jeudi 29 novembre 2007

Après Annapolis, la Turquie confirme ses ambitions de conciliateur au Proche-Orient


En dépit des résultats mitigés de la conférence d’Annapolis, la diplomatie turque poursuit sa stratégie de conciliation au Proche-Orient. Commentant ces résultats, le ministre des Affaires étrangères, Ali Babacan, a lancé aux Palestiniens un appel les incitant fermement et d’urgence à l’unité. «L’existence d’une double structure en Palestine est quelque chose qui doit changer immédiatement» a-t-il déclaré, «notre conseil à nos frères palestiniens est qu’ils doivent définitivement mettre un terme à cette division et s’unir». Ce commentaire est intéressant car il confirme une attitude de la Turquie qui s’exprime depuis plusieurs mois et qui s’était déjà clairement manifestée avant la conférence d’Annapolis.

On se souvient, en effet, qu’avant cette conférence, la Turquie s’était volontairement mise sur le devant de la scène diplomatique en accueillant solennellement, au sein de sa «Grande Assemblée Nationale», deux des principaux protagonistes du conflit israélo-palestinien : Shimon Peres, (le président israélien) et Mahmoud Abbas (le président de l’Autorité palestinienne). Mais il faut rappeler aussi qu’Ankara a enregistré, peu après, un mini-succès diplomatique en parvenant à faire venir, à Annapolis, la Syrie, un pays qui, on le sait, a abandonné, il y a déjà 7 ans, l’esquisse d’un processus de négociations qu’il avait prudemment ouvert avec Israël pour rester en marge, par la suite, des tentatives de paix au Proche-Orient. Ce succès est à mettre en rapport, bien sûr, avec le rapprochement turco-syrien, dans le contexte de la crise kurde, ce qui n’a pas manqué de surprendre. Damas, qui a longtemps abrité les «base-arrière» du PKK, n’a pas hésité à reconnaître récemment le droit de la Turquie à se défendre contre les infiltrations et les attentats de l’organisation rebelle.

L’appétit venant en mangeant, il semble donc qu’Ankara soit désormais à la recherche d’autres avancées diplomatiques significatives. Faisant valoir les relations qu’elle a patiemment tissées, ces derniers temps, avec l’Iran et le Hamas, la Turquie a regretté l’absence de ces deux acteurs majeurs à la conférence d’Annapolis. Cette attitude n’est pas pour autant le signe, comme l’ont redouté certains, d’une dérive turque vers les positions de la République islamique ou vers celles de l’organisation islamiste palestinienne. Au contraire, bien que la diplomatie turque se soit refusée à commenter les propos du Président iranien qualifiant la conférence d’Annapolis « d’échec » et annonçant, une fois de plus, la fin prochaine de l’Etat hébreu, elle a vu son chef, Ali Babacan, clairement rejeter la tentation que peuvent avoir certains de recourir «l’extrémisme» pour résoudre les problèmes de la région. Cette dernière mise en garde s’est adressée, en effet, de façon privilégiée au Hamas, un mouvement auquel la Turquie souffle ainsi le chaud et le froid, en ayant reçu son leader en exil, à Ankara, l’année dernière (février 2006), mais en lui demandant aujourd’hui d’abandonner une stratégie de division reposant sur la violence. Ainsi, après son acquis syrien d’Annapolis, la Turquie en essayant de rapprocher les factions palestiniennes confirme qu’elle n’hésite pas à jouer un rôle désormais dans la diplomatie inter-arabe. Cette attitude est très liée aux changements politiques internes survenues en Turquie, au cours des dernières années, et à la confirmation des succès de l’AKP par les élections législatives de juillet 2007 et événements qui se sont déroulés pendant l’été. Les nouveaux dirigeants turcs, comme nous le disait, la semaine dernière, Amr El Choubaki (notre édition du 19 novembre 2007), sont beaucoup plus aptes à jouer ce rôle de médiateur que leurs prédécesseurs laïques «qui regardaient l’Orient de haut».

En réalité, loin de constituer, un risque d’inversement des alliances, ce retour turc en Orient s’inscrit dans une tendance déjà ancienne de la politique étrangère turque, qui consiste à jouer les conciliateurs entre des aires stratégiques différentes. Après les orientations atlantistes prises par la diplomatie turque pendant les premiers développements de la guerre froide, cette orientation a commencé à s’affirmer au milieu des années 60, lorsqu’Ankara a renoué le dialogue avec le monde arabe et les non-alignés, pour essayer d’obtenir leur soutien sur la question chypriote. Cette attitude, qui devait conduire à une entrée de la Turquie dans l’Organisation de la Conférence islamique avant de la voir reconnaître l’OLP, a eu surtout pour objectif la recherche d’un équilibre. Elle n’a pas abouti à une rupture avec Israël et encore moins à une remise en cause de l’appartenance turque à l’OTAN. En s’ouvrant à l’Orient, la Turquie n’entendait pas s’y laisser entraîner mais au contraire mieux faire valoir son rapport privilégié à l’Occident et ainsi rééquilibrer sa diplomatie.

Aujourd’hui, il est probable qu’Ankara essaye d’ouvrir un nouveau registre de cette stratégie d’équilibre multi-dimensionnelle. Il est vrai qu’avec leurs nouveaux dirigeants culturellement plus accessibles au monde arabe, leur puissance économique qui leur permet de mettre en œuvre des coopérations d’accompagnement (implantation de zones industrielles en Palestine, création d’une université en Israël…) sans oublier la marge de manœuvre dont ils disposent vis-à-vis des Américains et leurs relations anciennes avec l’Etat d’Israël, les Turcs, qui parlent aujourd’hui à tout le monde ou presque au Proche-Orient, peuvent nourrir certaines ambitions.
JM

mercredi 28 novembre 2007

L’AKP et les réformes européennes : un sujet lourd d’enjeux et de conséquences


Au moment où le Président Gül est en France pour promouvoir l’organisation à Izmir de l’exposition universelle de 2015, la météo des relations turco-européennes s’avère bien capricieuse. Entre brouillards et éclaircies, difficile de discerner la tendance, même après la publication, la semaine dernière, du traditionnel rapport annuel sur les progrès de la candidature turque à l’UE, qui de l’avis général a été plutôt clément.

La Turquie paraît être animée d’une sorte de mouvement schizophrénique permanent. D’un côté, les signes positifs adressés par elle à l’UE sont réels, notamment quand le Président et le Premier ministre annoncent leur souhait de reprendre les réformes tout en optant pour une solution diplomatique concernant la question de l’Irak du Nord. De l’autre, les signes négatifs ne manquent pas. Force est de constater que la question européenne n’est toujours pas au cœur de l’agenda politique du gouvernement et qu’elle ne fait pas la une des médias. Par ailleurs, le lancement d’une procédure visant à faire interdire le DTP tombe mal et la menace d’une intervention militaire en Irak demeure… Plus généralement, la relative pauvreté des débats autour des négociations d’adhésion et les tensions internationales ne créent pas les conditions favorables à une relance sereine du processus de négociations d’adhésion.

La politique hésitante d’Ankara, ne doit pas être hâtivement considérée comme une preuve de mauvaise volonté ou comme une tentative faite pour brouiller les pistes, mais davantage comme l’illustration du fait que la question des relations avec l’UE polarise de multiples enjeux. Outre le problème de l’adhésion turque au sens strict, elle concerne, en effet, directement le rapport entre l’armée et l’AKP. Ce parti a fait de l’adhésion à l’UE une ligne directrice de sa politique, alors même que l’armée, pour qui le nationalisme reste une valeur fondatrice, a tendance à dénoncer ce qu’elle ressent comme un risque d’ingérence de l’UE et en arrive aujourd’hui à critiquer ouvertement une intégration européenne dont elle avait été farouchement partisane pendant des années. Les rapports avec l’UE concernent également le problème du PKK et des Kurdes en général. La position du gouvernement est aussi fluctuante que délicate sur ce sujet de friction avec l’UE. De surcroît, comme c’est souvent le cas en Turquie, on constate une forte interpénétration des questions internes et internationales.

Cependant, malgré le caractère complexe et délicat des enjeux politiques nationaux et du contexte international, la balle semble bien être désormais dans le camp d’Ankara. L’UE a publié un rapport, qui a plutôt ménagé la Turquie, en soulignant notamment l’efficacité de la gestion de la crise politique du printemps et de l’été derniers. Certes, cette attitude moins sévère que prévu, qui s’explique aussi par la volonté de ne pas favoriser en Turquie le développement d’un euro-scepticisme potentiel, est encourageante et constitue un signe positif de la part de l’UE. Mais les points d’ombre du rapport n’en restent pas moins nombreux et sont loin d’être secondaires. Ils concernent surtout des questions qui font partie des valeurs fondamentales de l’UE, à savoir les libertés civiles, politiques, culturelles et religieuses. Le rapport montre du doigt notamment, pour la première fois, l’art 301 du Code pénal qui pénalise les atteintes à l’identité turque. Or, le respect de ces valeurs pour l’adhésion à l’UE est si fondamental qu’il nécessite une refonte cruciale de l’arsenal législatif et même du système judiciaire.

On sait que les hésitations de l’UE ne sont pas simplement dues à ces problèmes et que certaines raisons moins avouables peuvent entrer également en ligne de compte pour expliquer ses réticences. Mais pour améliorer ses potentialités d’adhésion, la Turquie doit faire un choix clair, ce qui implique une reprise des réformes et de réels débats notamment autour de la Constitution civile et du Code pénal. S’il ne s’agit pas ici de cautionner un rapport de force à sens unique où l’UE, seul maître à bord, imposerait sans négociation son «diktat» à une Turquie soumise, il n’en demeure pas moins que l’adhésion pleine à laquelle aspire ce pays implique qu’il renonce à une part de sa souveraineté (comme l’on fait les Etats déjà membres de l’UE) et accepte dans son intégrité l’acquis communautaire. Face à la politique d’Ankara, considérée par Bruxelles comme trop peu volontariste et dont les avancées et les réformes sont le plus souvent le résultat de pressions, l’UE déplore de devoir systématiquement recourir à la stratégie de la carotte et du bâton. Le risque est que le caractère peu clair de la politique turque finisse par agacer Bruxelles et fasse le jeu des turco-sceptiques, qui ne cessent de dénoncer les atteintes aux libertés civiles et politiques. Le regain du nationalisme en Turquie arrive d’ailleurs aussi, pour eux, à point nommé.

La situation entre la Turquie et l’UE reste difficile et si la candidature de ce pays n’aboutit pas, les résultats de ses efforts auront plus servi les intérêts stratégiques de l’Europe que ses ambitions. Ainsi, l’UE, sans véritable contrepartie, aurait réussi à stabiliser la situation à ses portes, en obtenant les réformes démocratiques qu’elle souhaitait et en faisant de la Turquie le partenaire économique dont elle avait besoin. L’AKP s’est distingué ces dernières années par son pragmatisme et sa volonté de consensus. Se montrera-t-il aussi pragmatique pour ce qui est de l’intégration européenne ? Ceci impliquerait que des réformes de grande ampleur soient entreprises et que les débats de fond aient enfin lieu ? Si le gouvernement se contente d’un « statut-quo », le processus de candidature risque d’être beaucoup plus long.

Alors que la Présidence française de l’UE se profile à l’horizon (pour juillet 2008), l’attitude du présent gouvernement, dans les mois qui viennent, sera lourde de conséquences.
Marie Phiquepal

Ne pas fermer la Méditerranée…


Décidément le projet d’Union Méditerranéenne (UM) laisse perplexe non seulement les pays riverains du Sud mais aussi les pays membres de l’Union Européenne (UE). Le 23 octobre denier, dans un discours à Tanger, Nicolas Sarkozy a pour la première fois exposé son projet en tant que tel, sans le lier étroitement à la question de la candidature turque. Les Marocains qui ont eu la primeur de la révélation, en ont certes été flattés. Pourtant, ils ne sont pas allés au-delà des réponses courtoises faites habituellement en pareil cas. Le Président de la République doit maintenant se rendre en Algérie, mais il est peu probable que l’UM soit le thème majeur de son séjour.

En Europe, le projet n’a pas soulevé non plus l’enthousiasme de nos partenaires. Certes, les pays méditerranéens d’Europe sont toujours contents que l’on se soucie de la « Grande Bleue » mais ils attendent d’en savoir plus sur le projet français pour s’engager de façon significative. Surtout, les pays européens non méditerranéens du nord commencent à se sentir exclus, car si le projet entend bien les associer, il ne prévoit pas de les mettre au cœur du processus. Dommage ! Car lorsqu’il faudra trouver des investisseurs et des financeurs de programmes de coopération, il est probable que ces partenaires feront vraiment défaut. Tout autre est, en effet, la philosophie du partenariat euro-méditerranéen et de la politique européenne de voisinage, déjà lancée par l’UE et que l’UM prétend compléter, car ces deux processus ne se contentent pas de n’associer que les pays riverains. Ainsi, au Sud, la Jordanie qui n’a pas de côte méditerranéenne est concernée et, au Nord, les autres pays membres de l’UE ont tous leur place dans l’euromed, des États comme l’Allemagne ou la Suède n’étant pas les derniers à s’investir.

Lancé par la conférence de Barcelone, en 1995, le partenariat euromed est un processus global de coopération entre l’UE et 9 pays du Sud (l’Algérie, l’Autorité palestinienne, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Syrie, la Tunisie). Ce partenariat (qui devrait bientôt accueillir aussi la Lybie) a une triple dimension : économique, politique et culturel. Sur le plan économique, d’abord, l’objectif majeur est de créer une zone de libre-échange d’ici à 2010. Sur le plan politique, ensuite, l’idée est surtout de maintenir la paix et la sécurité sur la frontière sud de l’Europe, en favorisant un règlement du conflit israélo-palestinien et en contenant les flux migratoires. Sur le plan culturel, enfin, l’ambition est de développer un dialogue des cultures et des sociétés civiles entre les deux rives de la Méditerranée. L’euromed est soutenue par les prêts de la Banque européenne d’investissement et par le programme MEDA. Le partenariat se traduit notamment par la signature d’accords d’association entre chacun des pays de sud et l’UE.

Le processus de Barcelone s’est doublé, depuis 2003, de ce qu’on appelle « la politique européenne de voisinage » (PEV ou «European Neighbourhood Policy»), qui ne concerne pas que la frontière sud-méditerranéenne de l’Europe (c’est-à-dire les 9 pays du sud concernés par l’euromed) mais aussi ses frontières est-européennes (Biélorussie, Ukraine, Moldavie) et ses frontières caucasiennes (Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie). La PEV vise à établir une relation privilégiée avec les pays se situant dans le voisinage immédiat de l’Europe, sur la base de valeurs communes (respect des droits de l’Homme, bonne gouvernance, promotion de l’économie de marché et du développement durable…). L’idée de la PEV est d’éviter que ne se créent aux frontières de l’Europe des fossés d’incompréhension et de retard de développement entre les Etats-membres et leurs voisins immédiats qu’ils soient terrestres ou maritimes. La PEV repose sur des plans d’action bilatéraux approuvés conjointement par l’UE et chacun des voisins concernés. À l’est, la PEV n’englobe pas cependant la Russie, car les relations russo-européennes sont réglées par un accord de « partenariat privilégié ». En Méditerranée, alors que Chypre et Malte ont changé de statut depuis 1995, en devenant membres de l’UE, le partenariat euromed et la PEV ne concernent pas non plus les pays balkaniques qui ont vocation à devenir membres de l’UE. Enfin, «last but not the least», les deux processus ne concernent pas non plus la Turquie, parce qu’elle reconnue comme pays candidat…

En fait, pour avoir une chance d’être crédible, le projet d’UM se doit d’éviter deux écueils qui risquent de le condamner définitivement : celui d’apparaître comme la solution de rechange à la candidature turque, celui d’être restreint aux pays riverains. L’identification de l’UM au refus de la candidature turque risque fort de polariser, contre elle, nombre de pays-membres qui considèrent qu’un engagement a été pris vis-à-vis de la Turquie et qu’il doit être honoré. La limitation des frontières de la Méditerranée à ses seuls rivages peut la priver, par ailleurs, d’apports économiques et financiers déterminants. L’Union Méditerranéenne devrait en réalité se soucier d’ouvrir cette mer sur les aires qui l’entourent et qui peuvent favoriser son développement économique : l’Europe dans son ensemble, bien sûr, mais aussi les pays du Golfe, pourvoyeurs de capitaux et d’énergie, sans oublier la Mer noire dont l’organisation économique a connu une montée en puissance ces dernières années sous l’impulsion notamment de …. la Turquie.
JM

dimanche 25 novembre 2007

Annapolis et les mutations de la politique étrangère turque


Au cours des dernières semaines, deux pays, l’Egypte et la Turquie, ont joué un rôle de conciliateur et déployé une forte activité diplomatique, afin de préparer la conférence d’Annapolis (Maryland), qui doit se tenir le 27 novembre 2007 pour essayer de relancer le processus de paix israélo-palestinien, qui est dans l’impasse depuis 7 ans.

En Egypte, le Président Moubarak a reçu, la semaine dernière, la plupart des dirigeants arabes pour essayer de définir une position commune. En Turquie, la principale initiative prise a été autrement plus spectaculaire puisque le Président israélien Shimon Peres et le Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, ont été accueillis solennellement, le 13 novembre 2007, au Parlement turc, où ils ont pu prononcer un discours et se sont serrés la main publiquement.

Il est assez intéressant de voir comment ces deux pays, qui peuvent dialoguer avec presque tout le monde, se posent actuellement en puissance d’équilibre dans la région : l’Egypte, qui a la confiance des Américains, en usant de sa capacité de rayonnement dans le monde arabe, d’une part, la Turquie qui fait valoir son rapport privilégié avec l’Occident, en s’appuyant sur sa relation ancienne avec l’Etat d’Israël et sur le renouveau de ses liens avec le monde arabe, d’autre part.

Pour autant, ces positions voisines n’ont pas tout à fait le même sens, eu égard à l’état des politiques étrangères des deux pays. Pour l’Egypte, qui a été une puissance régionale majeure dans les années 50/60, cette position de médiateur est aujourd’hui une position de raison, après ses échecs militaires et surtout les accords de Camp David qui l’ont coupée pour dix ans d’avec le monde arabe. Le Caire, qui a vu ses voisins arabes s’engager, à leur tour, sur la voie de négociations avec l’Etat hébreu, s’est certes replacée sur le devant de la scène diplomatique proche-orientale, après la première guerre du Golfe et le lancement du processus de paix israélo-palestinien. Mais, ce processus s’étant enlisé, le régime usé du président Moubarak peine désormais à convaincre dans son rôle de grand conciliateur. Très dépendante des Américains, à l’égard desquels sa marge de manœuvre s’est réduite comme une peau de chagrin, l’Egypte aura de plus en plus de mal à démontrer au monde arabe la crédibilité de sa position de modérateur, à plus forte raison si Annapolis est, une fois de plus, une rencontre sans lendemain.

Tout autre est, dans ce contexte, la position d’Ankara. Certes, l’ambition de jouer un rôle de conciliateur, en usant des relations multiples qui sont les siennes en Orient et en Occident, est un grand classique de la politique étrangère turque. Mais, depuis quelques mois, cette ambition a pris une dimension nouvelle qui tient à plusieurs facteurs. Les nouveaux dirigeants turcs sont beaucoup plus aptes à dialoguer avec leurs homologues du monde arabe que leurs prédécesseurs laïques et nationalistes qui regardaient l’Orient de haut. Dès lors, le renouveau des liens avec le monde arabe qu’ils ont entrepris est un renouveau durable d’autant plus solide que la voie politique turque, illustrée par les succès politiques et économiques de l’AKP, est très observée actuellement au Moyen-Orient où elle fait rêver nombre de pays dont les régimes à bout de souffle sont à la recherche d’un renouveau. Ankara dispose, en outre, d’une certaine marge de manœuvre à l’égard des Etats-Unis, ce qu’elle a prouvé en refusant de manière spectaculaire, en 2003, l’accès de son territoire aux troupes américaines ou en parlant haut et fort à Washington pendant la récente crise kurde. Enfin, la Turquie est devenue une véritable puissance économique dont les entreprises constituent désormais une force d’accompagnement diplomatique très utile. Les discours de Shimon Peres et de Mahmoud Abbas se sont ainsi accompagnés de la signature d’un accord tripartite visant à l’établissement conjoint d’une zone industrielle en Cisjordanie, sous l’égide de la TOBB (Union turque des Bourses et Chambres de commerce). Plus généralement, si l’accueil de Shimon Peres et de Mahmoud Abbas dans la même enceinte (et quelle enceinte !) à Ankara est importante et significative, c’est justement parce que la Turquie a montré en l’occurrence qu’elle pouvait prendre une initiative qu’un pays comme l’Egypte n’était pas en mesure d’assumer actuellement. Qu’Annapolis soit ou non un succès, cette position turque active de conciliateur au Moyen-Orient risque de se confirmer et de compter, dans les prochains mois.
JM

samedi 24 novembre 2007

Question kurde : le gouvernement est-il réellement sous pression ?


Pour beaucoup d’observateurs, la crise kurde qui secoue la Turquie depuis la reprise des attentats du PKK, à fin du mois de septembre dernier, mettrait le gouvernement dans une situation intenable et cela accroîtrait d’autant le risque d’une intervention militaire turque en Irak du Nord. Il est vrai que les dernières semaines ont vu le nationalisme s’exprimer, tant dans des instances politiques comme le Parlement, que dans la presse et dans la rue où les drapeaux turques sont toujours omniprésents bien après la fête nationale (29 octobre) et l’anniversaire de la mort d’Atatürk. Toutefois, dans un pays où le nationalisme est à fleur de peau et où les drapeaux turcs n’ont cessé de sortir à l’occasion des soubresauts politiques des derniers mois, il faut savoir raison garder : que le gouvernement ait eu à vivre des moments difficiles, sans doute, qu’il soit au bord du gouffre, c’est peu probable.

Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que depuis le printemps dernier, le même gouvernement a résisté à une mobilisation populaire beaucoup plus importante, celle des grandes manifestations laïques, et qu’il a déjà affronté une montée comparable du nationalisme sur la question kurde, lors des premiers attentats de l’été dernier. Cependant, toutes les tentatives faites pour instrumentaliser politiquement les réactions nationalistes aux embuscades qui surviennent en zone kurde, n’ont pour l’instant donné que peu de résultats. On dira que la situation d’aujourd’hui est différente et que les dernières actions du PKK ont été plus spectaculaires et plus meurtrières, certes. Pour autant, l’opinion publique rend-elle responsable Recep Tayyip Erdogan de cette situation ? Rien n’est moins sûr.

Le gouvernement vient d’engranger en effet plusieurs succès politiques d’importance (élections législatives et présidentielles, référendum sur le paquet constitutionnel). Il a donc les coudées franches pour aborder une situation, certes préoccupante, mais qui n’a rien de désespérée. Il est ainsi peu probable qu’il s’engage dans une aventure militaire en Irak du Nord, dont l’efficacité serait douteuse de l’avis de la plupart des experts et qui pourrait avoir des conséquences graves sur tous les plans. Au moment même d’ailleurs où, pour beaucoup d’observateurs internationaux, la probabilité d’une telle intervention reste faible, le problème du gouvernement est peut-être de pouvoir continuer à jouer sur les nerfs de ses partenaires américains, européens et irakiens pour les convaincre qu’il ne « bluffe » pas et qu’il peut toujours décider de frapper. Il ne s’agit donc pas, pour lui, de choisir la carte de l’apaisement mais de se décharger de la pression qui pèse sur lui pour la reporter sur d’autres. Dans cet état esprit, il s’est employé à convaincre qu’il était excédé par les attentats et Recep Tayyip Erdogan n’a pas hésité à dire plusieurs fois qu’il était « très en colère » et qu’il allait finir par faire un malheur.

Mais cette colère, qui n’a finalement débouché que sur de la diplomatie, est une attitude qui présente de nombreux avantages pour le leader de l’AKP. Elle a permis tout d’abord, de mettre, tant les Etats-Unis que Bagdad et les dirigeants de la région kurde d’Irak du Nord, sous la pression et d‘éloigner par ailleurs le spectre du vote d’une résolution sur le génocide arménien par le Congrès américain. Elle a vu ensuite la Turquie gagner la sympathie du monde arabe (jusqu’à celle de la Syrie, qui l’eût cru !), sans perdre celle d’Israël qui lui a reconnu le droit de se défendre. Elle a aidé également Ankara à ménager sa relation avec l’Union Européenne en lui permettant d’obtenir, le 6 novembre, un rapport d’évaluation de sa candidature beaucoup moins sévère que prévu. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que le choix de la voie diplomatique, dans un contexte de tensions, permet à l’AKP de ménager son électorat kurde qui, comme l’ont montré les dernières élections législatives, est désormais très important. Il y a dans le comportement actuel du gouvernement un exercice subtil mais qui peut rapporter gros…
JM

jeudi 22 novembre 2007

Pouvoir civil « versus » pouvoir d’Etat


Depuis la fin de la crise présidentielle de l’été et l’ouverture du débat autour d’une constitution civile, beaucoup d’observateurs ont eu tendance à annoncer l’avènement d’une nouvelle ère politique en Turquie. Mais, alors que l’enthousiasme de la sortie de crise semble retombé et que la constitution civile paraît devoir encore se faire attendre pour un certain temps, on peut se demander ce qui a vraiment changé dans ce pays.

Sans doute faut-il s’y résoudre, l’élection d’Abdullah Gül, même si elle marque un tournant dans la vie politique turque, n’est pas le grand chambardement que certains avaient cru pouvoir prédire. La réalité des mutations qui sont intervenues depuis l’été n’est pas encore véritablement établie. Dès lors, elle se mesurera à l’épreuve des faits. Ainsi, dans les mois à venir, un certain nombre d’événements vont servir de tests et nous renseigner sur l’ampleur et l’intensité du changement. À cet égard, ces derniers jours, deux événements peuvent retenir l’attention. Il s’agit, d’une part, de l’ouverture d’une procédure visant à faire interdire le parti kurde DTP par la Cour constitutionnelle et, d’autre part, de la décision que devra rendre le Président de la République, à la fin de ce mois, sur les traditionnelles purges militaires frappant des officiers suspectés d’islamisme.

Le premier événement n’est pas nouveau. Il est même d’une désespérante banalité. La plupart des formations kurdes ont subi le même sort, depuis le début des années 90, et se sont vues interdites après avoir été, un temps, tolérées. Nombre d’observateurs soulignent, en outre, qu’en l’occurrence ce tournant répressif intervient au moment même où le DTP durcit son attitude sous l’impulsion de ses dirigeants plus radicaux. En bref, on assisterait à la résurgence de la convergence des extrêmes, l’armée obtenant ce qu’elle a toujours souhaité et le PKK retrouvant une justification à la poursuite de sa lutte armée. Pourtant, si nouveauté il y a dans le cas présent, elle vient de la position prise par le gouvernement qui a fait entendre sa voix pour protester contre la reprise de ce scénario et déplorer la procédure engagée contre le DTP ainsi que l’idée d’une levée de l’immunité parlementaire des députés de ce parti, proposée par les partis d’opposition. Cette protestation ne suffira peut-être pas à stopper le processus qui s’est enclenchée et qui risque de durer d’ailleurs un certain temps avant qu’une décision définitive soit prise quant à l’avenir du DTP, mais elle montre désormais le fossé qui existe sur la question kurde entre le pouvoir civil (représenté par le gouvernement et la Présidence) et le pouvoir d’Etat (armée, justice, partis nationalistes notamment).

Le second événement est lui aussi un classique de la vie politique turque, il s’agit des traditionnelles épurations menées par l’armée contre ceux de ses cadres qui sont suspectés de sympathies islamistes. Ces purges prononcées par le Conseil militaire suprême requièrent d’abord l’aval du gouvernement. Depuis 2002, le gouvernement de l’AKP, arguant du fait que de telles sanctions devraient pouvoir faire l’objet d’un recours devant des juridictions civiles, a refusé de les entériner. Toutefois ce refus du gouvernement pouvait être jusqu’à présent surmonté par un accord du Président de la République. On comprend ainsi que l’élection d’Abdullah Gül en août dernier change la donne. Là encore, le pouvoir civil se retrouve face au pouvoir d’Etat et l’on peut se demander si le nouveau président osera braver l’autorité militaire au risque d’ouvrir une nouvelle crise. Car ces opérations périodiques de « nettoyage » ont toujours été considérées par l’armée comme l’un des fondements de son laïcisme.

Pouvoir civil « versus » pouvoir d’Etat... nombre d’événements risquent fort de refléter dans les prochains mois cette confrontation décisive pour l’avenir du changement en Turquie. On touche là sans doute aux enjeux qui sont ceux d’une constitution civile.
JM

mardi 20 novembre 2007

Un rapport européen d’évaluation de la candidature turque moins sévère que prévu


La Commission européenne a rendu public, le 6 novembre 2007, son rapport de suivi sur les progrès accomplis par la Turquie, dans la voie de l’adhésion à l’Union européenne. Le rapport insiste essentiellement sur le ralentissement des réformes, notamment dans le domaine de la liberté d’expression.
Il estime en particulier que «l’article 301 du Code Pénal turc et les autres articles qui restreignent la liberté d’expression doivent être réformés pour être en conformité avec la Convention européenne des droits de l’homme.» («Article 301 and other provisions of the Turkish Criminal Code that restricts freedom of expression need to be brought into line with the ECHR.» (Source : Commission staff working document, Turkey 2007, Progress report EN{COM(2007) 663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC (2007)1436), page 15].
Le rapport souligne également que les réformes visant à réduire l’influence de l’armée sur la sphère politique et celles devant garantir le droit des minorités ont été peu perceptibles. Les critiques ont par ailleurs concerné la politique de lutte contre la corruption que la Commission a jugée limitée. Les évaluateurs indiquent notamment que « la corruption est répandue et que la lutte contre la corruption ne connaît que des développements limités » [« Corruption is widespread and there has been limited progress in the fight against corruption » (Source : Commission staff working document, Turkey 2007 progress report EN{COM(2007)663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC(2007)1436), page 11].
Le rapport fait également remarquer que la question chypriote n’a toujours pas été résolue et rappelle encore une fois que «la Turquie n’a fait aucun progrès en ce qui concerne la normalisation de ses relations bilatérales avec la République de Chypre » [«Turkey has made no progress on normalising bilateral relations with the Republic of Cyprus » (Source : Commission staff working document, Turkey 2007 progress report EN{COM(2007)663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC(2007)1436), page 24].
Cependant, le rapport ne contient pas que des points négatifs. Il félicite notamment la Turquie pour sa gestion démocratique de la crise politique qui s’est déroulée cet été, en expliquant que « globalement, grâce à des élections parlementaires libres et justes, la Turquie a résolu la crise politique et constitutionnelle qui a fait suite à l’élection présidentielle d’avril. Les élections ont été tout à fait conformes aux principes de l’Etat de droit et aux standards démocratiques internationaux. [«Overall, through free and fair parliamentary elections Turkey resolved the political and constitutional crisis which followed the April presidential elections. The elections were fully in line with the rule of law and international democratic standards » (Source : Commission staff working document, Turkey 2007 progress report EN{COM(2007)663}, Bruxelles, 6 novembre 2007, SEC(2007)1436), page 7].
La Commission a également fait une place dans son rapport à l’analyse des évènements se déroulant actuellement à la frontière turco-irakienne. Elle a affirmé comprendre les craintes de la Turquie concernant sa sécurité face aux attaques terroristes du Parti des travailleurs du Kurdistan (Le PKK figure sur la liste des organisations terroristes, établie par l’UE). Bruxelles a toutefois appelé Ankara à la retenue, et demandé à la Turquie et à l’Irak de résoudre ce conflit par une coopération conforme au droit international.
Malgré un bilan plutôt négatif, la Commission s’est donc montrée compréhensive à l’égard du ralentissement des réformes en Turquie, compte tenu de la conjoncture politique difficile de l’année écoulée. Mais les responsables européens attendent désormais du nouveau gouvernement une reprise significative des réformes en vue de l’intégration européenne. Olli Rehn, le commissaire européen à l’élargissement a d’ailleurs déclaré : « Il est nécessaire que la Turquie réinsuffle du dynamisme » dans son processus de réformes.
Saadet COSKUN

lundi 19 novembre 2007

Pour Amr El Choubaki, les nouveaux dirigeants politiques turcs sont plus accessibles au monde arabe que leurs prédécesseurs.


Chercheur au Centre d’Etudes stratégique du journal Al Ahram au Caire, Amr El Choubaki, est un spécialiste des mouvements islamistes, en particulier, pour ce qui concerne leur rapport à la réforme et à la démocratie. Jean Marcou l’a rencontré, il y a quelques jours, dans la capitale égyptienne, pour essayer de mesurer avec lui l’impact des mutations politiques turques dans le monde arabe.

Jean Marcou : Comment la victoire de l’AKP et plus généralement les développements politiques turcs récents, ont-ils été ressentis en Egypte ?
Amr El Choubaki : D’une façon générale la majorité des hommes politiques égyptiens ont une impression favorable. Les nouveaux dirigeants turcs paraissent beaucoup plus proches et beaucoup plus accessibles aux Égyptiens que les élites laïques nationalistes fermées qui regardaient de haut le monde arabe. L’AKP est donc plutôt apprécié par l’opinion publique égyptienne. On observe en particulier qu’actuellement, dans la presse, beaucoup d’articles rappellent que, déjà qu’il y a 4 ans, la Turquie avait interdit l’accès de son territoire aux troupes américaines pour attaquer l’Irak. Sont observés aussi, dans ce pays musulman, les résultats économiques du gouvernement Erdogan, dont on ne manque pas de souligner les effets bénéfiques. Tout cela fait que beaucoup de gens ici se sentent en phase avec ce parti. Même les milieux libéraux et laïques estiment qu’en Turquie aujourd’hui, plus qu’à une confrontation entre l’islamisme et le laïcisme, on assiste en réalité à un débat entre deux conceptions de laïcité : l’une ouverte et tolérante, l’autre nationaliste et dogmatique.

JM : Ces évolutions politiques turques sont-elles susceptibles de donner des idées en l’Egypte ?
AEC : Il ne faut pas aller trop vite en besogne mais il est vrai que les mutations turques sont attentivement suivies chez nous. Ce qui est intéressant, c’est qu’en Turquie, l’Etat existe véritablement et avec lui un certain nombre d’institutions : un parlement, de réelles élections, une justice constitutionnelle, des lois, une constitution… En bref, il y a des règles du jeu que l’on doit respecter. Ce qui n’est pas le cas chez nous. De surcroît, on observe qu’il y a un consensus de la classe politique sur certaines valeurs. Ainsi les islamistes turcs se sont intégrés à la structure politique et ne l’ont jamais ouvertement combattue pour essayer d’établir une République islamique. En Egypte, la quête d’un Etat véritable est une vieille histoire. Le mouvement de modernisation politique a commencé au début du XIXème siècle, à l’époque de Mohamed Ali, c’est-à-dire avant que cela ne se produise en Turquie, mais ces réformes n’ont pas véritablement produit les mêmes effets.

JM : Comment l’expérience turque est-elle analysée par les «Frères musulmans» ?
AEC : En fait, les "Frères musulmans" n’ont jamais condamné expressément l’AKP mais ils insistent sur le fait que l’expérience en cours en Turquie n’est pas islamiste et n’a rien à voir avec leur projet à eux. Ils veulent marquer la différence entre ce qu’ils considèrent comme une expérience réformiste ouverte à la culture musulmane et ce qu’est le vrai projet islamiste qu’ils prétendent incarner. Seul le mouvement « El Wassat » d’Abou El Ela Madi (une scission au sein des «Frères musulmans» intervenue en 1995, pour laquelle l’islam politique est avant tout l’attachement à la culture et aux valeurs humaines de l’islam) apporte un soutien sans ambiguïté et, somme toute, logique au parti de Recep Tayyip Erdogan.

JM : Comment analyse-t-on actuellement en Egypte la politique étrangère d’Ankara et les positions récentes prises par la diplomatie turque, tant vis-à-vis de la question kurde qu’en général à l’égard de ce qui se passe en Irak ?
AEC : Dans le monde arabe actuellement, on pense que les positions prises par la Turquie sont surtout liées à la question kurde, mais on apprécie qu’Ankara s’oppose à la partition de l’Irak. L’hypothèse d’une intervention de l’armée turque dans le nord de l’Irak n’est donc pas critiquée. Comme la Syrie, il y a quelques semaines, l’Égypte reconnaît à la Turquie le droit de se défendre contre le PKK. À cet égard, on peut parler de franc succès de la diplomatie turque, car c’est la première fois depuis bien longtemps qu’une intervention militaire turque n’apparaît pas au monde arabe comme une menace. Dans l’ensemble, on sent ici, en Égypte, que la politique étrangère turque est entrée dans une nouvelle ère parce qu’elle est beaucoup plus active dans la Région. Aux côtés de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte, la Turquie apparaît ainsi désormais comme un pays important qui peut jouer un rôle utile de conciliateur. Pour autant, en dépit de cette reconnaissance, la place de la Turquie n’est pas comparable, pour le monde arabe, à celle qu’a acquise l’Iran au cours des années qui viennent de s’écouler. Téhéran est devenue, en effet, un véritable acteur du conflit irakien. Car, comme les Etats-Unis, en contrôlant un nombre important de milices chiites en Irak, l’Iran est désormais directement impliqué dans le conflit. Il n’est donc pas étonnant que le monde arabe ait tendance à en faire une puissance majeure dans la Région, ce qui n’est pas le cas pour la Turquie.
Propos recueillis par JM (Le Caire, 15 novembre 2007).

dimanche 18 novembre 2007

Quel avenir pour le projet d’Union Méditerranéenne ?


Le 23 octobre 2007, lors d’une réunion à Tanger pendant la visite officielle qu’il a effectuée au Maroc, Nicolas Sarkozy a relancé sa proposition d’Union Méditerranéenne. Ce projet, cher au Président, qui vise à renforcer la coopération dans les domaines politiques, culturels, économiques, sécuritaires et environnementaux et à terme, à créer des institutions communes, ferait de la Méditerranée « la plus vaste zone de co-développement du monde ».

Mais, c’est surtout la signification de cette initiative pour la candidature de la Turquie qui nous intéresse ici. En effet, même si elle n’est pas la seule, la question turque est apparue jusqu’à présent comme la principale motivation de Nicolas Sarkozy dans la promotion de ce projet. La position du Président, qui a souvent défendu l’idée d’une Union méditerranéenne, pendant la campagne présidentielle, est assez claire et explicite : compromis idéal, une telle opération permettrait aussi l’établissement d’un partenariat privilégié entre l’Union Européenne et la Turquie, tout en évitant l’adhésion d’un pays qui, selon lui, « n’a pas sa place en Europe ». Dans cette même perspective, le Ministre des Affaires étrangères français Bernard Kouchner a évoqué, lors de sa rencontre avec son homologue turc début octobre, la « nécessité » de « travailler ensemble sur le nouveau chapitre de l’Union Méditerranéenne ».

Il est néanmoins intéressant de voir que, pour la première fois, le Président Sarkozy s’est attaché, au Maroc, à dissocier ce projet de la candidature de la Turquie. Il y a là sans doute une attitude qui vise à crédibiliser l’Union méditerranéenne, tout en cherchant à atténuer les tensions qu’elle a provoquées avec l’Union Européenne et la Turquie.

La recherche d’une option alternative à une adhésion de la Turquie reste néanmoins toujours en ligne de mire alors même que les relations franco-turques traversent une période difficile. S’ajoutant à la polémique de 2006, consécutive à la loi pénalisant « la négation du génocide perpétré contre les Arméniens en 1915», les élections présidentielles françaises ont vu triompher un candidat ouvertement hostile à l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, alors même qu’en 2005, une révision de la Constitution française avait vu l’avènement d’un article 88-5, qui impose un référendum pour chaque nouvelle adhésion. Et s’il est actuellement question en France d’abroger cet article, l’UMP hésite encore et ne cache pas que ses réserves en la matière sont liées à la nécessité de maintenir à flot l’ « épouvantail turc ».

Peu réceptif à la proposition d’Union méditerranéenne, le Premier Ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, avait déjà déclaré, en mai dernier, que « tout pays qui a commencé des négociations avec l’Union Européenne doit les poursuivre » et qu’ « il ne (pouvait) pas y avoir d’alternative à une adhésion ». Ajoutons à cela la rivalité entre la Turquie et les pays du sud méditerranéen, arabes pour la plupart, et le risque que ce nouveau projet profite surtout à l’Union Européenne, et on imagine aisément le sentiment d’humiliation que pourrait ressentir la Turquie, candidate au statut d’Etat membre à part entière, depuis 1987. Le changement de discours du Président Sarkozy, s’employant à présenter son projet dans toute son amplitude, en évitant qu’il ne soit réduit qu’à la seule nécessité de trouver une parade à la candidature turque, rappelle également que le Chef de l’Etat français avait déjà nuancé sa position cet été, en acceptant la reprise des négociations entre la Turquie et l’Union Européenne (tout en maintenant son opposition à 5 des 35 chapitres).

Alors, ce projet d’Union méditerranéenne a-t-il de l’avenir ou n’est-il qu’une coquille vide, permettant au Président de venir sur le devant de la scène illustrer, une fois de plus, sa célèbre stratégie de la « rupture » ? Il est difficile de répondre actuellement. Les réactions de l’Union Européenne et surtout de la Turquie se font attendre et, quoiqu’il en soit, se sont fait voler la vedette par la question kurde après les attentats du PKK. Cependant, les diplomates européens se sont déclarés sceptiques dans leur ensemble, d’une part parce qu’ils considèrent qu’une Union méditerranéenne comme alternative à l’adhésion de la Turquie serait inopportune, à l’heure où des négociations d’adhésion sont déjà engagées, d’autre part parce que le caractère vague de ce projet n’est pas sans rappeler le très décevant partenariat euro-méditerranéen, initié par la Conférence de Barcelone, en 1995. Dans le climat incertain, qui caractérise actuellement les relations entre la Turquie et l’Union Européenne, certains craignent que la proposition de partenariat privilégié de Nicolas Sarkozy finisse par convaincre d’autres États européens peu favorables à l’idée d’une adhésion turque. Car, si l’Union Européenne a salué positivement la victoire de l’AKP, en juillet dernier, les sujets de divergences entre Bruxelles et Ankara ne manquent pas, depuis qu’en 2005, la Turquie a cessé les réformes de grandes ampleurs qu’elle avait commencées à entreprendre antérieurement. Pourtant, le fait que le dernier rapport européen d’évaluation de la candidature turque ménage Ankara dans un contexte actuellement tendu, montre bien que, pour Bruxelles et jusqu’à nouvel ordre, la candidature à une adhésion pleine et entière de ce pays reste d’actualité, au moins à moyen ou long terme.
Marie Phiquepal