jeudi 29 mars 2007

Une nouvelle clef de lecture pour les prochaines élections présidentielles turques.


Participant le 27 mars avec son épouse Emine à une conférence sur « le Conseil féminin dans les gouvernements locaux », le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a encore une fois émis des propos politiques très orientés qui ont polarisé l’attention de la presse quotidienne turque : « La République turque est laïque mais cela n’est pas suffisant, a-t-il déclaré, il y a eu beaucoup d’Etats laïques dans l’Histoire. L’Allemagne de Hitler était aussi laïque. Nous, nous sommes un Etat de droit démocratique, laïque et social. »
Alors même qu’il est actuellement l’objet de vives critiques venant de ses propres rangs et en particulier de ceux qui souhaitent que l’AKP fasse enfin connaître le nom de son candidat officiel pour les élections présidentielles, Recep Tayyip Erdogan persiste, signe et n’hésite pas à décocher quotidiennement des flèches en direction de « l’establishment politico-militaire ». Cela lui permet, entre autres, de se maintenir sur le devant de la scène politique pour parer à toute éventualité. Il semble, en effet, que le leader de l’AKP hésite encore entre son maintien à la tête du gouvernement, ce qui lui permettrait de poursuivre les réformes déjà entreprises, et un mandat présidentiel qui satisferait surtout son ego. S’il réalisait ce rêve d’entrer à Çankaya, il serait non seulement le premier Président issu de l’islam politique turc (bien qu’il s’en défende aujourd’hui) mais aussi le premier Président à avoir une femme voilée, ce que, semble-t-il, les militaires et plus généralement l’élite administrative de l’Etat ne sont pas prêts à accepter.
S’il devenait président, Recep Tayyip Erdogan serait, après Turgut Özal et Süleyman Demirel, le troisième Premier ministre turc à accéder à la magistrature suprême essentiellement grâce aux voix des parlementaires de son propre parti. En 1993, l’élection de Süleyman Demirel à la Présidence de la République avait été peu contestée du fait de la normalisation des relations de celui-ci avec l’institution militaire. En 1989, l’élection de Turgut Özal, en revanche, avait été précédée d’une incertitude qui n’est pas sans rapport avec celle à laquelle on assiste actuellement car le fondateur de l’ANAP avait été le grand artisan du retour de la Turquie à la démocratie après le coup d’État militaire de 1980 et, à ce titre, entretenait des relations parfois orageuses avec l’autorité militaire, en particulier avec le Général Evren. Mais, aujourd’hui face à une classe politique extrêmement critique et un Etat-major militaire que le leader de l’AKP ne cesse de pousser dans ses derniers retranchements, la situation est beaucoup plus tendue qu’à l’époque d’Özal où la question laïque n’était pas un véritable enjeu politique ou tout au moins, ne l’était pas à ce point. C’est en effet surtout avec ses déclarations intempestives sur ses origines kurdes et ses comportements atypiques que le « Président croyant » avait fini par indisposer l’appareil militaire. La querelle entre le gouvernement actuel et les militaires sur la laïcité au sommet de l’Etat est quant à elle un conflit profond et durable qui a commencé, le 29 octobre 2003, peu après l’arrivée de l’AKP au pouvoir, lorsqu’Ahmet Necdet Sezer, l’actuel Président, a refusé de convier les épouses de ministres voilées (très nombreuses à ce moment-là) à la célébration officielle de la République, au Palais présidentiel de Çankaya. À l’époque ce refus avait entraîné le boycott de la réception par les députés AKP mais il a également initié un différend sur le port du voile au plus haut niveau qui pèse, on s’en rend compte aujourd’hui, de tout son poids dans la formulation des candidatures à la présidence. Ainsi est-ce peut-être au bout du compte une question symbolique qui va barrer la route de Çankaya au leader de l’AKP, chez qui on sent poindre un sentiment à peine contenu d’amertume et de colère.
Le Professeur Hikmet Özdemir qui répondait à ce propos aux questions du quotidien Milliyet, le 12 mars 2007, rappelait que « La Turquie est un pays qui vit avec des symboles » et que « depuis Atatürk, le choix du successeur de ce dernier à Çankaya relève de la raison d’Etat. » Car « on recherche le consensus.» Si la raison d’Etat, le consensus et les symboles ont effectivement toujours une telle importance dans ce pays, il n’est pas excessif de dire que l’une des clefs de lecture de la prochaine élection présidentielle turque est sans doute à rechercher dans la coiffure des épouses des candidats potentiels.
EK et JM

mercredi 28 mars 2007

Ségolène Royal favorable à la candidature turque à l’UE

Dans « Maintenant », un ouvrage qu’elle vient de publier chez Hachette et dont « Le Monde » et « Associated Press » ont eu la primeur, Ségolène Royal se déclare en principe favorable à l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Présenté sous la forme d’entretiens avec Marie-Françoise Colombani, l’éditorialiste du magazine féminin « Elle », l’ouvrage s’emploie à dévoiler la personnalité de la candidate et à faire connaître tant ses goûts personnels que ses projets pour la France pour crédibiliser sa stature de présidentiable.
La déclaration de la candidate socialiste est donc importante car on souvient qu’au cours des débats qui avaient précédé les élections primaires du parti socialiste, on lui avait reproché de n’avoir pas pris clairement parti sur la question turque en s’en remettant à la décision du peuple français appelé à se prononcer par référendum. Sans abandonner l’idée d’un référendum « dont le résultat dictera la position que le chef de l'Etat aura mission de défendre », Ségolène Royal se prononce, cette fois, en faveur de la candidature de la Turquie, en utilisant des arguments de fond qui ne sont pas sans rappeler ceux qu’avait invoqués Dominique Strauss Kahn, il y a quelques mois, pour justifier une position similaire.
Rejetant l’argument géographique (« l'Europe n'est pas un territoire mais un projet politique ») et l’argument religieux (« un pays dont la majorité de la population est musulmane a parfaitement sa place dans une Europe qui n'est pas un club de nations chrétiennes et compte depuis des siècles, dans les pays de l'Est et des Balkans qui l'ont rejointe, des millions de musulmans pleinement européens »), la candidate socialiste met en valeur l’intérêt géostratégique que revêt la candidature turque pour l’Europe. Certes, la Turquie devra satisfaire aux critères d’adhésion mais Ségolène Royal pense que cette exigence peut aider ce pays et ses citoyens dans leur marche vers la démocratie et l’État de droit. « Beaucoup de solides raisons militent donc, pense-t-elle, pour accueillir dans l'Union un pays qui est membre depuis longtemps du Conseil de l'Europe ».
Si Ségolène Royal prend néanmoins le soin de préciser qu’elle n’est pas favorable à une intégration rapide de ce pays, c’est pour des raisons « qui, dit-elle, ne tiennent pas à la Turquie mais à l'Europe ». Celle-ci, en effet, « a besoin d'une pause et d'un temps de stabilisation de ses frontières, car, aujourd'hui, la plupart de ses habitants ne savent plus où elle commence et où elle s'arrête, à quoi elle sert et où elle va ».
Cette prise de position de Ségolène Royal confirme en fait des déclarations qu’elle avait faites, le 15 mars, lors de l’émission « A vous de juger », sur France 2 . Estimant que « ce serait une erreur de rejeter la Turquie parce que c’est la Turquie », elle avait notamment souhaité que ce pays puisse « s’arrimer aux valeurs humanistes de l’Europe ». Et, au moment même où sa campagne électorale prend un tour très républicain et où elle fait chanter la Marseillaise dans ses meetings, la candidate socialiste n’avait pas hésité à rappeler que la Turquie était « un grand pays laïque ».
Ces déclarations basées désormais sur une conviction argumentée feront date et elles pourraient ramener la question turque sur le devant de la scène de la campagne pour les présidentielles. On sait, en effet, que la plupart des autres candidats en vue affichent des positions très hostiles à la candidature turque.

mardi 27 mars 2007

Quand « Nevruz » devient une fête turque…


Le 21 mars, se sont déroulées en Turquie les festivités de « Nevruz » mais elles ont pris cette année un tour particulier. Cette fête, aux origines vraisemblablement zoroastriennes, marque le réveil de la nature, au moment de l'équinoxe du printemps, et symbolise le renouveau du cycle de la vie. Célébrée en Iran ainsi que par des communautés musulmanes du Caucase et d’Asie centrale, elle constitue un événement majeur pour les Kurdes turcs (qui l’appellent « Newroz ») et qui en ont fait une expression symbolique de leur différence culturelle. Dans une Turquie fondée sur l’idée d’unité nationale et sur une méfiance consommée pour l’expression des particularismes, cette période, où l’identité kurde acquière une visibilité plus forte, est souvent source de tensions. Régulièrement au cours des années écoulées, « Nevruz » a ainsi été l’occasion d’affrontements, parfois sanglants, entre Kurdes et autorités étatiques.
Cette année pourtant, Nevruz aura été célébrée dans un calme relatif, bien que l’on ait ressenti, quelques jours auparavant, de fortes tensions, comme d’habitude. La décision de renforcer sensiblement les forces de l’ordre dans certaines villes de l’Est et les demandes d’enquêtes des procureurs de Diyarbakır, suite au propos tenus par le leader du DTP (« Demokratik Toplum Partisi », Parti pour une Société Démocratique), Ahmet Türk, sur Abdullah Öcalan, avaient instauré un climat qui ne laissait rien présager de très bon. À l’occasion d’un discours à Diyarbakır, Ahmet Türk avait, en effet, parlé en termes très respectueux de l’ancien leader du PKK (en utilisant notamment le terme « Sayın ») et de l’ancienne députée Leyla Zana. Cela l’avait amené à oser conclure que les Kurdes avaient désormais à leur tête trois leaders : Abdullah Öcalan et les leaders irakiens Jalal Talabani et Massoud Barzani.
Malgré quelques inévitables frictions entre les participants aux festivités et les forces de police, « Nevruz » a toutefois été célébré dans toute la Turquie sans qu’aucun n’incident majeur ne soit à déplorer. Naturellement fêté dans les villes de l’Est où la population kurde est nombreuse, comme Mardin, Batman, Tunceli, Van, Malatya, Adiyaman, Gaziantep, Siirt, et surtout Diyarbakır (où l’évènement aurait réuni, selon le journal « Evrensel » près de 300 000 personnes), « Nevruz » a été célébré dans bien d’autres villes, avec un degré de légalité variable, selon que la complaisance des autorités locales était plus ou moins grande.
Cette absence de violences fut également relevée par la presse turque, non sans une pointe d’étonnement. Le quotidien anglophone « Turkish Daily News » titrait ainsi : « We can indeed have a peaceful Nevruz » (« Nous pouvons en effet avoir un Nevruz paisible ») et les journaux « Evrensel » et « Birgün », connus pour leurs sympathies pro-kurdes, déclaraient respectivement « Le feu de Newroz a brûlé en paix » (« Nevwroz atesi barısiçinde yandı ») et « Newroz a été joyeux » (« Newroz kutlu oldu »).
Une autre particularité de ce « Nevruz », relevée par le célèbre journaliste Mehmet Ali Birand, aura été la faible visibilité du PKK cette année et, à l’inverse, l’omniprésence du DTP qui a su s’approprier cet évènement en l’organisant souvent et en se montrant capable d’en garder le contrôle. À Istanbul, par exemple, où une trentaine de milliers de personnes s’étaient rassemblées à Kazılıçesme à l’appel du DTP, il était possible de constater la présence massive des drapeaux de ce parti alors même les personnes brandissant le portrait du leader du PKK étaient rares. De là à penser que la fête de « Nevruz » est en train de s’institutionnaliser, il n’y a qu’un pas que seul l’avenir nous permettra de franchir. Cette année en tout cas, la fête semblait avoir perdu de son caractère subversif pour tendre à se normaliser.
Il faut dire que les autorités turques plutôt que de continuer à interdire en vain cette fête avaient changé de stratégie en décidant au contraire de faire de « Newroz » une fête traditionnelle turque. En la rebaptisant « Nevruz » (notamment parce que le « w » n’existe pas en turc), elles se sont efforcées en particulier de la doter d’une mythologie puisée dans les profondeurs de la culture turque. Ainsi, des célébrations officielles de « Nevruz » ont pu avoir lieu cette année mais elles ont été largement boudées par les Kurdes.
« Newroz » est en fait devenu un véritable défi pour les autorités turques. En cette période de forte visibilité kurde, il s’agissait pour elles de maintenir vaille que vaille l’unité nationale pour tenter de démythifier la tradition du « Newroz ». Ainsi, les Stambouliotes qui se rendaient aux festivités de Kazlıçesme en tramway ont pu apercevoir en passant par Sultanahmet la célébration officielle de « Nevruz », organisée par le préfet. Très révélateur d’une tentative de récupération de cette fête pour en faire un élément du patrimoine culturel national, le discours du préfet, sur fond d’hymne national, a évoqué le 21 mars comme une journée symbolisant l’unité et la fraternité des Turcs. Des mouvements nationalistes ont certes poussé la récupération plus loin encore, presque pourrait-on dire jusqu’à une négation totale de l’origine multiple de « Nevruz ». Le MHP (Milletçi Harket Patisi, Parti d’action nationaliste), avait apposé, par exemple, une large banderole sur Istiklâl Caddesi pour souhaiter « une joyeuse fête turque de Nevruz » aux habitants du quartier.
À Ankara, en revanche, on a relevé l’effort de modération particulier fait par certains membres du gouvernement, notamment le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Jouant la carte de la détente, ce dernier a tenu un discours des plus poétiques, empreint de références à d’illustres penseurs turcs, comme Nâzim Hikmet, Mevlânâ, et Asık Veysel. S’inspirant de leurs vers, il a rappelé non sans une certaine habileté que la primauté d’une nation n’était pas nécessairement incompatible avec l’expression de certains particularismes. « Le 21 mars est le jour où la terre se renouvelle, a-t-il dit, et avec toutes nos différences […] nous allons nous attacher de toutes nos forces à cette terre (…), tout comme la nature recherche la richesses avec la variété, nous aussi voulons la richesse par la diversité ». Cette allusion indirecte à la spécificité kurde aura été un signe encourageant qui incite à croire en la pacification durable d’une fête somme toute peu banale en Turquie. Mais si l’on peut espérer avec Mehmed Ali Birand que ce « Nevruz 2007 » marquera le début d’une ère nouvelle, il y a fort à parier que le 21 mars restera encore un jour pas comme les autres pour les autorités officielles, car il faudra autre chose que des gestes symboliques pour que « Newroz » se confonde définitivement avec « Nevruz ».
Philippe Maurel

dimanche 25 mars 2007

Moubarak en Turquie


Le président égyptien Hosni Moubarak vient d’effectuer (les 22 et 23 mars) une visite de deux jours en Turquie à l’invitation de son homologue turc Ahmet Necdet Sezer. Loin d’être un séjour de routine, la venue du Président Moubarak a revêtu une importance toute particulière dans le contexte tendu qui prévaut actuellement au Moyen Orient et au Proche Orient. Certains commentateurs estiment même que la rivalité entre les deux grands pays du Nord et du Sud de la Méditerranée orientale est en train de se muer en un véritable partenariat. Le Président égyptien était accompagné d’une délégation importante comprenant le Ministre des Affaires étrangères Ali Aboul Gheit, le Ministre du Pétrole, Amine Sameh Samir Fahmy, le Ministre du Commerce et de l’Industrie Rachid Mohammed Rachid Hussein et le Ministre du développement de l’investissement Mahmoud Safouat Mohieldine. Une série de grands dossiers stratégiques ont occupé les discussions.
En premier lieu, les Égyptiens ont voulu rassurer leurs homologues turcs sur le dossier de l’exploitation gazière et pétrolière en Méditerranée orientale. Chypre a, en effet, signé un premier accord avec l’Egypte puis avec le Liban en 2005 pour délimiter ses eaux territoriales et son plateau continental avec ces pays. Or, on sait que la Turquie, qui a un différend de longue date avec la Grèce sur ces questions en Mer Égée, s’oppose aussi aux projets chypriotes d’exploitation pétrolière et gazière dans cette région. Elle a demandé aux Libanais et aux Égyptiens de ne pas poursuivre dans cette voie, considérée comme contraire aux intérêts turcs.
En second lieu, la visite du Président Moubarak intervient au moment même où les États-Unis et Israël refusent tout contact avec le nouveau gouvernement palestinien d’union nationale qui associe le Fatah et le Hamas. Les deux pays sont en étroites relations sur la question puisqu’ils avaient soutenu, le mois dernier, l’initiative de paix lancée par l’Arabie Saoudite et 7 autres pays musulmans et qu’ils cherchent à convaincre Israël et les États Unis d’accepter de travailler avec le nouveau gouvernement palestinien.
En troisième lieu surtout, ce rapprochement entre les deux pays intervient alors même qu’ils expriment depuis un certain temps déjà des positions convergentes sur le devenir de l’Irak, notamment pour s’opposer avec force à toute idée de partition ou de démantèlement. On a pu observer lors des récentes réunions et conférences qui se sont tenues sur l’Irak que les diplomates turcs et égyptiens avaient été en contacts étroits. De surcroît, les craintes suscitées par la question nucléaire iranienne incitent les deux parties à maintenir des liens de travail réguliers.
En dernier lieu, l’important renforcement des relations économiques entre Ankara et Le Caire auquel on assiste actuellement vient fort opportunément soutenir cette convergence politique turco-égyptienne. Depuis 2006, les deux pays sont liés par un accord de libre-échange, ce qui a « boosté »leurs échanges commerciaux. Les exportations turques en Égypte ont ainsi augmenté de près de 50% au cours de l’année qui s’est écoulée.
Force est de constater qu’en dépit de l’existence d’une rivalité légendaire, il existe actuellement un contexte objectif de convergence entre ces deux pays alliés des Etats-Unis qui bénéficient à tort ou à raison d’une réputation de modération et de prudence. Toutefois en dépit de ce climat favorable, il ne faut pas oublier que les deux États ont une géopolitique différente, l’un regardant plutôt vers l’Europe et l’autre se considérant comme le cœur du monde arabe. De surcroît, leur situation politique intérieure est loin d’être parfaitement sereine actuellement. La Turquie se prépare à la double échéance électorale des présidentielles et des législatives. La zizanie entre la présidence et le gouvernement s’est d’ailleurs manifestée par certains incidents de protocole, lors des entretiens que le président égyptien a eu à Ankara. L’Égypte pour sa part connaît toujours un fort activisme islamiste et le pouvoir en place, songeant aux prochaines élections, redoute l’avènement d’une situation comparable à celle qui a vu progressivement le Hamas s’imposer en Palestine. Tout cela doit inciter à la prudence dans l’analyse que l’on peut faire de cette nouvelle idylle turco-égyptienne dont il faudra néanmoins observer de près les développements dans les prochaines semaines, notamment lors des conférences qui doivent se tenir sur l’Irak au Caire et à Ankara.
JM

lundi 19 mars 2007

Vous aimez le blog de l’OVIPOT, vous allez adorer le site de l’OVIPOT !


Depuis quelques jours, le site de l’OVIPOT est ouvert ! Soyez donc parmi les premiers le consulter en vous rendant à l’adresse suivante : http://www.ovipot.net
Ce site, conçu par les chercheurs de l’OVIPOT pour vous permettre une meilleure connaissance de la Turquie contemporaine, vous propose notamment un édito mensuel d’actualité et une mini-encyclopédie sur le système politique turc. Vous y trouverez une série de rubriques évoquant aussi bien l’architecture constitutionnelle et les institutions politiques de la Turquie que ses hommes politiques, ses collectivités territoriales ou sa politique étrangère.
Le site offre également une information sur les colloques, les séminaires et les publications. Il permet enfin de télécharger des archives qui seront progressivement mises en lignes.
Quant au blog, désormais accessible également à partir du site, il continuera à vous livrer des analyses et des informations régulières sur un pays en pleine mutation dont les évolutions actuelles méritent d’être connues et discutées.
À bientôt, sur le site de l’OVIPOT (http://www.ovipot.net) !

samedi 17 mars 2007

Il y pense plus que jamais…


À un mois de l’ouverture de la période des dépôts de candidature pour les élections présidentielles, la question de savoir si l’actuel Premier Ministre osera briguer la magistrature suprême n’est toujours pas tranchée. Pourtant, au sein de la classe politique comme parmi les commentateurs avertis, beaucoup pensent que la probabilité d’une candidature Erdogan à la Présidence est désormais très forte.
Plusieurs arguments et constats militeraient en ce sens. Le premier d’entre eux a trait à la personnalité même de Recep Tayyip Erdogan que, décidément, l’on voit mal rendre les armes sans avoir combattu, alors même qu’une occasion unique s’offre à lui de consacrer par une victoire totale, le parcours politique qui a été le sien depuis qu’il a fondé l’AKP. Un renoncement de sa part, même pour le choix plus rationnel de rester à la tête du gouvernement dans un régime parlementaire, pourrait décevoir ses propres partisans et au bout du compte ternir son image. Force est aussi de constater que les milieux économiques se laissent gagner par une candidature du Premier Ministre. On disait beaucoup il y a quelques semaines que les petites et moyennes entreprises anatoliennes, fort soutien de l’AKP s’il en est, s’inquiétaient des troubles que pourrait provoquer une présidence Erdogan. Depuis, d’autres signes sont venus tempérer cette opinion, en particulier l’attitude de grandes organisations patronales comme la TÜSIAD ou la TOBB que l’hypothèse ne semble pas émouvoir outre mesure. Il faut dire qu’à la différence d’Erbakan qu’elles avaient combattu il y a dix ans, Erdogan n’est pas un adversaire de l’intégration européenne et qu’il l’a même fait fortement progresser, depuis qu’il a accédé au gouvernement.
Mais les signes les plus nets du désir du Premier Ministre d’entrer dans la course sont sans doute à lire dans l’agitation interne que connaît actuellement son propre parti. On vient, en effet, d’apprendre incidemment qu’un sondage a été récemment conduit par les instances dirigeantes de l’AKP, auprès d’une trentaine de milliers de ses responsables locaux. L’enquête demandait notamment à ces personnes de désigner le futur président sur une liste de 5 noms. Outre le Premier Ministre, elle proposait notamment 4 autres responsables du parti, qui ont en commun de pas avoir une épouse qui se voile comme Madame Erdogan : Köksal Toptan (Président de la Commission de la Justice au Parlement), Mehmet Aydin (Ministre d’Etat), Vecdi Gönül (Ministre de la Défense) et Besir Atalay (Ministre d’Etat). Cette enquête, qui a vu Tayyip Erdogan l’emporter très largement, est apparue comme une confirmation des ambitions du chef du gouvernement à beaucoup de commentateurs et d’organes de presse. Elle permettrait, en effet, d’envoyer un signe fort à l’opinion en mettant en exergue le large soutien dont le Premier Ministre bénéficie au sein même du parti majoritaire pour entrer dans la course présidentielle tout en écartant des rivaux potentiels au sein du parti et non mentionnés par l’enquête, comme Abdullah Gül, le Ministre des Affaires étrangères, Bülent Arinç, le Président de l’Assemblée Nationale et Abdullatif Sener, le vice-Premier Ministre (dont la candidature aurait, semble-t-il, l’assentiment du CHP et de son leader Deniz Baykal).
Deux obstacles potentiels continuent, en réalité, à se dresser, devant le leader de l’AKP sur la route qui mène à la présidence. Le premier est celui bien sûr de la réaction de l’establishment politico-militaire. Les frictions, qui se sont produites ces dernières semaines entre cet acteur incontournable de la politique turque et le gouvernement, montrent que cet aspect de la question ne doit pas être négligé. Le second obstacle est celui de l’opinion publique turque qui n’est apparemment pas gagnée à une candidature Erdogan. Or rallier l’opinion publique à son choix est important pour l’actuel Premier Ministre s’il veut assurer le déroulement d’un scénario qui pourrait consister, dans un premier temps, en une conquête de la présidence avant d’obtenir, dans un second temps, une ratification populaire par la reconduite de la majorité AKP au Parlement, lors d’élections législatives anticipées.
Un tel scénario signifierait sans doute une présidentialisation du régime mais tout cela est une autre histoire. Car Recep Tayyip Erdogan n’a pas exclu récemment « une surprise », sans que l’on sache très bien ce que cela voulait dire. Pour beaucoup, néanmoins, c’est à sa non-candidature qu’il faisait allusion et la « surprise » en question n’a pas manqué d’alimenter des commentaires échafaudant les hypothèses les plus imprévisibles, comme celle d’une femme à la présidence ou encore celle d’une candidature de compromis de l’ancien chef d’Etat major, le général Hilmi Özkok, qui avait habilement su gérer la relation de l’armée avec l’AKP.
Beaucoup de scénarios sont encore possibles d’ici le 26 avril 2007, date de la clôture des candidatures pour les élections présidentielles, mais une chose est sûre, Recep Tayyip Erdogan pense à la sienne plus que jamais !
JM

La solitude des objecteurs de conscience


14 mars 2007, 14H30, les manifestants ayant répondu à l’appel de la « Plateforme des objecteurs de conscience » (Vicdani Ret Platformu) se rassemblent dans un coin de la « Place Taksim » avant d’entamer une marche sur «Istiklâl Caddesi ». Une vaine attente ne leur permet pas de regrouper plus d’une vingtaine de manifestants qui se partagent trois pancartes et deux banderoles. La plateforme est pourtant soutenue en théorie par plusieurs associations et partis politiques mais aucun d’entre eux n’est venu, pas même « l’Initiative des mères pour la paix » (Barıs anneleri inisiyatifi), association pourtant présente sur « Istiklâl » une heure auparavant, à l’occasion d’un « sit-in ». Les objecteurs n’arborent, quant à eux, aucun signe politique ostensible pouvant suggérer une appartenance à un syndicat ou à une association. Tous sont là avant tout pour réclamer la libération de Halil Savda (un objecteur de conscience déclaré depuis le 26 Novembre 2004, détenu à la prison militaire de Çorlu, qui doit comparaître le lendemain, une nouvelle fois, devant la Cour militaire) et pour revendiquer le droit à l’objection de conscience qui n’est pas légalement reconnu en Turquie.
Le cortège s’apprête à partir. Son faible nombre et l’irruption de deux enfants jouant aux militaires armés d’un parapluie donne le ton de la manifestation : une poignée d’antimilitaristes vont tenter de sensibiliser à leurs revendications une opinion publique où l’armée reste une valeur sûre et respectée. La stupéfaction des passants, l’incompréhension qui se lit sur leur visage lorsqu’ils entendent les slogans des manifestants («Nous ne serons pas les soldats de la Turquie, nous ne serons les soldats de personne » « N’allez pas à l’armée » « Armée regarde, libère Halil, Halil ne sera jamais un soldat », « nous voulons un monde sans militaires et sans policiers ») et leur ignorance de la notion même d’objection de conscience (vicdani ret) en attestent tout au long du défilé.
Cependant, la marche se déroule sans heurts, et les participants crient sans complexe et dans la bonne humeur des mots d’ordre qu’il n’est pas facile d’exprimer en Turquie, sous l’étroite surveillance des forces de l’ordre, en uniforme et en civil. Celles-ci n’hésiteront pas d’ailleurs à rappeler à l’ordre les manifestants lorsqu’emportés par leur élan, ils envisagent de poursuivre leur marche au-delà de « Tünel », en direction de « Karaköy ». Quelques policiers en civil se mettent en travers de leur chemin, et leur demande de montrer leur autorisation pour cette manifestation (effectivement obtenue pourtant). Ils les laissent finalement repartir à la condition qu’ils rangent leurs banderoles et cessent leurs slogans. En clair, la manifestation est finie. Elle n’aura duré qu’une demi-heure, le temps de parcourir « Istiklâl » sur toute sa longueur…
Pourtant, le seul fait qu’elle ait pu avoir lieu tient en soi du prodige. En effet, bien que signataire de la Convention européenne des droits de l’Homme, qui reconnaît le droit à l’objection de conscience au service militaire, la Constitution turque ne reconnaît quant à elle pas ce droit aux citoyens turcs. La Turquie est d’ailleurs, avec l’Azerbaïdjan, le seul Etat membre du Conseil de l’Europe qui ne reconnaisse le droit à l’objection de conscience. La conscription quant à elle, prévue par l’article 72 de la Constitution de 1982, est décrite par ce même article comme « le droit et le devoir de tout citoyen turc » ayant entre 19 et 40 ans. Par ailleurs, si l’article 87 du Code pénal militaire prévoit des sanctions pour ceux qui se soustraient au service militaire, l’article 318 de ce même code permet de sanctionner également le fait d’inciter autrui à ne pas le faire. Or, à en juger par les slogans on ne peut plus explicites des manifestants, tel était bien l’un des objets de la manifestation de ce 14 mars.
Ces articles de loi ont d’ailleurs trouvé maintes applications par le passé, avec l’apparition des premiers objecteurs à partir de l’année 1990 (Tayfun Gönül et Vedat Zencir). Le concept d’objection de conscience apparaît alors peu à peu dans le débat public turc. Le cas le plus célèbre d’objecteur de conscience poursuivi en justice, et qui popularisera véritablement la cause des objecteurs, est Osman Murat Ülke, dit « Ossi ». A la différence de ses prédécesseurs, qui ont été acquittés, « Ossi » fut le premier objecteur à avoir été forcé de retourner dans son unité d’affectation, puis à avoir été incarcéré dans une prison militaire pour insubordination. C’est, à ce moment là, que le mouvement des objecteurs de conscience a commencé à se former, autour de la défense d’Osman Murat Ülke et grâce à la forte médiatisation de son procès qui permit la diffusion de l’idée d’objection de conscience et par là même la multiplication des objecteurs. Les premières tentatives d’institutionnalisation du mouvement apparaissent alors avec la création en décembre 1992 de l’Association des antimilitaristes (Savas Karsıtları Dernegi) à Izmir. Fermée par le gouverneur, dès novembre 1993, sa branche stambouliote, établie en automne 1993, survit et l’Association des antimilitaristes d’Izmir (Izmir Savas Karsitları Dernegi) est fondée en février 1994. « Ossi » fut finalement relâché en mars 1999, mais d’autres objecteurs de conscience, devenus célèbres parmi les initiés, ont connu des démêlés avec la justice. C’est notamment le cas de Mehmet Bal, qui après avoir déclaré son objection, en octobre 2002, fut le second objecteur emprisonné, et de Mehmet Tarhan, premier objecteur de conscience homosexuel déclaré comme tel, le 27 octobre 2001, qui fit l’expérience de la détention en raison de son choix.
Depuis quelques années, les autorités turques (non sans avoir préalablement fermé toutes les associations d’objecteurs de conscience évoquées précédemment) se sont montrées moins répressives envers les objecteurs de conscience, afin d’éviter d’attirer l’attention et la sympathie envers ce mouvement. Toutefois, l’un d’eux, Halil Savda, a été arrêté et est actuellement en cours de jugement. Pour le soutenir, à défaut d’une véritable association, a été mise en place une structure des plus informelles, à savoir cette simple « plateforme des objecteurs de conscience », destinées a bénéficier du soutien et des moyens de structures n’ayant pas pour objet la question de l’objection de conscience mais soutenant cette cause.
Le 15 mars pourtant, jour du procès de Halil Savda, seul le petit groupe d’amis qui était présent la veille sur « Istiklâl » est venu pour le soutenir, banderoles à la main et tambours battants. Devant la cour militaire de Çorlu, l’humeur est à la provocation. Cernés par les policiers et les militaires, ils réclament une fois encore un monde d’où ces derniers seraient absents et tentent symboliquement de faire entrer des avions faits avec des tracts antimilitaristes dans la caserne militaire. Devant ce spectacle, on pouvait relever, chez les passants, les mêmes visages effarés que ceux observés la veille.
Le moment du procès venu, Halil Savda, attendu par ceux qui ont fait le voyage pour le soutenir, apparaît avec un sourire rassurant, serre la main de ses amis et prend place dans le box des accusés. Sur demande de la cour il présente sa position, qui consiste essentiellement à réitérer son objection de conscience et à rejeter sa traduction devant une cour militaire qui ne peut juger le civil qu’il est, du fait de son refus de faire le service militaire. Mais ce discours, pas plus que la plaidoirie de son avocate, n’empêcheront la cour de condamner Halil Savda à 15 mois de prison, peine qui pourrait encore s’aggraver lors du prochain procès pour d’autres chefs d’accusations, le 29 mars 2007.
Une bien amère nouvelle, qui est suivie par une surprise désagréable à la sortie du procès : les militants restés dehors se sont fait attaquer par une vingtaine de personnes (sans qu’il y ait eu de blessés, toutefois). La réaction négative qu’on lisait au début sur les visages des passants avait tourné à la colère. Ces derniers s’étaient, semble-t-il, rendu compte de l’objet de ce rassemblement et ne paraissaient pas l’approuver. La tenue d’une brève conférence de presse accompagnée de nouveaux slogans contre l’armée et le service militaire allaient achever de mettre le feu aux poudres. Les spectateurs ne contenant plus leur rage, se ruent sur le groupe des jeunes antimilitaristes en les traitant de « traîtres à la patrie » et de « bâtards », submergeant presque les forces de police qui peinent à les contenir. Regagnant d’urgence leur autobus sous des jets de pierres, les jeunes objecteurs ne pourront que constater avec amertume la faible popularité de leur mouvement et la protection policière incertaine dont ils font l’objet.
Dans une Turquie où il ne fait visiblement pas bon critiquer ouvertement l’armée, bien que le nombre de Turcs qui désertent ou évitent la conscription soit estimé à près de 350 000, on ne compte que 59 objecteurs de conscience déclarés depuis 1990…
Philippe Maurel

samedi 10 mars 2007

Les féministes turques passent à l’action !


Le 8 mars au soir, de la place de Taksim jusqu’au lycée de Galatasaray, Istiklâl Caddesi a été le théâtre de la marche pour la Journée internationale de la Femme. Cette manifestation a été brève (19h30 à 20h 30) mais elle s’est déroulée sans heurts malgré la présence d’un déploiement impressionnant de forces de l’ordre. La plupart des participantes étaient habillées en violet, la couleur traditionnelle des féministes. Le choix de cette couleur, symbole de la sagesse et de la spiritualité, remonte, semble-t-il, aux années 70, moment de la première montée en force du féminisme dans les sociétés occidentales. Mais certains rappellent aussi que la couleur violette était déjà présente bien antérieurement dans les mouvements de femmes réclamant le droit de vote, au début du 20ème siècle… Une chose est pourtant sûre, c’est que cette teinte franche et profonde, qui tranche avec le rose ou le mauve tendre souvent associés à la féminité, plaît particulièrement aux féministes déterminées à réagir contre les idées reçues habituellement véhiculées sur le sexe faible. Pour leur part, sur Istiklâl Caddesi, jeudi soir, les féministes turques ont tenu à exprimer leur détermination avec un brin de provocation, en scandant haut et fort des slogans tels que « Nous ne serons plus l’honneur (namus) de personne» ou encore « rébellion, révolution et liberté »… Devant le Lycée de Galatasaray, l’une des leaders de la marche a tenu un discours enthousiaste pour une assistance déjà largement acquise à la cause des Femmes. Elle a notamment fermement conseillé aux « hommes souverains, aux pères, aux frères, aux maris, aux imams… » et même « aux premiers ministres de prendre garde car les femmes désormais n’allaient plus se taire »…
Si la couleur dominante de la marche du 8 mars sur Istiklâl était indiscutablement le violet, celle du meeting du dimanche 4 mars qui s’est déroulé à Çaglayan était plus difficile à déterminer car le paysage était là-bas beaucoup plus bariolé. Y participaient bien-sûr des associations et des mouvements à proprement parler féministes mais également, les branches féminines de certains partis politiques (principalement le DTP, l’ÖDP, ou le TKP) ou encore des organisations ouvrières ou paysannes animées par des femmes… Malgré la présence imposante des forces de l’ordre (parmi lesquels on remarquait la présence de nombreuses femmes, ce qui se justifiait en raison des fouilles pratiquées aux entrées du lieu de rassemblement), on peut dire que le meeting s’est bien déroulé. Certains craignaient en effet la réédition des événements de 2005. Rappelons que le 6 mars 2005, à l’occasion de la célébration de la Journée internationale de la Femme, prenant prétexte que leur réunion n’avait pas été officiellement autorisée, la police anti-émeute avait dispersé environ 300 femmes à coups de matraque et de gaz lacrymogènes sous les yeux et les caméras de la presse internationale, ce qui avait été du plus mauvais effet au moment même où la Turquie se préparait à l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Union Européenne. Cette fois-ci, en revanche, les forces de sécurité sont demeurées impassibles même lorsque les féministes ont scandé en les regardant droit dans les yeux : « Policier, cesse de somnoler, applique les lois » ou encore « Les policiers violeurs devront rendre des comptes »… Au cours du meeting, bien qu’il n’y ait pas eu d’incident majeur, certaines manifestantes qui brandissaient des portraits d’Abdullah Öcalan ont été rappelées à l’ordre par les organisatrices. Toutefois, tous les discours prononcés par les organisatrices, tant lors du meeting du 4 mars que lors de la marche du 8 mars, ont été traduits en kurde (et même en arménien, le 4 mars)
Certes, lorsque l’on parle de la condition de la femme dans le monde musulman, il est courant de présenter la Turquie comme une exception parce que les femmes y ont obtenu le droit de vote en 1934 et qu’elles peuvent légalement accéder aux postes les plus importants dans tous les domaines. Pourtant, en dépit de ces acquis souvent mis en exergue, la pratique ne correspond malheureusement pas toujours à la réalité… Faut-il rappeler notamment que le taux de femmes présentes au sein de la Grande Assemblée nationale de Turquie est seulement de 4,4% ? Faut-il insister sur le fait que les violences conjugales sont encore très courantes et que la police ne réagit pas toujours comme il le faudrait lorsqu’elle doit recueillir les plaintes des femmes en sont victimes ? En réalité, il serait probablement plus juste de parler d’une extrême diversité de la condition de la femme en Turquie. Cette diversité tient non seulement au milieu social mais également à des variables d’ordre géographique et économique. Ainsi, si une femme, comme Mme Arzuhan Dogan Yalçındag, peut être élue à la tête de la TÜSIAD, première organisation patronale turque, le crime d’honneur reste un fléau en Turquie, et pas seulement dans le Sud- Est, comme on le pense souvent.
Parmi les nouvelles qui auront marqué cette journée de la Femme 2007, on ne manquera pas de relever également l’initiative inattendue de la Direction des Affaires religieuses (Diyanet Bakanligi) qui a publié un livre violet principalement consacré à l’égalité entre hommes et femmes. Un article du Président du Diyanet, Ali Bardakoglu, s’y emploie notamment à expliquer que la religion n’est en rien responsable des injustices subies par les Femmes au quotidien pour mettre en cause la mentalité patriarcale qui domine encore bien souvent les comportements dans ce pays.
En fin de compte, cette journée aura une fois de plus fait ressortir l’ambivalence de la société turque. La manifestation féministe du 8 mars sur Istiklâl ressemblait à beaucoup de celles qui se tiennent en Europe chaque année, notamment par ses principaux mots d’ordre (égalité des salaires, rejet de la violence conjugale…). Pourtant, il est probable que les féministes turques avaient en tête des préoccupations beaucoup plus urgentes et spécifiques, comme celle du crime d’honneur particulièrement développé malheureusement dans les sociétés musulmanes…
Emel Kaba

jeudi 8 mars 2007

Mois de la femme sur Istiklâl.






À ne pas manquer si vous passez par Taksim ! Dans le sillage de la journée de la femme, le 8 mars 2007, Istiklâl Caddesi, sur toute sa longueur de Taksim à Tünel, accueille une exposition géante de photos de femmes du monde entier réalisées par des photographes turcs ! Intitulée "Kadin : Imaj ve Gerçek", l'exposition se tient sur la très passante avenue piétonne du centre d'Istanbul jusqu'au 31 mars 2007. Elle est organisée par le Centre de coordination des Femmes (Kadin Koordinasyon Merkezi - KKM) de la Municipalité Métropolitaine d'Istanbul (Istanbul Büyüksehir Beldiyesi - IBB) avec le soutien du magazine géographique ATLAS.

mercredi 7 mars 2007

Abdullah Gül au Caire.


Le Ministre des Affaires étrangères turc, Abdullah Gül, s’est rendu au Caire, les 3 et 4 mars derniers, pour participer à une réunion de la Ligue arabe à laquelle il était convié comme représentant d’un Etat frontalier de l’Irak. Le premier jour, Abdullah Gül a rencontré son homologue égyptien, Ali Aboul Gheit, auquel il a fait part de sa volonté de renforcer les liens économiques entre les deux pays, notamment, grâce à l’accord de libre échange qui a été signé récemment entre la Turquie et l’Egypte. Il s’est ensuite entretenu avec le Secrétaire général de la Ligue Arabe, Amr Moussa, pour, d’une part, discuter des relations entre la Turquie et le monde arabe et, d’autre part, revenir sur l’actualité internationale. Au cours d’une conférence de presse commune tenue avec le Secrétaire général de la Ligue arabe, interrogé notamment sur les développements actuels de la question iranienne, Abdullah Gül a souligné que, comme en 2003, lors de l’intervention américaine en l’Irak, la Turquie n’autoriserait pas que l’on mène une attaque contre un pays voisin à partir de son territoire.

Le lendemain, lors du discours qu’il a prononcé à la réunion d’ouverture de la Ligue arabe, le Ministre turc des Affaires étrangères a expliqué à ses hôtes l’inquiétude que provoquent dans son pays les questions de Nord-Irak et de Kirkouk. « Une partition de l’Irak pourrait avoir des conséquences incalculables pour toute la Région, a-t-il déclaré en insistant sur la nécessité d’avoir un gouvernement solide à Bagdad. » Pour Abdullah Gül, Kirkuk qui abrite des Arabes, des Turcs et des Kurdes est « un véritable microcosme irakien » et c’est la raison pour laquelle, selon lui, il est capital que le « consensus » domine le règlement de ce problème délicat. « C’est le moment de montrer notre solidarité sur l’Irak, a-t-il dit à ses homologues arabes. » Le chef de la diplomatie turque n’a cependant pas pu rencontrer, comme cela avait été initialement prévu, le Président égyptien, Hosni Moubarak, et a dû décliner sa proposition de prolonger son séjour en Egypte en raison de la tenue du Conseil des Ministres, le lendemain, à Ankara. Toutefois, Abdullah Gül a eu le plaisir d’apprendre que la Ligue arabe avait décidé de soutenir la candidature turque à un poste de membre non-permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU.

Il est important d’observer que ce voyage intervient au moment où la question du devenir du Nord Irak, tout en étant au cœur de l’actualité de la région, attise en Turquie des polémiques entre l’Armée et le gouvernement de l’AKP. L’Egypte, pour sa part, est très inquiète de la partition de fait de l’Irak et des déséquilibres qui sont en train de s’installer au Moyen-Orient avec la crise nucléaire iranienne. Le Ministre égyptien des Affaires étrangères, Ali Aboul Gheit, a d’ailleurs estimé que les Irakiens devaient décider du sort de Kirkouk parce que « Kirkouk, a-t-il dit, une ville iraquienne après tout ! » Il est probable qu’Ankara, Le Caire et les capitales arabes modérées ont sur ces questions une communauté de points de vue à partager, ce qui ne déplaît pas, sans doute, à un ministre turc issu de la mouvance islamiste et à son gouvernement.
JM et EK

mardi 6 mars 2007

L'armée n'est pas une grande muette !


Invité du Séminaire sur la Turquie contemporaine, à l’IFEA, jeudi 1er mars, Ahmet Insel a abordé la question délicate et particulièrement d’actualité de la place de l’armée dans le système politique turc. Professeur à la Sorbonne et coordonnateur du consortium de l’Université de Galatasaray, Ahmet Insel s’intéresse depuis longtemps à ce sujet sur lequel il a publié à plusieurs reprises.
Pour lui, le premier constat qui ressort d’une analyse de l’Histoire des débuts de la République, c’est que l’armée exerce, à cette époque-là, une pression beaucoup moins importante sur le système politique qu’elle ne le fera par la suite. Il faut dire que les deux chefs militaires, héros de la guerre d’indépendance (Mustafa Kemal et Ismet Inönü) viennent alors de créer le nouvel État-nation et en ont pris les rênes. L’armée peut ainsi se considérer comme l’âme fondatrice de la République mais les nouveaux maîtres de celle-ci n’en imposent pas moins d’emblée une stricte séparation du militaire et du politique. Pendant toute la période du parti unique, jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’armée est donc soumise au pouvoir civil. Certes, on note certaines interventions militaires en matière civile, notamment à la fin de la période kémaliste ou pendant la présidence Inönü mais, pour Ahmet Insel, elles concernent des affaires techniques et ne peuvent être interprétées comme de réelles tentatives d’immixtion de l’armée dans les affaires politiques. En réalité, c’est le passage à la démocratie qui va dérégler cet équilibre. On sait, aujourd’hui, que les militaires n’ont pas vu d’un très bon œil l’instauration du multipartisme, en 1946, et qu’ils iront jusqu’à proposer à Ismet Inönü leur appui pour lui permettre de rester au pouvoir en dépit de sa lourde défaite aux législative de 1950.
Il n’est donc pas étonnant que le torchon brûle dès l’arrivée du parti démocrate au pouvoir. Rapidement, explique Ahmet Insel, l’hostilité des militaires se cristallise autour d’un certain nombre de rancoeurs. Il y a tout d’abord ces propos très humiliants tenus par Menderes pendant la première législature démocrate à l’égard de l’armée où il la qualifiait d’institution « ringarde » que des cadres de réserve commanderaient probablement mieux que des officiers d’active. Il y a encore la question du rétablissement de la prière en arabe, pourtant décidée par Ismet Inönü, mais qui devient rapidement le symbole de la « contre-révolution » en marche pour des militaires qui n’ont jamais oublié l’incident de Menemen, cette émeute islamiste de 1930, près d’Izmir, au cours de laquelle un derviche en transe avait décapité le jeune lieutenant Kübilay qui avait voulu défendre la laïcité. Il y enfin l’affaire du Général Muglali qui, dans les années 40, avait exécuté sans jugement une trentaine de Kurdes et que les démocrates vont juger a posteriori, en 1956, avant qu’il ne finisse par mourir en prison.
Mais, souligne Ahmet Insel, à ces misères politiques, s’ajoute aussi la misère économique. La décennie démocrate favorise l’ascension de nouvelles couches sociales d’entrepreneurs et de commerçants au détriment des fonctionnaires et des militaires dont le niveau de vie s’affaiblit. Cela va conduire directement au coup d’Etat de 1960. Cette intervention militaire est d’abord le fait de jeunes officiers, influencés par le modèle nassérien, qui ont une vision très « développementiste » de l’avenir de la Turquie. Heureusement, Ismet Inönü va peser de tout son poids pour atténuer les effets du coup d’Etat, il parvient à empêcher la plupart des exécutions capitales (à l’exception notable de celles de Menderes et de deux de ses anciens ministres). À l’issue du procès des membres du gouvernement, il s’emploie aussi à ce que le pouvoir soit rapidement rendu aux civils. Cela ne va pas sans mal, car l’opposition au coup d’Etat est influente. L’adoption de la nouvelle Constitution par référendum est laborieuse et les héritiers des démocrates (Adalet Partisi – Parti de la Justice) font un très bon score, en 1961, avant de l’emporter et de revenir au pouvoir, en 1965.
Rapidement, rappelle Ahmet Insel, les militaires ont le sentiment que ce qu’il appelle leur « révolution » a été trahie mais ils ont désormais pris conscience de leur force. À cette époque, on est donc un peu dans une logique sud-américaine. L’armée commence à devenir une puissance autonome politiquement avec la création du Conseil National de Sécurité (CNS) mais aussi économiquement avec la constitution d’un complexe militaro-industriel autour du fameux fond de pensions « Oyak » qui contrôle aujourd’hui, entre autres, les usines Renault de Turquie. Dès la fin des années 60, prenant acte du climat d’instabilité politique et sociale qui s’est installé, l’armée prépare une nouvelle intervention. Celle-ci n’arrive qu’en 1971 sous une forme beaucoup plus « soft » que la précédente puisque les militaires se contentent de remplacer le gouvernement Demirel par un gouvernements de sages mais ils en profitent pour réviser profondément la Constitution de 1961. À l’issue du retour de la vie politique à la normale, la victoire du CHP aux législatives de 1973, qui aurait dû les satisfaire, les inquiète. En effet, s’étant démarqué de ses fondateurs, l’ancien parti unique kémaliste s’est gauchisé sous la houlette de son nouveau leader charismatique, Bülent Ecevit. Et, alors même que la Turquie bascule par la suite dans une forme de guerre civile larvée, on évoque l’existence d’une « contre-guérilla » animée en sous-main par des éléments militaires sur le modèle du «Gladio » qui, en Italie, s’emploie à la même époque à barrer la route aux communistes. En septembre 1980, l’armée intervient à nouveau. Que s’est-il passé ? Certains disent que l’armée aurait laissé la situation se dégrader pour pouvoir mieux légitimer son intervention mais, pour Ahmet Insel, cette opinion est discutable. En tout cas, il est très surprenant qu’il n’y ait eu finalement aucune résistance à ce coup d’État.
Quoi qu’il en soit, la nouvelle Constitution renforce le rôle de l’armée qui, avec le CNS, devient une sorte d’État dans l’État. Concrètement les militaires s’isolent du reste de la société. Ils ont leurs propres logements, des réseaux particuliers de vie sociale et même leurs magasins coopératifs. Pour Ahmet Insel, le seul facteur qui empêche l’armée de devenir une caste totalement fermée réside dans le maintien d’un recrutement ouvert des officiers par un vrai concours. Le CNS, en revanche, devient une sorte de « gouvernement de l’intérieur » avec ses directions et ses fonctionnaires. On mesurera l’efficacité de ce dispositif lors du processus enclenché le 28 février 1997 qui aboutira au départ du gouvernement Erbakan quelques mois plus tard. Ce qu’on a appelé par la suite « coup d’Etat post-moderne » montre en fait le savoir faire acquis par l’armée en matière d’intervention dans les sphères civiles.
Depuis l’accélération du processus d’intégration européenne, de nombreuses réformes sont intervenues. Le CNS notamment a été profondément transformé et la plupart de ses directions dissoutes. Que peut encore faire l’armée aujourd’hui ? Pour Ahmet Insel, il faut bien voir qu’elle continue à être cette institution fermée qui a sa logique propre. Les nominations à la tête de l’État major obéissent notamment à des stratégies qui sont pensées près d’une décennie à l’avance. La fidélité des officiers au laïcisme est en permanence surveillée, ce qui entraîne chaque année des épurations sévères. L’armée reste une institution qui ne fait pas que défendre les frontières de ce pays mais qui reste mobilisée contre ce qu’elle appelle « les ennemis intérieurs ». Une terminologie qui, on le sait, a pu désigner tour à tour des communistes, des séparatistes, des réactionnaires ou des islamistes. Mais, le phénomène contemporain le plus intéressant est que l’Etat major ne cesse de se faire entendre. Il s’exprime beaucoup notamment en matière de politique étrangère et parfois avant même que le gouvernement ne le fasse. « Non vraiment, conclut Ahmet Insel, l’armée turque n’est pas une grande muette et ses propos demeurent en fait des prises de position que le pouvoir civil ne peut ignorer ! » Cette présence des militaires dans le champ politique reste l’une des spécificités majeures du système politique turc contemporain.
JM

lundi 5 mars 2007

Evren, le régionaliste.


Les dernières déclarations sur les régions du Général Kenan Evren, ancien président de la République (1982-1989) et « leader » du coup d’Etat du 12 septembre 1980, font grand bruit actuellement. Évoquant l’avenir de l’Etat turc, le 1er mars dernier, il a souhaité, en effet, la mise en place d’un système territorial basé sur l’existence de 8 régions (« Eyalet ») qui auraient à leur tête un gouverneur élu et qui contrôleraient leurs propres ressources financières. Cette proposition reprend, en fait, un projet découlant du décret N°71 de 1982 créant des préfectures régionales auxquelles étaient transférées la plupart des compétences d’Ankara. Ce décret, qui prévoyait aussi concrètement la création de 8 régions (Ankara, Istanbul, Izmir Adana, Trabzon, Erzurum, Eskisehir et Diyarbakir), fut néanmoins rapidement annulé par la loi N°3036 du 11 juillet 1984.
Les arguments du Général Evren pour promouvoir ce système régional sont d’ordre essentiellement technique et renvoient à la lourdeur de la bureaucratie centralisée et aux difficultés qu’Ankara rencontre en permanence pour impulser des politiques au niveau local. Les réformes conduites jusqu’à présent, notamment celles ayant abouti en 2004 à la création d’ Agences de développement régional, ont en fait surtout cherché à répondre aux exigences découlant du processus d’intégration européenne en ne prenant pas toujours en compte les besoins propres de la Turquie.
Les déclarations du Général Evren ont pris, toutefois, immédiatement une dimension politique car elles interviennent dans un contexte particulièrement tendu consécutif aux remous provoqués en Turquie par la situation dans le Nord-Irak et par l’affaire de Kirkuk. Il est certes assez surprenant de voir ce Général défendre un tel point de vue alors même qu’à l’époque où il était au pouvoir, il avait fait peu de cas des libertés publiques en prohibant notamment la diffusion de la langue et de la culture kurdes. Les propos de l’ancien président dénotent sans doute une prise de conscience des problèmes démocratiques et territoriaux qui sont actuellement ceux de la Turquie mais ils ont entraîné par ailleurs une levée de bouclier de la plupart des ténors de la classe politique turque qui estiment que la conduite d’une telle réforme régionale dans le contexte actuel est trop précipitée pour ne pas dire dangereuse. Dès lors, les seuls soutiens rencontrés par cette proposition inattendue proviennent, à l’heure actuelle, des milieux kurdes, en particulier du DTP (Parti pour une société démocratique) dont l’un des élus veut déjà voir en Kenan Evren, le Général de Gaulle de la Turquie !
Hande Tek

vendredi 2 mars 2007

Polémique « institutionnalo-personnelle » au sommet de l’Etat


Le Secrétariat général de l’Etat-major vient de confirmer le caractère « institutionnel » des propos récemment tenus par le Général Büyükanıt sur l’éventualité d’une rencontre entre le gouvernement turc et les autorités kurdes d’Irak. Cette déclaration constitue un nouvel épisode de la « guerre des petites phrases » que se livrent, depuis plusieurs mois, le gouvernement, d’une part, et les plus hautes autorité militaires et étatiques, d’autre part. Elle relance plus généralement les polémiques sur la place de l’armée dans le système politique turc.

Alors que le 11 février dernier, le Premier Ministre avait estimé qu’« une rencontre avec les groupes kurdes d’Irak serait envisageable », le 16 février, le chef de l’Etat-major, Yasar Büyükanit, qui se trouvait en visite officielle aux Etats-Unis, avait fait savoir qu’il était tout à fait hors de question d’engager un quelconque dialogue avec des leaders kurdes irakiens. Mercredi 28 février, lors de l’émission « Egrisi Dogrusu » diffusé par CNN-Türk, le Premier Ministre avait réagi aux propos du Général Büyükanıt en déclarant qu’ils ne pouvaient être que l’expression d’une position « personnelle » . Le Secrétariat de l’Etat-major vient donc de lui répondre que cette position est bien celle de l’institution militaire dans son ensemble !

Cette partie de ping-pong, au sommet de l’Etat, entre le Premier ministre et le chef de l’Etat-major a immédiatement suscité de multiples réactions. Tandis que le Ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, exprimait son soutien au Premier ministre en jugeant que l’on devait négocier « même avec l’ennemi », le Président de la République Ahmet Necdet Sezer a apporté son soutien aux positions de l’Etat-major en considérant qu’il était inconcevable que Massoud Barzani, le leader du Parti Kurde Démocratique d’Irak, puisse venir en visite officielle en Turquie.

Les réactions rapides du Président de la République et du chef de l’Etat-major trahissent en réalité les craintes de plus en plus vives de l’establishment politico-militaire quant à l’idée d’un « Etat kurde indépendant» que Massoud Barzani tente actuellement de banaliser. L’alliance (improbable au demeurant) entre ce dernier et le leader de l’Union Patriotique du Kurdistan, Jalal Talabani (auquel Recep Tayyip Erdogan vient de transmettre ses vœux de bon rétablissement), le soutien apporté par les Etats-Unis à cette alliance et la conjoncture géopolitique actuelle sont autant d’éléments inquiétants pour l’Etat-major. L’évocation d’un dialogue avec les Kurdes irakiens par le gouvernement Erdogan tombe donc bien mal. Et, bien que le Premier ministre ait qualifié par ailleurs d’ « erreur » la récente déclaration de Condoleezza Rice sur les « frontières du Kurdistan », l’attitude gouvernementale est loin de plaire à l’Etat-major qui n’hésite pas à le faire savoir et reste ainsi politiquement très actif alors même que ses prérogatives ont été sensiblement réduites depuis la réforme du Conseil national de sécurité de juillet 2003.

Cette situation dans laquelle on voit s’affronter un gouvernement AKP soucieux de réduire le rôle politique de l’Etat-major et une autorité militaire très sourcilleuse sur la question kurde n’est certes pas nouvelle. Mais elle illustre bien un problème politique central que Recep Tayyip Erdogan a ouvertement soulevé lors de l’émission « Egrisi Dogrusu » du 28 février et qui porte sur la compatibilité entre l’Etat de droit et ces interventions « institutionnelles » de l’Etat major qui amène l’armée à agir comme un pouvoir politique à part entière. On est ainsi au coeur de ce qui fait encore la spécificité du système politique turc où, comme l’explique le politiste Levent Ünsaldi, dans un récent ouvrage intitulé « Le militaire et le politique », l’armée a la « prétention de détenir un privilège exclusif d’autorité pour tout ce qui concerne les intérêts vitaux de la nation ».
Emel Kaba