lundi 16 avril 2007

Requiem festif pour Sulukule



Istanbul change. Cette idée revient souvent lorsqu’il est question de l’ancienne Constantinople. « Istanbul s’est véritablement métamorphosée au cours de la dernière décennie » vous diront les vieux stambouliotes. « Istanbul va considérablement changer dans les quelques années à venir » préfèrent souligner (tel un leitmotiv) les hommes d’affaires, les journalistes de revues à lectorat étranger, et surtout les autorités municipales. Alors que la ville se prépare à être la capitale européenne de la culture en 2010, ces autorités, sous l’impulsion de l’actuel maire architecte Kadir Topbas, ont mis en place un projet dit de rénovation urbaine qui vise à modifier de façon substantielle l’actuel paysage stambouliote afin d’en faire celui d’une ville moderne et digne de ses ambitions européennes. Le modèle de Levent où les minarets ont été remplacés par des gratte-ciels, symboles de l’émergence d’un nouveau culte, celui des affaires et du profit, devrait ainsi gagner du terrain dans la ville aux milles mosquées. Mais lorsque l’on sait qu’à Istanbul, chaque quartier a sa propre atmosphère, ses propres règles de vie, voire sa propre culture, on se doute que ce changement ne se fera pas sans altérer les particularismes des quartiers visés par le projet.

Sulukule, connu comme le quartier gitan d’Istanbul, est l’un d’entre eux. Alors que, dans le cadre du projet de rénovation urbaine, la mairie de Fatih entend démolir 463 « gecekondu » (mot qui veut dire « construit la nuit » en turc et désigne les quartiers informels) et les remplacer par des habitations « de style ottoman », une résistance des plus originales s’organise au coeur de Sulukule. À l’initiative de l’Association de développement et de soutien à la culture Rom, un festival de 40 jours et 40 nuits a été organisé pour promouvoir la cause du quartier menacé (pour en savoir plus : http://40gun40gece-sulukule.blogspot.com/). Au programme, divers ateliers : clarinette ou violon, instruments dans lesquels excellent les gitans, pièces de théâtre, ou encore peinture des façades pour montrer aux autorités que leurs habitations ne sont pas encore bonnes à être détruites. Ici, d’ailleurs, pas question de parler de « gecekondu ». « Nous, nous les appelons « habitations qui nous appartiennent à titre personnel » corrige l’un des organisateurs du festival. Bien que les tensions soient perceptibles au sein du quartier de Sulukule, les habitants ont préféré les notes de musiques aux cris de protestations, les danses aux affrontements, et la reconstruction au fatalisme. Le but est de mettre en avant leur culture et sa contribution à la spécificité d’Istanbul et de souligner leur appartenance à cette ville depuis des générations. « Mon père est né à Sulukule, le père de mon père est né à Sulukule, je suis né à Sulukule, mes enfants sont nés à Sulukule, mes petits enfants sont nés à Sulukule [...] Sulukule appartient à Istanbul » peut-on lire sur un panneau apposé dans la cour de l’Association. Le message semble être que les gitans de Sulukule ont certes une culture propre, mais sont avant tout des stambouliotes. La liesse que provoque l’apparition d’un drapeau turc en plein concert de violon est d’ailleurs révélatrice de la compatibilité de ces diverses allégeances identitaires.

Alors que dans les rues les journalistes ou simples photographes amateurs ne sont pas les bienvenus (« parce que la presse a écrit beaucoup de mauvaises choses sur le quartier », explique un responsable), les cameras et appareils photos sont légions dans l’enceinte de l’association de quartier. Tout est conçu comme une représentation pour les visiteurs extérieurs. Même les enfants (tout endimanchés) sont invités par leurs parents à poser pour les visiteurs. Sulukule a, semble t-il, fait le pari d’une gigantesque campagne d’image pour attirer le plus de sympathies possibles pour sa cause, en faisant, instruments en main, résonner peut-être une dernière fois sa voix dans une Istanbul qui commence à l’oublier.

Car Sulukule était jadis un des quartiers qui constituaient l’âme d’Istanbul. Autrefois connu pour sa musique, ses diseuses de bonne aventure, ses montreurs d’ours et pour ses tavernes réputées pour leurs danses du ventre accompagnées d’alcool et de mélodies gitanes où venaient s’encanailler nombre de stambouliotes, Sulukule a longtemps animé les nuits de la cité. En 1991, cependant, les autorités municipales conservatrices décidèrent de fermer ces tavernes assez peu conformes à la morale, privant, par la même occasion, les résidents de leur principal moyen de subsistance. Depuis lors, la situation économique du quartier ne cesse de se dégrader et les habitants ont du mal, ne serait-ce qu’à payer leurs factures d’électricité. Dès lors, les solidarités de quartiers sont le principal moyen de continuer à vivre ici.

Or le projet du maire de Fatih, Mustafa Demir, prévoit le relogement des familles dont les maisons seront détruites dans des logements flambant neufs construits par l’Administration pour le développement du logement de la Turquie, et non le relogement dans les maisons qui seront construites à Sulukule dans le cadre du projet. Il y a là un bouleversement considérable dans la vie des habitants. Outre organiser leur départ d’un quartier qu’ils occupent (clament-ils souvent avec force) depuis des générations, nombre de questions d’ordre pratique se posent et les craintes quant à l’avenir sont grandes. Le relogement, tout d’abord, n’est pas gratuit. Les maisons détruites seront rachetées à leurs propriétaires, mais ces derniers devront rembourser la différence de valeur entre leur ancien et leur nouveau logement, sur une période de 15 ans. Par ailleurs, les loyers des habitations de l’Administration, qui devraient être de 500 a 800 lires turques (soit entre 250 et 400 euros environs), atteignent un niveau presque dix fois supérieur à ceux qu’ils payaient jusqu’alors et qui se situaient approximativement entre 50 et 100 lires turques (entre 25 et 50 euros). Quant à l’entraide entre habitants, il y a fort à parier qu’elle n’existera plus dans les quartiers où seront implantés les nouveaux logements.

Mais l’aspect du projet qui soulève une véritable fronde est, en réalité, la question du déplacement des habitants de Sulukule, que ces derniers perçoivent comme une « migration forcée » et dissimulée de la population Rom. Nombre d’entre eux considèrent , en effet, que derrière le projet de rénovation du quartier se cache en fait une intention de déplacer les gitans de Sulukule vers des zones plus excentrées ; ce que les autorités municipales démentent formellement. Le maire d’Istanbul affirme notamment qu’il ne s’agit pas d’un « transfert complet de Sulukule vers un autre endroit ». En fait, il explique que, « comme la zone se situant dans l’enceinte de la ville est une zone protégée, la densité de la population doit être conforme à un quota fixé par la loi ». Si la population dépasse ce nombre, alors il faudra la réduire quelque peu. Mais, selon lui, seuls ceux qui le souhaitent quitteront le quartier de Sulukule. Pourtant le soupçon qui pèse sur la mairie d’Istanbul de vouloir déplacer des populations, que l’Union européenne qualifierait de « minorités », est alimenté par une situation similaire dans le quartier d’Ayazma. Dans un article du « Monde », paru dans l'édition du 23 mars 2007, Guillaume Perrier relatait cette affaire, en bien des points similaire à celle de Sulukule, mais se déroulant dans un quartier à population cette fois-ci majoritairement kurde.
À la différence des habitants de Sulukule, ceux d’Ayazma auraient réagi toutefois plus violemment, par des pneus brûlés et des inscriptions sur les murs, voire par des manifestations de soutien au PKK. À Sulukule, en revanche, l’opposition au projet se veut constructive. L’Association de développement et de soutien à la culture Rom soutient l’idée d’un projet alternatif qui prendrait en compte et valoriserait les spécificités du quartier et de sa population. Il s’agirait de promouvoir les particularismes de Sulukule, telle sa musique, en mettant à disposition des infrastructures permettant leur développement, et de prendre en compte les potentialités du quartier en terme touristique.
Alors qu’il faut se garder de toute conclusion hâtive dans un contexte où le moindre événement en Turquie est source de débats et de polémiques en Europe, il est difficile de savoir si le projet de rénovation urbaine a seulement de malencontreuses retombées sur des populations minoritaires qui habitent bien souvent dans des « gecekondu » ou s’il dissimule en fait une volonté d’éloigner ces populations vers la périphérie de la ville. Une chose est sûre cependant, Istanbul va bel et bien changer.
Philippe Maurel

vendredi 13 avril 2007

Büyükanit part en campagne


Au propre comme au figuré, le Général Büyüanit, chef d’Etat major de l’armée turque est entré en campagne, le 12 avril, à l’occasion d’une conférence de presse très attendue, alors même que la Turquie a adressé un ultimatum à l’Irak pour lui demander de faire cesser les infiltrations de militants du PKK et que les débats provoqués par l’hypothèse de la candidature de Recep Tayyip Erdogan à la présidence de la République sont de plus en plus tendus.
Pour le Général Büyükanit, une opération militaire doit être impérativement conduite derrière la frontière irakienne afin de détruire les camps d’activistes du PKK, mais cela requiert une "volonté politique", a-t-il expliqué en mettant le gouvernement et l’assemblée au pied du mur. Car ne nous y trompons pas ce départ en campagne ne concerne pas que l’Irak mais aussi l’autre campagne en cours… celle des présidentielles. L’Irak avait d’ailleurs déjà été, il y a peu, l’occasion d’une passe d’armes entre le Chef d’Etat-Major et le Premier Ministre. En effet, en février dernier, après avoir supporté le comportement un peu va-t-en guerre de l’AKP sur la question de Kirkouk, Yasar Büyükanit avait repris l’initiative à l’occasion d’une déclaration imprudente de Recep Tayyip Erdogan qui avait estimé « envisageable une rencontre du gouvernement avec les groupes kurdes irakiens ». Infirmant cette déclaration du Premier Ministre, le Général avait souligné ensuite que son point de vue reflétait celui de l’autorité militaire et n’était pas un point de vue personnel.
Cette nouvelle tirade du Général sur l’Irak a donc, elle-aussi, des implications évidentes de politique intérieure. D’une part, elle replace l’armée au cœur du système, en particulier de la définition de la politique étrangère du pays, d’autre part elle met le gouvernement dans une situation difficile car une intervention en Irak aurait des conséquences imprévisibles sur les relations de la Turquie avec les Américains et les Européens. Mais il est clair que le Général n’en a cure car il n’a ménagé ni les uns ni les autres, accusant implicitement les premiers de soutenir les groupes d’activistes kurdes et reprochant aux seconds de provoquer la création de minorités artificielles en Turquie.
Toutefois, le chef d’Etat major s’est exprimé plus directement encore sur les futures élections présidentielles et il n’a pas hésité à dire qu’il souhaitait que le successeur d’Ahmet Necdet Sezer ait le profil de « quelqu’un dont les actes et pas seulement les dires soient pétris des valeurs fondamentales de la République, y compris de la laïcité ». Il a néanmoins refusé de se prononcer sur l’éventuelle candidature du Premier ministre ou de s’impliquer dans la querelle constitutionnelle sur le quorum de députés nécessaires à l’ouverture du processus électoral. En revanche, Yasar Büyükanit s’est exprimé sur la récente révélation de deux coups d’Etat mort-nés par la publication dans le magazine Nokta d’un témoignage attribué à l’Amiral Özden Örnek. Affirmant qu’aucune preuve n’existait de la véracité de ce témoignage et donc de la préparation de ces opérations, le Général a reproché à la Justice d’avoir ouvert inutilement une enquête sur cette affaire.
Tenant lui aussi une conférence de presse, le 12 avril, le président de la Grande Assemblée Nationale, Bülent Arinç, a balayé d’un revers de main l’argument de ceux qui, dans le sillage d’une déclaration faite la semaine dernière par le président du YÖK, prétendent que, pour pouvoir se tenir, l’élection présidentielle doit mobiliser au moins 367 députés. Rappelant que l’élection des trois précédents présidents (dans le cadre de la même constitution) n’avait pas été régie par une telle règle, Bülent Arinç a déclaré : « si le jour de l’élection, je vois 184 députés à l’Assemblée, j’ouvrirai la session ». Interrogé sur son éventuelle candidature, par ailleurs, le président de l’Assemblée a estimé qu’il y avait là une question de peu d’importance et a préféré s’en prendre à ses adversaires de "l’establishment" accusant le YÖK d’être devenu une instance politicienne et mettant en garde les participants à la manifestation qui doit se tenir, le 14 avril, à Ankara, pour rassembler les adversaires d'une éventuelle candidature de Recep Tayyip Erdogan.
Avec la déclaration récente du Président du YÖK et ces deux conférences de presse, la campagne présidentielle turque a donc indiscutablement franchi une nouvelle étape pour entrer dans une période de turbulences marquée par un accroissement des tensions ambiantes. Dérapage contrôlé ou réelle escalade ? Le report par Recep Tayyip Erdogan de la décision qu'il doit prendre sur sa candidature au 25 avril (la veille de la date limite des dépôts de candidatures), peut laisser penser que le suspens va se prolonger et gagner en intensité dans les prochains jours... affaire à suivre !

jeudi 12 avril 2007

367 ou 184 ?


La polémique ouverte par la déclaration récente du président du YÖK, Erdogan Teziç, affirmant qu’il faudrait au moins disposer de 367 députés présents pour pouvoir lancer le processus électoral présidentiel, se poursuit. Les députés du CHP, qui sont sur cette position, menacent de boycotter l’élection, si jamais Recep Tayyip Erdogan décide de se présenter car l’AKP qui ne dispose que de 354 sièges ne pourrait alors ni l’élire, ni même rassembler le quorum nécessaire à la tenue de l’élection. Selon eux, le boycott ripostant à une candidature Erdogan aurait donc pour effet de bloquer l’élection et même d’empêcher la tenue d’un second tour et des tours suivants.
Le Président de l’Assemblée Nationale, Bülent Arinç, a réagi en estimant que le nombre de députés requis pour ouvrir une session parlementaire est de 184 et qu’une telle participation suffirait pour ouvrir le processus électoral. Toutefois, une telle éventualité entraînerait sûrement une saisine de la Cour constitutionnelle. Le CHP se dit sûr que la haute juridiction saura réagir à ce qu’il analyse comme « un coup d’Etat civil » tandis que l’AKP estime que, si la Cour décidait de la sorte, elle perdrait tout crédit en devenant une instance purement politique. La présidente de Cour a affirmé, quant à elle, que celle-ci se prononcerait avant la tenue du deuxième tour mais elle n’a pas laissé transparaître ce que pourrait être le contenu de sa décision.
Les constitutionnalistes sont aussi amenés à donner leur point de vue. Pour Mumtaz Soysal, un universitaire, ancien ministre, connu pour ses idées kémalistes, une session peut certes être ouverte avec 184 députés mais l’élection exige, elle, une majorité des deux tiers (367 députés). Il ne faut donc pas confondre l’ouverture d’une session et l’élection du Président de la République et, pour Muntaz Soysal, l’exigence de cette majorité renforcée assortie d’un vote à bulletin secret pour l’élection du Président lors des deux premiers tours, exige qu’à tous les tours de scrutin au moins 367 députés soient présents même si, aux 3e et 4e tours, seule la majorité absolue est requise pour que l’élection du Président soit acquise. Pour les défenseurs de cette thèse, la prégnance de cette règle serait là pour contraindre les parlementaires à se mettre d’accord sur un candidat de consensus.
Toutefois, d’autres constitutionnalistes proches de l’AKP ou moins marqués politiquement estiment que la seule règle qui doit être prise en compte pour commencer le processus électoral est celle qui concerne le nombre de députés nécessaire (184) pour ouvrir une session parlementaire ordinaire. Faisant notamment observer que les révisions constitutionnelles, qui elles aussi requièrent une majorité renforcée pour être adoptées, sont généralement lancées sur la base des seules règles présidant à l’ouverture d’une session parlementaire, ces constitutionnalistes s’étonnent de l’interprétation constitutionnelle du Président du YÖK. Une telle interprétation n’a d’ailleurs jamais été de mise pour les élections présidentielles qui se sont tenues antérieurement.
En tout état de cause, l’AKP pourrait chercher à contourner l’obstacle en incitant les députés des autres partis représentés au Parlement (DYP et ANAP) à participer au premier tour d’une élection où Recep Tayyip Erdogan serait candidat. Le CHP, pour sa part, met déjà en garde ces mêmes formations de ne pas prendre la responsabilité faire élire le leader de l’AKP par leur seule présence. Il semble en tout cas qu’une tentative de conciliation entre l’AKP et le CHP soit difficile à imaginer car les échanges verbaux entre les deux formations ont été particulièrement durs ces derniers temps. Le Premier Ministre l’a lui-même exclu en disant que ce serait « du temps perdu ».

La Turquie hausse le ton contre l'Irak


La presse quotidienne d'Istanbul s’insurge actuellement contre les menaces proférées à l’encontre de la Turquie par le président du Kurdistan Irakien, Massoud Barzani. Ce dernier, en déniant aux Turcs le droit de s’ingérer dans la question de Kirkouk, vient de menacer le gouvernement turc de provoquer des troubles dans les départements du Sud-Est de la Turquie à majorité ou forte présence kurde. Ces propos sont intervenus au moment même où les infiltrations de militants du PKK installés dans le Nord-Irak ont repris et où une dizaine de soldats turcs ont été tués dans des accrochages.
La Turquie, qui estime qu’il y a 5 camps du PKK derrière la frontière, dans le Nord-Irak, et qu’ils abriteraient près de 4500 activistes susceptibles de s’infiltrer sur son territoire, a adressé, le 9 avril dernier, un ultimatum au gouvernement central irakien pour lui demander de faire cesser cette situation. Bien que les Etats-Unis et l’Union européenne aient fait connaître leur opposition à toute intervention militaire turque en territoire irakien, que le Président irakien kurde Jalal Talabani (frère ennemi de Barzani) ait appelé au téléphone le Premier Ministre turc pour le rassurer et que le porte parole du Département d’Etat américain ait regretté la déclaration de Barzani, la Turquie est restée ferme sur ses positions en faisant savoir qu’elle attendait maintenant des actes concrets de la part des autorités irakiennes.
Ce brusque embrasement verbal, qui pourrait avoir des retombées militaires et politiques, n’est que la réactivation d’un feu qui couve sous la cendre depuis la première guerre du Golfe. L’autonomisation de fait du Nord de l’Irak s’est en outre accrue depuis l’intervention américaine de 2003. Ankara qui, sur cette question, se retrouve sur des positions voisines de celles des capitales arabes modérées (en particulier du Caire), s’oppose à ce qu’elle considère être un démembrement dangereux de l’Irak et notamment à l’organisation d’un référendum sur le rattachement de Kirkouk au Kurdistan irakien. Arguant des droits de la minorité turkmène de cette ville, la Turquie s’inquiète surtout des bénéfices que pourraient retirer les Kurdes irakiens de l’extension de leur territoire sur une zone très riche en pétrole.
Il n’est pas exclu que ce regain de tension produise, en outre, des effets sur la situation politique intérieure de la Turquie. On se souvient, en effet, qu’une querelle avait opposé le gouvernement de l’AKP à l’armée, il y a à peine un mois, à la suite d’une déclaration du Premier Ministre évoquant l’hypothèse d’une rencontre de son gouvernement avec les autorités kurdes irakiennes. Le Conseil National de Sécurité, qui se réunissait le 10 avril, pour la dernière fois sous la Présidence d’Ahmet Necdet Sezer, l'actuel président de la République, a pris ainsi une importance particulière. Dans une courte déclaration, il a fait savoir qu’il n’excluait pas une action militaire en Irak dans le cas où Bagdad ne pourrait pas satisfaire efficacement aux demandes turques de cessation des infiltrations. « L’establishment politico-militaire » saisira-t-il cette occasion pour accentuer ses pressions sur le gouvernement et dissuader définitivement Recep Tayyip Erdogan de briguer la présidence de la République ? Affaire à suivre…

mardi 10 avril 2007

Polémique constitutionnelle à propos de l’élection présidentielle


La récente déclaration du président du YÖK, Erdogan Teziç, expliquant que pour être élu au premier ou second tour, Recep Tayyip Erdogan devrait obligatoirement pouvoir compter sur la participation effective d’au moins 367 députés à l’élection, provoque un débat agité sur l’interprétation de la Constitution, en particulier de son article 102.
Cet article prévoit très précisément que « le Président de la République est élu à la majorité des deux tiers du nombre total des membres de la Grande Assemblée nationale de Turquie et au scrutin secret » et que « dans le cas où il n'aura pas été possible de réunir la majorité des deux tiers du nombre total des membres aux deux premiers tours, on procédera à un troisième tour ». La Grande Assemblée Nationale de Turquie rassemblant 550 membres au total, il faudrait donc, selon Erdogan Teziç, qu’au moins 367 membres participent à l’élection et qu’ils votent pour Recep Tayyip Erdogan pour que celui-ci soit élu, à ce stade. Or l’AKP ne dispose que de 354 députés au sein de cette Assemblée. Donc en boycottant l’élection, l’opposition pourrait empêcher l’élection de l’actuel chef du gouvernement lors des deux premiers tours.
Toutefois, si cet article parle bien d’une majorité des deux tiers, il ne précise pas que cette majorité doive obligatoirement rassembler 367 députés. C’est ce qui a conduit un certain nombre de personnalités (en particulier Bülent Arinç, le président de l’Assemblée) à riposter en expliquant qu’en réalité, il suffisait de 184 députés pour ouvrir une session parlementaire et donc que ce nombre permettrait de procéder à l’élection présidentielle.
En Turquie, le Président est élu pour un septennat non renouvelable. Il doit avoir 40 ans et avoir fait des études universitaires. Si son élection a lieu à la majorité des deux tiers, pendant les deux premiers tours, en revanche, au troisième tour, une majorité absolue suffit. Et si au terme du troisième tour, aucun candidat n’a finalement été élu, on procède à un quatrième tour qui n’est ouvert qu’aux deux candidats arrivés en tête au troisième tour. Si lors du 4ème tour aucun candidats n’est élu à la majorité absolue, l’Assemblée est automatiquement dissoute. S’inspirant de la Constitution grecque actuelle, cette disposition vise en fait à éviter que se reproduise le précédent de 1980 où, au terme de plus d’une quinzaine de tours, le Président n’était toujours pas élu. Cette incapacité à élire le Chef de l’État avait été ensuite un argument avancé par les militaires pour justifier leur intervention.
Depuis cette époque, la Turquie a connu quatre présidents. Le septième président, Kenan Evren (leader du coup d’Etat de 1980) n’a pas été élu par la procédure prévue par l’article 102, il est arrivé à Çankaya sur la base d’une disposition transitoire de celle-ci qui prévoyait que, si la Constitution était approuvée, il deviendrait automatiquement président pour sept ans. Ce qui s’est produit. Le huitième président, Turgut Özal, fut élu en 1989, à la majorité absolue, au troisième tour, par 263 députés sur 285 présents, alors même que les députés du DYP et du SHP avaient décidé de s’abstenir pour manifester leur hostilité à l’élection du leader de l’ANAP. Après le décès de Turgut Özal en cours de mandat, le neuvième président, Süleyman Demirel, fut élu en 1993, lui aussi, au troisième tour à la majorité absolue, par 244 députés sur 431. Tant Turgut Özal que Süleyman Demirel, qui étaient premier ministre au moment de leur candidature, ont été portés à la présidence par la majorité qui soutenait leur gouvernement. Ce scénario aurait de fortes chances de se reproduire si Tayyip Erdogan décidait de se présenter. L’actuel président Ahmet Necdet Sezer a accédé à la magistrature suprême à l’issue d’un troisième tour de scrutin par 263 voix sur les 287 députés présents. Depuis l’entrée en application de l’article 102, il a donc toujours fallu 3 tours pour départager les candidats, l’élection étant obtenue à la majorité absolue.
Le mandat du Président Sezer arrive à échéance le 16 mai 2007. Le dépôt des candidatures à sa succession se fera entre le 16 avril et 26 avril. Recep Tayyip doit faire connaître sa décision de se présenter ou au contraire de renoncer à être candidat, lors d’un meeting de l’AKP qui doit se tenir le 18 avril prochain…
JM

samedi 7 avril 2007

Le YÖK entre en campagne


Lors de la conférence des Recteurs des Universités turques qui s’est tenue le 5 avril dernier, le Président du YÖK (Conseil de l'Enseignement supérieur), Erdogan Teziç, a créé la surprise en plaidant pour l’élection à la présidence de la République, d’une personnalité neutre convaincue des vertus de la démocratie, de la laïcité et « d’une science moderne ». Cet ancien recteur de l’Université de Galatasaray, connu pour ses opinions kémalistes et son franc parler, s’était distingué, en octobre 2006, en renvoyant aux autorités françaises sa cravate de commandeur de la Légion d’honneur après le vote par l’Assemblée nationale du projet de loi pénalisant la négation du génocide des Arméniens.
La prise de position du Président du YÖK sur le déroulement de l’élection présidentielle dans un contexte déjà passablement tendu ne s’appuie pas seulement sur une opinion laïque assez largement partagée, semble-t-il, par la hiérarchie universitaire mais aussi sur des arguments qui concernent le fonctionnement même du régime politique turc et qu’Erdogan Teziç se croît sans doute d’autant plus habilité à invoquer qu’il est lui-même un constitutionnaliste réputé en Turquie.
Ainsi, le Président du YÖK n’a pas hésité à déclarer que le Parlement élu en 2002, où l’AKP dispose d’une majorité confortable, est le moins représentatif des parlements turcs jamais élus depuis les débuts de la République. Pour lui, ce constat milite en faveur de l’élection d’un candidat de consensus et doit inciter le Premier ministre à ne pas se présenter afin d’éviter d’accroître dangereusement les tensions actuelles. Mais Erdogan Teziç n’a pas hésité à assortir cette mise en garde d’arguments techniques se voulant plus persuasifs en expliquant que si Recep Tayyip Errdogan persistait à se présenter, les députés d’opposition pourraient empêcher son élection, lors du premier ou du deuxième tours, en boycottant le scrutin. Une majorité renforcée est en effet requise par l’article 102 de la Constitution pour que l’élection du Président puisse intervenir dès les deux premiers tours si bien, que, selon le Président du YÖK, il faudrait au moins 367 députés pour élire le président. Or, l’AKP ne disposant que 354 sièges, l’élection ne pourrait avoir lieu qu’au 3e et 4e tours où seule la majorité absolue est requise mais une telle hypothèse, toujours pour Erdogan Teziç, ruinerait le profil du nouvel élu en le réduisant au rang de chef de faction.
Cette immixtion du YÖK dans les développements les plus actuels de la vie politique a provoqué la colère des députés et des militants de l’AKP au moment où leur leader entreprend une consultation de la société civile en rendant visite à une série d’ONG avant de prendre une décision sur l’opportunité de sa candidature.Mais cette attitude a été également assez largement critiquée par la classe politique et les milieux libéraux qui pensent que le Président du YÖK sort du rôle qui lui est dévolu et que son interprétation de la Constitution pour ce qui est du déroulement de l’élection présidentielle est erronée.
Après l’Etat-major, les militaires à la retraite, les partis d’opposition, on a le sentiment que c’est le YÖK qui entre à son tour en campagne pour dissuader Recep Tayyip Erdogan de s’asseoir dans le fauteuil d’Atatürk. Ce comportement d’une instance universitaire peut surprendre mais il faut rappeler que l’institution en question, bien que réformée au cours des dernières années, est, à l’origine, un produit du coup d’Etat de 1980 et qu’elle fut créée à l’époque pour reprendre en main des universités turques qui avaient été le théâtre d’affrontements radicaux dans les années 70. Influencé, comme les auteurs du coup d’Etat, par la synthèse turco-islamiste dans les années 80, le YÖK est revenu sur des positions kémalistes orthodoxes dans les années 90, en particulier après le coup d’Etat post-moderne de 1997, pour traquer ce qu’il estime être des manifestations d’islamisation rampante dans les universités. Cette attitude rencontre l’assentiment de la hiérarchie universitaire qui, au cours de la dernière décennie, s’est souvent heurtée aux islamistes et au gouvernement de l’AKP. Les Recteurs se sont notamment employés à interdire le port du voile dans leurs universités, obtenant finalement gain de cause à la suite d’une longue bataille judiciaire qui s’est achevée, en 2005, devant la Cour Européenne des droits de l’Homme. Mais surtout au cours de cette même année 2005, le conflit entre les autorités universitaires et le gouvernement avait atteint son paroxysme après l’arrestation du Professeur Yucel Baskin, Recteur de l’Université Yuzuncu de Van. Le gouvernement avait alors été accusé d’avoir instrumentalisé une procédure judiciaire pour se débarrasser d’un universitaire connu pour son laïcisme et son combat contre le voile. Le YÖK et son président avait été à la pointe des manifestations organisées pour soutenir le Professeur Baskin et obtenir sa libération. Le 22 octobre 2005, 74 recteurs d’Université s’étaient rendus à la prison de Van pour rendre visite à l’universitaire incarcéré et, quelques jours plus tard, le Président de la République Ahmet Neccdet Sezer avait exprimé son soutien aux recteurs en les invitant à Çankaya à l’occasion de la fête nationale. Cette affaire avait provoqué la colère du Premier Ministre qui avait commenté l’événement en déclarant : « Ceux qui se rendent à Van feraient mieux de s’occuper de leurs affaires et de ne pas intervenir dans les procédures judiciaires ».
C’est sans doute ce que pensent à nouveau les milieux gouvernementaux mais force est de constater qu’ils reçoivent cette fois l’appui d’une partie des médias libéraux et de l’opinion publique. Car si en 2005, l’attitude YÖK pouvait s’expliquer par le fait que l’un de siens avait été mis derrière les barreaux d'une façon quelque peu suspecte, l’intervention délibérée du premier des universitaires turcs dans le cours de l’élection présidentielle, sur le modèle de ce que se permet de faire régulièrement l’Armée, est plus difficilement compréhensible et risque d’entraîner un raidissement des positions de l’AKP qui, ces derniers temps, semblait pourtant se faire à l’idée que l’enfant de Kasimpasa devrait se résoudre à ne pas aller à Çankaya.
JM

Le Conseil d'Etat turc s'oppose à la prohibition rampante de l'alcool



Le Conseil d’Etat (Danistay), l’une des institutions turques les plus anciennes, fondées sur le modèle français de juridiction administrative pendant les réformes ottomanes du XIXe siècle, a annulé, le 2 avril dernier, un décret gouvernemental qui permettait aux municipalités de restreindre la vente d’alcool. Ce texte, qui avait provoqué une polémique lors de sa publication en octobre 2005, apparaissait à certains comme la preuve d’une volonté de réislamisation rampante de la société par le gouvernement de l’AKP. Il autorisait notamment les mairies à créer des « zones rouges » pour les restaurants et les bars vendant de l’alcool, recoupant par là même l’attitude de certaines municipalités AKP qui, sous le prétexte de protéger la santé et la salubrité publiques (en particulier la jeunesse) des méfaits de l’alcool, tentent depuis plusieurs années d’installer les débits de boisson hors du centre de leurs villes. Saisie par un recours du barreau d’Ankara, la juridiction administrative turque suprême, a donc considéré que ce type de restriction était illégal, car il risquait d’isoler les établissements qui vendent des boissons alcoolisées hors de la vie urbaine où la consommation d’alcool est pourtant d’usage courant.
Pays musulman, en effet, la Turquie est aussi le pays du « Raki », un alcool anisé qui accompagne souvent le repas. À la différence des pays arabes, la consommation d’alcool y est ainsi habituelle. On trouve vins, bières, whiskys et la plupart des autres types de boissons alcoolisées non seulement dans les restaurants ou les cafés mais aussi dans les supermarchés et les magasins d’alimentation ordinaire. On a même noté au cours des dernières années une diversification de la production (accroissement du nombre des marques turques de « Raki », de bières et de vins) et une amélioration de la qualité de la consommation (développement de magasins spécialisés, multiplication de nouveaux crus viticoles, diversification des importations).