vendredi 29 mai 2009

La Turquie, la Syrie et… Israël.


En cessant de soutenir, il y a une dizaine d’années, Abdullah Öcalan, le chef rebelle kurde, ce qui devait conduire, peu après, à son arrestation, la Syrie est parvenue à faire oublier qu’elle avait abrité pendant de nombreuses années les principales bases arrière du PKK. Cela lui a permis d’établir progressivement de nouvelles relations avec son voisin turc. La 9ème foire internationale de l’industrie de la défense (IDEF’09), qui s’est déroulée à Istanbul, entre le 27 et 30 avril 2009, a permis d’observer le nouveau climat relationnel qui s’est instauré entre les deux pays, faisant écho aux multiples accords signés dans tous les domaines, depuis l’accord d’Adana (1999), qui fut le point de départ du processus de rapprochement turco-syrien. Lors de cette foire, en effet, la présence et les déclarations conjointes des ministres de la défense syrien (Hassan Turkmani) et turc (Vecdi Gönül) ont été nombreuses et particulièrement remarquées.

En jouant un rôle plus ou moins officiel de médiateur entre les multiples acteurs de la région, la Turquie entend contribuer à la stabilité de celle-ci, même si c’est une entreprise qui s’avère souvent délicate. En 2007, notamment, la condamnation ferme par le ministre turc des affaires étrangères (Ali Babacan à l’époque) d’une attaque aérienne israélienne en territoire syrien ayant usé de l’espace aérien turc (où les avions israéliens sont souvent en manœuvre du fait des accords militaires existant entre les deux pays), a contribué à ce processus. En faisant alors remarquer que cet incident était «inacceptable pour la Turquie» et que celle-ci ne permettrait pas l’usage de son espace aérien pour la réalisation d’opérations militaires contre son voisin syrien, cette déclaration turque cherchait à stopper une escalade militaire entre les deux pays, qui aurait pu devenir dangereuse. Mais surtout, après l’échec en 2000 des négociations syro-israéliennes menées sous l’égide des Etats-Unis, du fait d’un désaccord persistant à propos du plateau de Golan, la Turquie a réussi en 2008, à renouer le contact entre Tel-Aviv et Damas, même si depuis ce processus a été compromis, tant par la crise politique israélienne (démission du gouvernement d’Ehoud Olmert), que par l’intervention militaire de Tsahal, à Gaza, au début de cette année.

À l’heure actuelle, les relations turco-syriennes continuent à se développer sous la forme de projets mutuels de coopération, comme le Programme de Coopération Interrégionale turco-syrienne (STICP), lancé à Gaziantep depuis 2005. Les objectifs de ces projets concernent les grandes et moyennes entreprises, l’éducation, la recherche, les organisations non gouvernementales et les institutions publiques. De plus, les deux pays n’hésitent pas à ouvrir de nouveaux dossiers pour démontrer que leurs relations respectives sont positives et qu’elles peuvent déboucher sur de nouveaux partenariats techniquement fructueux.

Cette année les deux pays ont poursuivi leurs efforts en déployant un budget plus conséquent. Le 15 avril 2009, à Atatürk Meeting Hall, ont donc été signés 13 projets (pour un budget total de 1 051 957 TL), qui doivent être mis en œuvre dans un délai de trois ans. Ces programmes sont un bon moyen d’améliorer les liens turco-syriens, comme l’a souligné le Maire d’Alep, Tamer al-Hajjeih, l’un des acteurs concernés. Ce genre d’événements concrets contribue à alimenter le succès de cette coopération bilatérale, tandis que d’importants moyens financiers sont mis en oeuvre parallèlement. Des rencontres au plus haut niveau ont permis, en effet, l’ouverture de représentations bancaires syriennes et turques dans les deux pays, débouchant sur une campagne de marketing et de promotion commerciale considérable.
Un signe important du soutien diplomatique turc à la Syrie avait été observé, dès 2004, lorsque le ministre des affaires étrangères turc d’alors, qui n’était autre qu’Abdullah Gül en personne, avait condamné l’adoption par les Etats-Unis de la loi «Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act (SALSRA)». Cette loi autorise, en effet, le président des Etats-Unis à prendre des sanctions aussi bien économiques que politiques à l’encontre de la Syrie. Aujourd’hui, l’action orchestrée par la Turquie en direction de la Syrie a porté ses fruits. La multiplication d’accords mutuels, ces dernières années, en est la preuve et contribue de façon significative au décloisonnement de la Syrie, un pays jusqu’à là isolé sur la scène internationale.

Pourtant, on peut se demander jusqu’où la diplomatie turque pourra aller vis-à-vis de Damas, sans remettre en cause la relation stratégique qu’elle entretient par ailleurs avec Israël. Les nouveaux rapports turco-syriens inquiètent de plus en plus l’État hébreu, qui est l’un des principaux alliés militaires d’Ankara. La spectaculaire sortie de Recep Tayyip Erdoğan à Davos, en janvier dernier, a d’abord été relativisée par l’armée turque. Mais, par la suite de façon préoccupante et récurrente, plusieurs accrochages verbaux ont opposé les militaires des deux pays, en particulier lorsque récemment la Turquie et la Syrie ont annoncé l’organisation de manœuvres militaires conjointes. Le ministre israélien de la défense, Ehud Barak, a toutefois récemment déclaré : «Aujourd’hui le développement de la coopération entre la Syrie et la Turquie est pour nous un problème, mais je crois que, même si la Turquie participe à cette coopération, les liens stratégiques entre Israël et la Turquie y résisteront.»
Adriana Ortiz Martinez

samedi 23 mai 2009

La société civile laïque rend hommage à Türkan Saylan.


Les obsèques de Türkan Saylan, le 19 mai 2009, à la mosquée de Teşvikiye (Istanbul), ont été l’occasion d’une forte mobilisation des défenseurs de la laïcité en Turquie, qui venaient de manifester massivement pendant le week-end précédent, à Ankara, pour protester contre la dernière vague d’arrestations, intervenue dans le cadre de l’affaire «Ergenekon». Cette cérémonie a pris une dimension d’autant plus emblématique qu’elle s’est tenue le jour même de la fête de la jeunesse, une célébration officielle instaurée à l’époque d'Atatürk.

Agée de 73 ans, Türkan Saylan, est décédée, le 18 mai 2009, des suites d’un cancer. Dermatologue de formation et universitaire internationalement reconnue (professeur à l’Université d’Istanbul jusqu’en 2002), elle avait créé dans les années 70 une association de lutte contre la lèpre et reçu, en Inde, en 1986, la première édition du prix Gandhi, une distinction internationale qui récompense depuis, tous les deux ans, les personnes ou les organisations ayant apporté une contribution majeure à la lutte contre cette maladie. Pourtant, c’est surtout son combat pour l’éducation qui allait la faire connaître du grand public, en Turquie. Car, jusqu’à la fin de sa vie, Türkan Saylan devait consacrer l’essentiel de son énergie à la gestion de sa fameuse «Association de soutien à une vie contemporaine (Çağdaş Yaşamı Destekleme Derneği - ÇYDD)», une ONG qu’elle avait créée en 1989 pour construire des écoles et fournir des bourses à des élèves issus de milieux défavorisés. Mais, en donnant la priorité à l’éducation des jeunes filles de milieu modeste dans cette entreprise, la dermatologue allait s’attirer les foudres d’un certain nombre d’ONG gravitant dans la mouvance islamiste, qui s’inquiétaient de voir se développer une concurrence laïque active sur un de leurs terrains de prédilection. L’engagement de Türkan Saylan allait prendre une tout autre dimension, il y a quelques semaines, lorsqu’elle fut inquiétée dans le cadre de l’affaire «Ergenekon». Auditionnée alors qu’elle était dans la phase terminale de sa maladie, tandis qu’une partie de ses collaborateurs étaient arrêtés et que son appartement était perquisitionné sans ménagement, Türkan Saylan devint alors, dans le contexte actuel de polarisation politique qui oppose le camp laïque au gouvernement, une victime et un symbole de la défense de la laïcité. Sa mise en cause dans l’affaire «Ergenekon», sur la base de présomptions fragiles et contestables, contribua aussi à accroître les doutes concernant la conduite de cette enquête et les craintes de voir celle-ci se transformer en campagne d’intimidation contre les milieux laïques.

Plus que comme une activiste de l’Etat profond, Türkan Saylan apparaissait, en effet, avant tout comme une militante laïque féministe convaincue et désintéressée. Particulièrement méfiante à l’égard du développement de l’islam politique et de ses conséquences, elle ne semblait pas prête à soutenir pour autant n’importe quelle aventure pour combattre ce phénomène, se rangeant ainsi plutôt aux côtés de ceux dont le mot d’ordre est «Ni charia, ni coup d’Etat !». Le sort réservé à Türkan Saylan avait d’ailleurs accru la division entre les libéraux au regard de l’affaire «Ergenekon», opposant ceux qui voient dans cette procédure la salutaire mise en cause d’une tentative de coup d’Etat à ceux qui redoutent qu’elle ne soit le prélude à une véritable chasse aux sorcières.

Quoi qu’il en soit, le traitement dont la fondatrice de ÇYDD avait été victime, au cours des dernières semaines, avait ému un grand nombre de personnes et d’organisations dont le rayonnement dépassait largement le cercle étroit des milieux laïques les plus conservateurs et les plus nationalistes. Le professeur Ibrahim Kaboğlu, lui-même victime, ces dernières années, d’un procès instruit entre autres sur la base de l’art. 301 du code pénal, a rendu un hommage appuyé à Türkan Saylan, en déclarant que l’Etat lui devait des excuses.
JM

vendredi 22 mai 2009

La Turquie à l’ordre du jour de la campagne pour les élections européennes.


Mardi 5 mai 2009, à Nîmes, le Président Sarkozy, a donné le coup d’envoi de la campagne pour les européennes de juin 2009 par un discours qui, bien que principalement axé sur la crise actuelle, a relancé les polémiques sur la candidature turque à l’UE. C’est ce qui explique que plusieurs commentateurs en Turquie et en France, aient vu dans cette initiative un retour à des pratiques électoralistes déjà éprouvées. Dans une chronique paru dans le supplément hebdomadaire du quotidien «Radikal» du 10 mai 2009 («Sarkozy ve Küçük Bonapart») évoquant plus généralement l’action politique du président français, le professeur Ahmet Insel, n’hésite pas à parler à propos de son rejet de la candidature d’Ankara, de «tactique électorale». En France, le socialiste François Hollande a vivement réagi, en voyant dans cette nouvelle prise de position contre la Turquie, la réactivation d’une sorte de «truc politique turc» qui avait déjà vu Nicolas Sarkozy utiliser la question turque «aussi bien lors du référendum relatif au Traité établissant une constitution pour l’Europe que durant sa campagne à l’élection présidentielle.»

Comme lors des campagnes électorales précédentes, le président français a donc réitéré son refus de voir la Turquie devenir membre à part entière de l’UE, en mettant en avant des raisons géographiques et politiques. En effet, selon lui, avant de construire l’Europe politique, il faut en délimiter les frontières, et la Turquie, bien que partageant une «part de destinée commune avec l’Europe», n’est pas à l’intérieur du territoire européen. C’est pourquoi il n’est pas question qu’elle devienne membre de l’UE. Toutefois, toujours selon Nicolas Sarkozy, une relation privilégiée est concevable avec «nos amis» turcs ; cette relation semble désormais autre que celle avancée dans le cadre du projet de l’Union pour la méditerranée. Le président a évoqué, en effet, la création d’un «espace économique et de sécurité» commun dont les principaux protagonistes seraient la Turquie et la Russie, qui elle aussi «ne doit pas être considérée comme un adversaire de l’Europe mais comme un partenaire». « Ainsi serait créé », conclut le président de la République, «un grand espace de plus de 800 millions d’habitants qui partageraient la même sécurité, la même prospérité».

«Primus inter pares», Angela Merkel n’a pas tardé à rejoindre les positions du chef de l’Etat français. Lors d’un meeting commun de campagne pour les européennes, le 10 mai 2009, à Berlin, les deux leaders ont affirmé de concert leur désaccord avec la candidature de la Turquie, la chancelière allemande réaffirmant qu’elle soutenait l’idée d’un partenariat privilégié. Mais, pour Didier Billion, la légitimité géographique de la Turquie est un faux problème. Le directeur adjoint de l’Institut français des relations internationales et stratégiques, auteur au demeurant d’une thèse sur la politique extérieure de la Turquie, fait valoir notamment que Chypre qui est à peu près à la même longitude qu’Ankara, a pu intégrer l’UE en 2004, et qu’aucun Etat ne lui reproche néanmoins son absence de frontière européenne. En tout état de cause, poursuit-il, aucune instance géographique et scientifique n’a, à ce jour, indiqué avec précision quelles étaient les limites réelles de l’Europe.

Pour sa part, Ariane Bonzon (spécialiste sur la Turquie qui a fortement participé à la rédaction du livre de Michel Rocard «Oui à la Turquie») s’interroge sur la réalité du «partenariat privilégié» que propose le président Sarkozy : «Pas besoin d’être un grand clerc en psychologie politique pour deviner l’effet que cette proposition (à savoir le partenariat privilégié) produit chez les turcs ; le message qu’ils reçoivent c’est «le business avec vous d’accord mais pour le reste, vous n’êtes et ne serez jamais des nôtres (…) je caricature un peu évidemment mais n’y-a-t-il pas un peu de ça ?». Il semble bien effectivement que ce soit ce que ressentent les principaux responsables turcs. Dès le 11 mai 2009, le nouveau ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a fermement rejeté l’idée d’un «partenariat privilégié avec l’UE», en affirmant qu’en ce qui concerne les relations Turquie-UE, il n’y avait pas d’autre alternative que celle qui est en train d’être négociée, à savoir l’adhésion pleine et entière.

Le 13 mai 2009, le président Gül, lors d’une conférence de presse commune avec le président du Portugal, Anibal Cavaco Silva, a rappelé que des négociations visant à permettre à la Turquie de devenir membre de l’UE étaient en cours et qu’elles liaient juridiquement tant son pays que l’ensemble des Etats membres de l’UE. Abdullah Gül a poursuivi en déclarant que la Turquie continuerait les réformes engagées, tant pour permettre l’aboutissement du processus d’adhésion engagée que dans son intérêt propre. Le président portugais, de son côté, a apporté son soutien à la candidature turque, en rappelant qu’il avait fallu sept ans pour que le Portugal devienne membre de l’UE, et ce malgré une opinion publique européenne, alors plutôt défavorable à cette adhésion.

Quant à la réaction de Recep Tayyip Erdoğan, elle en dit long également sur les effets produits par les propos des leaders allemand et français, sur le gouvernement turc. Le premier ministre a, en effet, rappelé que le processus de négociations transcende les changements de gouvernement dans les pays européens, s’étonnant au passage de n’avoir jamais entendu, par le passé, l’ancien chancelier allemand, Gerhard Schröder, faire allusion à un quelconque «partenariat privilégié». Confirmant, par ailleurs, que la Turquie devrait remplir tous les critères exigés, il a rappelé également qu’elle a déjà satisfait à un nombre d’exigences parfois plus important que celui auquel ont eu à déférer nombre d’Etats membres de l’UE, et que l’acquis communautaire est déjà largement repris par le droit turc. Enfin, il a qualifié de «malvenus» les propos de la chancelière allemande et du président français, notamment parce qu’après les élections européennes, les responsables européens et turcs devront à nouveau se regarder en face. Cela a conduit le premier ministre turc à regretter que les relations turco-européennes ne soient pas toujours assez sincères et que cette situation altère l’opinion positive des citoyens turcs à l’égard du processus de négociations en cours avec l’UE, en portant atteinte au bout du compte à l’image de cette dernière. On doit noter pour finir qu’au moment où un accord sur la construction du gazoduc «Nabucco» est en cours de négociations et alors même qu’il se trouvait récemment à Sochi pour évoquer avec son homologue russe, Vladimir Poutine, la construction du «Bluestream 2», Recep Tayyip Erdoğan a insisté sur l’atout que constitue l’adhésion de la Turquie pour l’approvisionnement énergétique de l’UE. Un sujet particulièrement stratégique qui intéresse, à l’heure actuelle, comme l’on sait, les Européens au plus haut point !

À moins d’un mois des élections européennes, la question de l’adhésion de la Turquie est ainsi de nouveau à l’ordre du jour et la relance d’idées alternatives à cette adhésion par la France et l’Allemagne (espace économique et de sécurité commune ou partenariat privilégié) amène donc à s’interroger aussi sur la nature et la pertinence de ces propositions.

En 1963, est signé l’accord d’association d’Ankara entre la Communauté Economique Européenne et la Turquie. Cet accord, qui entre en vigueur en décembre 1964, a principalement pour objectif le renforcement des échanges commerciaux. En 1973, un protocole additionnel est annexé à l’accord d’association, il prévoit deux phases au terme desquelles l’union douanière avec la Turquie devrait se réaliser, ouvrant sur un processus d’adhésion. En 1995, un accord d’union douanière avec la Turquie est effectivement signé et entre en vigueur en 1996. Dès lors, la Turquie devient le seul pays à être aussi intégré économiquement à l’UE sans en être membre. Elle adopte le tarif douanier communautaire et s’aligne sur la politique commerciale de l’Union. Dès lors, vu qu’au sein de l’UE, il n’y a pas de véritable politique économique commune intégrée à laquelle la Turquie pourrait prétendre de s’intégrer, il semble bien que cette dernière soit déjà aujourd’hui dans la situation d’un partenariat privilégié en matière économique avec l’UE. Quant à l’idée de créer un espace de sécurité, évoquée aussi par le président Sarkozy, dans son discours de Nîmes, il faut rappeler que, depuis 2002, la Turquie participe à «l’Eurocorps», qui est corps d’armée européen. Outre l’idée d’une participation militaire, l’idée d’un «espace de sécurité» peut certes renvoyer également au deuxième (politique étrangère et de sécurité commune) et troisième (coopération judiciaire et policière en matière pénale) piliers de l’UE. Or, de manière générale ces deux piliers concernent la coopération entre les Etats membres et non leur intégration. Les institutions européennes intégrées, comme le Parlement européen, y ont un pouvoir beaucoup plus limité que dans le premier pilier et il n’y a là tout au plus qu’une coopération renforcée, même entre des Etats membres de l’UE. Ainsi, a fortiori, la Turquie se retrouverait, dans ces domaines, dans une situation similaire à celle qui gère actuellement les relations entre les Etats membres, à savoir une situation de coopération renforcée. Au regard de ce qui précède, il semble donc que les solutions alternatives à une adhésion de la Turquie soient peu convaincantes.

Qu’en est-il de la relance du débat sur l’entrée de la Turquie dans l’UE, dans la perspective des prochaines élections européennes ? En octobre 2005, la Turquie a entamé des négociations en vue de son adhésion à l'UE. Depuis cette date, Ankara a ouvert au total 10 des 35 "chapitres" thématiques qui échelonnent les négociations d'adhésion, et devrait en ouvrir un 11e, avant la fin de la présidence tchèque. Ainsi, comme le souligne Didier Billion, «le débat (sur la candidature turque) n’est pas encore d’actualité». En effet, avant que se pose réellement la question de l’intégration de la Turquie à l’UE, il y a fort à parier que le temps sera long, en tous cas qu’il excèdera le mandat pour lequel les députés seront élus en juin prochain. Il est donc étonnant que la question turque soit revenue au premier plan de la campagne pour les européennes de 2009, devançant des dossiers qui semblent pourtant beaucoup plus urgents. Selon l’une des dernières enquêtes menées par «Eurobaromètre », les thèmes du chômage, de la protection renforcée du consommateur, de la santé publique, du pouvoir d’achat, de la crise et les solutions envisagées par l’UE pour la résoudre, sont ceux qui préoccupent le plus les citoyens européens. En outre, on peut penser qu’une meilleure connaissance du parlement européen et de ses pouvoirs mériterait sérieusement de faire partie des thèmes prioritaires de cette campagne électorale. En effet, toujours selon « Eurobaromètre», «près de trois Européens sur quatre se déclarent mal ou très mal informés» sur cette institution. «Ils croient que les décisions se font avant tout en fonction des intérêts nationaux des députés et non en fonction de leurs affinités politiques» et, plus préoccupant encore, ils ne connaissent pas la date des élections européennes à laquelle pourtant ils sont pourtant conviés en juin. De fait, pour que les citoyens européens puissent faire des choix éclairés et surtout qu’ils aillent aux urnes, entre le 4 et 7 juin 2009, il serait sans doute plus opportun de donner la priorité à des questions faisant naître un réel intérêt pour l’Europe, plutôt que de mettre en avant la question de l’adhésion turque, qui n’est pas vraiment à l’ordre du jour de la législature à venir.
Bilgehan Erçok

lundi 18 mai 2009

Hüsamettin Cindoruk élu à la tête du "Demokrat Parti"


Un vieux cheval de retour à la tête du parti du cheval blanc. C’est ainsi que beaucoup résument l’élection d’Hüsamettin Cindoruk à la présidence du DP (Demokrat Parti-Parti démocrate), lors du congrès de ce dernier, les 15 et 16 mai 2009. L’événement a fait sensation en raison de la personnalité plus que controversée de ce vieux routier de la politique turque, qui pourtant paraissait avoir pris définitivement sa retraite depuis une dizaine d’années.

À ceux qui s’inquiètent de voir succéder à Süleyman Soylu, à la tête du parti démocrate, un personnage auquel on reproche d’avoir été impliqué dans certains des mauvais coups portés à la démocratie turque, au cours des dernières décennies, Hüsamettin Cindoruk répond en rappelant son passé de «démocrate», ou plutôt devrait-on dire de « Demır Kır At », ce qui veut dire en turc «cheval de fer bis» et qui est une homophonie avec le mot «démocrate» (c’est ce qui explique que tous les partis héritiers du légendaire parti démocrate des années 50 –l’AP dans les années 60 et 70, le DYP dans les années 80 et 90, et le nouveau DP depuis 2007- aient tous pris pour emblème le cheval blanc sur fond rouge). Cindoruk connaît bien, en effet, les voies sinueuses empruntées par le fameux «canasson». Juriste de formation, il s’est fait connaître, alors qu’il n’avait pas encore 30 ans, pour avoir été l’un des défenseurs de l’ex-premier ministre, Adnan Menderes, lors du procès de celui-ci, après le coup d’Etat de 1960. Bien que Menderes ait été finalement condamné et exécuté, Cindoruk a acquis une réputation à cette occasion et apparaît ensuite comme l’un des principaux collaborateurs de Süleyman Demirel, le leader de l’AP (Adalet Partisi-Parti de la Justice), le parti qui entend assumer alors l’héritage des démocrates chassés par les militaires en 1960. Après le coup d’Etat de 1980, alors même que Süleyman Demirel, premier ministre renversé, est banni de la politique turque, c’est Cindoruk qui crée et qui dirige pour un temps le DYP (Doğru Yol Partisi- Parti de la Juste voie), la formation qui prend la succession de l’AP. Lorsque ce parti arrive enfin au pouvoir, à l’issue des élections législatives de 1991, il devient président du parlement et beaucoup voit en lui un possible premier ministre, lorsque Süleyman Demirel, redevenu premier ministre, en 1991, est élu à la Présidence de la République, en 1993, à la suite du décès du président Özal. Mais le vent souffle alors pour Tansu Çiller, sa rivale au sein du DYP.

En 1995, Cindoruk croît que le moment est venu de faire cavalier seul et crée son propre parti le DTP (Democrat Türkiye Partisi-Parti pour une Turquie démocratique, à ne pas confondre bien sûr avec l’actuel DTP kurde). Mais les premiers résultats de ce parti sont tout sauf convaincants. Cela n’empêche pas Cindoruk de jouer un rôle-clé au moment du coup d’Etat post-moderne en soutenant la coalition gouvernementale de Mesut Yilmaz, mise en place par l’establishement pour succéder à l’islamiste Necmettin Erbakan. Bien que l’échec de son parti aux élections de 1999 le voit se retirer de la politique, il ne se gêne pour se manifester lors de la crise présidentielle de 2007, au cours de laquelle il soutient l’exigence constitutionnelle contestable du quorum des 367 députés et applaudit au e-memorendum de l’armée le 27 avril (notre édition du 29 avril 2009). L’année 2008 le voit combattre la réforme tendant à autoriser le foulard dans les universités et critiquer vivement l’affaire «Ergenekon». «Nous avions déjà connu la loi martiale militaire par le passé, c’est la première fois que nous avons affaire à une loi martiale civile», déclare-t-il notamment pour stigmatiser l’enquête menée par le procureur Zekerya Öz et les vagues d’arrestations auxquelles elle donne lieu.
La candidature de Cindoruk et son élection facile à la tête du DP, à la fin de la semaine dernière, ont été une surprise. Assiste-t-on pour autant au renouveau du centre droit turc, qui depuis la cuisante défaite du DYP et de l’ANAP 2002, est à la recherche de sa splendeur perdue ? Rien n’est moins sûr. Minée dans les années 90 par les querelles permanentes du DYP et de l’ANAP, cette famille politique a vu ce qui lui restait d’audience décliner régulièrement au cours de la dernière décennie au profit notamment de l’AKP, qui a très largement pris sa place au centre de l’échiquier politique turc. En 2007, le DYP et l’ANAP ont vainement tenté de s’unir au sein du «Demokrat Parti» (nos éditions des 4 et 5 juin 2007), sous la direction de Mehmet Ağar, une autre personnalité controversée des années 90 (cf. notre édition du 12 février 2009). Mais l’ANAP a finalement fait faux bon et, lors des dernières élections législatives, le nouveau DP n’a pas passé la barre de 10% des suffrages exprimés lui permettant d’obtenir une représentation parlementaire. Son résultat des élections municipales de 2009 a été encore pire. Enregistrant un score à peine supérieur à 3%, il a été ravalé au rang de formation marginale, ce qui a provoqué la démission de son leader, Süleyman Soylu et ouvert la voie à Hüsamettin Cindoruk.
Le nouveau leader du DP a annoncé, après son élection, sa volonté de reconquérir le terrain perdu, en regagnant notamment l’influence électorale que l’AKP lui a ravie, au cours de la décennie écoulée. Mais à 76 ans, l’ancien président du Parlement est surtout suspecté de vouloir remettre au goût du jour des moeurs politiques d’un autre âge. On peut donc penser que ce retour au galop en politique d’une personnalité, qui symbolise à bien des égards un état d’esprit révolu, risque de connaître un essoufflement rapide.
JM

dimanche 17 mai 2009

En Syrie, Abdullah Gül appelle le nouveau gouvernement israélien à reprendre les pourparlers avec la Syrie.


Le Président Gül a effectué une visite officielle en Syrie, entre le 15 et le 17 mai 2009. Alors même que le récent remaniement ministériel a vu la nomination d’Ahmet Davutoğlu au poste de ministre des affaires étrangères, ce voyage est très symbolique de la nouvelle diplomatie turque initiée par l’ancien conseiller du premier ministre et du président.

En premier lieu, ce séjour relativement long du chef de l’Etat turc chez un voisin arabe avec lequel Ankara a eu pendant longtemps des relations difficiles, illustre les efforts faits par la Turquie pour établir avec ses voisins des relations de coopération et de stabilité. S’adressant notamment aux étudiants de l’Université d’Alep, dans un discours se voulant emblématique, le président turc a affirmé que son pays «a l’intention de pacifier les problèmes avec ses voisins et de développer des relations basées sur la confiance réciproque». Le fait qu’Ankara y soit parvenu avec Damas est effectivement encourageant. La Syrie, en effet, a constitué la principale base arrière du PKK jusqu’à 1998, et a longtemps condamné les aménagements hydroélectriques turcs dans le sud-est sur le Tigre et l’Euphrate, tout en maintenant ses prétentions territoriales sur le sandjak d’Alexandrette, cédé par les Français à la République kémaliste, à la veille de la Seconde guerre mondiale. Toutefois, pour la Turquie, dans le domaine de la pacification des rapports de voisinage, le plus dur reste à faire avec la normalisation des relations avec l’Arménie. En dépit des progrès spectaculaires accomplis ces derniers mois, Recep Tayyip Erdoğan, qui, alors qu’Abdullah Gül se trouvait en Syrie, rencontrait son homologue russe, Vladimir Poutine, dans la station balnéaire de Sochi, sur la mer Noire, a rappelé que la frontière turco-arménienne ne pourrait pas être ouverte si un règlement n’intervenait pas au Haut-Karabakh, et qu’en tout état de cause, «la Turquie n’abandonnerait jamais un pays frère comme l’Azerbaïdjan.»

En second lieu, la visite du chef de l’Etat turc, a été l’occasion de «booster» les relations économiques entre les deux pays, car le président n’étaient pas seulement accompagné du ministre des affaires étrangères et de plusieurs autres membres du gouvernement, mais aussi par tout un aréopage d’hommes d’affaires. Lors de sa seconde journée en Syrie, il a notamment inauguré un hôtel turc, avant de participer au Conseil turco-syrien des Affaires. Ce genre de prolongement économique est désormais un grand classique des déplacements du président turc à l’étranger. Cela montre que la Turquie, du fait des positions économiques qu’elle a acquises récemment, a désormais les moyens de soutenir une diplomatie volontariste par des initiatives fonctionnelles sérieuses.

Pourtant, en dernier lieu, le séjour d’Abdullah Gül en Syrie a surtout été l’occasion de s’interroger sur l’avenir des pourparlers indirects syro-israéliens, engagés sous l’égide de la Turquie, l’année dernière. Depuis un ans, ces pourparlers ont donné lieu à plusieurs rencontres entre les deux protagonistes en Turquie, mais elles on été entamées par la démission du gouvernement Olmert et interrompues par l’intervention israélienne à Gaza. Ces développements sont néanmoins particulièrement représentatifs du rôle de facilitateur et de pacificateur qu’Ankara entend jouer dans son étranger proche. Le gouvernement turc s’est d’ailleurs aussi illustré dans ce rôle lors du conflit russo-géorgien qui a secoué le Caucase, pendant l’été 2008. Et, quant à ses efforts pour renouer le contact entre Damas et Tel-Aviv, rompu au début de la deuxième Intifada (2000), ils ont été unanimement salués ces derniers mois.

Ce processus traverse cependant une phase particulièrement incertaine, au point qu’on peut être légitimement inquiet pour son avenir. Le nouveau chef du gouvernement israélien, Benyamin Netanyahou aurait, selon le journal «Haaretz», déclaré à des journalistes russes, la semaine dernière, que, pour des raisons stratégiques, jamais Israël ne rendrait à la Syrie le plateau du Golan, conquis par Tsahal, pendant la guerre des Six jours, en 1967. Par ailleurs, le nouveau chef de la diplomatie israélienne, l’ultra-nationaliste, Avigdor Liberman, refuserait que le retrait israélien du Golan figure à l’ordre du jour d’une éventuelle reprise des pourparlers syro-israéliens… Cette question est pourtant l’objet central du différend qui oppose la Syrie à Israël, et les pourparlers, menés précédemment sous l’égide d’Eoud Olmert et de Tsipi Livi jusqu’à la crise de Gaza, paraissaient être proches d’un accord sur ce point. Bien que la Syrie ait, semble-t-il, choisi de ne pas réagir aux propos défavorables tenus par le nouveau gouvernement israélien, Bachar el Assad, son président, a néanmoins fait savoir qu’il ne pourrait reprendre les pourparlers en question sans qu’un véritable partenaire se déclare. C’est ce qui a conduit Abdullah Gül, dès le début de son séjour en Syrie, à demander au nouveau gouvernement israélien de dire clairement s’il était toujours partie au processus engagé, tout en confirmant que, dans l’affirmative, la Turquie était prête à reprendre le rôle qu’elle avait joué jusqu’à présent.

Il semble pourtant que ces pourparlers auront du mal à reprendre. Et ce, pas simplement en raison des orientations très radicales du nouveau gouvernement israélien. En effet, depuis que les pourparlers sont en panne, les relations turco-israéliennes ont traversé de multiples tensions, illustrées notamment par la fameuse sortie de Recep Tayyip Erdoğan à Davos en janvier dernier, au moment de la crise de Gaza. Toutefois, plus encore que ces éclats politiques (liés aussi, on s’en souvient, aux difficultés du leader de l’AKP, en période électorale), une série de polémiques et d’incidents assez sérieux ont opposé les responsables militaires des deux pays. Lors de sa dernière conférence de presse, à la fin du mois d’avril 2009, le chef d’Etat major turc, İlker Başbuğ, a balayé d’un revers de main, les critiques émises par l’Etat hébreu après l’annonce de la tenue de manœuvres militaires syro-israéliennes, et actuellement un différend sur les performances techniques du «Heron», un avion israélien sans pilote qui équipe l’armée de l’air turque, oppose des responsables de la défense des deux pays. Dans ce climat difficile, qui s’avère beaucoup plus sérieux qu’on ne pouvait initialement le penser, et alors même que le gouvernement israélien ne semble pas vraiment pressé de reprendre les pourparlers interrompus, la Turquie pourra-t-elle continuer à apparaître comme un facilitateur idéal ?
JM

lundi 11 mai 2009

Où en sont les projets de réforme constitutionnelle en Turquie ?


Le 21 avril 2009, Recep Tayyip Erdoğan, a renoué avec ses velléités de réforme constitutionnelle en Turquie, en rendant une visite surprise à ce sujet au président du Parlement, Köksal Toptan. Mais parle-t-on bien toujours en l’occurrence du fameux projet de Constitution civile initié depuis 2007 ou est-on en train de s’orienter vers une autre formule ?

À la suite de la crise constitutionnelle qui avait vu, en 2007, l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle et l’organisation d’élections législatives anticipées, le gouvernement de l’AKP s’était engagé, en effet, à faire adopter une Constitution civile pour la substituer à la Constitution actuelle de 1982, produit direct du coup d’Etat de 1980. La large victoire de l’AKP aux législatives de juillet 2007 avait consacré ce projet, le gouvernement ayant chargé une commission, présidée par l’un des plus célèbres constitutionnalistes turcs, Ergun Özbudun, de rédiger une première mouture de la Constitution en question. L’élaboration et l’adoption de ce texte furent pourtant bloquées, à partir de l’automne 2007, par les polémiques autour de la levée de l’interdiction constitutionnelle du port du foulard à l’université, qui devaient déboucher, au début de l’année 2008, sur une révision constitutionnelle qui fut annulée, en juin 2008, par la Cour constitutionnelle, alors même que la procédure tendant à l’interdiction de l’AKP et l’affaire « Ergenekon » contribuaient encore à accroître le climat latent de tension de la vie politique turque. À l’automne 2008, à l’issue de la décision de la Cour constitutionnelle renonçant à dissoudre le parti au pouvoir, intervenue pendant l’été, et tandis qu’une nouvelle polémique opposait le premier ministre au groupe Doğan, premier holding médiatique du pays, la proximité des élections municipales (fixées au 29 mars 2009) rendait impossible la relance du projet de Constitution civile.

Cette relance fut néanmoins plusieurs fois évoquée au cours de la campagne pour les municipales. Dès le 15 septembre 2008, le président du Parlement avait annoncé son intention de remettre le projet de Constitution civile à l’ordre du jour, en réunissant les groupes parlementaires pour rechercher un consensus sur le sujet et, le 13 février 2009, le premier ministre avait fait part de son souhait de reprendre le dossier de la réforme constitutionnelle après les municipales, mais en expliquant, pour la première fois, qu’il ne consisterait peut-être plus en une réécriture complète du texte fondamental, mais en l’adoption de paquets d’amendements s’attachant à résoudre les problèmes majeurs posés par la Constitution en vigueur. C’est bien cette version basse de la réforme constitutionnelle qui semble l’avoir emporté, puisque lors de sa rencontre avec Köksal Toptan, le 21 avril 2009, Recep Tayyip Erdoğan a évoqué l’élaboration de deux paquets constitutionnels devant être présentés prochainement au Parlement. Le premier paquet concernerait des questions institutionnelles et politiques déjà fortement débattues (durée des mandats présidentiel et parlementaire, statut des partis politiques, recours individuel devant la cour constitutionnelle…), le contenu du second n’étant apparemment pas encore clairement établi.

Il n’est pourtant pas certain que même cette réforme plus timide soit possible. En effet, si le gouvernement peut compter sur une majorité des deux tiers pour faire adopter ces paquets constitutionnels (à condition toutefois que les Kurdes du DTP et les nationalistes du MHP acceptent de le soutenir), il est probable qu’il ne parviendra pas à obtenir si ce n’est l’appui, du moins l’abstention bienveillante, des kémalistes du CHP. Depuis l’ouverture du débat sur la Constitution civile en 2007, le CHP a toujours fait savoir son opposition farouche à toute réforme de la Constitution de 1982, en estimant que ce texte avait été suffisamment réformé. Il est vrai que celui-ci a été révisé à 15 reprises et qu’il n’est plus, loin s’en faut, le texte initial que les militaires avaient fait préparer à la hâte par une commission qu’ils avaient spécialement nommée, à cet effet, après le coup d’Etat. Il reste qu’en dépit d’une modification de près du quart de ses 177 articles, la Constitution comporte encore des lacunes et qu’elle reste marquée malgré tout par le souvenir des événements tragiques qui sont à l’origine de son existence. Le CHP le sait parfaitement d’ailleurs puisqu’il a réclamé pendant longtemps la remise en question de ce texte, votant encore en 2004, une révision proposée par l’AKP, qui avait notamment aboli la peine de mort et donné au droit international une valeur supérieure au droit interne turc.

Mais, depuis cette époque, le contexte a changé, la polarisation du débat politique et l’aiguisement du conflit entre le gouvernement et le camp laïque rend désormais impossible une modification du texte de la Constitution. Le CHP a systématiquement saisi la Cour constitutionnelle pour barrer la route aux réformes de l’AKP et celle-ci n’a pas hésité à soumettre les révisions gouvernementales à un contrôle de fond alors même qu’au terme de la Constitution (article 148), elle ne devrait les examiner que sur la forme. Plus encore que l’armée (en retrait depuis sa défaite de la crise présidentielle de 2007), la Cour constitutionnelle apparaît désormais comme l’ultime recours face aux projets de l’AKP. Elle forme ainsi avec le CHP, qui la saisit systématiquement, un moyen de verrouillage du système qui est vital pour les laïques. Deniz Baykal a d’ailleurs mis en garde le premier ministre contre tout projet de réforme visant la Cour lors d’une récente cérémonie où il aurait lancé : « Ne touchez pas à la Cour constitutionnelle ! »

Quoiqu’il en soit, la Cour n’a pas été épargnée par le cyclone « Ergenekon ». Son vice-président, Osman Paksüt, réputé pour ses tendances très laïques et qui fut de surcroît très en vue lors du procès tendant à la dissolution de l’AKP, est actuellement sous le coup d’une enquête qui établirait qu’au cours de ce procès, il a été en communication téléphonique avec des personnes inculpées dans le cadre de l’affaire « Ergenekon », violant ainsi les obligations de secret professionnel qu’un juge constitutionnelle se doit d’observer. Antérieurement, à la fin du mois d’août 2007, l’épouse du juge Paksüt avait été auditionnée, dans le cadre de l’affaire « Ergenekon », pour des conversations téléphoniques tenues avec des personnes inculpées. La presse pro-gouvernementale demande ainsi la démission du juge Paksüt qui ne serait plus apte à l’exercice de ses fonctions. Pourtant, même si le départ du juge en question devait intervenir, cela ne permettrait pas de faire sauter le verrou juridictionnel et politique que constitue la Cour.

Il semble donc bien que la polarisation politique des deux dernières années ait eu raison pour l’instant du projet de Constitution civile que la large victoire de l’AKP, en 2007, avait pourtant crédibilisé. Certains experts évoquent la nécessité d’élire une assemblée constituante pour sortir de l’impasse actuelle, d’autres insistent sur la nécessité d’obtenir avant tout le plus large consensus. Dans une interview à Today’s Zaman, le 11 mai 2009, l’un des principaux protagonistes du projet de Constitution civile, le professeur Ergun Özbudun (photo), estime certes que le vote d’amendements partiels de la Constitution actuelle serait un progrès, mais qu’il ne faut pas abandonner le projet initial pour qu’il devienne en fait l’un des enjeux des prochaines élections générales, ce qui amènerait alors les différentes forces politiques à devoir se positionner et les électeurs à être en un sens saisis enfin saisis de la question.
JM

mardi 5 mai 2009

Important remaniement gouvernemental en Turquie.


Un important remaniement gouvernemental a eu lieu en Turquie au cours du week-end du premier mai. Cette recomposition était attendue, car elle avait été annoncée par le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, en personne, au soir du 29 mars dernier, à l’issue d’élections municipales dont les résultats n’avaient pas été à la hauteur des espérances de l’AKP.

Au total, huit ministres ont été remplacés. Pour certains, comme Kemal Unakıtan, qui a du céder le portefeuille des finances à Mehmet Şimşek, il s’agit à l’évidence d’une sanction en relation avec la contreperformance de l’AKP aux élections municipales que nous évoquions précédemment. Pour d’autres, comme Mehmet Ali Şahin, c’est plutôt le préalable à un appel à de nouvelles fonctions. Le très actif ex-ministre de la justice pourrait devenir, en effet, président de la Grande Assemblée Nationale, car le mandat de Köksal Toptan vient à échéance au cours de l’été prochain et son parti ne semble pas souhaiter voir ce dernier reconduit à son poste. Le nouveau gouvernement s’est en outre timidement féminisé, puisque la nouvelle équipe compte une femme supplémentaire. Nimet Çubukçu, l’unique femme du précédent gouvernement a pris en main le ministère de l’enseignement laissant sa place, au ministère de la famille, à Selma Aliye Kavaf.

Mais c’est surtout la nomination d’Ahmet Davutoğlu (photo) aux affaires étrangères, qui a fait la une de l’actualité. L’événement était certes attendu, lui aussi, mais il vient consacrer le nouveau positionnement international qui est celui de la Turquie. Ahmet Davutoğlu (cf. notre édition du 21 janvier 2009) , professeur de relations internationales et conseiller du premier ministre pour les affaires étrangères, est en effet l’inspirateur direct de ce que l’on a appelé la nouvelle politique étrangère turque, cette expression désignant les initiatives remarquées que la Turquie a prises au cours des dernières années dans son environnement régional, en particulier au Moyen-Orient (nouvelles relations avec le monde arabe et l’Iran, mise en relation de la Syrie et d’Israël pour l’ouverture de négociations, obtention d’un cessez-le-feu à Gaza pour mettre un terme à l’intervention militaire israélienne…) et dans le Caucase (normalisation des relations avec l’Arménie, aide à la résolution du conflit russo-géorgien, mise en place d’une plateforme de stabilité dans le Caucase…).

Le remaniement ministériel dans son ensemble comme cette dernière nomination en particulier, associés à l’arrivée, en janvier 2009, d’Egemen Bağış au poste de négociateur en chef avec l’Union Européenne avec le titre de ministre d’Etat (cf. notre édition du 19 janvier 2009), ont été analysés comme la confirmation que la Turquie entendait poursuivre et intensifier les réformes nécessaires à son intégration européenne. Toutefois, il est possible que la nomination d’Ahmet Davutoğlu à la tête du ministère des affaires étrangères voit la Turquie prendre une posture beaucoup plus offensive dans les négociations qu’elle mène avec Bruxelles. Les Européens ont déjà eu l’occasion d’éprouver cette version plus entière de la diplomatie turque, lors du sommet de l’OTAN à Strasbourg. Forte de ses atouts économiques, énergétiques et stratégiques, que les événements des derniers mois ont amplement mis en exergue, la Turquie pourrait aborder la problématique de sa candidature européenne de façon beaucoup plus ambitieuse. L’arrivée d’Ahmet Davutoğlu à un ministère, qui est aussi une première dans ce régime de tradition parlementaire parce que le nouveau ministre en question n’est pas député, provoque le départ d’Ali Babacan de la direction de la diplomatie turque pour un poste de vice-premier ministre chargé de la coordination économique où il aura la lourde tâche d’affronter les conséquences de la récente crise financière.

L’autre événement de ce remaniement est le retour au premier plan de Bülent Arınç, L’ancien président de la Grande Assemblée Nationale est nommé en effet, vice-premier ministre. Cette forte personnalité du parti au pouvoir était en retrait depuis les élections présidentielles, au cours desquelles il avait critiqué notamment le maintien de la candidature d’Abdullah Gül. Connu pour son franc parler, Bülent Arınç s’est souvent illustré par le passé en taclant sèchement les militaires (notre édition du 13 avril 2009) et plus récemment en s’exprimant sans nuance sur les développements de l’affaire « Ergenekon ». Au printemps 2007, il avait été de ceux qui avaient fortement incité Recep Tayyip Erdoğan à ne pas céder à l’establishment, lorsque ce dernier essayait au printemps 2007 de dissuader l’AKP de présenter un candidat à l’élection présidentielle. Mais, lors des élections législatives (cf. notre édition du 4 juillet 2007), et de l’élection d’Abdullah Gül à la présidence, il était entré en conflit avec le leadership du parti, ce qui explique la traversée du désert qu’il a effectuée par la suite.

Si l’on ajoute à ce retour, le maintien de vieilles connaissances, comme Vecdi Gönül (ministère de la défense), Beşir Atalay (ministère de l’Intérieur) et Cemil Çiçek (vice-premier ministre), on comprend que le gouvernement remanié sera probablement plus politique dans son sens le plus noble, pour ce qui est de la politique internationale notamment, mais qu’il risque l’être aussi dans son acception la plus triviale, pour ce qui est des affaires intérieures. L’objectif du premier ministre n’est-il pas de regagner sur le terrain les voix perdues le 29 mars ?
JM