
En dépit des résultats mitigés de la conférence d’Annapolis, la diplomatie turque poursuit sa stratégie de conciliation au Proche-Orient. Commentant ces résultats, le ministre des Affaires étrangères, Ali Babacan, a lancé aux Palestiniens un appel les incitant fermement et d’urgence à l’unité. «L’existence d’une double structure en Palestine est quelque chose qui doit changer immédiatement» a-t-il déclaré, «notre conseil à nos frères palestiniens est qu’ils doivent définitivement mettre un terme à cette division et s’unir». Ce commentaire est intéressant car il confirme une attitude de la Turquie qui s’exprime depuis plusieurs mois et qui s’était déjà clairement manifestée avant la conférence d’Annapolis.
On se souvient, en effet, qu’avant cette conférence, la Turquie s’était volontairement mise sur le devant de la scène diplomatique en accueillant solennellement, au sein de sa «Grande Assemblée Nationale», deux des principaux protagonistes du conflit israélo-palestinien : Shimon Peres, (le président israélien) et Mahmoud Abbas (le président de l’Autorité palestinienne). Mais il faut rappeler aussi qu’Ankara a enregistré, peu après, un mini-succès diplomatique en parvenant à faire venir, à Annapolis, la Syrie, un pays qui, on le sait, a abandonné, il y a déjà 7 ans, l’esquisse d’un processus de négociations qu’il avait prudemment ouvert avec Israël pour rester en marge, par la suite, des tentatives de paix au Proche-Orient. Ce succès est à mettre en rapport, bien sûr, avec le rapprochement turco-syrien, dans le contexte de la crise kurde, ce qui n’a pas manqué de surprendre. Damas, qui a longtemps abrité les «base-arrière» du PKK, n’a pas hésité à reconnaître récemment le droit de la Turquie à se défendre contre les infiltrations et les attentats de l’organisation rebelle.
L’appétit venant en mangeant, il semble donc qu’Ankara soit désormais à la recherche d’autres avancées diplomatiques significatives. Faisant valoir les relations qu’elle a patiemment tissées, ces derniers temps, avec l’Iran et le Hamas, la Turquie a regretté l’absence de ces deux acteurs majeurs à la conférence d’Annapolis. Cette attitude n’est pas pour autant le signe, comme l’ont redouté certains, d’une dérive turque vers les positions de la République islamique ou vers celles de l’organisation islamiste palestinienne. Au contraire, bien que la diplomatie turque se soit refusée à commenter les propos du Président iranien qualifiant la conférence d’Annapolis « d’échec » et annonçant, une fois de plus, la fin prochaine de l’Etat hébreu, elle a vu son chef, Ali Babacan, clairement rejeter la tentation que peuvent avoir certains de recourir «l’extrémisme» pour résoudre les problèmes de la région. Cette dernière mise en garde s’est adressée, en effet, de façon privilégiée au Hamas, un mouvement auquel la Turquie souffle ainsi le chaud et le froid, en ayant reçu son leader en exil, à Ankara, l’année dernière (février 2006), mais en lui demandant aujourd’hui d’abandonner une stratégie de division reposant sur la violence. Ainsi, après son acquis syrien d’Annapolis, la Turquie en essayant de rapprocher les factions palestiniennes confirme qu’elle n’hésite pas à jouer un rôle désormais dans la diplomatie inter-arabe. Cette attitude est très liée aux changements politiques internes survenues en Turquie, au cours des dernières années, et à la confirmation des succès de l’AKP par les élections législatives de juillet 2007 et événements qui se sont déroulés pendant l’été. Les nouveaux dirigeants turcs, comme nous le disait, la semaine dernière, Amr El Choubaki (notre édition du 19 novembre 2007), sont beaucoup plus aptes à jouer ce rôle de médiateur que leurs prédécesseurs laïques «qui regardaient l’Orient de haut».
En réalité, loin de constituer, un risque d’inversement des alliances, ce retour turc en Orient s’inscrit dans une tendance déjà ancienne de la politique étrangère turque, qui consiste à jouer les conciliateurs entre des aires stratégiques différentes. Après les orientations atlantistes prises par la diplomatie turque pendant les premiers développements de la guerre froide, cette orientation a commencé à s’affirmer au milieu des années 60, lorsqu’Ankara a renoué le dialogue avec le monde arabe et les non-alignés, pour essayer d’obtenir leur soutien sur la question chypriote. Cette attitude, qui devait conduire à une entrée de la Turquie dans l’Organisation de la Conférence islamique avant de la voir reconnaître l’OLP, a eu surtout pour objectif la recherche d’un équilibre. Elle n’a pas abouti à une rupture avec Israël et encore moins à une remise en cause de l’appartenance turque à l’OTAN. En s’ouvrant à l’Orient, la Turquie n’entendait pas s’y laisser entraîner mais au contraire mieux faire valoir son rapport privilégié à l’Occident et ainsi rééquilibrer sa diplomatie.
Aujourd’hui, il est probable qu’Ankara essaye d’ouvrir un nouveau registre de cette stratégie d’équilibre multi-dimensionnelle. Il est vrai qu’avec leurs nouveaux dirigeants culturellement plus accessibles au monde arabe, leur puissance économique qui leur permet de mettre en œuvre des coopérations d’accompagnement (implantation de zones industrielles en Palestine, création d’une université en Israël…) sans oublier la marge de manœuvre dont ils disposent vis-à-vis des Américains et leurs relations anciennes avec l’Etat d’Israël, les Turcs, qui parlent aujourd’hui à tout le monde ou presque au Proche-Orient, peuvent nourrir certaines ambitions.
JM







