vendredi 29 octobre 2010

Incertitudes autour de la question kurde.


Alors que la Turquie célèbre aujourd’hui le 87e anniversaire de la fondation de la République, tout le monde s’interroge sur le devenir de la trêve unilatéralement décrétée par le PKK, avant le référendum du 12 septembre dernier qui, prolongée depuis, arrivera à échéance à la fin du mois. En dépit de cette trêve, des incidents meurtriers ont lieu régulièrement dans le sud-est du pays, et le procès des 150 responsables kurdes du KCK, accusés de complicité avec le PKK, qui a commencé il y a une dizaine de jours à Diyarbakır, se poursuit, entretenant par la force des choses une ambiance lourde.

Dès lors beaucoup d’experts ne sont pas très optimistes quant aux chances de reconduite du cessez-le-feu. Au début de la semaine, l’avocate et ex-députée du DTP, Aysel Tuğluk, a rendu visite au leader du PKK, Abdullah Öcalan, dans sa prison, sur l’île d’İmralı (photo), pour le convaincre de prolonger la trêve. Mais ce dernier se serait dit déçu par l’attitude du gouvernement. Lors de la précédente prolongation de cette trêve, il avait d’ailleurs annoncé qu’en l’absence de geste significatif de la part du pouvoir, il se placerait en retrait du processus qui a vu le gouvernement et le PKK entretenir de fait, ces derniers mois, des contacts indirects permanents. Des montagnes de Kandil en Irak, le numéro 2 de l’organisation rebelle, Murat Karayılan, a fait savoir que le cessez-le-feu pourrait être prorogé, si un climat de confiance parvenait à s’établir. Certains pensent qu’il y a des chances, malgré tout, pour que la trêve puisse se poursuivre jusqu’au prochain «Kurban Bayramı» (fête du sacrifice), c’est-à-dire jusqu’à la mi-novembre. Aysel Tuğluk a, pour sa part, rappelé qu’à l’origine, le cessez-le-feu a été établi avant le référendum, à la demande du gouvernement, mais que, depuis, ce dernier n’a pris aucune mesure concrète susceptible de relancer le processus de règlement politique de la question kurde. Elle pense que les autorités turques tablent sur le fait qu’avec l’arrivée de l’hiver le PKK ne lancera plus d’opérations militaires nouvelles ; ce qui est, selon elle, une erreur.

En tout état de cause, le gouvernement tente de renforcer actuellement sa politique de rapprochement avec la région kurde d’Irak du nord. Depuis la venue en Turquie de Massoud Barzani, en juin dernier, des contacts réguliers ont lieu, et Beşir Atalay, le ministre turc de l’Intérieur a effectué une visite remarquée à Erbil, à la fin du mois de septembre dernier. Au cours des derniers mois, les responsables politiques kurdes d’Irak du nord ont souvent recommandé aux autorités turques de s’engager dans un processus de résolution politique de la question kurde, tout en ne manquant pas saluer l’action positive, selon eux, du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan. Il faut dire que les Kurdes d’Irak du nord ont besoin de la Turquie pour se développer économiquement, de façon à assurer leur position politique dans un pays qui reste divisé et dont l’avenir est très incertain.

La stratégie du gouvernement de l’AKP à propos de la question kurde est plus que jamais difficile à décrypter. Contrairement à ce que certains avaient espéré, après le référendum du 12 septembre, l’ouverture démocratique n’a pas repris, et le gouvernement ne semble pas enclin à se lancer dans des réformes majeures avant les élections législatives qui doivent se tenir en juin 2011. Il a notamment reporté la relance du projet de «Constitution civile» au lendemain de ces élections. Or, il est probable qu’un tel projet devrait concerner la question kurde au premier chef…

L’un des apports des derniers mois est néanmoins la routinisation de contacts indirects non-officiels mais réels entre le gouvernement et le PKK. On se souvient que la révélation de tels contacts avaient provoqué des polémiques extrêmement vives avant le dernier référendum. Les récentes visites, dont Abdullah Öcalan a été l’objet dans sa prison, montrent que ce genre de démarche est presqu’entrée dans les mœurs. Le processus reste pourtant fragile et un peu trop dominé de part et d’autre, semble-t-il, par des préoccupations tactiques.

L’autre apport de la période actuelle pourrait être la confirmation de l’intérêt grandissant que manifeste à nouveau l’opposition laïque pour la question kurde. La TÜSIAD, qui s’était déjà manifestée sur le sujet récemment pour reprocher au gouvernement l’inefficacité de son action, semble vouloir se poser désormais en nouvel acteur du dossier. Sa présidente, Ümit Boyner, qui a rencontré en début de semaine le leader du parti kurde, BDP, Selahattin Demirtaş, a promis des initiatives concrètes sur le terrain, dans les prochains mois, pour soutenir le développement des provinces du sud-est ; là encore une proposition qui n’est probablement pas dénuée de toute préoccupation tactique.
JM

vendredi 22 octobre 2010

La relance des débats sur le port du voile illustre la modification des équilibres politiques en cours en Turquie.


La lettre du YÖK (Yüksek Öğretim Kurulu – Conseil de l’enseignement supérieur), qui a demandé aux professeurs de ne pas exclure les étudiantes voilées de leurs cours, dans les universités, a ravivé une polémique qui a régulièrement tenu le devant de la scène politique, en Turquie, au cours des deux dernières décennies. Toutefois, en dépit de l’ampleur des discussions qui agitent la société turque sur le sujet, la question semble être, cette fois, entrée dans une phase de banalisation.

Il y a deux ans et demi, la révision constitutionnelle, qui avait levé l’interdiction du voile dans les universités, avait en effet commencé à être appliquée (entre mars et juin 2008) avant que la Cour constitutionnelle ne l’annule. Ce début d’application a changé la donne, et pendant l’année universitaire 2009-2010, le respect de l’interdiction en question s’est mise à dépendre largement des recteurs et du corps enseignant, certaines universités, notamment dans les plus grandes villes (Istanbul, Ankara, Izmir…), s’arcboutant sur le respect de la prohibition, d’autres au contraire pratiquant une tolérance bienveillante. Bien que la jurisprudence de la Cour constitutionnelle n’ait pas été modifiée, la lettre du YÖK a ainsi ouvert la boîte aux Pandores, au moment même où l’establishment laïque vient de sortir affaibli du référendum du 12 septembre 2010. Ce référendum a consacré une révision constitutionnelle qui restructure la hiérarchie judiciaire, en particulier la Cour constitutionnelle et le HSYK (Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu – Conseil des juges et des procureurs, équivalent du Conseil supérieur de la magistrature, en France), qui sont apparue au cours des 3 dernières années comme les derniers acteurs officiels du système, capables de bloquer les réformes entreprises par le gouvernement. En juin 2008, en particulier, la Cour constitutionnelle avait annulé, à une très forte majorité, les dispositions qui tendaient à autoriser le voile dans les universités.

Le désarroi du camp laïque sur le sujet est illustré par la position confuse du CHP, le parti kémaliste. Ce dernier a effectué un pas dans le sens de la conciliation, en décembre 2008, puisque son ex-leader, Deniz Baykal, avait symboliquement accroché le pin’s du parti sur le voile d’une femme, lors d’un meeting. Pour essayer de gagner des soutiens dans l’électorat populaire, au cours de l’été, avant le référendum du 12 septembre, son nouveau leader Kemal Kılıçdaroğlu n’a pas hésité, lui, à déclarer qu’il fallait régler le problème par le consensus. Cette position ne semble pas partagée par tout le monde au sein du CHP, notamment par l’aile la plus rigide du parti. En outre, le procureur général auprès de la cour de cassation, Abdurrahman Yalçınkaya, qui avait été à l’origine de la procédure de dissolution lancée contre l’AKP au printemps 2008, a mis en garde, en des termes particulièrement vifs, contre une levée de l'interdiction du voile à l'université, en déclarant : "Autoriser l'usage du voile (dans les universités) ouvrirait une brèche dans le principe de laïcité, en fondant un arrangement public légal sur des bases religieuses".

Au-delà de la question du port du voile dans les universités en tant que tel, d’autres événements survenus parallèlement, ces derniers jours, confirment l’importance des mutations en cours. Le gouvernement a en effet laissé entendre que des femmes voilées pourraient bientôt être admises à passer les concours qui permettent d’accéder à la fonction publique nationale. Une mesure qui anéantirait l’autre espace d’interdiction du foulard islamique, qui est celui de la Fonction publique. Le voile féminin n’a jamais été interdit de façon générale en Turquie contrairement au Fez, le couvre-chef ottoman masculin. Il l’est encore juridiquement dans la fonction publique et dans les universités. L’hypothèse d’une autorisation du voile dans la fonction publique prendrait à nouveau de court le CHP, qui a déclaré récemment qu’il pourrait accepter le foulard pour les étudiantes, mais pas pour les fonctionnaires.

D’autres mouvements significatifs s’observent sur le sujet au sommet de l’Etat, un autre espace qui, au cours des dernières années, a été le lieu de controverses très dures sur le port du voile. On se souvient de l’expulsion de la députée islamiste voilée, Merve Kavakçı, du parlement turc, en 1999, ou de la querelle autour du voile de Madame Gül, qui avait précédé l’élection de son époux à la présidence de la République, en 2007. Depuis une dizaine de jours, les conflits concernant la présence du voile, lors des cérémonies qui ont lieu à Çankaya (la résidence du président de la République), pour la célébration de la fête nationale (le 29 octobre), ont rebondi. Suite à l’élection d’Abdullah Gül, en effet, la présidence de la République avait pris l’habitude d’organiser deux réceptions à Çankaya pour la fête nationale : l’une avec conjoints et l’autre sans. Ce dispositif entendait éviter de mettre la première dame qui porte le foulard, au contact des militaires et des personnalités laïques, qui ne participent qu’à la seconde réception. Or, la présidence de la République a annoncé qu’il n’y aurait cette année qu’une seule réception pour le 29 octobre. Le camp laïque a perçu cette remise en cause de «la tradition» (sic) des deux réceptions comme une banalisation de la présence du voile dans les milieux officiels. Et ce, d’autant plus qu’au début de cette semaine, le voile de Madame Gül est apparu pour la première fois (et a fait la une de la presse turque) dans les cérémonies célébrant la visite officielle en Turquie d’un chef d’Etat étranger, en l’occurrence le président allemand, Christian Wulff, et de son épouse Bettina (photo). Certes, la première dame turque avait déjà participé à ce genre d’événements, mais uniquement lorsqu’ils se déroulaient pendant les déplacements officiels de son époux, hors du territoire turc…

En dépit de l’importance de ces changements et des débats qui les ponctuent, on a plutôt le sentiment actuellement d’être dans une phase de consécration, que dans un moment de rupture véritable. Les évolutions, qui se sont produites au cours des trois dernières années en Turquie, amènent sans doute à relativiser les choses. Le «turban», qui a pris le nom plus neutre de «başörtüsü» (couvre-chef), est désormais omniprésent dans la société turque. Il se pare d’ailleurs de couleurs de plus en plus vives et peut se porter désormais avec toutes sortes de tenues, qui sont loin de respecter les canons du tesetür musulman : jeans moulant, bodies dégageant les avant-bras, jupes laissant voir les mollets… Les incertitudes les plus importantes concernent plutôt désormais l’évolution politique de la Turquie dans un contexte où les partis d’opposition paraissent très affaiblis et les derniers contre-pouvoirs institutionnels (armée, justice…), en voie de domestication. Un certain nombre de personnalités s’interrogent sur les risques de pression que peut faire courir aux étudiantes non voilées, une autorisation généralisée du foulard dans les universités. Dans un pays où le débat politique a surtout été articulé au cours des dernières années, non entre majorité et opposition parlementaire, mais entre le gouvernement majoritaire et les institutions laïcisantes (armée, justice…), l’affaiblissement de ces dernières inquiètent aussi une frange de la population, qui sans nécessairement diaboliser l’AKP, s’interroge sur une trop forte concentration du pouvoir et sur les influences qui pourraient s’exercer désormais sur l’administration publique.
JM

mercredi 20 octobre 2010

Le retour de Necmettin Erbakan.



Comme cela était prévisible après la récente démission de Numan Kurtulmuş (cf. notre édition du 1er octobre 2010), le congrès extraordinaire du Saadet Partisi (Parti de la Félicité islamiste), qui s’est tenu à Ankara le 16 octobre dernier, a élu Necmettin Erbakan à sa présidence. Ainsi à 84 ans, le leader historique de l’islamisme en Turquie est parvenu à revenir à la tête de la formation politique turque, qui continue officiellement à se réclamer de l’islamisme.

Necmettin Erbakan est en effet le fondateur du mouvement islamiste «Milli Görüs» (Perspective nationale) qui, à partir de la fin des années 1960, fut à l’origine de toutes les formations turques, se revendiquant de l’islam politique, successivement crées, dissoutes et recrées : Milli Nizam Partisi (Parti de l’ordre national, fondé en 1970, dissous en 1972), Milli Selamet Partisi (Parti du salut national, fondé en 1973, dissous en 1980), Refah Partisi (Parti de la prospérité, fondé en 1983, dissous en 1999), Fazilet Partisi (Parti de la vertu, fondé en 1999, dissous en 2001), Saadet partisi (fondé en 2001).

Dans les années 1970, Necmettin Erbakan s’allia successivement avec les formations politiques qui dominaient alors la scène politique : le parti kémaliste de centre gauche CHP et l’AP (Adalet Partisi – Parti de la justice), la grande formation de centre droit de l’époque. Il participa ainsi aux gouvernements Ecevit et Demirel qui se succédèrent dans le courant de la décennie, son parti ayant une influence atteignant 10% des suffrages exprimés. Après le coup d’Etat de 1980 et alors qu’une démocratie parlementaire renaissait péniblement en Turquie, Necmettin Erbakan créa le Refah Partisi, qui sembla d’abord pâtir de l’aura du parti de la Mère Patrie (Anavatan Partisi ou ANAP) et de son président Turgut Özal, qui exerçaient alors le pouvoir en se présentant à la fois comme démocrates et attachés aux valeurs de l’islam. Mais, dans les années 1990, après la défaite de l’ANAP, le Refah enregistra une progression spectaculaire, faisant la conquête d’Ankara et d’Istanbul, lors des élections locales de 1994, et devenant, avec plus de 20% des voix, le premier parti de Turquie, lors des élections législatives de 1995.

C’est alors que Necmettin Erbakan connut son heure de gloire, puisqu’en 1996, il devint le chef d’un gouvernement de coalition Refah-DYP (Parti de la juste de voie de Süleyman Demirel et Tanşu Çiller). Cette expérience fut pourtant rapidement interrompue par ce qu’on devait appeler «le coup d’Etat post-moderne». Sévèrement taclé par l’establishment politico-militaire, et notamment par le Conseil de Sécurité National qui lui adressa une sévère mise en garde le 28 février 1997, en le mettant en demeure de respecter les principes de l’Etat kémaliste, le premier chef de gouvernement islamiste turc fut contraint quelques mois plus tard de démissionner, avant de faire l’objet d’un bannissement de la vie politique, lorsque son parti fut dissous un an et demi plus tard. De surcroit, alors même qu’une nouvelle formation, le Fazilet Partisi, avait succédé au Refah, Necmettin Erbakan dut faire face pour la première fois à une vive contestation à l’intérieur de ses propres rangs, une nouvelle génération animée par Recep Tayyip Erdoğan et Abdullah Gül lui reprochant d’avoir mal géré l’expérience gouvernementale de 1996-97, et défendant des positions plus centristes prônant le respect de la démocratie et le soutien à la candidature turque à l’UE. Ainsi après la dissolution du Fazilet en 2001, deux formations devaient émerger : l’AKP et le Saadet. Cette configuration consacrait une scission historique au sein de la mouvance islamiste turque, entre une aile idéologique se voulant la gardienne du temple, et une aile réaliste se présentant comme conservatrice mais démocrate. Les élections de 2002 voyaient une victoire sans appel de l’AKP et une marginalisation du Saadet, une tendance qui n’a fait que s’accentuer depuis.

De fait, le retour de Necmettin Erbakan, plus qu’une renaissance apparaît comme le chant du cygne d’un parti qui n’a jamais réussi à franchir la barre de 5%. Le leader islamiste est apparu très diminué physiquement, lors du congrès de dimanche. L’image de ce pathétique vieillard, amené en chariot et ne parvenant à se lever qu’avec l’aide de ses gardes du corps, a ainsi fait la une de la presse turque de lundi, et risque d’accroître encore l’affaiblissement programmé du «Saadet» lors des prochaines élections. L’AKP semble devoir profiter de ce retour de la statut d’un commandeur qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il a pu être.

C’est au parti majoritaire et au premier ministre actuel, appelé familièrement «Tayyip», que Necmettin Erbakan a réservé ses flèches les plus affûtées. Non sans rancœur, il a reproché à celui qui fut jadis présenté comme son fils spirituel, de suivre la ligne qui a été celle de Süleyman Demirel ou de Turgut Özal dans les décennies précédentes. En tout état de cause, et comme «au bon vieux temps», le leader islamiste a fait l’unanimité ou presque des délégués sur la sa candidature unique, obtenant 684 mandats sur 687. Acclamé par des militants enthousiasme, il a également annoncé que son parti arriverait sûrement au pouvoir, lors des prochaines élections qui doivent se tenir en 2011… mais cela bien sûr, si Dieu le veut !
JM

vendredi 15 octobre 2010

La Turquie poil à gratter des relations entre l’OTAN et l’UE.


Le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen (à gauche sur la photo), a effectué une visite rapide mais importante, en Turquie, le 7 octobre dernier. L’amélioration des relations entre l’OTAN et l’UE était au cœur des entretiens qu’il a eus avec le premier ministre et le ministre turc des affaires étrangères (à droite sur la photo).

Si la Turquie apparaît en l’occurrence comme l’un des nœuds du problème, c’est paradoxalement parce qu’elle n’est membre que de l’OTAN. En effet, la non appartenance de la Turquie à l’UE et le conflit chypriote gênent la coopération de l’OTAN avec Bruxelles. D’une part, la Grèce et Chypre s’opposent à la participation de la Turquie à la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) et à l’EDA (European Defense Agency), qui est l’une de ses instances majeures, d’autre part, la Turquie refuse que Chypre (grecque), qu’elle n’a pas reconnue officiellement, participe à des missions de la PESD utilisant les ressources et le renseignement de l’OTAN. La Turquie souhaiterait notamment que Bruxelles parvienne à convaincre Chypre de consentir à ce qu’elle devienne membre-associé de l’EDA. Elle revendique, en outre, le droit à être consultée sur la conduite de la PESD, en rappelant qu’elle est très investie dans des opérations militaires européennes (notamment en Bosnie, où elle entretient le second contingent militaire destiné à maintenir la paix) et qu’elle constitue de ce fait un élément clé de cette politique.

Anders Fogh Rasmussen s’était récemment montré optimiste sur la question, en proposant que Bruxelles passe un accord de sécurité avec la Turquie et lui octroie un statut de pays invité au sein de l’EDA, à l’instar de la Norvège, qui est, elle aussi, un pays membre de l’OTAN, non membre de l’UE. Mais les semaines passent, l’issue du conflit chypriote est plus incertaine que jamais, et le prochain sommet de l’OTAN (qui aura lieu les 19 et 20 novembre, à Lisbonne) approche sans que se dessine une perspective de règlement de ce contentieux entre des pays qui sont théoriquement des alliés…

L’OTAN, en fait, est d’autant plus incitée à ménager la Turquie dans cette affaire que celle-ci constitue par ailleurs un acteur majeur du dossier afghan. Anders Fogh Rasmussen a d’ailleurs salué le travail que faisait la Turquie en Afghanistan, et Ankara vient de décider de prolonger d’un an son mandat à la tête de l’ISAF («International Security Assistance Force» qui agit sous l’égide de l’OTAN). Pourtant, la Turquie refuse d’aller plus loin, et de s’impliquer dans les opérations militaires. Elle s’investit plutôt dans la formations de l’armée et de la police et, alors même que les pays européens sont peu enclins à accroître leur effort militaire sur le terrain, elle ne comprend pas qu’on lui demande de le faire à leur place. « Pourquoi un pays qui n’est pas considéré comme ayant vocation à devenir membre de l’UE devrait en faire plus que les membres de l’UE, eux-mêmes, afin d’assurer la sécurité de l’UE ? » s’étonne la professeure Beril Dedeoğlu, dans un éditorial publié par l’édition du 9 mars 2010 de «Zaman», intitulé de façon significative : «Une période éprouvante pour l’OTAN».
JM

mercredi 6 octobre 2010

Tempête sur le «Savarona».


Ô tempora, ô mores ! Une descente de police, effectuée le 29 septembre dernier, au large de Fethiye (sud-ouest de la Turquie) sur le «Savarona», l’ancien méga yacht d’Atatürk, a révélé que le navire servait de lupanar à un réseau de prostitution dirigé par un homme d’affaires kazakh ! Acquis en 1938 par l’État turc, le «Savarona» est l’un des éléments forts du décor mythique, qui entoure souvent l’image du fondateur de la Turquie moderne, bien que ce dernier n’y ait séjourné que quelques semaines avant sa mort. Propriété du ministère des finances, il était exploité depuis 1989 par l’homme d’affaires Kahraman Sadıkoğlu, l’une des plus grosses fortunes de Turquie, qui le louait pour des croisières de luxe. L’intervention de la police, qui a arrêté une dizaine de prostituées russes et ukrainiennes, a montré que le célèbre navire abritait en fait des croisières d’un genre bien particulier, ce qui a semé la consternation dans les médias turcs.

En réalité, l’incident intervient à un moment où le culte de la personne d’Atatürk est souvent écorné par une production cinématographique et littéraire foisonnante, et où les dogmes du kémalisme sont régulièrement entamés par les réformes du gouvernement de l’AKP. Pour diverses raisons (nationalistes, laïques, politiques ou affectives…) l’image du fondateur de la République reste néanmoins respectée par l’opinion publique, ce qui explique que le ministre des finances ait rapidement réagi en résiliant le bail d’exploitation du «Savarona», tandis que le ministre de la culture, qui devra désormais en assumer la gestion, proposait qu’il soit transformé en musée.

Pour sa part, l’exploitant du navire, Kahraman Sadıkoğlu, que l’on a accusé d’avoir tiré de gros profits du navire sans être trop regardant sur l’usage qui en était fait, a reproché aux médias d’avoir grossi l’affaire, en ayant recours à la publication de photos falsifiées des prostituées arrêtées. Il a également laissé entendre que l’incident aurait été provoqué puisque les personnes incriminées étaient sous la surveillance de la police depuis longtemps et qu’on les aurait laissé entrer librement sur le territoire turc, quelques jours avant l’arraisonnement du yacht. En fait, Kahraman Sadıkoğlu a surtout cherché à se dédouaner, de façon peu convaincante, en expliquant qu’il ne pouvait assurer une surveillance permanente pour éviter de tels débordements et, pour finir, en renvoyant la responsabilité de ce «naufrage» à l’Etat et aux grandes fondations qui n’ont jamais voulu dépenser une livre pour assurer l’entretien ou la reconversion du navire, alors que lui aurait investi lourdement dans sa restauration.

Pour l’heure, le «Savarona» a été ramené Istanbul où il a attend de connaître son sort.
JM

mardi 5 octobre 2010

Turquie : avec la rentrée parlementaire, l’agenda politique se précise et se complique…


Ce début de mois d’octobre 2010, qui voit la vie politique turque marquer une certaine pause, après les semaines agitées ayant précédé le référendum du 12 septembre dernier, est aussi l’occasion de se préparer à de nouvelles échéances.

Le 1er octobre a été marqué par l’ouverture de la session parlementaire et le discours prononcé à cette occasion par le président de la République, Abdullah Gül. Ce dernier a tenu des propos en demi-teinte, plaidant certes pour la démocratie et le pluralisme, mais renvoyant dos-à-dos la plupart des acteurs politiques turcs auxquels il a reproché leur ton trop rigide et leur incapacité à se parler posément. Pour surmonter ce problème récurrent, le chef de l’Etat a appelé à une élaboration consensuelle de la prochaine constitution, en demandant à ce que toutes les sensibilités de la société turque puissent participer à l’entreprise ; une requête qui a été perçue aussi comme une critique implicite du maintien de la barre des 10% exigée pour avoir une représentation parlementaire. En effet, si cette règle continue de prévaloir, lors des prochaines élections, le parlement, qui élaborera le nouveau texte fondamental, risque de n’être pas assez représentatif. De toute façon, la majorité et l’opposition ne sont pas d’accord sur l’agenda de cette prochaine élaboration constitutionnelle, car alors même qu’il semble acquis, pour le gouvernement, que celle-ci ne doit pas intervenir avant les prochaines élections, le CHP souhaite désormais que l’on entame ce processus de réforme au plus haut niveau sans plus attendre.

Pour sa part, avant de partir en visite officielle en Bulgarie, le 4 octobre, Recep Tayyip Erdoğan, a enfin mis un terme aux incertitudes qui entouraient encore la date des élections législatives de 2011. Elles seront avancées au début du mois de juin, alors même qu’elles devaient avoir lieu au cours de la deuxième quinzaine de juillet, c’est-à-dire pendant la période des congés d’été. Pour le reste, de Sofia, cette fois, le premier ministre a rappelé le même jour que l’objectif de son pays restait bien une adhésion pleine et entière à l’Union Européenne. Un rappel qui fait écho à ceux qu’ont émis plusieurs responsables turcs au moment où l’on célébrait en creux le 5ème anniversaire de l’ouverture des négociations d’adhésion à l’UE (cf. notre édition du 4 octobre 2010). Le 1er octobre, dans son discours d’inauguration de la session parlementaire, le président Gül n’avait pas manqué de répéter que les nouvelles orientations de la diplomatie turque ne remettaient pas en cause un objectif européen décrit comme une stratégie «transgénérationnelle», et deux jours plus tard, Egemen Bağış, le ministre, négociateur en chef avec l’UE, avait réaffirmé le projet européen de son pays, dans une déclaration écrite (cf. notre édition du 3 octobre 2010).

Le week-end qui vient de s’écouler a été aussi contrasté en ce qui concerne les questions identitaires. Alors que la prolongation de la trêve du PKK venait d’être confirmée, 25 responsables du parti kurde BDP ont été arrêtés… Suite au référendum du 12 septembre dernier, plusieurs initiatives avaient laissé espérer une reprise rapide des efforts faits pour parvenir à un règlement politique de la question kurde (cf. notre édition du 29 septembre 2010). Cette nouvelle vague d’arrestations amène donc à nuancer l’optimisme ambiant des derniers jours. Par ailleurs, la tenue, vendredi dernier, d’une prière musulmane, dans la cathédrale du site historique arménien d’Ani (extrême-Est de la Turquie), initiative présentée par les nationalistes du MHP qui l’ont organisée, comme une réponse à la tenue d’une messe dans l’église d’Akhtamar sur le lac de Van, le 19 septembre dernier (cf. notre édition du 20 septembre 2010), risque d’affaiblir la portée des gestes symboliques effectués récemment en direction des minorités chrétiennes (outre la messe d’Akhtamar, celle notamment de Sümela le jour de l’Assomption, cf. notre édition du 16 août 2010).

Un autre conflit couve actuellement sous la cendre, celui du port du foulard dans les universités. Maintenue officiellement par une décision de la Cour constitutionnelle, qui en juin 2008, avait annulé une révision qui tentait de la lever, l’interdiction du foulard a néanmoins été écornée le 3 octobre 2010 par un communiqué du YÖK (Conseil supérieur de l’enseignement supérieur) demandant aux personnels de sécurité des universités de ne plus expulser les étudiantes se présentant la tête couverte sur les campus. Face à l’émoi provoqué par cette requête, Recep Tayyip Erdoğan a demandé, le lendemain, à toutes les forces politiques turques d’œuvrer pour que le problème soit résolu de façon consensuelle. Mais le CHP, en dépit de déclarations soulignant aussi sa volonté de résoudre pacifiquement le conflit, est loin d’être sur la même longueur d’onde que le gouvernement. Alors même que le premier ministre évoque l’intervention d’un médiateur qui serait désigné au sein de la direction des affaires religieuses pour traiter de la question, le leader de l’opposition, quant à lui, se déclare attaché aux décisions de la Cour Européenne des Droits de l’Homme qui ont reconnu le droit de la Turquie d’interdire le voile dans les universités. Recep Tayyip Erdoğan s’en est pris aussi au souhait du leader kémaliste, Kemal Kılıçdaroğlu, de voir les femmes turques voilées adopter un couvre-chef moins strict que le turban en faisant allusion à celui choisi dans d’autres pays musulmans. «Il n'est pas nécessaire de chercher des modèles en Iran ou au Pakistan, et il n’y a pas besoin, ni d’exploitations, ni de designers en la matière", a déclaré le premier ministre avant de s’interroger : «Va-t-on demander à celles qui ne portent pas le foulard pourquoi elles portent des pantalons stretch ou des pantalons baggy, ou des robe-tablier !» Décidemment les questions d’habillement restent une valeur sûre du débat politique en Turquie.
JM

lundi 4 octobre 2010

Ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie avec l’Union Européenne : cinq ans déjà...


La célébration du 5ème anniversaire de l’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie avec l’Union Européenne (UE) est l’occasion de faire le bilan du processus engagé le 3 octobre 2005, et de s’interroger sur son avenir.
Le bilan de ces négociations est avant tout complexe. À ce jour, en effet, sur les 35 chapitres que comporte au total le processus de négociations avec l’UE, treize ont été ouverts par la Turquie :
- le premier sous présidence autrichienne (2006-1) : chapitre 25 «science et recherche» ;
- trois, sous présidence allemande (2007-1) : chapitre 18 «statistiques», chapitre 20 « politique d'entreprise et politique industrielle » et chapitre 32 « contrôle financier » ;
- deux, sous présidence portugaise (2007-2) : chapitre 21 «réseaux transeuropéens» et chapitre 28 «protection des consommateurs et de la santé» ;
- deux, sous présidence slovène (2008-1) : chapitre 6 «droit des sociétés» et chapitre 7 «droit de la propriété intellectuelle» ;
- deux sous présidence française (2008-2) : chapitre 10 «information et médias» et chapitre 28 «libre circulation des capitaux» ;
- un sous présidence tchèque (2009-1) : chapitre 16 «taxation» ;
- un sous présidence suédoise (2009-2) : chapitre 27 «environnement»;
- un sous la présidence espagnole (2010-1) : chapitre 12 «sécurité alimentaire, vétérinaire et phytosanitaire».

Jusqu’à présent un seul chapitre a été refermé (chapitre 25 «science et recherche»). 8 chapitres ont été gelés, en décembre 2006, à titre de sanction par l’UE, à la suite du refus de la Turquie d’ouvrir ses ports et aéroports à Chypre comme elle devrait le faire en vertu de l’accord d’union douanière qu’elle a signé en 1995. Depuis juillet 2007, suite à l’élection de Nicolas Sarkozy, à la présidence de la République en France, 5 chapitres (dont 1 inclus dans les 8 précédemment gelés) sont bloqués, parce qu’ils impliquent inéluctablement l’adhésion pleine entière de la Turquie à laquelle Paris est opposé. 6 chapitres sont enfin sous la menace d’un blocage chypriote, depuis décembre 2009.

Ce décompte amène les experts à faire valoir qu’en réalité, le nombre des chapitres qu’il est possible d’ouvrir est désormais faible. La Suède et l’Espagne, pays pourtant très favorables à la candidature turque, ont peiné pour faire ouvrir chacun un chapitre pendant leur présidence, et actuellement la Belgique (officiellement favorable à l’intégration européenne de la Turquie) espère pouvoir en faire de même, sans en être tout à fait sûre. Les médias ne cessent ainsi de faire la comparaison avec la Croatie, un candidat qui s’est engagé dans les négociations quelques mois avant la Turquie, mais qui a déjà ouvert 22 chapitres et pense achever le processus l’an prochain, pour adhérer en 2012. Certes, cette comparaison doit être opérée avec prudence, car ce pays balkanique présente notamment des différences démographiques (4,4 millions d’habitants contre 76,8 pour la Turquie) très importantes.

Toutefois, certains font valoir aussi que lenteur des négociations avec Ankara est en décalage complet avec les bonnes performances économiques de la Turquie. 17e PIB mondial et membre du G20, ce pays enregistre, depuis le début de cette année, une croissance de 11%, qui le place juste derrière la Chine. Certes, ces résultats spectaculaires n’effacent pas les inégalités de développement qui perdurent sur le territoire et au sein de la population turque mais, alors même que la Turquie s’ouvre à ses voisins orientaux en désenclavant ses provinces les plus pauvres, beaucoup de transformations économiques et sociales devraient encore intervenir dans les prochaines années.

Il semble donc que les obstacles majeurs à la candidature turque soient actuellement surtout d’ordre politique et culturel. En dépit des conditions favorables créées par l’élection de Demetris Christofias à la tête de la République de Chypre, le différend qui oppose les communautés grecque et turque perdure, et les négociations engagées, ces deux dernières années, s’enlisent. Par ailleurs, nombre de dirigeants européens aux prises avec des opinions publiques frileuses, voire gagnées par des réflexes identitaires aigus, se satisfont des difficultés de la candidature d’Ankara, tandis que la France et l’Allemagne, les deux Etats membres les plus importants de l’UE, y sont carrément hostiles, même si l’opposition de Berlin reste plus discrète que celle de Paris.

Les interrogations sur l’aboutissement du processus de négociations engagé avec Ankara découlent aussi d’autres constatations. Ce n’est pas seulement le poids économique de la Turquie qui s’est accru au cours des dernières années, mais aussi sa présence politique internationale. Depuis 2007, la Turquie mène une politique de bon voisinage extrêmement active avec la Russie, les pays du Caucase l’Iran et la Syrie. Son rayonnement dans le monde arabe s’est accru. Elle est présente également en Afrique, et de façon significative siège, pour la première fois, comme membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Dans le même temps, avec la mise en service de plusieurs oléoducs ou gazoducs stratégiques, et les projets Nabucco et Southstream, elle apparaît comme un acteur majeur du grand jeu énergétique, qui s’est engagé aux portes de l’Europe. Dans un contexte pourtant morose, les derniers résultats de la Compagnie nationale «Turkish Airlines», qui prévoit d’acheter 90 appareils dans les mois à venir et d’ouvrir 21 destinations nouvelles (aux Etats-Unis, au Proche-Orient et en Afrique) d’ici à la fin de l’année 2010, sont très révélateurs de l’ampleur des perspectives stratégiques et économiques ouvertes par la nouvelle diplomatie turque.

Dès lors, il n’est pas étonnant qu’au cours des derniers mois beaucoup d’experts se soient demandés si finalement ces nouveaux horizons qui s’offrent à Ankara ne risquent pas de détourner la Turquie de son projet européen. Officiellement pourtant les responsables turcs continuent d’affirmer leur détermination à mener à bien leur projet d’adhésion et rejettent toute idée de solution tierce, comme celle du partenariat privilégié. Une chose est sure, le statut du candidat turc a changé, c’est une puissance régionale qui frappe désormais à la porte de l’Europe, et cette dernière ne pourra pas éternellement lui faire une réponse dilatoire. Le ministre d’Etat, négociateur en chef avec l’UE, Egemen Bağış, l’a dit sans ambages dans une déclaration écrite rendue publique hier, à l’occasion du cinquième anniversaire de l’ouverture du processus de négociations avec l’UE : «Nous disons à nos partenaires européens que la situation actuelle ne peut plus durer et que la patience de la Turquie est actuellement mise à l’épreuve. Notre objectif initial était bien d’ouvrir des négociations mais ce n’est pas notre but ultime. Notre but ultime est une adhésion pleine et entière.»
JM

vendredi 1 octobre 2010

Rien ne va plus chez les islamistes turcs.


Numan Kurtulmuş, le fringant leader du Saadet partisi (le parti islamiste de la Félicité) a démissionné, vendredi 1er octobre 2010, suite à une décision de justice le dessaisissant de la gestion de son parti et ordonnant la tenue d’un nouveau congrès. Le départ de Kurtulmuş n’est en réalité qu’une demi-suprise, tant la situation est délétère au sein de la formation islamiste turque depuis son dernier congrès de juillet 2010. Au cours de celui-ci, en effet, les velléités de Numan Kurtulmuş de tourner définitivement la page de l’ère Erbakan, en éliminant les proches de celui-ci de la direction du parti, se sont heurtés à une très vive résistance. Par la suite, mettant en cause, par un recours en justice, la régularité de ce congrès, les partisans de Necmettin Erbakan n’ont eu de cesse de présenter Kurtulmuş comme un imposteur et de contester la légitimité de son leadership. Ainsi, pendant le dernier Ramadan, à l’occasion d’un «iftar» organisé par le Saadet, ils l’avaient chahuté en l’arrosant copieusement de couteaux, de fourchettes et de salières pour lui signifier leur désir de le voir quitter la direction du parti. Pour sa part, Numan Kurtulmuş ne faisait plus mystère, ces derniers temps, de son intention de donner un tour nouveau à sa carrière politique, et des rumeurs confirmées lui prêtent le projet de rallier les rangs de l’AKP.

En fait, la démission de Numan Kurtulmuş de la direction mais aussi de son parti, risque de marginaliser un peu plus ceux qui continuent à se dire véritablement islamistes en Turquie. Pour retracer l’itinéraire de ce déclin, il faut remonter à l’apparition des premières dissensions au sein de la mouvance islamiste turque, en l’an 2000, lors du premier et du seul congrès du Fazilet Partisi (Parti de la Vertu). Au cours de ce congrès, Necemettin Erbakan, le leader emblématique des formations issues du mouvement Milli Görüş (Milli Nizam Partisi –Parti de l’ordre national-, Milli Selamet Partisi –Parti du Salut national-, Refah Partisi –Parti de la Prospérité- , Fazilet Partisi, -Parti de la Vertu-) fut contesté par une tendance emmenée par Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdoğan. La dissolution du Fazilet par la Cour constitutionnelle, en juin 2001, évita probablement une scission entre la direction de ce parti et la tendance réaliste Gül-Erdoğan qui reprochait à Erbakan un discours resté trop idéologique et son échec à la tête du gouvernement en 1996-97. Ce conflit déboucha néanmoins, après la dissolution du Fazilet, sur la création de deux nouvelles formations : le Saadet Partisi (Parti de la Félicité), un mouvement légitimiste se revendiquant toujours de l’islamisme d’Erbakan ; et l’AKP, un parti pragmatique délaissant l’étiquette islamiste et se présentant comme conservateur, attaché à la démocratie et favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Lors des élections de novembre 2002, l’AKP devait triompher et former un gouvernement monocolore, tandis que le Saadet faisait un score de 2,5% ne lui permettant même pas d’avoir une représentation parlementaire. Depuis, handicapé en outre par les ennuis judiciaires de Necmettin Erbakan, le Saadet n’a jamais vraiment réussi à sortir de l’ornière. Crédité de 2,3% des voix lors des législatives de 2007, il a fait ses meilleurs scores lors des élections locales de 2004 (4,77%) et de 2009 (4,71%).

À moins d’un an des élections législatives qui doivent se tenir en 2011, le départ de Kurtulmuş de la direction du Saadet va encore renforcer la position de Recep Tayyip Erdoğan et lui donner une plus grande marge de manœuvre politique. Certes, la formation islamiste n’a jamais constitué une réelle menace pour le leader de l’AKP, mais sa présence même marginale dans le paysage politique turc incitait malgré tout le parti majoritaire à ne pas tourner complètement le dos à la rhétorique islamiste pour ne pas ouvrir à son rival des opportunités qu’il aurait pu saisir pour développer son assise électorale. Au début de l’offensive israélienne contre Gaza, par exemple, on avait vu le Saadet et les organisations qui lui sont proches, mettre un temps l’AKP dans une position délicate, en lui reprochant d’abandonner les musulmans de Palestine et en l’accusant de se faire le complice du gouvernement israélien. Par la suite, le fameux «One minute» de Davos et la riposte gouvernementale turque à l’arraisonnement du Mavi Marmara par l’armée israélienne ont largement coupé l’herbe sous les pieds aux militants du Saadet…

Aujourd’hui, alors même que le Saadet semble vouloir renouer avec les spectres de son passé et achève de s’abimer dans des querelles d’appareil, l’AKP, confortablement installé au cœur de l’échiquier politique turc, sur les décombres des anciennes formations de centre droit, va pouvoir jouir de sa position, sans craindre les débordements des enfants terribles de la mouvance dont il est issu.
JM