samedi 17 mai 2008

Sortie de l’ouvrage de Jean-Paul Burdy et Jean Marcou, « La Turquie à l’heure de l’Europe ».


Paru dans la collection «Le Politique en plus» des Presses Universitaires de Grenoble, cet ouvrage présente les grands enjeux de la Turquie, au moment même où la question de sa candidature à l’Union européenne est plus que jamais débattue. Après un rappel des articulations historiques à l’origine de la Turquie contemporaine (réformes ottomanes, période kémaliste), il analyse le système politique (institutions et partis, recherche de l’Etat de droit, devenir de la laïcité et place de l’armée), et le paradoxe qui veut que l’AKP, parti issu de la mouvance islamiste turque mène, depuis 2002 une politique de réforme et d’ouverture, tout en faisant de l’adhésion à l’UE sa priorité. Insistant sur la relation avec l’Occident et plus particulièrement avec l’Europe, il replace la politique étrangère turque dans son contexte régional (relations avec la Grèce, le monde arabe, l’Asie centrale, question kurde…) et international, compte tenu de la position stratégique de ce pays aux confins de l’Europe, du Caucase et du Moyen-Orient. L’ouvrage insiste enfin sur les profondes mutations en cours dans la société turque (identités et religions, situation des femmes, éducation, médias, culture) dans le contexte de son ouverture à l’Europe et à la mondialisation.

Les auteurs
Maître de conférences d’histoire à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble et co-animateur du groupe d’Etudes Turquie-Europe (GRETE) du laboratoire CNRS-PACTE de Grenoble, Jean-Paul Burdy a récemment dirigé «Les mots de la Turquie» (Editions du Mirail, Toulouse, 2006) et publié «La Turquie est-elle européenne ?» (Editions Turquoise, 2005).
Professeur de droit public à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, Jean Marcou est actuellement pensionnaire scientifique à l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes (IFEA) d’Istanbul où il est responsable de l’OVIPOT. Il a notamment participé à l’ouvrage dirigé par Semih Vaner, «La Turquie» (Editions du Seuil, Paris, 2005) qui vient d’être traduit en turc, et vient de publier «L’Égypte contemporaine» (Ed. Le Cavalier bleu, collection «Idées reçues», Paris, avril 2008).

Contenu de l’ouvrage
Articulé autour de cinq chapitres, traitant du contenu que l’on vient d’évoquer, l’ouvrage s’achève par une conclusion évoquant les plus récentes et symboliques mutations littéraires, cinématographiques et musicales turques.
Chapitre 1 : Les héritages ottomans et la construction de l’Etat-Nation turc contemporain.
Chapitre 2 : La démocratie turque contemporaine en question.
Chapitre 3 : Du choix de l’Occident au choix de l’Europe.
Chapitre 4 : La Turquie dans son environnement régional.
Chapitre 5 : De profondes mutations sociétales et culturelles.
Conclusion : La Turquie : des textes, des images et des sons.

Contact
Presses universitaires de Grenoble (PUG)- BP 47 – 38040 Grenoble Cedex 9 – www.pug.fr

Vente
«Jean-Paul Burdy et Jean Marcou, La Turquie à l’heure de l’Europe, PUG, 2008, 192 pages» est en vente en librairie ou en ligne (PUG, FNAC, Amazone…). Prix : 18€

samedi 10 mai 2008

A propos des relations turco-syriennes…


Recep Tayyip Erdogan s’est rendu, le 26 avril dernier, à Damas, pour activer les relations bilatérales turco-syriennes et relancer les pourparlers de paix entre Israël et la Syrie. Cette visite éclair du Premier ministre turc est venue confirmer les rapports privilégiés que les deux pays entretiennent depuis plusieurs mois et qui donnent lieu à des déclarations communes enthousiastes, d’autant plus étonnantes que la relation turco-syrienne a longtemps été exécrable. Que penser de cette nouvelle idylle, les efforts turcs pour favoriser une normalisation des relations entre Israël et la Syrie ont-ils des chances d’aboutir ?

Depuis la fin du mandat français sur la Syrie, les relations entre Damas et Ankara ont été le plus souvent dominées par la méfiance, voire par une franche hostilité. On sait que plusieurs dossiers délicats expliquent une telle situation : la revendication syrienne sur le sandjak d’Iskederun cédé par les Français à la République kémaliste à la veille de la Seconde guerre mondiale, la reconnaissance d’Israël par la Turquie dès 1949 et plus récemment les accords de 1996 et 2002 entre les deux pays, le soutien de Damas au PKK jusqu’à 1998, sans oublier le GAP et la question du partage des Eaux de l’Euphrate. Pourtant, depuis la crise qui, en 1998, a failli se transformer en confrontation ouverte entre les deux pays et qui a vu la Syrie, sous la pression de la Turquie, expulser de son territoire Abdullah Öcalan, le leader du PKK, les relations turco-syriennes n’ont cessé paradoxalement de s’améliorer.

L’origine de ce réchauffement spectaculaire, dont on ne prend réellement la mesure qu’aujourd’hui, est sans doute à rechercher dans la modification des équilibres stratégiques de la région, au cours des dernières années. L’existence de fait d’une région kurde autonome, dans le nord de l’Irak, depuis la première guerre du Golfe (1990-91), largement confortée par l’intervention américaine en 2003, fait craindre aux pays voisins, abritant une population kurde (Turquie, Iran, Syrie), l’émergence d’un Kurdistan indépendant ayant des revendications irrédentistes. On observe d’ailleurs que, depuis 2003, ces pays se sont régulièrement rencontrés pour évoquer une situation qui les préoccupe au plus haut point. Les principales conséquences de l’intervention américaine en Irak (éclatement du pays, domination de son gouvernement par la communauté chiite, prise de contrôle de sa présidence par un Kurde, notamment) ont profondément affecté, pour ne pas dire humilié, le monde arabe dans son ensemble. Pour leur part les Turcs, qui, rappelons-le, ont interdit l’accès de leur territoire, en 2003, aux troupes américaines qui s’apprêtaient à ouvrir un deuxième front en Irak, ont, eux-aussi, particulièrement mal vécu une intervention étrangère qui n’a fait que renforcer le Kurdistan irakien. L’incident consécutif à la capture humiliante de soldats turcs par les forces américaines, en juillet 2003, dans le nord de l’Irak (sujet du film à grand succès « Kurtlar vadisi ») et le sort incertain de Kirkuk dont la manne pétrolière pourrait renforcer les Kurdes irakiens si ces derniers parvenaient à s’en assurer le contrôle, sont venus dégrader encore une relation turco-américaine passablement perturbée. Dès lors, Ankara n’a pas hésité à tourner le dos à la politique d’isolement de la Syrie voulue par les Américains. En 2004, notamment, Abdullah Gül alors ministre des Affaires étrangères, a vertement critiqué l’idée américaine de mettre en œuvre le «Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act (SALSRA)» de 2003, qui prévoit des sanctions économiques et politiques contre la Syrie. La même année d’ailleurs, Damas et Ankara ont signé un accord de libre-échange qui comporte une disposition additionnelle prévoyant la reconnaissance mutuelle des frontières. Cette mutation des équilibres politiques régionaux a rencontré, par ailleurs, les évolutions de la diplomatie turque, encouragées par le gouvernement de l’AKP. Depuis quelque temps, en effet, la Turquie est sortie d’une réserve traditionnellement kémaliste, pour prendre des initiatives au Moyen-Orient, en développant notamment ses relations avec l’Iran et le monde arabe. Les nouveaux dirigeants turcs, qui ne regardent plus l’Orient de haut, sont plus aptes à promouvoir cette stratégie que leurs prédécesseurs laïques, qui étaient perçus avec une certaine méfiance dans le monde arabo-musulman. De surcroît, ils ont pu mener une telle politique, d’une part, sans froisser l’allié américain dont le gouvernement a donné son soutien à l’expérience «d’islamisme modéré» qu’ils ont initié en Turquie depuis 2002, d’autre part, sans placer l’opposition laïque nationaliste en position de force puisque cette ouverture au monde arabe vise en fait à neutraliser le développement d’un Kurdistan indépendant.

Ce double jeu habile qui voit la Turquie, tantôt tenir tête de façon spectaculaire aux initiatives américaines, tantôt s’insérer dans les plans de Washington pour stabiliser la région à sa façon, a fini par conférer à la Turquie une place de médiateur privilégié, qui la voit rivaliser avec l’Arabie Saoudite ou l’Egypte et que l’on a pu souvent observer au cours des derniers mois. En novembre 2007, notamment, avant le sommet d’Annapolis auquel la Turquie a convaincu la Syrie de participer, les Présidents Shimon Peres et Mahmoud Abbas ont été reçus conjointement en grandes pompes, à Ankara, au sein même de la Grande Assemblée Nationale (nos éditions des 25 et 29 novembre 2008). Par ailleurs, depuis son élection à la Présidence de la République, en août 2007, Abdullah Gül s’est beaucoup déplacé au Moyen-Orient (Pakistan, Iran, Palestine, Egypte…) offrant ses bons offices pour résoudre des conflits intérieurs (comme au Pakistan) et signant sans ménagement des accords de coopération économique dans la plupart des pays visités. En novembre 2007, Ankara a obtenu le soutien de Damas sur le dossier kurde, notamment lorsque l’armée turque a commencé à intervenir dans le nord de l’Irak par des bombardements et des incursions limitées. En mars 2008, la Turquie, la Syrie et l’Irak ont décidé d’établir un institut hydraulique pour résoudre leur différend sur le partage des eaux de l’Euphrate. Et l’on doit ici faire observer que la Syrie a été le premier pays à accepter cette initiative turque. Pour couronner le tout, en avril 2008, la visite de Recep Tayyip Erdogan à Damas, a vu le président syrien, Bachar El Assad, reconnaître officiellement l’existence, depuis l’an dernier, d’une médiation turque entre la Syrie et Israël, visant à pacifier les relations entre les deux pays et notamment à mettre un terme à l’occupation du Golan.

Il ne faut, pourtant, pas attendre de miracle de cette convergence turco-syrienne. Dans la conjoncture actuelle, Israël n’est sûrement pas disposé à rendre, à Damas, le Golan qui, pour l’Etat hébreux, a autant un intérêt stratégique qu’économique, puisque ce plateau fertile lui assure le contrôle de ressources hydrauliques précieuses. En outre, un rapprochement entre les deux pays supposerait la résolution d’un certain nombre de conflits, qui concerne principalement l’implication syrienne au Liban et le soutien apporté par Damas, tant au Hezbollah libanais qu’au Hamas palestinien. Si l’on ajoute à cela que le traitement de ces dossiers implique l’existence d’un l’accord au moins tacite des Etats-Unis et de l’Iran, on mesure qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Car, on ne voit pas comment cette convergence d’ensemble pourrait être acquise dans le contexte actuel (tensions américaino-iraniennes, prise de contrôle de Beyrouth-Ouest par le Hezbollah, affrontements intercommunautaires au Liban, attente du résultat des élections américaines…)

Dès lors, il faut penser, que sans être source de mutations spectaculaires, l’idylle turco-syrienne satisfait provisoirement la plupart des protagonistes concernés. Pour la Turquie, il y a là l’occasion de montrer son nouveau visage de puissance régionale, non seulement sur le plan politique mais aussi sur le plan économique, tout en essayant d’obtenir l’appui du monde arabe sur le dossier kurde, voire sur le dossier chypriote (à nouveau sur la sellette depuis l’élection de Demitris Christofias, en février dernier). La Syrie, pour sa part, a trouvé un moyen de réduire son isolement par le rapprochement avec un pays qui a des rapports anciens avec les Etats-Unis et avec l’Union Européenne, mais qui entretient aussi désormais une relation rénovée avec le monde arabe, au sein duquel le comportement de Damas est souvent regardé avec méfiance. Quant à l’Etat hébreu, enfin, en acceptant cette médiation inédite, il valorise la position de la Turquie (c’est-à-dire celle d’un Etat auquel il est lié de longue date dans la région) tout en plaçant les Palestiniens en porte-à-faux, car cette démarche en direction de la Syrie peut vouloir signifier aussi que la pacification des relations d’Israël avec ses voisins arabes pourrait se poursuivre, même en l’absence d’un règlement définitif du dossier palestinien.
À bien des égards, les bonnes relations turco-syriennes rappellent les bonnes relations turco-iraniennes ou les bonnes relations turco-grecques et toutes ces bonnes relations font penser à l’incontournable sourire du Président Gül ! Le caractère inattendu de ces rapprochements n’est pas forcément le gage de changements de fond. La politique étrangère turque a longtemps reposé sur un isolement régional cohabitant avec un rapport privilégié à l’Occident, il n’est pas étonnant que lorsque ce dernier rapport traverse des turbulences, les relations de voisinage se renforcent. Mais lorsqu’il saisit les multiples opportunités dont il dispose dans une aire pluridimensionnelle, ce pays carrefour, qui entend parler à tout le monde, court aussi le risque de neutraliser ses atouts et de s’épuiser en discussions vaines. Si la politique étrangère turque a indiscutablement changé de style, il serait un peu téméraire d’affirmer qu’elle est en train de remettre en cause ses fondements.
JM

lundi 5 mai 2008

La situation de la femme turque, enjeu encore et toujours des réformes les plus urgentes.


A l’occasion de sa dernière visite officielle en Turquie, le Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso (cf. notre édition du 12 avril 2008), a réitéré son souhait de voir entrer la Turquie dans l’Union européenne, tout en pointant du doigt les carences des actions engagées par le Gouvernement, en matière de droits de l’Homme.

Le respect des droits de l’homme et, par là même, des droits de la femme, fait partie intégrante de l’acquis communautaire et constitue une condition «sine qua non» de l’appartenance à l’Union européenne. Ce rappel à l’ordre des instances européennes fait suite aux craintes manifestées dernièrement par certains Etats membres de l’Union face au regain de l’offensive islamiste dans le pays qui viserait le droit des femmes, ainsi qu’a leurs interrogations sur la capacité et la volonté de la Turquie à satisfaire les conditions de respect de ces droits fondamentaux.


Une législation en avance sur la réalité quotidienne des femmes.
La Turquie, qui dispose d’une législation très émancipatrice, eu égard au reste du monde musulman, a été à certains égards également très en avance sur certains pays de l’Union. Le droit de vote et le droit d’éligibilité ont été respectivement octroyés aux femmes en 1930 et 1934 soit, 20 ans avant la France. Atatürk a, en effet, très tôt accordé au statut de la femme, une place fondamentale au cœur de la société, considérant que «si une société ne marchait pas vers son objectif avec toutes les femmes et tous les hommes qui la composent, elle ne progresserait pas». Dans sa volonté d’européaniser le pays, il avait à l’époque fortement encouragé l’émancipation des femmes par rapport au religieux, considérant que le concept de modernité se répandait dans la société par les femmes, car ce sont elles qui véhiculent les valeurs modernes face aux références coraniques interprétées de manière traditionnelle. Le statut des femmes à travers l’islam, s’est modernisé grâce a une urbanisation, une meilleure instruction, une augmentation de l’activité économique, l’ouverture de la société sur le monde du fait de la mondialisation et du développement des aspirations modernes.

La Turquie a connu ces dernières années des changements de société, avec l’élévation du niveau d’éducation, un meilleur accès à l’université et au marché du travail ainsi qu’une plus grande professionnalisation des femmes. Pressée par l’Europe de réformer une législation pénale pour le moins archaïque, et grâce à la mobilisation massive du lobbying féminin turc, la Turquie a profondément modifié son code pénal en 2004, réformant plus de 31 articles sur les discriminations sexuelles.

Malgré d’indéniables progrès, la Turquie reste aujourd’hui encore pétrie de paradoxes et embourbée dans un système qui fait la part belle aux traditions et coutumes. En dépit d’un théorique équilibre des droits entre les hommes et les femmes, les femmes turques subissent encore aujourd’hui une position subordonnée au sein de leur famille et sont loin d’avoir acquis un statut égal aux hommes et encore moins le partage égalitaire du pouvoir.

Ce n’est pas tant le dispositif légal qui fait défaut, mais son application effective dans la vie quotidienne des femmes. La bonne volonté du Gouvernement pour intégrer l’acquis communautaire ne suffit pas, elle doit se traduire par des mesures durables et concrètes. Certains souhaiteraient que «le pouvoir en place agisse en la matière, avec autant de diligence qu’il ne l’a fait s’agissant de la levée de l’interdiction du port du voile à l’université.»


Les pesanteurs d’une société restée très patriarcale.
Si le nombre de femmes députées au sein de la Grande Assemblée a presque doublé lors des dernières élections législatives comptant aujourd’hui 52 femmes élues sur 550 membres, la représentation des femmes en politique reste toujours problématique. L’instauration d’un système de quotas sur les listes de candidats n’a toujours pas été adoptée et aujourd’hui le Parlement ne compte toujours pas de délégation aux droits de femmes à proprement parler. La difficulté de représenter les femmes en politique réside aussi dans la très grande diversité des situations et des mentalités sur tout le territoire, ainsi que dans une vision encore très patriarcale voire machiste du monde politique.

Le niveau d’instruction des femmes et leur statut social jouent un rôle fondamental dans la revendication de la liberté de choix et dans leur refus d’une éthique qu’on veut leur imposer. Pour être présentes sur la scène publique et être en mesure de revendiquer leurs droits, les femmes turques doivent atteindre l’indépendance professionnelle et l’autonomie financière. Malgré des améliorations sensibles, le chemin est encore long à parcourir.

Si la présence de femmes au sein du système universitaire a positivement évolué ces dernières années leur permettant un accès au marché du travail parfois plus satisfaisant que dans certains pays européens, leur représentation est encore insuffisante. Selon les chiffres de l’OCDE, la participation active des femmes de 15 à 64 ans serait de 24,3% contre 62% dans l’Union européenne. D’après les chiffres de la Fondation Européenne pour l’Amélioration des Conditions de Vie et de Travail, ce chiffre était encore de 27% en 2004 et de 35% en 1998 révélant un recul constant du nombre de femmes sur le marché du travail officiel. Certaines organisations féminines soulignent le fait «que le taux d’emploi des hommes n’ayant reçu qu’une éducation primaire voire moindre, est bien plus élevé que celui des femmes diplômées, illustrant ainsi la division traditionnelle des rôles dans la société, qui veut que les hommes soient plus présents sur le marché du travail et ce, quelque soit leur niveau d’études.»

L’accès à l’instruction est encore limité, notamment dans les zones rurales de l’Est et du Sud-est du pays. Selon les chiffres du Parlement européen, chaque année, plus d’un demi-million de jeunes filles ne fréquentent pas l’école, pourtant obligatoire, selon l’article 4 de la Loi fondamentale sur l’Education nationale. Certaines familles sont plus promptes à marier rapidement leurs filles plutôt que de les envoyer à l’école. Plus d’une femme sur cinq ne saurait ni lire ni écrire et dans les régions rurales, cette proportion atteindrait 50%.

Le schéma traditionnel des familles accordant plus d’importance aux travail et salaire des hommes, associé à une persistance de la division des tâches au sein des ménages (restriction à la mobilité des femmes pour prendre soin des enfants, des personnes âgées et des parents handicapées) renforce cette tendance. Le manque d’infrastructures comme les crèches ou garderies constitue un obstacle supplémentaire.

L’absence des femmes sur le marché officiel du travail s’explique aussi par leur forte présence sur le marché informel du travail qui représente 50,1% du volume total de l’emploi. Nombre d’entre elles travaillent durement dans l’agriculture, le plus souvent pour le compte de leur famille, signifiant une absence de rémunération. Elles ne bénéficient pas non plus d’une protection sociale et des avancées engendrées par les réformes communautaires en matière de droit du travail.

Les réformes successives du code du travail tendant à revaloriser le travail des femmes (égalité d’accès à l’emploi, protection sociale, congé parental, égalité de traitement) ont été faites mais la transposition des directives européennes demeure encore insuffisante. L’égalité des sexes reste théorique, les discriminations de genre sont encore monnaie courante.


La persistance inquiétante des violences faites aux femmes.
Mais le plus lourd problème lié à la condition des femmes en Turquie reste la persistance des violences domestiques. Si la société reconnaît depuis peu l’existence des violences à l’ encontre des femmes, il est très difficile à ce jour d’obtenir des statistiques officielles précises sur le nombre de victimes.

La réforme du code pénal a permis de punir plus sévèrement les crimes d’honneur, de faire tomber sous le coup de la loi le viol au sein du mariage, de supprimer la réduction de peines accordées aux membres de la famille de la jeune fille qui se rendaient coupables de son assassinat après décision du Conseil de famille pour laver leur honneur des faits. Mais ces actes odieux n’ont pas pour autant disparu et l’impunité demeure. L’honneur de la famille et les pressions familiales peuvent être plus importants que le droit d’exister. Le nombre de suicides (ou meurtres maquillés comme tels), serait en augmentation dans l’Est du pays. Dans un autre registre, les tests de virginité ont été maintenus sur plainte et avec autorisation du juge ou du procureur mais sans le consentement de la jeune fille.

Les victimes de violences, de prostitution ou de mariages forcés, ne bénéficient encore que de très peu de moyens de protection et d’assistance. Malgré la nouvelle loi sur les communes qui prévoit la mise en place de foyers ou refuges dans les grandes agglomérations, ceux-ci sont encore trop peu nombreux La peur des représailles et la non autonomie financière, condamnent bien souvent les victimes au silence et entraîne un nombre très faible des plaintes.

L’amélioration de la situation passera par une application concrète et sans faille des réformes par la justice turque, ainsi que par la mise à disposition par le Gouvernement des mécanismes administratifs qui font aujourd’hui cruellement défaut. Les fonctionnaires de police et de justice ne sont ni sensibilisés, ni formés pour faire face à ce genre de violences. Quant aux décisions de justice, les juges interprétant la loi de manière aléatoire, elles sont bien souvent injustes.


Si la situation des femmes en Turquie s’est améliorée ces dernières années, elle est encore loin de satisfaire aux valeurs et critères européens. Des réformes ont été faites, mais la loi ne suffit pas. Ce sont désormais aux mentalités d’évoluer. Le Gouvernement doit multiplier les actions visant à combattre les stéréotypes sur la place de la femme dans la société. Il doit intensifier la coopération avec la société civile pour faire progresser les droits de la femme. Par le biais de campagne d’information, de recherches et de formation, la société doit surmonter la persistance de la répartition traditionnelle des rôles entre les hommes et les femmes et les obstacles d’un système patriarcal.

La pleine autonomie des femmes fait partie du « tournant national global »que doit réaliser la Turquie afin d’atteindre le seuil de maturité requis pour intégrer l’Europe communautaire.

La route vers une société égalitaire et une justice sociale pleine et entière, est encore longue, mais les Turcs sont habitués aux changements (brutaux). L’espoir existe de voir un jour la fin de la subordination de la femme au sein de la société, mais il faudra du temps et de la pédagogie.
Perrine Lacoste

lundi 28 avril 2008

Deniz Baykal, leader à vie du CHP.


Deniz Baykal a été réélu à la tête du Parti républicain du peuple (CHP-Cumhuriyet Halk Partisi), ce week-end, pour la dixième fois ! Cette réélection n’était, en fait, qu’une simple formalité, car le leader kémaliste n’avait pas de concurrent, aucun de ses rivaux potentiels n’ayant obtenu le pourcentage de délégués nécessaires (20%), pour pouvoir faire acte de candidature. Âgé de 70 ans, Deniz Baykal semble désormais installé à vie à la tête de cette formation. Il a d’ailleurs conseillé à ceux qui s’opposent à la ligne de son parti de le quitter pour en créer un autre. Ce congrès a montré que l’indéboulonnable leader maîtrise désormais totalement les rouages internes du parti et contrôle étroitement la désignation de la plupart de ses délégués. Toute velléité d’opposition y est donc désormais définitivement vaine.

Le député de Samsun, Haluk Koç, hier encore fervent supporter de Baykal, a été cette fois, à l’origine de la principale tentative de contestation interne, mais il n’est pas parvenu à rassembler le nombre de mandats fatidiques pour pouvoir se présenter contre lui. Dès lors, l’une des seules voix dissonantes de ce congrès aura été celle de Gülsün Bilgehan Toker, la petite fille d’Ismet Inönü, qui a pris un malin plaisir à rappeler que Deniz Baykal avait, en quelque sorte, permis l’accession de Recep Tayyip Erdogan à la tête du gouvernement, en acceptant la levée de l’interdiction d’exercice de fonctions politiques dont le leader de l’AKP était encore l’objet, après les élections législatives de 2002. On se souvient, en effet, que le député d’Antalya avait imprudemment fait le pari que «l’inexpérimenté» Erdogan ne resterait pas six mois Premier ministre. On sait ce qu’il en est advenu depuis. Cette bévue avait été rappelée, en juillet dernier, par le célèbre artiste Zülfü Livaneli dans la lettre ouverte qu’il avait adressée à Baykal au lendemain de sa défaite aux élections législatives (cf. notre édition du 26 juillet 2007). Gülsün Bilgehan Toker n’a pas hésité à rappeler également l’échec total du leader du parti kémaliste, au cours des derniers mois, notamment à l’occasion de l’élection présidentielle de 2007, qui a vu l’élection d’Abdullah Gül. « Nous disons que nous avons géré cette élection de façon responsable. Or, nos pires craintes se sont réalisées. Que pouvions-nous imaginer de pire ? », a-t-elle notamment déclaré, provoquant quelques réactions houleuses dans l’assemblée.

Mais cette voix dissonante n’a que faiblement dérangé l’unanimité d’un congrès réuni pour plébisciter son leader. Il faut dire que, dans le contexte des tensions actuelles où le CHP se considère comme le fer de lance du combat engagé pour faire bloc contre « l’ennemi islamiste», toute critique interne tend à être assimilée à une «trahison». Car, c’est bien cette image d’ultime rempart face au «péril vert» qui reste aujourd’hui l’argument privilégié légitimant le maintien de l’inusable leader laïciste, en dépit même du fait qu’il ait pu conduire son parti d’échec en échec, depuis qu’il l’a recréé, il y a 15 ans. En effet, ni la débâcle des élections de 1999 où le CHP n’avait pas passé la barre des 10% permettant d’avoir une représentation parlementaire, ni le cuisant échec des municipales de 2004, ni même les claques législatives et présidentielles successives de 2007, ne sont parvenus à faire vaciller Deniz Baykal. Bien au contraire, il semble bien que plus il échoue et plus sa position à la tête de la formation kémaliste se renforce. Il faut dire que, depuis les législatives de 2002, le CHP a gagné le statut de parti d’opposition patenté face à l’AKP. Que l’influence de cette opposition soit réduite a peu d’importance du moment qu’elle survit en étant fidèle aux dogmes de l’establishment et en parvenant à bloquer le système, comme elle y est souvent arrivée au cours de ces derniers mois.

Lors de ce congrès, Deniz Baykal a évoqué à plusieurs reprises la procédure d’interdiction actuellement engagée contre l’AKP, en disant sa certitude que la Turquie resterait « cette brillante synthèse d’islam et de laïcité ». Ces propos se sont accompagnés de reproches répétés adressés à des Occidentaux suspectés de vouloir empêcher la démocratisation de la Turquie. La seule réelle ouverture, dans ce discours rebattu, a concerné la question kurde, puisque le leader kémaliste, dont on connaît pourtant les positions nationalistes, a plaidé pour le développement d’un enseignement en langue kurde. Mais cette innovation inattendue ne saurait faire illusion…

En réalité, sous la férule de Baykal, le CHP semble avoir définitivement rompu avec cette ambition d’être le parti de la gauche turque, initiée par Bülent Ecevit dans les années 60-70. Alors même qu’aujourd’hui la formation kémaliste ne peut nourrir l’espoir d’accéder au pouvoir par les urnes, sa seule stratégie est de se tenir en réserve de la République, pour le cas où un « accident » créerait un vide politique au sommet de l’Etat. En cela, beaucoup d’observateurs ne manquent pas de remarquer que la position du parti de Deniz Baykal n’est aujourd’hui pas très éloignée de celle du parti d’Ismet Inönü, dans les années 60 et au début des années 70, la seule différence étant que « l’accident », au lieu d’être une intervention militaire, pourrait être un coup d’Etat… judiciaire.

Il reste que ce congrès aura montré à nouveau que l’une des faiblesses majeures de la démocratie turque est, à l’heure actuelle, l’absence d’opposition véritable. Cette situation prive le système politique turc de tout espoir d’alternance, à court ou moyen termes. Certes, dans les milieux intellectuels, la création d’une formation de centre gauche susceptible de constituer une alternative libérale à l’AKP existe, mais ce projet n’est pas en mesure de se concrétiser pour l’instant et surtout de recevoir un appui véritablement populaire. Les dernières élections législatives et l’échec des candidats indépendants qui tentaient d’incarner cette option, l’ont bien montré. Ainsi, lors des prochaines élections municipales, beaucoup d’électeurs turcs risquent donc d’être confrontés de nouveau à un dilemme qu’ils connaissent trop bien : voter pour le CHP en se pinçant le nez ou donner leur voix à l’AKP (ou à son successeur) en espérant faire bouger un état des lieux partisan qui a décidément la vie dure !
JM

samedi 26 avril 2008

La suppression de l’article 88-5 de la Constitution française à l’ordre du jour.


Le Conseil des ministres a adopté, le 20 avril 2008, la réforme des institutions que le Président Nicolas Sarkozy, avait annoncé, en juillet dernier, avec l’idée de «moderniser» la Cinquième République, «sans pour autant tourner la page». Ce texte prévoit d’accroître les prérogatives du Parlement (notamment, partage de la fixation de l’ordre du jour entre le gouvernement et le Parlement, limitation de l’usage de l’art. 49-3 qui permet de faire adopter un texte de loi sans vote…). La réforme donne aussi la possibilité au chef de l’Etat de venir s’exprimer devant le Parlement et vise à limiter la durée de l’exercice des fonctions présidentielles à deux mandats consécutifs. Elle fixe, enfin, une limite maximale au nombre des ministres du gouvernement. Mais, la mesure de ce paquet constitutionnel qui a provoqué d’emblée le plus de polémiques est la suppression de l’art. 88-5.

Rappelons que cette disposition a été incluse dans la Constitution française par la révision du 1er mars 2005, souhaitée à l’époque par Jacques Chirac, dans le contexte de la campagne qui avait précédé la tenue du référendum sur la Constitution européenne. Confronté aux critiques des partisans du « non » au Traité constitutionnel européen, l’ex-Président de la République avait voulu « rassurer » les électeurs, en leur signifiant par cette révision qu’un vote favorable au Traité en question n’impliquait pas nécessairement à terme l’intégration européenne de la Turquie. Ainsi fut adopté un article additionnel redoutable, qui lie désormais les mains des gouvernements français sur la question de l’élargissement. C’est la raison pour laquelle Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, avait recommandé sa suppression, en septembre dernier, devant le comité sur la réforme des institutions, présidé par Edouard Balladur, en expliquant notamment qu’une telle disposition n’avait pas son équivalent dans les autres pays membres de l’Union Européenne (notre édition du 15 septembre 2007).

Pour autant, les adversaires de l’adhésion de la Turquie n’ont pas oublié les « vertus » du 88-5. Jean-Marie Le Pen n’a pas hésité à dire que Nicolas Sarkozy, en voulant supprimer cet article, prouvait qu’il était devenu favorable « à cette adhésion, contrairement à ce qu’il avait affirmé pendant sa campagne ». Mais, des critiques ont fusé également au sein même de la majorité présidentielle. Ainsi, le député des Bouches-du-Rhône, Richard Mallié a mis en cause la suppression de l’art. 88-5, en déclarant que le référendum en question faisait « actuellement figure de garde-fou contre un élargissement sans fin de l’Union Européenne, et surtout de bouclier face une adhésion de la Turquie. »

Ces propos sont néanmoins plus polémiques que réellement pertinents car, en réalité, la surpression du 88-5 par la prochaine réforme constitutionnelle ne paraît, ni impliquer que l’approbation des élargissements à venir sera automatique (le Président de la République conservant en tout état de cause la possibilité de recourir au référendum), ni signifier que Nicolas Sarkozy a changé d’avis sur la candidature turque. Ce dernier a d’ailleurs réitéré son opposition à l’intégration européenne de la Turquie, lors de son intervention télévisée du 24 avril, en disant qu’il organiserait le cas échéant un référendum sur le sujet et en expliquant que le référendum sur l’élargissement ne serait plus automatique mais qu’il restait possible. En réalité, c’est bien l’argument déjà évoqué, en septembre, par Jean-Pierre Jouyet, qui est la raison profonde de la suppression de l’article 88-5. Il a été repris, en tout cas, par le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel, qui a souligné notamment que « ce verrou (le référendum obligatoire) n’a pas vraiment de sens dans la mesure où il fixe une règle générale là où il faut du cas par cas ».

Quoiqu’il en soit, la réforme projetée devra encore être adoptée à la majorité des trois cinquièmes par le Parlement réuni en Congrès (Assemblée nationale et Sénat), à Versailles. Or l’UMP, le parti gouvernemental, ne dispose pas à l’heure actuelle de cette majorité renforcée. L’opposition, en particulier le Parti socialiste qui critique plusieurs aspects du projet, n’a pas toutefois remis en cause la nécessité de supprimer l’article 88-5.
JM

vendredi 25 avril 2008

Au Parlement de Strasbourg, le Président slovène plaide pour la candidature turque.


S’exprimant le 23 avril 2008, devant le Parlement européen, à Strasbourg, le Président slovène, Danilo Türk, dont le pays préside actuellement l’Union Européenne, a défendu vigoureusement la candidature européenne de la Turquie. Estimant qu’il fallait poursuivre les négociations d’adhésion avec Ankara, Danilo Türk a mis en garde contre la tentation d’exclure la Turquie pour des raisons culturelles. «On ne peut écarter un pays uniquement pour des inconvénients politiques ou des préjugés culturels», a-t-il dit, avant d’ajouter : «le sentiment d’exclusion nourrit le ressentiment et le ressentiment nourrit l’instabilité». Le Président slovène a rappelé que l’UE s’était engagée dans la perspective de l’adhésion et qu’un refus «mettrait en cause la crédibilité» même de Bruxelles.

Ce discours, prononcé à Strasbourg, sonne comme un message prémonitoire adressé à la France qui doit prendre la présidence tournante de l’UE, au second semestre de 2008. Ce n’est pas la première fois que les responsables slovènes s’expriment de la sorte sur la candidature turque et implicitement sur les réticences françaises dont elle fait l’objet. Dès le début de leur présidence européenne (le 16 janvier 2008), par la voix de leur Premier ministre, Janez Jansa, et déjà devant Parlement de Strasbourg, d’ailleurs, ils avaient plaidé pour la candidature d’Ankara, tout en critiquant le projet français d’Union pour la Méditerranée, qui apparaissait alors comme une alternative à l’intégration pleine et entière de la Turquie dans l’Union européenne (notre édition du 18 janvier 2008).

Pourtant, cette prise de position marquée en faveur de la Turquie a une autre dimension. On peut estimer, en effet, qu’elle tend à valoriser, d’une part, la présidence d’un pays, qui a souvent été ressentie comme une présidence de transition avant la présidence française à venir, tout en exprimant, d’autre part, plus généralement, une vision élargie de l’Europe, qui est actuellement celle de la plupart des pays de l’Est. En réalité, premier pays d’Europe centrale et orientale à présider l’UE, depuis les élargissements de 2004 et de 2007, la Slovénie a aussi fortement défendu pendant sa présidence l’idée de poursuite de l’élargissement dans les Balkans. Dans son discours à Strasbourg, Danilo Türk a ainsi déclaré qu’on ne pouvait maintenir les Balkans occidentaux «dans un trou noir», faisant ici allusion à la candidature de la Croatie et surtout à celle des autres pays de l’ex-Yougoslavie. Il a estimé, notamment, que Bruxelles devait définir «de manière plus claire la perspective européenne de ces pays», sans pour autant donner une date pour la signature d’un pacte de stabilisation et d’association, un accord de pré-adhésion avec la Serbie qui a été reporté, à plusieurs reprises. Mais Danilo Türk est allé encore plus loin, en plaidant la cause de la Moldavie et de l’Ukraine, pour demander que ces deux pays se voient offrir une opportunité d’adhésion à l’UE que, selon lui, « il serait inadmissible de leur refuser ». Pour le président slovène, ces nouveaux élargissements doivent être envisagés, en fait, « à la lumière de l’ambition de l’UE d’être un acteur mondial de premier plan. »

On le voit, la position slovène, en l’occurrence exprimée, rejoint une vision de l’Europe, largement partagée en Europe centrale et orientale, soutenant un élargissement de l’UE calqué sur les récentes extensions territoriales de l’OTAN et remettant en cause la prétention hégémonique du fameux couple franco-allemand qui, on le sait, continue à exprimer, pour sa part, de fortes réserves quant à la candidature européenne d’Ankara.
JM

samedi 12 avril 2008

À «Santralistanbul», Jose Manuel Barroso plaide pour le consensus et pour une relance des réformes en Turquie.


Le président de la Commission européenne, Jose Manuel Barroso, qui vient d’effectuer un voyage officiel de trois jours en Turquie, avait choisi l’Université de Bilgi, le 11 avril 2008, pour s’exprimer, à Istanbul, sur la candidature de la Turquie à l’Europe. C’est sur la « nouvelle plate-forme culturelle » de cette Université, dans le campus de «Santralistanbul» récemment ouvert, que le chef du gouvernement européen accompagné du commissaire européen à l’élargissement, Olli Rehn, a été accueilli par le Recteur Aydin Ugur et par le député de la circonscription d’Eyüp, Egemen Bagis, par ailleurs étoile montante du parti pouvoir, l’AKP. Détendu, souriant, Jose Manuel Barroso, était apparemment satisfait de pouvoir intervenir dans une enceinte académique qui, par excellence, symbolise l’ouverture culturelle d’Istanbul sur le monde et qui est actuellement, a fait observer le dirigeant européen, « l’un des meilleurs témoignages de rénovation post-industrielle dans cette ville». Dans le hall du bâtiment où se tenait la conférence, qui abrite à l’heure actuelle une superbe exposition d’art contemporain, le président de la Commission a d’ailleurs commencé par souligner à quel point cette université et ses initiatives incarnaient une Turquie tournée vers les défis contemporains. Dans cette ambiance favorable et somme toute très européenne, José Manuel Barroso a surtout cherché à terminer son séjour turc sur une tonalité favorable et conviviale.

La venue de M. Barroso en Turquie s’est inscrit, en effet, dans le contexte difficile généré par le recours demandant à la Cour constitutionnelle la dissolution de l’AKP, accusé « d’activités anti-laïques ». La situation était ainsi délicate pour le leader européen, suspecté par les milieux laïques turcs de venir prêter main forte au gouvernement de Recep Tayyip Erdogan en fâcheuse posture. Dès le début de son voyage, il s’est ainsi attaché, tout en rappelant le soutien de l’Europe au respect de la démocratie et de l’Etat de droit, à ne pas s’immiscer directement dans le conflit politique en cours. À son arrivée, le 9 avril 2008, M. Barroso, interviewé, par CNN Türk, sur les derniers développements de la vie politique turque, avait dit « sa surprise » et estimé « qu’il n’était pas normal que le parti majoritaire au Parlement, élu par la voie démocratique, soit soumis à un tel processus ». Il est néanmoins significatif que le président de la Commission ait aussi, à plusieurs reprises, rappelé son attachement à la séparation de l’État et de la religion, même s’il a plaidé pour que la laïcité soit démocratique et qu’elle ne devienne pas « une nouvelle religion ».

M. Barroso a sans doute voulu éviter que sa venue contribue à diviser la société turque, et il a essayé de rassurer les différentes composantes de celle-ci. Il lui fallait ainsi faire comprendre que si l’Europe s’inquiétait d’un procès peu démocratique qui contrarie ses valeurs profondes, elle n’est pas disposée non plus à tolérer des dérives fondamentalistes… À « Santralistanbul », en particulier, le leader européen a confirmé ce discours consensuel, en soulignant que l’UE avait aujourd’hui «le devoir de suivre attentivement ce qui se passait en Turquie parce qu’un processus de candidature était engagé». Appelant les Turcs à s’unir, il a aussi expliqué que ce ne serait pas le gouvernement ou les partis politiques qui seraient évalués en fin de parcours, « mais le pays dans son ensemble ». À cet égard, se tournant vers son commissaire à l’élargissement, Olli Rhen, M. Barroso a fait remarquer que ce dernier ne provenait pas de la même famille politique que lui, et qu’ils travaillaient pourtant tous les jours côte à côte, avant d’expliquer qu’une des valeurs de l’Europe était « cet esprit de consensus » qui amène par ailleurs les institutions de l’UE, les gouvernements de ses Etats-membres et les parlements de ses régions, à dépasser leurs différences pour agir ensemble.

Sur la candidature, à proprement parler, le Président de la Commission a redit à plusieurs reprises sa conviction que « la Turquie et l’Europe avaient une destinée commune », en rappelant qu’en dépit des voix discordantes qui s’élèvent dans certains Etats-membres, il avait été lui-même mandaté pour négocier l’adhésion pleine et entière de ce pays. Pour lui, dans le processus d’intégration européenne, les trois meilleurs atouts de la Turquie sont actuellement : sa forte interdépendance économique avec l’Europe (« l’accord d’Union douanière est un succès »), son importance militaire (« la Turquie a un rôle majeur à jouer dans les Balkans et au Moyen-Orient »), ses atouts stratégiques (« la Turquie est située sur le tracé de couloirs énergétiques essentiels qui, comme le BTC, sont en train de se mettre en place »). Mais le responsable européen n’a pas caché non plus les problèmes que rencontrait actuellement la candidature d’Ankara. Seuls 6 chapitres des négociations ont été ouverts depuis 2005 et 8 autres sont gelés en raison de la crise chypriote depuis 2006, les réformes sont en panne en Turquie… Dans son discours à «Santralistanbul», M. Barroso a rappelé que l’UE souhaitait justement la reprise de ces réformes, notamment dans les domaines suivants : amélioration de la liberté d’opinion, création d’un «ombudsman», indépendance du pouvoir judiciaire, et enfin droits des minorités, des femmes et des enfants. Évoquant plusieurs fois la réforme de l’article 301 du code pénal, tant dans son intervention que dans le débat qui a suivi, le président de la Commission, a refusé d’entrer dans des détails procéduriers ou matériels, mais il a affirmé que, ce qui était important, en tout état de cause, c’était de bannir définitivement le délit d’opinion dans ce pays. « En Europe, une opinion n’est jamais un crime, il y a là un principe de base », a-t-il déclaré, notamment.

Questionné sur ses convictions profondes quant aux chances d’aboutissement de la candidature turque, M. Barroso a insisté sur les similarités existant entre la situation actuelle de la Turquie et la celle des pays de l’Europe du Sud, il y a 30 ans, en particulier, celle de son pays, le Portugal. « À cette époque, beaucoup craignaient, en Europe, d’être envahis par des immigrants portugais ou espagnols, alors que c’est l’inverse qui s’est produit », a-t-il rappelé. Pour le président de la Commission, cet exemple montre bien que, pour construire l’Europe de demain et évaluer la candidature turque, « il faut raisonner de façon dynamique et sortir des vieux clichés ». Il s’est refusé, néanmoins, alors même qu’un de ses interlocuteurs l’y invitait, à pousser plus loin le parallélisme entre son pays et la Turquie, tout en expliquant que certains points communs aux deux Etats (notamment la forte présence de l’armée dans les processus de transition démocratique), étaient très tentants pour l’universitaire, passionné par la comparaison des systèmes politiques, qu’il avait été dans le passé.

Après avoir encore eu l’occasion de redire à quel point le nombre des réformes restant à accomplir par la Turquie était important, Jose Manuel Barroso a tenu à souligner que rien n’était impossible. Évoquant un récent déplacement, en décembre 2007, pour ouvrir la frontière italo-slovène, après l’entrée de Ljubljana dans l’espace Schengen, il a fait observer : «Il y a 20 ans, on tirait sur les gens qui tentaient de franchir cette même frontière, rendez-vous compte du changement en si peu de temps !» Le passage du président de la Commission par «Santralistanbul» lui aura sans doute permis de donner un tour plus chaleureux et plus optimiste à son séjour en Turquie. Il n’efface pas pour autant les échéances difficiles qui attendent Ankara, dans les prochains mois, au cours desquels, comme l’a dit le leader européen : « La Turquie devra surtout convaincre l’Union Européenne qu’il est vraiment de son intérêt de l’accueillir parmi ses membres.»
Jean Marcou