dimanche 30 janvier 2011

Les déboires du régime d’Hosni Moubarak pourraient encore renforcer la position de puissance régionale de la Turquie.


Les médias et les experts turcs essayent, en ce samedi, de comprendre la portée des événements qui sont en train de se dérouler en Égypte. Si une partie de la presse («Radikal», «Birgun» ou «Hürriyet Daily News») s’intéresse aux revendications des manifestants et dénonce la frustration du peuple égyptien à l’égard d’une situation politique figée depuis trop longtemps, les médias turcs dans leur ensemble restent assez prudents, et s’interrogent sur les conséquences politiques et économiques des mutations en cours en Egypte. Les quotidiens pro-gouvernementaux, «Zaman» et «Yeni Safak», s’inquiètent même des pillages, et rapportent la destruction de deux des momies du fameux musée de la place Tahrir. La révolution de jasmin tunisienne avait provoqué, en Turquie, comme ailleurs, une réflexion sur le changement politique dans le monde arabe. L’insurrection en cours en Égypte suscite des analyses qui se focalisent actuellement surtout sur les transformations géopolitiques que la chute du régime d’Hosni Moubarak pourrait entrainer.

Le quotidien libéral «Radikal» publie notamment une longue interview du journaliste palestinien, Abdula Bari Atwan, directeur de la rédaction de «Al Quds al Arabi» (l’un des grands journaux arabes publié à Londres), et par ailleurs commentateur de la célèbre chaine de télévision qatarie, Al-Jazeera, qui rappelle que l’Égypte, malgré son déclin des dernières années, reste un pays pivot dans le monde arabe. Selon lui, «tout changement important qui se produit en Égypte a des répercussions dans l’ensemble de la région». Et il ajoute : «quand l’Égypte a commencé à promouvoir le nationalisme arabe ou le socialisme, le monde arabe a été touché par ces tendances», avant de comparer ce pays à un éléphant qui «est lourd» mais qui «va très vite lorsqu’il se met en marche», et risque «de tout emporter sur son passage».

C’est en fait ce risque qui préoccupe les commentateurs turcs. Leur méconnaissance fréquente de l’Égypte accroit encore leur inquiétude. En effet, bien que les relations entre la Turquie et les pays arabes aient connu un renouveau parfois spectaculaire, au cours des dernières années, les principales initiatives de la diplomatie turque en la matière n’ont pas concerné l’Égypte, mais plutôt des États voisins comme la Syrie, l’Irak, le Liban, ou encore, sur le plan économique notamment, les pays de Péninsule arabique. Il faut dire que, depuis 2002, Hosni Moubarak a regardé avec beaucoup de méfiance l’expérience politique de l’AKP, d’une part, parce que celle-ci lui est apparue comme ce modèle de régime islamique modéré que les Américains appellent de leurs vœux pour prendre le relai de régimes laïques à bout de souffle, d’autre part, parce que c’est une expérience susceptible de donner des idées à l’opposition égyptienne. Par ailleurs, les prises de position du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, à l’égard d’Israël, depuis le «One minute» de Davos en 2009, ont souvent enthousiasmé l’opinion publique égyptienne, plaçant le Rais dans une position encore plus inconfortable en ce qui concerne la relation qu’il entretient avec l’Etat hébreu. On se souvient que, lors du périple difficile de la caravane «Viva Palestine» (cf. notre édition du 17 janvier 2010), il y a un an, la diplomatie turque s’était illustrée au détriment d’une diplomatie égyptienne qui avait entrepris d’encadrer de façon draconienne cette initiative en faveur de Gaza pour éviter qu’elle ne provoque des réactions israéliennes. Les affrontements, qui avaient notamment opposé des humanitaires turcs aux forces de police égyptienne dans le port d’El Arich, avaient même amené des députés de l’AKP, qui participaient à la caravane, à accuser la police égyptienne d'être encore «pire» que la police israélienne. Depuis l’automne dernier un partenariat stratégique entre Le Caire et Ankara est en cours d’élaboration, mais ce rapprochement diplomatique a d’autant plus tardé que les deux pays apparaissent comme des puissances régionales, qui peuvent se retrouver en concurrence sur de nombreux dossiers.

La situation insurrectionnelle que connaît actuellement l’Égypte risque toutefois d’affaiblir durablement la position stratégique et le statut de puissance régionale de ce pays, renforçant par contrecoup une influence sans cesse ascendante de la Turquie. Cette hypothèse donnera encore plus d’atouts à Ankara dans sa relation avec Washington. Il est probable en effet que la Turquie profitera de ce statut renforcé de puissance émergente et de pays stable de la région, pour faire admettre un peu plus aux Etats-Unis, la marge de manœuvre dont elle dispose désormais à leur égard. Cette évolution pourrait en outre faire ressortir les atouts stratégiques de la candidature turque à l’UE, notamment aux yeux des pays européens qui la contestent. La France, déjà prise à contre-pied par la révolution de jasmin tunisienne, va devoir revoir d’urgence ses options stratégiques en méditerranée orientale qui de façon anachronique ont beaucoup ménagé, ces dernières années, un président égyptien usé par trente ans de pouvoir en lui accordant en outre un statut privilégié de co-président de l’Union Pour la Méditerranée (UPM), alors même qu’elles négligeaient la Turquie, en lui déniant une vocation européenne et en ne prenant pas suffisamment la mesure de sa montée en puissance sur la scène internationale.

Ce changement de donne géostratégique devrait ainsi réjouir les experts turcs, mais on remarque qu’il les inquiète aussi beaucoup. Pays situé au cœur d’une zone dangereuse, en particulier entre trois pôles (les Balkans, le Caucase et le Proche-Orient) traversés par des conflits redoutables, la Turquie n’aime sentir son environnement proche en ébullition. De surcroit, l’extension des révolutions tunisienne et égyptienne à d’autres Etats voisins (des manifestations importantes réclamant la démission du premier ministre se sont produites, vendredi, en Jordanie) pourrait avoir des conséquences économiques non négligeables pour un pays qui a beaucoup investi dans le monde arabe, au cours des dernières années, y compris en Egypte…
JM

lundi 24 janvier 2011

La présidente argentine, Cristina Kirchner, séjourne en Turquie.


Après une tournée de plusieurs jours au Koweït et au Qatar, la présidente argentine, Cristina Kirchner, a effectué une visite officielle en Turquie, du 19 au 21 janvier derniers.

Ce séjour, le premier en Turquie d’un chef d’Etat argentin, depuis 19 ans, a surtout été l’occasion d’œuvrer au renforcement des liens économiques entre les deux pays. Un forum d’affaires turco-argentin s’est d’ailleurs tenu, à cette occasion, le 21 janvier, à l’Hôtel Conrad d’Istanbul. Les deux États émergents, membres du G20, pointent au classement du PIB établi par le FMI et la Banque mondiale, respectivement à la 17ème place (en ce qui concerne la Turquie), et à la 30ème place (en ce qui concerne l’Argentine). L’un et l’autre ont vécu des crises économiques et financières similaires, dans le passé, et connaissent une forte croissance, aujourd’hui. La présidente argentine a insisté sur la nécessité de profiter des opportunités actuelles, tout en veillant à se prémunir contre les effets dévastateurs de la crise globale en cours. De surcroît, résumant ses intentions par la phrase suivante : «Nous ne voulons pas que l’on nous considère seulement comme une vache», elle a également voulu faire comprendre à ses interlocuteurs turcs que son pays était devenu très actif dans des domaines à forte valeur ajoutée, comme l’énergie nucléaire, les biocarburants, ou la production pharmaceutique.

Pour sa part, la Turquie, forte consommatrice de viande, reste très intéressée par la filière agro-alimentaire argentine, mais la visite de Cristina Kirchner était aussi l’occasion, pour elle, de réaffirmer sa vocation internationale ascendante, et de confirmer son intention de prendre pied sur le continent sud-américain. «Nous voulons développer nos investissements respectifs… des entreprises turques sont déjà présentes en Argentine, nous espérons que des entreprises argentines vont investir en Turquie», a déclaré le président Abdullah Gül, qui a reçu son homologue argentine et signé avec elle plusieurs accords, notamment, un protocole sur l’aviation civile. Ce dernier devrait contribuer à rapprocher concrètement les deux pays, puisque «Turkish Airlines» devrait bientôt pouvoir ouvrir un vol direct entre Istanbul et Buenos Aires.

Sur le plan politique, les apports de cette visite de Cristina Kirchner sont restés plus limités. Les deux pays entretiennent, en effet, une relation complexe depuis que l’Argentine a reconnu le génocide arménien, en 2004. Ces difficultés ont été ravivées, l’an passé, lors de la tournée de Recep Tayyip Erdoğan, en Amérique du Sud. Après sa participation au Troisième Forum de l’Alliance des civilisations au Brésil, le 28 mai, le premier ministre turc avait décidé d’annuler son séjour en Argentine, ayant été informé qu’une manifestation, organisée par la diaspora arménienne, risquait de perturber l’inauguration d’une statue d’Atatürk à laquelle il était convié.

Au-delà de cet incident, on peut observer que les relations politiques que la Turquie entretient avec l’Argentine sont loin d’atteindre celles qu’elle a développées avec le Brésil voisin, au cours des derniers mois. Le 17 mai 2010, à propos du dossier nucléaire iranien, Ankara et Brasilia avaient défié les Etats-Unis, en signant avec Téhéran, un accord prévoyant un échange d’uranium enrichi, qui prétendait offrir une alternative aux sanctions que les grandes puissances s’apprêtaient à voter contre la République islamique. Par la suite, le 9 juin 2010, la Turquie et le Brésil avaient refusé de soutenir ces sanctions, lors de leur adoption par le Conseil de Sécurité de l’ONU. Les deux pays avaient voulu se poser ainsi, sur la scène internationale, en puissances politiques émergentes, contestant une gouvernance du monde assuré par les seuls membres permanents de l’instance onusienne. Si l’Argentine est loin d’être sur les positions brésiliennes, notamment en ce qui concerne le dossier nucléaire iranien, nul doute qu’elle entend aussi, dans les prochaines années, donner une tonalité politique à son ascension économique. Pour ce faire, le détour turc de sa présidente n’aura sans doute pas été inutile.
JM

vendredi 21 janvier 2011

Recep Tayyip Erdoğan, invité d’honneur de la TÜSIAD.


Qui l’eut cru ! Recep Tayyip Erdoğan a accepté de participer, le 20 janvier 2011, à l’assemblée générale de la TÜSIAD (Türk Sanayicileri ve Işadamları Derneği, l’Association des industriels et hommes d’affaires turcs). Cette émanation du patronat turc occidentalisé, qui fête actuellement le 40e anniversaire de sa fondation, et constitue l’un des plus importants lobbies de soutien à la candidature européenne de la Turquie, avait fait du premier ministre l’invité d’honneur de son rendez-vous annuel.

La venue du leader de l’AKP n’était pourtant pas acquise. En effet, lors de la campagne ayant précédé le référendum du 12 septembre dernier, qui a permis de restructurer la hiérarchie judiciaire, une polémique avait éclaté entre le gouvernement et la TÜSIAD (cf. notre édition du 18 août 2010). Recep Tayyip Erdoğan avait critiqué le refus de l’organisation patronal de donner une consigne de vote pour le référendum. Il avait estimé notamment que cette position timorée n’était en fait qu’un aveu de l’hostilité de la TÜSIAD au projet de réforme gouvernemental. En outre, le chef du gouvernement turc avait dénoncé une attitude en contradiction avec les positions plutôt favorables exprimées par l’Union européenne à l’égard de la révision constitutionnelle proposée au référendum. Cette passe d’armes avec la TÜSIAD s’était ajoutée à un précédent clash, survenu au mois de juillet 2011, qui avait vu celle-ci, critiquer sans ménagement l’initiative démocratique kurde de l’AKP (cf. notre édition du 20 juillet 2010). Le contentieux commençait ainsi à être particulièrement lourd entre les hommes actuellement au pouvoir et une organisation qui, par ailleurs, avait activement participé au déboulonnage du premier ministre islamiste Necemettin Erbakan, en 1997, et s’était employée à dissuader Recep Tayyip Erdoğan d’être candidat à l’élection présidentielle, en 2007 (cf. notre édition du 18 avril 2007).

Il semble toutefois que le premier ministre ait accepté de passer l’éponge, pour un temps, afin de ne pas se priver de la tribune que constitue l’assemblée générale du grand patronat turc et de pouvoir envoyer quelques messages forts sur ses intentions politiques pour 2011. Le premier développement saillant de son discours a été une mise au point concernant le tabac et l’alcool. La récente directive du gouvernement restreignant la vente du tabac et de l’alcool (obligation d’avoir un lieu de vente spécifique dans les commerces, interdiction de vente de bouteilles de 20 cl, interdiction de l’alcool pendant les concerts…) a provoqué de multiples remous politiques, depuis une dizaine de jours, en Turquie. Le président de l’autorité turque de régulation de la vente des tabacs et alcools, Mehmet Küçük, a démenti toute intention idéologique sous-jascente en la matière, et affirmé qu’au travers de nouvelles propositions de limitations, l’instance qu’il préside simplement voulu protéger la jeunesse. Mais les milieux laïques ont vu, dans ces mesures, une preuve supplémentaire de la progression d’une «mentalité oppressive» qui entend encadrer les modes de vies.

Devant des hommes d’affaires turcs tout aussi habitués aux repas d’affaires arrosés que leurs homologues occidentaux, il y avait une opportunité forte de s’expliquer, que Recep Tayyip Erdoğan n’a pas manqué de saisir en déclarant : «Je peux avoir une attitude hostile à l’alcool dans ma vie personnelle et dans le cadre de ma famille. Mais, si nous sommes conservateurs, nous sommes aussi des démocrates, donc nous sommes à attentif à ne pas imposer notre point de vue à la société.» Évoquant les récentes dispositions restreignant la vente de l’alcool en les comparant à celles adoptées aux Etats-Unis ou dans d’autres pays occidentaux, le premier ministre a alors rappelé que la Constitution faisait obligation à l’autorité publique de protéger la jeunesse des méfaits de l’alcool et d’autres drogues, et il a estimé que le gouvernement n’avait fait ici que son travail.

Un autre temps fort du discours du leader de l’AKP a concerné la relance du projet de Constitution civile. Initié au lendemain des élections législatives de 2007, on sait que ce projet s’est enlisé, et qu’il n’a finalement débouché que sur une révision constitutionnelle limitée, celle qui précisément a fait l’objet du référendum du 12 septembre 2010. À l’issue du résultat positif de ce scrutin, Recep Tayyip Erdoğan a annoncé que le projet de Constitution civile serait mené à son terme, si le gouvernement de l’AKP était reconduit, à l’issue des prochaines élections législatives de juin 2011. Pour sa part, depuis le mois de septembre dernier, la TÜSIAD a mis en place un groupe de 25 experts, chargés de réfléchir à un projet de nouvelle constitution. Ce groupe ne prépare pas un texte à proprement parler, mais il doit plus exactement faire des propositions sur 5 points : le mode d’élaboration de la prochaine Constitution, les principes fondamentaux et les institutions de celle-ci au 21e siècle, les questions identitaires, la liberté de religion et la séparation des pouvoirs. Lors de l’Assemblée générale de la TÜSIAD, jeudi, Recep Tayyip Erdoğan a surtout redit sa volonté de relancer le projet de Constitution civile, en assurant que son élaboration ne mobiliserait pas seulement des experts, mais également l’ensemble de la société civile.

Le dernier passage important du discours du premier ministre a concerné le pouvoir judiciaire et les réformes qui selon lui s’imposent encore, même après la révision du 12 septembre dernier. Répondant à la présidente de la TÜSIAD, Madame Ümit Boyner, qui avait regretté que les enquêtes sur les assassinats du journaliste laïque, Uğur Mumcu, en 1993, et du journaliste turc d’origine arménienne, Hrant Dink, en 2007, soient toujours dans l’impasse, Recep Tayyip Erdoğan a déclaré qu’il n’était pas au pouvoir lorsqu’Uğur Mumcu avait été assassiné, mais que les assassins de Hrant Dink avaient été arrêtés 36 heures après leur crime. Plus généralement, faisant allusion à la récente réforme de limitation des détentions provisoires et à l’engorgement des juridictions, qui ont abouti à la libération de prévenus réputés dangereux, il a estimé qu’une réforme globale de la justice turque était nécessaire. Toujours dans le domaine juridictionnel, il n’a pas manqué enfin de regretter le récent arrêt du Conseil d’Etat, qui a annulé la décision du YÖK, autorisant le port du voile par des étudiantes candidates à des examens universitaires supérieurs. Une manière de rappeler que le port du voile à l’université devrait, une fois de plus, être l’un grand thème de campagne de l’AKP, lors des prochaines élections législatives…
JM

jeudi 13 janvier 2011

La Turquie plus que jamais tiraillée entre sa candidature européenne et sa stratégie régionale.


Plusieurs développements de l’actualité politique récente ont bien illustré le positionnement complexe de la Turquie entre le maintien de ses alliances avec les pays occidentaux et sa stratégie d’ouverture en direction du monde arabo-musulman.

Les difficultés que traversent les relations turco-européennes se sont tout d’abord confirmées à l'occasion de la récente visite d’Angela Merkel à Chypre. Lors de ce déplacement (le premier d’un chef de gouvernement allemand à Nicosie), la chancelière a salué les efforts faits par la République de Chypre pour parvenir à un règlement sur l’île, tout en constatant que «la partie turque ne réagissait pas de manière adéquate.» Cette déclaration a cueilli a froid les principaux responsables politiques turcs, au moment où ils effectuaient, pour leur part, une série de déplacements dans le monde arabe (Yemen, pour Abdullah Gül, Koweït et Qatar, pour Recep Tayyip Erdoğan). Tandis que le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu regrettait le manque d’objectivité des propos d’Angela Merkel, le premier ministre turc a sévèrement taclé la chancelière allemande en lui reprochant d’avoir oublié ses positions antérieures qui l’avaient vu estimer notamment que l’entrée de Chypre dans l’Union européenne, sans que le conflit qui divise l’île ait été préalablement réglé, avait été une erreur. Cet accrochage entre la Turquie et l’Allemagne, sur la crise chypriote, est d’autant plus important que l’on se souvient que cette dernière a fait échouer les accords, qui devaient être conclus entre l’OTAN et l’UE, à la fin de l’année passée.

Au même moment, Recep Tayyip Erdoğan et Abdullah Gül ont, de leur côté, confirmé la vitalité des développements régionaux de la nouvelle politique étrangère turque. Les 10 et 11 janvier 2011, le président de la République a en effet effectué, au Yémen, une visite officielle de deux jours (la première d’un chef d’État turc dans ce pays) au cours de laquelle, il a signé une série de contrats importants, dont un accord prévoyant la suppression de l’obligation de visas entre les deux pays. Pendant ce temps, le premier ministre turc, accompagné de tout un aréopage d’hommes d’affaires, poursuivait son offensive de charme dans les pays du Golfe. Au Koweït où il s’est d’abord rendu le 11 janvier (photo), il a exhorté les pays arabes à oublier les conflits du passé et à coopérer entre eux comme avec la Turquie, allant même jusqu’à déclarer : «Les arabes sont nos frères… En joignant nos forces, nous pouvons surmonter tous les problèmes. Nous pouvons résoudre le problème de la Palestine, celui de l’Iran ou celui de l'Afghanistan… Nous n'avons pas besoin d'une partie tierce pour réformer et améliorer nos relations.» Le Lendemain, dans l’avion qui le conduisait du Koweït au Qatar, le chef du gouvernement turc a renchérit sur les propos qu’il avait tenus la veille : «Les 57 pays musulmans peuvent en réalité se suffire à eux-mêmes avec ce qu’ils produisent et consomment… Nous avons beaucoup à partager.» Recep Tayyip Erdoğan a toutefois tenu à rappeler que cette position à l’égard du monde arabo-musulman ne constituait absolument pas une alternative à la candidature de son pays à l’Union Européenne.

Il faut dire qu’au même moment le ministre d’Etat, négociateur en chef de la Turquie avec l’UE, Egemen Bağış, affirmait que, lors du sommet des pays candidat à l’UE qui s’ouvre aujourd’hui à Budapest, il allait plaider pour que ceux-ci soient à nouveau invités aux Conseils européens qui se tiennent chaque semestre, et qu’ils soient conviés à la traditionnelle photo de famille qui les clôture, en ajoutant : « Cela est très important pour nous ! » Sans doute fera-t-il valoir également le nouveau rayonnement international de son pays et le désir d’Ankara de jouer les médiateurs, alors même que doit avoir lieu, les 20 et 21 janvier prochains, à Istanbul, le deuxième round de négociations entre le groupe des Six (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France et Allemagne) et l’Iran sur le dossier nucléaire, et que Catherine Ashton arrive aujourd’hui en Turquie pour préparer cette échéance. Pourtant des déclarations ambiguës récentes du ministre iranien des affaires étrangères par intérim, Ali Akbar Salehi, sur le contenu des discussions qui doivent avoir lieu à Istanbul, montrent que les deux parties ne sont pas d’accord sur l’ordre du jour de la rencontre. L’Iran refuserait que l’on évoque ses «droits au nucléaire» qui, selon lui, ne peuvent être débattus que devant l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique). Le fait que cette réunion se tienne à Istanbul est donc significatif de l’influence diplomatique qui est désormais celle d’Ankara, mais les résultats effectifs ne seront peut-être pas à hauteur des ambitions qu’a nourries la Turquie en se proposant pour accueillir cet événement.
JM

vendredi 7 janvier 2011

2010 : Le bilan de la politique européenne de la Turquie


En ce qui concerne les relations turco-européennes, l’année 2010 n’a pas seulement été décevante par rapport aux années précédentes. Pour de multiples raisons, elle a aussi éloigné la perspective d’une intégration européenne de la Turquie et relancé les interrogations sur les chances d’aboutissement du processus de négociations ouvert depuis 2005.

À bien des égards, l’UE et la Turquie ne semblent plus être sur la même longueur d’ondes. Le traditionnel rapport annuel d’évaluation, rendu en novembre 2010, par la Commission européenne, a fait part une fois de plus de la déception de celle-ci, quant aux réformes conduite, en cours d’année, par Ankara. Il est vrai que plusieurs aspects de la révision constitutionnelle qui a affecté la hiérarchie judiciaire à l’issue du référendum du 12 septembre sont ambigus, que l’ouverture kurde du gouvernement n’a pas débouché sur des résultats probants, et que certaines situations en matière de droits et de libertés demeurent particulièrement choquantes. Mais ce rapport d’évaluation a aussi donné l’impression que l’UE ne s’intéressait plus vraiment à l’évolution politique en cours en Turquie, et pour tout dire qu’elle avait du mal à l’appréhender. Car, comme nous le disions dans notre bilan de la politique intérieure (cf. notre édition 30 décembre 2010), l’année qui vient de s’écouler a été aussi le théâtre de changements majeurs dans les équilibres politiques : recul historique de l’armée à l’occasion de l’affaire « Balyoz » et surtout du dernier Conseil militaire suprême, défaite de la hiérarchie judiciaire à l’occasion du référendum du 12 septembre dernier, ou affirmation du fait politique kurde avec une intensité et une permanence surprenantes. Si l’Europe est peu loquace sur ces évolutions ou en tout cas ne paraît pas en prendre la mesure, c’est aussi peut-être parce que celles-ci découlent moins des exigences européennes qu’elles ne procèdent d’une dynamique à proprement parler turque.

À ce décalage politique s’est ajouté cette année un décalage de économique. Engluée dans une récession et une crise financière qui a touché avec la Grèce l’un des voisins de la Turquie, l’UE a d’un coup perdu de son attrait pour Ankara, qui a vu sa croissance caracoler à près de 9% en 2010, tandis que son chômage, son déficit budgétaire et son inflation reculaient. Le ministre turc de l’économie, Ali Babacan, a même avoué, en décembre, à un journal allemand qu’il n’avait aucune envie d’appartenir à la zone euro, en ce moment. La Turquie, naguère championne des déficits en tout genre, a du mal à comprendre cette Europe qui peine à gérer sa cohésion économique, et que des migrants économiques grecs veulent désormais quitter pour venir travailler…à Istanbul ou sur la côte égéenne !

Parallèlement à ces décalages économiques et politiques, c’est aussi une forme décrochage stratégique qui s’est confirmé en 2010, changeant le statut de la candidature turc. Pays émergent pointant bientôt à la 15e place économique mondiale, puissance régionale, la Turquie s’est affirmée sur la scène internationale, en profitant pleinement de sa position de membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies… Son rôle joué dans le dossier nucléaire iranien, aux côtés du Brésil, sa position charnière dans les relations entre l’UE et l’OTAN, son comportement en Afghanistan, ont montré un pays soucieux de faire comprendre à ses alliés occidentaux qu’ils devaient accepter désormais qu’il dispose d’une marge de manœuvre à l’égard des positions qui sont les leurs sur les grands dossiers internationaux. Cette nouvelle posture stratégique de la Turquie a relancé les débats sur la compatibilité des initiatives en cours de sa politique étrangère avec le maintien de sa candidature à l’UE.

Le décrochage stratégique dont nous parlions est parfaitement illustré par le contraste entre cette ambition diplomatique et le blocage de l’adhésion turque. Seul un chapitre du processus de négociations, en effet, aura été ouvert au cours de la présente année. Il s’agit du chapitre 12 «sécurité alimentaire, vétérinaire et phytosanitaire» ouvert, pendant la présidence de l’Espagne, un pays qui compte parmi les plus favorables à la Turquie. La présidence belge a du se résoudre à rester bredouille au second semestre de l’année 2010. Ainsi en 5 ans, la Turquie n’a ouvert que 13 chapitres au total, et n’en a fermé qu’un. Le plus inquiétant est néanmoins que, du fait des sanctions imposées par l’UE à la suite de la non-ouverture des ports et aéroports turcs à la République de Chypre et à cause du refus français de l’éventuelle adhésion pleine et entière d’Ankara, les chapitres qui, à l’heure actuelle, peuvent encore être ouverts, se comptent sur les doigts d’une main. Or, tandis qu’une éventuelle modification du point de vue français dépend des prochaines élections présidentielles, il ne semble pas que la situation à Chypre soit susceptible de changer à court terme cette situation. La non-réélection de Mehmet Ali Talat à la présidence de la République turque de Chypre du Nord, au profit d’une personnalité beaucoup plus nationaliste, a manifestement refermé, pour un certain temps, une fenêtre d’opportunité qui pouvait laisser espérer une réunification de l’île. La Turquie a certes les moyens de convaincre le gouvernement de Lefkoşa, mais il est probable aussi qu’elle gardera cet atout dans sa manche, tant que les Européens ne se montreront pas mieux disposés à l’égard de sa candidature. Car 2010 a confirmé également que l’échec du règlement de la question chypriote contribuait fortement au blocage de la relation entre l’UE et l’OTAN. Le secrétaire général de l’OTAN n’est pas parvenu à contourner la crise chypriote pour surmonter les blocages turc et chypriote grec à une normalisation des rapports entre les deux organisations, qui n’ont pu conclure un accord à la fin de l’année.


De ces évolutions défavorables il ressort que les relations turco-européennes sont entrées dans phase de refroidissement certain et durable. Les responsables turcs ont d’ailleurs manifesté au cours des derniers mois une mauvaise humeur inhabituelle à l’égard du manque d’enthousiasme européen vis-à-vis de la candidature de leur pays, Recep Tayyip Erdoğan allant même jusqu’à dire sa déception, lors d’une visite officielle à Helsinki, en octobres en reprochant à l’UE de n’avoir jamais fait autant attendre un candidat à sa porte et d’avoir admis des pays économiquement moins développés. Et, pourtant le gouvernement de l’AKP affirme toujours sa volonté de rejoindre l’Europe unie. Cette obstination ne s’est pas démentie au cours de l’année 2010, puisque ses membres n’ont cessé de combattre l’idée qu’un changement de cap découlerait des nouvelles orientations de la politique étrangère de la Turquie. Les dirigeants turcs se sont même employés à convaincre que leurs initiatives dans le monde arabo-musulman et que leur statut de puissance régionale, constituaient un nouvel atout pour l’Europe. Quant à l’opinion publique turque, elle manifeste certes beaucoup moins d’enthousiasme à l’égard du projet européen, mais un récent sondage de l’Institut «Metropoll» d’Ankara indiquait que, s’ils étaient consultés par référendum actuellement, les Turcs approuveraient encore à une majorité de 53% une adhésion de leur pays à l’Union Européenne.


La permanence de la candidature turque montre donc qu’en dépit de leur caractère spectaculaire, les nouvelles options qui se sont ouvertes à la Turquie, au Moyen-Orient et plus généralement dans l’espace eurasiatique, ne parviennent pas à supplanter une alliance avec l’Europe et les Etats-Unis, qui demeure malgré tout un axiome de la diplomatie turque. La Turquie est une puissance émergente, encore fragile économiquement, et qui vit dans un environnement qui reste dangereux. Dans un tel contexte, sa relation avec l’Occident demeure malgré tout essentielle pour sa sécurité.
JM

mardi 4 janvier 2011

2010 : Le bilan de la politique étrangère turque.


Dans le sillage des évolutions majeures, qui avaient suivi l’arrivée d’Ahmet Davutoğlu à la tête de la diplomatie turque en 2009, l’année 2010 a permis à la Turquie d’affirmer avec éclat l’autonomie de sa politique étrangère, et son souhait de rayonner sur la scène internationale, bien au-delà de son espace régional.

Cette ambition s’est exprimée, plusieurs fois, de façon spectaculaire, sur des dossiers majeurs où la Turquie n’a pas hésité à se démarquer de la position de ses alliés occidentaux, voire carrément à leur faire front. On pense au dossier nucléaire iranien, qui a vu Ankara, d’une part, signer le 17 mai, avec le Brésil et l’Iran, un accord tripartite (photo), présenté comme une alternative aux sanctions proposées par les grandes puissances, d’autre part, refuser de voter, le 9 juin, ces sanctions, lors d’une séance mémorable au Conseil de Sécurité des Nations Unies. On peut dire que ces deux dates ont ouvert une nouvelle période dans les relations turco-américaines. Sans rompre ses alliances et remettre en cause en particulier son engagement dans l’OTAN, la Turquie a clairement manifesté sa volonté de disposer désormais d’une marge de manœuvre par rapport aux positions adoptées par Washington sur les grands dossiers internationaux. Cette ligne de conduite s’est à nouveau manifestée, lors de la préparation et de la tenue du sommet de l’OTAN à Lisbonne, en décembre. Après avoir émis de nombreuses réserves à l’égard de l’extension du bouclier antimissiles américain, un projet visant à prévenir le risque présenté par la prolifération des missiles balistiques dans le voisinage asiatique de l’Europe, Ankara a exigé et obtenu que l’OTAN n’identifie pas cette menace, en désignant nommément l’Iran.

Ces velléités turques d’émancipation diplomatique inquiètent désormais sérieusement les officiels américains, au point que le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan a du dépêcher en cours d’année une délégation de parlementaires aux Etats-Unis, pour rassurer son allié sur ses intentions. Lors d’un discours devant la Brookings Institution (l’un des plus vieux think tanks américains), le 27 mai 2010, Hillary Clinton a exprimé sans ménagement son désaccord avec la stratégie turco-brésilienne sur le dossier iranien. Et les observateurs ont été frappés par le caractère «glacial» de la rencontre qui a eu lieu, à Toronto, en marge du G20, le 26 juin 2010, entre le président américain et le premier ministre turc.

Il faut dire que les mois de mai et juin 2010 se sont aussi soldés par une dégradation sans précédent des relations turco-israéliennes. Déjà malmenées par l’opération «plomb durci» à Gaza et le fameux «one minute» de Davos, en 2009, ces relations ont frisé la rupture en 2010, suite à l’émotion provoquée par la mort de 9 militants humanitaires turcs, au cours de l’arraisonnement du navire amiral de la flottille «Free Palestine», par un commando de marine israélien. Après avoir réclamé et obtenu des Nations Unies la mise en place d’une commission d’enquête internationale, qui a condamné la violence d’une interception israélienne intervenue dans les eaux internationales, Ankara a demandé à l’État hébreu des excuses et une indemnisation des victimes. Deux rencontres semi-officielles ont eu lieu, en juin et en décembre, pour essayer de rétablir le cours des rapports entre les deux pays, mais elles n’ont débouché sur aucun résultat concret. Cette situation n’a pourtant pas provoqué l’interruption des relations économiques et techniques entre Ankara et Tel-Aviv. Israël a continué ses livraisons d’armements à la Turquie, en particulier celles des drones «Heron».

Le tour pris par la confrontation turco-israélienne au cours de l’année 2010 a renforcé le prestige de la Turquie dans l’espace arabo-musulman. De façon significative, Recep Tayyip Erdoğan n’a cessé d’être primé dans le monde arabe, au cours de l’année écoulée : prix du roi Fayçal en Arabie Saoudite, Prix de l’Union des Banques arabes au Liban, Prix Khadafi en Lybie, désignation comme «personnalité de l’année» par CCN Arabe à Dubaï... Ceci a permis à Ankara de poursuivre sa politique du «zéro problème avec nos voisins». Avec la Syrie, la Turquie a encore approfondi, dans les domaines politique, économique ou militaire, les relations très denses développées au cours des trois dernières années. Elle a poursuivi cette coopération bi-latérale, dans la région, par un projet, de plus grande ampleur l’associant non seulement à la Syrie, mais encore au Liban et à la Jordanie, afin d’établir une zone de libre-échange, qui s’inspire de l’expérience européenne en la matière. Lors du Forum turco-arabe, le 10 juin, à Istanbul, le ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a d’ailleurs plaidé pour la création d’une Union Proche-Orientale s’étendant, d’est en ouest, de Kars au Maroc, et, du nord au sud, du Bosphore au Golfe d’Aden. Pour l’heure, un accord de défense a été signé avec l’Arabie Saoudite, en mai, un accord de libre-échange est à l’étude avec le Conseil de Coopération du Golfe, depuis l’automne, et un accord de partenariat stratégique est en cours avec l’Egypte.

Face à la montée en force de l’Iran au Moyen-Orient, il est sûr que le rayonnement diplomatique de la Turquie rassure les puissances sunnites du monde arabe, mais il pourrait aussi mêler Ankara aux conflits identitaires et stratégiques qui se jouent dans la région. Ainsi, les projets économiques turcs dans le monde arabo-musulman que nous évoquions précédemment ou la visite remarquée de Recep Tayyip Erdoğan au Liban, en novembre, ont été perçus comme des initiatives visant contrer le développement de l’influence de l’Iran chiite au Proche-Orient. Téhéran a manifesté, plusieurs fois, des signes d’agacement à l’égard d’un pays qui se fait le héros de la cause palestinienne face à Israël, tout en demeurant dans l’OTAN et en continuant à se présenter comme un allié des Etats-Unis. On observe d’ailleurs qu’en dépit de son opposition à la stratégie américaine sur le dossier nucléaire iranien, la Turquie applique les sanctions économiques décidées contre Téhéran, et qu’elle n’a eu de cesse, ces deux dernières années, de faire avancer son propre programme nucléaire civil, son ministre de l’énergie expliquant récemment que l’objectif final de son pays, en l’occurrence, était qu’il soit en mesure de construire lui-même ses propres centrales.

En Irak, aussi, la stratégie de la Turquie a été perçue comme sunnite. Ses multiples initiatives pour rapprocher les différentes communautés, afin de constituer un gouvernement d’union nationale après les dernières élections générales, ont-elles été une tentative de mettre un terme au leadership du chiite Nouri al Maliki sur l’exécutif irakien ? Toujours est-il que l’implication de la Turquie dans les affaires intérieures de ce pays tient également à l’importance qu’il revêt en ce qui concerne la question kurde. En 2010, les contacts entretenus par Ankara avec le gouvernement kurde de la région nord irakienne se sont encore développés. Alors que la Turquie a ouvert un consulat à Erbil en février et que plusieurs ministres turcs se sont rendus en cours d’année dans la capitale kurde nord irakienne, le président Massoud Barzani a effectué une visite officielle en Turquie, au mois de juin dernier. Tout en réaffirmant le droit à l’autodétermination du peuple kurde, celui-ci a plusieurs fois apporté son soutien aux initiatives politiques du gouvernement turc dans le sud-est, et l’on observe que l’AKP était représenté au congrès du PDK en décembre 2010.

Il n’y a pas que dans son voisinage arabo-musulman que la Turquie a mené une diplomatie active, au cours de l’année 2010. Ses relations avec son grand voisin russe ont en effet continué à prospérer, puisqu’après s’être rendu en Russie, au début de l’année, le premier ministre turc a reçu son homologue Vladimir Poutine, en janvier, et le président Dimitri Medvedev, en mai. La relation russo-turque est d’autant plus stratégique qu’elle concerne concrètement d’abord la coopération énergétique. La Russie construira la première centrale nucléaire turque à Akkuyu (Adana), et elle reste sur les rangs pour la construction de la seconde, à Sinop. Après des difficultés techniques et juridiques, son implication dans le projet d’oléoduc Samsun-Ceyhan a été confirmée. Cette année, les deux pays ont aussi supprimé leurs obligations mutuelles de visas, et la Turquie a rayé la Russie (comme d’ailleurs l’Iran et la Grèce) de la liste des pays constituant pour elle une menace, dans son document national de politique stratégique. Cette coopération fructueuse n’a pourtant pas permis de débloquer la situation avec un autre pays voisin : l’Arménie. La ratification des protocoles, signés en octobre 2009, à Zurich, pour normaliser les relations entre les deux pays, n’a pas eu lieu en 2010, et ne semble pas imminente. A demi-mot, Ankara a manifesté plusieurs fois sa déception quant à la faible intensité des efforts consentis par Moscou pour faire pression sur Erevan à cet égard. En tout état de cause, la situation conflictuelle qui perdure dans le Caucase paraît convenir à la Russie, qui entend conserver un droit de regard important sur cette région.

Au-delà de ces relations de voisinage, l’année 2010 aura été marquée par l’amplification du rayonnement mondiale de la diplomatie turque. Si celle-ci a pris pied en Amérique du Sud, à l’occasion du sommet de l’Alliance des civilisations au Brésil, au mois de juin et en dépit de l’annulation d’une visite de Recep Tayyip Erdoğan en Argentine, elle a été aussi à nouveau très active en Afrique, avec les déplacements du président Abdullah Gül, au Congo et au Cameroun, au mois de mars. Mais, c’est surtout en direction de la Chine que la Turquie aura fait un effort particulier cette année pour effacer le souvenir des échanges acerbes entre les deux pays que la répression des Ouïghours avaient provoqués, en juillet 2009. La visite du premier ministre chinois en Turquie, en octobre, et celle du ministre turc des affaires étrangères à Pékin, en novembre, semblent avoir donné à la coopération turco-chinoise un tour véritablement stratégique. Les deux pays, qui ont enregistré les plus forts taux de croissance dans le monde, au cours du second semestre 2010, ont prévu de porter leurs échanges à 100 milliards de dollars d’ici à 2020. Ils devraient aussi coopérer plus étroitement au sein du G20. Les Chinois s’intéressent en outre de très près au projet de troisième pont sur le Bosphore dont les appels d’offre doivent être lancés, en février prochain. Une année de la Chine en Turquie est prévue, en 2012, et une année de la Turquie en Chine, en 2013. À l’issue de sa visite en Chine, Ahmet Davutoğlu n’a ainsi pas hésité à déclarer qu’un «nouveau paradigme turco-chinois» était né.

Ces multiples ouvertures internationales et leur intensité n’ont pas manqué de raviver en permanence, pendant l’année 2010, le débat sur un éventuel changement d’axe de la politique étrangère de la Turquie et sur la compatibilité de la candidature d’Ankara à l’UE avec de telles orientations. Mais cela est une autre histoire, qui fera l’objet prochainement d’un troisième bilan, consacré à la politique européenne de la Turquie. Ne le manquez pas !
JM