
14 mars 2007, 14H30, les manifestants ayant répondu à l’appel de la « Plateforme des objecteurs de conscience » (Vicdani Ret Platformu) se rassemblent dans un coin de la « Place Taksim » avant d’entamer une marche sur «Istiklâl Caddesi ». Une vaine attente ne leur permet pas de regrouper plus d’une vingtaine de manifestants qui se partagent trois pancartes et deux banderoles. La plateforme est pourtant soutenue en théorie par plusieurs associations et partis politiques mais aucun d’entre eux n’est venu, pas même « l’Initiative des mères pour la paix » (Barıs anneleri inisiyatifi), association pourtant présente sur « Istiklâl » une heure auparavant, à l’occasion d’un « sit-in ». Les objecteurs n’arborent, quant à eux, aucun signe politique ostensible pouvant suggérer une appartenance à un syndicat ou à une association. Tous sont là avant tout pour réclamer la libération de Halil Savda (un objecteur de conscience déclaré depuis le 26 Novembre 2004, détenu à la prison militaire de Çorlu, qui doit comparaître le lendemain, une nouvelle fois, devant la Cour militaire) et pour revendiquer le droit à l’objection de conscience qui n’est pas légalement reconnu en Turquie.
Le cortège s’apprête à partir. Son faible nombre et l’irruption de deux enfants jouant aux militaires armés d’un parapluie donne le ton de la manifestation : une poignée d’antimilitaristes vont tenter de sensibiliser à leurs revendications une opinion publique où l’armée reste une valeur sûre et respectée. La stupéfaction des passants, l’incompréhension qui se lit sur leur visage lorsqu’ils entendent les slogans des manifestants («Nous ne serons pas les soldats de la Turquie, nous ne serons les soldats de personne » « N’allez pas à l’armée » « Armée regarde, libère Halil, Halil ne sera jamais un soldat », « nous voulons un monde sans militaires et sans policiers ») et leur ignorance de la notion même d’objection de conscience (vicdani ret) en attestent tout au long du défilé.
Cependant, la marche se déroule sans heurts, et les participants crient sans complexe et dans la bonne humeur des mots d’ordre qu’il n’est pas facile d’exprimer en Turquie, sous l’étroite surveillance des forces de l’ordre, en uniforme et en civil. Celles-ci n’hésiteront pas d’ailleurs à rappeler à l’ordre les manifestants lorsqu’emportés par leur élan, ils envisagent de poursuivre leur marche au-delà de « Tünel », en direction de « Karaköy ». Quelques policiers en civil se mettent en travers de leur chemin, et leur demande de montrer leur autorisation pour cette manifestation (effectivement obtenue pourtant). Ils les laissent finalement repartir à la condition qu’ils rangent leurs banderoles et cessent leurs slogans. En clair, la manifestation est finie. Elle n’aura duré qu’une demi-heure, le temps de parcourir « Istiklâl » sur toute sa longueur…
Pourtant, le seul fait qu’elle ait pu avoir lieu tient en soi du prodige. En effet, bien que signataire de la Convention européenne des droits de l’Homme, qui reconnaît le droit à l’objection de conscience au service militaire, la Constitution turque ne reconnaît quant à elle pas ce droit aux citoyens turcs. La Turquie est d’ailleurs, avec l’Azerbaïdjan, le seul Etat membre du Conseil de l’Europe qui ne reconnaisse le droit à l’objection de conscience. La conscription quant à elle, prévue par l’article 72 de la Constitution de 1982, est décrite par ce même article comme « le droit et le devoir de tout citoyen turc » ayant entre 19 et 40 ans. Par ailleurs, si l’article 87 du Code pénal militaire prévoit des sanctions pour ceux qui se soustraient au service militaire, l’article 318 de ce même code permet de sanctionner également le fait d’inciter autrui à ne pas le faire. Or, à en juger par les slogans on ne peut plus explicites des manifestants, tel était bien l’un des objets de la manifestation de ce 14 mars.
Ces articles de loi ont d’ailleurs trouvé maintes applications par le passé, avec l’apparition des premiers objecteurs à partir de l’année 1990 (Tayfun Gönül et Vedat Zencir). Le concept d’objection de conscience apparaît alors peu à peu dans le débat public turc. Le cas le plus célèbre d’objecteur de conscience poursuivi en justice, et qui popularisera véritablement la cause des objecteurs, est Osman Murat Ülke, dit « Ossi ». A la différence de ses prédécesseurs, qui ont été acquittés, « Ossi » fut le premier objecteur à avoir été forcé de retourner dans son unité d’affectation, puis à avoir été incarcéré dans une prison militaire pour insubordination. C’est, à ce moment là, que le mouvement des objecteurs de conscience a commencé à se former, autour de la défense d’Osman Murat Ülke et grâce à la forte médiatisation de son procès qui permit la diffusion de l’idée d’objection de conscience et par là même la multiplication des objecteurs. Les premières tentatives d’institutionnalisation du mouvement apparaissent alors avec la création en décembre 1992 de l’Association des antimilitaristes (Savas Karsıtları Dernegi) à Izmir. Fermée par le gouverneur, dès novembre 1993, sa branche stambouliote, établie en automne 1993, survit et l’Association des antimilitaristes d’Izmir (Izmir Savas Karsitları Dernegi) est fondée en février 1994. « Ossi » fut finalement relâché en mars 1999, mais d’autres objecteurs de conscience, devenus célèbres parmi les initiés, ont connu des démêlés avec la justice. C’est notamment le cas de Mehmet Bal, qui après avoir déclaré son objection, en octobre 2002, fut le second objecteur emprisonné, et de Mehmet Tarhan, premier objecteur de conscience homosexuel déclaré comme tel, le 27 octobre 2001, qui fit l’expérience de la détention en raison de son choix.
Depuis quelques années, les autorités turques (non sans avoir préalablement fermé toutes les associations d’objecteurs de conscience évoquées précédemment) se sont montrées moins répressives envers les objecteurs de conscience, afin d’éviter d’attirer l’attention et la sympathie envers ce mouvement. Toutefois, l’un d’eux, Halil Savda, a été arrêté et est actuellement en cours de jugement. Pour le soutenir, à défaut d’une véritable association, a été mise en place une structure des plus informelles, à savoir cette simple « plateforme des objecteurs de conscience », destinées a bénéficier du soutien et des moyens de structures n’ayant pas pour objet la question de l’objection de conscience mais soutenant cette cause.
Le 15 mars pourtant, jour du procès de Halil Savda, seul le petit groupe d’amis qui était présent la veille sur « Istiklâl » est venu pour le soutenir, banderoles à la main et tambours battants. Devant la cour militaire de Çorlu, l’humeur est à la provocation. Cernés par les policiers et les militaires, ils réclament une fois encore un monde d’où ces derniers seraient absents et tentent symboliquement de faire entrer des avions faits avec des tracts antimilitaristes dans la caserne militaire. Devant ce spectacle, on pouvait relever, chez les passants, les mêmes visages effarés que ceux observés la veille.
Le moment du procès venu, Halil Savda, attendu par ceux qui ont fait le voyage pour le soutenir, apparaît avec un sourire rassurant, serre la main de ses amis et prend place dans le box des accusés. Sur demande de la cour il présente sa position, qui consiste essentiellement à réitérer son objection de conscience et à rejeter sa traduction devant une cour militaire qui ne peut juger le civil qu’il est, du fait de son refus de faire le service militaire. Mais ce discours, pas plus que la plaidoirie de son avocate, n’empêcheront la cour de condamner Halil Savda à 15 mois de prison, peine qui pourrait encore s’aggraver lors du prochain procès pour d’autres chefs d’accusations, le 29 mars 2007.
Une bien amère nouvelle, qui est suivie par une surprise désagréable à la sortie du procès : les militants restés dehors se sont fait attaquer par une vingtaine de personnes (sans qu’il y ait eu de blessés, toutefois). La réaction négative qu’on lisait au début sur les visages des passants avait tourné à la colère. Ces derniers s’étaient, semble-t-il, rendu compte de l’objet de ce rassemblement et ne paraissaient pas l’approuver. La tenue d’une brève conférence de presse accompagnée de nouveaux slogans contre l’armée et le service militaire allaient achever de mettre le feu aux poudres. Les spectateurs ne contenant plus leur rage, se ruent sur le groupe des jeunes antimilitaristes en les traitant de « traîtres à la patrie » et de « bâtards », submergeant presque les forces de police qui peinent à les contenir. Regagnant d’urgence leur autobus sous des jets de pierres, les jeunes objecteurs ne pourront que constater avec amertume la faible popularité de leur mouvement et la protection policière incertaine dont ils font l’objet.
Dans une Turquie où il ne fait visiblement pas bon critiquer ouvertement l’armée, bien que le nombre de Turcs qui désertent ou évitent la conscription soit estimé à près de 350 000, on ne compte que 59 objecteurs de conscience déclarés depuis 1990…
Philippe Maurel