”. Ainsi, pour beaucoup, désormais, le problème n’est pas de savoir si Baykal reviendra, mais quand il reviendra.

Au sein de l’appareil du parti, certains annoncent que Deniz Baykal, pourrait être réélu en son absence (sic) lors du prochain congrès, ce qui ouvrirait la voie à une sorte de retour “triomphal” instané. Mais d’autres souhaiteraient qu’une sorte de secrétaire général intérimaire soit désigné, ce qui permettrait au leader démissionnaire de préparer sa “restauration” avant les élections législatives de juillet 2011. Les partisans de ce second scénario pensent en effet qu’un retour précipité de Baykal pourrait influencer négativement l’opinion, au moment où doit se tenir le référendum sur la révision constitutionnelle qui a été adoptée, il y a une dizaine de jours par le parlement. On peut se demander aussi ce que sera la réaction du “peuple turc de gauche”. Prise entre sa crainte de faire le jeu de l’AKP et son souhait d’ouvrir enfin une nouvelle ère, la société civile laïque est-elle en mesure de se faire entendre et d’empêcher le retour de Baykal ? Rien n’est moins sûr...

Pour sa part, l’AKP a vivement réagi aux propos de Deniz Baykal affirmant que la publication de la vidéo licencieuse était un “komplo” ourdi contre lui par le gouvernement, au moment où le président de la République s’apprête à soumettre la révision constitutionnelle à référendum. Le CHP et son ex-leader n’ont d’ailleurs pas dit si la vidéo était ou non un montage, et si les personnages qui y sont montrés, sont ou non ceux qu’elle prétend montrer. Deniz Baykal a-t-il l’intention d’instrumentaliser cette affaire pour faire barrage au référendum de révision ? Cela semble tout de même très risqué. Certains observateurs pensent par ailleurs que l’AKP pourrait être tenté d’organiser des élections législatives anticipées, à la fois pour prendre le CHP de court, si Baykal a programmé son retour, et pour devancer un éventuel renouveau du parti, si son départ est confirmé. Pourtant, depuis le début le parti gouvernemental, crédité par de récents sondages d’une influence électorale (38% des intentions de vote environ) lui donnant une avance confortable sur son principal rival, semble avoir préféré de jouer la carte de la force tranquille, et ne cesse de rappeler son attachement à la moralisation de la vie politique. Face aux manoeuvres ou aux manipulations en cours dans le camp adverse, cette stratégie pourrait bien s’avérer payante en 2011, comme elle l’avait été en 2007.
JM

mardi 11 mai 2010

La démission de Deniz Baykal et la perspective de sa succession suscitent des pronostics incertains.


Ô tempora, ô mores ! Un clip de 6 minutes publié sur internet aurait-il réussi à faire en 3 jours ce dont rêvaient beaucoup depuis deux décennies : mettre un terme à la carrière politique de Deniz Baykal ? En ce 11 mai 2010, le ban et l’arrière-ban de la vie politique turque s’est réveillé sans Deniz Baykal, et se frotte les yeux pour y croire. La plupart des quotidiens n’en sont pas encore revenus et s’étonnent de l’efficacité de la vidéo compromettante qui a eu raison de la carrière du leader du CHP. Mais certains parient déjà sur le retour de celui qui a habitué son monde à des départs qui n’en sont pas vraiment... En effet, l’ancrage de Deniz Baykal dans le paysage politique turc ne date pas d’hier et s’est avéré particulièrement résistant, même aux débâcles les plus retentissantes. Explications…

Né en 1938, à Antalya, le futur leader du CHP fait ses études à la Faculté de droit d’Ankara et fréquente plusieurs universités américaines (Columbia, Berkeley), avant d’entamer une carrière d’universitaire et d’avocat. Fortement impliqué dans le mouvement étudiant qui précède le coup d’Etat de 1960 et la chute du gouvernement Menderes, ce n’est qu’en 1974 qu’il atteint les sommets de l’État, à l’issue des élections législatives de 1973 qui portent Bülent Ecevit au pouvoir. Ainsi, dans les années 1970, après avoir été élu député d’Antalya, il est à deux reprises ministre. Comme pour beaucoup d’autres membres de la classe politique turque, le coup d’Etat de 1980 est pour lui un long purgatoire. Arrêté d’abord, et banni ensuite de la vie politique, il n’y fait son retour qu’après le référendum de 1987, en devenant député d’Antalya pour le SHP (Sosyal Demokrat Halçı Parti – Parti social-démocrate populaire), le parti de gauche kémaliste qui s’est recréé sous la présidence d’Erdal Inönü, le fils du célèbre compagnon d’Atatürk. Mais l’ambition de Deniz Baykal est désormais tout autre. Il cherche à plusieurs reprises à s’emparer du leadership du SHP, qui exerce le pouvoir avec le DYP (Doğru Yol Partisi) de Süleyman Demirel, à partir de 1991. Après plusieurs échecs, il se résigne à conquérir cette formation politique de l’extérieur en recréant en 1992 le CHP. Il espère en effet que le label historique de ce parti finira par supplanter la formation qui lui a succédé après le coup d’Etat de 1980. Finalement, le SHP et le CHP fusionnent en 1995 sous l’étiquette CHP, et Baykal, qui a d’abord dû accepter un autre leader que lui, finit par prendre la tête du parti kémaliste refondé. Les résultats électoraux ne sont pourtant pas au rendez-vous de cette refondation. Lors des élections législatives de décembre 1995, le CHP obtient à peine plus du seuil de 10%, qui permet d’avoir une représentation au Parlement. Et en 1999, ayant fait un score de 8,71%, le CHP n’est même pas représenté au parlement. Une première depuis les débuts de la République ! À l’issue de cette déroute historique, Deniz Baykal est contraint d’abandonner le leadership de son parti. Il ne s’agit pourtant que d’un «au revoir», puisqu’il parvient à se faire réélire à la tête du CHP, lors du congrès de celui-ci en septembre 2000. C’est cet épisode mémorable qui conduit nombre d’observateurs aujourd’hui à rester prudents, quant au caractère définitif de la sortie du leader kémaliste.

Quoiqu’il en soit, au début du troisième millénaire, le député d’Antalya paraît solidement installé aux commandes, et rien, ni personne, ne semble pouvoir le déloger. Ce sont au contraire les figures les plus proéminentes du parti ou ses étoiles montantes qui finissent par quitter le CHP ou en être expulsés (Murat Karayalçın, Altan Öymen, Fikri Sağlar, Ercan Karakaş, Mustafa Sarıgül, Aydın Güven Gürkan). En 2002, l’AKP remporte une large victoire sur les partis politiques du système, mais le CHP, qui a obtenu 20% des voix, est la seule autre formation à être représentée au parlement. Dès lors, Baykal, après avoir facilité l’établissement de Recep Tayyip Erdoğan à la tête du gouvernement, parce qu’il pense que l’AKP est incapable d’exercer le pouvoir, s’installe dans un rôle d’opposant privilégié, tout en accusant le nouveau parti majoritaire d’avoir un agenda caché pour étrangler la république laïque. Parallèlement, il adopte des positions de plus en plus chauvines et devient très méfiant à l’égard de la candidature de la Turquie à l’Union Européenne. En 2007, il participe activement aux manœuvres de l’establishment politico-militaire visant à empêcher l’élection d’un candidat de l’AKP à la présidence de la République. En dépit de sa nouvelle défaite, lors des législatives anticipées de juillet 2007, il se maintient à la tête du CHP, et utilise tous les moyens pour entraver l’action gouvernemental (recours à la Cour constitutionnelle, notamment), tout en consentant des virages de circonstances (acceptation du voile islamique à la veille des élections municipales de 2009) ou en formulant des propositions sans lendemain (soutien à la réforme constitutionnelle en cours si 3 de ses articles fondamentaux en sont retirés par le gouvernement…). Cette attitude à laquelle s’ajoutent des déclarations souvent teintées de xénophobie et de racisme sur les questions kurde ou arménienne, et des positions particulièrement contestables au regard de la démocratie ou de l’Etat de droit (refus de la réforme de l’article 301 du Code pénal, par exemple), accroissent le malaise au sein de l’électorat du CHP.

Depuis la démission de Deniz Baykal, aucune solution à la tête du parti ne semble se dessiner vraiment. Plusieurs noms sont certes évoqués de façon récurrente, notamment celui de Kemal Kılıçdaroğlu, qui avait fait une campagne remarquée l’année dernière lors des élections municipales à Istanbul, ou celui de Murat Karayalçın, ancien maire d’Ankara, revenu l’année dernière au CHP, ou encore celui de Mustafa Sarıgül, le maire de Şişli, ex-rival de Baykal, qui a pourtant quitté le CHP depuis deux ans. Mais ces hypothèses sont d’autant plus fragiles que l’appareil du parti reste très fidèle à Deniz Baykal et élaborerait actuellement des scénarios pour permettre le retour de celui-ci. Le congrès du parti, prévu pour les 22 et 23 mai prochains, promet donc d’être particulièrement chaud !
JM