lundi 19 avril 2010

Ahmet Türk agressé à Samsun.


Le 12 avril 2010, Ahmet Türk, a été victime d’une agression à Samsun, alors qu’il était en train de lire un communiqué de presse, à la sortie des premières audiences du procès de Bulanık. L’ex-leader du DTP (Demokratik Toplum Partisi – Parti pour une société démocratique) a eu le nez cassé par un coup de poing dont l’auteur, un certain Ismail Çelik, a déclaré avoir agi seul, par énervement. Toutefois, des députés kurdes du nouveau parti BDP (Barış ve Demokrasi Partisi – Parti pour la Paix et la Démocratie), également présents sur les lieux, ont expliqué que leur délégation avait été prise à partie par un groupe criant des slogans hostiles, à la sortie du tribunal, et que cette agression avait en tout cas été rendue possible par la passivité des forces de l’ordre. Deux officiers de police ont d’ailleurs été suspendus et le directeur de la sûreté de Samsun rappelé par l’administration centrale. Alors même que l’interrogatoire d’Ismail Çelik se poursuit, Beşir Atalay, le ministre de l’Intérieur, qui a rendu visite à Ahmet Türk à l’hôpital, la semaine dernière, a annoncé que ses services enquêtaient sur d’éventuelles négligences.

Les audiences auxquelles était venu assister Ahmet Türk sont celles du procès de Bulanık, une affaire remontant aux manifestations qui, dans les provinces kurdes du sud-est, avaient suivi la dissolution du DTP. Le 15 décembre dernier, lors d’une manifestation, à Bulanık (province de Muş), deux manifestants avaient été tués par deux commerçants en colère prétendant défendre leur magasin resté ouvert, en dépit d’un mot d’ordre de ville morte. Le procès, découlant de ce double meurtre, a lieu actuellement à Samsun (la plus grande ville du littoral turc de la mer Noire), à plus de 500 km de Bulanık, dans une région connue pour ses tendances nationalistes. Les autorités ont justifié cet éloignement géographique par des raisons de sécurité. Mais, estimant qu’il y avait un risque d’étouffement de l’affaire, de nombreux responsables kurdes, dont Ahmed Türk, ont décidé de se rendre à Samsun, pour assister au procès comme observateurs.

L’agression dont a été victime Ahmet Türk a été unanimement condamnée par la classe politique en Turquie, même par le CHP et le MHP. L’ampleur de la réprobation qui a suivi cet acte de violence montre à quel point la personne d’Ahmet Türk, en dépit de l’interdiction dont il a été l’objet récemment, est désormais ancrée dans la vie politique turque. Des Etats-Unis où il se trouvait pour le sommet sur la sécurité nucléaire, Recep Tayyip Erdoğan, qui a fustigé ceux qui tentaient de minorer l’affaire, a téléphoné au leader kurde pour prendre de ses nouvelles et l’assurer de sa sympathie. Le président de la République, Abdullah Gül, a également appelé Ahmet Türk. Un grand nombre d’associations, d’organisations non gouvernementales, de barreaux d’avocats, comme les principaux leaders et parlementaires kurdes, ont également émis des communiqués de protestation, en demandant que toute la lumière soit faite sur cette affaire. Des manifestations ont eu lieu dans les provinces kurdes du sud-est et ont parfois débouché sur des affrontements sévères avec la police. A Hakkari, un jeune lycéen qui sortait de ses cours a été roué de coups par les forces de sécurité. Deux officiers de police jugés responsables de cet incident ont été relevés de leurs fonctions. Un millier de personnes se sont rassemblées, le 13 avril, sur la place Taksim à Istanbul, demandant la démission du gouverneur de Samsun. Le 14 avril 2010, à la sortie de l’hôpital où il a été opéré pour une fracture du nez, Ahmet Türk a lancé un appel au calme, en se réjouissant que «les peuples turc et kurde» aient condamné cet incident. Le président de la République, Abdullah Gül, a salué cette attitude prônant l’apaisement. Mais l’affaire pourrait avoir d’autres prolongements inattendus, 50 avocats inscrits au barreau de Diyarbakır viennent en effet d’engager une action judiciaire, pour incitation au crime et à la haine, contre Yılmaz Özdil, un éditorialiste du quotidien Hürriyet qui, le 14 avril dernier, avait justifié, dans l’une de ses colonnes, l’agression dont a été victime Ahmet Türk, en estimant que «la personne qui a fait de son poing un marteau de justice en frappant le nez d’Ahmet Türk» avait «exprimé les sentiments de nombreuses personnes dans ce pays». Ces propos ne sont pourtant pas représentatifs de l’ensemble de la presse en Turquie.

Ces événements se déroulent dans un contexte où la question kurde connaît un regain de tensions. Depuis la dissolution du DTP, l’ouverture démocratique lancée par le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, au cours du deuxième semestre de l’année 2009, s’est enlisée. Bien que le BDP soit parvenu à recréer un groupe parlementaire, les tensions sont attisées par les très nombreuses arrestations d’élus et de responsables politiques ou par des condamnations de manifestants (notamment des adolescents) qui ont été opérées au cours des dernières semaines. Ahmet Türk et sa collègue Aysel Tuğluk, qui ont été tous deux déchus de leurs mandats parlementaires et interdits de vie politique, au moment de la dissolution du DTP, sont eux-mêmes sous le coup de plusieurs procédures judiciaires et encourent des peines de prison ferme.
JM

dimanche 18 avril 2010

Les minorités non musulmanes en Turquie : «certains rapports d’ONG parlent d’une logique d’attrition», observe Jean-Paul Burdy.


Nous publions dans cette édition le second volet de l’interview de Jean-Paul Burdy, consacré plus particulièrement aux statuts des minorités non-musulmanes en Turquie. Le premier volet, traitant de la liberté de conscience, de l’islam et de la laïcité, avait été publié dans notre édition du 16 avril 2010, le dernier volet le sera dans une édition ultérieure.


Quelle est la part du traité de Lausanne de 1923 dans la définition des minorités non musulmanes? Et comment expliquer le tarissement de ces minorités non musulmanes ?

Les textes de la conférence de la paix à Lausanne (1922-1923) sont fondateurs du statut juridique des minorités en Turquie. Deux textes différents sont concernés, même s’ils sont souvent confondus:
- d’une part, la Convention d’échange obligatoire de populations signée entre la Grèce et la Turquie le 3 janvier 1923: la grande majorité des non musulmans quittent l'Anatolie, du Pont à l'Asie mineure (sauf à Istanbul); les musulmans, turcs ou non, quittent pour l'essentiel la Grèce (sauf en Thrace). C'est donc un critère religieux qui a été mis en oeuvre pour ces échanges contraints.
- d’autre part le Traité de Lausanne proprement dit, signé entre sept Etats et la Turquie le 23 juillet 1923. Ce traité comporte, dans la Section III, concernant la «Protection des Minorités », aux articles 37 à 45, des règlements sur la «protection des minorités non musulmanes » en Turquie.

Voici les principales dispositions concernées :

« Article 38 : Tous les habitants de la Turquie auront droit au libre exercice, tant public que privé, de toute foi, religion ou croyance dont la pratique ne sera pas incompatible avec l'ordre public et les bonnes moeurs.

Article 39 : Les ressortissants turcs appartenant aux minorités non musulmanes jouiront des mêmes droits civils et politiques que les musulmans. Tous les habitants de la Turquie, sans distinction de religion, seront égaux devant la loi. La différence de religion, de croyance ou de confession ne devra nuire à aucun ressortissant turc en ce qui concerne la jouissance des droits civils et politiques, notamment pour l'admission aux emplois publics, fonctions et honneurs ou l'exercice des différentes professions et industries. (…)

Article 40 : Les ressortissants turcs appartenant à des minorités non musulmanes jouiront du même traitement et des mêmes garanties en droit et en fait que les autres ressortissants turcs. Ils auront notamment un droit égal à créer, diriger et contrôler à leurs frais toutes institutions charitables, religieuses ou sociales, toutes écoles et autres établissements d'enseignement et d'éducation, avec le droit d'y faire librement usage de leur propre langue et d'y exercer librement leur religion. »

On attribue souvent au Traité la reconnaissance de trois minorités (Grecs, Arméniens, et Juifs) : en réalité, seuls les non musulmans sont mentionnés dans les 3 versions en français, en anglais et en turc du texte : «minorités non musulmanes» ; «non-moslem minorities» ; «Müslüman olmiyan azınlıklar». C'est donc bel et bien l’Etat turc qui, dès le départ, a une interprétation officielle restrictive du traité, considérant que les droits spécifiés ne s’appliquent qu’aux seuls Grecs, Arméniens et Juifs d’Istanbul (et aux Bulgares orthodoxes, en application d'une convention bilatérale de 1925). Dès lors, les nombreuses petites minorités non musulmanes présentes en Turquie au moment de Lausanne ne bénéficient pas de ses dispositions protectrices des droits. Or, leur liste est fort longue : chrétiens anglicans, arabes orthodoxes, bulgares catholiques, catholiques latins (romains), chaldéens (catholiques), évangéliques, syriaques catholiques ou orthodoxes ; et, plus récemment, les Eglises protestantes évangéliques.

Plusieurs résolutions parlementaires du Conseil de l’Europe, et des Etats ou ONG de l'Union européenne, considèrent la définition restrictive des minorités religieuses par la République de Turquie constitue une violation du texte même du Traité. Et que, dès lors, les libertés religieuse et de conscience n’y sont pas véritablement garanties, en violation et des textes internationaux (dont Lausanne), et des exigences de l’Union européenne.


Quels sont les obstacles qui pourraient être considérés comme limitant les libertés des minorités non musulmanes?

L’égalité des citoyens de la République de Turquie est garantie par l’article 10 de la Constitution de 1982: «Tous les individus sont égaux devant la loi sans distinction de langue, de race, de couleur, de sexe, d’opinion politique, de croyance philosophique, de religion ou de secte, ou distinctions fondées sur des considérations similaires.» Or, il est évident que la situation des minorités non musulmanes (au sens culturel/spirituel du terme) est moins simple qu’il est écrit dans le droit. Compte tenu des exigences démocratiques des critères de Copenhague, la candidature de la Turquie à l’UE a permis de mettre sur la table des problèmes latents depuis des décennies, mais qui ne suscitaient guère d’intérêt jusque-là. Et l'on a souligné qu'au-delà des déclarations de principe, il est quasiment impossible à un «minoritaire» (non musulman) d'accéder aux postes de responsabilité dans le système politique, la haute administration ou l'armée...

Je ne rappellerai ici que les problèmes juridiques, qui sont étudiés en détail par de nombreux rapports d'ONG de l'UE dans la dernière décennie:
- L’absence de statut des chefs des communautés religieuses reconnues. (patriarche arménien de Constantinople, patriarche œcuménique grec-orthodoxe de Constantinople, grand rabbin de Turquie). En droit, ni eux-mêmes, ni leurs fonctions, n’ont d’existence légale. La titulature du Patriarche œcuménique de Constantinople lui est doublement refusée par l’Etat turc, qui ne reconnaît ni le caractère œcuménique (assimilé à une forme de supra-nationalité), ni le terme de Constantinople.
- L’absence de statut juridique des communautés religieuses. La loi ne reconnaît pas ces communautés, même comme associations. L’Église catholique latine en Turquie n’a ainsi aucune personnalité juridique. Cette inexistence génère d’innombrables problèmes financiers, mobiliers et immobiliers. Les cultes non musulmans ne peuvent officiellement percevoir ni revenus des fidèles, ni subventions de l’État. Les biens, gérés par la Direction générale des fondations (Vakıf) depuis leur nationalisation dans l’entre-deux-guerres, et leur recensement en 1936, échappent aux communautés. La question des fondations est juridiquement et réglementairement inextricable.

- La liberté de construction de lieux de culte par les minorités est théorique, faute de pouvoir demander de permis de construire; et les modalités d'entretien d'un patrimoine immobilier historique, et qui tombe parfois littéralement en ruines, sont complexes. Ce qui pèse plus largement sur le droit de propriété des cultes non reconnus. Nombre de confiscations ou spoliations reposent sur le flou qui entoure les titres de propriété datant de l'époque ottomane : les terrains étaient souvent achetés sous un prête-nom ou mis au nom d'un saint, ou de la Vierge. Dans certains contentieux, le juge constate ainsi la mort du saint ou de Marie, l’absence de tout héritier direct connu, et entérine donc les droits du Trésor public sur le bien… Au moins 4 000 propriétés appartenant à des minorités non musulmanes non reconnues ont été confisquées depuis 1974. Après des années de fortes pressions de Bruxelles, le Parlement turc a voté à la fin de 2006 une loi garantissant les propriétés des fondations religieuses, ¬ y compris étrangères, ¬ et la restitution de certains biens mis sous tutelle publique. Le problème pèse aussi sur la possibilité d’entretenir.

- L’impossibilité de formation des clergés : la formation secondaire et supérieure étant monopole d’Etat, aucun culte non musulman ne peut former son personnel à la théologie en Turquie. Le problème le plus connu est celui des séminaires orthodoxe et arménien fermés en 1971, lors de la nationalisation des établissements d’enseignement privé. L’Eglise grecque demande depuis plus de trois décennies la restitution et la réouverture du grand séminaire de Halki dans l’île de Heybeli, près d’Istanbul.

Certains rapports d'ONG parlent, dès lors, d'une logique turque d’attrition (d'affaiblissement progressif, sans conflit frontal visible) difficilement compatible avec les textes internationaux.


Lire la suite de cette interview dans une prochaine édition du Blog de l’OVIPOT.
Propos recueillis par Jean Marcou, Lisa Montmayeur et Nicos Sigalas.

samedi 17 avril 2010

Duel entre Mehmet Ali Talat et Derviş Eroğlu, lors des élections présidentielles, à Chypre du Nord, le 18 avril.


Dimanche 18 avril, les Chypriotes turcs sont appelés à se rendre aux urnes, à l’occasion des élections présidentielles. Sept candidats participent à ce scrutin, mais le résultat devrait se jouer entre le président sortant, Mehmet Ali Talat (à gauche sur la photo), 58 ans, et le premier ministre actuel, Derviş Eroğlu (à droite sur la photo), 71 ans. Si aucun candidat n’obtient plus de 50% des voix, le 18 avril, un second tour aura lieu le 25 avril, pour départager les deux candidats arrivés en tête au premier tour. À deux jours de l’ouverture du scrutin, Derviş Eroğlu, qui est devenu premier ministre après avoir remporté les élections législatives l’année dernière, est donné gagnant avec près de 10 points d’avance. Leader de la formation nationaliste UBP (Ulusal Birlik Partisi - Parti de l’Unité Nationale), le chef actuel du gouvernement chypriote turc est hostile à la réunification de l’île, mais pour tenter d’obtenir l’appui d’Ankara, il n’a cessé de répéter qu’il poursuivrait les négociations, qui sont en cours, avec la partie chypriote grecque, tout en ne manquant pas de rappeler son scepticisme à leur égard. Celui qui apparaît comme le challenger de cette élection se dit aussi convaincu de l’emporter dès le premier tour, mais le scrutin de dimanche pourrait d’être perturbé par la présence de trouble-fêtes, comme l’indépendant Tahsin Ertuğruoğlu, un ancien membre de l’UBP, dont on murmure que la candidature aurait été suscitée par Ankara, afin de diviser le camp nationaliste.

En 2005, le président sortant, Mehmet Ali Talat, l’avait emporté face au même Derviş Eroğlu. C’est dire ces élections apparaissent comme une revanche. Mais, elle constitue aussi un enjeu important pour l’avenir de l’île. Car, en devenant président, Mehmet Ali Talat, le leader du CTP (Cumhuriyet Türk Partisi, Parti Républicain Turc de centre gauche) avait mis un terme au long règne de Rauf Denktaş, le chef historique des nationalistes chypriotes turcs, dont Derviş Eroğlu est l’émule. Devenu d’abord premier ministre en janvier 2004, Talat s’était en effet déclaré en faveur du plan de réunification de Chypre de l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, que les Chypriotes turcs avaient largement approuvé, lors du référendum d’avril 2004. Par son esprit ouverture, le nouveau leader chypriote turc semblait avoir ainsi tourné la page de l’ère Denktaş.

Par la suite, le rejet du plan Annan par les Chypriotes grecs a éloigné la perspective d’un règlement, remettant en cause la stratégie de Talat et entamant sa popularité. Toutefois, au printemps 2008, l’élection de Dimitris Christofias à la présidence de la République de Chypre (partie grecque au sud de l’île), a relancé l’espoir d’un règlement. Leader du parti progressiste des travailleurs de Chypre (communiste), le nouveau président a mis, à son tour, un terme à l’emprise politique de Tassos Papadopoulos, le leader des nationalistes chypriotes grecs, qui a bien des égards est longtemps apparu comme la réplique grecque de Rauf Denktaş, au point que le second ayant été baptisé «Mister No», on avait fini par appeler le premier «Mister Never».

Dimitris Christofias et Mehmet Ali Talat, ayant milité ensemble, dans leur jeunesse, au sein du parti communiste chypriote unifié, la reprise des négociations entre ces deux hommes s’annonçait sous les meilleurs hospices. Mais, depuis deux ans, le processus de rapprochement entre les communautés grecque et turque à Chypre a suivi un cheminement chaotique, suscitant tantôt de sérieux espoirs (notamment lors de la réouverture du Check Point de Ledra Street à Nicosie), tantôt des déceptions amères. Cet enlisement des négociations a fait pâlir un peu plus l’étoile de Mehmet Ali Talat, et contribué à la victoire des nationalistes de Derviş Eroğlu, lors des élections législatives de 2009.

Si le président chypriote turc sortant n’est pas réélu, une réelle occasion de règlement à Chypre aura donc été perdue. Et ce d’autant plus, que côté grec, Dimitris Christofias a annoncé qu’il ne se représenterait pas à la présidence en 2013. Tout en ayant multiplié les contacts avec eux au cours des derniers mois, le gouvernement turc de Recep Tayyip Erdoğan, quant à lui, considère avec méfiance l’éventuel retour des nationalistes à la présidence de la République Turque de Chypre du Nord (RTCN). Rappelons que les noms d’Eroğlu et de Denktaş ont été prononcées dans le cadre de l’affaire «Ergenekon».

Les élections présidentielles de dimanche seront en outre suivie de très près à Ankara, parce que le blocage du dossier chypriote, qui a vu la Turquie refuser l’ouverture de ses ports et aéroports à Nicosie, a amené l’Union Européenne a geler 8 chapitres du processus de négociations qu’elle mène avec le gouvernement turc. Dans la mesure où la Turquie est l’un des seuls pays à reconnaître la RTCN et qu’elle y maintient 35000 soldats, la marge de manœuvre d’Eroğlu, si jamais il est élu, sera très faible, et il n’aura sans doute pas d’autre choix que de poursuivre le processus de négociations engagé avec les Chypriotes grecs. Mais, une telle élection serait probablement mal accueillie par l’Union Européenne et tant qu’à faire, dans le contexte actuel de ses relations difficiles avec Bruxelles, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan se passerait bien du retour au premier plan d’un élève de Rauf Denktaş.
JM

vendredi 16 avril 2010

Pour Jean-Paul Burdy : En Turquie, «ce qui pose problème au regard de la liberté de conscience, c’est la définition de l’identité nationale.»


Historien de formation et normalien, Jean-Paul Burdy est maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques (IEP) de Grenoble où il enseigne l’histoire du Moyen-Orient, en particulier l’histoire de la Turquie. Le 7 avril dernier, il était, à l’IFEA, l’invité du «séminaire sur les échanges de populations» et du «séminaire sur la Turquie contemporaine», au sein desquels il a donné une conférence sur «les libertés religieuse et de conscience en Turquie». À l’issue de cette conférence, Jean Marcou, Lisa Montmayeur et Nicos Sigalas sont revenus avec lui sur les aspects les plus importants de sa conférence. Nous publions le premier volet de l’interview qu’ils ont réalisée, consacré à la liberté de conscience, à l’islam et à la laïcité. Les deux autres volets traitant des minorités non musulmanes, d’une part, et des identités occultées (alévis et convertis) seront publiés dans de prochaines éditions.



1- Peut-on dire que la liberté de conscience et la liberté de religion sont respectées en Turquie?

Les libertés de conscience et de religion sont affirmées dans l’art.18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU de 1948: «Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites.»

Membre fondateur de l’ONU et du Conseil de l’Europe, partie à toutes les organisations occidentales depuis la Seconde guerre, candidate reconnue à l’UE, la Turquie a signé et ratifié tous les grands textes et traités internationaux et européens en matière de droits de l’homme et libertés publiques : en particulier la Déclaration universelle de 1948 et la Convention européenne des droits de l’homme de 1950. Au plan des principes donc, les libertés de conscience et de religion sont reconnues et garanties par la Turquie, et inscrites dans la Constitution turque de 1982, article 24, paragraphes 1 et 2 : «Chacun possède la liberté de conscience, de croyance et de conviction religieuses. Les prières et les rites et cérémonies religieux sont libres à condition de ne pas être contraires aux dispositions de l'article 14.» Le paragraphe 3 précise les interdictions de contrainte religieuse et de discrimination pour des motifs religieux : «Nul ne peut être astreint à prendre part à des prières ou à des rites et cérémonies religieux, ni à divulguer ses croyances et ses convictions religieuses, et nul ne peut être blâmé ni incriminé en raison de ses croyances ou convictions religieuses.»

Pour autant, les liens de la République à l'islam officiel (sunnite hanéfite), tels que définis par la laïcité, et le statut juridiquement difficile des minorités non musulmanes, font que la liberté religieuse est parfois un peu difficile à mettre en oeuvre par ces minorités. Par ailleurs, des incidents récurrents autour de la conversion de citoyens turcs au christianisme montrent des limites objectives à la liberté de conscience: ils sont pourtant très peu nombreux à quitter l'islam.



2- On évoque souvent en Turquie une confusion entre l'identité nationale et l'identité musulmane sunnite hanéfite majoritaire, n'est-ce pas là un paradoxe dans un Etat laïque ?

La laïcité turque est a priori garante des libertés de conscience et de religion. On sait qu'elle ne vise pas, comme dans le modèle français de 1905, à séparer l'Etat de la religion (ou des religions). Elle établit, en Turquie, un contrôle étroit de l'Etat sur un islam national, à travers la Direction des affaires religieuses (Diyanet), pour empêcher toute intervention de l’islam dans le champ politique.

Ce qui pose problème au regard de la liberté de conscience, c’est la définition de l’identité nationale. Sous l’Empire ottoman, l’islam du sultan-calife était le ciment principal des communautés musulmanes dans leur diversité historique et ethnique. Les minorités religieuses ressortaient de leurs propres millets. La République née en 1923 va essayer de forger une identité nationale reposant sur plusieurs éléments : la citoyenneté républicaine ; et une définition «ethnico-nationale», autour d’une «turcité» très idéologique, et d’une appartenance musulmane unifiée par l’Etat.

La République de Turquie, laïque, jacobine et centralisée, n’est pas un État neutre face à la religion. A travers le Diyanet, elle organise un islam national sunnite de rite hanéfite. Cette unification pose problème au regard de la diversité de l’islam turc, avec ses composantes sunnites, soufies et alévies. Et les alévis représentent peut-être un quart de la population.



3- Etat-Nation unitaire, la Turquie abrite cependant une grande diversité d'identités et de religions, mais qu'entend-on exactement par minorités dans ce pays ?

Pour simplifier, nous dirons qu'il y a deux définitions habituelles d'une minorité. Au plan sociologique, c'est un groupe de population qui, au sein d'une population majoritaire, s'en distingue par son appartenance ethnique, linguistique, religieuse (les trois éléments étant parfois cumulés). Le critère linguistique est souvent pertinent pour définir une minorité. Au plan politique, une minorité sera définie comme telle si elle ne bénéficie pas de la totalité des droits de la citoyenneté, ou si elle bénéficie de droits spécifiques, mais que l'on peut considérer comme discriminants (par exemple, dans de nombreux pays du Moyen-Orient, les sièges de députés réservés à telle ou telle minorité ethnique ou religieuse).

On sait que la République de Turquie a été fondée sur un socle de citoyenneté permettant d'associer plus d'une quarantaine de groupes différents (Turcs, Kurdes, Lazes, Arabes, etc.): ils apparaissaient dans les formulaires de recensement jusqu'en 1965. Il y a donc, en Turquie, de nombreuses minorités, au sens sociologique, ethnico-culturel. Les Kurdes sont la plus importante de ces minorités par leur histoire et leurs langues. Pour autant, ils ne sont pas une minorité au sens juridico-politique: ils ont tous les droits de la citoyenneté. En revanche, ils ont, depuis les années 1920, des difficultés à faire reconnaître leurs spécificités culturelles, et en particulier linguistiques: la définition turcique de l'identité a entraîné à leur égard des formes multiples de discrimination culturelle et linguistique.

La République de Turquie ne reconnaît officiellement que trois minorités, non musulmanes, au sein de la République, ou plus précisément dans l'agglomération d'Istanbul: les Grecs orthodoxes, les Arméniens grégoriens, les Juifs. La Turquie appuie cette définition sur le traité de Lausanne de 1923, ce qui peut être contesté à la relecture de ce texte.

Lire la suite de cette interview dans une prochaine édition du Blog de l’OVIPOT.
Propos recueillis par Jean Marcou Lisa Montmayeur et Nicos Sigalas.

jeudi 15 avril 2010

La Turquie au côté du Brésil, lors du sommet sur la sécurité nucléaire de Washington.


Vu de Turquie, le sommet nucléaire américain qui s’est tenu, les 12 et 13 avril 2010, à Washington, devait être surtout l’occasion d’évoquer le dossier iranien, Recep Tayyip Erdoğan n’ayant cessé, ces dernières semaines, d’annoncer son intention de s’opposer aux sanctions qui se profilent contre Téhéran, et de poser la question du nucléaire israélien. Pourtant, en dépit de la posture adoptée par le premier ministre turc et réitérée notamment à l’occasion de ses rencontres récentes avec la chancelière allemande et le président français, la question iranienne n’était pas officiellement l’objet du sommet de Washington.

Depuis la conférence de San Francisco convoquée par Franklin D. Roosevelt, en 1945, pour aboutir à la création de l’ONU, Barack Obama est le premier président américain à avoir provoqué la tenue d’une conférence globale destinée à réformer l’ordre mondial. En l’occurrence, il souhaitait convaincre la communauté internationale, en tout cas la cinquantaine de pays invités (détenteurs de l’arme nucléaires à l’exception de la Corée du nord ; possesseurs de réacteurs de recherche atomique et de centrales nucléaires comme l’Argentine, le Brésil, l’Allemagne ou le Japon ; puissances régionales comme la Turquie, le Nigéria ou l’Egypte), de souscrire à un objectif de sécurité nucléaire, qui constitue sa priorité internationale, et qui consiste pour l’essentiel à endiguer la prolifération nucléaire, tout en assurant une sécurisation de l’usage des matériaux nucléaires sensibles, tel l’uranium hautement enrichi. Car, pour l’administration américaine, le terrorisme nucléaire est une réelle menace ; Barack Obama a notamment rappelé que «des groupes comme Al-Qaida sont en train d’essayer de mettre la main sur une arme nucléaire».

Au-delà de cet ordre du jour officiel, dont l’urgence a été diversement perçue, par les participants, les pays émergents y voyant plutôt une priorité de pays nantis, le dossier nucléaire iranien n’en restait pas moins la grande affaire du moment. Le président américain entendait, en effet, au travers de rencontres bilatérales, tenues en marge du sommet, avec les principaux chefs d’Etat et de gouvernements présents, obtenir un large consensus (notamment celui des membres du Conseil de sécurité de l’ONU) avalisant les éventuelles sanctions, qui seront prises, si l’Iran ne se conforme pas aux directives de l’AIEA (l’Alliance internationale d’Energie Atomique). La Turquie, pour sa part, avait fait connaître son intention de manifester son désaccord à ce sujet, tout en posant le problème de la détention officieuse de l’arme nucléaire par Israël, qui pour cette raison avait décidé de boycotter le sommet.

Le 13 avril 2010, en marge du second jour du sommet, Barack Obama a rencontré le président brésilien Lula et le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, pour évoquer le problème iranien et les inciter à soutenir les sanctions contre la République islamique, qui risquent d’être à l’ordre du jour du Conseil de sécurité, dans les prochaines semaines. Lors de cet entretien qui, bien que cordial, a été assez bref, Lula et Erdoğan ont néanmoins continué à prôner le dialogue avec Téhéran sur la question nucléaire. Au sein du Conseil de sécurité, quatre pays restent donc opposé à des sanctions contre l’Iran. Outre la Turquie et le Brésil, il s’agit du Liban et de la Chine, mais lors du sommet, cette dernière s’est montrée encline à évoluer et à se rapprocher des positions américaines. La Turquie, quant à elle, n’aura pas pu afficher sa position nucléaire de façon aussi fracassante qu’elle l’avait annoncée, mais elle aura réussi à apparaître au côté du Brésil, comme un pôle émergent, faisant entendre sa différence, et se posant en défenseur des intérêts des pays émergents et des pays en développement.

De façon significative, au lendemain du sommet de Washington, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, effectue une visite de deux jours au Brésil, où il doit rencontrer le président Lula, et participer à diverses initiatives de coopération économique et politique. Le sommet de Washington aura donc confirmé que la diplomatie turque entend désormais rayonner sur la scène internationale, et peut-être qu’un nouvel axe Ankara-Brasilia est né.
JM

mardi 13 avril 2010

Deniz Baykal à la recherche d’un compromis avec l’AKP.


Recep Tayyip Erdoğan a répondu positivement, le 11 avril 2010, avant de s’envoler pour les Etats-Unis, à la proposition faite par Deniz Baykal, le leader du CHP, d’exclure trois articles controversés du paquet de réforme constitutionnelle, qui est en cours d’examen au parlement. Si cette exclusion est acceptée, le CHP s’engage en contrepartie à soutenir le reste de la réforme. Fort de cette réponse positive, Deniz Baykal a doublé la mise, le 12 avril, en demandant à l’AKP de repousser l’examen des 3 articles au lendemain des prochaines élections législatives, qui doivent se tenir en juillet 2011. Mais cette seconde proposition n’a, pour l’instant, pas reçu de réponse du parti majoritaire, dont les responsables ont déclaré vouloir attendre le retour de Recep Tayyip Erdoğan, qui participe actuellement au sommet sur la sécurité nucléaire, à Washington. En tout état de cause, Deniz Baykal a dit que sa première proposition restait valable, même si la seconde était rejetée.

A vrai dire, cette initiative du leader kémaliste n’est pas surprenante, puisqu’il demandait, depuis un certain temps déjà, au Président de la République, d’extraire ces 3 articles du paquet constitutionnel en cours, si ce dernier venait à être soumis à référendum. Les 3 articles en question concernent en réalité le cœur même de la réforme, c’est-à-dire la modification de la composition du HSYK (Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu – Conseil supérieur des juges et des procureurs, équivalent du Conseil supérieur de la Magistrature en France) et de celle de la Cour constitutionnelle, d’une part, et la modification de la procédure de dissolution des partis politiques, d’autre part. L’adoption de ces articles porterait un rude coup aux dernières positions dont dispose l’establishment laïque au sein de l’appareil d’Etat. Ces dispositions font d’ailleurs l’objet de très vives critiques de la hiérarchie judiciaire et des hautes cours (Conseil d’Etat, Cour de Cassation, en particulier…) qui accusent le gouvernement de vouloir mettre la main sur le pouvoir judiciaire.

À l’appui de ses propositions, Deniz Baykal a invoqué son souci de pacifier la vie politique avant les prochaines élections. En réalité, il est probable qu’il entend gagner du temps et sauver les positions que le camp laïque détient encore au sein du pouvoir judiciaire. Pour sa part, Recep Tayyip Erdoğan, en répondant positivement à la première proposition du leader du CHP, entend donner sa chance à une négociation sur un projet de révision constitutionnelle qu’il souhaite voir adopté rapidement avant les prochaines élections. Il est donc peu probable que le premier ministre renonce aux articles controversés ou accepte d’en repousser l’examen après les prochaines législatives, mais il n’est pas impossible qu’il en négocie le contenu dans les prochains jours, surtout si cela conduire à éviter un recours du CHP devant la Cour constitutionnelle. Une telle option pourrait permettre au leader de l’AKP de calmer les conflits attisés à l’heure actuelle par la hiérarchie judiciaire et de faire adopter sa réforme par le parlement en prouvant donc qu’il est capable d’obtenir un consensus. Le gouvernement achèverait ainsi la législature par un acquis, qui s’en être spectaculaire n’en serait pas moins important, et il pourrait relancer une réforme constitutionnelle de plus grande ampleur et même le projet de « Constitution civile », après les élections législatives de 2011, alors même que les premières sondages semblent être plutôt favorables à l’AKP .
JM

lundi 12 avril 2010

Sauver Hasankeyf…


Une conférence intitulée «Hasankeyf sans le barrage d’Ilısu», organisée par Doğa Derneği (Association pour la Nature) et réunissant des organisations non gouvernementales, des experts internationaux, et surtout des habitants de la région s’est tenue, au cours du week-end dernier, à Hasankeyf, dans la province de Batman.

Inconnue pendant longtemps, cette petite cité, dont la population est principalement kurde et arabe, est établie, le long du Tigre, dans le sud-est de la Turquie. La valeur de ce site tient certes à ses monuments (principalement une forteresse et une mosquée construites par les Ayyoubides, aux 13e et 14e siècles) mais elle provient surtout du charme qui se dégage de la topographie des lieux où le fameux minaret de l’Ulu Camii semble garder un vieux pont dominé par une citadelle occupée jusqu’au 19e siècle par des chefs kurdes locaux. En outre, les experts pensent que la zone pourrait recéler encore de très nombreuses richesses historiques et archéologiques. Pourtant, cet endroit magique doit être prochainement englouti par le barrage d’Ilısu. Cet ouvrage hydroélectrique fait partie du GAP (Güneydoğu Anadolu Projesi - Projet d’Anatolie du sud-est), qui est actuellement le plus important des projets d’aménagement du territoire de la Turquie, puisqu’il concerne huit provinces, et qu’il doit à terme irriguer 1,7 millions d’hectares de terre arides à partir de 22 barrages alimentés par les eaux du Tigre et de l’Euphrate.

De nombreux ouvrages ont été mis en eau depuis le lancement du GAP, au début des années 80, contribuant ainsi au développement économique de la région. Mais l’entreprise suscite de plus en plus de critiques et de protestations, pour des raisons tant écologiques et environnementales que politiques et culturelles. En 2000, la mise en service du barrage de Birecik, situé dans la province de Şanlıurfa, sur l’Euprate, a englouti le site de Zeugma dont les mosaïques exceptionnelles ont pu toutefois être en grande partie sauvées, et sont aujourd’hui exposées au musée de Gaziantep. Les organisations kurdes s’inquiètent des risques que fait peser ce genre de projet sur leur patrimoine historique, et donc sur l’identité de la région. Il est vrai que le GAP a procédé d’arrière-pensées économico-politiques de l’administration turque qui pensait pouvoir résoudre la question kurde avant tout par un développement économique du sud-est. La perspective de l’irrigation et des avantages immédiats qu’elle peut procurer ne sont pourtant pas parvenus à faire oublier l’impératif qu’il y a à préserver un héritage particulièrement riche et original.

Bien que les autorités turques se proposent de reconstituer en partie Hasankeyf, en déplaçant ou en reconstituant partiellement une partie de ses monuments, il est probable le nouveau site ne pourra pas retrouver ce qui fait le charme et l’intérêt de l’actuel. La mise en eau du barrage aboutirait en outre au déplacement de près de 60000 personnes et à un bouleversement démographique de la zone. Les objections multiples, qui se sont manifestées au cours des dernières années contre la construction du barrage d’Ilisu et qui ont été reprises par des organisations humanitaires comme Amnesty International, ont fait croire un moment à la possibilité de l’abandon du projet. En 2002, après un rapport de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, les Britanniques, d’abord pressentis pour la construction du barrage, s’étaient retirés du projet. En juillet 2009, après une étude d’impact faisant ressortir tant les dommages environnementaux que les conséquences sociales et humanitaires néfastes qu’aurait la poursuite du projet, les gouvernements allemand, suisse et autrichien, qui devaient garantir financièrement la conduite des opérations, ont finalement décidé de jeter l’éponge.

Cet ultime rebondissement a redonné espoir aux organisations de défense du site et aux élus locaux, qui demandent désormais le classement de ce dernier au patrimoine de l’UNESCO, mais le gouvernement a rapidement fait savoir qu’il ne remettrait pas en cause le projet. Effectivement, le 12 février dernier, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a annoncé que, suite au désengagement des bailleurs de fond étrangers, son gouvernement avait trouvé des financeurs turcs, en l’occurrence la Garanti Bankası et l’Akbank. Mais, jour après jour, Hasankeyf devient un symbole de la préservation de l’environnement et du patrimoine du pays, comme d’ailleurs un site touristique de plus en plus visité. Une récente publicité de Turkcell, l’un des plus importants opérateurs téléphoniques de Turquie, a même exhibé récemment le minaret de l’Ulu Camii et les ruines du pont d’Hasankeyf, pour démontrer l’ampleur de la couverture du territoire turc par son réseau. Mais tout cela ne suffit pas à assurer le développement économique d’une région pauvre ; une préoccupation qui reste le problème majeur et dont dépend indirectement l’avenir du site. C’est la raison pour laquelle les participants de la conférence «Hasankeyf sans le barrage d’Ilısu» ont essayé également de réfléchir à des solutions économiques et hydroélectriques alternatives. L’avocat Murat Cano, qui se bat depuis près de 15 ans contre ce projet, a résumé l’esprit qui anime désormais les défenseurs d’Hasankeyf, en déclarant : « Nous ne sommes pas contre les investissements dans le domaine énergétique, mais à une condition : ne détruisez pas notre géographie ! »
JM