lundi 30 mars 2009

Victoire en demi-teinte pour l’AKP aux élections locales.


L’AKP a remporté une victoire en demi-teinte aux élections locales qui se sont déroulées, le 29 mars 2009, en Turquie. Avec 40,13% des voix (dernières estimations, les chiffres cités dans cet article sont encore provisoires), le parti au pouvoir devance certes ses rivaux, mais il fait un score nettement inférieur à celui qu’il avait réalisé lors des dernières élections législatives en 2007 (46,7%), et lors des précédentes élections locales en 2004 (41,7%). C’est aussi la première fois que l’influence du parti majoritaire décroît, lors d’une élection, depuis sa victoire aux législatives de 2002. Ce résultat confirme une usure de l’AKP qui s’était manifestée au deuxième semestre 2008, au moment du scandale «Deniz Feneri». Pourtant l’attitude pugnace de Recep Tayyip Erdoğan lors du forum de Davos paraissait avoir remis le parti gouvernemental en selle. Mais depuis, les effets de la crise financière (notamment un taux de chômage record) se sont fait sentir. Selon les experts, l’opinion publique ne rendait pas l’AKP directement responsable de cette situation, mais il est probable que cette dernière aura finalement pesé quand même dans la balance.

Comme on pouvait s’y attendre, l’AKP (majoritaire dans 51 provinces sur 81) a conservé ses places fortes en Anatolie (notamment Kayseri, Erzurum, Konya, Amasya, Afyon, Aksaray, Nevşehir, Erzincan…) et les deux plus grandes villes du pays qu’il détient depuis un bail (Istanbul, Ankara), gagnant même la ville de Trabzon (ce qui était attendu). Toutefois, le parti de Recep Tayyip Erdoğan a perdu la ville d’Antalya, échouant aussi dans les métropoles d’Izmir et de Diyabakır, des objectifs qu’il s’était pourtant fixé et où le premier ministre était allé faire personnellement campagne. Dans un certain nombre de villes, en outre, bien qu’il ait remporté l’élection du maire, il n’aura pas de majorité dans les conseils municipaux et devra composer avec l’opposition. C’est là techniquement un effet du présidentialisme qui caractérise le système municipal turc (cf. notre édition du 29 mars 2009), mais c’est politiquement la conséquence d’un tassement du parti gouvernemental qui a dû batailler ferme pour conserver des positions souvent menacées.

En face, l’opposition a accru très sensiblement son influence. Avec 28,18% des voix, le CHP se retrouve majoritaire dans 13 provinces qui sont pour la plupart des provinces de la partie européenne de la Turquie (Edirne, Kırklareli et Tekirdağ), du pourtour méditerranéen (Çannakkale, Izmir, Aydın, Muğla, Antalya et Içel) ou du littoral de la mer Noire (Zonguldak, Sinop, Giresun et Artvin). Tout en conservant facilement la métropole d’Izmir (où son candidat Aziz Kocaoğlu a été élu avec plus de 53%), il reprend Antalya à l’AKP et réalise de bons scores dans les métropoles d’Ankara et d’Istanbul où ses candidats (Murat Karayalçin avec 31,5% et Kemal Kılıçdaroğlu avec 36,9%) talonnent les maires sortants réélus (Melih Gokçek avec 38,5% et Kadir Topbaş avec 44,3%). Le bon score de Kemal Kılıçdaroğlu à Istanbul pourrait en outre renforcer l’influence de celui-ci au sein du CHP. Pour sa part, le MHP maintient son influence avec un score global estimé à 14,79%. Mais surtout le parti nationaliste renforce son enracinement local en remportant les mairies d’Adana et de Balıkesir et en se retrouvant majoritaire dans 10 provinces du sud-est (Adana, Osmaniye), du sud-ouest (Isaparta, Uşak, Manisa, Balıkesir) et de la mer Noire (Bartın, Karabük, Kastamonu et Gümüşhane). Enfin, dans le sud-est, le parti kurde DTP l’emporte dans 8 provinces (Tunceli, Diyarbakır, Batman, Siirt, Şırnak, Hakkari, Van et Iğdır) et conserve brillamment la ville de Diyarbakır où son candidat Osman Baydemir est réélu avec plus de 65% des suffrages.

Cette élection confirme la polarisation des suffrages autour de l’AKP, du CHP, du MHP et du DTP (ce dernier étant certes surtout influent dans le sud-est mais réalisant des résultats significatifs dans certaines grandes métropoles à l’ouest, comme Istanbul). Ce phénomène de renforcement des grands partis, que l’on avait pu observer lors des élections législatives de 2007, a définitivement rayé de la carte les vieux partis de centre droit (le DP arrive cependant en tête dans le département de Yalova) et ruine l’influence des petites formations. Seuls restent encore visibles : les islamistes du «Saadet Partisi» qui avec 4,71% des voix améliorent leur score des élections législatives de 2007 (2,34%) et retrouvent celui des élections locales de 2004 (4,77%) et le DSP (Demokrat sol parti, parti démocrate de gauche), crédité nationalement de 2,40% mais qui remporte deux provinces (Eskişehir et Ordu) tout en conservant la métropole d’Eskişehir.

Ce scrutin local constitue donc un avertissement pour l’AKP dont le leader, Recep Tayyip Erdoğan, s’est dit insatisfait hier soir, à l’annonce de résultats qu’il avait prédits meilleurs à la fin de la campagne électorale. Le gouvernement comptait, en effet, sur une victoire plus probante pour pouvoir relancer des réformes de fond, en particulier la réforme constitutionnelle enlisée depuis plusieurs mois. Ce demi-succès risque de rendre sa tâche difficile tout en ouvrant une fenêtre d’opportunité aux formations d’opposition dont l’influence est désormais égale à celle du parti au pouvoir. Enfin, les résultats enregistrés par le DTP dans les provinces du sud-est, alors même que l’AKP avait utilisé les grands moyens pour y amplifier son influence, indiquent au gouvernement qu’il ne pourra pas ignorer le fait kurde et le réduire à une question de développement économique.
JM

dimanche 29 mars 2009

Fin de campagne électorale en Turquie.





La campagne pour les élections locales est terminée en Turquie. Le scrutin se tient ce dimanche 29 mars 2009. Ces élections ne sont ne sont pas seulement municipales mais plus généralement locales, car les électeurs voteront à plusieurs échelons et pour plusieurs instances.

L’administration territoriale décentralisée turque ressemble à celle de la France avant les réformes de décentralisation de 1982. Elle est principalement structurée autour de deux échelons : les municipalités («belediye») et les provinces («il»). Si les municipalités disposent de pouvoirs exécutif (maire ou en turc «belediye başkanı») et délibérant (conseil municipal ou «belediye meclisi») élus, au niveau départemental (comme en France avant 1982), seule l’assemblée («il özel idaresi») est élue, l’exécutif revenant au préfet (vali) nommé par le gouvernement. Toutefois, cette administration territoriale décentralisée révèle deux spécificités importantes : l’existence de maires de village ou de quartier («muhtar») et la présence de 16 mairies métropolitaines («Büyükşehir Belediyesi») disposant d’un maire et d’un conseil municipal métropolitains ainsi que de maires et de conseils d’arrondissement. À cela s’ajoute, à tous les échelons (village ou quartier, municipalité normale ou d’arrondissement, municipalité métropolitaine), l’élection des maires au suffrage universel direct. Dernière précision importante : dans les grandes villes, le conseil métropolitain n’est pas élu distinctement des conseils d’arrondissement mais en est l’émanation (ce qui veut dire qu’une partie des conseillers municipaux d’arrondissement siègent aussi au conseil central métropolitain).

Tout cela étant certes un peu compliqué, rien de tel pour éclaircir les choses, qu’une mise en situation concrète de l’électeur turc qui vote en ce dimanche. S’il vote dans une grande ville («Büyükşehir»), comme Istanbul, Bursa, Izmir, Ankara ou Diyarbakır (…), notre électeur votera donc 5 fois : pour le «muhtar» de son quartier, pour le conseil et pour le maire de son arrondissement, pour le maire métropolitain et enfin pour le conseil de sa province («il özel idaresi»). Dans tous les autres cas, l’électeur turc votera 4 fois : pour le «muhtar» de son quartier ou de son village (s’il habite en secteur rural), pour le maire et le conseil municipal de sa ville ou de son district (s’il habite en secteur rural), pour le conseil de sa province («il özel idaresi»). La caractéristique de ce système est de favoriser une forte personnalisation de la fonction de maire puisque ce dernier est directement élu par les électeurs et non par le conseil municipal, comme en France. L’électeur peut donc parfaitement voter pour la liste d’un parti politique, pour l’élection du conseil municipal, et choisir une personnalité qui n’est pas de ce parti mais qui le séduit plus, pour l’élection du maire.

En Turquie, depuis le passage au pluralisme après la seconde guerre mondiale, ces élections locales sont les quatorzièmes du genre. Ce scrutin a néanmoins évolué au grès des réformes de l’appareil territorial turc (notamment avec la création des mairies métropolitaines dans les années 80) et a gagné en importance sur le plan politique. Depuis une vingtaine d’années, en effet, au-delà des enjeux locaux, ces élections ont souvent constitué un test politique majeur. Ainsi en 1989, les élections locales avaient marqué la fin de l’état de grâce de l’ANAP (Parti de la Mère Patrie), le parti de centre droit à tendance islamique de Turgut Özal, qui dominait alors la vie politique turque. En 1994, le scrutin local avait révélé l’ampleur du phénomène islamiste en Turquie. À la surprise générale, le «Refah Partisi» avait conquis les plus grandes villes du pays, notamment Ankara et surtout Istanbul, dont un certain Recep Tayyip Erdoğan était devenu maire. En 2004, les élections locales avaient confirmé et amplifié l’influence de l’AKP, porté au gouvernement par les élections législatives de 2002. Les enjeux politiques des prochaines élections locales semblent devoir être de moindre importance. Peu de changements majeurs sont attendus dans les grandes villes si ce n’est au niveau des mairies d’arrondissement. Les deux enjeux de taille de ce scrutin sont : d’une part, la confrontation qui oppose le DTP et l’AKP dans le sud-est (car si le DTP maintient ses positions ou les amplifie, il rappellera aussi au parti majoritaire le caractère incontournable de la question kurde) ; d’autre part, l’ampleur au niveau national du résultat de l’AKP (qui est d’ors et déjà assuré d’arriver en tête).

Les derniers sondages sont incertains à cet égard. L’Institut «KONDA» estime que les grands partis politiques représentés au parlement devraient confirmer leurs résultats aux législatives de 2007, l’AKP (47,9%) et le CHP (23,5%) les amplifiant même légèrement, tandis que le MHP resterait stable (14,3%). Ces partis accroîtraient aussi leur influence par rapport à la précédente consultation locale de 2004. L’Institut «Metropoll» crédite ces partis de résultats légèrement inférieurs (44,3% pour l’AKP, 22,4% pour le CHP et 11,5% pour le MHP). Enfin, l’Institut «A&G» donne à l’AKP un score inférieur (39,8%), tandis que le CHP et le MHP atteignent des scores nettement supérieurs (respectivement 26,4% et 15,2%). Pour l’AKP, une victoire confirmant ou amplifiant son score historique de 2007 (46,7%), serait le signe d’un regain de légitimité lui permettant de relancer des réformes importantes, en particulier son projet de Constitution civile enlisé depuis plusieurs mois. Sans être déterminantes, ces élections ne sont donc pas sans enjeux.

Pour le reste, la campagne électorale bien qu’animée n’aura pas été d’une originalité débordante. L’AKP a eu une fâcheuse tendance à resservir les recettes et les mots d’ordre qui lui avaient réussi en 2007. Reprenant ses affiches à dominante jaune, le parti majoritaire y a montré des Turcs moyens, conducteurs de chantiers, employés, infirmières (…) et insisté sur sa capacité à améliorer le service. À Istanbul, le CHP a beaucoup cherché à personnaliser la campagne autour de son candidat à la mairie métropolitaine, Kemal Kılıçdaroğlu, symbole du combat contre la corruption que le parti kémaliste entendait impulser à l’occasion de ces élections locales dans le sillage des scandales qui ont éclaboussé l’AKP à l’automne dernier. Le MHP, pour sa part, a demandé aux électeurs de voter avec leur cœur sur des affiches assez glaciales. Quant au «Saadet Partisi» (islamiste), l’une des seules petites formations à avoir engagé une campagne importante au niveau national sur de grands espaces publicitaires, il a surtout tenté de faire entendre sa différence et de décourager le vote utile de son électorat en faveur de l’AKP. Les premiers résultats tomberont ce soir après la fermeture des bureaux de vote.
JM

samedi 28 mars 2009

Célébration de «Newroz» à Diyarbakır en période électorale.


Il est dix heures du matin, le 21 mars, et la foule se presse déjà dans les rues de Diyarbakır où résonnent les klaxons de véhicules décorés et surchargés. Les Kurdes, tout sourire aux lèvres, n’ont qu’un mot à la bouche «Newroz». «Newroz» en kurde ou «Nevruz» en turc, ce qui signifie «le nouveau jour», est la célébration du printemps ou plus exactement de la nouvelle année dans le calendrier persan. Cette fête, qui marque l’arrivée des jours prospères, remonte à plus de deux mille ans. «Ainsi arrive Newroz et la nouvelle année, le jour où une telle lumière se répand», chantait déjà, il y a plus de quatre siècles, le poète kurde, Melaye Ciziri (1570-1640).

Ce jour-là, la célébration des festivités dépasse largement les vallées du Tigre et de l’Euphrate, pour devenir un moment de communion entre les populations d’Asie mineure, fidèles à des traditions ancestrales. Il existe plusieurs versions de «Newroz» et les origines exactes de cette célébration restent encore débattues de nos jours. Dans la mythologie kurde, la symbolique première de «Newroz» est celle du feu, le signe de l’affranchissement face au tyran assyrien Zuhak qui domine la terre des Kurdes dans les contes anciens (d’où le saut symbolique au dessus d’un feu lors des célébrations de cette fête aujourd’hui). Les Kurdes ont perpétué un mythe qui reflète la persévérance de leur attachement à leur liberté. Ainsi, chaque année, au moment de l’équinoxe de printemps, le cœur des villes et villages de la région bat au rythme des rassemblements populaires massifs qui célèbrent l’unité kurde et son désir inassouvi de liberté. Le plus grand rassemblement du genre en Turquie se tient à Diyarbakır, où une immense esplanade (notre photo) est réservée à la célébration de cette tradition légendaire, depuis la légalisation des festivités de «Newroz/Nevruz» par les autorités turques, en 2002 (cf. notre édition du 27 mars 2009). En ce 21 mars 2009, à Diyarbakır, plus d’un million de Kurdes ont fait le déplacement pour célébrer jovialement et fièrement ce jour unique de l’année, qui incarne par excellence leur identité. Pour les Kurdes, en effet, cette fête symbolique montre à tous ceux qui seraient tenter de les considérer comme des citoyens de second ordre, que l’on ne peut plus sous-estimer la réalité, la richesse et l’ancienneté de leur culture.

Sur la scène principale devant une foule ravie, se tiennent des orchestres et des représentants du DTP («Demokratik Toplum Partisi», parti pour une société démocratique), le parti kurde, qui délivrent tour à tour des chansons populaires et des discours politiques engagés mais néanmoins pacifistes. Le ton employé par les représentants du DTP est fort mais jovial. Les principaux sujets évoqués sont l’appel au refus d’une assimilation culturelle et le souhait d’une démocratie véritable en Turquie, où les minorités doivent pouvoir vivre librement selon leurs croyances et traditions. Quand on interroge les Kurdes sur la présence éventuelle d’activistes du PKK dans un tel meeting, ils répondent pour la plupart : «Le PKK et Newroz sont deux choses à part. Newroz est une fête pacifique en l’honneur de la liberté. Regardez ces familles, ces nouvelles générations rassemblées, cette joie, ces couleurs… Arrêtons de réduire la cause kurde au PKK.» En effet, il est aisé de constater qu’en ce jour, seule la fête est à l’honneur. Le rassemblement des populations venues des alentours est aussi le prétexte à des retrouvailles familiales sous le soleil du nouveau printemps. Les plus jeunes se regroupent en ronde et font revivre les danses traditionnelles, les femmes se sont vêtues de leurs plus beaux habits, les personnes âgées et les enfants s’allongent dans les champs et savourent une ambiance détendue. Enfin, une multitude de vendeurs ambulants proposent de la nourriture, du thé, des magazines ou des colifichets, dont les couleurs sont le plus souvent celles du drapeau kurde, tandis que la foule reprend des slogans, tels que «À ceux qui demandent qui nous sommes, nous sommes kurdes !» ou «Longue vie à Newroz !» («Newroz piroz be»).

Cependant, ce contexte festif ne peut faire oublier que nous sommes aussi actuellement en période électorale. L’un des objectifs politiques de l’AKP, lors des élections locales qui doivent se tenir dans toute la Turquie, le 29 mars prochain, est d’améliorer ses scores dans le sud-est et si possible d’y conquérir quelques villes. La célébration de «Nevruz», organisée à Ankara par le gouvernement, et les récentes réformes politiques comme la création de TRT-6, une chaine de télévision publique en kurde (cf. notre édition du 13 janvier 2009), en janvier dernier, ne sont pas sans lien avec les ambitions politiques du parti au pouvoir. La stratégie gouvernementale s’appuie sur les bons scores réalisés par l’AKP dans le sud-est, lors des dernières élections législatives de 2007, et sur le fait qu’une partie de la population est critique à l’égard de l’action du DTP. Le quotidien «Zaman» (pro-gouvernemental) mettait récemment en exergue des témoignages kurdes, qui regrettaient que le souci du DTP de protéger une identité culturelle, le conduise par ailleurs à négliger les problèmes économiques et sociaux, qui sont particulièrement aigus dans les provinces du sud-est. Rappelons que le taux de chômage dans cette région est quatre fois supérieur à la moyenne nationale et touche une population qui est beaucoup plus jeune (la moitié a moins de 20 ans). Dans un tel contexte, l’AKP essaye de jouer la carte du pragmatisme qui lui a si bien réussi ailleurs, en promettant à terme l’accélération du développement économique du sud-est et pour l’heure une meilleure gestion des villes qu’il parviendrait à prendre.

Toutefois, lorsqu’on discute avec la population dans les rues de Diyarbakır, on se rend rapidement compte que le DTP et ses représentants y restent très populaires. La plupart des personnes rencontrées estiment qu’il est peu probable que la forteresse Diyarbakır, tenue par le DTP, puisse être un jour conquise par l’AKP. Özgür, un jeune étudiant en architecture, commente sans ménagement les récentes distributions d’appareils électroménagers, par le parti majoritaire, aux populations de la région pour essayer d’obtenir leur vote : «le droit vote est un honneur et notre honneur n’est pas à vendre.» Les tentatives de récupération de «Nevruz» par le gouvernement actuel, qui en a légalisé la célébration et entend en faire également une fête turque, sont diversement appréciées par les populations locales. Ahmet, guide touristique kurde, natif de Diyarbakır, ne mâche pas ses mots, à cet égard : «Demandez au gouvernement turc ce qu’il pensait de Newroz il y a dix ans. Les Kurdes fêtaient Newroz clandestinement dans des caves ou dans des villages perdus et isolés. S’ils se faisaient prendre par la police, ils disparaissaient du paysage et on entendait plus jamais parler d’eux… Alors n’allez pas me dire que Newroz est une fête turque ! Tout ce qu’ils essayent de faire, c’est de nous assimiler. Ils nous volent pour mieux faire disparaître notre différence. Nous, les Kurdes, tout ce qu’on veut, c’est pouvoir vivre selon nos traditions et nos croyances, en hommes libres.» Il est sûr que «Newroz» reste une fête kurde, mais on ne peut que se réjouir qu’elle soit désormais célébrée dans toute l’Anatolie.
Laure Gadrat

mercredi 18 mars 2009

L’AKP à l’assaut de la «forteresse» d’Izmir.


Crédité pour les prochaines élections municipales d’une confortable avance par la plupart des enquêtes d’opinion, l’AKP aimerait bien parvenir aussi à conquérir certains des bastions du CHP, à commencer par celui d’Izmir. Le dimanche 15 mars dernier, l’organisation d’un meeting réunissant, notamment, le candidat local de l’AKP Taha Aksoy (à gauche sur la photo), le ministre de la défense Vecdi Gönül, et surtout le premier ministre Recep Tayyıp Erdoğan (à droite sur la photo), sur la place Gündoğdu d’Izmir, a démontré que le parti majoritaire entendait bien se donner les moyens d’atteindre cet objectif.

Lors de son discours, le premier ministre a d’abord donné l’impression de vouloir caresser les smyrniotes dans le sens du poil. Il n’a pas hésité à mettre en avant tout ce qui fait la renommée de cette ville : son rôle pendant la guerre d’indépendance, le fait que s’y soit tenu le premier match de football organisé en Turquie, sans oublier la place de la métropole égéenne dans la création du parti démocrate d’Adnan Menderes. «Mais où est donc passée cette Izmir-là ?», a-t’il demandé, un brin provocateur, à son auditoire. Selon lui, Izmir n’est plus la grande cité qu’elle était jadis, que ce soit au niveau politique, économique, culturel ou artistique. La faute en reviendrait bien sûr aux hommes du CHP et à leur mauvaise gestion de la ville. Comme preuve des lacunes de cette gestion, Recep Tayyip Erdoğan a évoqué la question de l’eau à Izmir, un exemple qui n’avait pas été pris au hasard, à la veille de l’ouverture du Forum de l’eau d’Istanbul. La ville connaît, en effet, un réel problème d’approvisionnement en eau. L’actuel maire d’Izmir, Aziz Kocaoğlu, a récemment annoncé que le niveau du barrage de Tahtalı (qui constitue la première source d’eau pour Izmir) avait considérablement diminué et que la ville avait recommencé à s’approvisionner aux sources de Göksu et Sarıkız. Or, ces deux sources avaient été closes, il y a quelques mois, en raison d’un taux excessif d’arsenic que des analyses avaient révélé, point sur lequel Recep Tayyip Erdoğan n’a pas manqué d’insister. Pour son offensive sur Izmir, le leader de l’AKP a donc misé sur une approche concrète des politiques locales. Cette démarche pragmatique est privilégiée par un parti qui a construit sa réputation sur la qualité de sa gestion municipale. Dans son discours, le premier ministre turc n’a pas oublié non plus de rappeler la confrontation cruciale qui l’oppose par ailleurs dans le sud-est au DTP, à l’occasion des élections municipales, en faisant référence au fait que la Turquie ne se limitait pas à Izmir, Istanbul et Ankara, et que l’AKP traitait sur un pied d’égalité les grandes villes et des cités plus «modestes» comme Van, Mardin, Hatay... Il a en particulier insisté sur le fait que l’AKP ne faisait pas de différences entre régions, ethnies ou religions, et ne distinguait pas entre Turcs, Kudes, Lazes ... qui tous sont citoyens de la République turque.

De mémoire de smyrniotes, jamais meeting de l’AKP n’avait attiré autant de monde. Des milliers de personnes (25 selon le journal «Sabah») s’étaient réunis pour écouter le premier ministre turc également leader de l’AKP. Il faut dire que, bien qu’Izmir soit le bastion par excellence du CHP, les errements actuels de ce parti, le sentiment que la ville est actuellement laissée pour compte et le relatif consensus sur la qualité des politiques menées par les municipalités d’arrondissement aux mains de l’AKP, donnent une chance au parti du premier ministre de gagner du terrain le 29 mars prochain. Il suffit de discuter avec les smyrniotes pour voir que les thèmes récurrents, en ces temps d’élections, sont le sentiment qu’Izmir stagne au niveau du développement économique, contrairement à des villes comme Istanbul ou Ankara, tandis que la gestion actuelle du CHP par Deniz Baykal est considérée comme décevante par beaucoup. Ainsi, nombreux sont ceux qui pensent que l’AKP va connaître une nette progression à Izmir, moins par conviction que par désarroi. La «forteresse» d’Izmir peut-elle tomber aux mains du parti de celui qui fut surnommé «le vainqueur d’Istanbul», lors de sa victoire aux municipales de 1994, et qui est récemment devenu «le vainqueur de Davos» ? C’est ce que Tayyip Erdoğan semble penser en tout cas. « Ils [le CHP] voyaient Antalya, Istanbul, Ankara comme des forteresses. Puis quand vint l’AKP, leurs forteresses sont tombées. Eh bien, eh bien, quel genre de forteresses était-ce donc là ? », n’a pas hésité à ironiser le premier ministre dans son discours à Izmir.

Toutefois, le bastion historique du CHP risque d’être plus difficile à prendre que les grandes villes évoquées par le Premier ministre. Si la présence de Recep Tayyip Erdoğan a effectivement attiré beaucoup de monde, la foule présente était loin d’être unanimement acquise à l’AKP. Les slogans traditionnels du parti majoritaire, comme «notre travail est de servir» ou «vous êtes Smyrniotes, voyez grand», scandés par les organisateurs et diverses personnalités politiques, ne trouvaient aucun écho dans l’assistance, et la véhémence des discours de Taha Aksoy ou de Recep Tayyıp Erdoğan contrastait avec le calme et l’attentisme d’un public qui semblait venu surtout par curiosité, ou simplement pour se faire une idée. De manière générale, «la mayonnaise peinait à prendre», et c’est devant un parterre quasiment vide que le Premier ministre turc a finalement terminé son allocution.

Un sondage réalisé fin février par «Haber Türk» et «Ipsos» a révélé que le CHP était alors loin devant l’AKP à Izmir, avec 42% des intentions de votes (soit 6,5 points de plus qu’en 2007) contre 23,4% (soit 7 points de moins qu’en 2007) pour l’AKP. Par ailleurs, 59,3% des smyrniotes seraient prêts à voter pour Aziz Kocağlu (actuel maire CHP d’Izmir) s’il était indépendant contre seulement 12,7% pour Taha Aksoy (candidat de l’AKP). Même si les smyrniotes n’échappent pas aux évolutions qui traversent l’ensemble de l’opinion publique turque, et se montrent plus sensibles qu’auparavant au message pragmatique de l’AKP, Izmir ne semble donc pas encore prête à renoncer à ce qui fait actuellement sa spécificité politique.
Philippe Maurel

mardi 10 mars 2009

Des élections locales sans passion en Turquie.


Alors que la date fatidique approche, force est de constater que les élections locales, qui doivent se tenir le 29 mars prochain, peinent à passionner l’opinion et les médias. Il faut dire que loin d’indiquer le tassement de l’AKP que certains avaient annoncé il y a quelques mois, les sondages montrent plutôt que le parti gouvernemental devrait conserver, voire amplifier son score déjà exceptionnel des dernières élections législatives de 2007 (46,7%). Peu de ténors de la classe politique et peu de personnalités indépendantes se sont lancés dans la course, même dans les grandes villes, c’est un signe qui ne trompe pas ! Certes de grands meetings ont lieu, les villes se couvrent de fanions et d’affiches, mais ces élections locales ont été largement éclipsées au cours de ces dernières semaines par des sujets nationaux ou internationaux d’une tout autre ampleur : situation à Gaza, relance de la querelle Erdoğan-Doğan, derniers rebondissements de l’affaire «Ergenekon» ou effets de la crise financière sur l’économie turque. Dès lors, la campagne électorale ronronne et l’AKP, très rôdé désormais à la conduite de ces grandes messes électorales, officie de façon très professionnelle, sûr de son efficacité et de sa popularité.

Une fois de plus, les partis d’opposition n’ont pas su trouver la faille. En dépit d’une situation économique actuellement difficile, le parti majoritaire ne semble pas vraiment menacé. Ni la hausse record du chômage depuis la fin de l’année 2008 et ni l’affaiblissement sensible de la livre turque face au Dollar et à l’Euro, n’ont pour l’instant entamé la confiance des Turcs dans leur gouvernement. Les critiques des milieux patronaux, mettant en cause la gestion gouvernementale de la crise, n’ont eu que peu d’influence sur l’opinion. Le premier ministre est d’ailleurs resté très politique sur ce dossier. Jouant les héros protecteurs des intérêts turcs face aux «exigences insupportables» de la finance internationale, il n’a pas hésité à repousser la négociation de l’accord que la Turquie devra, de toute évidence, négocier malgré tout avec le FMI, après le 29 mars.

La corruption qui, à l’automne dernier, avait mis le gouvernement en difficulté et vu le premier ministre perdre son calme, n’a pas été non plus un thème de campagne très porteur. Le CHP qui s’était engouffré dans la brèche en faisant de la transparence le fer de lance de sa campagne électorale, ne paraît pas avoir fait le bon choix et semble désormais totalement désorienté. Ses initiatives contradictoires pour séduire pêle-mêle les femmes voilées, les kurdes, les minorités… rendent la ligne du parti de plus en plus illisibles et risquent même de lui aliéner certains de ses partisans.

Seuls les islamistes du «Saadet Partisi» (Parti de la Félicité) sont parvenus à inquiéter l’AKP, au début de l’intervention israélienne à Gaza, en organisant des manifestations réussies et en dénonçant «la duplicité» d’un gouvernement, qui tout en affichant sa solidarité avec les Palestiniens, n’hésitaient pas à conserver des relations étroites avec Israël. Mais l’on sait que Recep Tayyip Erdoğan a su depuis retourner la situation en sa faveur par de multiples initiatives symboliques et surtout par son coup de colère contre Simon Peres, à Davos.

Dans un tel contexte, le seul enjeu vraiment important de ces élections locales concerne en fait les résultats dans le sud-est et la lutte sans merci que se livrent actuellement l’AKP et les Kurdes du DTP. Dans le sillage des législatives de 2007 qui l’avaient vu faire jeu égal, dans cette région, avec le DTP, l’AKP s’y est fixé pour objectif de poursuivre sa progression et même de ravir au parti kurde quelques unes de ses places fortes, à commencer par la première d’entre elles, Diyarbakır. Pour ce faire, l’AKP n’a pas lésiné sur les moyens. Le premier ministre en personne est venu à deux reprises en pays kurde. Or, alors que sa première visite avait été perturbée par de violentes manifestations et l’avait même vu s’énerver et réagir par des propos très nationalistes, la seconde s’est mieux déroulée en lui permettant même de s’illustrer à Diyabakır par quelques mots prononcés en kurde. Il faut dire qu’entretemps le gouvernement n’a pas ménagé ses efforts pour séduire l’électorat kurde : annonce d’un plan d’investissement économique important, lancement d’une chaîne de télévision publique en kurde… Pourtant rien n’est joué. L’affrontement entre l’AKP et le DTP dans le sud-est risque d’être particulièrement intéressant, car tandis que le premier mène le type de campagne qui lui a réussi jusqu’à présent en évoquant les problèmes concrets de la population et en promettant une amélioration de la gestion des affaires publiques, le second reste fidèle à une ligne très politique en se faisant le défenseur de l’identité et de la culture kurdes. En dépit de ses efforts, l’AKP pourtant ne paraît pas être en position actuellement d’enlever Diyarbakır à son maire DTP actuel, Osman Baydemir. Une victoire à Batman pourrait certes constituer pour lui une sorte de lot de consolation, mais le parti majoritaire pourrait aussi perdre, au profit du DTP, des villes conquises lors des précédentes municipales de 2004, ce qui constituerait alors un échec pour la stratégie qu’il conduit dans le sud-est, depuis 2007.

Pour le reste, les enjeux de ces municipales concernent surtout une série de joutes locales d’importance inégale. S’il est peut probable que Kemal Kılıçdaroğlu puisse détrôner Kadir Topbaş à Istanbul, en revanche un bon score du candidat du CHP pourrait lui permettre de prendre du galon au sein du parti. Le CHP essaiera aussi de reconquérir Antalya et surtout Ankara, où le maire sortant, Melih Göksek, a conservé la confiance de l’AKP, en dépit des critiques dont sa gestion est l’objet depuis plusieurs années. Une conquête d’Ankara constituerait non seulement une victoire pour le CHP, mais aussi pour sa tête de liste, Murat Karayalcın, dont la carrière politique serait alors relancée. L’AKP, pour sa part, outre ses objectifs dans le sud-est, ambitionne de ravir Izmir, Trabzon, Kastamonu et Mersin au CHP, ainsi qu’Eskisehir et Ordu au DSP. Mais partout l’affaire reste incertaine. Enfin, le «Saadet partisi» semble en mesure d’enlever quelques mairies à l’AKP (notamment au sein de la métropole stambouliote : Üsküdar, Sultanbeyli ou Esenler). Mais pour le «Saadet», outre ces éventuelles gratifications locales, l’objectif sera surtout, par un résultat national significatif (entre 5 et 10%), de démontrer qu’il est en mesure de rompre la logique du vote islamiste utile (qui profite à l’AKP), et qu’il peut, lors des prochaines législatives, atteindre un score de 10% lui permettant d’être représenté au Parlement.

Pour conclure, tout en confirmant l’ascendant pris par l’AKP dans cette campagne, il est important aussi de bien en mesurer toutes les conséquences politiques. Alors qu’à l’automne dernier, un score global du parti majoritaire se situant au dessus de 40% apparaissait pour lui comme le but à atteindre, désormais, au moment où tous les sondages le donnent largement vainqueur, c’est le score des législatives de 2007 qu’il va devoir confirmer et même amplifier. Or, l’entreprise peut s’avérer un peu plus difficile que prévue, en particulier si, dans les prochaines semaines, les effets de la crise financière s’accentuent encore en Turquie.
JM

lundi 9 mars 2009

Le 5e Forum mondial de l’eau d’Istanbul et la diplomatie régionale de la Turquie.


Istanbul accueillera le 5e Forum mondial de l'eau du 16 au 22 mars 2009. Organisé tous les trois ans par le conseil mondial de l'eau, une plate-forme d'organisations internationales et de spécialistes du secteur de l'eau, en collaboration avec les autorités du pays d'accueil - en l'occurrence la direction générale turque des travaux hydrauliques de l’Etat (DSI), la municipalité métropolitaine d'Istanbul (IBB), et l'agence pour la distribution et l'assainissement de l'eau à Istanbul (ISKI) - le Forum mondial de l'eau est le principal évènement mondial ayant trait à l'eau. Il vise à promouvoir les enjeux qui concernent l'eau sur la scène internationale, et à promouvoir la coopération entre les différents pays du monde en vue de trouver des solutions aux multiples problèmes qui se posent actuellement en la matière.

Fort de l'expérience de ses quatre précédentes éditions, ce Forum se veut plus ambitieux, et plus innovant. Le thème central qui guidera ses activités, "Bridging Divides for Water" (surmonter les différends pour l'eau), en est une preuve, à une époque où les conflits en matière de partage des ressources en eau foisonnent et s'exacerbent de plus en plus. En témoigne également le choix symbolique d'Istanbul, une métropole considérée par les organisateurs comme un carrefour entre différents continents et différentes cultures. On compte par ailleurs plusieurs innovations en matière d'organisation et de contenu pour ce Forum, en particulier la mise en place d'une "green initiative" (visant à une réduction de l'empreinte environnementale et comprenant des actions telles que la plantation d'autant d'arbres que de participants au Forum) ou encore l’élaboration et la signature d’un "consensus d’Istanbul pour l’eau urbaine" (une déclaration de principes non contraignante destinée à renforcer l’engagement des autorités locales et à sensibiliser les autorités nationales et internationales aux problèmes rencontrés au niveau local). Dans son contenu, le 5e Forum mondial de l'eau combine, d’abord, un processus politique (destiné à rassembler des chefs d'Etat et de gouvernement, des parlementaires, des ministres et des élus locaux en vue de créer une dynamique politique susceptible d'aboutir à des actions concrètes dans le domaine de l'eau), ensuite, un processus thématique (articulé, dans le cadre du thème général, autour de grands sujets pertinents : changements mondiaux et gestion des risques ; avancement du développement humain et objectifs de développement du millénaire ; gestion et gouvernance ; financement ; développement de l'éducation, de la connaissance et des compétences), et enfin un processus régional (permettant de se focaliser sur diverses régions du monde et d'identifier les problématiques qui leur sont spécifiques en matière d'eau). Des chefs d’États, des ministres, des parlementaires, des autorités locales, ainsi que des ONG et des professionnels du domaine de l'eau, venus du monde entier, devraient prendre part aux 100 sessions thématiques qui se tiendront à Istanbul, du 16 au 22 mars 2009.

Prenant visiblement acte de l'importance de l'évènement, la Turquie se prépare activement en vue de l'ouverture prochaine des travaux de ce Forum. Une réunion préparatoire, intitulée "First Istanbul Water Forum" (İstanbul Birinci Su Forumu), s'est tenue les 14 et 15 février 2009, au Centre des Congrès et de la Culture de Sütlüce, à Istanbul. Cette réunion constituait une sorte de répétition générale, destinée à déceler les éventuels dysfonctionnements en matière d'organisation afin d'y remédier avant la tenue du Forum officiel. Dans son contenu, il visait essentiellement à favoriser la prise de conscience au niveau politique de l’importance des enjeux liés à l’eau. Il a ainsi surtout été question des raisons de l'appauvrissement des ressources en eau, à savoir la croissance démographique, la pollution des eaux, notamment par les émissions industrielles, et le changement climatique. La question des différends entre pays, qui risque pourtant d’être au cœur de ce 5e Forum mondial de l'eau, n’a donc pas été véritablement abordée. Seul le ministre irakien de l'eau, Abdul Latif Jamal Rachid, s’est permis de faire allusion au différend qui oppose la Turquie, la Syrie et l’Irak, quant au partage des eaux du Tigre et de l’Euphrate. Le ministre a, en effet, souligné la nécessité de "prendre en main les questions transfrontalières", et a rappelé, de façon très diplomatique, d’une part, que "le Tigre et l'Euphrate sont deux sources d'eau importantes pour l'Irak" et, d’autre part, que "l'Irak est parmi les plus importants pays utilisant les eaux du Tigre et de l'Euphrate". Ces remarques n'ont toutefois donné lieu à aucune réponse de la part des représentants turcs, et le sujet a eu tendance à être passé sous silence, ou atténué, dans la presse turque.

Il est cependant prévu que la question de la coopération entre l’Irak, la Syrie et la Turquie soit discutée lors du 5e Forum mondial de l’eau, celle-ci devant même faire l’objet d’un cas d’étude. Depuis le lancement officiel de la préparation de cet évènement, en mars 2007, la politique de la Turquie en matière d’eau a considérablement évolué, et il est fort probable que ce Forum constituera une étape importante dans le règlement des conflits en matière d'eau, dans l’est la Turquie.

Depuis une trentaine d’années, la Turquie et ses voisins irakiens et syriens s’opposent en effet sur le partage des eaux du Tigre et l’Euphrate. Ces deux fleuves ont leurs sources en Turquie ; l’Euphrate traverse la Syrie et l’Irak, et le Tigre est frontalier de la Syrie et traverse ensuite l’Irak. La Turquie a donc non seulement accès à deux des plus importants cours d’eau de la région, mais elle détient également le contrôle de l’approvisionnement en eau dans le bassin de ces deux fleuves. Ce pays est ainsi un acteur clef, en ce qui concerne les enjeux de l’eau au Moyen-Orient. Or, la gestion de ces deux cours d’eau par la Turquie se fait largement au détriment de ses voisins, notamment du fait de la mise en place, depuis les années 1980, du gigantesque projet d’aménagement de l’Anatolie du Sud-Est (Güneydoğu Anadolu Projesi, ou GAP). Originellement conçu comme un projet de grands travaux hydrauliques, comprenant notamment la construction de 22 barrages, le GAP est devenu depuis un programme de développement intégré multisectoriel (incluant l’urbanisation, l’éducation, la culture, l’industrie, l’emploi, le tourisme etc.) dont l’objectif affiché est en quelque sorte de mettre l’eau au service du développement et de la modernisation du sud-est du pays. L’objectif officieux serait aussi de calmer les tensions dans une région à population majoritairement kurde. Ce projet – notamment l’immense barrage Atatürk (notre photo), pierre angulaire du GAP entrée en service en 1992 - suscite de nombreuses craintes de la part de la Syrie et de l’Irak. Pour l’heure le GAP demeure incomplet, mais les estimations indiquent que l’achèvement du projet entraînerait une réduction de près de 70% du débit naturel de l’Euphrate, et de 50% de celui du Tigre, affectant respectivement la Syrie et l’Irak. Or, si la Syrie complétait elle aussi le programme de grands projets hydrauliques qu’elle a lancé à partir des années 1960, dans le cadre du «General Organization for Land Development» (GOLD), l’Irak ne recevrait plus que 20% du débit naturel du fleuve. Outre ces effets quantitatifs, des conséquences en matière de qualité sont à prévoir, puisque les eaux usées du GAP viendront se déverser dans l’affluent syrien de l’Euphrate.

Cette situation avive les tensions entre les trois voisins. Tous les pays de la région sont en effet confrontés à une pénurie d’eau qui prend une dimension dramatique, sous l’effet d’une forte croissance démographique accentuée par une urbanisation effrénée, le développement de nombreux projets d’irrigation pour l’agriculture, et la dégradation continue de la qualité des ressources en eau existantes. Dans un tel contexte, la concurrence pour la détention de cette ressource, devenue de plus en plus rare, est rude, et a parfois laissé craindre que des différends politiques ne se transforment en conflits ouverts, comme cela a failli être le cas dans les années 60, lorsque l’ouverture des barrages turcs de «Keban» et syrien de «Tabqa» provoquèrent une mobilisation irakienne. Si d’autres extrémités n’ont pour l’instant jamais été atteintes, la coopération en matière d’eau a longtemps été difficile, chacun cherchant à s’accaparer les ressources en eau au détriment de ses voisins. Ainsi, la Turquie défend l’argument selon lequel l’Euphrate est un fleuve transfrontalier (qui ne relèverait donc pas du droit international), alors même que l’Irak et la Syrie soutiennent, pour leur part, qu’il s’agit bien un fleuve international. Toutefois, alors que l’Irak et la Syrie, tous les deux en situation de dépendance vis-à-vis de la Turquie, auraient tout intérêt à s’allier, ces deux pays ne sont jamais véritablement parvenus à s’entendre sur ce sujet. La construction de barrages comme celui de «Tabqa» en Syrie a participé de surcroît à la détérioration des relations entre ces Etats. En outre, bien qu’ils s’entendent sur la qualité de fleuve international de l’Euphrate, ils se divisent sur la qualification du bassin hydrographique. La Syrie et la Turquie s’entendent en effet sur la thèse de l’unicité de ce bassin, parce qu’elle peut leur permettrait de retirer le bénéfice exclusif des eaux de l’Euphrate, en amenant l’Irak à devoir s’approvisionner uniquement sur le Tigre. Tout naturellement, l’Irak soutient à l’inverse que les deux fleuves sont indépendants et ne constituent donc pas deux branches d’un même bassin hydrographique. À partir des années 70 cependant, la Syrie et l’Irak ont rapproché leur politique, et dans les années 1980, avec le soutien de la Ligue Arabe, ils n’ont cessé d’envoyer des lettres de protestation à la Turquie pour empêcher le lancement du GAP. Cette alternance de rivalités et coalitions d’intérêts à géométrie variable expliquent que les quelques accords trouvés au fil du temps aient été presque exclusivement bilatéraux. En 1987, à la suite de la mise en œuvre du GAP, Ankara et Damas ont signé un accord garantissant le passage d’au moins 500 m3/seconde. Deux ans plus tard, un accord syro-irakien prévoyait la répartition de cette allocation minimale entre les deux pays. Ces accords ne concernent toutefois que les eaux de l’Euphrate, laissant la question du Tigre irrésolue.

Aux problèmes hydrographiques s’ajoutent par ailleurs des différends politiques. La Syrie et l’Irak ont longtemps été considérés par la Turquie comme des bases arrière du PKK. Il est vrai que la situation a évolué au cours de la dernière décennie. Les relations entre la Turquie et la Syrie ont connu un véritable tournant lorsque ce différend fut enfin réglé. Entre temps Ankara était allé jusqu’à menacer directement Damas de guerre, en raison de ses liens avec les rebelles kurdes, avant que des négociations aboutissent finalement le 20 octobre 1998 à la signature du traité d'Adana, par lequel la Syrie s'engageait à cesser tout soutien au PKK. Les Syriens devaient concrétiser rapidement cet accord en expulsant le leader de l’organisation, Abdullah Öcalan, ce qui allait permettre son arrestation par les Turcs et provoquer une amélioration progressive des relations entre les deux pays. Ce réchauffement des relations turco-syriennes a vu également un net renforcement de la coopération entre les deux pays en matière d’eau, notamment après l’arrivée de Bachar el-Assad, à la tête de l’État syrien en 2000. Ainsi, en 2001, le GAP et son équivalent syrien, le GOLD, ont signé un accord de coopération et depuis 2005, des projets de formation et d’échange de compétences existent entre ces deux pays.

La coopération sur la question de l'eau entre la Turquie, la Syrie et l'Irak a par ailleurs connu un bond qualitatif considérable avec la décision, à la mi-mars 2008, de créer un «Water Institute» composé de 18 experts des trois pays visant à recenser les ressources en eau de la région, à établir un rapport sur les mesures que chacun des trois pays doit adopter pour la gestion de ces ressources, ainsi qu'à mener une étude autour du barrage d’Atatürk pour travailler vers une solution commune. Parallèlement, les contacts entre les gouvernements des trois pays se sont nettement intensifiés depuis le début de l'année 2008. Le 3 janvier 2008, le vice-Premier ministre syrien, Abdallah Dardari, a effectué une visite en Turquie où il a exprimé le souhait de Damas d'obtenir un meilleur partage des eaux de l'Euphrate, au moment même où une sécheresse frappait la région. Ce à quoi les officiels turcs devaient répondre qu'ils auraient accueilli cette demande favorablement, si les réserves d'eau dans les barrages avaient été suffisantes. Le 10 janvier 2008, le ministre turc de l'environnement et des forêts, Veysel Eroğlu, s'est rendu à son tour en Syrie pour y rencontrer Abdallah Dardari. La Turquie a par ailleurs conduit des pourparlers similaires avec l'Irak, notamment à l'occasion de la visite, le 8 mars 2008, à Ankara, du président irakien Jalal Talabani.

Toutefois, c'est justement le Forum mondial de l'eau qui a rendu cette évolution possible. Lors du Congrès mondial sur l'eau d'Antalya en mars 2007, qui constituait la première réunion préparatoire régionale du 5e Forum, la Turquie a annoncé son intention d'adopter une politique en matière d'eau plus équitable, basée sur un meilleur modèle de partage des ressources en eau et sur le règlement des différends avec ses voisins par des pourparlers. Il est donc tout à fait possible que le 5e Forum mondial de l'eau d’Istanbul confirme et renforce cette orientation, en offrant une arène de dialogue entre les trois pays. L’annonce, faite par les organisateurs, de la présentation de la coopération entre les trois pays, comme constituant un cas d'étude du Forum, est en ce sens très encourageante.

Cette évolution rejoint les mutations de la diplomatie turque, vis-à-vis de ses voisins moyen-orientaux, en particulier depuis l'arrivée de l'AKP au pouvoir. Elle coïncide avec la volonté d’Ankara d’être désormais un acteur régional de poids. Alors que la Turquie faisait jusqu’à présent de la question de l'eau, un enjeu purement national, il semble qu’elle ait pris conscience des répercussions au niveau régional que peut avoir cet enjeu ainsi que de l'obstacle que les différends en la matière peuvent représenter pour son action diplomatique, notamment dans le cadre de l'actuelle médiation qu’elle conduit entre la Syrie et Israël. La reconnaissance d'Israël et les liens qu’elle entretient avec les Etats-Unis ont longtemps valu à la Turquie l'hostilité des pays arabes et de l'Iran. Mais les évolutions de la politique étrangère turque, notamment la réaction de Recep Tayyip Erdoğan à l'intervention militaire israélienne à Gaza, ont changé la donne. Le règlement de la question de l'eau - ou tout au moins sa neutralisation – peut ainsi parachever les efforts faits par la Turquie, au cours des dernières années, pour devenir un leader régional crédible. Reste donc à voir si le Forum de mars confirmera l’alignement de la diplomatie de l'eau de la Turquie sur sa diplomatie régionale.
Philippe Maurel