jeudi 30 avril 2009

Rétablissement de la célébration du 1er mai en Turquie et maintien de l’interdiction de manifester place Taksim.


Le très récent rétablissement de la célébration officielle du 1er mai provoque de multiples débats en Turquie. On consultera avec profit, à cet égard, le site internet «www.1mayısinfo» et le dernier numéro de l’hebdomadaire satirique «Le Man». «www.1mayisinfo» est un site très complet qui retrace l’histoire du 1er mai en Turquie de 1909 à 2009, qui indique les événements en rapport qui se sont déroulés pendant le mois d’avril, et qui propose également des livres, de la musique (notamment l’hymne du 1er mai), des posters et un forum sur le sujet. Quant au numéro de «Le Man» en date du mercredi 29 avril 2009 (photo), dont la une parodie l'affiche et le titre d'un film récemment sorti, il publie un supplément entièrement consacré à la fête du Travail et à son histoire, aussi bien nationale qu’internationale.

Suite à l’adoption de la loi n°5892 (le 22 avril 2009), le 1er mai sera, cette année, officiellement célébré en Turquie, comme presque partout dans le monde. Tous les fantômes du passé n’ont pourtant pas disparu puisque, malgré cette récente légalisation, la demande d’autorisation de manifester sur la place Taksim, à Istanbul, a été refusée par le préfet d’Istanbul. Pour évoquer et comprendre la signification de tous ces événements et leur symbolique, un retour historique n’est pas inutile…

On sait que les revendications ouvrières australienne (en 1856) et américaine (en 1886), concernant l’abaissement du temps de travail à 8 heures par jour, sont à l’origine de ce qui deviendra la fête du Travail, lors de la conférence de la Deuxième Internationale, en 1889, à Paris. Dans l’Empire ottoman, le 1er mai est célébré pour la première fois à Selanik (Thessalonique), en 1909, en dépit de l’absence de législation. Après la fondation de la République, il est interdit en Turquie, en 1925, et si, en 1935, cette date devient un jour férié, elle ne célèbre pas le travail mais le printemps. Néanmoins, dans les esprits et dans les faits, elle est assimilée aux revendications des travailleurs en général et des ouvriers en particulier. Cette célébration tourne pourtant au cauchemar le 1er mai 1977, puisque 34 personnes meurent étouffées, lors d’une manifestation, place Taksim, à la suite d’une bousculade provoquée par des coups de feux dont l’origine n’a jamais été élucidée, mais qui pourrait avoir été l’œuvre d’activistes liés à l’Etat profond (cf. notre édition du 1er mai 2007). Après le coup d’Etat du 12 septembre 1980, la célébration du 1er mai est interdite à nouveau en Turquie. Toutefois, dans les années 80 et 90, les manifestations reprennent peu à peu, donnant lieu à une débauche de mobilisation policière et parfois à des incidents graves, comme en 1996 où trois personnes meurent, place Taksim. Depuis 2005, cette fête est régulièrement célébrée à Kadiköy, tandis que le maintien de l’interdiction de manifester place de Taksim voit la police disperser les tentatives de rassemblement.

Pourtant, suite à sa promulgation par le Président Abdullah Gül, le 24 avril 2009, et à sa publication au journal officiel de la République de Turquie, le 27 avril 2009, la loi n°5892 modifiant la loi n°2429 (relative aux fêtes nationales et aux fêtes en général), est entrée en vigueur. Elle prévoit désormais un jour férié célébrant la «fête du Travail et de la Solidarité» (Emek ve Dayanişma Günü tatili). On peut trouver les raisons ayant motivé ce texte dans le rapport de la commission parlementaire chargée des affaires intérieures turques. De manière générale, est invoqué le fait que le 1er mai est une date mondialement célébrée et qu’il est donc légitime qu’elle le soit également en Turquie. Ensuite, le rapport de la commission parlementaire souligne que cette loi va dans le sens de l’article 49 de la Constitution turque, qui dispose que l’Etat doit créer un environnement, qui favorise de meilleures conditions de travail. Enfin, une loi rétablissant la célébration du 1er mai est, selon ce rapport, une avancée vers la démocratie qui permet en fait de célébrer librement, fraternellement et pacifiquement un événement qui est la journée mondiale de solidarité entre les travailleurs.

Le 1er mai 2009 est ainsi un tournant historique pour la Turquie et la loi N°5892 devrait faciliter désormais la tenue des manifestations quel qu’en soit le lieu. On peut néanmoins se demander si la page a vraiment été tournée lorsqu’on observe que le préfet Muammer Güler a une fois de plus refusé d’autoriser la Fédération des Syndicats Türk-iş à manifester sur la place Taksim, en consentant seulement à ce que des dirigeants syndicaux puissent venir s’y recueillir, y déposer des fleurs et y faire un communiqué de presse. Suite à un tel refus, les réactions ne se sont pas fait attendre… Certains tout en affichant leur déception font preuve d’une certaine modération comme, par exemple, le représentant de la 1ère région de la Fédération des Syndicats Türk-iş, Faruk Büyükkucak, qui a finalement demandé à pouvoir manifester à Kadıköy. Moins conciliants sont les présidents des confédérations syndicales DISK et KESK qui considèrent que désormais il n’y a plus aucun obstacle juridique les empêchant de manifester librement le 1er mai et ce, quel que soit le lieu choisi, y compris la place Taksim, qui est historiquement un symbole fort des manifestations du 1er mai, pour les raisons exposées précédemment. Ces syndicats appellent d’ailleurs les travailleurs à être au rendez-vous de ce 1er mai 2009 sur cette place, en dépit de l’interdiction du préfet. Quant au ministre de l’emploi et des relations sociales, Faruk Çelik, il considère que, peu importe le lieu, ce qui compte est que ce jour symbolique puisse enfin être célébré…

Ce vendredi 1er mai 2009 permettra donc d’évaluer si l’on est vraiment entré dans une nouvelle ère en Turquie, pour ce qui est de la célébration de la fête du Travail, ou s’il reste encore, malgré la légalisation récente, des séquelles des traumatismes antérieurs.

Bilgehan ERCOK

mercredi 29 avril 2009

Il y a deux ans… le e-coup du 27 avril.


Au soir du 27 avril 2007, les forces armées turques publiaient sur leur site internet un mémorendum décrivant en des termes alarmistes la situation de la laïcité en Turquie, s’inquiétant de la passivité des autorités publiques et assurant qu’elles restaient déterminées à tout faire pour préserver la République léguée par Atatürk. Cette publication, intervenue dans le contexte de l’élection présidentielle et rappelant les manœuvres qui s’étaient produites dix ans plus tôt pendant «le coup d’Etat post-moderne», apparut tout de suite comme une forme de pression sur le cours qu’avaient pris alors les événements. C’est la raison pour laquelle, certains commentateurs n’allaient pas hésiter à parler, cette fois, de «e-coup».

Le e-memorendum du 27 avril 2007 survenait, en effet, dans un contexte politique particulièrement lourd (cf. nos éditions d’avril 2007). Depuis plusieurs semaines, l’armée et plus généralement l’establishment politico-militaire s’employaient à dissuader Recep Tayyip Erdoğan de se présenter à la présidence de la République. Son parti, l’AKP, disposant d’une majorité au parlement, le premier ministre avait toutes les chances d’être élu et de succéder au très laïque, Ahmet Necdet Sezer, chef de l’Etat depuis 2000. Au terme de la Constitution, le président était encore élu par le Parlement. Pour passer au premier ou au second tour, il devait obtenir une majorité renforcée des deux tiers (367 députés), ce dont le parti majoritaire ne disposait pas. Dès lors, l’ultime obstacle dressé par l’establishment consista à prétendre qu’en fait, il fallait aussi qu’un quorum équivalent aux deux tiers des députés soit atteint pour que l’élection puisse se tenir, une exigence qui, en réalité, n’était pas expressément énoncée par le texte de la Constitution, mais qui fut développée à partir du début du mois d’avril 2007 par les adversaires de la candidature du premier ministre à la présidence (cf . nos éditions des 7, 10 et 12 avril 2007). Car ces derniers brandissaient aussi la menace d’un boycott de l’élection présidentielle par les partis d’opposition (principalement le CHP) qui empêcherait que le quorum nécessaire soit atteint et conduirait à des élections législatives anticipées, seule solution possible pour sortir d’une crise. L’argument ultime du CHP et de l’establishment était en fait que le nouveau président ne pouvait être élu par une assemblée dont le mandat arrivait à échéance quelques mois plus tard (en novembre 2007). Il va sans dire qu’ils espéraient que ces élections législatives leur seraient favorables et qu’ainsi l’AKP ne pourrait parvenir à placer l’un des siens à Çankaya.

Pourtant, ces manœuvres d’intimidation ne virent pas l’AKP renoncer à présenter Abdullah Gül, lors du premier tour de l’élection présidentielle, le 27 avril, mais le scrutin fut boycotté par l’opposition et le fameux quorum ne put être atteint, tandis que l’armée publiait son mémorendum et que se tenaient dans les grandes villes de Turquie les fameux « miting » républicains de défense de la laïcité (notre édition du 30 avril 2009). Cette riposte laïque, appuyée en outre au début du mois de mai 2007 par une annulation du premier tour de l’élection par la Cour constitutionnelle (cf. notre édition du 2 mai 2007), allait finalement provoquer la tenue d’élections législatives anticipées. Toutefois, au lendemain du e-mémorendum, le ministre de la justice, Cemil Çiçek, rappelait l’armée au respect de ses devoirs constitutionnels en déclarant : « Il est inconcevable que dans un Etat démocratique de droit, l’Etat-major, une institution qui demeure sous les ordres du Premier ministre, tienne des propos contre le gouvernement. » Depuis la fondation de la République, c’était la première fois qu’une autorité civile osait s’adresser de la sorte à l’institution militaire. Rappelons aussi que l’affrontement avait une tournure particulièrement symbolique, puisque l’une de ses dimensions était le problème de la coiffure de la future première dame du pays, les épouses des candidats pressentis, Recep Tayyip Erdoğan et d’Abdullah Gül, étant toutes deux voilées, et le camp laïque refusant l’idée de voir le turban entrer à Çankaya.

Abdullah Gül fut pourtant élu à la présidence de la République le 28 août 2007, après la tenue de législatives anticipées très favorables à l’AKP et le refus des nouveaux partis d’opposition ayant obtenu une représentation parlementaire, lors de ces élections (MHP, DTP et DSP), de boycotter cette fois le premier tour de la présidentielle.

Deux ans après le e-coup du 27 avril, son souvenir est surtout l’occasion de s’interroger sur l’état des relations entre le pouvoir civil et l’autorité militaire. Le e-memorendum en question aura surtout constitué la première défaite de l’armée dans sa prétention à être un acteur politique. Depuis le passage à la démocratie et au pluralisme, l’armée s’est installée dans le système politique turc, d’abord par des interventions militaires ouvertes (1960, 1971, 1980), puis par une présence induite consacrée par la Constitution de 1982 et des pratiques comme celles du coup d’Etat post-moderne de 1997. Le e-memorendum de 2007 a fait totalement partie de cette stratégie, mais son impuissance à enrayer le cours des événements aura aussi illustré le nouvel état des forces en présence. Cet échec a incité depuis l’armée à une plus grande prudence dans ses interventions. Les crises survenues de 2008 allaient voir l’état major se tenir en retrait pour laisser la vedette aux acteurs à proprement parler politiques et surtout à des autorités juridictionnelles (procureur général à la cour de cassation ou cour constitutionnelle, notamment).

Cette défaite n’a pourtant pas sonné le glas des prétentions militaires à jouer un rôle politique. Si le nouveau chef d’Etat major, Ilker Basbuğ (photo à droite), se veut plus lisse que son prédécesseur, Yaşar Büyükanıt (photo à gauche), il n’hésite pas à s’exprimer régulièrement sur des questions de politique intérieure ou étrangère par des déclarations qui seraient inconcevables dans les pays membres de l’Union Européenne. Dernièrement, le 14 avril 2009, lors de son intervention annuelle à l’académie militaire, devenue une sorte de « discours sur l’Etat de l’Union » pour les militaires turcs (cf. notre édition du 20 avril 2009), Ilker Başbuğ, n’a pas hésité à évoquer la question kurde et les principes qui devaient selon lui inspirer les relations entre l’armée et le gouvernement. Il a certes développé, à cette occasion, une conception ouverte de citoyenneté, mais il reste qu’eu égard aux standards en vigueur dans l’Union Européenne, on peut se demander comment un militaire peut encore oser s’exprimer sur de pareils sujets. La conférence de presse tenue, le 29 avril 2009, par le même général Başbuğ, l’a vu encore s’exprimer sur des sujets particulièrement politiques.

Ce type d’attitude est très révélateur de la démarche de l’armée depuis le 27 avril 2007. Elle a certes perdu le pouvoir de faire pression ou même d’exercer une dissuasion sur le pouvoir civil mais en continuant à s’exprimer sur des sujets politiques, elle marque sa différence et conserve ses privilèges. Dans son discours à l’académie militaire du 14 avril 2009, le général Başbuğ rappelait d’ailleurs que l’armée disposait en Turquie d’une marge d’autonomie par rapport au gouvernement et que ce dernier devait tenir compte des avis qu’elle pouvait émettre.
JM

lundi 27 avril 2009

Quand le cinéma rencontre les droits de l’Homme au Festival international du film d’Istanbul.


« Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d’autre chose ? Avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout », a dit un jour Jean-Luc Godard. Le Conseil de l’Europe, dont les objectifs sont entre autres la promotion des droits de l’Homme et la recherche de solutions communes aux problèmes de société, comme l’intolérance, la discrimination, la violence, a trouvé un vecteur privilégié pour s’ouvrir à un large public : le cinéma.

Le 28ème Festival international du film d’Istanbul, créé en 1982, s’est déroulé du 4 au 19 avril 2009. Depuis 1985, lors de ce Festival, est décerné le prix de la tulipe d’or « Altın Lale » aussi bien à des films en compétition dans différentes catégories (meilleur film étranger ou meilleur film turc) qu’aux réalisateurs et aux acteurs. Depuis 2007, le Conseil de l’Europe décerne un nouveau prix lors de la cérémonie de clôture du Festival : le prix FACE. Une sculpture en bronze (création « spirale de l’élévation » de Freddy Ruhlman) et une somme de 10 000 euros financée par Eurimages (fond du Conseil de l’Europe pour l’aide à la coproduction, à la distribution et à l’exploitation d’œuvres cinématographiques européennes) récompensent les lauréats de ce prix. Les membres du jury, qui composent la section des droits de l’Homme du Festival, récompensent un réalisateur qui sensibilise le public aux questions des droits de l’Homme et contribue à en faire comprendre l’importance. Ainsi, dans une ville construite sur deux continents, le Festival international du film d’Istanbul et le Conseil de l’Europe allient culture et droits de l’Homme, et contribuent par là même à cette mission de diffusion d’information et de promotion au plus grand nombre.

En avril 2007, le commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe en personne a décerné ce prix au réalisateur mauritanien, Abderrahmane Sissako, pour son film «Bamako» qui montre que «l’égalité, le plein respect des droits de l’Homme et la participation active des citoyens ordinaires sont nécessaires pour garantir la justice sociale et le développement social et économique». En avril 2008, la Secrétaire générale adjointe du Conseil de l’Europe, Madame Maud de Boer-Buquicchio, a récompensé cette fois le réalisateur, Li Yang, pour son film «Blind Mountain».

Parmi les 10 films en compétitions cette année, le réalisateur, Marco Berchis, a reçu le prix FACE pour son film «Birdwatchers». Selon le jury : « Dans un monde dont les frontières ne cessent de reculer, le respect des populations autochtones et des minorités est essentiel. Le film Birdwatchers véhicule ce message(…) ». De plus, un prix spécial du jury a été décerné à Nandita Das, pour son film «Firaaq», qui traite de l’intolérance religieuse et des querelles sectaires. Cette initiative fait donc particulièrement la promotion de films qui traitent de questions sensibles comme l’intolérance, les minorités, la discrimination envers les femmes, l’égalité de droit…

Bilgehan ERCOK

mardi 21 avril 2009

L’arrêt Soysal : un pas vers la libre circulation des ressortissants turcs dans l’Union Européenne ?


La Cour des Justice des Communautés Européennes (CJCE) de Luxembourg a rendu récemment un arrêt qui a fait couler beaucoup d’encre en Turquie. En effet, l’arrêt Soysal de février dernier, qui s’appuie sur le protocole additionnel à l’accord d’association entre l’Europe et la Turquie, lèverait en partie les obstacles à la libre circulation des ressortissants turcs dans l’Union Européenne (UE). Les médias turcs ont ainsi déjà évoqué une disparition des visas… Pas si simple… Retour sur les détails de cette affaire…

L’accord d’association entre la Communauté économique européenne et la Turquie, signé le 12 septembre 1963, ainsi que le protocole additionnel du 23 novembre 1970 (entrée en vigueur le 1er janvier 1973), régissent les relations entre la Communauté et la Turquie. Ce protocole a la même force contraignante que l’accord d’association lui-même, pour les Etats membres et les institutions communautaires. Aucune réglementation communautaire ou nationale des Etats membres ne devraient donc en principe contrevenir à ces deux textes.

Alors même que l’article 41 paragraphe 1 du protocole additionnel de 1973 pose le principe selon lequel il existe une interdiction globale d’aggravation des droits des ressortissants turcs y compris dans leur droit d’admission et de séjour, les Etats membres de l’UE ainsi que les institutions communautaires ont commencé, dans les années 1980, à adopter des textes posant des conditions supplémentaires concernant l’accès des ressortissants turcs sur le territoire de l’UE. Parmi ces exigences l’obligation d’obtenir un visa a été formulée. Ces nouvelles exigences non prévues dans les règlementations antérieures s’apparentent à une nouvelle restriction au droit de séjour des ressortissants turcs. C’est pourquoi, depuis 2000 (arrêt Abdülnasır), la Cour de justice des communautés européennes rappelle que les nouvelles législations ne peuvent faire perdre aux ressortissants turcs des droits acquis lors de l’entrée en vigueur du protocole additionnel : c’est la clause de stand still. L’exigence de visa faisant perdre aux ressortissants turcs des droits acquis sont dès lors illégales (arrêt Abatay et Şahin 2007 et Tüm et Dari 2007). C’est dans la continuité de ses positions que la CJCE a rendu un arrêt le 19 février 2009 sur les conditions d’accès des ressortissants turcs sur le territoire européen.

Dans cette affaire, M. Soysal et M. Savatlı, ressortissants turcs domiciliés en Turquie, travaillent en tant que chauffeurs routiers effectuant des prestations de services, sous forme de transports internationaux de marchandises, au nom d’une société turque. Dans le cadre de leur emploi, ils sont appelés à faire des allers-retours entre la Turquie et le territoire de l’UE en particulier sur celui de l’Allemagne. Jusqu’en 2000, l’Allemagne leur a octroyés à plusieurs reprises un visa d’entrée en leur qualité de conducteurs de poids lourds pour qu’ils puissent y effectuer des prestations de services. Néanmoins, en 2001 et 2002, le Consulat général d’Allemagne à Istanbul leur a opposé des refus répétés.

Face à ces refus, ils ont décidé d’introduire des recours devant les tribunaux administratifs allemands. Par un jugement du 3 juillet 2002, la juridiction administrative allemande de première instance a refusé de faire droit à leur demande, c’est pourquoi ils ont saisi la Cour administrative d’appel (CAA) allemande qui, quant à elle, par un renvoi préjudiciel devant la CJCE, a sursis à statuer sur l’affaire jusqu’à ce la CJCE rende son arrêt sur l’interprétation du protocole additionnel de l’accord d’association entre la Turquie et l’Europe.
La loi allemande sur les étrangers de 2004 oblige les ressortissants turcs à circuler avec un visa. Cette loi, bien que conforme au règlement communautaire de 2001 (CE n°539/2001) contredit en fait les dispositions de l’article 41 paragraphe 1 du protocole additionnel. La CJCE s’est donc, une nouvelle fois interrogée, sur le fait de savoir si l’exigence de visa pour les ressortissants turcs en matière de libre prestation de services était plus restrictive que les exigences applicables à ces ressortissants, lors de l’entrée en vigueur du protocole additionnel, à savoir le 1er janvier 1973. La Cour, le 19 février 2009 a considéré que «L’article 41, paragraphe 1, du protocole additionnel, signé le 23 novembre 1970 (…) s’oppose à l’introduction, à compter de l’entrée en vigueur de ce protocole, de l’exigence d’un visa pour permettre à des ressortissants turcs (…) d’entrer sur le territoire d’un État membre aux fins d’y effectuer des prestations de services pour le compte d’une entreprise établie en Turquie, dès lors que, à cette date, un tel visa n’était pas exigé.». Ses décisions s’imposant aux juridictions nationales, la CAA allemande a, dans sa décision du 25 février 2009, considéré que l’Allemagne ne devait pas exiger de visa pour les ressortissants turcs en matière de libre prestation de services.
Ces solutions respectives exigent en fait de déterminer la portée exacte de la non exigence de visa en matière de libre prestation de services qui pourrait modifier considérablement les conditions d’accès des ressortissants turcs sur le territoire de l’UE. En effet, la libre prestation de service peut renvoyer à la fois aux prestataires de services soit uniquement aux travailleurs turcs mais cela peut également renvoyer aux bénéficiaires de services soit dans ce cas à tout turc souhaitant bénéficier d’une prestation de service (hôpital, tourisme, restauration etc). La détermination de la portée de la libre prestation de services est donc fondamentale.

A l’heure actuelle, l’arrêt de la CJCE fait l’objet d’une interprétation différente : les Etats membres de l’UE voulant limiter l’absence d’exigence de visa à des catégories particulières de ressortissants turcs, en ont une interprétation restrictive, tandis que la Turquie en fait une interprétation large. C’est ainsi qu’alors que certaines personnalités publiques allemandes considèrent que le visa n’est plus requis pour les ressortissants turcs y compris les touristes, dans un communiqué de presse, l’ambassadeur de l’Allemagne en Turquie a informé que le visa demeure obligatoire pour les touristes turcs voulant bénéficier de prestations de services en Allemagne. La presse turque, ainsi que des juristes turcs spécialiste de droit communautaire, comme le professeur Gümrükçü, considèrent, quant à eux, que même les touristes doivent être exemptés de visa.

Reste désormais à voir quelle sera la réaction de la Commission européenne à l’issue de cet arrêt de la CJCE et notamment si elle proposera l’élaboration d’un acte communautaire modifiant la réglementation communautaire qui n’est pas conforme, selon la Cour de Luxembourg, au protocole additionnel de 1970 ?

Bilgehan ERCOK

lundi 20 avril 2009

Le chef d’Etat major préfère «le peuple de Turquie» aux «Turcs».


Dans son traditionnel discours annuel devant l’académie militaire, le 14 avril 2009, le chef d’état major, Ilker Başbuğ, a surpris tout le monde en développant une vision nouvelle de l’Etat et de la nation. Attendu sur «Ergenekon», le général Başbuğ a pourtant évité un sujet, qui concerne comme l’on sait de nombreux militaires ou anciens militaires (même si sa dernière vague d’arrestations le 13 avril a surtout frappé des universitaires) et annoncé qu’il donnerait plus tard son opinion sur les derniers développements en cours lors une conférence de presse spécifique.

Ce discours à l’académie militaire n’a pas été pour autant de pure routine, car le chef d’état major, abordant la lutte contre le PKK, en est venu à des considérations de fond sur la citoyenneté. Estimant que la lutte en question n’avait rien d’un conflit ethnique, il n’a pas hésité à dire que les Kurdes dans leur spécificité devaient être considérés comme des citoyens à part entière et que l’Etat ne menait pas à leur égard de politique d’assimilation. «Laissez-moi vous rappeler qu’Atatürk a dit : c’est le peuple de Turquie –Türk Halkı- qui a fondé la République de Turquie. Si vous dites que ce sont les Turcs -Türkler-, cette considération perd de son sens profond», a-t-il déclaré avant de poursuivre : «Qui a fondé la République de Turquie ? Le peuple de Turquie. Atatürk désigne ici tous les éléments de la nation. Sans distinction ethnique ou religieuse. S’il avait utilisé le mot «Turc» au lieu de «peuple de Turquie», il y aurait eu une distinction ethnique.» S’exprimant une semaine après que Barack Obama a parlé de minorité, à propos des Kurdes, devant la grande assemblée nationale, le général Başbuğ a rejeté l’idée de reconnaître en Turquie des communautés distinctes comme au Liban ou en Irak. En revanche, il a admis que les citoyens de Turquie puissent avoir une identité multiple et affirmé qu’une spécificité culturelle ou religieuse secondaire s’ajoutant à l’identité nationale principale devait être protégée par l’Etat.

Cette déclaration est particulièrement importante. La définition officielle de la citoyenneté, notamment celle de l’armée, de l’establishment et de l’Etat, a en effet toujours été très ambiguë. Il est vrai que Mustafa Kemal au moment de la guerre d’indépendance et au début de la République avait donné de la citoyenneté une définition ouverte, mais celle-ci a pris par la suite une dimension très ethnique et assimilatrice, tendant à nier les spécificités religieuses, ethniques ou culturelles existantes. Les Constitutions turques ont toujours reconnu l’égalité devant la loi des citoyens «sans distinction de langue, de race, de couleur, de sexe, d'opinion politique, de croyance philosophique, de religion ou de secte, ou distinction fondée sur des considérations similaires.» (cf. notamment art. 10 de la Constitution de 1982). Mais, dans les faits, cette conception a souvent servi à nier les particularismes existants. Au cours des dernières années, des conflits majeurs se sont développés autour de l’usage des termes «Turc» (Türk) et «de Turquie» (« Türkiyeli » ), opposant les tenants d’une citoyenneté d’essence ethnique à ceux qui prônent une citoyenneté ouverte, ces derniers étant soupçonnés par les premiers de trahir les idéaux fondateurs de l’Etat turc. Il y a peu notamment les professeurs Ibrahim Kaboğlu et Baskın Oran ont du affronter un procès long et difficile pour avoir rendu un rapport, plaidant pour la reconnaissance d’identités multiples en Turquie.

Il n’est donc pas exagéré de dire que des propos comme ceux qu’a tenus le général Basbuğ auraient été susceptibles de causer à leur auteur, il n’y a pas si longtemps, de très sérieux ennuis avec la justice, pour peu qu’un avocat nationaliste s’enquiert d’engager contre lui des poursuites sur la base de l’article 301 ou d’une autre disposition du code pénal. Ce genre de discours atteste donc de l’évolution qui est en cours en Turquie sur les questions de citoyenneté et d’identité. Toutefois, s’il a été commenté favorablement par un certain nombre d’intellectuels et d’éditorialistes, il a été aussi accueilli avec méfiance par d’autres, qui y voient une manière d’encadrer, et peut-être de limiter, une mutation inéluctable.

En tout état de cause et même si des indices d’évolution réelle se multiplient ces derniers temps (cf. nos éditions du 13 janvier et 25 février 2009), la question kurde reste entière à bien des égards. Au moment même où le général Başbuğ s’exprimait, une vague d’arrestations importante est survenue dans les milieux kurdes, touchant une cinquantaine de personnes dont une majorité exercent des responsabilités au sein du parti kurde DTP. Depuis novembre 2007, ce dernier, bien que quatrième formation représentée au parlement, est sous le coup d’une procédure de dissolution devant la Cour constitutionnelle. La Cour a certes décidé de surseoir à statuer afin de permettre à la classe politique d’engager une réforme libéralisant le statut des partis politiques, mais au jour d’aujourd’hui, une telle réforme n’a toujours pas eu lieu.
JM

vendredi 17 avril 2009

Douzième vague d’arrestations dans le cadre de l’affaire «Ergenekon».


L’affaire «Ergenekon» a connu de nouveaux développements importants, ces dernières semaines. Le 25 mars 2009, le parquet a lancé un deuxième acte d’accusation qui met en cause, en particulier, les généraux Şener Eruygur et Hursit Tolon (arrêtés en juillet 2008, puis relâchés respectivement en septembre 2008 et en janvier 2009) et leur reproche d’avoir été au cœur d’un complot visant à déstabiliser le gouvernement de l’AKP, en 2003/2004. À bien des égards, ce nouvel acte d’accusation avait semblé accroître le caractère judiciaire de l’enquête en resserrant celle-ci autour de faits répréhensibles plus précis. Pourtant la douzième vague d’arrestations, intervenue le 13 avril 2009, après les élections municipales du 29 mars, a relancé les interrogations sur les implications politiques que pourrait avoir en réalité l’affaire «Ergenekon».

Vingt-six personnalités réputées laïques ou proches de milieux laïques ont été en effet arrêtées (huit d’entre elles étant finalement inculpées quatre jours plus tard). La figure de proue de ce nouveau coup de filet est Mehmet Haberal (photo), le recteur de l’Université privée de Başkent, à Ankara, qui dirige également la chaine kémaliste de télévision, «Kanal B». Parmi les personnes arrêtées figurent d‘autres universitaires de haut rang et des personnalités du monde médiatique. Toutefois, cette nouvelle vague s’en est pris également à une organisation non gouvernementale proche des milieux laïques, l’association ÇYDD (Çağdaş Yaşam Destekleme Derneği – Association de soutien à la vie contemporaine). Il s’agit d’une association quelque peu emblématique dont l’objectif est de promouvoir l’éducation des jeunes filles issues de milieux modestes (en particulier dans les régions en retard de développement), qui est dirigée par Türkan Saylan, une dermatologue connue pour ses engagements humanitaires et ses idées kémalistes. Si Türkan Saylan n’a pas été arrêtée, en raison de son état de santé, elle a été auditionnée, tandis que son appartement et les locaux de son association étaient perquisitionnés par la police.

Cette nouvelle vague d’arrestations, qualifiées de «vague académique» a fait resurgir un vif débat sur la dimension politique de l’affaire «Ergenekon». Le leader du CHP, Deniz Baykal, a condamné sévèrement ces développements en considérant qu’ils faisaient partie d’une stratégie d’intimidation des milieux laïques, orchestrée par le gouvernement, et en laissant entendre que ce dernier s’en servait pour faire oublier ses difficultés politiques et économiques. Pour sa part, le ministre de la Justice, Mehmet Ali Şahin, a rappelé que les procureurs étaient indépendants, qu’ils devaient pouvoir travailler en paix et que personne n’était au-dessus des lois, pas même des universitaires ou des personnalités brillantes.

La mise en cause de ÇYDD et de Türkan Saylan, a néanmoins provoqué une très forte émotion en Turquie. L’association a reçu ces derniers jours de nombreux dons et des témoignages de sympathie. Ainsi, le célèbre pianiste et compositeur, Fazıl Say, a appelé personnellement Türkan Saylan de Tokyo, où il réside actuellement, pour lui proposer d’organiser des concerts de solidarité, tandis que l’acteur, Genco Erkal, proposait, quant à lui, de remettre à ÇYDD les fruits d’un prix qu’il a récemment reçu.

Nombre de personnalités libérales qui avaient salué les premiers développements de l’enquête «Ergenekon», en y voyant un processus susceptible de mettre un terme aux manœuvres de l’Etat profond, s’interrogent désormais sur la tournure prise par ces derniers événements. Trop de perquisitions, d’arrestations ou même de simples auditions sont opérées sur la seule base de témoignages fragiles, de présomptions légères ou d’écoutes téléphoniques contestables. Beaucoup de personnes ont été arrêtées et publiquement dénoncées avant d’être finalement relâchées, faute de preuves. En fait, ce que révèle, en l’occurrence, l’affaire «Ergenekon», ce sont les faiblesses et les lacunes de l’Etat de droit et de la procédure judiciaire en Turquie. Il est sûr que le processus «Ergenekon» a permis de mettre à jour des pratiques obscures et parallèles de l’Etat auxquelles la justice n’avait jamais osé s’attaquer dans ce pays. Pourtant, il est grand temps que la crédibilité juridique de cette enquête soit rétablie et que le spectre de la procédure judiciaire se limite à des personnes ou à des organisations contre lesquelles on dispose de présomptions sérieuses. S’il devait s’avérer que l’affaire est instrumentalisée à des fins politiques, cela risquerait de déboucher sur une nouvelle période de turbulences et d’enterrer définitivement les espoirs qu’avait fait naître initialement l’ouverture de cette enquête.
JM

lundi 13 avril 2009

La visite de Barack Obama en Turquie, un succès qu’il va falloir gérer…


La visite du président américain à Ankara et à Istanbul, les 6 et 7 avril 2009, a été largement saluée par la presse et la classe politique turques comme un succès. En tendant la main au monde musulman, en soulignant l’importance stratégique que conserve la Turquie pour les Etats-Unis et en apportant un soutien appuyé à la candidature d’Ankara à l’Union européenne, Barack Obama a ouvert une nouvelle ère dans les relations turco-américaines, particulièrement malmenées au cours des deux mandats de Georges W. Bush. Devant la Grande Assemblée Nationale de Turquie, en particulier, force est de constater qu’il a su trouver le ton juste, par des formules qui ont fait mouche : «Les Etats-Unis ne sont pas et ne seront jamais en guerre contre l’islam» ; ou encore : «Laissez-moi être clair, les Etats-Unis soutiennent fermement la candidature de la Turquie à l’Union Européenne.»

Loin d’être une digression finale, ce séjour turc doit être réinsérée dans la tournée européenne que Barack Obama a effectuée, du 1er avril au 7 avril. Car ce n’est pas un hasard si cette tournée commencée à Londres pour participer au G20, poursuivie à Strasbourg pour assister au sommet de l’OTAN et à Prague pour rencontrer les dirigeants de l’Union Européenne, s’est achevée par un séjour minutieusement préparé en Turquie. Le président américain s’est en effet indiscutablement appuyé sur son allié turc, si ce n’est pour énoncer les axes forts de sa politique étrangère, du moins pour commencer à dévoiler sa vision du monde.

En réitérant à plusieurs reprises son soutien à la candidature de la Turquie, le président Obama n’a pas seulement mis du baume sur le cœur aux Turcs, déçus par la tournure prise par les négociations avec Bruxelles, il a voulu rappeler que la construction européenne concernait aussi Washington. Car, si la position américaine favorable à l’entrée de la Turquie dans l’Europe n’est pas nouvelle, exprimée dans un tel contexte, elle entendait signifier que les convictions multilatéralistes du nouveau locataire de la Maison Blanche ne l’amèneraient pas à délaisser le rôle prépondérant qui, pour un président américain quel qu’il soit, reste celui de son pays dans l’ordre international contemporain.

Dans le sillage de son déplacement en Europe, sa venue en Turquie était aussi destinée à permettre aux Etats-Unis de renouer en douceur avec le monde musulman. Dans un contexte très défavorable après les récentes élections israéliennes et encore marqué par les deux mandats de Georges W. Bush, Barack Obama a préféré s’employer à restaurer progressivement la confiance avec ses alliés musulmans par un comportement novateur crédible plutôt que d’accroître la désillusion dans la région par des annonces spectaculaires ayant peu de chance d’être suivies d’effets. La période Bush est terminée, le message sera sans doute passé, mais sur tous les fronts (Proche-Orient, Irak, Iran, Afghanistan), tout reste à faire et le rétablissement d’un esprit positif, permettant d’avancer sur ces dossiers, risque de prendre du temps.

En tout état de cause, force est de constater que la Turquie aura été fortement valorisée tout au long de la tournée du numéro un américain sur le vieux continent. Il est vrai que Barack Obama était incité à ménager son allié turc pour tenir compte d’impératifs très immédiats, liés en particulier au positionnement stratégique de la Turquie sur les voies de transit des troupes et du matériel américains destinés à l’Irak et à l’Afghanistan. Mais plus qu’une simple affaire de conjoncture, les points de vue exprimés par le président américain témoignent aussi d’une perception durable et pertinente du rôle stratégique de la puissance régionale politique et économique qu’est désormais ce pays.

Il reste que l’on peut s’interroger sur les effets que peut avoir à terme cette survalorisation de la Turquie par Washington, tant du côté européen que du côté musulman. Faisant suite au véto turc à la candidature de Anders Fogh Rasmussen à la tête de l’OTAN, le soutien des Etats-Unis à la candidature turque n’a pas seulement déplu aux Européens du noyau dur (France Allemagne…), mais aussi aux instances européennes (Commission européenne en particulier). Côté musulman, l’intérêt américain pour Ankara risque également d’accroître encore l’inquiétude des pays arabes modérés comme l’Arabie Saoudite ou l’Egypte, déjà indisposés par l’omniprésence de la Turquie ces derniers mois, qui sont soucieux de ne pas se voir dépossédés de leur rôle de pivots dans la région.

En bref, si la visite du 44e président américain a bien été une réussite pour la diplomatie turque, celle-ci devra aussi gérer habilement ce succès dans les mois à venir.
JM

samedi 11 avril 2009

Barack Obama ouvre une nouvelle ère dans les relations turco-américaines.


Rencontrant les dirigeants européens à Prague, le 6 avril 2009, à l’occasion de la tournée européenne qu’il a récemment effectuée, Barack Obama s’est pour la première fois officiellement exprimé sur la candidature turque à l’Union Européenne (UE). Lors d’une rencontre avec le président tchèque, Vaclav Klaus, qui exerce actuellement la présidence tournante de l’UE, il a redit le soutien des Etats-Unis à l’intégration européenne de la Turquie, en se démarquant du refus français et du scepticisme allemand. Cette position a été essentiellement justifiée en faisant valoir les avantages qu’il y aurait pour l’Europe à intégrer un pays de tradition religieuse différente, pour l’arrimer solidement à l’Ouest et tirer partie de sa position stratégique exceptionnelle.

Ces propos n’ont été qu’un avant goût de ceux que le président américain a tenu, lors de sa visite officielle en Turquie, les 6 et 7 avril 2009, un déplacement soigneusement préparé, trois mois auparavant, par la venue d’Hillary Clinton, la secrétaire d’Etat américaine, à Ankara. Devant la Grande Assemblée Nationale de Turquie, Barack Obama a plaidé sans détour en faveur de l’adhésion de la Turquie à l’UE, en déclarant sous les applaudissements des députés : « Laissez-moi être clair, les Etats-Unis soutiennent fermement la candidature de la Turquie à l’UE.» L’approche très stratégique du soutien à la candidature turque à l’UE, développée par le président américain tout au long de sa visite, doit être reliée au fait que cette dernière a été aussi son premier séjour dans un pays du monde musulman. L’attention particulière accordée en l’occurrence à la Turquie dans le sillage d’une tournée européenne a comblé le gouvernement turc qui s’était particulièrement mobilisé pour accueillir le président américain.

L’événement arrivait en effet à point nommé pour restaurer une relation turco-américaine fortement dégradée au cours des deux mandats de George W. Bush. On se souvient du refus du gouvernement turc d’ouvrir ses frontières aux troupes américaines, en 2003, au début de l’intervention des Etats-Unis en Irak, mais les rapports entre Ankara et Washington ont été aussi perturbés par de nombreux désaccords concernant notamment la question kurde et la lutte contre les bases du PKK en Irak du nord. Depuis le changement d’administration américaine, les relations turco-américaines sont entrées dans une nouvelle ère et c’est ce que cette visite de Barack Obama en Turquie entendait avant tout signifier.

Car le nouveau président américain souhaite améliorer l’image de son pays dans le monde musulman et faire de la Turquie un intermédiaire essentiel de cette démarche. Réciproquement, la Turquie peut profiter du renouveau diplomatique américain pour réaffirmer sa différence politique au sein du monde musulman et tirer partie de sa position géopolitique privilégiée entre l’Europe et le Proche-Orient. Le magazine américain Newsweek titrait il y a quelques semaines : « Apprendre à vivre avec l’islamisme radical. Il est temps d’arrêter de traiter tous les islamistes de terroristes ». Les conseillers du président Obama semblent avoir une conception proche de cet esprit de réconciliation et encourage une «dédiabolisation» du monde musulman. À cet égard, il est important de relever que la visite du président américain s’est déroulée au moment même où se tenait à Istanbul le deuxième Forum de l’Alliance des Civilisations (notre édition du 9 avril 2009), cette instance créée sous l’égide des Nations Unies à l’initiative de l’Espagne et de la Turquie, à l’issue des attentats de Madrid en mars 2004, pour trouver une alternative à une lutte exclusivement militaire contre le terrorisme. À Istanbul, ville de tradition cosmopolite, le président américain a tenu aussi à rencontrer (photo) ensemble les représentants des différentes communautés religieuses (musulmane, juive et grec orthodoxe) de Turquie de façon à valoriser le message originel, pacifique et fédérateur, des religions du Livre.

Plus généralement, au cours de son séjour, Barack Obama n’a cessé d’exprimer son souhait de créer avec la Turquie un «partenariat modèle» entre nations de cultures religieuses distinctes, pouvant «servir d’exemple au monde». L’apaisement des tensions au Moyen-Orient, un élément important de son discours de campagne, apparaît aujourd’hui comme un axe essentiel de la diplomatie américaine. Dans un tel contexte, et même si pour l’instant peu de propositions concrètes ont été formulées, une nouvelle approche de la résolution du conflit israélo-palestinien est possible et si elle se devait se concrétiser, il est probable que la Turquie serait appelée à y jouer un rôle important. Lors d’une rencontre avec des étudiants turcs pendant son séjour, le président américain a expliqué que selon lui, les Etats-Unis ne devaient plus apparaître seulement comme une puissance belligérante mais aussi comme une nation fédératrice. S’exprimant en outre sur le conflit israélo-palestinien, il n’a pas hésité, en en convenant d’ailleurs, à se montrer idéaliste : «Je le dis à mes amis juifs qu’il faut aussi comprendre le point de vue des Palestiniens. Apprendre à se mettre à la place de l’autre, c’est le début de la paix».

Les dossiers sensibles ont été peu évoqués. Toutefois, sur le dossier de la reconnaissance du génocide arménien, le président, sans se renier, s’est montré adroit. Il a rappelé sa position personnelle, qui avait été l’un des engagements de sa campagne, mais pour ne pas gêner les pourparlers qui sont en cours entre la Turquie et l’Arménie, il a aussi chaleureusement salués ces efforts en disant son souhait qu’ils puissent déboucher sur la résolution des différends existants. La rencontre avec les représentants des partis turcs d’opposition au parlement, à Ankara, a été très brève, ce qui a amené certains d’entre eux, notamment le leader du parti kurde DTP, à regretter le faible intérêt du leader américain pour la situation des libertés fondamentales en Turquie et notamment celle des minorités. Ahmet Tan, l’un des responsables du DSP, le parti démocrate de gauche, a néanmoins voulu voir dans cette visite une valorisation de la position internationale de la Turquie, qui devrait lui permettre d’obtenir un statut régional de premier plan, une démarche tranchant radicalement avec l’approche antérieure de l’administration Bush.

Cette attitude innovante n’a pas empêché le 44ème président des Etats-Unis de rendre le traditionnel hommage au premier président de la République de Turquie, Mustafa Kemal Atatürk, en disant son attachement aux idéaux d’un homme qui a «promu la Turquie au rang des démocraties modernes et prospères», et bien sûr son souhait d’établir «la paix dans le pays et la paix dans le monde».
Laure Gadrat

jeudi 9 avril 2009

Istanbul accueille le deuxième Forum de l’Alliance des Civilisations.


La Turquie accueille un nombre croissant de manifestations internationales. Après le 5e Forum mondiale de l’eau, qui s’est déroulé du 16 au 22 mars 2009 (notre édition du 9 mars 2009), Istanbul a organisé, les 6 et 7 avril 2009, le 2e Forum de l’Alliance des civilisations. Officiellement, l’Alliance des Civilisations des Nations Unies est «l’initiative internationale la plus importante visant à promouvoir la compréhension interculturelle.» Selon ses organisateurs, le 2e Forum de l’Alliance des Civilisations, avait ainsi pour but «d’amorcer des partenariats et de mettre en place une collaboration productive entre diverses communautés, mais aussi de renforcer la confiance et la réconciliation entre les cultures.» Il a réuni un vaste réseau de leaders mondiaux, de dirigeants d’organisations internationales, d’entreprises, de medias, de membres de la société civile et d’associations de jeunesse.

C’est une proposition du président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, lors de la 59ème Assemblée Générale de l’ONU, le 21 septembre 2004, qui est à l’origine de l’Alliance des Civilisations. Cette initiative faisait suite aux attentats d’Al Qaïda, survenus à Madrid, le 11 mars 2004. Elle reprenait en fait le souhait de l’ancien président de la République Islamique d’Iran, Muhammad Khatami, qui désirait déjà développer un «dialogue entre civilisations». L’objectif initial était donc d’encourager une alliance entre les mondes occidental et arabo-musulman de façon à trouver une alternative à l’usage de la force pour combattre le terrorisme international, en enrayant la diffusion croissante d’images déformées, au sein d’un Occident partiellement atteint par l’islamophobie et d’un Orient qui perçoit souvent celui-ci comme un agresseur potentiel.

Au départ, ce projet avait un double objectif : en premier lieu, devenir le cadre du développement de nouvelles perspectives de collaboration et de compréhension intégrées à une logique universaliste ; en second lieu, revaloriser le rôle des Nations-Unies comme institution incarnant la légitimité du multilatéralisme face à la tendance unilatéraliste de la politique étrangère américaine de George W. Bush. Le 14 juillet 2005, le secrétaire général de l’ONU a annoncé le lancement de l’Alliance des civilisations, qui a fait l’objet par la suite, en septembre de la même année, d’une déclaration de l’Assemblée générale de l’ONU.

L’intérêt immédiat, manifesté par la Turquie et son premier ministre, Recep Tayip Erdoğan, a joué un rôle important pour concrétiser ce projet initié par le gouvernement espagnol et soutenu par le secrétaire général de l’ONU de l’époque, Kofi Annan. Ces pionniers ont mis sur pied un «Groupe de travail» dans le but d’obtenir le soutien d’autres gouvernements et d’autres organisations internationales. Simultanément, le secrétaire général de l’ONU a créé un «Groupe de haut-niveau» rassemblant des personnalités internationales engagées pour la paix. En 2007, l’ancien président portugais (1996-2006), Jorge Sampaio, a été nommé à la tête de l’Alliance.

Après le succès du premier Forum de l’Alliance, à Madrid en janvier 2008, le deuxième Forum s’est donc tenu à Istanbul, les 6 et 7 avril 2009, avec la participation du premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan, du président du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, du président de l’Alliance Jorge Sampaio, ainsi que de nombreux représentants des sphères politique, académique et social. Il est important de souligner que ce Forum a eu lieu au moment même où Barack Obama effectuait parallèlement en Turquie sa première visite dans un pays musulman. Le 6 avril 2009, prenant la parole à la Grande Assemblée Nationale, à Ankara, le président américain a d’ailleurs tendu symboliquement la main au monde musulman, en déclarant : «Les Etats-Unis ne sont pas et ne seront jamais en guerre contre l’islam.»
Sur le plan méthodologique, ce Forum a mis l’accent sur la nécessité de définir des objectifs clairs et d’aboutir à des résultats concrets. Hors des sessions plénières, les sessions de travail se sont ainsi concentrées sur des objectifs pragmatiques, tels que : mettre en place une plateforme internationale de participants afin de développer des initiatives et lancer de nouveaux programmes ; établir une liste d’ateliers spécialisés permettant à des «décideurs politiques», des organisations internationales et des représentants de la société civile d’entrer en contact, de partager des expériences et de développer des projets conjoints ; encourager un marché aux idées pour exploiter les expériences les plus innovantes et des initiatives civiles destinés à transcender les divisions culturelles et agir pour la paix.

Les principaux thèmes de travail évoqués on été, entre autres, les medias et leur influence, notamment leur capacité à favoriser la lutte contre l’extrémisme, ou la question des migrations ou encore l’importance du travail pour les populations les moins qualifiées. Dans un tel contexte, la thématique de l’éducation a reçu une attention toute particulière, notamment la réflexion sur l’enseignement de l’histoire conçue comme un moyen de prévention des conflits et comme une garantie propre à favoriser une compréhension interculturelle. Le Forum a mis en exergue également la place de la jeunesse dans le dialogue des civilisations, mais cette année, il a insisté sur la nécessité de promouvoir des échanges d’étudiants à différents niveaux et des rencontres entre jeunes exerçant des responsabilités, afin de favoriser une perception plus réaliste et plus équitable du monde contemporain. Parallèlement, une exposition intitulée «Ils avaient foi en la Turquie», consacrée aux refugiés célèbres ou aux groupes de refugiés qui se sont installés en Turquie, a eu lieu, au Palais Cirağan, sur le site même du Forum. Preuve du succès de l’Alliance des civilisations : son prochain Forum se tiendra, en 2010, au Brésil.
Laure Gadrat et Marina Vives Cabré

mercredi 1 avril 2009

Les enseignements du 29 mars.


Alors que la plupart des Instituts de sondages annonçaient une victoire confortable de l’AKP (à l’exception toutefois d’A&G qui donnait l’AKP à 39,8%, le CHP à 26,4% et le MHP à 15,2%), les élections turques du 29 mars ne paraissaient pas devoir constituer un test majeur pour le gouvernement. Force est de constater que les urnes ont largement infirmé ce pronostic.

Avec un score de 38,87% (pour l’ensemble des scrutins tenus), l’AKP, qui avait eu des résultats nettement supérieurs tant aux élections locales de 2004 (41,7%%) qu’aux élections législatives anticipées de 2007 (46,7%), connaît pour la première fois, depuis 2002, un recul très significatif de son influence. Face au parti gouvernemental, les principales formations d’opposition (le CHP avec 23,16% et le MHP avec 15,12%), qui totalisent un nombre de voix quasiment équivalent à celui obtenu par le parti gouvernemental, ont accru leur influence, tandis que les Kurdes du DTP sortaient grands vainqueurs de la confrontation qui les opposait à l’AKP dans le sud-est, en atteignant un score de 5,56% au niveau national. En dehors de ces 4 grands, seuls les islamistes du Refah (5,16%) sont parvenus à garder une influence nationale réelle alors que pour sa part le DSP, crédité de 2,76%, réussissait à conserver ses places fortes d’Eskişehir et d’Ordu. On peut donc dire que le mouvement de restructuration partisane favorisant les 4 grandes formations (AKP, CHP, MHP et DTP), qui disposent de groupes parlementaires à l’Assemblée nationale depuis 2007, a été confirmée mais rééquilibrée, cette fois, au détriment de l’AKP.

Géographiquement, il est assez frappant de voir, en outre, que ces élections locales ont amplifié l’opposition entre un vote continental, l’AKP obtenant ses meilleurs scores au cœur de la péninsule anatolienne et un vote périphérique, les formations d’opposition l’emportant en Turquie d’Europe, dans les provinces littorales (Égée, Méditerranée, mer Noire) et dans le Sud-est (où 8 provinces ont été gagnées par le DTP).

Toutefois, les élections du 29 mars ne sont pas seulement une affaire de chiffres et de géographie. Leur premier apport est sans doute symbolique. En faisant perdre 8 points à l’AKP par rapport à 2007, elles ont brisé le mythe d’invincibilité que ses victoires antérieures avaient contribué à édifier. Contrairement à ce qu’avait annoncé Recep Tayyip Tayyip Erdogan, au soir des résultats, les deux premiers partis d’opposition (CHP et MHP) totalisent bien désormais un nombre de voix quasi-équivalent à celui du parti majoritaire. Le déroulement des élections à Istanbul et à Ankara (villes symboles de la puissance de l’AKP et dans les années 90 de la montée en force du Refah) où les maires AKP sortants ont été malmenés par les candidats du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu (en campagne sur la photo) et Murat Karayalçin, a montré que la donne avait commencé à changer. L’opposition ne se situe plus dans une logique exclusivement défensive face à une force irrésistible, mais peut désormais légitimement nourrir des ambitions de reconquête. La campagne électorale plus concrète des candidats du CHP, privilégiant la lutte contre la corruption et surtout les politiques sociales, a sans doute porté ses fruits. La stratégie de l’AKP, qui a ressorti les mêmes recettes, les mêmes affiches et les mêmes slogans qu’en 2007, a quelque peu tourné à vide. Il était peu crédible en effet de promettre qu’on allait continuer la route (Devam), alors que, depuis les élections législatives, le gouvernement n’avait pas vraiment repris les réformes et s’était enlisé dans de multiples conflits. Il était aussi difficile d’adhérer à l’optimisme béat des personnages qui souriaient sur les affiches du parti au pouvoir alors que le pays s’enfonçait dans la crise. Certes, celle-ci dépasse l’AKP par sa dimension internationale, mais le gouvernement ne paraît pas avoir été à la hauteur des décisions économiques qu’il devait prendre et la polémique engagée par le premier ministre avec le FMI, sur l’octroi d’un prêt qu’il devrait à terme souscrire, n’a finalement pas été payante politiquement. Quant aux soupçons de corruption suscités par l’affaire «Deniz Feneri», ils ont sans doute contribué à entamer la crédibilité de l’AKP que les coups de colère du premier ministre, tant à l’encontre des médias que de l’intervention israélienne à Gaza, ne sont pas parvenus à restaurer.

En dernier lieu, on ne peut manquer d’observer que les élections du 29 mars n’ont pas déçu sur le sujet où on les attendait, à savoir la question kurde. Alors même que, dès l’automne, le parti majoritaire était parti à l’assaut du sud-est, ce dernier, en confirmant sa préférence pour le DTP, lui a fait clairement comprendre qu’il n’était pas à prendre. En fin de campagne électorale, la presse gouvernementale faisait déjà machine arrière en expliquant que, dans les provinces kurdes, ces élections n’étaient pas autre chose qu’une consultation locale. Or, force est de constater que, par ses multiples et spectaculaires initiatives (deux déplacements de Recep Tayyip Erdoğan, création d’une chaine de télévision publique en kurde, sans parler des distributions de frigidaires !), le parti majoritaire a contribué à faire de la question kurde un enjeu majeur de ces élections. Cette stratégie était d’autant plus risquée qu’au cours des derniers mois, le gouvernement avait donné l’impression de s’aligner sur les positions de l’armée en acceptant la conduite d’interventions militaires en Irak du Nord.

Loin d’être la formalité qu’annonçait les sondages, la victoire programmée de l’AKP aux élections locales du 29 mars risque finalement d’avoir un goût amer. Le premier ministre a déjà annoncé un remaniement gouvernemental et une réorganisation du parti dans la perspective d’une reprise des réformes, mais l’entreprise s’annonce incertaine au moment où la crise économique touche profondément la société turque et face à une opposition requinquée avec laquelle il faudra désormais compter.
JM