samedi 13 décembre 2008

Demetris Christofias, déçu par les premiers développements des négociations à Chypre.


Le leader chypriote grec, Demetris Christofias (photo), a récemment déclaré que les négociations lancées au mois de septembre dernier, sous l’égide l’ONU, pour tenter de résoudre l’interminable conflit qui oppose les communautés grecque et turque sur l’île de Chypre, sont mal parties. D’après lui, un vent de pessimisme souffle sur les deux communautés et cela est mauvais signe.

Rappelons que c’est l’élection quelque peu inattendue du leader communiste chypriote grec à la présidence de la République, au mois de février dernier, qui a permis la relance des pourparlers entre les deux communautés. Ces derniers étaient au point mort, depuis l’échec du plan Annan, en 2004. Ce plan, proposé par le secrétaire des Nations Unis, Kofi Annan, avait été soumis par référendum aux deux communautés mais n’avait recueilli que l’approbation de la partie turque, la partie grecque l’ayant finalement rejeté.

Depuis, ce conflit, qui s’est fossilisé au cours des trente dernières années, a connu des hauts et des bas. En décembre 2006, il provoque le gel de 8 chapitres des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE, Ankara ayant refusé d’ouvrir totalement ses ports et aéroports aux avions et navires de Nicosie, désormais membre de l’UE et donc bénéficiaire de l’accord d’Union douanière turco-européen signé en 1995. Mais, en février 2008, les résultats des élections présidentielles, dans la partie grecque, relance les espérances. Lors du premier tour, le président sortant, Tassos Papadopoulos, est éliminé (cf. notre édition du 19 février 2008). Baptisé «Mister No» et souvent considéré comme la réplique grecque de Rauf Denktaş (leader des chypriotes turcs pendant près de 30 ans et baptisé «Mister Never»), Tassos Papadoulos, qui s’est éteint d’un cancer le 12 décembre 2008, a été en effet l’un des principaux artisans de l’échec du plan Annan en 2004. Si les deux candidats qui restent en lice (le conservateur, Iannis Kasoulides et le communiste, Demetris Christofias) se sont eux aussi opposés à ce plan, ils se déclarent néanmoins partisans d’une réunification de l’île et annoncent qu’ils reprendront les négociations avec la partie turque, s’ils sont élus. L’élection de Demetris Christofias, le 24 février 2008, semble confirmer une nouvelle donne (cf. notre édition du 9 avril 2008). Ami d’enfance de Mehmet Ali Talat, qui est devenu le leader de la communauté turque en détrônant Rauf Denktaş en 2005, le nouveau président de la République de Chypre fait de la réunification de l’île la priorité de son mandat.

Ce changement politique du côté grec paraît tout d’abord débloquer la situation. Le 21 mars 2008, une première rencontre a lieu entre Demetris Christofias et Mehmet Ali Talat. Au début du mois d’avril 2008, à Nicosie, sur le mur qui divise la ville depuis 1974, un check-point est symboliquement ouvert à hauteur de la rue Ledra, en dépit des réticences de l’armée turque. Ces premiers pas permettent une reprise officielle des négociations entre les deux communautés, au mois de septembre 2008. Pourtant, en dépit de l’importance de l’événement, les spécialistes affichent un optimisme mesuré, quant à l’issue finale de ce nouveau processus. La rencontre d’experts (intitulée «une constitution pour Chypre») organisée à Arau, en Suisse, en avril 2008, par le Professeur Andreas Auer de l’Université de Zurich et son Centre d’études et de documentation pour la démocratie directe, montre bien notamment l’ampleur de l’antagonisme qui demeure. La partie grecque reste en effet très attachée à une vision unitaire de l’administration de l’île, ce qui inquiète les Turcs qui sont minoritaires et qui défendent depuis toujours l’idée d’une structure décentralisée à l’extrême. Côté turc, la marge que laissera l’armée aux négociateurs reste, en outre, la grande incertitude.

Parallèlement, en dépit de leur amélioration depuis 1999 et de la visite officielle du premier ministre grec, en Turquie, en janvier 2008 (cf. notre édition du 28 janvier 2008), les relations entre Athènes et Ankara ne parviennent toujours pas à dépasser le stade liminaire des bonnes intentions réciproques. Certes, au cours de la dernière décennie, les échanges économiques ont progressé de façon spectaculaire et un certain nombre d’initiatives politiques et culturelles importantes ont vu le jour (cf. notre édition du 22 janvier 2008), mais il semble que la résolution des problèmes de fond qui opposent la Grèce et la Turquie en mer Égée soit en permanence différée. Dans son 11e rapport d’évaluation de la candidature turque, la Commission européenne n’évoque que très laconiquement les négociations qui se sont ouvertes à Chypre et incite surtout Ankara à ouvrir les dossiers qui continuent de perturber sa relation avec la Grèce.

Plus récemment, le 13 novembre 2008, un incident naval sérieux est venu encore perturber les négociations chypriotes. Des navires de guerre turcs ont intercepté un bateau norvégien participant à une mission pétrolière chypriote au large de l’île. La République de Chypre a, en effet, signé des accords avec le Liban et l’Egypte pour l’exploration et l’exploitation pétrolière et gazière de ses côtes sud dont les fonds marins renfermeraient de fortes réserves d’hydrocarbures. Cette initiative a suscité les protestions d’Ankara, en désaccord avec Nicosie et Athènes sur la délimitation du plateau continental (et donc sur l’appartenance des fonds marins), en mer Égée. "Nous considérons comme un geste aventureux de mener des activités sur le plateau continental de la Turquie au moment où des négociations pour une résolution pacifique sont en cours à Chypre", a déclaré le porte-parole du ministère turc des affaires étrangères, Burak Özügergin, tandis que le chef de la diplomatie chypriote, Marcos Kyprianou, estimant que l’incident était survenu à l’intérieur de la ZEE («Zone Économique Exclusive», c’est-à-dire un espace maritime sur lequel un l’État côtier exerce des droits souverains en matière économique) de Chypre condamnait une action «illégale au regard du droit international» et qualifiait la réaction navale turque de «politique du XIXème siècle». Consécutivement à cet incident, au début du mois de décembre 2008, lors d’une conférence de presse, la ministre grecque des affaires étrangères, Dora Bakoyannis, a regretté que la Turquie se montre peu empressé à prévenir les tensions en cours.

Le climat général dans lequel se déroule actuellement les négociations chypriotes ne semble donc pas très favorable. C’est dommage car l’élection de Demitris Christofias et les premières ouvertures du printemps 2008 avaient été perçues comme une réelle occasion de résoudre un conflit qui reste aussi actuellement l’un des principaux obstacles au bon déroulement des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE.
JM

mardi 9 décembre 2008

Le gouvernement rencontre les alévis


Le 6 décembre dernier, le premier ministre a rencontré une délégation alévie, au Palais de Dolmabahçe à Istanbul. La délégation était composée d’Izzettin Doğan (Président de la Fondation des “Cem”), Ali Rıza Uğurlu (Président de l’Association des services religieux alévis), Doğan Bermek (Président de la Fédération des fondations alévies), Hadır Akbayır (administrateur général de la Fondation des “Cem”). Le premier ministre était pour sa part accompagné du député alévi de l’AKP, Reha Çamuroğlu, et des ministres d’État Mehmet Aydın et Said Yazıcıoğlu. L’entretien, qui a duré près de deux heures, se serait déroulé dans un climat constructif. Les discussions se sont principalement concentrées sur la reconnaissance officielle de la spécificité alévie.

À l’heure actuelle, le système des relations entre Etat et religions, tel qu’il est organisé en Turquie, est fortement critiqué par les alévis. La fameuse direction des affaires religieuses («Diyanet İsleri Bakanlığı»), une institution directement rattachée au premier ministre, qui gère la religion majoritaire (le sunnisme hanéfite) et qui est, à ce titre, l’instance-clef d’un islam sunnite d’Etat, est la première cible de la contestation alévie. Une majorité des alévis demandent la création, d’une instance particulière au sein du «Diyanet», qui y constituerait une entité propre consacrant l’existence officielle de leur religion. Derrière cette exigence se profilent, en fait, deux revendications importantes : celle de la reconnaissance officielle des lieux de culte alévis (les «cemlerevi») et celle de la rémunération du clergé alévi. D’une part, les alévis souhaitent, en effet, que leurs «cemevleri» (maisons où se déroulent les «cem», cérémonies religieuses alévies) soient reconnues comme des lieux de culte officiels à l’égal des mosquées sunnites (et puissent donc obtenir tous les droits et avantages afférant), d’autre part, ils estiment que leurs religieux (les «dede», cf. photo) doivent être rémunérés par l’Etat comme le sont les imams sunnites. Cette reconnaissance des alévis par la direction des affaires religieuses, demandée par leurs représentants, lors de la réunion du 6 décembre, aurait néanmoins pour effet de faire de l’alévisme une composante de l’islam officiel turc, ce que contestent certains alévis qui ne se considèrent pas comme musulmans ou qui, tout au moins, estiment que l’alévisme est une religion autonome qui ne saurait être divisée entre ceux qui s’estiment partie intégrante de l’islam et ceux qui refusent un tel rattachement. Telle est l’opinion notamment des «Bektaşi», principale confrérie alévie, qui voient dans le «Diyanet» une instance dangereuse et contraire à la laïcité, dont ils demandent la suppression pure et simple. Le leader de la Fédération Bektaşi, Ali Balkız, s’est d’ailleurs exprimé, au lendemain de la réunion du 6 décembre, pour dire qu’en intégrant l’alévisme dans l’islam officiel incarné par le «Diyanet», on allait en réalité diviser les alévis et que, pour sa part, il refusait de faire la différence «entre les alévis qui seraient admis au paradis parce qu’ils sont musulmans et les alévis qui ne le seraient pas parce qu’ils ne le sont pas. »

Ces dernières semaines les alévis qui représentent près de 20% de la population turque et constituent la seconde communauté religieuse de Turquie, après les sunnites de rite hanéfite, ont fait connaître leur mécontentement. Le 9 novembre 2008, ils ont notamment massivement manifesté à Ankara pour attirer l’attention sur les discriminations et les injustices dont ils sont victimes (cf. notre édition du 10 novembre 2008). Cette manifestation a reflété plus généralement la déception de la communauté à l’égard du gouvernement de l’AKP, pour lequel, pour la première fois, beaucoup d’alévis avaient voté, lors des législatives de 2007, en pensant le voir enfin réaliser les réformes attendues.

Lors de la réunion du 6 décembre 2008, les représentants du gouvernement ont pourtant affirmé qu’il était possible de prendre assez rapidement des mesures pour que les alévis puissent être représentés au sein du “Diyanet”, pour que les “cemlerevi” soient reconnues comme des lieux de culte et pour que les “dede” soient rémunérés. Toutefois, le gouvernement ne pense entreprendre ces réformes qu’après les prochaines municipales (qui doivent avoir lieu le 29 mars 2009) pour éviter que la question alévie soit instrumentalisée pendant la campagne électorale.
JM

samedi 6 décembre 2008

Les laïcités française et turque se croisent à nouveau à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg.


Les quotidiens du groupe Doğan ont salué dans leur ensemble deux récentes décisions de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) sur le port du foulard que la presse favorable au gouvernement a analysées comme autant de nouvelles atteintes à la liberté de conscience et de religion. Ces décisions, prises le 4 décembre 2008, ont débouté deux françaises d’origine turque, qui à la rentrée 1998-99, avaient refusé d’ôter leur foulard en cours d’éducation physique, dans un collège public de Flers (près de Caen). Ces collégiennes, Belgin Doğru et Esma Nur Kervanci, âgées à l’époque de 12 ans, avaient fait l’objet d’une sanction d’exclusion, contre laquelle leurs familles avaient agi en vain devant la justice administrative française, avant de saisir la CEDH, entre autres pour violation du fameux article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme sur la liberté d’expression et de l’article 2 du protocole N°1 sur le droit à l’éducation.

Par ces deux décisions «Doğru contre France» et «Kervancı contre France», la CEDH a confirmé un raisonnement qu’elle avait précédemment tenu, lors de deux autres décisions (CEDH 10 novembre 2004 et CEDH 29 juin 2005) concernant cette fois la Turquie, au travers du cas de Leyla Şahin, une étudiante turque de la faculté de médecine de l’Université d’Istanbul, exclue en raison de sa coiffure. Dans le cas «Şahin», pour justifier l’interdiction du port du voile dans les universités turques, la CEDH avait mis en avant la spécificité du contexte constitutionnel turc, en rappelant que «la République turque s’était construite autour de la laïcité». Une telle argumentation était intervenue au grand soulagement de la France qui, par la loi du 15 mars 2004, venait d’interdire les signes religieux ostensibles dans les établissements primaires et secondaires publics. Le principal argumentaire des décisions «Şahin» de 2004 et 2005 évoquait la nécessité de concilier la liberté religieuse, reconnue par l’article 9 de la Convention, avec les traditions constitutionnelles nationales et le principe de laïcité qui peut exister dans certains États. Cet argumentaire avait été repris par le Conseil constitutionnel français dans une décision du 19 novembre 2004 et les experts avaient alors considéré que cette décision constitutionnelle, qui ne portait pas directement d’ailleurs sur la question du voile (puisqu’elle examinait la constitutionnalité du traité de constitution européenne), avait néanmoins validé a posteriori la loi du 15 mars 2004 interdisant en France, le port du foulard dans les écoles, collèges et lycées publics. Cette loi, facilement adoptée par le parlement français, n’avait en effet pas fait l’objet d’un recours devant le Conseil constitutionnel et donc d’un contrôle de sa constitutionnalité.

Bien que les décisions Doğru et Kervanci aient concerné des cas de port de voile intervenus avant l’interdiction édictée par la loi du 15 mars 2004, elles tendent à conforter ce genre de réglementation limitant le port de signes religieux ostensibles, émanant d’Etats de tradition laïque et adhérant à la Convention européenne des droits de l’homme. Faisant aussi référence à une autre décision de 2001 (Dahlab contre Suisse), la CEDH note «qu’en France, comme en Turquie ou en Suisse, la laïcité est un principe constitutionnel, fondateur de la République, auquel l’ensemble de la population adhère et dont la défense paraît primordiale, en particulier à l’école.» C’est en fait ce qui conduit la Cour de Strasbourg à considérer «qu’une attitude ne respectant pas ce principe ne sera pas nécessairement acceptée comme faisant partie de la liberté de manifester sa religion, et ne bénéficiera pas de la protection qu’assure l’article 9 de la Convention». Elle pense en effet qu’une «marge d’appréciation … doit être laissée aux Etats membres dans l’établissement des délicats rapports entre l’Etat et les églises» et que «la liberté religieuse ainsi reconnue et telle que limitée par les impératifs de la laïcité paraît légitime au regard des valeurs sous-jacentes à la Convention.»

De la même façon que la jurisprudence «Şahin», justifiant la limitation du port du voile en Turquie, avait été accueillie, en France, comme la confirmation du bien-fondé de l’interdiction qui venait d’être instaurée par la loi dans les écoles, collèges et lycées, la jurisprudence « Doğru-Kervancı» déboutant des écolières françaises est regardée actuellement, en Turquie, comme un quitus donné à l’interdiction du port du foulard dans les universités réaffirmée par la décision de la Cour constitutionnelle du 5 juin 2008. C’est donc la seconde fois que les laïcités française et turque se croisent à propos de la question du port du foulard dans le prétoire de la Cour de Strasbourg et que ce croisement permet aux laïques des deux pays de conforter leurs positions respectives.

Le paradoxe est néanmoins que ces décisions de la CEDH interviennent au moment où, dans les deux pays, la laïcité semble connaître de notables évolutions. En Turquie, Deniz Baykal, le leader du parti kémaliste, qui a fait partie de ceux qui ont saisi la Cour constitutionnelle pour faire annuler la réforme autorisant le voile à l’université, a récemment épinglé le pin’s de son parti sur le tchador d’une femme qui assistait à l’un de ses meetings, en estimant qu’il ne fallait plus discriminer les gens au regard de leurs vêtements (cf. notre édition du 1er décembre 2008). En France, le président de la République, qui avait soutenu la loi du 15 mars 2004 et obtenu d’ailleurs, à cet égard, le soutien remarqué du Cheikh d’Al Ahzar lors d’un voyage officiel effectué en Egypte en qualité de ministre de l’Intérieur, défend désormais l’idée d’une laïcité positive qui considère que « la République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses » (discours au Palais du Latran, 20 décembre 2007).

Gürsel Tekin, le leader stambouliote du CHP a expliqué récemment que le changement de position de Deniz Baykal sur le voile n’était pas une attitude conjoncturelle motivée par les prochaines élections municipales et qu’il avait été longuement préparé. Le leader kémaliste d’Istanbul a comparé cette évolution en profondeur à celle qui a amené à l’inverse Recep Tayyip Erdoğan à passer d’un islamisme dur à des positions moins idéologiques et plus modérées. On ne sait pourtant si l’aggiornamento envisagé par le CHP implique un changement de position sur l’interdiction du port du voile à l’université. En revanche, il est sûr que la laïcité positive de Nicolas Sarkozy ne conduira pas à une levée de l’interdiction du port du voile à l’école, puisque dans son discours au Palais du Latran, ce dernier définissait entre autres cette laïcité nouvelle comme « la liberté de ne pas être heurté dans sa conscience par des pratiques ostentatoires ». Il est certes, comme toujours difficile de comparer les deux laïcités en raison de leur histoire, de leurs traditions et de leurs conséquences normatives différentes. Toutefois, il semble bien que le principe même de laïcité tende à se complexifier sous l’effet de contingences de plus en plus contradictoires. Faut-il voir dans la prise en compte de ces contingences une adaptation de ce principe susceptible de promouvoir son renouveau ou un processus qui conduit à son érosion progressive ?
JM

lundi 1 décembre 2008

Baykal prend le voile.


Le 13 novembre 2008, lors d’un meeting de son parti, le leader kémaliste Deniz Baykal, a fait sensation en estimant que le CHP pouvait parfaitement accueillir, dans ses meetings et dans ses rangs, des femmes portant le voile. “Ce n’est pas juste d’établir des discriminations entre les gens en raison des vêtements qu’ils portent, ce n’est pas juste de porter des jugements sur quelqu’un en se basant sur les apparences”, a-t-il déclaré, avant de poursuivre : “Personne ne doit être mis de côté en raison de ses croyances, de ses origines ethniques ou de sa religion. Nous sommes tous frères. Nous sommes tous égaux !” Joignant le geste à la parole, Deniz Baykal a accompagné cette profession de foi d’un geste symbolique, en allant jusqu’à épingler le pin’s de son parti (les 6 flèches des principes d’Atatürk dont l’une représente la laïcité) sur le voile d’une femme qui participait à ce meeting du CHP, apparemment plus pour y voir le plateau d’artistes de variétés qui s’y produisait, que par conviction politique profonde. Ce geste aurait permis à Baykal de s’assurer le soutien électoral d’une confrérie et surtout lui offrirait la possibilité de partir à la conquête des femmes voilées des milieux populaires, au moment où l’AKP est entré dans une phase d’embourgeoisement symbolisée par le voile élégant de la nouvelle classe moyenne islamique.

Quoiqu’il en soit, l’affaire a stupéfait le gratin kémaliste, et ce d’autant plus que la femme en question, loin de porter un voile discret (de type “başörtüsü”, c’est-à-dire un fichu noué sous le cou) ou même un “turban” (voile islamique noué derrière la nuque mais laissant voir tout le visage) était revêtue d’un “tchador” (voile islamique estompant les formes du corps et cachant une partie du visage). Lors d’une réunion du groupe parlementaire du CHP, deux jours plus tard, Deniz Baykal a confirmé cette prise de position étonnante, ce qui a provoqué remous et commentaires à l’intérieur et à l’extérieur du parti.

Au sein du CHP, les députés, Haluk Koç, Ali Topuz et Nejla Arat ont été parmi ceux qui ont formulé les critiques les plus virulentes, en estimant que les déclarations de Deniz Baykal étaient très inquiétantes au regard même des principes kémalistes qui demeurent la base idéologique du parti. En revanche, d’autres voix se sont élevées pour apporter leur soutien à la prise de position du leader kémaliste, notamment celles des députées d’Izmir et d’Istanbul Canan Arıtman et Nur Serter, celle du secrétaire général adjoint Mehmet Sevigen et celle du trésorier du CHP Mustafa Özyürek.

Hors du CHP, le secrétaire général adjoint du DSP, le parti démocratique de gauche (une petite formation alliée au CHP, lors des dernières élections législatives), Hasan Erçelebi, a accusé Baykal d’opportunisme politique, au moment où les élections municipales se profilent à l’horizon. Il a estimé que la déclaration du leader du CHP était particulièrement hypocrite, en concluant : « Comment pouvez-vous épingler le pin’s de votre parti sur une femme voilée après avoir fait un recours devant la Cour constitutionnelle pour faire annuler les amendements qui visaient à lever l’interdiction du voile dans les universités ? » (cf. notre édition du 9 mars 2008). Quant au président du groupe parlementaire du MHP, Oktay Vural, il a estimé que Deniz Baykal essayait d’instrumentaliser le voile à son profit, alors même qu’il avait, antérieurement, fait échouer la recherche d’une solution aux problèmes posés par le port du voile. Le responsable du MHP faisait en l’occurrence allusion aux problèmes rencontrés par la révision constitutionnelle de février 2008, visant à autoriser le port du foulard à l’Université. On se souvient, en effet, que, bousculant l’AKP sur la question, le MHP avait été à l’initiative de cette révision (nos éditions des 3 et 5 février 2008), finalement votée par l’AKP et le MHP, mais déférée par le CHP et le DSP à la Cour constitutionnelle (cf. nos éditions des 12 février et 9 mars 2008) avec succès puisque la révision en question avait été finalement annulée, le 5 juin 2008 (cf. nos éditions du 4 et 7 juin 2008).
L’AKP, pour sa part, a été moins sévère pour le leader du CHP. Lors de la réunion hebdomadaire du groupe parlementaire de son parti, le 25 novembre 2008, Recep Tayyip Erdoğan en personne a salué la prise de position de Deniz Baykal sur le port du voile, en déclarant notamment : “Si cette évolution est vraiment sincère, alors il faut féliciter ceux qui en ont pris l’initiative. C’est un réveil car ils vont commencer à voir la Turquie telle qu’elle est. Cette nouvelle approche et l’épisode du pin’s épinglé sur le tchador sont autant de signes qui vont dans le bon sens.” Parallèlement, lors de la réunion de son groupe parlementaire, le même jour, Deniz Baykal a précisé sa position, en estimant que le voile ne constituait pas un symbole politique et qu’il ne fallait pas voir les femmes qui portent le foulard (et qui sont la majorité des femmes turques, a-t-il souligné) nécesairement comme des gens qui s’opposent à l’Etat républicain et rejettent les principes d’Atatürk. Il remercié de surcroît, le lendemain, Recep Tayyip Erdoğan pour le soutien qu’il lui a apporté.
Alors, à l’approche des municipales, y a-t-il de la part du leader kémaliste un vrai changement de philosophie ou une posture électoraliste ? S’il est difficile de ne pas lier sa récente déclaration avec la proximité du scrutin municipal qui doit avoir lieu en mars prochain, il est probable qu’on aurait tort de ne voir là que de l’opportunisme pur et simple. En effet, les propos de Deniz Baykal rejoignent un phénomène de mutation du discours politique qui semble actuellement affecter toute la classe politique turque. Recep Tayyip Erdoğan, par exemple, a tenu des propos extrêmement nationalistes pour répondre aux manifestations kurdes qui ont marqué son récent voyage dans le sud-est. On a noté par ailleurs, au cours des derniers mois, une certaine convergence sur la question kurde, des positions gouvernementales avec celles de l’armée. Le MHP, quant à lui, a voulu prouver, ces temps-ci, qu’il était devenu un parti politiquement correct, s’offusquant même du chauvinisme des positions exprimées par Recep Tayyip Erdoğan à l’endroit des Kurdes. Relativisation des clivages politiques, fragilisation des symboles, libération de la parole, le tout sur fond d’hybridation des pratiques sociales et culturelles. L’arrivée de l’AKP au pouvoir, depuis 6 ans, s’est accompagnée, en effet, de l’apparition d’une classe aisée islamique qui, à Istanbul notamment, marie sans gêne aucune le voile «Chanel» avec le 4X4 dernier cri. Les leaders politiques sont en concurrence dans un champ où ils luttent pour défendre leurs positions et le cas échéant en conquérir de nouvelles. Il n’est, dès lors, pas surprenant qu’ils n’hésitent pas à faire primer la lutte pour le pouvoir dans ce qu’elle a de plus trivial, sur la fidélité aux idéologies et aux programmes. La vraie question est donc de savoir si cette tendance, qui n’est pas sans rappeler des mutations politiques auxquelles on a assisté, au cours des vingt dernières années, dans les systèmes politiques européens est un phénomène conjoncturel ou si se manifeste en l’occurrence un processus beaucoup plus durable ?
Il sera important de voir aussi quel sera le résultat produit par de telles prises de position. La subite déférence de Deniz Baykal envers les femmes voilées a stimulé les débats au sein de son parti qui semblait, pourtant, être entré dans une torpeur profonde, depuis que son leader y avait marginalisé les dernières velléités d’opposition. Une enquête du «Political Researcher Strategy Development Center» montre que «l’affaire du pin’s sur le tchador» a été bien accueillie, tant par l’électorat du CHP, que par l’électorat turc dans son ensemble. En revanche, un récent sondage de l’Institut « Metropoll », basé à Ankara, indique que l’opinion publique ne paraît pas apprécier les dernières mutations de la stratégie gouvernementale. Une partie importante des électeurs turcs potentiels languissent les anciennes positions de l’AKP, qui sont jugées plus démocratiques et plus propices à favoriser une ouverture de la société turque que son attitude agressive des trois derniers mois.
En attendant, ces grandes manœuvres donnent du grain à moudre à la presse satirique turque. Ainsi, cette semaine, la une de l’hebdomadaire «Penguen» présente un dessin où Deniz Baykal accroche le pin’s de son parti sur un tchador porté par Recep Tayyip Erdoğan qui crie : «On aura tout vu !». Justement, on a peut-être encore rien vu…
JM

samedi 29 novembre 2008

Vecdi Gönül et les échanges forcés de populations de 1923.


Le ministre de la défense turc, Vecdi Gönül (photo), a récemment été au cœur d’une polémique sur les fameux échanges gréco-turcs de populations de 1923. Alors qu’il se trouvait en Belgique pour participer à une rencontre entre les ministres de la défense de l’UE, il a prononcé un discours à l’ambassade de Turquie, le 10 Novembre 2008, à l’occasion de la célébration du 70e anniversaire de la mort d’Atatürk et exprimé des positions, pour le moins surprenantes, au sujet des minorités religieuses de la société turque.

«Souvenez-vous, avant la République, Ankara était composée de quatre quartiers : juif, musulman, arménien et grec… Quand j’étais gouverneur à Izmir, je me suis rendu compte que la Chambre de commerce n’avait été fondée que par des non musulmans. Il n’y avait aucun turc parmi eux», a-t-il dit avant de s’interroger : «Pourrait-on avoir aujourd’hui le même Etat Nation, si la présence des Grecs dans la région égéenne et des Arméniens en plusieurs endroits en Turquie était similaire à ce qu’elle a pu être ? […] Je ne sais pas comment je peux expliquer l’importance des échanges de population qui ont eu lieu, mais si l’on regarde la situation antérieure, cette importance devient évidente. L’une des plus grandes réalisations d’Atatürk, qui a aboli le califat pour établir une nation, a été l’échange de population entre la Grèce et la Turquie en 1923 ». Vecdi Gönül a ensuite ajouté que cette politique d’homogénéisation ethnique et culturelle avait été bénéfique à la fois pour la Grèce et pour la Turquie.

Ces propos ont provoqué la stupeur dans les milieux intellectuels turcs. Le professeur Başkin Oran, spécialiste de la politique étrangère turque et auteur, il y a 3 ans, d’un rapport sur les minorités, qui lui a valu un procès pour insulte à la turcité, a très vivement critiqué le discours du ministre de la défense à Bruxelles. Dans le quotidien pro-gouvernemental, «Today’s Zaman», le professeur Doğu Ergil, de l’Université d’Ankara, a mis également en évidence que de tels propos discriminatoires étaient menaçants et inquiétants pour l’ensemble de la société turque. Umut Ozkirimli, professeur à l’Université de Bilgi et auteur d’ouvrages sur le nationalisme en Turquie, a qualifié cette position de nationaliste et rétrograde, dans le quotidien turc de centre gauche «Radikal».

Certaines associations ont également élevé le ton. On peut citer, par exemple, la Ligue des droits des l’Homme, qui, par la voix de son directeur, Öztürk Türkdoğan, a considéré que «les propos tenus par le ministre, parce qu’ils sous-entendent que les différences ethniques et religieuses dans un pays rendent impossible l’existence d’un État unitaire, rappellent ceux qu’on a pu entendre pendant la seconde guerre mondiale». Le secrétaire de la Fondation des réfugiés du Traité de Lausanne, Sefer Güvenç, lors d’un débat télévisé organisé par la chaine CNN Türk sur le sujet, a considéré que les mots du ministre étaient réellement insultants et blessants pour les réfugiés victimes des échanges forcés de populations, parce qu’ils conduisaient à nier leurs souffrances. Par ailleurs, un groupe d’une cinquantaine de citoyens turcs d’origine arménienne a envoyé au premier ministre, une lettre ouverte de protestation. Suite à ces réactions, Gönül a été contraint de faire des excuses publiques, en expliquant que ce qu’il avait voulu dire avait été mal interprété.

Au delà de son contexte évènementiel, cet incident révélateur soulève un problème récurrent, quant à la conception de la citoyenneté en Turquie. Il faut rappeler, tout d’abord, que le climat politique dans lequel surviennent ces propos est particulièrement sensible en ce qui concerne les questions identitaires depuis l’assassinat du journaliste Hrant Dink, en janvier 2007, et la réactivation ces derniers mois de la question kurde. L’homogénéisation religieuse de la société turque renvoie à des pans douloureux de l’histoire que la Turquie redécouvre actuellement : le massacre des arméniens, l’exode forcé de deux millions de Grecs et de Turcs en 1923, les spoliations consécutives au «varlık vergisi» (un impôt de guerre décidé en 1942 et pesant surtout sur les populations non musulmanes, qui aboutira à la liquidation de certains patrimoines et à l’internement des contribuables insolvables), les pogroms des 6 et 7 septembre 1955 qui ont provoqué le départ d’une partie importante de la population «Rum» (expression désignant les Grecs de Turquie) d’Istanbul. Quand on connaît de surcroît, les discriminations dont sont victimes les populations musulmanes de Thrace occidentale, en Grèce, mettre en avant les bienfaits des échanges de populations de 1923 peut conduire implicitement à nier les souffrances vécues par les personnes qui les ont subies, tout en ignorant la diversité contemporaine de la société turque et en sous-entendant l’idée qu’être véritablement turc signifie aussi être musulman.

De tels propos reflètent-ils le point de vue personnel de Vecdi Gönül ou sont-ils la position plus officielle d’un membre du gouvernement sur la question ? Pour mesurer la portée de sa déclaration, observer le parcours de Vecdi Gönül n’est pas inintéressant. Outre le fait d’observer que sa qualité de ministre de la défense lui donne une position stratégique au sein du gouvernement, il semble nécessaire de rappeler qu’il a auparavant été préfet, que son nom a été prononcé au printemps 2007, alors que l’AKP était à la recherche d’un candidat pour l’élection présidentielle et qu’il entretient de bonnes relations avec l’armée. Il est vrai que le gouvernement s’étant prudemment tenu à l’écart de cette polémique, ces propos semblent n’avoir engagé que Vecdi Gönül lui-même. Mais, la déclaration, pour une fois, très explicite de ce ministre montre bien que la définition de l’identité turque, qui est communément véhiculées par la classe politique, repose en fait sur une confusion entre nationalité et religion.

La déclaration de Vecdi Gönül colle en un sens très exactement au corps même du traité de Lausanne. En effet, l’homogénéisation ethnique et religieuse des nouveaux États-nations grec et turc était un objectif affiché par les signataires du traité. Mais les réactions provoquées par les propos du ministre montrent aussi que ce genre de question peut faire désormais, en Turquie, l’objet d’un débat beaucoup plus ouvert qu’auparavant.
Lisa Montmayeur Deheurles

jeudi 27 novembre 2008

Recep Tayyip Erdoğan souhaite organiser un référendum sur l’adhésion de la Turquie à l’UE.


Lors d’une conférence de presse à Ankara, le 25 novembre 2008, Recep Tayyip Erdoğan a annoncé, que le gouvernement turc organiserait un référendum pour demander à ses citoyens s’ils veulent que leur pays devienne membre de l’Union Européenne, dans le cas bien sûr où les négociations d’adhésion qui sont actuellement conduites avec celle-ci aboutiraient.
La déclaration intervient au moment même où ces négociations paraissent dans une impasse. Seuls 8 chapitres sur les 35 que compte le processus de négociation ont été ouverts, depuis le lancement de ce dernier en octobre 2005, 8 autres chapitres ayant été par ailleurs gelés, en décembre 2006, en raison du refus turc d’ouvrir ses ports et aéroports à Chypre.
Plus qu’une simple réponse du berger à la bergère adressée à certains pays qui, comme la France, n’ont cessé au cours des dernières années, d’affirmer leur volonté d’organiser un référendum sur l’adhésion de la Turquie, cette prise de position du premier ministre témoigne d’un certain agacement à l’endroit de l’UE. Le dernier rapport de la Commission européenne sur la progression de la candidature turque a, en effet, pointé du doigt l’absence de réformes importantes au cours de l’année écoulée et mis en cause à cet égard le gouvernement, en lui reprochant de n’avoir pas su tirer parti de la légitimité politique que lui ont donnée les dernières élections législatives. De surcroît, ce rapport a de façon assez explicite condamné les récentes attaques verbales du premier ministre et de l’armée contre de la presse, tandis qu’il saluait le rôle modérateur et les initiatives internationales du Président Abdullah Gül.
Faisant référence à de récents sondages, Recep Tayyip Erdoğan s’est néanmoins dit persuadé qu’en cas de référendum le « Oui » l’emporterait haut la main. Depuis quelques mois, un certain nombre de sondages montrent qu’effectivement l’opinion publique turque est à nouveau favorable à l’intégration européenne. Une enquête réalisée par l’Institut de sondages «MetroPoll», basé à Ankara, les 30 et 31 août 2008, auprès de 1251 personnes, dans différentes villes de Turquie a révélé notamment que les Turcs apporteraient un large soutien à la candidature de leur pays à l’Union Européenne. Ce sondage indiquait que si un référendum avait lieu, 69,1% des personnes interrogées voteraient pour l’adhésion et 23,7% contre. Pour sa part, la dernière enquête «Eurobaromètre», réalisée au printemps 2008 et publiée en juillet, avançait une proportion d’opinons favorables nettement inférieure (52%), mais elle-aussi majoritaire.
JM

lundi 24 novembre 2008

Le gouvernement turc en froid avec la presse.


Deux journalistes qui ont été privés récemment de l’accréditation leur permettant de suivre le premier ministre dans ses déplacements, viennent de faire savoir qu’ils avaient décidé d’agir en justice contre une décision qu’ils considèrent comme illégale et injuste. Cette réaction intervient alors que 7 journalistes (2 d’Hürriyet, 1 de Milliyet , 1 de Vatan, 1 de Star TV, 1 d’Akşam et 1 d’Evrensel) se sont vus retirer leurs accréditions par le gouvernement qui leur reproche d’avoir diffusé de fausses nouvelles. Les deux journalistes d’Hürriyet, qui ont décidé d’engager une procédure judiciaire avaient notamment rendu compte d’une réunion qu’auraient tenue le Président de la République et le Premier ministre à la veille de la décision de la Cour constitutionnelle sur la dissolution de l’AKP, le 30 juillet 2008. Cette sanction a provoqué des réactions d’autant plus vives que, dans le même temps, des journalistes qui pourtant ne satisfaisaient pas aux conditions légales d’accréditation (disposer d’une carte de presse depuis au moins 3 ans), se sont vus octroyer un tel document.

Cette affaire confirme les difficultés que rencontre actuellement le gouvernement avec les médias et plus généralement la persistance de réactions officielles visant à intimider les journalistes ou tout au moins à les gêner dans leur travail. Jusqu’à présent, c’est surtout l’armée qui se livrait à ce genre d’exercice. Ainsi, un certain nombre de journalistes sont toujours «personna non grata» aux conférences de presse du chef d’état major. Certes, ce dernier a fait un geste, lors de sa récente prise de fonction, en accréditant de nouveaux journalistes (cf. notre édition du 30 septembre 2008), mais il avait violemment réagi le 15 octobre 2008 à la publication par la presse de photos aériennes tendant à prouver que l’armée aurait été au courant de l’imminence de l’attaque du PKK sur le poste militaire d’Aktütün.

Les récents refus gouvernementaux d’accréditation tendent à montrer que les investigations de la presse exaspèrent autant le premier ministre que le chef d’état major. On se souvient également que Recep Tayyip Erdoğan avait réagi très violemment aux révélations médiatiques concernant l’affaire “Deniz Feneri” ainsi qu’aux articles qui s’interrogeaient sur les liens existant entre cet organisme de charité condamné récemment par la justice allemande et des milieux proches du parti au pouvoir (cf. nos éditions des 13, 17 et 19 septembre 2008). Au terme d’attaques répétées contre le groupe Doğan, il avait même appelé à un boycott des médias de ce dernier. Toutefois, plus récemment, c’est à l’encontre d’un journaliste travaillant pour Yeni Şafak, un quotidien réputé pourtant favorable au gouvernement que Recep Tayyip Erdoğan a mal réagi. Il faut dire que le journaliste en question, Fehmi Koru a récemment déclaré, lors d’un programme télévisé, que le premier ministre avait commencé comme Obama et qu’il devenait comme Bush. Le propos a été d’autant moins apprécié que Fehmi Koru est un proche d’Abdullah Gül. Or, les récents développements de la question kurde ont dévoilé au grand jour une rivalité entre la présidence et le premier ministre, qui est de plus en plus patente ces dernières semaines.

En tout état de cause, ces réactions agressives de l’armée et du gouvernement n’ont pas échappé au dernier rapport d’évaluation de la Commission européenne qui n’a pas manqué de pointer du doigt les «responsables officiels qui s’en sont pris à la presse, suite aux reportages réalisés par celle-ci sur des cas de corruption et à propos de la lutte contre le terrorisme.»

À cela s’ajoute des atteintes récurrentes à la liberté de diffusion touchant internet. «Youtube» reste notamment interdit en Turquie et il y a un mois la première chambre criminelle de la Cour de Diyyarbakır a fait interdire «Blogspot» (la plateforme de gestionnaire de blogs de «Google») pendant 3 jours. Certes, ces derniers problèmes ne sont pas imputables au gouvernement puisqu’ils résultent de décisions de justice mais les cas précédemment évoqués montrent que, comme les autres autorités, le gouvernement semble avoir du mal à accepter la liberté de l’information et que le cas échéant il n’hésite pas à prendre des postures qui ne sont pas sans rappeler celles des ténors de l’establishment.
JM