lundi 30 avril 2007

La Cour constitutionnelle sur le devant de la scène politique


La Cour constitutionnelle devrait se prononcer d’ici le mercredi 2 mai sur le recours déposé par les députés du CHP contre la tenue du premier tour de l’élection présidentielle, vendredi 27 avril. L’argument des requérants est que 367 députés (c’est-à-dire le quorum nécessaire pour l’élection du Président au premier ou deuxième tour) auraient dû être présents dans l’hémicycle pour que le vote puisse avoir lieu. Or, la plupart des députés de l’opposition n’ont pas pris part à l’élection.
Ce scénario de saisine de la Cour a été souvent évoqué au cours du mois qui vient de s’écouler, en particulier depuis que le Président du YÖK, Erdogan Teziç, a mis en garde le Premier Ministre contre l’éventualité d’un boycott du scrutin par l’opposition pour le cas où l’AKP ne se résoudrait pas à présenter « un candidat de consensus » à la présidence. La décision de Recep Tayyip Erdogan de ne pas se présenter et de se désister en faveur d’Abdullah Gül n’a pas véritablement changé la donne et a amené finalement les députés du CHP à mettre leur menace à exécution.
Dès lors, tous les yeux se tournent vers la Cour. Si elle n’annule pas l’élection, le processus électoral présidentiel pourra se poursuivre et on peut alors raisonnablement parier qu’Abdullah Gül sera élu au 3e tour à la majorité simple. Pourtant, cette hypothèse semble peu vraisemblable à la plupart des commentateurs qui pensent que la Cour constitutionnelle va probablement annuler le premier tour et provoquer des élections législatives anticipées. Cette opinion vient du fait que la Cour Constitutionnelle est toujours apparue comme le conservatoire d’un kémalisme des plus orthodoxes. Rappelons notamment que, lors de du coup d’Etat de 1980, la Cour constitutionnelle fut la seule instance à demeurer en place alors même que tous les autres organes constitutionnels étaient dissous ou suspendus, que les partis politiques étaient interdits et leurs leaders arrêtés.
La création de cette juridiction constitutionnelle remonte à la Constitution de 1961, ce qui peut certes inciter à dire que la Turquie s’est convertie au contrôle de constitutionnalité bien avant nombre d'États aujourd’hui membres de l’Union Européenne et pratiquement en même temps que la France. Toutefois, dans ce pays, faire respecter la constitution a surtout consisté à garantir l’intégrité des principes fondamentaux sur lesquels est assise la République kémaliste, en particulier la laïcité. Il n’est pas inutile de se souvenir à ce propos qu’Adnan Menderes fut renversé puis condamné à mort, formellement pour avoir porté atteinte à la Constitution. Dès lors, il n’est pas étonnant que la Cour constitutionnelle se soit distinguée par la suite en interdisant les partis politiques qui constituaient pour elle une menace contre la République (d’extrême gauche et surtout islamistes et kurdes) et en donnant une version bien particulière de la laïcité qui n’est pas sans rapport avec le nationalisme car elle considère notamment que l’islamisme en instrumentalisant politiquement une religion divise la Nation turque et en réalité la trahit.
Il est vrai que la Cour n’aura pas à statuer dans cette affaire sur la laïcité en elle-même mais simplement sur la validité du scrutin présidentiel de vendredi dernier. Pour autant, l’interprétation qu’elle donnera à la Constitution sera révélatrice de son degré d’indépendance. Car, si l’annulation de ce premier tour peut avoir des raisons politiques que l'on devine aisément, elle n’est pas facile à justifier d’un point de vue juridique, que l’on s’en tienne à la lettre de la Constitution de 1982 ou que l’on fasse appel à son esprit. Si l’article 102 de la Constitution, en effet, exige une majorité des 2/3 des membres de l’Assemblée pour qu’un Président soit élu au premier ou au deuxième tour, il n’est dit nul part dans la Constitution qu’un tel quorum soit nécessaire à la tenue même de l’élection et que son absence entraîne l’annulation de celle-ci, la dissolution du parlement et le recours à des élections anticipées. En réalité, un tel scénario (dissolution et recours à des élections anticipées) n’est prévu que pour le cas où l’élection du Président échoue après 4 tours de scrutin. Exiger donc un quorum de deux tiers de présence au premier tour sous peine d’empêcher la tenue de tout le processus électoral, équivaut à permettre à un tiers des députés de bloquer le déroulement normal de l’élection présidentielle. D’aucuns font observer d’ailleurs que cette règle ne s’est pas appliquée lors des trois élections présidentielles qui se sont tenues dans le cadre de la constitution actuelle (1979, 1993, 2000). On peut aussi penser que s’il faut que 2/3 de députés soient présents dans l’hémicycle au premier tour, cela risque de rendre l’élection d’un Président beaucoup plus délicate à l’avenir.
Tout semble indiquer pourtant que la Cour va annuler l’élection, à commencer bien sûr par sa composition actuelle. Une majorité de ses membres (7 sur 11) ont en effet été nommés par le Président actuel de la république et sa présidente, Madame Tülay Tugcu, est réputée pour ses opinions laïques. En outre, depuis que l’Etat major s’est impliqué dans le cours de l’élection présidentielle en publiant vendredi à minuit, ce communiqué que beaucoup analysent comme le début d’un véritable "putsch soft", tout le monde semble souhaiter la tenue d’élections législatives anticipées, y compris l’AKP qui s’est exprimé récemment en ce sens par la voix du président de son groupe parlementaire, Salih Kapusuz.
Reste l’hypothèse où la Cour, délaissant cette option purement politique, choisirait de jouer sa propre carte institutionnelle en dégageant une solution tierce lui permettant de se démarquer de son image de cour partisane sans pour autant laisser le champ totalement libre à l’AKP. Il s’agirait alors pour elle de ménager sa position d’arbitre pour la crédibiliser dans une Turquie appelée à se démocratiser et à approfondir son Etat de droit. Si les cours constitutionnelles nous ont habitué à ce genre de surprise, dans le cas présent, on ne voit pourtant pas bien en quoi pourrait consister une telle solution.
JM

Face à face entre l’Armée et le Gouvernement.



La tenue du premier tour de l’élection présidentielle, vendredi 27 avril, n’a pas permis, comme cela était prévisible, l’élection d’Abdullah Gül, le candidat à la présidentielle de l’AKP. Mais la désignation d’un tel candidat et la décision de réunir l’Assemblée pour lancer l’élection présidentielle montrent bien la détermination du gouvernement et de l’AKP à ne pas céder aux pressions laïques.
Alors même que les députés du CHP ont saisi la Cour Constitutionnelle et que l’on attend de connaître la décision de cette dernière pour savoir s’il y aura une annulation de l’ouverture du processus électoral et des élections législatives anticipées, l’Armée et le Gouvernement ont respectivement haussé le ton avec une intensité inhabituelle. Ce qui montre bien que l’on est entré dans une phase déterminante du face à face qui oppose depuis plusieurs mois l’establishment laïque au gouvernement de l’AKP.
Dans un communiqué diffusé dans la nuit de vendredi à samedi, l’Etat Major, rappelant l’intervention de son chef, le Général Büyükanit, le 12 avril dernier, a commenté le déroulement de l’élection en estimant que le « débat présidentiel » s’était « focalisé sur la question de la laïcité » et qu’il y avait là un phénomène qui « préoccupait les forces armées turques ». Or, « Il ne faut pas oublier, poursuit le communiqué parlant toujours des forces armées, qu’elles sont parties à ce débat et qu’elles sont les garantes infaillibles de la laïcité. » Pour l’Etat Major donc, « nul ne doit douter » qu’en «cas de nécessité, les forces armées exprimeront clairement et nettement leur position et agiront en conséquence ». Cette mise en garde précède une condamnation très nationaliste et sévère de « ceux qui s’opposent à la conception : Heureux qui peut se dire Turc ! » (une devise officielle kémaliste célèbre) et qui sont qualifiés « d’ennemis de la République ».
Toutefois plus impressionnant encore est le début du communiqué de l’Etat major qui cherche à établir le constat d’une croissance des atteintes à la laïcité au cours des derniers jours et qui explique notamment que ces activités « vont jusqu’à organiser des célébrations alternatives aux fêtes nationales qui sont le symbole de l’indépendance de notre Etat et de l’Unité de notre nation ». Il est très clair en l’occurrence que l’armée, comme elle l’a fait par le passé pour justifier ses interventions et comme l’ont fait d’autres instances représentatives du kémalisme le plus orthodoxe (la Cour constitutionnelle par exemple), lie « atteintes à la laïcité » à « atteintes à la nation ». Suit alors une énumération de cas précis qui auraient été relevés ces derniers jours en Turquie et qui sont bien sûr destinés à étayer l’argumentation militaire. Ainsi, « le 22 avril 2007, on a fait interpréter des chants religieux à de petites filles auxquelles on a fait porter des tenues rétrogrades alors même qu’elles auraient dû se trouver, à cette heure-là, dans leurs lits, avec la participation de certains groupes venant de Sanliurfa, Mardin, Gaziantep et Diyarbakir », cette cérémonie se seraient accompagnées de tentatives faites pour profaner des portraits d’Atatürk. D’autres événements religieux sont encore cités essentiellement pour essayer de démontrer la passivité voire la complicité de certaines institutions publiques (ministère de l’Education nationale, municipalités…) et permettre au communiqué de conclure : « Le fait que les activités en question aient été organisées en toute connaissance de cause des autorités locales, qui auraient dû intervenir et les empêcher, rend la situation encore plus grave. »
Dans un autre développement, le communiqué déplore « les catastrophes provoquées par l’instrumentalisation de la foi et de la religion dans les discours politiques » avant de faire ouvertement allusion à l’attentat de Malatya pour en conclure que « le seul moyen, pour que la République de Turquie puisse vivre dans la paix et la stabilité en tant que démocratie moderne, est de rester fidèle aux valeurs fondamentales de notre Etat déterminées dans la Constitution ». On retrouve là un argumentaire qui a constitué le plus souvent le corps même de la justification des interventions militaires passées, sous toutes leurs formes, mais qui n’avait pas encore été invoqué dans le débat présidentiel qui s’est déroulé au cours des dernières semaines. Mais le plus intéressant est qu’en dépit de sa dureté, la mise en garde militaire ne semble pas avoir impressionné l’AKP et le gouvernement qui ont riposté peu après par des propos d’une intensité comparable.
Le porte parole du gouvernement, Cemil Çiçek, s’est exprimé, samedi 28 avril, dans une intervention qui ressemblait plus à un sermon qu’à une simple mise au point. « Il est inconcevable, a-t-il dit, que dans un pays démocratique basé sur l’Etat de droit, un Général puisse s’exprimer de la sorte à l’encontre de son gouvernement ». Il a poursuivi en expliquant que « le Chef d’Etat major relevait du Premier ministre » et que la déclaration, qu’il avait faite, avait pour objet de faire pression sur la Cour Constitutionnelle. Le porte parole du gouvernement a révélé par ailleurs que Recep Tayyip Erdogan avait appelé le Général Büyükanit par téléphone pour lui demander des explications.
En dépit de la fermeté de cette riposte gouvernementale, le ton comminatoire du communiqué de l’Etat major a tout de suite fait dire à certains que l’on était entré dans une forme de « coup d’Etat light » rappelant le « coup d’Etat post-moderne » de 1997. Toutefois, la situation est bien différente aujourd’hui, car le gouvernement dispose d’une majorité confortable et qu’il peut espérer la retrouver si jamais la Grande Assemblée Nationale est dissoute. De surcroît, la clôture de la période des candidatures et le lancement de l’élection, laissent pour l’instant peu d’espace à la négociation et au compromis…

Forte affluence à la manifestation laïque de Çaglayan à Istanbul



Des drapeaux turcs commencent à s’agiter dans les stations de métro anormalement fréquentées pour un dimanche après-midi. Dès la sortie de la bouche de Sisli, sur la « Cumhurriyet Caddesi », il n’y a qu’à suivre les groupes compacts qui se forment pour deviner la présence proche de la grande manifestation laïque qui est en train de se rassembler à Caglayan. Il fait beau, le soleil est au rendez-vous et l’ambiance est plutôt conviviale. Beaucoup de familles accompagnées parfois de très jeunes enfants convergent vers le lieu de rassemblement. Pourtant, il saute vite aux yeux que le manifestant de base est une manifestante car il suffit d’observer les cortèges pour être frappé par le nombre de jeunes filles et de jeunes femmes qui les peuplent. Généralement cheveux au vent ou coiffées d’une casquette fantaisie, le plus souvent vêtues de jeans, de tee-shirts et de basquets, elles sont les éléments les plus actifs des groupes qui commencent à défiler, on est loin des vieilles barbes du kémalisme officiel que certains m’avaient annoncées.
J’engage la conversation avec Elif, 21 ans, étudiante en marketing à Istanbul : « Vous avez peur d’Abdullah Gül ? On se méfie de l’AKP, ils jouent les démocrates mais en réalité ils laissent se réislamiser la société par le bas, il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans certaines municipalités. Ils vont conforter une société qui est déjà trop patriarcale » Une de ses amies vient surenchérir et me dit en riant : « Gül’e, güle, güle ! » (Gül, au revoir !). Plus loin des jeunes diffusent le journal « Yurtsever », Deniz, 22 ans, étudiante en histoire, me le propose et je lui demande : « Vous êtes nationaliste ? Non, non, nous sommes des patriotes, nous ne sommes pas racistes ou xénophobes, nous luttons contre l’impérialisme américain ou européen, et puis nous aimerions pouvoir enfin manifester librement le premier mai ». Je lui parle de l’élection présidentielle, elle me dit que la Cour constitutionnelle va mettre un terme à l’élection et provoquer des élections anticipées. « Vous souhaitez que l’armée intervienne? Non, nous ne souhaitons pas cela non plus, nous voulons simplement la laïcité et la démocratie. » Deniz s’enflamme et entreprend de me parler en français mais finalement elle revient rapidement au turc. « Aujourd’hui c’est le jour de la Turquie, alors nous devons parler en turc, n’est-ce pas ? » Une de ses collègues l’appelle, elle s’excuse et prend congé.
Devant le cimetière italien de Sisli, la foule devient très dense et scande de façon distincte le mot d’ordre principal de la manifestation : « Türkiye laiktir, laik kalacak ! » (La Turquie est laïque, laïque elle restera !). Il n’y a pratiquement pas de banderoles partisanes, la plupart des manifestants arborent un drapeau turc qu’ils agitent au rythme des slogans qui sont lancés et des musiques qui sont proposées par les mégaphones. Certains néanmoins préfèrent s’afficher avec un portrait d’Atatürk, d’autres essayent de se singulariser par une pancarte à la devise humoristique. L’une d’elles notamment brocarde l’ampoule qui est le sigle de l’AKP en affirmant : « Edison, tu dois te repentir d’une telle invention ! » Quelques manifestants du DSP passent avec des drapeaux bleus et le portrait de Bülent Ecevit, leur défunt leader, surmonté de la mention « Bende buradayim ! » (Moi aussi, je suis là !)
Devant le pont de l’autoroute derrière les cimetières de Sisli, une camionnette municipale diffuse des chants patriotiques que les manifestants reprennent à tue-tête. Sur le toit du véhicule, plusieurs personnes s’agitent, en particulier, un grand diable coiffé d’un karakalpak qui finit par prendre la parole : « Vous êtes tous là, les jeunes, les non-voilées, les laïques, c’est ça la vraie Turquie ! » Des salves d’applaudissements ponctuent chacune de ses phrases avec ferveur.
Je remonte encore la manifestation en direction du square de Çaglayan, c’est maintenant une mer de drapeaux qui défile, combien peuvent être les participants, 100 000 ? 200 000, 500 000, 1 000 000, plus ? Beaucoup sont déjà passés et beaucoup sont encore à Çaglayan, au point central de rassemblement, devant une tribune de laquelle une jeune fille parle à la foule et énumère la liste interminable des organisations qui ont appelé à la manifestation. À côté de moi, un vieil homme coiffé d’une casquette embrasse religieusement un portrait d’Atatürk que lui présente une jeune fille. Mais, dans l’ensemble, l’ambiance est toujours aussi jeune et le ton de la manifestation, qui est assez peu nationaliste, est en fait plutôt fidèle à ce mot d’ordre que plusieurs jeunes manifestantes ont inscrit en bleu sur une grande pancarte : « Ne seriat, ne darbe, tam demokratik Türkiye » (Ni charia, ni coup d’Etat, juste une Turquie démocratique).
Je reviens en direction de Sisli, la manifestation s ‘écoule encore et encore. L’ambiance y est de plus en plus décontractée. Les slogans fusent : « Hükümet istifa ! » (gouvernement démission !), « Türkiye Ayildi, Iman bayildi ! » (La Turquie s’est réveillée et l’imam s’est évanoui !). Sur la passage du cortège, au premier étage d’un immeuble, un couple de personnes âgées a placardé des photos d’Atatürk sur les vitres de son appartement et salue les manifestants qui les applaudissent.
La dispersion commence vers la Mosquée de Sisli mais de très nombreux manifestants poursuivent avec leurs drapeaux et leurs slogans sur la Cumhurriyet Caddesi. Le cortège qu’ils forment encore occupe même complètement l’une des voie de cette grande artère. À Taksim, beaucoup d’entre eux se sont rassemblés autour du monument de l’indépendance gardé par plusieurs escadrons de police. D’autres prennent des rues de traverse, d’autres s’engouffrent dans une bouche de métro, d’autres s’assoient à la terrasse d’un café, d’autres passent dans des bus… On les remarque encore à cause de leurs drapeaux. Petit à petit, pourtant, tandis que la nuit commence à tomber, ils se fondent dans la foule de la grande ville qui va mettre plusieurs heures avant de les absorber complètement. « Güle, güle ! »
JM

vendredi 27 avril 2007

Le candidat inattendu et l’autre président.


C’est finalement Abdullah Gül, l’actuel ministre des Affaires étrangères qui sera le candidat de l’AKP à la prochaine élection présidentielle qui doit s’ouvrir vendredi. Bien que le bras droit de Recep Tayyip Erdogan ait fait partie des noms évoqués, cette désignation n’était pas vraiment attendue par les observateurs de la vie politique turque et elle résout autant de questions qu’elle en pose.
Certes, cette décision permet au Premier Ministre de conserver la haute main sur le parti pour le mener à la bataille lors des prochaines élections législatives qui s’annoncent particulièrement tendues. Mais il va perdre l’un de ses plus fidèles lieutenants qui, du fait de ses fonctions présidentielles, ne pourra plus s’impliquer directement dans la vie politique. En outre, la désignation d’un tel candidat ne permettra pas de surmonter le conflit avec les milieux laïques qui monte en puissance depuis plusieurs semaines. Abdullah Gül, quoique plus jovial, n’est pas moins affecté par l’esprit de religion que le Recept Tayyip Erdogan et on le dit même parfois beaucoup plus conservateur que lui. De surcroît, son épouse porte le foulard et elle s’est même distinguée, il y a quelques années, en assignant la Turquie devant la Cour européenne des droits de l’Homme parce qu’on lui avait interdit l’accès du département des langues et de littératures arabes de l’Université d’Ankara, en raison de son voile. En 2004, elle avait finalement abandonné la procédure introduite contre son pays, son mari étant devenu entre temps Ministre des Affaires étrangères. Ainsi, loin de rassurer les kémalistes, la désignation d’Abdullah Gül à la candidature présidentielle, risque d’aviver leurs inquiétudes, voire même d’être perçue comme une provocation, eu égard aux antécédents de Madame Gül et à la dimension très symbolique et très passionnelle prise, ces dernières années, par la question du voile à Çankaya. Pour s’en convaincre, il n’est que de lire la déclaration faite par le Président Sezer après la nomination d’Abdullah Gül, appelant à la préservation de l’ordre constitutionnel et au règne de l’Etat de droit !
De toute évidence, même si Deniz Baykal essaye de se convaincre que le Premier Ministre a reculé et « qu’il a pris une bonne leçon de démocratie », force est de constater que l’AKP, en fait, ne s’est pas laissé intimider par le tir de barrage laïciste qui s’exprimait depuis plusieurs mois sous diverses formes et c’est bien au parti majoritaire et aux tendances qui s’expriment en son sein qu’il faut s’intéresser pour comprendre la désignation-surprise d’Abdullah Gül. Celle-ci est, sans doute, une consécration personnelle pour l’intéressé mais elle constitue aussi sa mise en hibernation politique, un événement à ne pas négliger car il ouvre la voie à d’autres ambitions. L’un des grands bénéficiaires de cette opération est, en effet, l’autre Président, le Président de l’Assemblée nationale, Bülent Arinç, qui voit ses désirs exhaussés sur tous les plans. Il avait été l’un des premiers à souhaiter que Recep Tayyip Erdogan ne se présente pas. Il avait été aussi à la pointe du combat pour enrayer l’offensive laïque, ripostant à « l’obstacle des 367 » soulevé par Erdogan Teziç, mettant en garde les manifestants du 14 avril ou osant commenter les propos du chef d’Etat major. Le voilà en passe de devenir le véritable N°2 du système AKP. C’est enfin lui qui se prépare à forcer le destin en acceptant que l’élection puisse se tenir même si les deux tiers des députés ne sont pas présents dans l’Assemblée qu’il préside. Mais il faut bien voir que cette dernière audace sera peut-être le début de turbulences politiques dont on mesure encore mal toutes les conséquences : boycott des députés du CHP, saisine de la Cour constitutionnelle, annulation de l’élection… Le sort en est jeté !

lundi 23 avril 2007

« Birarada Yasami Savunalim » (On est fait pour vivre ensemble)



« Birada Yasami savunalim » était le mot d’ordre d’une manifestation qui s’est tenue, place Taksim, à Istanbul, peu après l’annonce du massacre de Malatya qui a coûté la vie à trois protestants évangélistes (deux turcs convertis et un Allemand), le 18 avril dernier. Depuis, on apprend chaque jour de nouveaux détails sur cette affaire. Les jeunes du Foyer islamiste, auteurs de la tuerie, qui affirment avoir agi « pour la défense de la religion et de la patrie », ont non seulement égorgé leurs victimes mais ils les ont torturés pendant plusieurs heures avec un acharnement totalement incompréhensible.
Meurtre du père Santoro à Trabzon en février 2006, assassinat de Hrant Dink à Istanbul en janvier 2007, massacre de Malatya aujourd’hui, tous les observateurs font le lien entre ces événements tragiques car tous ont une dimension christianophobe évidente et tous ont eu pour auteurs des jeunes qui sont manifestement des « laissés pour compte » du fort développement économique connu par la Turquie au cours des 5 dernières années et qui invoquent un islamo-nationalisme virulent pour justifier leurs actes. Il est donc clair que l’on doit prendre très au sérieux le développement de cet activisme extrémiste d’un nouveau genre. Dans ce pays où l’arrivée au pouvoir des « post-islamistes » de Recep Tayyip Erdogan a fait disparaître une forme d’islam politique militant mais cadré dans le système politique et respectueux de la légalité, une nouvelle forme de radicalisation de l’action politique, faite de nationalisme frustré et de référence religieuse exacerbée, est indiscutablement en train de s’affirmer et l’on peut craindre qu’elle cherche à s’illustrer de façon encore plus spectaculaire dans les prochains mois.
La presse turque a unanimement et vigoureusement condamné le massacre de Malatya et avoue son incompréhension devant l’intolérance meurtrière qui est en train de submerger certaines franges des générations nouvelles. « En quoi quelques missionnaires chrétiens et quelques milliers de fidèles peuvent-ils constituer une menace chez nous ? » s’interrogent la plupart des éditorialistes non sans faire remarquer que l’islam turc, pour sa part, envoie beaucoup plus de missionnaires en Europe, chaque année, sans que cela pose le moindre problème. Que cette ouverture d’esprit ne soit pas celle de couches de la population qui profitent peu de la mondialisation et sont enclines à céder aux sirènes de la victimisation, du péril extérieur et de « l’euroscepticisme », on s’en doute, en revanche, il est beaucoup plus inquiétant de voir certaines autorités officielles proches du gouvernement actuel se laisser aller à des déclarations sur « le péril » que constituerait aujourd’hui les missionnaires chrétiens pour la Turquie et l’islam turc.
Le Premier Ministre a certes condamné la tuerie de Malatya avec des termes très durs. « Que nous est-il arrivé à nous Turcs, pour que nous puissions tuer de cette manière des gens vivant sur notre terre ? » a-t-il notamment déclaré sur un ton où se mêlaient émotion et incompréhension. Mais, comme tous les crimes qui se revendiquent de l’islam, l’affaire de Malatya gêne manifestement l’AKP. On se souvient notamment qu’en novembre 2003, après les attentats qui, à Istanbul, avaient frappé deux synagogues, une banque et le consulat britannique, le gouvernement, tout en les condamnant fermement, avait refusé qu’on puisse attribuer ces actes à un « terrorisme islamiste », s’entêtant à expliquer que tout cela n’avait rien à voir avec l’islam.
Le gouvernement est d’abord gêné en l’occurrence pour des raisons politiques. Il craint bien sûr un amalgame entre islam et islamisme qui favorise la diffusion d’une image négative de la Turquie en Europe. Il redoute sans doute aussi l’apparition d’un extrémisme nationaliste instrumentalisant l’islam à son profit et radicalisant des couches de la population qui subissent aujourd’hui durement les effets des transformations économiques. Mais il est probable aussi que son malaise a des racines plus profondes. En effet, la présence de missionnaires chrétiens ne pose pas seulement le problème de la liberté de conscience, de la laïcité et de la tolérance, qui sont reconnues et garanties par l’Etat en Turquie, elle soulève en fait la question du droit de changer de religion que l’islam n’a jamais vraiment admis… Sur ce terrain-là, malheureusement, il y a peu de chances que les chrétiens turcs obtiennent le soutien des adversaires laïcistes de l’AKP, inquiets de la prise en compte jugée excessive du droit des minorités par l’Union Européenne. Pour eux, l’action de l’Europe en faveur des minorités chrétiennes notamment favorise une fragmentation de l’Etat laïque et permet parallèlement aux institutions islamisantes et à l’AKP, au nom de la liberté de conscience, de gagner des positions et de faire avancer l’esprit de religion dans toute la société.
En réalité, cette affaire est très révélatrice de certaines des contradictions majeures de la Turquie contemporaine. Traversée par un changement spectaculaire de ses modes de vie et secouée par une transformation de ses sociétés civile et politique, elle risque aussi de devoir affronter dans les années qui viennent des phénomènes de crispation et de rejet identitaires qui, comme à Malatya, peuvent prendre un tour meurtrier.
JM

samedi 21 avril 2007

Suspens prolongé et trêve festive dans la course à Çankaya



Comme cela était prévisible, Recep Tayyip Erdogan n’a pas révélé ses intentions quant à sa candidature à l’élection présidentielle, lors du dernier comité exécutif de l’AKP qui s’est tenu le 18 avril. Il est donc probable que le suspens ne prendra fin que le 25 avril, quelques heures avant la clôture des dépôts de candidatures. Pour l’heure, alors même que le massacre de Malatya a ravi la une de l’actualité à la présidentielle ces derniers jours et que la Turquie est entrée dans un week-end prolongé en raison de la fête de la jeunesse, le 23 avril, osons un premier bilan de la course à Çankaya.
Au cours des 15 derniers jours, on a pu mesurer tout d’abord la forte mobilisation du camp laïque contre la candidature éventuelle du Premier Ministre. Des institutions très symboliques et très représentatives de l’establishment kémaliste comme le Président du YÖK, Erdogan Teziç, (le 5 avril) et le chef d’Etat Major, Yasar Büyül Anit (le 12 avril) sont en quelque sorte entrées en campagne et, sans exprimer explicitement une opinion hostile à la personne même du leader de l’AKP, ont fait connaître leur opinion sur le profil qui, d’après eux, devait être celui du futur Président. « Une personnalité neutre convaincue des vertus de la démocratie, de la laïcité et de la science moderne », pour le premier, « quelqu’un dont les actes et pas seulement les dires soient pétris des valeurs de la République », pour le second. Si l’intervention du Général était attendue, celle du Président du YÖK l’était moins, mais elle a confirmé à quel point la hiérarchie universitaire qu’il représente reste l’un des bastions de la résistance laïciste. À cette mobilisation institutionnelle, s’est ajoutée la mobilisation populaire avec le succès de la manifestation organisée à Ankara par l’Association de la Pensée Kémaliste, le 14 avril. Cette manifestation d’ailleurs pourrait être suivie par une nouvelle manifestation du même genre se tenant cette fois à Istanbul (probablement à Çaglayan), le 29 avril prochain.
Entre temps, l’étau s’est resserré autour du « Premier ministre candidat » avec la prise de position de la TÜSIAD. Après avoir vu les instances traditionnelles du kémalisme user d’arguments magistraux ou militaires, l’influente organisation patronale a fait appel au charme et à la diplomatie de sa nouvelle présidente pour demander très clairement au leader de l’AKP de ne pas se présenter. L’attitude de la TÜSIAD peut surprendre car elle n’apparaît pas comme a priori comme l’une des entités de l’establishment kémaliste et que par ailleurs, son attitude vis-à-vis de l’actuel gouvernement a été plutôt coopérative et conciliante. Il faut pourtant se souvenir que le syndicat du grand patronat turc avait joué un rôle non négligeable dans l’éviction de Necmettin Erbakan, en 1997.
À ces offensives tour à tour martiales et feutrées, s’est ajouté ce que l’on peut appeler l’aléa technique constitutionnel, né de la querelle sur l’interprétation des articles 96 et 102 de la Constitution. Lancé par Erdogan Teziç, lui-même constitutionnaliste de renom, l’argument selon lequel l’élection présidentielle ne pourrait se tenir si les deux tiers des députés nécessaires pour élire le Président au premier ne sont pas physiquement présents dans l’hémicycle, a été fortement débattu. Certes, d’autres constitutionnalistes réputés (Ergun Özbudun notamment) ont contré cette démonstration en rappelant que seul un quorum de 184 députés est exigé pour ouvrir une session parlementaire et que l’exigence d’un quorum des deux tiers n’a pas été requise pour l’élection des précédents présidents. Mais, craignant un boycott par les députés du CHP et un recours à la Cour Constitutionnelle (autre temple du kémaliste) dans le cas où son éventuelle élection serait acquise en leur absence, Recep Tayyip Erdogan a cherché à surmonter cet aléa constitutionnel en rencontrant les leaders des autres formations représentées au Parlement (Mehmet Agar du DYP et Erkan Mumcu de l’ANAP) pour essayer d’obtenir l’engagement de leur participation à l’élection. En dépit des propos conciliants de ces leaders, cet engagement ne paraît avoir été fermement obtenu alors même qu’ils sont désormais l’objet de mises en garde explicites de la part du CHP et probablement de pressions discrètes venant de l’establishment.
À côté de cette guerre de position qui aura au moins permis à Recep Tayyip Erdogan d’identifier les contours de l’hostilité dont il est l’objet, le jeu des petites phrases et des petits gestes s’est poursuivi et les indices qu’il permet de recueillir, quant à l’état du rapport de force politique actuel, n’est pas à négliger. Picorons au hasard… On a appris que même si « Tayyip » était élu, le couple Erdogan ne résiderait pas à Çankaya, une manière dire à qui de droit qu’Emine et son voile étaient définitivement consignés au foyer… Deniz Baykal, qui a laissé entendre qu’il pourrait se satisfaire d’un autre candidat présenté par l’AKP, a surtout assuré qu’il soutiendrait le Premier Ministre s’il n’était pas candidat et qu’il pourfendrait ceux qui oseraient prétendre qu’il a eu peur…Recep Tayyip Erdogan qui a déclaré à plusieurs reprises ne pas vouloir rencontrer Deniz Baykal en raison de la dureté des propos que ce dernier a tenus à son égard, lui a néanmoins envoyé ses condoléances après le décès d’un membre éminent du CHP, la semaine dernière…Beaucoup des personnalités consultées ces derniers jours par le leader de l’AKP, tout en se lançant dans de grandes tirades pour condamner les pressions dont il était l’objet, ont avoué leur sentiment personnel qu’il ne serait pas candidat…
Si cette non-candidature devait se confirmer, une nouvelle étape serait franchie dans le rapport de force qui oppose l’État à la société en Turquie. Après les coups d’Etat (1960 et 1980), après les interventions plus diffuses et plus élaborées (comme celles de 1971 ou 1997), serait venu le temps de la dissuasion où le « gêneur » abdique de lui-même ses ambitions. Il reste que ce scénario requiert désormais un peu plus de tact de la part des adversaires du Premier Ministre qui seraient bien inspirés de lui laisser, le cas échéant, une porte de sortie honorable.
JM

mercredi 18 avril 2007

Le patronat entre en campagne


Aux réserves de “l’establishment juridico-militaire” et à la manifestation populaire de samedi dernier, s’est ajouté un nouvel obstacle sur la route du Premier ministre vers Çankaya… Dans un programme diffusé aujourd’hui conjointement sur NTV et CNBC, la Présidente de la TÜSIAD (organisation du grand patronat turc), Madame Arzuhan Dogan Yalçındag, a émis de fortes réserves sur la candidature éventuelle de Recep Tayip Erdogan à la Présidence de la République, en expliquant longuement que l’hôte de Çankaya devait être une personnalité de compromis. D’après Madame Yalçındag, faisant ici directement allusion à la récente manifestation fleuve de protestation contre la possible candidature du Premier Ministre, un Président qui n’aurait pas l’assentiment populaire conduirait « à moyen terme à une crise politique et économique ». Toutefois, rappelant les acquis du gouvernement de l’AKP en matière économique et s’exprimant dans un langage des plus diplomatiques, la Présidente de la TÜSIAD a finalement laissé entendre que l’actuel Premier Ministre serait « raisonnable » et qu’il ne poserait probablement pas sa candidature.
Fondée le 2 août 1971 par quatorze hommes d’affaires et industriels turcs, la TÜSIAD réunit aujourd’hui plus de 500 membres qui comptent parmi les personnalités économiques les plus influentes de Turquie. L’opinion de cette association patronale, militant depuis toujours pour l'adhésion de la Turquie à l’Europe, n'est donc pas sans importance.
Cette nouvelle prise de position, après celles du YÖK et du chef d’Etat major notamment, semble confirmer que toutes les instances susceptibles de peser sur le débat politique se mobilisent actuellement dans le contexte d'une campagne qui devient de plus en plus tendue. En outre, il faut voir que cette déclaration intervient au mauvais moment pour Recep Tayyip Erdogan. Il semble en effet que ce dernier n’ait pas obtenu de l’ANAP et du DYP l’engagement de leur participation au premier tour de l’élection. Cette participation est pourtant nécessaire pour satisfaire au quorum des 367 voix qui, selon certains constitutionnalistes, est une condition « sine qua non » de l’ouverture de l’élection.
Emel Kaba