mardi 6 octobre 2009

L’AKP, le DTP et l’ouverture démocratique


L’AKP et le DTP ont donc tenu leurs congrès au cours du dernier week-end, une coïncidence sans doute, mais qui reflète peut-être aussi la situation de concurrence et de rivalité que l’initiative kurde gouvernementale peut générer entre les deux partis.

Dans le discours qu’il a prononcé le 3 octobre 2009, Recep Tayyip Erdoğan a souhaité, en effet, dédier le congrès de son parti au processus d’ouverture démocratique que son gouvernement a lancé pour résoudre la question kurde. Au travers de cette grand messe militante, dont le mot d’ordre était « Tous ensemble pour la Turquie ! », le premier ministre s’est posé aussi en rassembleur de la diversité turque, invoquant notamment une série d’intellectuels et de religieux célèbres, du poète communiste Nâzım Hikmet au chanteur turco-kurde Ahmet Kaya, en passant entre autres par Es’ad Coşan, Yunus Emre ou Haci Bektaş…. «Vous pouvez être ou non d’accord avec leurs idées, mais sans eux vous vous privez de ce qui est l’esprit de la Turquie», a expliqué le leader du parti majoritaire. Enfin, alors même qu’il s’apprête à dévoiler les mesures qui vont matérialiser son initiative kurde et qu’il attend le rapport annuel d’évaluation de la Commission européenne, le chef du gouvernement turc a voulu montrer que son parti a définitivement renoué avec une dynamique des réformes qu’on lui a souvent reproché d’avoir délaissée, depuis que son pays a ouvert des négociations d’adhésion avec l’UE.

Se tenant le lendemain, le congrès du DTP a permis d’entendre son leader énoncer un certain nombre de conditions pour accorder son plein soutien à cette ouverture gouvernementale. Ahmet Türk souhaite notamment, non seulement que le gouvernement propose des réformes constitutionnelles, mais aussi qu’il intègre le PKK dans le processus qu’il a ouvert, en particulier, Abdullah Öcalan, le leader de la formation kurde rebelle qui purge une peine de prisons à vie sur l’île d’Imralı, près d’Istanbul. Des mots d’ordre favorables au PKK ont même été scandés pendant ce Congrès. On sait pourtant que le gouvernement s’est toujours refusé jusqu’à présent à considérer le PKK comme un possible interlocuteur dans le processus d’ouverture qu’il a engagé. Quant au lancement de réformes constitutionnelles, on se souvient qu’il est fortement hypothéqué par l’hostilité que les deux principaux partis d’opposition, le CHP et le MHP, ont manifesté à l’égard du projet du gouvernement. Pour réformer la Constitution, le gouvernement a besoin d’une majorité des deux tiers, soit 367 députés. Or, l’addition des sièges détenus par l’AKP et de ceux détenus par le DTP ne permet d’arriver qu’à un total de 359 voix. De surcroît, même si une réforme était adoptée grâce à l’appui de parlementaires indépendants ou dissidents, elle devrait encore probablement passer sous les fourches caudines de la Cour constitutionnelle, un exercice qui s’est révélé redoutable par le passé. La seule révision constitutionnelle adoptée par le parlement, au cours de la présente législature, celle tendant à lever l’interdiction du voile dans les universités, qui avait été soutenue en 2008 par l’AKP et le DTP, avait finalement été annulée par la Cour constitutionnelle. C’est la raison pour laquelle le parti majoritaire en a appelé, à plusieurs reprises, au consensus, mais les formations d’opposition ont jusqu’à présent farouchement rejeté la main tendu du gouvernement en allant même jusqu’à l’accuser de trahison.

Recep Tayyip Erdoğan entend bien montrer en l’occurrence que cette attitude négative constitue en Turquie le principal frein aux réformes qui sont nécessaires pour permettre l’entrée de la Turquie dans l’UE. Il a notamment vigoureusement dénoncé le fait que les députés du CHP soient restés assis lors du discours de rentrée parlementaire que Président Gül a consacré pour l’essentiel à l’ouverture kurde, le 1er octobre, au parlement. Mais il n’est pas interdit de penser qu’au travers de son ouverture démocratique, l’AKP est également reparti à la conquête de l’électorat kurde, ce qui est bien sûr susceptible de relancer aussi une rivalité latente entre le parti gouvernemental et le DTP.

Après le bon score réalisé par le parti majoritaire dans les départements kurdes du sud-est, lors des élections législatives de 2007, AKP et DTP s’étaient livré une lutte sans merci, lors des dernières élections municipales de mars 2009, le parti kurde menant en particulier une campagne particulièrement politique et identitaire afin d’endiguer les velléités d’expansion «soft» du parti de Recep Tayyip Erdoğan qui s’employait alors à séduire les populations kurdes en mettant en avant ses capacités de gestionnaire.

Bien que le DTP soit sorti vainqueur de cette ultime confrontation en parvenant à conserver ses places fortes et à étendre son audience, l’ouverture démocratique de l’AKP, l’amène aujourd’hui à revoir sa stratégie. D’abord, le projet gouvernemental le conduit à se repositionner vis-à-vis du PKK, un exercice difficile puisqu’il ne s’est jamais clairement démarqué de l’organisation rebelle d’Abdullah Öcalan. Ensuite, le processus lancé par le gouvernement a créé une dynamique politique que le DTP ne peut pas ignorer parce qu’elle est susceptible de séduire un certain nombre de Kurdes lassés par les violences et la situation de guerre civile larvée dans laquelle se trouve encore plongée le sud-est du pays. Dès lors, la formation kurde se retrouve dans une position médiane, avec tout ce qu’elle peut avoir d’inconfortable, risquant soit d’être accusée de bloquer l’initiative gouvernementale, si elle se montre trop exigeante, soit d’être suspectée de brader la cause kurde, si elle fait preuve de trop de pragmatisme et accepte facilement le projet gouvernemental. On comprend ainsi qu’Ahmet Türk ait placé haut le niveau ses exigences, lors du congrès du DTP, pour pouvoir négocier en position de force lorsqu’il connaîtra enfin les propositions concrètes du gouvernement.
JM

lundi 5 octobre 2009

La candidature de la Turquie à l’UE et les dernières consultations électorales européennes.


Approbation du Traité de Lisbonne par une large majorité d’Irlandais le 3 octobre, victoire d’Angela Merkel, en Allemagne, aux élections du 27 septembre, et du PASOK, en Grèce, aux élections législatives du 4 octobre… Au moment même où Ankara attend le traditionnel rapport annuel d’évaluation de la Commission européenne, on peut se demander quelles conséquences peuvent avoir sur la candidature de la Turquie à l’UE ces événements électoraux qui ont fait la une de l’actualité européenne, au cours des 15 derniers jours.

Le oui irlandais ne peut qu’être bien accueilli en Turquie où il est considéré abusivement comme un quitus donné à de nouveaux élargissements. Ankara redoutait, en effet, qu’une réponse irlandaise négative sonne le glas du Traité de Lisbonne et ouvre la voie à une Europe en crise, recentrée sur le noyau dur des pays fondateurs et dominée plus que jamais par le couple franco-allemand. La large approbation du traité par les Irlandais, qui doit conduire à sa ratification (si toutefois il passe sans encombre les obstacles polonais et tchèque qui subsistent), ne peut que renforcer les instances européennes qui ont en charge la candidature de la Turquie. Le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (photo), et le ministre-négociateur en chef européen, Egemen Bağış se sont largement exprimés en ce sens, lors de la visite qu’ils ont effectuée à Bruxelles, le 2 octobre dernier, et au cours de laquelle ils ont rencontré le président de la Commission José Manuel Durao Barroso. À ses interlocuteurs européens, le chef de la diplomatie turque a vanté, une fois de plus, la «profondeur stratégique» acquise par la Turquie, qui au cours des dernières semaines n’a pas ménagé ses efforts pour jouer un rôle de médiateur, propre à faciliter la résolution des conflits dans le Caucase et au Moyen-Orient. Pour l’Europe issue du Traité de Lisbonne, qui est sensée avoir une politique étrangère plus active, il sera important de pouvoir compter sur l’appui d’une puissance régionale stabilisatrice telle que la Turquie, ont fait valoir les négociateurs turcs à leurs partenaires bruxellois. On sait que la diplomatie turque tend de plus en plus à faire de cette nouvelle carte stratégique, un atout pour sa candidature à l’UE.

Moins réjouissants pour la Turquie sont cependant les résultats des élections allemandes et grecques. En ouvrant la voie à un gouvernement allemand plus conservateur, qui met un terme au régime de la grande coalition, où les sociaux-démocrates avaient, depuis 2005, modéré les ardeurs turco-sceptiques d’Angela-Merkel, les élections fédérales du 27 septembre sont un événement inquiétant pour la candidature d’Ankara. Pourtant, eu égard à l’importance croissante de l’électorat turc allemand et à la nécessité de maintenir certains équilibres européens, il est peu probable que l’attitude allemande à l’égard de la candidature turque se rigidifie à l’extrême.

Quant aux résultats des élections grecques, leurs implications pour les relations turco-européennes sont bien sûr plus complexes en raison du problème chypriote. Le PASOK a lancé une série de mises en garde, pendant la campagne électorale, annonçant même son intention de bloquer sa candidature turque si les négociations en cours à Chypre ne débouchaient pas sur un résultat rapide. Ahmet Davutoğlu a riposté, dès le 2 octobre à Bruxelles, en accusant les Chypriotes grecs de faire traîner les négociations en longueur et de n’être pas assez constructifs. Dans ces conditions, il a estimé qu’on ne pouvait pas forcer la Turquie à reconnaître la République de Chypre, faisant allusion à la demande qu’a formulée depuis 2006 l’Union Européenne pour que la Turquie d’ouvre ses ports et aéroports à Nicosie, avant la fin de l’année 2009. Pourtant même si la victoire du PASOK se confirme, il est peu probable que l’on s’oriente vers une crise entre Bruxelles et Ankara, à propos de Chypre. L’Union Européenne est, semble-t-il décidée à donner sa chance à la négociation sur ce dossier, et le PASOK, dont le leader Georges Papandréou a été l’un des initiateur de la «politique des tremblements de terre», en 1999, alors qu’il était ministre des affaires étrangères, saura probablement oublier ses propos de campagne pour passer à un langage gouvernemental plus diplomatique dans les prochaines semaines. Pour sa part, Ahmet Davutoğlu, le 2 octobre, à Bruxelles, sans nier les problèmes qui subsistaient avec la Grèce, a néanmoins insisté sur le fait qu’à la différence de ce qui se passait dans les années 90, ils étaient envisagés dans un esprit constructif, loin de toute velléité d’escalade. Une manière habile de reconnaître malgré tout que le règlement des principaux dossiers qui contrarient les relations entre les deux pays, n’a pas beaucoup avancé…
JM

dimanche 4 octobre 2009

La procédure engagée contre des députés kurdes par la 11ème Chambre criminelle d’Ankara gêne l’ouverture démocratique en cours.


Les décisions de la 11ème Chambre criminelle d’Ankara, qui a sommé 4 députés kurdes du DTP de comparaître, en les menaçant, le cas échéant, de requérir la force publique pour les conduire à une audience, qui se tiendra le 29 décembre prochain, est très révélatrice des lacunes de l’Etat de droit, qui subsistent en Turquie et qui peuvent porter atteinte au processus de démocratisation en cours.

Les 4 députés concernés, Selahattin Demirtaş (président du groupe parlementaire DTP), Emine Ayna (présidente du DTP), Sebahat Tuncel (députée d’Istanbul) et Aysel Tuğluk (députée de Diyarbakır), sont poursuivis pour des propos tenus avant leur élection, par lesquels ils auraient mis en cause l’unité de la Turquie et manifesté des sympathies pour le PKK. Ces poursuites sont basées sur deux articles de la Constitution. Le premier, l’article 14, prévoit qu’ «aucun des droits et libertés fondamentaux inscrits dans la Constitution ne peut être exercé dans le but de porter atteinte à l’intégrité indivisible de l’Etat du point de vue de son territoire et de sa nation…» En ce sens, il permet d’engager des poursuites pénales contre quelqu’un qui n’a fait qu’émettre verbalement ou par écrit des propos considérés comme attentatoires à l’indivisibilité de l’Etat. Quant au second article incriminé, l’article 83, il s’agit de la disposition qui prévoit l’immunité des parlementaires turcs. Cette dernière est a priori définie de manière assez comparable à celle qui prévaut dans la plupart des Etats européens. Il est même prévu de protéger les députés des poursuites judiciaires concernant des infractions commises avant leur élection, ce qui est le cas des 4 députés kurdes poursuivies. Mais deux exceptions de taille concernent cette ultime protection, les cas de flagrant délit passibles d’une peine lourde (ce qui est compréhensible) et les cas prévus par l’article 14 prévoyant la répressions de propos jugés dangereux pour «l’intégrité indivisible de l’Etat». L’application combinée de ces deux articles explique donc que les 4 députés en question soit aujourd’hui l’objet d’une citation à comparaître que la justice menace désormais de faire exécuter par la force.

La procédure engagée contre les parlementaires kurdes a bien sûr été condamnée par le leader du DTP, Ahmet Türk, mais elle est aussi dénoncée actuellement par de nombreux membres du gouvernement et par le premier ministre en personne. Elle intervient, en effet, au moment même où le gouvernement doit, après l’ouverture de la session parlementaire qui a eu lieu jeudi, dévoiler les mesures concrètes de l’ouverture démocratique qu’il a engagée depuis 2 mois pour résoudre la question kurde. La dynamique politique kurde en cours est donc rattrapée et gênée par la survie de scories d’un autre âge dans le corpus constitutionnel turc.

Le gouvernement craint que la mise à exécution de la décision judiciaire porte gravement atteinte à son initiative kurde. Le vice-premier ministre, Bülent Arınç, tout en condamnant la procédure engagée contre les 4 députés, les a incités à faire «un geste» et à se présenter d’eux-mêmes à l’audience. Mais il y a peu de chance qu’il soit entendu par les intéressés. C’est la raison pour laquelle Recep Tayyip Erdoğan s’est prononcé en faveur d’une révision de la Constitution, ce qui résoudrait définitivement le problème. Toutefois l’AKP, même avec l’appui des 20 députés kurdes du DTP, ne peut compter que sur 359 voix au parlement et ne dispose donc pas de la majorité renforcée nécessaire (les deux tiers du nombre total des membres de l’assemblée, soit 367 députés) lui permettant de réviser la Constitution. Ainsi, s’il décide de réviser la Constitution, le gouvernement devra donc s’en remettre au bon vouloir des quelques députés indépendants et de députés dissidents du CHP. Une option très incertaine…

C’est la raison pour laquelle plusieurs autres solutions sont envisagées. La Commission judiciaire du parlement pourrait, tout d’abord, adresser une requête à la 11e Chambre criminelle d’Ankara pour lui demander de revoir le cas d’espèce, en tenant compte de l’impératif que constitue en l’occurrence le respect de l’immunité parlementaire. Mais cette option risque de déboucher sur un conflit ouvert entre les pouvoir législatif et judiciaire. Une autre possibilité serait que les députés du DTP mis en cause fassent appel de la décision prise par la Chambre criminelle d’Ankara, en se basant sur les contradictions existant entre le Code Pénal et l’article 14 de la Constitution. Cette alternative présenterait l’avantage d’être plus simple et moins polémique, mais son efficacité est loin d’être garantie. Enfin la dernière possibilité envisagée serait de réviser le code de procédure pénale, en faisant passer une loi, qui atténuerait la portée de l’article 14 de la Constitution. Cette solution a néanmoins toutes les chances de s’achever par une saisine et une décision d’annulation de la Cour constitutionnelle.

L’affaire des députés kurdes risque donc de relancer les débats sur la nécessité d’obtenir un consensus minimum pour pouvoir conduire dans plus de sérénité les réformes visant à résoudre la question kurde. Recep Tayyip Erdoğan a annoncé qu’il allait écrire une lettre à ce sujet à Deniz Baykal, le leader du CHP, après le congrès de l’AKP qui se tient ce week-end, à Istanbul. Mais l’ambiance entre majorité et opposition est actuellement plutôt tendue. Le premier ministre a vivement critiqué l’attitude des députés du CHP, qui, à la différence des militaires présents, ne se sont pas levés lorsque, le 1er octobre dernier, le président Gül s’est présenté dans l’hémicycle pour prononcer son discours de rentrée parlementaire (notre édition du 3 octobre 2009). « Pour moi, cela aura été l’incident le plus lamentable auquel j’ai pu assister au Parlement », a déclaré Recep Tayyip Erdoğan. Quant à Deniz Baykal, qui vient de dénoncer le risque d’une «ethnicisation» de la Turquie, lors d’un meeting à Bursa, il expliqué le comportement des députés du CHP par le fait que le président de la République avait donné corps aux positions du PKK, lors de son discours à l’Assemblée nationale.
JM

samedi 3 octobre 2009

Le président de la République inaugure une rentrée parlementaire chargée en présence de l’armée.


Le Parlement turc a effectué sa rentrée, le 1er octobre 2009, avec un agenda qui s’annonce particulièrement chargé. Les deux dossiers les plus importants, qu’il aura à traiter dans les jours qui viennent, sont bien sûr celui de l’ouverture démocratique lancée par le gouvernement pour résoudre la question kurde, et celui de la normalisation des relations avec l’Arménie, qui devrait se traduire par la ratification de deux protocoles, avant la mi-octobre (cf. nos éditions des 1er et 3 septembre 2009). À cela s’ajoute une série de questions découlant de l’actualité la plus récente : demande de l’armée d’une reconduction de l’autorisation parlementaire lui permettant de procéder à des opérations contre le PKK, en Irak du Nord ; demande de l’opposition d’une discussion sur les inondations meurtrières survenues à Istanbul en septembre dernier (cf. notre édition du 11 septembre 2009) ; demande de réforme de la procédure pénale provoquée par les citations à comparaître, qui ont frappé, cette semaine, 4 députés kurdes pour des propos tenus avant leur élection ; proposition de révision constitutionnelle pour rendre renouvelable le mandat présidentiel, ce qui permettrait à Abdullah Gül d’être candidat à sa propre succession, en 2012.

Dans le traditionnel discours qu’il a prononcé, jeudi, à l’occasion de la rentrée parlementaire, le président de la République a choisi de mettre en exergue l’initiative kurde engagée par le premier ministre depuis le mois de juillet dernier, en déclarant solennellement : «Dans une société où la conscience et la démocratie sont mûres, le principe de diversité doit être à la base de ce pays. Les pays, qui s’en remettent à un modèle uniforme, nuisent en fait à leur unité et à leur intégrité.» Abdullah Gül a confirmé notamment que la reconnaissance de la diversité, qui doit conduire à la résolution du problème kurde, s’opérera dans le cadre d’un Etat unitaire, mais il n’a pas hésité à s’en prendre à «l’Etat profond», en soulignant que l’Etat ne pouvait «pas avoir deux visages : l’un visible et l’autre caché», et en concluant que «le seul visage de l’Etat devrait être celui du droit.»

Le discours du président de la République été applaudi sur les bancs de l’AKP et du DTP. Le leader kurde, Ahmet Türk, a souligné en particulier qu’il était très important que le chef de l’Etat ait dit «que c’était la nécessité même de la démocratie de considérer les différences comme une richesse et de tolérer l’existence de cultures différentes.» En revanche, comme on pouvait s’y attendre, les propos d’Abdullah Gül ont été fortement critiqués par les principaux partis d’opposition. Devlet Bahçeli, le leader des nationalistes du MHP, a réagi de manière extrêmement négative, en faisant observer que le président n’avait pas prononcé une seule fois le mot «turc» pendant son intervention. Quant à Deniz Baykal, le leader des kémalistes du CHP, il a estimé que le discours présidentiel renforçait la stratégie de tension et de division qu’a, selon lui, adoptée le gouvernement, depuis qu’il a lancé cette initiative kurde.


Mais, plus que ces réactions politiques prévisibles, c’est la présence du chef d’état-major et des plus hautes autorités militaires (photo), qui a retenu l’attention de la plupart des commentateurs. En effet, depuis les élections législatives de 2007, qui avaient vu une large victoire de l’AKP et l’arrivée de 20 députés kurdes du DTP au Parlement (cf. notre édition du 23 juillet 2007), l’armée avait boycotté la Grande Assemblée Nationale, ne consentant une exception à cette ligne de conduite que pour assister au discours prononcé par le président Obama, lors de sa venue en Turquie, en avril dernier (cf. notre édition du 13 avril 2009). Ce retour des militaires à l’Assemblée a été interprété par la presse turque comme une sorte d’approbation tacite de l’ouverture kurde par l’armée, bien que l’état-major ait tenu à faire savoir, dès le lendemain, par son porte-parole, qu’on ne devait pas lui attribuer une signification politique particulière. L’événement a été aussi favorablement commenté par le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, et par le nouveau président de l’Assemblée, Mehmet Ali Şahin (cf. notre édition du 6 août 2009). Certains observateurs ont également relevé que la délégation militaire s’est levée lorsque le président est entré dans l’hémicycle, tandis que les députés du CHP restaient ostensiblement assis. Ces comportements différents tendraient à confirmer des désaccords entre les militaires et le parti kémaliste que la question kurde a déjà plusieurs fois permis d’observer par le passé (notre édition du 13 mars 2008).

Le silence de l’armée, lors du lancement du processus d’ouverture démocratique, il y a deux mois et demi, avait déjà été interprété comme l’expression d’un a priori favorable de l’institution militaire à l’égard des projets gouvernementaux visant à régler la question kurde. Mais, par la suite, alors que de premières critiques apparaissaient au sein du DTP et que les festivités célébrant l’anniversaire de la victoire approchaient, l’état-major avait publié un message beaucoup moins favorable sur son site internet, rappelant notamment que les forces armées turques ne pourraient «en aucun cas accepter que la structure unitaire de l’Etat soit détériorée.» (cf. notre édition du 2 septembre 2009). En dépit de ce comportement militaire inégal, on peut penser que cette présence militaire, lors du discours de rentrée parlementaire d’Abdullah Gül, le 1er octobre, reflète la ligne plus défensive que doit suivre une armée qui, fortement atteinte par l’affaire «Ergenekon», est également l’objet de ripostes de plus en plus vives de la société civile, lorsqu’elle se permet de s’immiscer dans la vie politique.
JM

vendredi 2 octobre 2009

La découverte de l’électeur turc en Allemagne.


Bien qu’elles n’aient pas été précédées par une campagne passionnée et qu’elles ne se soient pas conclues par un résultat inattendu, les élections fédérales allemandes de septembre 2009 auront été une date marquante pour les Turcs d’Allemagne. En effet, cette consultation électorale a vu une très forte présence de cette communauté issue de l'immigration, tant dans les discours que dans les bureaux de vote. Alors que le taux de participation générale n'a jamais été aussi bas en Allemagne (70,8%), le nombre absolu de citoyens d'origine turque qui se sont rendus aux urnes, ainsi que le taux de participation relative au sein de ce groupe n'ont jamais été aussi élevés. Les journaux turcophones d'Allemagne ont couvert la campagne électorale de façon très exhaustive. Quant à la société civile, elle a été très active également. Par exemple, on a vu des associations d'entrepreneurs turcs inviter à une «kebap partie» les citoyens d'origine turque ayant fait usage de leur droit de vote...

Accompagnant ce fort mouvement de politisation, le Ramadan ne pouvait tomber mieux. Intervenant juste avant les élections fédérales, il a permis à la classe politique allemande de mieux se faire connaître d’un électorat qu’elle ignorait auparavant superbement : les citoyens issus de l’immigration. Pendant les quatre semaines du jeûne musulman, les éditions allemandes des grands journaux turcs comme «Hürriyet», «Sabah» ou «Zaman» ont débordé de compliments adressés à la communauté turque ou musulmane provenant de presque tous les ténors politiques allemands. Parfois, des messages de sympathie étaient même rédigés en turc. Certains candidats, ne craignant pas d’être suspectés de communautarisme et ou d’être accusés de ne pas garder assez de distance avec le religieux (un comportement qui différencie la politique en Allemagne et en France), n’ont pas hésité à se rendre en personne dans les mosquées pour transmettre leurs bons vœux, comme par exemple le ministre fédéral de la santé, Renate Schmidt (SPD) ou le leader de l’aile gauche du SPD, Andrea Nahles. Enfin, on observera que rares sont les parlementaires qui ne se sont pas fait photographier, célébrant un iftar avec des membres de la communauté turco-allemande.

Pour courtiser cette communauté d’une telle façon, la classe politique allemande a su tirer parti de la séparation stricte qui existe actuellement de fait entre les médias turcophones et germanophones en Allemagne. Ainsi, sans que l’évidence de la contradiction apparaisse, le ministre de l'Intérieur, Wolfgang Schäuble (CDU), a pu, d’un côté, voir citées en turc à la une de «Sabah» ou de «Türkiye» certaines de ses déclarations comme : «que la religion promeuve la tolérance, cela nous a été appris par l'islam» ; et d’un autre côté, s’adresser cette fois à son lectorat allemand traditionnel, en se montrant beaucoup moins favorable à l'islam et à la minorité musulmane pour expliquer qu’«il fallait des limites à la tolérance». Plus audacieux auront été les candidats au Parlement fédéral (Bundestag) qui se sont dotés d'une présence internet en turc ou qui ont même lancé des campagnes électorales entièrement en turc, en n’hésitant pas à courtiser publiquement un électorat minoritaire.

Mais l'arme de prédilection pour capter l’électeur d'origine turque sera quand même restée l'interview, dont le nombre accordé par les responsables politiques de premier rang aux journaux turcophones est tout à fait significatif. Parmi les personnalités, qui ont franchi le pas, figurent le ministre fédéral du travail, Olaf Scholz (SPD), et l'ex-Chancelier Gerhard Schröder, qui ont donné chacun une interview, ainsi que le ministre fédéral de l'intérieur, Wolfgang Schäuble (CDU), et le candidat social-démocrate à la Chancellerie, Frank-Walter Steinmeier, qui en ont donné deux pendant la campagne électorale. Même la Chancelière Angela Merkel, deux jours avant les élections, a finalement accordé une interview à «Hürriyet», qui a pu ainsi reprendre en manchette l’appel qu’elle n’avait pas hésité à lancer à l’électorat turc : « Size muhtacız ! » (« Nous avons besoin de vous !»).

L'intensité avec laquelle les partis politiques ont mené cette campagne en direction de la communauté turque est un phénomène politique tout à fait nouveau, qui est toutefois aisément compréhensible. Sur les 600 000 électeurs d'origine turque dénombrés en Allemagne, 237 000 n’ont acquis le droit de vote que récemment et votaient donc pour la première fois cette année. Il y a, ainsi, en l’occurrence, un potentiel électoral en pleine croissance, qui sera de plus en plus important à long terme. En ce sens, la dernière campagne électorale allemande aura été tout à fait innovante et permet de conclure que cette attention pour la communauté turque risque de marquer encore les élections à venir.
Johannes Bauer

jeudi 1 octobre 2009

Manifestation à Istanbul avant le sommet du FMI et de la Banque mondiale.


Alors que doit se tenir, les 6 et 7 octobre prochains, à Istanbul, le sommet annuel du FMI et de la Banque mondiale, plus d’un millier de manifestants ont défilé sur Istiklâl Caddesi, dans le quartier de Taksim, jeudi 1er octobre, à la mi-journée. Cette manifestation s’est déroulée peu après qu’un étudiant ait lancé une chaussure contre le directeur du FMI, Dominique Strauss Kahn, au moment où ce dernier donnait une conférence dans une université de cette ville (notre édition précédente du 1er octobre 2009).

Emmenée par les principales organisations syndicales de gauche (DISK, KESK, TMMOB, TBB), la manifestation se composait aussi et surtout de délégations issues pour la plupart d’organisations d’extrême gauche. Figuraient aussi quelques anarchistes ainsi que « DirenIstanbul (Direniş Günleri Koordiasyonu) », un mouvement créé à Istanbul pour protester contre la tenue prochaine du Forum du FMI et de la Banque mondiale. Regroupée derrière des banderoles reprenant presque toutes le mot d’ordre principal «Defol !» (Fichez le camp !) adressé aux organisations financières internationales, les manifestants agitaient des drapeaux rouges ou noirs, chantaient des slogans altermondialistes ou portaient de petites pancartes aux inscriptions évocatrices comme par exemple : «Ruzgar eken, fırtına bicer !» (Qui sème le vent récolte la tempête ! » ou «Kâr değil insan !» (Le profit n’est pas humain !). Les forces de l’ordre étaient présentes mais plutôt plus discrètes que d’habitude.

En bref, un défilé pour l’heure plutôt turco-turc qui semble avoir été une répétition générale avant les rassemblements probablement plus internationaux qui devraient avoir lieu au moment du sommet de l’IMF et de la «Banka Dünyası».
JM

Lancer de chaussure contre Dominique Strauss-Kahn à Istanbul.


Le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, a été la cible d’un lancer de chaussure, alors même qu’il donnait une conférence à l’Université de Bilgi, à Istanbul, le jeudi 1er octobre 2009, en fin de matinée.

L’objet projeté par un étudiant extérieur à l’Université, n’a néanmoins pas atteint Dominique Strauss Kahn, mais l’incident a été suivi par un début de manifestation dans l’assistance au sein de laquelle plusieurs militants du TKP (Türk Komünist Parti, une organisation d’extrême gauche) ont tenté de déployer une banderole et se sont mis à chanter des slogans hostiles au FMI et au gouvernement. Le directeur général du FMI est resté calme et a même essayé de prendre la chose avec humour, en se réjouissant notamment que les étudiants soient restés assez polis pour attendre la fin du débat qu’il avait engagé avec eux avant de se manifester de la sorte. Le lanceur de chaussure (photo) a été appréhendé par les forces de sécurité qui ont expulsé également les autres manifestants de la salle où se tenait la conférence.

L’image du FMI en Turquie est actuellement plutôt négative. Elle est tout d’abord fortement entamée par les deux plans de redressement imposés à ce pays par l’organisation financière internationale, au début des années 90 et au début des années 2000. Ceux-ci avaient marqué l’opinion parce qu’ils avaient entrainé la mise en œuvre de mesures de rigueur drastiques. Mais, dans le contexte actuel, l’image du FMI souffre également des débats liés à l’interminable négociation sur le prêt que cette instance internationale doit consentir à la Turquie pour lui permettre de faire face aux conséquences de la crise mondiale et en particulier d’une chute spectaculaire de sa croissance au cours du dernier semestre de l’année 2008. Les critiques, dont ce prêt est l’objet, n’ont pas seulement émané de milieux d’extrême gauche ou d’organisations altermondialistes, puisque le premier ministre, lui-même, n’a cessé de le remettre en question depuis le début de l’année, en déclarant à plusieurs reprises qu’il ne signerait jamais un accord contraire aux intérêts de la Turquie. Au début du mois de septembre dernier, le directeur de la banque centrale de Turquie avait déclaré que son pays n’aurait pas besoin d’un prêt du FMI, si le gouvernement maintenait une discipline fiscale permettant de contrôler le déficit public. Et de fait, on a pu observer que le revenu du prêt en question ne figurait pas dans le projet de budget turc pour 2010. Récemment, alors même qu’on laissait entendre qu’une reprise des négociations sur le prêt aurait lieu à la mi-octobre, le premier ministre a répété que la Turquie se passerait de l’argent du FMI.

Pour la petite histoire, le célèbre jet de chaussure par un journaliste irakien, dont Georges Bush avait été la cible en décembre dernier, avait entre autres marqué l’opinion publique en Turquie, parce que la chaussure projetée était de marque turque. On ne sait pas pour l’instant de quelle marque était la chaussure de sport blanche qui a frôlé le directeur général du FMI, jeudi matin…
JM