lundi 31 mai 2010

Les relations turco-israéliennes gravement endommagées à la suite de l’assaut meurtrier mené contre la flottille «Free Palestine»


Ce matin à 5h37, les commandos de marine israéliens ont pris d’assaut l’un des bateaux de la flottille «Free Palestine» qui essayait de forcer son blocus de Gaza. Le bilan est extrêmement lourd, puisqu’après avoir annoncé 2 morts en début de matinée, puis 19 morts à la mi-journée, les derniers communiqués (19h) parlent désormais de 9 morts et de nombreux blessés. Ce drame risque d’endommager durablement les relations turco-israéliennes puisqu’il est confirmé que l’un des principaux navires pris d’assaut, est l’un des navires turcs de la flottille.

Le premier officiel israélien à réagir a été le ministre de l’industrie et du commerce, Benyamin Ben Eliezer, qui se trouve actuellement au Qatar pour un forum économique international. Ce n’est pas un hasard, ce ministre travailliste est connu pour ses sympathies pro-turques et s’est fortement démené ces derniers mois pour essayer de sauvegarder les relations turco-israéliennes. Tout en exprimant ses «regrets», il a néanmoins accusé les militants qui se trouvaient à bord du navire abordé d’avoir attaqué les soldats israéliens à l’arme blanche (couteau et hache) et d’avoir tenté de prendre son arme à l’un des assaillants. L’usage d’armes à feu a également été évoqué par les autorités israéliennes. Mais les autorités turques de sécurité, qui ont procédé à l’embarquement des passagers sur ce navire à Antalya, ont rapidement démenti une telle information, en rappelant que les bagages des personnes embarqués avaient été scannés et que de toute façon des voyageurs ou du matériel suspects n’auraient pas été admis à bord. On observe que l’armée israélienne a imposé un blackout sur l’événement dans les premières heures, et que Benyamin Ben Eliezer a évoqué une perte de contrôle de la situation, ce que l’armée israélienne a d’ailleurs confirmé, en déclarant que l’on ignorait qui avait donné l’ordre de tirer (alors même que des ordres auraient été donnés pour ne pas tirer). Il faudra attendre une enquête pour savoir ce qui s’est effectivement passé mais, d’ors et déjà, il est sûr que les autorités israéliennes auront beaucoup de mal à justifier une action aussi meurtrière et un bilan aussi déséquilibré (4 soldats israéliens auraient été blessés dans l’assaut). Et ce, d’autant plus qu’il est désormais confirmé que l’assaut a été donné dans les eaux internationales et non dans la mer territoriale de Gaza.

Quoiqu’il en soit, il est sûr que les relations turco-israéliennes vont se tendre dans les prochaines heures. Dès 8 heures, le ministre turc des affaires étrangères, qui avaient exhorté les ONG engagées dans l’opération «Free Palestine» et le gouvernement israélien à conserver leur calme, a qualifié l’intervention israélienne «d’inacceptable», en déclarant «qu’Israël devrait supporter toutes les conséquences de ce comportement». L’ambassadeur israélien à Ankara a été convoqué d’urgence dans la matinée. Le gouvernement turc lui a signifié une protestation particulièrement sévère, demandant à son gouvernement un rapport détaillé sur le sort de tous les passagers de la flottille, le retour de ces derniers dans leurs pays d’origine, et l’envoi des blessés dans des hôpitaux turcs pour y être soignés.

Ce matin, au fur et à mesure que les informations filtraient et que le bilan des victimes s’alourdissait, les condamnations de l’assaut israélien se sont multipliées et se sont faites de plus en plus dures. De nombreux pays européens ont convoqué leur ambassadeur israélien. L’Union européenne a demandé une enquête approfondie et appelé à «une ouverture immédiate, prolongée et inconditionnelle du passage du flux d'aide humanitaire, de biens commerciaux et de personnes vers et au départ de Gaza». Mais, ce qui domine incontestablement dans ces réactions est l’incompréhension : comment une telle opération a-t-elle pu se transformer en une telle tuerie ? On ne peut manquer de mettre en relation cette violence avec les positions excessives que le gouvernement israélien a souvent adoptées ces derniers mois, et avec les débordements auxquels sa diplomatie a parfois donné lieu. On se souvient qu’en janvier dernier le vice-ministre israélien des affaires étrangères avait publiquement humilié l’ambassadeur turc, au cours d’une mise scène dont la puérilité avait inquiété la communauté internationale. Mais cet incident diplomatique n’avait pas fait de victimes…

À l’heure où des manifestations importantes se déroulent à Istanbul et Ankara pour condamner l’intervention israélienne et où la Turquie vient de rappeler son ambassadeur à Tel-Aviv, on peut penser que les relations turco-israéliennes n’ont jamais traversé une aussi mauvaise passe.
JM

dimanche 30 mai 2010

La flottille «Free Palestine», à laquelle participe 3 navires turcs, arrive au large des côtes de Gaza dans un contexte international tendu.


La flottille du mouvement «Free Palestine», qui envisage de ravitailler l’enclave palestinienne de Gaza, se trouvait samedi au large de Chypre. En dehors de bâtiments principalement britanniques, irlandais et grecs, qui transportent des militants et quelques personnalités européennes (parlementaires…), elle comprend notamment 3 navires turcs qui l’ont rejointe, il y a quelques jours, après avoir quitté Antalya. L’opération vise à fournir aux habitants de Gaza 10 000 tonnes de matériel (maison préfabriquées, matériel médical… ) en ignorant le blocus imposé par Israël à l’enclave palestinienne, depuis que le Hamas est au pouvoir. Pour sa part, le gouvernement israélien y voit «un acte de provocation visant à causer une confrontation avec l’armée israélienne à des fins de propagande». Accusant en particulier l’organisation islamiste turque IHH (Insanı Yardım Vakfı – Fonds d’aide humanitaire) d’être derrière cette opération, il a fait savoir que si la flottille ignorait son blocus, la marine israélienne arraisonnerait les navires et arrêterait leurs occupants.

Le 25 mai dernier, après les premières mises en garde israéliennes, le ministre turc des affaires étrangères avait lancé un appel au calme, en espérant que les ONG organisatrices de l’opération et le gouvernement israélien sauraient raison garder. Mais cette affaire, si elle tourne mal, pourrait bien aviver une animosité entre Ankara et Tel-Aviv, qui n’a cessé de monter en puissance, au cours des derniers mois, sur de multiples sujets. On se souvient que des Turcs s’étaient déjà particulièrement impliqués dans la caravane «Viva Palestina», qui avait ravitaillé Gaza via l’Egypte, en janvier dernier, et que les incidents qui s’étaient produits dans le port égyptien d’El-Arich avait provoqué un froid entre Le Caire et Ankara (cf. notre édition 17 janvier 2010). Cette fois c’est directement aux autorités israéliennes que les militants des ONG turques seront confrontés avec tous les risques que cela comporte.

Ces développements interviennent de surcroît dans un contexte international tendu où la Turquie et Israël sont en situation de désaccord, pour ne pas dire de confrontation. La semaine dernière, devant la Knesset, Benyamin Netanyahou, a condamné l’accord tripartite Iran-Turquie-Brésil d’échange de combustible nucléaire, en le qualifiant «d’imposture», alors même qu’à Rio, au sommet de l’alliance des civilisations le président brésilien et le premier ministre turc défendaient cet accord, en faisant fi des mises en garde américaines (cf. notre édition du 29 mai). Par ailleurs, le 28 mai dernier, les 189 pays signataires du TNP (auquel Israël n’est pas partie prenante) ont voté un texte proposant d’organiser, en 2012, une conférence dont l’objet serait de dénucléariser le Proche-Orient. Cette initiative entend aussi obliger Israël à signer le TNP, à renoncer à l’arme atomique et à placer ses installations nucléaires sous la surveillance de l’AIEA. Le premier ministre israélien a fort mal réagi à ce texte qu’il a jugé «hypocrite et défaillant», en l’accusant «d’ignorer les réalités du Proche-Orient».

L’affaire de la flottille «Free Palestine» survient donc dans un cadre où le différend turco-israélien s’est indiscutablement approfondi, eu égard aux tout derniers développements de la question nucléaire au Proche-Orient.

samedi 29 mai 2010

Le Brésil et la Turquie continuent à défendre l’accord tripartite, tandis que les Etats-Unis et la Russie haussent le ton.


La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, vient d’exprimer son désaccord avec l’accord tripartite Iran-Brésil-Turquie dont les signataires continuent d’affirmer qu’il constitue un succès diplomatique qui ouvre la voie à une solution négociée du dossier nucléaire iranien. Certes, dès le lendemain de l’accord, avec l’aval du groupe des Six (Etats-Unis, Russie, Royaume-Uni, Chine, France et Allemagne), les Américains avaient proposé un nouveau projet de sanctions contre l’Iran, au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Mais, en dépit de cette réaction éclair, Washington, dans un premier temps, s’était montrée assez nuancée à l’égard de l’accord, saluant notamment les efforts turco-brésiliens, tout en affirmant que ces derniers n’avaient rien résolu. Au cours de la semaine écoulée, alors même que la Turquie et le Brésil ont tenté d’obtenir le soutien de la communauté internationale, en présentant leur démarche comme une alternative positive aux sanctions envisagées par les grandes puissances, la réaction américaine s’est indiscutablement durcie.

Jeudi 27 décembre, Hillary Clinton a déclaré notamment : "Nous pensons que faire gagner du temps à l'Iran, permettre à l'Iran d'ignorer l'unité internationale, qui existe à propos de son programme nucléaire, rend le monde plus dangereux et non moins". Au Brésil où il accueille actuellement Recep Tayyip Erdoğan, le président Lula a estimé que l’accord était surtout combattu par les pays qui possédaient l’arme nucléaire et que ces pays étaient jaloux «parce que le Brésil et la Turquie se sont engagés et ont obtenu un succès diplomatique que certains pays ont tenté en vain de négocier pendant plusieurs années.» Pour sa part, le 28 mai 2010, au sommet de l’Alliance des civilisations à Rio, Recep Tayyip Erdoğan s’est fait applaudir, en déclarant : «Quand nous entendons parler d’empêcher l’Iran de se doter d’armes nucléaires, cela vient de ceux qui possèdent de l’arme nucléaire !» Le débat autour du dossier iranien semble donc être entré dans une nouvelle phase où la relation entre les Etats-Unis et le couple turco-brésilien est en train de devenir nettement plus tendue.

Il faut dire qu’entretemps la position de la Russie à l’égard de l’Iran s’est également rigidifiée. En rendant hommage à la démarche turco-brésilienne sans pour autant refuser de soutenir le nouveau train de sanctions proposé par les Américains, Moscou s’est attirée les foudres de Téhéran. Le 26 mai dernier, le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a pressé les Etats-Unis et la Russie d’accepter l’accord tripartite, en leur disant qu’il s’agissait de “leur dernière chance” de résoudre pacifiquement ce conflit. Mais il a surtout qualifié le soutien apporté par la Russie au projet de sanctions, “d’attitude inacceptable”, en déclarant : “Si j’étais le président russe, lorsque je prends des décisions sur des sujets liés à une grande nation (l’Iran), j’agirais plus prudemment, je réfléchirais davantage.” Et, toujours à l’adresse de Moscou, le président a lancé : “Les Russes sont-ils nos amis et nos voisins ? Sont-ils avec nous ou cherchent-ils autre chose... Nous ne devrions pas voir, en ces temps troublés, notre voisin soutenir ceux qui sont contre nous et nous ont témoigné tant d’animosité pendant trente ans.” La réaction à cette volée de bois vert ne s’est pas faite attendre. L’un des principaux conseiller du président russe Medvedev, Sergueï Primenko, a répondu le jour même : “Personne n’a jamais réussi à préserver son autorité par la démagogie politique. J’en suis convaincu, l’histoire millénaire de l’Iran en est la preuve.” Affirmant que la position de son gouvernement n’était ni pro-américaine, ni pro-iranienne, mais qu’elle était avant tout russe, le même conseiller a fustigé l’attitude de l’Iran et son incapacité à convaincre de la nature pacifique de son programme nucléaire. Le lendemain, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est exprimé de façon plus nuancée, en estimant que l’accord créait «potentiellement» «les prémices d’une solution», mais il a continué à affirmer que tout dépendrait de la façon dont l’Iran respecterait ses obligations, et que l’on avait pas d’absolue certitude à ce sujet…

La France s’est prononcée de façon assez similaire, ces derniers jours. Lors d’une conversation téléphonique avec Recep Tayyip Erdoğan, le 24 mai dernier, le président français a remercié la Turquie pour ses effortss mais il a redit que, pour que l’échange de combustible nucléaire puisse se faire, il fallait que l’Iran abandonne son projet de produire de l’uranium enrichi à 20%. Il semble bien qu’un engagement de l’Iran à renoncer à produire un tel combustible soit désormais au coeur des débats. C’est en tout cas, ce qu’a souligné le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, le 28 mai, à Rio, lors de la 3e rencontre de l’Alliance des civilisations, durant laquelle il s’est exprimé en présence du président brésilien et du premier ministre turc. Ban Ki Moon a déclaré que Téhéran avait causé un sérieux trouble en réaffirmant son intention de produire de l’uranium enrichi à 20% et estimé que l’Iran aiderait beaucoup à restaurer la confiance en l’occurrence, s’il s’engageait à renoncer à un tel projet.

En attendant, la question nucléaire iranienne est en train de dessiner les contours d’un schisme au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le nouveau train de sanctions contre l’Iran a l’appui de tous les membres permanents (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France) tandis qu’il est rejeté par la Turquie, le Brésil et le Liban. Reste à savoir comment les autres membres du Conseil (Mexique, Ouganda, Bosnie-Herzégovine, Gabon, Nigéria) se prononceront. Le soutien de certains d’entre eux (Autriche, Japon) paraît assuré, l’important au final sera surtout de savoir si la proposition américaine obtiendra les 9 voix requises.
JM

jeudi 27 mai 2010

Il y a 50 ans, le coup d’Etat du 27 mai…


Toute la presse turque ou presque se souvient ce matin du coup d’Etat du 27 mai 1960. La presse libérale et pro-gouvernementale fustige en particulier ce qu’elle considère comme l’un des événements les plus sombres de l’histoire contemporaine turque. Publiant une série de photos inédites du procès des membres du gouvernement démocrate et de l’exécution d’Adnan Menderes, Zaman annonce notamment : « Voici les documents de la honte du 27 mai ! ». Les autres quotidiens, à l’exception de Cumhuriyet, s’attardent longuement sur la commémoration de l’événement et sur sa portée contemporaine.

Le 27 mai 1960, un coup d’Etat militaire mettait un terme à la première expérience pluraliste et démocratique en Turquie. Arrêtés par les militaires, le Président de la République, Celal Bayar, le premier ministre, Adnan Menderes, leurs ministres et un grande nombre de représentants du parti démocrate au pouvoir, furent jugés sur Yassıada, une île de la mer de Marmara, et condamnés à des peines pouvant aller jusqu’à la peine capitale, au terme d’un procès caricatural, dont la ressemblance avec les grands procès de Moscou des années trente a souvent été évoquée. Si finalement le président Celal Bayar, ex-collaborateur d’Atatürk, fut gracié en raison de son grand âge, Adnan Mederes et deux de ses ministres, Fatin Rüstü Zorlu et Hasan Polatkan, furent pendus, en dépit des appels internationaux à la clémence.

La création du parti démocrate en 1946 par des membres dissidents du parti kémaliste avait mis un terme au système de parti unique qui avait été établi à l’issue de la fondation de la République en 1923. Mais c’est en 1950 que les démocrates, en remportant très largement les élections générales, obligèrent les républicains à quitter le pouvoir pour gouverner pendant dix ans. Assouplissant les mesures les plus extrêmes du laïcisme kémaliste et libéralisant l’économie, cette décennie démocrate ne peut pas être considérée cependant comme une remise en cause de la République laïque. Toutefois, elle devait révéler les dissensions profondes existant au sein de la société turque entre, d’une part, les villes et les campagnes (majoritaires à cette époque) et, d’autre part, les élites du régime kémaliste s’estimant victimes du changement politique et une nouvelle classe d’entrepreneurs. Les relations entre le gouvernement et l’armée se dégradèrent progressivement, mais c’est une crise sociopolitique à la fin des années 1950 qui fut le prétexte à une intervention, initiée par des militaires de rang modeste (avec des références à la« révolution nassérienne») et néanmoins contrôlée par la hiérarchie militaire. Au terme d’un an de gouvernement provisoire, de l’élaboration d’une nouvelle Constitution et de l’organisation d’élections, Ismet Inönü qui avait succédé à Atatürk en 1938 et dirigé le pays jusqu’en 1950, reviendra au pouvoir en devenant premier ministre, tandis que le chef de la junte militaire, à l’origine du coup d’Etat du 27 mai, exercera les fonctions de Président la République jusqu’en 1966.

Le souvenir de ces événements aujourd’hui en Turquie est surtout l’occasion de réfléchir sur l’impact que ces derniers ont pu avoir sur le système politique et sur les développements qui ont suivi. Le coup d’Etat du 27 mai, en effet, a souvent été analysé de façon fort ambiguë. Qualifié de «révolution» par ses auteurs notamment, il a débouché sur une Constitution qui a longtemps été considérée comme le texte fondamental le plus libéral que la Turquie ait connu. La Constitution de 1961 est en particulier réputée pour avoir établi la séparation des pouvoirs en Turquie, reconnu des droits sociaux et créé une Cour constitutionnelle. La Constitution kémaliste de 1924, conçue formellement comme un régime d’assemblée proche de la Convention jacobine française, avait favorisé dans les années 50, une domination sans partage du parti majoritaire. La Constitution de 1961 entendait lutter contre ces dérives et établir un régime politique résolument parlementaire. Mais, avec la création du Conseil de sécurité national et la désignation d’un général comme chef de l’Etat, elle fut le point de départ d’un processus qui allait faire de l’armée un acteur majeur du système politique turc.

Après la fondation de la République, en effet, le rôle de l’armée avait été relativement discret. Il faut dire que d’ex-militaires (Mustafa Kemal, Ismet Inönü) exerçaient les fonctions suprêmes. De ce fait, dans les premières décennies de la République, l’institution militaire, en tant que telle, n’avait paradoxalement que peu de prise sur le cours de la décision politique et plus généralement sur l’exercice du pouvoir. L’arrivée des démocrates devait toutefois rapidement tourner au cauchemar pour les militaires. Car, non seulement ces derniers voyaient une nouvelle élite politique et sociale remettre en cause leur position protégée de privilégiés du régime, mais ils se sentaient menacés par un gouvernement qui n’hésitait pas à dénoncer un vieillissement de leur institution et son inadaptation à ses missions contemporaines.

Ainsi, en dépit de ses apparences premières, le régime politique issu du coup d’Etat du 27 mai devait ouvrir la voie à un système de plus en plus dominé par l’armée et l’appareil d’Etat. La Constitution de 1961 fut d’ailleurs profondément réformée à l’issue de l’intervention militaire du 12 mars 1971, qui sans être formellement un coup d’Etat, imposa la démission du gouvernement et soumit la Turquie à une longue période de loi martiale. Le résultat de cette dérive militariste est bien illustré par le coup d’Etat de 1980 et surtout par la Constitution de 1982, qui cette fois sans ambiguïté consacra ce constitutionnalisme sécuritaire en gestation, permettant qu’un gouvernement civil issu des élections soient sévèrement encadré par un pouvoir d’Etat, corrigeant le cas échéant ses «écarts» ou ses «audaces». Un demi-siècle après le coup d’Etat du 27 mai 1960, la Turquie vient à peine de sortir de ce système dont les scories sont encore visibles, lorsque l’armée essaye d’intervenir dans le débat politique par des déclarations intempestives ou des attitudes équivoques, dont les effets, il est vrai, ne sont désormais plus garantis, comme ils ont pu l’être en d’autres temps.
JM

mercredi 26 mai 2010

L’accord tripartite et la question de la prolifération nucléaire au Moyen-Orient.


Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a pressé aujourd’hui les Etats-Unis et la Russie d’accepter l’accord tripartite du 17 mai 2010 (qui prévoit un échange de combustible nucléaire produit par l’Iran contre de l’uranium enrichi à 20%), en expliquant à Washington et à Moscou qu’il s’agissait là de «leur dernière chance» de résoudre pacifiquement le conflit qui les oppose à Téhéran. Lundi 24 mai, l’Iran a d’ailleurs notifié cet accord à l’AIEA, mais hier la Secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, a estimé que ce document présentait un certain nombre de lacunes. Un expert occidental a notamment montré que le projet d’échange prévu était irréalisable, car il fixe un délai d’un an pour la livraison de 120 kg d’uranium enrichi à 20% à l’Iran, alors même qu’il faudrait près de 2 ans pour produire une telle quantité de combustible nucléaire.

Entretemps, Recep Tayyip Erdoğan, qui est parti hier pour une tournée en Amérique du Sud, qui doit commencer par un séjour au Brésil où il doit participer à la 3e réunion de l’Alliance des civilisations, a poursuivi sa campagne de promotion de l’accord tripartite. Lundi, il a eu un entretien téléphonique avec Nicolas Sarkozy pour tenter de le convaincre de soutenir l’accord. Mais si le président français a remercié la Turquie et le Brésil pour leurs efforts, il a redit que, pour que l’échange en question puisse se faire, il fallait que l’Iran abandonne son projet de produire de l’uranium enrichi à 20%. Les Etats-Unis pour leur part continuent leurs démarches pour mettre sur pied un nouveau programme de sanctions contre l’Iran. Outre l’accord des pays européens, Washington semble pouvoir compter sur le soutien de la Russie et de la Chine, mais cette dernière a dit hier que “les discussions au Conseil de sécurité sur le dossier iranien, pour le vote de nouvelles sanctions, ne signifiaient pas la fin des efforts diplomatiques”

Les derniers développements de la question nucléaire iranienne interviennent au moment où les experts s’interrogent plus que jamais sur les risques de prolifération nucléaire au Moyen-Orient. Alors qu’Israël, qui n’adhère pas au TNP est officieusement le seul détenteur de l’arme nucléaire dans la région, l’affaire iranienne a relancé les interrogations sur les intentions de pays voisins qui pourraient se doter d’installations et de technologies leur permettant de fabriquer une arme nucléaire. Bien que théoriquement favorables à une dénucléarisation du Proche-Orient, la Turquie, l’Egypte et l’Arabie saoudite sont entrées dans le jeu à des degrés divers.

L’Egypte, en particulier, qui dispose des connaissances nécessaires pour conduire un programme nucléaire civil et qui avaient gelé ses projets atomiques, il y a 20 ans, a annoncé en 2007 la construction de plusieurs centrales. L’Arabie Saoudite, qui ne possèdent pas d’installations nucléaires et n’est pas en mesure d’en construire actuellement, pourrait toutefois acquérir l’arme nucléaire grâce à son allié pakistanais. Enfin, la Turquie vient de signer avec la Russie un accord qui lui permettra de construire sa première centrale nucléaire et elle est en négociation avec la Corée du Sud pour la construction d’une seconde installation nucléaire. Cet engouement pour l’atome s’explique sans doute par le prochain tarissement des ressources pétrolières et la nécessité, ici comme ailleurs, de trouver des énergies de remplacement. Mais, à plus court terme, nombre d’experts redoutent également que la stratégie actuel de l’Iran justifie par la suite l’arrivée de ces puissances sunnites, inquiètes de la perpective d’une “bombe chiite”, dans le club fermé des détenteurs de l’arme nucléaire. En outre, en septembre 2007, un “mystérieux” bombardement israélien sur la Syrie, à partir de la Turquie (qui avait alors protesté), qui aurait visé un site nucléaire en construction, a révélé que Damas, qui de surcroît entretient des bonnes relations avec Téhéran, était probalement aussi concernée par cette fièvre nucléaire moyen-orientale.

Ainsi, la manière de gérer la crise iranienne a une importance capitale pour l’avenir du Moyen-Orient car, les avancées technologiques de l’Iran dans la production d’uranium enrichi, pourraient déboucher sur un phénomène de prolifération nucléaire, les rivaux sunnites potentiels de l’Iran et d’Israël cherchant à se doter d’une technologie comparable pour sanctuariser la région. Dans cette affaire, le Brésil, qui sera capable de produire sur son sol de l’uranium enrichi, en 2015, en quantités industrielles, pourrait bien faire d’une pierre deux coups, affirmant à la fois ses prétentions sur la scène internationale et se positionnant sur un marché nucléaire appelé à se développer.
JM

mardi 25 mai 2010

Kemal Kılıçdaroğlu s’installe à la tête du CHP.


À l’issue du Congrès qui l’a triomphalement élu, le nouveau leader du CHP fait, en ce début de semaine, l’objet de toutes les attentions des médias qui s’interrogent sur la réalité du changement vécu ces derniers jours par la principale formation d’opposition. Sur la lancée de son discours d’investiture, au cours duquel il avait placé la lutte contre la pauvreté et le chômage en tête de ses priorités, Kemal Kılıçdaroğlu a annoncé qu’il effectuerait prochainement un voyage à Zonguldak, où 28 mineurs ont péri, la semaine dernière, dans un accident. Son tout premier déplacement de leader du CHP a cependant été géographiquement moins éloigné, puisque, lundi 24 mai, il l’a conduit chez son prédécesseur. La presse pro-gouvernementale fait ses gorges chaudes de cette visite incontournable l’illustrant de photos prises à la sauvette, et montrant “Kemal Bey” devisant avec “Deniz Bey”, derrière la haie fleurie du balcon de la résidence de ce dernier. “Il est très satisfait de notre Congrès. Il nous a fait des suggestions que nous allons retenir. Ce fut une bonne discussion. Il n’y a pas de ressentiment entre nous.”, a déclaré le nouveau leader du CHP à l’issue de cette rencontre.

En réalité, les commentateurs s’interrogent désormais sur la marge de manœuvre dont va disposer “Gandhi Kemal” à l’égard de l’héritage baykalien du CHP et, à cette fin, “épluchent” de long en large la liste des nouveaux membres du MYK (Merkez Yönetim Kurulu), le Comité central du parti kémaliste. Comme cela était attendu les plus proches alliés de Deniz Baykal (comme Mustafa Özyürek, Yılmaz Ateş, Onur Öymen et Cevdet Selvi) ne figurent pas dans la nouvelle direction. Seuls Önder Sav, Mehmet Ali Özpolat, Faik Öztrak et Mesut Değer ont réussi à se maintenir. Tous n’étaient pourtant pas des fidèles de Baykal, puisqu’on se souvient que Mesut Değer s’était opposé à lui sur la question kurde. En réalité, l’administration du parti semble dominée par deux hommes clefs qui sont pourtant rivaux : Önder Sav (le secrétaire général, compagnon de route de Deniz Baykal depuis plus de 50 ans) et Gürsel Tekin (le bouillant leader de la Fédération d’Istanbul du CHP). On observe également que Kemal Kılıçdaroğlu a maintenu en place Nuran Yıldız, connue pour ses liens avec l’armée, en particulier avec l’actuel chef d’état major, İlker Başbuğ. En 2007, cette universitaire avait publié un ouvrage où elle justifiait le rôle politique joué par l’armée, en attribuant à celle-ci une fonction d’alerte en cas de menace pour la démocratie. On relève aussi que plusieurs journalistes du quotidien kémaliste «Cumhuriyet» figurent dans l’administration du parti, notamment : Mehmet Faraç, Melda Onur and Enver Aysever.

Certes, l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu a permis la nomination à des postes de responsabilité d’opposants notoires à Deniz Baykal, notamment des personnalités qui se sont présentées naguère contre lui à la tête du parti, comme Hurşit Güneş, Haluk Koç ou Umut Oran. Plus surprenante en revanche est l’arrivée de Süheyl Batum, un universitaire assez nationaliste, réputé proche du DP (Demokrat Parti, Centre droit). Et ce, d’autant plus que l’on remarque par ailleurs l’absence de dissidents célèbres de la ligne Baykal, en particulier le député d’Istanbul Ali Topuz, le député de Yalova Muharrem İnce, et le récent candidat à la mairie d’Ankara, Murat Karayalçın. Il est vrai que ce dernier a préféré s’engager dans l’EDP (Eşitlik ve Demokrasi Partisi, Parti pour l’égalité et la démocratie), la nouvelle formation de gauche fondée par des alévis. Pourtant, on observe que Murat Karayalçın n’a pas hésité à critiquer le discours de Kemal Kılıçdaroğlu, lors du Congrès du CHP, en disant que le nouveau leader aurait du évoquer la réforme constitutionnelle, et annoncer un changement du mode de scrutin et du statut des partis politiques.

La presse n’a pas manqué également d’observer que Kemal Kılıçdaroğlu a obtenu l’adoubement des «grands anciens». Signes révélateurs de cette démarche de légitimation historique : Rahşan, la veuve de Bülent Ecevit, est venue apporter son soutien au nouveau leader ; Gülsün Bilgehan Toker, la petite-fille d’Ismet Inönü, a intégré la nouvelle administration du parti ; et «last but not the least» Kemal Kılıçdaroğlu a coiffé solennellement la casquette, un geste perçu comme un hommage à Bülent Ecevit, alors même que la casquette en question ressemblait plus à celle des «dedes» alévis qu’à celle de marinier qu’affectionnait l’ancien leader du CHP (puis du DSP).

Mais, s’il faut en venir à des détails vestimentaires, c’est surtout la chemise portée par Kemal Kılıçdaroğlu, lors du congrès, qui aura déchainé les passions en particulier sur le web. Ayant délaissé le costume et la cravate pour être, selon ses dires, plus proches de ses concitoyens, «Gandhi Kemal» s’est vu reprocher l’origine (italienne) de sa chemise de marque et surtout son prix (500 TL, soit 250 €), un détail qu’il n’aurait appris que par la presse et qui l’a amené à jurer qu’il avait payé l’objet incriminé, rubis sur l’ongle et avec ses propres deniers.

Bien que l’incident ait amené le nouveau leader du CHP à revenir à une tenue plus traditionnelle au lendemain du Congrès, on retiendra qu’il est pour l’heure parvenu à provoquer un certain remue-ménage au sein de l’administration du parti. Mais pour mesurer l’ampleur des changements intervenus et leurs effets, il faudra attendre d’en savoir plus sur le programme de Kemal Kılıçdaroğlu, et voir comment l’opinion publique perçoit le renouvellement que le parti kémaliste tente actuellement de mener à bien.
JM

Selon Hande Tek, «l’Union européenne joue un rôle important dans la transformation des pouvoirs locaux en Turquie».


Consultante spécialiste des collectivités territoriales en Turquie, Hande Tek est en même temps doctorante à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Ses recherches portent sur l’enjeu que constitue l’intégration européenne pour le système territorial turc. Elle était le 6 mai 2010, l’invitée du Séminaire sur la Turquie contemporaine, à l’IFEA. Benoît Montabone l’a rencontrée pour engager la discussion sur les apports les plus importants de son intervention.


Question : En quoi la candidature de la Turquie à l’Union européenne influence-t-elle les pouvoirs locaux en Turquie ?
Hande Tek : L’administration territoriale turque est basée, selon la Constitution, sur un principe de centralisation et de déconcentration de la gestion locale. Cette organisation date du début de la République, et s’inspire fortement de ce qu’était le système français à l’origine. Elle repose sur des élections locales pour la désignation des représentants locaux (muhtar, maire, conseillers municipaux, conseillers provinciaux, etc.), et sur le contrôle du pouvoir central sur les administrations provinciales par le préfet. Dans ce contexte, l’Union européenne apporte des concepts nouveaux (comme le plan stratégique, le budget analytique, le cadre-norme) dans la pratique du pouvoir local.
Le développement de la démocratie de proximité, la montée en puissance des échelons locaux, la régionalisation des structures administratives sont renforcés par la territorialisation des politiques publiques, le principe de subsidiarité et les fonds structurels européens. Mais, bien sûr, l’Union européenne n’est pas le seul facteur qui permet d’expliquer les réformes des pouvoirs locaux en cours ; ces dernières répondent aussi à des logiques propres (ou des dynamiques internes) à la Turquie. La réforme des collectivités territoriales est un sujet récurrent depuis les années 60, au point qu’on parle souvent à son propos de «symphonie interminable». Les dernières réformes de 2004 peuvent être considérées comme le résultat d’un croisement entre ces deux dynamiques interne et externe.


Question : L’AKP (parti majoritaire au pouvoir) joue t-il un rôle spécifique dans ce processus de montée en puissance des pouvoirs locaux ?
Hande Tek : Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, la volonté de l’AKP d’émanciper les collectivités locales est réelle. La majorité absolue dont dispose l’AKP au Parlement est une «fenêtre d’opportunité politique» pour oser ces réformes, et bénéficie en même temps d’un contexte économique et social stable. Il y a toutefois des désaccords dans la classe politique, exprimés notamment par le principal parti d’opposition, le CHP, mais aussi par les syndicats et quelques ONG. L’ancien président de la République, Ahmet Necdet Sezer, avait posé son veto à ces réformes, au nom de la structure unitaire de l’Etat qui serait incompatible avec le principe de subsidiarité. Les questions de sécurité intérieure, c'est-à-dire principalement le problème kurde, ont aussi été invoquées par certains, pour arguer du fait que le gouvernement ne pouvait pas renforcer le pouvoir des collectivités territoriales, car cela encouragerait le séparatisme.
Par ailleurs, nous pouvons également observer que les élections locales sont devenues de vrais enjeux dans la vie politique. Nombre d’hommes politiques se sont faits connaître d’abord au niveau local. C’est le cas de Recep Tayıp Erdoğan de l’AKP, qui a conquis la mairie d’Istanbul en 1994 ou de Yılmaz Büyükerşen du DSP, l’actuel maire d’Eskişehir (dont la candidature avait été évoquée pour la Présidence de la République).
L’opposition craint aussi une instrumentalisation du pouvoir local par l’AKP, illustrée par la tentative de faire voter une loi permettant aux maires de restreindre la vente d’alcool dans les centres-villes.


Question : Les réformes en cours traduisent-elles un réel processus de décentralisation ?
Hande Tek : Les principales lois votées (Loi relative aux municipalités, Loi relative aux municipalités métropolitaines etc.) ont introduit de nouveaux principes qui plaident pour une réelle décentralisation et renforcent l’efficacité des collectivités territoriales. D’après la loi, les municipalités doivent établir des plans stratégiques à long terme, à partir d’études préalables et d’analyses prospectives. L’établissement de budgets analytiques et la mise en place de normes pour les ressources humaines sont aussi des éléments très importants car ils bouleversent les pratiques d’exercice du pouvoir local. Mais les compétences juridiques ne suffisent pas à assurer une décentralisation : les moyens supplémentaires ne sont pas attribués en conséquence. Par exemple, les compétences sont devenues très générales pour favoriser la prise d’initiative, mais peu de municipalités possèdent réellement les capacités financières et humaines pour cela. Les transferts de l’Etat représentent entre 47 et 51% des revenus des municipalités ; elles restent donc très dépendantes du centre. Et le préfet est toujours à la tête des Assemblées départementales (Il özel idaresi) !


Question : Les réformes européennes entraînent généralement une régionalisation dans les pays candidats. Assiste t-on à une régionalisation des structures administratives en Turquie ?
Hande Tek : On ne peut pas parler de régionalisation car l’autorité administrative régionale n’existe pas. Par contre, on assiste à la création d’entités territoriales nouvelles sous pression de l’Union européenne qui sont censées anticiper la politique régionale européenne dont l’objectif principal est d’assurer la cohésion économique et sociale, et le développement harmonieux des territoires.
La première réforme a été la création de régions statistiques au niveau NUTS 2 qui n’existait pas en Turquie. Cela a soulevé un débat passionné, car pour les détracteurs du projet il s’agissait d’un début de régionalisation. Puis, sur ces mêmes unités territoriales ont été créées 26 Agences de Développement (Bölgesel Kalkınma Ajansı), qui sont théoriquement chargées de la coordination, de la supervision et de l’évaluation des plans régionaux. Mais, ces agences sont très dépendantes du DPT (Devlet Planlama Teşkilatı, Agence Nationale de Planification) ; ce sont des copies du centre dans les périphéries, sans aucune prise d’initiative originale possible. On peut dire que ce sont en fait des bureaux du DPT déconcentrés dans des régions, qui pour la plupart ne correspondent pas à un territoire d’intervention pertinent. En réalité, les municipalités métropolitaines, qui sont au nombre de 16 à l’heure actuelle, ont beaucoup plus de pouvoir. Ces agences sont révélatrices du rôle très important de l’Union européenne dans le processus de réformes en cours, mais aussi de leur utilisation par le pouvoir central pour défendre ses intérêts propres.

Propos recueillis par Benoît Montabone