vendredi 25 mai 2007

Turquie-Europe : le monde des affaires y croit toujours.


Depuis l’ouverture des négociations entre la Turquie et l’Union européenne en Octobre 2005, le secteur turc des affaires, dont une bonne partie suivait déjà avec attention les développements des relations turco-communautaires, redouble d’intérêt pour la question. Et pour cause, tant le processus d’harmonisation de la législation turque avec l’acquis communautaire que l’éventuelle participation de la Turquie à l’Union européenne auront de fortes incidences sur les activités des entreprises et des industries turques.

Le secteur privé turc souhaite de façon quasi unanime l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Il escompte de ce scénario une amélioration des conditions du marché et plus généralement de la situation économique du pays, ce qui lui serait bien évidemment profitable. S’ajoute bien sûr à cela le souhait d’achever la démocratisation de la Turquie. Témoignent notamment de ces nobles préoccupations, les activités largement pro-européennes de la TÜSIAD, principale organisation patronale turque mais aussi groupe d’intérêt des plus actifs auprès de l’Union européenne. Un peu moins connus mais tout aussi dynamiques sont les travaux de l’IKV (Iktisadi Kalkınma vakfı, « Fondation pour le développement économique »), un institut de recherche sur les affaires européennes, chargé de mener des études pour le compte du monde des affaires. Cette fondation conduit, elle aussi, une politique de « lobbying » auprès de l’UE, au nom de l’ensemble du secteur privé turc, depuis 1984.

Fort opportunément, l’IKV a organisé, le 23 mai 2007, un séminaire à l’intention des entreprises, afin de promouvoir un programme de formation à l’utilisation des « analyses d’impact » (un outil destiné à permettre de déterminer les conséquences positives et négatives du processus d’harmonisation des lois sur tel ou tel secteur d’activité). Le but est ici de se préparer à la possible adhésion de la Turquie et d’être en possession de toutes les informations nécessaires pour faire valoir les intérêts turcs dans les négociations en cours avec l’UE. Car si les hommes d’affaires turcs souhaitent ardemment l’adhésion, ils ne veulent pas être pris au dépourvu par ses effets, ni la voir se faire à n’importe quel prix.

Cette préparation des entreprises turques à l’adhésion ne se fait pourtant pas indépendamment des négociations menées par les autorités étatiques. Elle entend au contraire y contribuer activement. Car, comme l’a rappelé, en préambule de ce séminaire, le Président de l’IKV, Davut Ökütçü, le processus de négociations ne concerne pas seulement les autorités étatiques, mais aussi le monde des affaires, les ONG ou les représentants de la société civile. Cette réunion de l’IKV était donc, en dehors de la sensibilisation des entreprises turques aux « analyses d’impact », l’occasion d’un dialogue entre le secteur privé et l’Etat, en l’occurrence représenté par Ali Babacan, Ministre d’Etat de l’Économie et négociateur en chef de la Turquie à Bruxelles et l’Ambassadeur Oguz Demiralp, responsable du Secrétariat turc aux Affaires européennes. Cette session de travail fut aussi l’occasion de rappeler les positions officielles de la Turquie sur l’adhésion à l’Union européenne dans le contexte actuel.

Secteur privé et autorités étatiques ont semblé d’ailleurs en parfait accord sur la voie à suivre. Aussi bien Messieurs Babacan et Demiralp que le président de l’IKV se sont accordés pour dire que si le processus de négociations stagnait en ce moment, la faute en incombait principalement à l’Europe. Alors que M. Ökütçü a souligné « l’erreur » de l’Union européenne d’avoir lié l’ouverture de nouveaux chapitres de négociations au règlement de la question chypriote, Messieurs Babacan et Demiralp ont insisté d’avantage, quantà eux, sur la « crise » que vit actuellement l’Europe, notamment depuis le rejet de la Constitution européenne par la France et les Pays-Bas. Pour lui, les Etats membres de l’Union préfèrent accuser la Turquie de tous les maux plutôt que de reconnaître leurs propres torts. « Ce n’est donc pas en raison d’un manque de performance de la Turquie, mais bien à cause d’un manque de performance de l’Union européenne que le processus stagne », a expliqué le responsable du Secrétariat turc aux Affaires européennes. La France a été également sévèrement jugée, suite aux résultats des élections présidentielles. Sans la nommer explicitement, M. Babacan a accusé ainsi la France d’avoir cédé à la « tentation du populisme ». Davut Ökütçü, plus direct, n’a lui pas hésité à dire que le Président français se trompait en basant sa politique européenne sur un rejet de la Turquie pour n’avoir pas à s’attaquer aux vrais problèmes de l’Europe. Toutefois, ces trois personnalités ont tour à tour affirmé que les différends politiques devaient rester distincts du processus de négociations qui est lui de nature essentiellement technique.

« Mais que tout cela ne nous détourne pas de notre marche vers l’Europe » ont répété comme un seul homme les intervenants de ce séminaire. Par ailleurs, tous les orateurs n’ont pas manqué d’énumérer la liste des avantages dont l’Union européenne bénéficierait en acceptant d’intégrer la Turquie. Ils ont aussi souligné qu’elle était un candidat appliqué et motivé. Revenant sur les excellentes performances économiques de la Turquie, le Ministre d’Etat de l’Économie et le responsable du Secrétariat turc aux Affaires européennes ont mis en avant la récente adoption par les autorités turques d’un plan de réforme sur 7 ans, destiné a rendre la Turquie fin prête pour l’adhésion d’ici 2014. Une nouvelle preuve, selon eux, de la volonté turque de continuer les réformes malgré le gel actuel des négociations.

À l’occasion de ses condoléances aux familles des victimes de l’attentat d’Ankara du 22 mai, Ali Babacan a insisté sur la menace terroriste qui est aujourd’hui le lot de tous les Etats du monde. Il a affirmé que de tels actes ne parviendraient pas à détourner la Turquie de son chemin vers l’Europe en insistant sur le fait que l’Europe ne pouvait ignorer dans un tel contexte l’opportunité de stabiliser le Moyen-Orient en intégrant la Turquie.

Mais, derrière cette apparente volonté de poursuivre l’effort d’intégration, le scepticisme des autorités étatiques, partagé par une part croissante de la population turque, était perceptible. Le Ministre de l’Économie, Ali Babacan, a repris en particulier une thématique très en vogue en ce moment qui témoigne de l’inflexion progressive du discours officiel sur la question de l’adhésion. Le propos consiste à dire que la Turquie ne fait pas ses réformes parce qu’elle a besoin d’entrer dans l’UE mais qu’elle les fait avant tout pour elle-même. « Nous avons besoin de ces réformes, a dit Monsieur Babacan, « et cela sera à l’avantage de la Turquie toute entière » a-t-il poursuivi. « Chacune de ces réformes améliorera le bien-être des citoyens turcs [...] Nous ne voulons pas faire partie de l’Union européenne pour faire partie à tout prix de cette organisation mais parce que nous en avons besoin pour améliorer la situation de notre pays.».

Ainsi, alors que le monde turc des affaires s’active pour être prêt à une éventuelle adhésion, l’Etat turc semble se mettre à réviser ses positions, mais sans jamais renoncer à l’objectif de l’intégration. Cela n’a rien d’étonnant. Dans l’histoire tourmentée des relations turco-européennes, le politique a toujours fluctué plus que l’économique. Même dans les périodes de fortes tensions entre l’Europe communautaire et le gouvernement turc, le secteur privé, pragmatique, n’a jamais relâché son attention à l’égard de cette dynamique européenne de la Turquie, sans doute conscient du fait que la politique, elle aussi, a ses raison que la raison ne connaît pas…
Philippe Maurel

mercredi 23 mai 2007

« Crie, que tout le monde t’entende ! »


« Crie, que tout le monde t’entende ! », tel fut le mot d’ordre adopté, il y a vingt ans, par les premières féministes turques. Ce sont les propos malencontreux d’un juge de Çankırı, marqués désormais d’une pierre noire dans l’histoire du féministe turc, qui suscitèrent alors la mobilisation de plus de 1000 femmes, descendues dans la rue pour protester contre la violence conjugale. Ce juge, Mustafa Durmus, avait en effet refusé le divorce à une jeune femme, enceinte de son quatrième enfant et battue par son époux, en citant un célèbre proverbe turc : « Il ne faut jamais lever le bâton du dos de la femme et ôter l’enfant de son ventre» («Kadının sırtından sopayı karnından da sıpayı eksik etmemek gerek ») et en rappelant que les disputes faisaient partie des aléas de la vie conjugale…. Les femmes s’étaient alors réunies, le 13 mai 1987, dans le Parc de Yo_urtçu à Kadıköy, et tout en réalisant la première manifestation légale après le coup d’Etat de septembre 1980, elles avaient également posé les premiers jalons du féminisme en Turquie. En effet, c’est à la suite de cette manifestation que s’enclencha en Turquie le processus qui conduisit à la création des premières organisations féministes.

Pour se souvenir de l’événement, après une déclaration de presse, faite le 13 mai dernier à Kadıköy, les féministes turques ont célébré, dimanche 20 mai, au « Parc de la Démocratie de Maçka », les vingt ans de leur mouvement. Le réseau féministe est aujourd’hui beaucoup plus étendu et ne se limite plus à la seule ville d’Istanbul. Si l’on se réfère ne serait-ce qu’à ce dimanche 20 mai, par exemple, plus de 50 associations et organisations féministes parmi lesquelles la « Coopérative Filmmor », les revues féministes « Pazartesi » et « Amargi », « Lambda Istanbul » (une organisation de soutien aux gays, lesbiennes, travestis et transsexuels), l’association « eFitne Ficure »… participaient aux festivités de Maçka.

Des concerts de femmes allant de la variété turque de Fulya Özlem au rap d’Ayben ont animé la manifestation tout l’après-midi et ont fait danser les participantes le plus souvent vêtues de violet. À côté des stands d’information des différents centres d’entraide, se tenait une exposition sur l’histoire du féminisme dans la Turquie moderne et également un arbre à vœux. Chaque concert était ponctué d’un discours d’une personnalité représentative du féminisme turc parmi lesquelles Gülnur Savran, Yaprak Zihnio_lu, Nurperi Sancak, _irin Tekeli, _ahika Yüksel, Handan Koç, Canan Arın, Filiz Koçali, Filiz Karaku_ ou encore Banu Paker. La plupart des discours était traduit en kurde. La ligne directrice reprise par l’ensemble des féministes était le refus de la société patriarcale et le rejet du modèle des « femmes vierges, silencieuses, bonnes épouses et dociles » qu’elle entend propager. La responsable de l’Association « Lambda » a, quant à elle, pu exprimer, pour la première fois son homosexualité en public et rappeler que cela n’aurait pas été possible, vingt ans auparavant, car « nos corps ne nous appartenaient pas encore alors », a-t-elle dit.

La fondation « Mor Çatı » qui co-gère avec la sous-préfecture de Beyo_lu un foyer pour femmes et qui est souvent à l’origine des campagnes menées contre la violence conjugale figurait parmi les organisations instigatrices de la journée. L’une de ses bénévoles est revenue, non sans réalisme, sur le chemin parcouru depuis vingt ans : « On était battu derrière les portes et on nous disait : c’est ton mari, il peut et te frapper et t’aimer ! Puis la colère des femmes a éclaté au grand jour lors de la campagne. Nous avons considérablement avancé en l’espace de vingt ans (…) mais la violence masculine continue de s’exercer… ».

En effet, aujourd’hui, la colère peut s’exprimer mais, semble-t-il, seulement pour une frange limitée de la population féminine turque, notamment celle qui est urbanisée et économiquement indépendante ou qui a du moins le capital culturel nécessaire pour pouvoir le devenir. La sociologie de la participation aux meetings et aux campagnes féministes en témoigne largement. À la célébration des vingt ans du mouvement féministe au Parc de Maçka, étaient surtout venues des femmes éduquées, issues des classes moyennes et supérieures. Pour preuve, les féministes présentes n’ont pas manqué d’être surprises par le regard interloqué des (autres ?) femmes qui, loin de soucier de cette célébration féministe, passaient par là simplement… à l’occasion de la traditionnelle promenade familiale du dimanche.
Emel Kaba

mardi 22 mai 2007

Des meetings pour la laicité à l'objection de conscience : comment et pourquoi descend-on dans la rue en Turquie ?


L’année 2007 a été marquée, en Turquie (et tout particulièrement à Istanbul) par un nombre important de manifestations. Certaines étaient exceptionnelles par leur ampleur (grandes manifestations pour la République et la laïcité d’Ankara, d’Istanbul, d’Izmir), d’autres étaient plus courantes (défilé féministe du 8 mars), d’autres enfin bien que de taille réduite ont surpris par leur intensité (célébration du 1er mai).

À ces diverses manifestations, et sortant un peu du lot, sont venues s’ajouter les initiatives des des objecteurs de conscience, dont nous avions déjà eu l’occasion de parler dans ce blog il y a quelques mois (voir notre édition du 17 mars). Le 15 mai s’est tenue, en effet, la journée internationale de l’objection de conscience, événement presque méconnu mais ô combien important et symbolique pour les objecteurs turcs qui, pendant 24 heures, se sont ainsi sentis un peu moins seuls. Car, rappelons-le, le service militaire est obligatoire en Turquie sans alternative civile. Et, comme le droit à l’objection de conscience n’est pas reconnu dans ce pays, le fait de ne pas effectuer son service national est passible de lourdes sanctions pénales.

Depuis trois ans, la soixantaine d’objecteurs de conscience déclarée en Turquie organise un « festival »durant la semaine du 15 mai. Cette manifestation appelée jusqu’à présent « Militurizm » a pris le nom cette année de « Rencontre des objecteurs de conscience ». Son l’objectif affiché est d’expliquer l’objection de conscience au grand public et de dénoncer l’omniprésence du militarisme en Turquie. Mais c’est aussi l’occasion pour ces objecteurs vivant dans l’illégalité la plus totale, et de ce fait limités dans leurs moyens d’actions, de faire une sorte de baroud d’honneur, en profitant de l’événement pour défiler dans les rues d’Istanbul, Izmir ou Ankara.

Dans le cadre de cet événement, de petites actions – marches ou conférences de presses – se sont ainsi déroulées à Istanbul sur la place Taksim. Il s’agissait, d’abord, de réaffirmer les buts de la « Plateforme de l’objection de conscience », instigatrice de ce mouvement, à savoir la reconnaissance du droit à l’objection en Turquie tout en réclamant la libération de l’objecteur Halil Savda, actuellement détenu dans la prison militaire de Çorlu. Deux conférences de presse (la première le 13 mai et la seconde le 20 mai) ont aussi permis de présenter à la presse de nouveaux objecteurs, fraîchement ralliés à la « Plateforme ». Le 20 mai, en outre, les objecteurs de conscience avaient décidé de faire une marche jusqu’à la «maison militaire » (ordu evi) de Harbiye. Arrivés sur les lieux, se tenant à 10 mètres du bâtiment, ils se mirent à scander trois ou quatre slogans anti-militaristes, provocant stupeur et mobilisation chez les militaires. Une sentinelle sortie de sa guérite pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas fut rejointe en l’espace de deux minutes par un groupe de six ou sept autres soldats, fusils au poing, qui se dissimulèrent derrière les arbres et les buissons du parc de la maison militaire, s’apprêtant à intervenir. Mais il était déjà trop tard, conscients des risques, les manifestants avaient déjà remballé leurs pancartes et quitté les lieux. Ce mouvement n’ayant pas été déclaré auprès des autorités, les forces de l’ordre n’étaient en effet pas présentes, ce jour-là, et furent prises de court par des manifestants qui se dispersèrent rapidement.

Quel rapport y a-t-il donc entre les actions ponctuelles des objecteurs, le défilé des féministes, la manifestation du 1er mai ou les grands meetings laïques d’Ankara, d’Istanbul ou d’Izmir ? Peu de rapport, sans doute, mais en observant ces diverses façons d’investir la rue, on découvre peu à peu les différentes modalités de la manifestation en Turquie.

Dans le cas de l’objection de conscience, nous avons une manifestation rassemblant tout au plus quelques dizaines de personnes, toutes (ou presque) membres du groupe organisateur, qui n’est par ailleurs pas institutionnalisé en raison du caractère illégal de ses revendications. Les moyens d’action de ce mouvement sont donc restreints. Comme tout mouvement dont l’existence est niée par les autorités étatiques, il a fréquemment recours aux conférences de presses dont la tenue reste l’objet d’un vide juridique, ce qui permet de contourner l’obligation de déclaration préalable qui pèse normalement sur l’organisation des manifestations de rue traditionnelle. Ne renonçant pas pour autant à recourir à celles-ci, les objecteurs n’attendent cependant pas trop de ce moyen d’action. Car, leurs revendications ne sont pas seulement illégales aux yeux de l’Etat mais aussi illégitimes pour la société qui a tendance à faire du service militaire un fondement de la nation. Il n’est donc même plus besoin pour l’Etat de réprimer les manifestations d’objecteurs ni même de les interdire complètement et il se contente de les surveiller. Toutefois, il veille à ce que idées véhiculées en l’occurrence ne puissent être relayées par la presse, en ayant recours, si nécessaire, à des procés pour « incitation à ne pas faire le service militaire » (article 318 du Code pénal militaire).

Prenons maintenant le cas des manifestations du 1er mai à Taksim et Besiktas (voir notre édition du 1er mai). Il est de coutume que les mouvements de gauche organisent des défilés à cette occasion en Turquie. Mais il s’agissait cette année des 30 ans du 1er mai 1977 au cours duquel une fusillade entraînant un mouvement de panique avait provoqué la mort de 34 personnes. Prévoyant sans doute que le mouvement – réunissant plusieurs milliers de personnes - serait galvanisé par ce souvenir, les autorités avaient interdit l’accès de la place Taksim aux manifestants. Contrairement au cas des objecteurs de conscience, l’objet de la manifestation du 1er mai n’était pas illégitime : il s’agissait essentiellement de dénoncer le « fascisme ». Mais la manifestation de Taksim était illégale et les forces de l’ordre n’hésitèrent pas à recourir à la force lorsque le mouvement prit une certaine ampleur.

La manifestation féministe du 8 mars (notre édition du 10 mars), quant à elle, correspond encore à une situation différente. Son objet, la défense des droits de la femme et la lutte contre la violence conjugale, ne suscite pas d’hostilité particulière, à défaut de bénéficier d’un fort soutien dans la population turque. La manifestation avait été par ailleurs déclarée, et elle était donc autorisée. Pourtant, fait commun à toute manifestation en Turquie, les forces de polices mobilisées étaient trois à quatre fois supérieures en nombre aux manifestantes qui n’étaient guère plus d’une centaine. Aucun incident ne fut à déplorer alors même qu’en mars 2005, une manifestation similaire non autorisée avait été violemment dispersée par la police.

Enfin, les gigantesques manifestations qui se sont tenues dans plusieurs villes de Turquie (voir nos éditions des 17 avril, 30 avril, 14 mai et 21 mai) pour contrer les ambitions de l’AKP sur la présidence de la République présentent de tout autres caractéristiques. Tout d’abord, elles ont réussi à rassembler plusieurs centaines de milliers de personnes. Ensuite, elles ont été légales et n’ont pas donné lieu à des incidents violents. Enfin, leur objet (défense de la République laïque) à l’inverse de celui du mouvement des objecteurs de conscience, par exemple, a une légitimité indiscutable en Turquie.

À l’issue de ce bref panorama des diverses formes de manifestations turques, qu’il nous soit permis de faire quelques remarques sur la logique d’investissement de la rue en Turquie. En premier lieu, on peut constater qu’il existe une forte propension des autorités étatiques à se méfier des mouvements de rue. Le déploiement impressionnant de policiers qui accompagne chaque manifestation en atteste. Cette méfiance se transforme facilement en répression lorsqu’un défilé est interdit ou lorsqu’un mouvement autorisé se livre à des débordements illégaux. En second lieu, on observe que pour gagner une légitimité une manifestation ne doit pas avoir un objet heurtant l’idéologie officielle dont beaucoup des principes fondateurs sont partagés tant par les autorités que par la population. Il est ainsi intéressant de voir que les manifestations les plus « réussies » en Turquie sont encore de très loin celles qui confortent ou protègent l’Etat plutôt que celles qui revendiquent.

On peut donc en conclure que manifester pour des causes variées est désormais tout à fait possible en Turquie mais que cela présente encore des risques importants car ceux qui manifestent s’exposent à des sanctions, officielles et tacites, relativement rigoureuses.

Philippe Maurel

lundi 21 mai 2007

Mobilisation laïque en baisse à Samsun


C’est sous un soleil de plomb que s’est déroulé à Samsun, dimanche 20 mai, le troisième et dernier meeting républicain de mobilisation pour la laïcité. Samsun est à cet égard un lieu symbolique car Mustafa Kemal y débarqua le 19 mai 1919 pour lancer la résistance nationale qui allait aboutir à la création de la Turquie contemporaine. Alors que, dans le contexte politique tendu que nous traversons actuellement, le 19 mai a été fêté cette année avec une débauche inhabituelle de symbolique républicaine, on comprend que cette ville ait voulu contribuer à son tour à la frénésie de laïcité militante qui a saisi la Turquie depuis quelques semaines. Toutefois, bien que les organisateurs aient prévu fort logiquement une participation inférieure à celle des mégapoles d’Ankara, d’Istanbul et d’Izmir, qui avaient rassemblé chaque fois près d’un million de personnes, la manifestation de Samsun aura sans doute été au-dessous des espérances puisqu’on n’a guère pu décompter que 10 000 à 20 000 personnes au plus fort d’un événement dont 2000 policiers assuraient la sécurité.

Signe de l’évolution du contexte politique depuis le meeting d’Ankara, l’un des principaux mots d’ordre du rassemblement de Samsun faisait clairement allusion aux élections anticipées qui doivent se tenir le 22 juillet : « Cette année pas de vacances, il faut se rendre aux urnes ! ». Une grande scène avait été installée sur la Place de la République. Des orateurs et des chanteurs s’y sont succédés tout au long de la journée. Comme lors des rassemblements précédents, on était souvent venu en famille et tous les âges étaient représentés. Il était en particulier touchant de voir des vétérants, moustaches grisonnantes et rides profondes, porter avec ferveur un drapeau ou un autre symbole de la République avec l’espoir d’endiguer la « menace » d’islamisation de la société représentée par l’AKP. De nombreux slogans étaient repris sur les airs folkoriques de la région. « Il faut faire quelque chose ! », « Turquie indépendante »… Mais dans l’ensemble les thématiques de la manifestation paraissaient assez confuses et sombraient un peu dans l’illusion ou la démogagie lorsque perçait un nationalisme revendiquant une indépendance totale de la Turquie vis-à-vis de l’Europe.

À la différence des précédents meetings, on notait la présence de nombreux drapeaux du CHP et c’est là sans doute que le bât blessait car cette fois la manifestation avait une dimension partisane très nette. Les premiers meetings d’Ankara et d’Istanbul, bien que très laïcistes s’étaient gardés de mettre en avant une étiquette partisane. Celui d’Izmir étaient encore très œcuménique même si la question de l’union des partis laïques y avait déjà été fortement évoquée. On avait même pu observer la présence, tantôt ostentatoire, tantôt furtive, de certains leaders de la gauche et de l’extrême gauche turque et des rumeurs avaient prédit l’annonce à la fin même du meeting de l’accord entre le CHP et le DSP qui était alors en souffrance depuis plusieurs jours. À Samsun, le caractère partisan de la manifestation était cette fois indiscutable et les médias, qui ne s’y sont pas trompés, n’ont pas hésité à relier l’événement à la nouvelle alliance CHP/DSP.

Cette récupération du mouvement a sans doute éloigné un certain nombre de participants potentiels et elle a fortement déçu certains manifestants. Begüm, une étudiante de Samsun, faisait ainsi le bilan de sa journée : « J’ai adoré être ainsi avec mon peuple mais j’aurais préféré que la manifestation ne soit pas récupérée avec des intentions partisanes et qu’elle ne se soucie que de la République d’Atatürk!”.

Au-delà de l’action résolue des organisations kémalistes, les premières manifestations avaient donc démontré l’existence d’une mobilisation populaire originale en faveur d’une laïcité que l’on estimait à tort ou à raison en péril. Sur fond de campagne électorale et de récupération politicienne, le meeting de Samsun semble indiquer un certain essouflement de ce genre de mouvement.

Claire Lajus
Enseignante à l’Université du 19 mai
(Ondokuz mayıs Üniverstisesi)
Samsun

Inquiétudes et espoirs pour la candidature européenne de la Turquie après les élections présidentielles françaises


L’élection de Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République remet-elle en question le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne ? Les propos tenus par le nouveau président au cours de la campagne électorale avaient d’ores et déjà alarmé les responsables européens et les dirigeants turcs. Depuis les résultats du scrutin, le 6 mai dernier, les réactions se succèdent et soufflent le chaud et le froid…

Dés l’annonce de cette élection, le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso, a mis en garde la France en lui rappelant les engagements pris par les 27 à l’égard d’Ankara quant à l’ouverture du processus d’adhésion. Le 9 mai dernier, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a réaffirmé les aspirations européennes de son pays. Il a notamment exhorté les Etats-membres « à éviter les déclarations et les attitudes qui pourraient affecter négativement » le processus d’adhésion de son pays, en visant directement la France. Interrogé plus particulièrement sur les conséquences que pourrait avoir l’élection de Nicolas Sarkozy sur l’évolution des relations bilatérales turco-françaises, il a répondu : « je ne sais pas, on verra ça plus tard dans la pratique ». Pour sa part, Alain Lamassoure, député européen et proche de Nicolas Sarkozy, a confirmé, après les élections présidentielles, la volonté du nouveau Président de mettre à exécution ses projets de rupture des négociations avec la Turquie en expliquant que, selon lui, les engagements pris par la France en la matière n’étaient pas irrévocables.

Chemin faisant, le 18 mai 2007, François Fillon, le Premier ministre nommé par Nicolas Sarkozy, a annoncé la composition de son gouvernement. Dans le sillage de la perspective d’ouverture voulu par le Président de la République, il a nommé le socialiste Bernard Kouchner à la tête du ministère des Affaires Etrangères. Bernard Kouchner est, on le sait, un partisan de longue date de la candidature turque et il a souvent dit son souhait de voir ce « pays d'islam séculier » intégrer l'Union européenne. Selon lui, « la Turquie est en Europe » et elle est le seul pays musulman à avoir su organiser une séparation entre la religion et l'État. Pour le justifier, il n’a cessé de prendre à rebours les arguments géographiques et historiques souvent entendus ces derniers temps. Certes, Bernard Kouchner convient qu’en « tout état de cause, le processus engagé sera long » mais il semble espérer que le Président de la République changera d'avis.

Les paroles hostiles de Nicolas Sarkozy à la candidature turque ont fait redouter ces dernières semaines une dégradation des relations franco-turques. Pourtant, en Turquie, on continue à espérer que le chef de l’Etat français adoptera une attitude pragmatique sous la pression conjuguée de l’intensité des relations économiques existant entre les deux pays et de la nécessité pour la France de sortir de l’impasse consécutive au vote négatif sur le Traité de Constitution européenne.

Cécile Nourigat

samedi 19 mai 2007

Pour Ahmet Kuyas, « la Turquie vit actuellement une des périodes les plus importantes de son Histoire. »


« Écrire ensemble l’Histoire : enseignement de l’Histoire et manuels scolaires en Europe », tel est le thème des journées d’études organisées, les 18 et 19 mai 2007, par l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes (IFEA) en collaboration avec le Lycée Notre-Dame de Sion et l’Orient-Institut d’Istanbul. Lors de la première journée qui s’est tenue au Lycée Notre-Dame de Sion, c’est notamment de l’enseignement de l’Histoire turque dont il a été question avec deux auteurs de manuels récemment publiés et remarqués en Turquie : Ahmet Kuyas qui a dirigé la réalisation du manuel d’Histoire sponsorisé par la TÜSIAD (L’Association des hommes d’affaires et des industriels turcs) et Faruk Alpkaya qui est l’un des auteurs du manuel du « Tarih Vakfi » (la Fondation pour l’Histoire).
Derrière le débat sur l’enseignement de l’Histoire pointent vite des enjeux politiques. Pour Ahmet Kuyas, le manuel de la TUSIAD présente deux nouveautés de taille. En premier lieu, il couvre une période qui va de la Seconde guerre mondiale aux années 90 alors même que l’Histoire contemporaine enseignée dans le secondaire turc s’arrête le plus souvent à la disparition de Mustafa Kemal Atatürk en 1938. En second lieu, il intègre l’Histoire nationale turque dans l’Histoire du monde rompant avec des traditions nombrilistes souvent dénoncées. Pour sa part, Faruk Alpkaya a expliqué que l’un des problèmes les plus complexes de la rédaction de tels manuels scolaires est le traitement des problèmes sensibles d’une Histoire nationale, comme par exemple la question kurde en Turquie.
À la fin de cette première journée qui a vu aussi deux représentants de l’EHESS, Pierre Monnet et Alain Delissen, évoquer respectivement « le genèse du manuel franco-allemand Nathan-Klett » et « le manuel commun Chine-Corée-Japon », l’OVIPOT a poursuivi la discussion avec Ahmet Kuyas et vous livre ci-dessous les meilleurs passages de cet échange.

Question : Pourquoi l’Histoire est-elle un enjeu politique aussi important en Turquie depuis une vingtaine d’années ?
Parce qu’avec la démocratisation de la Turquie, je veux dire très concrètement le retour au parlementarisme après le coup d’Etat de 1980, on a eu tendance à réinterpréter l’Histoire. Et cela d’autant plus que la société turque a connu de nouveaux problèmes comme le problème kurde, le problème arménien ou le problème de l’identité nationale lié à la candidature turque à l’Union européenne formulée par l’ex-Président Özal. De fait, au cours des deux dernières décennies, les Turcs ont commencé à se poser des questions sur leur passé et bien entendu comme toute réinterprétation historique, celle-ci a eu aussi des prolongements politiques. Sur ce type de problème, les milieux officiels se sont sentis mis en cause et les débats historiques ont en fait rejoint des débats politiques en cours. Car « l’establishment » ne veut pas entendre parler d’une réinterprétation de l’Histoire qui toucherait à un certain nombre de tabous.

Question : Il y a donc encore des tabous dans l’Histoire turque ?
Ahmet Kuyas : Oui bien sûr, d’abord cette idée que la République turque a empruntée à la République française, à savoir qu’elle est une et indivisible. La question kurde, qui a suscité des idées de fédération ou des projets éducatifs dans une autre langue que le turc, est également un tabou. Il y a aussi la question arménienne qui est un tabou, sans doute pas autant qu’elle a pu l’être par le passé, mais quand même ce genre de sujet dérange parce qu’il tend à remettre en cause tout un continuum de pensée qui commence à être inculqué au citoyen turc dès l’école primaire. S’il faut citer d’autres tabous, comment nier qu’Atatürk ou la Guerre d’indépendance le soient encore à bien des égards. Lorsqu’on explique, par exemple, que les pertes de cette guerre ont été inférieures à celles de la bataille de Gallipoli, il y a des gens qui se vexent parce que cela ne se dit pas. Toutefois je pense que si la production historique se poursuit au même rythme, on va probablement se libérer de telles préventions.

Question : Justement est-ce que les choses ne sont pas en train d’évoluer ?
Ahmet Kuyas : Certainement les Turcs ont beaucoup changé ces dernières années. Certes, ces transformations, il faut bien le dire, ne touchent pas encore la majorité d’entre eux mais une bonne partie ont changé leur vision du passé et commence à se poser des questions. Cela est un signe de bonne santé sociale. Toutefois, il faut voir aussi que ces changements provoquent des réactions. Ces réactions peuvent être violentes car il y a des milieux qui n’acceptent pas que l’on touche à un passé qui a été conçu comme un catéchisme et qui sont prêts pour le préserver à recourir à des moyens extrêmes, comme on l’a vu, avec le meurtre de Hrant Dink en janvier dernier ou plus récemment encore avec le massacre des chrétiens de Malatya.

Question : En dépit de ce nouvel extrémisme nationalo-islamiste auquel vous faites allusion, n’y a-t-il pas en Turquie une certaine stabilisation politique. Tout le monde s’est intégré au système même les islamistes, non ?
Ahmet Kuyas : Votre discours est un peu optimiste car l’arrivée des islamistes au coeur des institutions politiques a contribué à banaliser leurs idées dans le système et il faut bien voir que les islamistes amènent aussi avec eux leurs tabous, leur mythologie et leur Histoire. Cette Histoire peut être erronée et amplifiée par une culture de la « martyrisation ». Le mythe du martyr de l’islam pendant la période républicaine, ce genre de victimisation qui se développe actuellement est aussi un tabou à dépasser par l’historien. Je dis souvent à mes étudiants de se demander comment les années 50 et le coup d’Etat de 1960 peuvent être étudiés au département de Science politique de l’Université Adnan Menderes. Les islamistes voient en Adnan Menderes un martyr parce que c’est lui qui, le premier, a commencé à donner à l’islam politique une visibilité et qu’il a certes été exécuté après le coup d’Etat de 1960. Mais, plus on examine les années 50, en particulier en s’intéressant aux libertés publiques, plus l’on s’aperçoit que la Turquie était loin d’être alors un pays démocratique. Donc il faut mener des analyses rigoureuses et éviter de remplacer les anciens tabous par de nouveaux tabous. Or, il y a de milieux qui aujourd’hui ne veulent pas du débat sur l’Histoire parce qu’il est porteur de liberté. En tout état de cause, les milieux les plus conservateurs n’aiment pas débattre, ils préfèrent le respect de la norme préétablie et pour tout dire la soumission. Mais, en fin de compte, je suis assez optimiste parce que le Turc, ce n’est plus un pauvre petit paysan illettré. L’urbanisation de la société turque tourne autour de 70% de nos jours. Les Turcs sont beaucoup plus difficilement gouvernables et toutes les difficultés politiques auxquelles on assiste ces derniers temps sont les symptômes d’une mutation sociale de fond.

Question : Cette période est-elle un tournant qui vous en rappelle d’autres dans l’Histoire turque ?
Ahmet Kuyas : Je pense qu’actuellement la Turquie vit une des périodes les plus importantes de son Histoire. Et l’ampleur des débats sur l’Histoire auxquels on assiste me rappelle ceux qui ont eu lieu entre historiens au début du XXème siècle, moment où justement une nouvelle vision du passé ottoman a préparé le terrain à la fondation de cet Etat nation que nous appelons la Turquie aujourd’hui. Vous retrouvez en effet la teneur de ces débats historiques dans les discours politiques des fondateurs de la République comme Mustafa Kemal. C’est un peu au même phénomène que nous assistons aujourd’hui même si bien sûr le contenu des débats et des discours est totalement différent.

Propos recueillis par JM le 18 mai 2007

lundi 14 mai 2007

De Çaglayan à Izmir : pression laïque sur fond de recomposition partisane


Et de trois ! En l’espace d’un mois les adversaires de l’AKP peuvent se vanter d’avoir réussi trois manifestations d’une ampleur tout à fait exceptionnelle dans les trois plus grandes villes de Turquie. Après Ankara, le 14 avril, Istanbul, le 29 avril, Izmir, le 13 mai, a été le théâtre d’un rassemblement de près d’un million de personnes.
Une fois de plus les jeunes femmes ont été en première ligne de l’événement. Mais avec le beau temps, les minijupes rouges tendaient à supplanter le jean moulant qui était encore de rigueur, à Çaglayan, il y a 15 jours.
Il faut dire que le contexte politique a changé lui aussi. À Ankara, il s’agissait de dissuader Recep Tayyip Erdogan de se présenter, à Istanbul, il s’agissait de protester contre la candidature d’Abdullah Gül, à Izmir, à côté du désormais traditionnel« La Turquie est laïque et elle le restera » apparaissaient de nouveaux mots d’ordre appelant notamment les partis de gauche (CHP et DSP) à s’unir. « Unissez-vous ou demain il sera trop tard ! » chantaient avec conviction les manifestants et surtout les manifestantes.
Les protagonistes de cette union tant désirée n’étaient d’ailleurs pas loin. Ainsi, si Deniz Baykal n’a fait qu’une courte apparition sur les lieux, Zeki Sezer, le leader du DSP, Murat Karayalcin, le leader du SHP et Dogu Perincek, le leader du petit parti d’extrême gauche IP, ont vraiment participé à l’événement. Des rumeurs avaient même laissé entendre que l’alliance du CHP et DSP pourrait être annoncée lors de la manifestation, une « gauchisation » qui a fait fuir les nationalistes du MHP, dénonçant en l’occurrence une politisation du mouvement qui n’était bien sûr pas de leur goût. Il ne faut pourtant pas exagérer cette « gauchisation ». À cet égard, révélatrice sur la nature de la mobilisation du camp laïque aura été aussi la présence inhabituelle de nombreuses organisations patronales. On se souvient que le grand patronat turc, de neutre dans la crise présidentielle turque avait évolué, à la veille de la tenue de l’élection, vers des positions plus engagées, en conseillant notamment à Recep Tayyip Erdogan de ne pas se présenter.
Il est certes vrai que l’heure est à la recomposition du paysage politique et social turc. Le Centre droit a ouvert la voie en mettant un projet d’union à son ordre du jour depuis plusieurs mois. Bien peu croyaient au départ à la pertinence de ce projet tant les leaders successifs des deux formations concernées s’étaient distingués par leurs haines tenaces. L’annonce des élections législatives anticipées aura sans doute libéré les énergies. L’ANAP et le DYP sont ainsi en train de fusionner. Mais la nouvelle étiquette, qui a leur faveur et qui prétend reprendre une enseigne légendaire, celle du « Parti démocrate », est tombée sur os ! La marque vient en effet d’être déposée par un inconnu. Est-ce par hasard ou à dessein ? Quoiqu’il en soit, en France comme en Turquie, observons qu’il est difficile, en ces temps de bouleversements politiques, de créer un parti démocrate ! François Bayrou, confronté à un obstacle similaire, a dû se résoudre à créer un « mouvement démocrate », les centristes turcs devront-ils passer eux aussi du « parti » au « mouvement » ou bien choisir de jouer les refondateurs en optant pour un titre du genre « nouveau parti démocrate » ? Affaire à suivre…
En attendant, il est probable que la pression populaire laïque va se poursuivre. Il est assez frappant de voir que, depuis le 23 avril, jour de la traditionnelle fête de la jeunesse, les drapeaux turcs flottent aux fenêtres en bien des endroits et ne sont pas retournés dans les placards… De surcroît, de nombreuses fêtes ou cérémonies sont, pour des associations ou des fondations l’occasion, d’arborer allègrement l’emblème national, le plus souvent en compagnie de portraits de Mustafa Kemal, comme à la grande époque ! Sans doute, cette stratégie a-t-elle été payante au cours du mois qui vient de s’écouler mais elle pourrait aussi légitimer en retour des manifestations d’une tout autre nature. En atteste, le premier meeting de masse tenu par Recep Tayyip Erdogan, il y a quelques jours, dans l’Est du pays qui a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes. Jusqu’à présent l’AKP, qui jouait la carte de la légalité, a voulu respecter le calendrier prévu en appelant au déroulement normal d’un processus électoral présidentiel impliquant, selon la Constitution, les institutions et non le peuple. Mais, dès lors que l’on entre dans une campagne pour des élections générales, il n’est pas interdit de penser que l’AKP puisse, à son tour procéder à des démonstrations de force comparables, à ceci près que le turban y remplacera sans doute la minijupe !
Que les vendeurs de drapeaux turcs se rassurent pourtant, leur avenir semble assuré. Lors du dernier meeting de l’AKP, nombre de commentateurs avertis n’ont pas manqué de relever que, pour la première fois, le drapeau national y supplantait nettement l’oriflamme du parti et sa fameuse ampoule ! Bonsoir Monsieur Edison !