mardi 31 juillet 2007

Les Européens réagissent en ordre dispersé à la victoire de l’AKP


Alors qu'on observe un « euroscepticisme » croissant en Turquie, les électeurs turcs ont choisi de reconduire au pouvoir l’AKP, pourtant fervent partisan du processus d’adhésion à l’Union Européenne. Recep Tayyip Erdogan compte d’ailleurs persister dans cette voie et a clairement annoncé « la poursuite du cheminement européen » de la Turquie, dés la proclamation des résultats.

Il n’est donc pas étonnant que l’Union Européenne et les États membres aient bien accueilli la large victoire de l’AKP. Bruxelles encourage notamment le nouveau gouvernement à relancer le processus de réforme. « Le précédent gouvernement a fait des réformes substantielles ces deux dernières années et j'ai confiance que le nouveau gouvernement va se concentrer sur la relance du processus de réformes et qu’il aidera ainsi à redynamiser le processus d'adhésion à l'UE », a déclaré Olli Rehn, commissaire européen à l'Elargissement qui a ajouté : « Il est essentiel que le nouveau gouvernement relance les réformes juridiques et économiques avec une détermination entière et des résultats concrets. Il est important d'améliorer les libertés fondamentales et le niveau de vie pour les citoyens turcs mais aussi pour rapprocher la Turquie de l'Union européenne. Nous avons besoin de voir des progrès concrets sur des libertés aussi fondamentales que la liberté d'expression et la liberté de culte, et j'espère qu'on en aura à présenter dans notre rapport d'étape en novembre ». La Commission va publier, en effet, à l’automne, son rapport annuel, évaluant les progrès réalisés par la Turquie dans la perspective de l’adhésion. Il s’agit bien sûr d’un document décisif pour la poursuite des négociations.

José Manuel Barroso, pour sa part, a félicité Recep Tayyip Erdogan pour son « impressionnante victoire électorale ». Le président de la Commission européenne a rappelé que « le premier ministre s'est engagé personnellement à se rapprocher de manière durable de l'Union européenne ». Selon lui, cette victoire « survient à un moment important pour le peuple turc, alors que le pays se dirige vers des réformes politiques et économiques ». Ce point de vue est partagé par le vice-président de la Commission européenne, Franco Frattini, qui s’est déclaré satisfait du résultat « équilibré » des élections parce qu’il éloigne « le risque d'une dérive extrémiste » en Turquie.

Dans le contexte d’un refroidissement des relations franco-turques, la réaction française à la reconduction de Tayyip Erdogan a été plus modérée. Seul Denis Simonneau, porte-parole du Quai d’Orsay, s’est longuement exprimé sur le sujet pour dire : « Ces élections interviennent à un moment important pour la Turquie qui est sur la voie des réformes politiques, économiques et sociales nécessaires à la modernisation du pays ». Mais le responsable français a poursuivi en rappelant indirectement que l’adhésion pleine et entière de la Turquie n’est pas à l’ordre du jour pour Paris : « Il est évidemment très important », a-t-il précisé, en effet, « que ces réformes soient poursuivies dans la perspective du partenariat privilégié que nous recherchons avec ce pays. »

L’Autriche, autre pays qui ne cache pas son hostilité à l’adhésion de la Turquie, a affiché de la même manière une position nuancée. La ministre des Affaires étrangères, Ursula Plassnik, s’est contentée de souhaiter une relance des réformes, sans faire référence à une quelconque adhésion. « Nous souhaitons tous une Turquie moderne, dynamique, et pleine de réussite, qui vive selon les valeurs européennes et les réalise au quotidien », a-t-elle déclaré, avant d’ajouter : « le gouvernement sortant a déjà apporté sa contribution et (nous espérons) qu'elle se renforcera. »

Après le succès éclatant de l’AKP aux élections législatives anticipées du 22 juillet, les Etats défavorables à l’entrée de la Turquie vont-ils modérer leur position ? Il est vrai que l’élan de démocratie et de réformisme qui s’exprimé lors de ce scrutin ôte aux sceptiques un argument de taille mais il ne suffira probablement pas à les convaincre de la pertinence de la candidature turque.

C’est bien sûr un tout autre type de réaction qui prévaut dans les capitales européennes favorables à l’adhésion de la Turquie. Le gouvernement britannique a adopté une attitude très positive après l’annonce des résultats. Le Premier ministre Gordon Brown a confirmé son soutien à Tayyip Erdogan en lui souhaitant de « continuer à mener son programme de réformes ». Il n’a pas manqué, par ailleurs, de souligner l’importance qu’il y avait à « rapprocher l'Europe et la Turquie ». De son côté, le ministre anglais des affaires étrangères, David Miliband, a estimé « qu’il est capital que, partout en Europe, nous tendions la main au nouveau gouvernement. », car pour le chef de la diplomatie britannique, «une situation politique stable et sûre en Turquie est de notre intérêt ». Cet appel à la solidarité visait incontestablement le mouvement d’opposition à l’adhésion turque, dont la France fait désormais figure de chef de file.

La Suède, qui est également un fervent partisan de la candidature turque, n’a pas manqué de se réjouir de l’événement. Le Premier ministre suédois, Fredrik Reinfeldt, a salué la promesse du gouvernement turc de redoubler d’efforts dans la perspective de l’adhésion : « Vu les déclarations qui ont été faites, les orientations politiques du nouveau gouvernement seront caractérisées par davantage de démocratie et la continuation des réformes politiques et économiques. Ce sont des conditions bienvenues et nécessaires pour faire face aux défis que doit relever la Turquie".

L’attitude pro-européenne du gouvernement sortant est certes à l’origine des réformes qui ont transformé la Turquie au cours des dernières années. La reconduction de l’AKP aux commandes peut laisser penser que cet effort de réformes se poursuivra au moment même où le processus d’adhésion rencontre de sérieuses difficultés. Mais l’intégration européenne reste actuellement très controversée en Turquie. Dans la perspective des élections générales de 2007, le gouvernement d’Erdogan a même opéré, depuis 2005, une pause dans le mouvement de réformes lié au processus d’adhésion. De fait, la question européenne a finalement été peu présente au cours de la campagne électorale qui vient de se dérouler. On a pu observer notamment que la candidature et ses conséquences ont été volontairement occultées par les candidats pour ne pas s’aliéner un électorat majoritairement eurosceptique… Comment interpréter dès lors le résultat des urnes ? S’il ne s’agit sûrement pas d’un plébiscite pour l’Europe, il est sans doute le meilleur résultat que Bruxelles pouvait espérer et il pourrait donc donner un nouveau souffle, dans les prochaines semaines, à des relations turco-communautaires qui en ont bien besoin.

Cécile Nourigat

Affiches de sortie de campagne…


Décidément le leader de l’AKP connaît tous les artifices de la communication politique. Une semaine après son large succès lors des élections législatives anticipées, il vient de se lancer dans une campagne d’affichage pour remercier ses électeurs. « Tesekkürler Türkiye ! Nice Ak Yillara ! (Merci Turquie ! Encore combien d’années de lumière !) » proclame une grande affiche reprenant le design de celles qui avaient marqué la campagne mais cette fois avec une dominante de rouge et de blanc (les couleurs nationales turques) alors même qu’auparavant le jaune et le bleu étaient de rigueur.
Pour le CHP et son leader, Deniz Baykal, les temps sont plus durs ! En guise d’affiche de fin de campagne, ils doivent se contenter d’un plagiat de leurs placards publicitaires… Un Deniz Baykal déconfit nage vers Rhodes (comme il s’y était engagé s’il perdait les élections). Reprenant le slogan de l’AKP « Durmak Yok, Yolla devam ! (Ne pas s'arrêter, continuer la route !)», le plagiat en question propose « Durmak Yok , yüzmeye devam ! (Ne pas s’arrêter, continuer à nager) ». Quant au slogan du CHP, « Simdi, CHP zamani, (Maintenant c’est le moment du CHP) », il devient comme il se doit : «Simdi Yüzme zamani, (Maintenant c’est le moment de nager ! »)

vendredi 27 juillet 2007

Le retour de la question présidentielle.


Au lendemain des élections législatives, force est de constater que la plupart des acteurs et commentateurs politiques sont, un temps, restés plutôt évasifs sur ce qu’il allait advenir désormais de l’élection présidentielle. L’AKP, qui a enterré la hâche de guerre sur la question pendant la campagne électorale, a préféré d’abord savourer sa victoire et se montrer grand seigneur plutôt que revanchard. Le CHP, sonné par sa défaite, a fait savoir qu’il maintenait son opposition à la candidature d’Abdullah Gül et qu’il souhaitait l’élection d’un candidat de compromis. Les nouveaux députés kurdes n’ont pas encore exposé leurs intentions. Quant aux commentateurs, se souvenant du consensus esquissé par Tayyip Erdogan sur la présidence, pendant la campagne, ils ont plutôt laissé entrevoir une possible résorption de la crise sans vraiment en être convaincus eux-mêmes, tant les événements qui se sont déroulés, depuis le mois d’avril, leur ont appris à être prudents.
Il reste qu’en dépit des retournements que nous avons vécus ces dernières semaines, Abdullah Gül n’a jamais abdiqué sur la question de sa candidature, y compris, face à ceux qui dans son propre camp, l’incitaient, comme Bülent Arinç, à tirer les conséquences de la transformation du contexte politique. Cette mise en sommeil sans extinction de la candidature de l’un des siens n’est certes pas un indice absolu des velléités de l’AKP de reprendre sa marche vers Çankaya, mais elle montre au moins que le parti majoritaire n’a pas définitivement renoncé à la Présidence.
Dès lors, la déclaration que vient de faire Devlet Bahçeli va peser lourd dans la balance ! Lors d’une conférence de presse, le 26 juillet, le leader du parti nationaliste MHP, de retour au Parlement après 5 ans d’absence, a levé le voile sur ses intentions pour l’élection présidentielle. Tout en souhaitant voir élu un candidat représentatif de l’ensemble de la nation, Bahçeli a toutefois estimé que l’AKP avait le droit d’élire qui bon lui semblait et il a surtout annoncé que les députés du MHP ne boycotteraient pas le premier tour de scrutin même si Gül était à nouveau candidat. Dans la mesure où la Cour constitutionnelle a imposé dans sa décision annulant le premier tour de l’élection qui avait eu lieu le 27 avril dernier, la nécessité d’un quorum de présence de 367 députés pour que l’élection présidentielle puisse s’ouvrir, la décision de Bahçeli de ne pas boycotter le premier tour de l’élection, quel que soit le candidat majoritaire en lisse, rend tout à fait possible la relance de la candidature d’Abdullah Gül et à terme l’élection de ce dernier. L’AKP n’a certes pas la majorité des deux tiers (367 députés) pour obtenir une élection du Ministre des affaires étrangères dès le premier ou le deuxième tours, mais dés lors qu’il est assuré de disposer du quorum de présence pour ouvrir le scrutin, il aura largement les suffrages nécessaires lui permettant d’élire son candidat au troisième tour où seule une majorité absolue requise.
La déclaration de Bahçeli vient ainsi subitement de rappeler à tout le monde que le contexte politique a beaucoup changé. L’assemblée n’est plus la même, la large victoire de l’AKP a transformé la donne politique et la candidature du Ministre des affaires étrangères n’est donc pas aussi obsolète que certains, même à l’intérieur de l’AKP, l’avaient affirmé de façon rapide et péremptoire. Bien sûr, la principale question est désormais de savoir si l’AKP va s’engouffrer dans la brèche en prenant le risque de relancer la crise ou préférer jouer la carte du consensus en élisant une tierce personne plus neutre. Eu égard à l’ampleur de sa victoire de dimanche dernier, l’AKP peut être tenté de choisir la première option. Il est vrai que la formation de Tayyip Erdogan s’est montrée très consensuelle dans les dernières semaines de la campagne. Mais les législatives sont terminées et l’AKP en est le grand vainqueur. Dès lors, la formation du Premier ministre pourrait bien retrouver la détermination à conquérir Çankaya qui avait été la sienne pendant la crise d’avril-mai et ce, d’autant plus que le camp laïque est affaibli. Avant l’échec électoral du CHP, les efforts de l’armée pour susciter, dans le sillage des grands meetings laïques, une réaction nationaliste sur la question kurde se sont révélés vains. Même la Cour constitutionnelle a flanché en se divisant sur la réforme constitutionnelle…
JM

jeudi 26 juillet 2007

Conservatrices et modernes !


Il y une quinzaine d’années, la sociologue Nilüfer Göle avait révélé, enquêtes à l’appui, dans son célèbre ouvrage, « Musulmanes et modernes », que les militantes du Parti « Refah » n’étaient pas des paysannes analphabètes vêtues de hardes mais le plus souvent des citadines éduquées et concernées au premier chef par la vie de la Cité. Or, il semble bien que l’AKP ait encore fait mouche sur le terrain de l’engagement des femmes en politique, lors des dernières élections législatives.

En effet, l’une des caractéristiques du nouveau parlement sera d’être beaucoup plus féminin que le précédent (deux fois plus de femmes) car 50 femmes (toutes non voilées, le port du voile étant interdit au sein de la Grande Assemblée Nationale de Turquie) ont été élues dimanche 22 juillet (contre 24 en 2002). Cette augmentation sensible est due en particulier à la décision de l’AKP d’accueillir sur ses listes un nombre important de femmes en position d’être élues. Ainsi, la nouvelle assemblée comportera 30 députées de l’AKP, 10 députées du CHP, 2 députées du MHP et 8 députées indépendantes, soit 60 femmes au total.

Ce phénomène est loin d’être anodin. Les manifestations laïques d’avril-mai avaient frappé par la présence massive de jeunes femmes défilant aux cris de « ni charia, ni coup d’Etat ! ». Plusieurs observateurs avaient insisté alors sur le fait qu’il y avait là un événement important dépassant la seule mobilisation organisée par le camp laïque et les organisations kémalistes. Les leaders de l’AKP eux-mêmes, interrogés à ce propos, avaient reconnus que loin de négliger ce phénomène, ils l’étudiaient avec soin pour y apporter des réponses appropriées. La méfiance des femmes à l’égard de l’AKP avait subitement rappelé les débats de l’été 2005 sur le nouveau code pénal, au cours desquels le parti majoritaire avait créé la stupeur en tentant de faire adopter un amendement pénalisant l’adultère. Après l’élection présidentielle manquée d’avril, il apparaissait clairement qu’au sein de la société turque, l’une des principales craintes engendrée par le développement de l’influence d’une formation issue de la mouvance islamiste concernait, en fait, la situation des femmes, assez peu enviable dans la plupart des pays musulmans. Il faut bien admettre qu’en mettant en avant une nouvelle génération de militantes actives rivalisant, y compris dans leur apparence, avec les manifestantes laïques d’avril et ce, alors même qu’il abandonnait parallèlement l’idée d’abroger la loi sur l’interdiction du voile dans les Universités (qui avait pourtant été l’un de ses chevaux de bataille, en 2002), le parti de Tayyip Erdogan a montré qu’il avait bien reçu le message et qu’il en avait tiré les conséquences.

Témoin de la campagne, la semaine dernière, à proximité d’un stand de l’AKP et du député d’Istanbul Egemen Bagis, j’ai été accosté par un militant, qui, me donnant un tract sur lequel figurait la photo d’une jeune candidate de l’AKP, tête nue et souriante, me la présenta comme son épouse en me proposant de voter pour elle. Comme je m’étonnais, un brin provocateur, de ce qu’elle ne porte pas le voile, il m’a expliqué très sérieusement et, sans ménager sa peine, que désormais, grâce à l’AKP, on pouvait tout à fait être conservatrice et moderne !

Artifice de campagne ou mutation de fond, l’avenir nous dira ce qu’il en est bien sûr, mais il y a là incontestablement une leçon de pragmatisme politique à retenir pour les formations qui se réclament de la laïcité.
JM

Baykal en eaux troubles...


Après avoir été vivement critiqué pour son refus initial de commenter les résultats des élections, Deniz Baykal, secrétaire général du CHP, a finalement décidé de s’exprimer devant la presse mardi, précisant clairement qu’il n’a aucune intention de satisfaire les électeurs du CHP qui ont réclamé sa démission immédiate après l’annonce des résultats dimanche soir : « Je ne vois aucune situation qui nécessite une telle réaction (…) Je n’ai observé aucune demande de la sorte parmi nos militants » a-t-il déclaré facétieusement. En dépit des manifestations républicaines de ces derniers mois, de l’alliance avec le DSP et du soutien des médias, le CHP n’a obtenu que 2 % de voix supplémentaires par rapport aux dernières élections (où il n’était pas allié au DSP) et perd 66 sièges à l’Assemblée. Les rêves de Baykal de pouvoir gouverner en coalition avec le MHP se sont envolés en fumée devant le triomphe électoral de l’AKP, et cette défaite offre à ses détracteurs au sein de son propre camp l’opportunité de le forcer -enfin- à quitter la scène. Mustafa Sarıgül, le maire populaire du district résidentiel de Sisli, et Hikmet Çetin, ancien président de l’Assemblée nationale et ex-secrétaire général du parti (il a assuré l’intérim pour Baykal en 1995), espèrent en effet depuis longtemps une réforme du CHP et tentent d’imposer un nouveau courant au sein de la gauche turque. Cet échec électoral est l’occasion de relancer leur croisade contre Baykal. Çetin a précisé ne pas être surpris par les résultats de l’élection : « Ce succès n’est pas seulement celui de l’AKP, mais doit beaucoup aussi à l’opposition. Parce que la Turquie n’a pas d’opposition… ». Quant à Sarıgül, il a déclaré hier devant le bâtiment de la municipalité de Sisli : « Cette défaite a mis en évidence la nécessité d’une autocritique de la gauche turque ». Cette opposition interne au CHP s’est réunie mardi pour commenter les résultats et, très certainement, pour essayer de renverser Deniz Baykal. A l’issue de cette réunion, Hikmet Çetin a déclaré : « Le plus grand service que l’administration actuelle pourrait rendre à la fois au CHP et à la Turquie serait de quitter la politique une bonne fois pour toute ». Les leaders de cette fronde devraient réussir à convoquer une assemblée extraordinaire du parti après l’élection présidentielle, et les chances de voir Baykal passer la main n’ont jamais été aussi élevées.

En ce qui concerne le DSP (Parti Démocrate de Gauche), allié au CHP pour les élections, il aurait prévu bien avant celles-ci d’établir son propre groupe parlementaire à l’Assemblée. La défaite du CHP va sans doute renforcer cette volonté de scission. Une réunion extraordinaire du DSP sera organisée, le 19 août, afin de statuer sur la durée de l’alliance avec le CHP, et il semble maintenant plus que probable que cette collaboration ne sera pas reconduite, les analystes estimant que l’intérêt du DSP sera de se tenir à l’écart des règlements de compte de la gauche et des intrigues à l’encontre de Baykal. D’autant plus que l’alliance avec le CHP n’avait de sens que si celui-ci accédait au pouvoir (Baykal avait promis deux ministères au DSP en cas de victoire).

L’autre menace planant sur Baykal pourrait venir du centre-droit. En effet, parmi les personnalités du centre-droit qui avaient rejoint les rangs du CHP par stratégie électorale, seul le beau-fils de Süleyman Demirel, Ilhan Kesici, a été élu. Et il se murmure qu’il songerait déjà à rompre avec le CHP pour prendre la tête d’une nouvelle formation de centre-droit, maintenant que la défaite du Demokrat Partisi et la démission de son leader Mehmet Agar ouvrent un espace à combler. D’autre part, l’ancien premier ministre Mesut Yılmaz, élu en tant qu’indépendant à Rize, devrait maintenant lancer un nouveau parti pour tenter d’unir le centre-droit. Cette initiative pourrait recevoir le soutien d’une partie de l’opposition à Baykal. Celle-ci risque d’être d’autant plus forte que Baykal a choisi, sans fournir d’explication, de ne pas représenter 66 des députés CHP sortants, lors des élections de dimanche. Ces députés offensés réclament ardemment la démission de Baykal et sont déjà à la recherche d’un nouveau leader.

En outre, les Socialistes européens ont fait connaître leur désaccord avec la décision de Baykal de ne pas présenter à son parti sa démission. Ceux-ci, après l’avoir vigoureusement critiqué à plusieurs reprises sur sa rhétorique nationaliste, sur son soutien aux interventions militaires dans la vie publique ou encore sur son manque d’engagement envers les principes de la démocratie, ont appelé à sa démission quelques heures à peine après la fin des élections. Même si l’Internationale Socialiste (qui, on l’a vu, a récemment lancé une procédure de contrôle à l’encontre du CHP qui pourrait se solder à terme par son exclusion) se refuse pour le moment à prendre une décision avant le début de l’année prochaine, certains ne se cachent pas pour manifester leur désaccord. Ainsi, Hannes Swoboda, député autrichien au Parlement Européen et vice-président du groupe socialiste en son sein, a observé que le CHP avait un besoin urgent de réformes fondamentales et déploré le fait que Baykal ne laisse pas sa chance à une nouvelle génération de leaders. Quant à Cem Özdemir, député allemand d’origine turque au Parlement Européen, il a estimé que le CHP était devenu le « club privé » de Deniz Baykal et que tout commentaire sur cet état de fait serait une perte de temps... En Turquie, à l’extérieur comme à l’intérieur de son parti, et partout en Europe, la pression s’accentue sur Deniz Baykal.

Lors de l’annonce des résultats dimanche soir, des troubles survenus au siège du CHP ont nécessité l’intervention de la police. On a pu entendre les militants du CHP scander des slogans tels que « Sarıgül président ! », « Baykal, laisse ta place » ou encore « Baykal à Rhodes », allusion à l’engagement pris pendant la campagne par Deniz Baykal, amateur de natation, de nager jusqu’à l’île de Rhodes en cas de défaite. Engagement que n’ont pas manqué de lui rappeler avec amusement ses opposants depuis l’annonce des résultats…
Marine Copin

Confession d’un artiste engagé, déception des cercles socio-démocrates…


Hier, tout le monde ne parlait que de ça… « Vous avez lu ça ? », « Quelle déception !»… L’article, ou plutôt le message de l’illustre chanteur Zülfü Livaneli, publié dans le quotidien Vatan du 24 juillet 2007, a ému et indigné, à la fois, dans les cercles républicains. Bon nombre des sympathisants traditionnels du CHP ne se reconnaissaient déjà plus dans les penchants dangereusement nationalistes de leur actuel leader, Deniz Baykal, mais face à un danger « islamiste pas si modéré », il leur fallait bien serrer les rangs…


La déception de Livaneli
Pourtant, Zülfü Livaneli, artiste plus qu’engagé (une sorte de Jean Ferrat turc qui aurait la renommée d’un Charles Aznavour en France), élu député CHP d’Istanbul en 2002 avait, lui, refusé de transiger avec ses convictions profondes et démissionné en février 2005 en déclarant : « le peuple et l’histoire ne pardonneront pas ce qui a été fait au parti d’Atatürk ». Le chanteur désapprouvait en effet l’adhésion progressive du CHP à des thèses nationalistes, éloignant ainsi le parti des minorités ethniques et religieuses. Comme beaucoup d’autres intellectuels de gauche qui se sont par ailleurs parfois tournés vers les indépendants cette fois-ci, Livaneli ne se reconnaissait plus dans les prises de position du CHP et s’en est donc éloigné.

Pour beaucoup d’observateurs, en effet, le CHP s’est détourné de sa ligne et de son électorat traditionnels et n’a, par ailleurs, proposé aucune solution alternative au programme de l’AKP. Son discours nationaliste et l’absence de campagne dans les régions du Sud-Est ont eu les résultats que l’ont pouvait prévoir. L’AKP l’a emporté dans cette partie du pays en y devançant même parfois les candidats « Kurdes Indépendants »…

Mais dans une lettre ouverte adressée au leader du CHP, qui reflète largement l’immense déception des cercles socio-démocrates turcs, Zülfü Livaneli va plus loin et reproche à Deniz Baykal d’avoir largement fait le jeu de l’AKP et contribué à son succès, afin de conserver l’équilibre bipartisan créé par les élections de 2002 en pensant qu’il lui serait finalement favorable…


La lettre de Livaneli
Voici donc la traduction de l’intégralité du texte de Zülfü Livaneli dont le titre est : « Il est temps de ressortir cette photo et de la regarder, Deniz Bey ! »

Avant les élections, je me suis tu sur bon nombre de sujets pour ne pas nuire au CHP et à partir de maintenant, je n’écrirai plus rien ni sur ce parti ni sur son leader.
Car je ne crois pas que cela puisse servir à quelque chose.
Je suis cependant dans l’obligation de vous transmettre ce témoignage dans mon dernier article.
Je considère cela comme une dette.
Souvenez-vous, s’il vous plait, Deniz Bey:
Le soir du 19 Décembre 2002, alors qu’il neigeait à Ankara, nous étions chez Mehmet Sevigen.
Je revenais, moi, d’un entretien avec le Président de la République.
Abdullah Gül était Premier ministre alors que Tayyip Erdogan avait perdu tout espoir de rentrer au Parlement.
La veille, le Président Sezer avait refusé sa demande quant à devenir « Premier ministre sans être député ».
Le destin de la Turquie a changé, ce soir-là, dans cette maison car vous nous avez martelé qu’il fallait que « Tayyip Erdogan soit Premier ministre ».
Vous vous êtes mis en colère contre les personnalités hors du parti qui vous prévenaient qu’il s’agissait la d’ « un jeu très dangereux » et avez répondu que « Non , il ne tiendra pas deux mois. Vous verrez, il ne tiendra pas deux mois ».
Et moi, qu’ai-je répliqué : « Erdogan n’est pas n’importe qui, c’est l’homme politique que tous les ordres religieux réunis ont choisi pour remplacer Erbakan, il a pour lui le soutien des Etats-Unis et de l’Europe. Son projet est de faire de la Turquie une République islamique modérée. Cela ne va pas durer deux mois comme vous le dites, au contraire, il va ruiner la vie politique de tous ceux qui se trouvent dans cette pièce. »
Vous avez justifié votre argument « il ne tiendra pas deux mois » en avançant : « il ne s’entendra pas avec le FMI du fait de ses opinions » en ajoutant : « cela perturbera l’économie et ils n’y résisteront pas ».
Mais toutes ces affirmations n’étaient que des prétextes car vous, vous aviez compris que le système bipartisan était à votre avantage et vous vous êtes même réjouis des résultats des élections. Car être le leader du principal parti d’opposition et écraser vos concurrents de gauche vous suffisait amplement. Vous avez poursuivi cette coopération plus tard.
Je ne savais pas à ce moment-la que vous aviez secrètement rencontré Tayyip Erdogan à Beylerbeyi avant les élections et que vous aviez conclu un accord avec lui.
Des témoins étaient présents ce soir-là : Önder Sav, Esref Erdem, Mehmet Sevigen, Bülent Tanla, Yasar Nuri Öztürk.
Peut-être que certains d’entre eux auront peur de vous et ne témoigneront pas mais d’autres le confirmeront. Il y a donc des témoins. Même si les autres ne le disent pas, ils savent très bien au fond d’eux-mêmes que cela est vrai. Vous aussi, vous le savez.
À la fin du débat, vous avez dit : « Nous nous sommes photographiés ce soir. Deux mois plus tard, on les regardera. Mais sans faire de retouches. Et on verra qui avait raison. »
Maintenant, suite aux élections de 2007, sortez cette photo de votre poche et regardez-la, Deniz Bey.
Et réfléchissez ; valait-il le coup que vous criiez aussi fort « Ils disent que je fais d’Erdogan un Premier ministre. Oui, je le fais. Quelqu’un s’oppose-t-il a cela ? » dans le groupe parlementaire.
Valait-il le coup que vous rencontriez Erdogan à Beylerbeyi, que vous fassiez abstraction de tous ceux qui ont voté pour vous, valait-il le coup que vous concluiez des accords secrets ? (Vous savez, Deniz Bey, qu’il y a des témoins de cette rencontre secrète aussi).
Bien sûr que c’était le droit démocratique d’Erdogan de devenir Premier ministre. Mais ce n’était pas la mission première du CHP de faire des efforts surhumains pour que cela se réalise. Qui plus est, sans supprimer l’immunité politique.
Si vous aviez fourni ne serait-ce qu’un centième des efforts surhumains que vous avez fourni pour parvenir à réformer l’interdiction politique d’un député, modifier la Constitution, mettre la pression sur votre groupe et ignorer les élections de Siirt pour faire rentrer Erdogan au Parlement, pour votre parti, le résultat aurait été sensiblement différent.
Comme je vous l’ai dit ce jour-là, vous avez changé le destin de la Turquie.
Si mes déclarations sont ne serait-ce qu’un peu faussées, exprimez-vous, Deniz Bey, dites : « Cela ne s’est pas passé comme ça. Nous n’avons pas dit cela. »
Niez cette conversation dont votre secrétaire général et vos plus proches ont été les témoins.
Ou bien baissez la tête et réfléchissez au procès que va vous faire l’Histoire.
Deniz Bey, je suis conscient de dire des choses très graves. Jusqu'à ce soir- là, nous étions amis et j’aurai préféré ne pas avoir à écrire cela.
Mais votre incapacité à évaluer l’ampleur de la situation et votre excessive tendance à l’entêtement ont fini par nous mettre tous en danger.
Vous avez été la manivelle qui a permis à Tayyip Erdogan de prendre possession des deux tiers du Parlement avec 34% des voix.
Avant cela, le Refah avait pu s’emparer des municipalités grâce à la division des voix que vous avez déclenchée.
Vous avez été la plus grande chance de Tayyip Erdogan et de Melih Gökçek, qui est par ailleurs votre très proche ami.
Vous avez été, par contre, la plus mauvaise chance du CHP.
À un moment où ce pays avait cruellement besoin de la gauche, en dépit de tous nos avertissements, vous vous êtes borné à tirer le parti vers la droite, en l’éloignant ainsi des Kurdes, des Alévis et des sympathisants de gauche.
Alors qu’il aurait fallu que vous vous montriez au peuple en serrant les mains d’Erdal Inönü, Hikmet Çetin, Murat Karayalçın, Fikri Saglar, Ercan Karakas, Mehmet Mogultay, Seyfi Oktay, Celal Dogan et bien d’autres socio-démocrates, vous avez insisté pour mettre des anciens membres du MHP, de l’ANAP, des militants de droite condamnés à mort sur le devant de la scène.
Alors que l’on vous a rappelé que « personne ne se préoccupe de la copie quand l’original existe », vous avez préféré suivre la ligne du MHP plutôt que de rester fidèle à des politiques de gauche.
Alors que vous faisiez rentrer ceux de droite et votre secrétaire au Parlement, vous avez préféré laisser Gülsun Bilgehan dehors, la petite-fille de celui qui avait réussi à entrer en tant que président de Commission au Conseil de l’Europe, à savoir Ismet Inönü.
Croyez-moi, cela m’attriste profondément d’écrire ces choses. Si seulement j’avais eu tort, si seulement vos paris s’étaient réalisés mais la situation est ce qu’elle est.
C’est dommage, Deniz Bey, pour vous, pour votre parti, mais aussi pour les socio-démocrates qui croyaient sincèrement en vous.
Désormais, peu importe que vous ne démissionnez ou pas.
Bad-el harab-ül Basra!

Voici le lien avec le site de Vatan qui a publié la lettre de Zülfü Livaneli :
http://www9.gazetevatan.com/haberdetay.asp?tarih=24.07.2007&Newsid=129162&Categoryid=4&wid=5)


La réaction de Baykal
Hier soir, lors d’une conférence de presse, Deniz Baykal interrogé sur les propos de Livaneli ne les a pas niés, d’autant plus que des témoins de la scène ont indirectement confirmé la véracité des propos de l’artiste. À la question de savoir pourquoi il n’avait pas révélé ces informations plus tôt, Zülfü Livaneli, pour sa part, a rétorqué qu’il ne souhaitait surtout pas être responsable ou accusé d’une probable défaite du CHP. La blessure des socio-démocrates turcs n’en est que plus vive…

Emel Kaba

mercredi 25 juillet 2007

Regard sur la nouvelle génération des militantes de l’AKP modernes, conservatrices et dévoilées.


Le Blog de l’OVIPOT revient sur les mutations qui se sont manifestées pendant la campagne électorale. Saadet Coskun a suivi dans la semaine qui a précédé l’élection, Canan Baykurt, qui se présentait dans la 2ème circonscription d’Istanbul sur la liste de l’AKP. Témoignage…

Mardi 17 juillet, 15 heures, siège de l'AKP, à Eminönü. Une dizaine de femmes, non voilées pour la plupart, membres actives du mouvement, attendent impatiemment l'arrivée de la candidate Canan Baykurt, prévue une heure plus tôt. À 5 jours des élections législatives, l'excitation est manifeste. Après des discussions et une longue attente, Canan Baykurt fait enfin son apparition. Cette jeune avocate de 32 ans, non voilée, au « look » très mode, se définit elle-même comme "moderne et conservatrice". Elle fait pourtant partie des fondateurs de l'AKP. Immédiatement, toute la compagnie part pour Suleymaniye à Vefa à bord d’un camion « emballé » à la gloire de Tayyip Erdogan et de la candidate. Le trajet se déroule au son de la musique d'Ugur Isilak sur laquelle six femmes chantent.

Premier arrêt, dans une maison délabrée où la propriétaire a rassemblé quarante femmes du quartier pour un "meeting-maison". Ambiance agitée et bruyante. Toutes les participantes souhaitent parler personnellement à Canan Baykurt. Après un rapide discours vantant la politique menée depuis 5 ans par son parti, la candidate demande :"Êtes-vous contentes de l'AKP ?" Silence général. L'une d'elle finit par répondre : "Non !". Elle explique que tous les habitants du quartier sont délogés à cause des travaux de réhabilitation du quartier. Sujet sensible s’il en est ! Le débat s’engage et durera une heure. La représentante de l'AKP explique et répéte que ces rénovations sont dans l'intérêt de tous, que le quartier est historique et, ce faisant, qu’il faut le protéger. Canan Baykurt insistera aussi sur la nécessité d'avoir des femmes au Parlement, et plus généralement sur le rôle fondamental de la femme turque, aussi bien dans la famille que dans la société. Cette réunion se terminera, comme à l'accoutumée, par une distribution de cadeaux (en l'occurrence des tasses aux couleurs de l'AKP).

Le deuxième "meeting-maison" est beaucoup plus calme. Il se tient dans le quartier d'Eminönü. Le discours est le même mais, cette fois, pas de discussions houleuses. Tout le monde semble d'accord pour reconnaître les bienfaits de l'AKP. Pour la première fois de l’après-midi, des hommes sont présents, dont le maire d'Eminönü.

Ainsi s’achève un morceau de campagne représentatif des dernières mutations de l’AKP. Placée pourtant en 17e position sur la liste AKP de la 2ème circonscription d’Istanbul, Canan BAYKURT n’a finalement pas été élue…
SC

mardi 24 juillet 2007

Les élections turques vues d’Izmir


Le Blog de l’OVIPOT revient sur les élections législatives qui se sont déroulées, le 22 juillet, et qui ont vu la large victoire de l’AKP. Saadet Coskun se trouvait à Izmir, bastion du CHP, d’où elle nous ramène quelques impressions et quelques commentaires…

Dimanche près de 43 millions de citoyens turcs se sont déplacés pour aller voter (158 700 bureaux de vote en Turquie). Il s’agissait d’élire 550 députés alors que 7394 candidats se présentaient. La mobilisation à laquelle on a assisté témoigne de l’état d’esprit dans lequel se trouve le peuple turc depuis plusieurs mois. Après une campagne électorale étouffante et les manifestations pour la République d’avril-mai, le nombre d’électeurs promettait d’être important.

A l’instar de cette mobilisation, les résultats aussi étaient prévisibles. La victoire de l’AKP était presque inévitable. Mais cela exprime-t-il vraiment une satisfaction du peuple turc à l'égard du gouvernement au pouvoir depuis quatre ans et demi ? À Izmir, comme en Turquie d’ailleurs, rien n’est moins sûr. Il m’a suffi d’interroger quelques personnes pour constater que peu d’entre elles sont positives sur le gouvernement actuel. Nous sommes ainsi face à un paradoxe. Alors que le peuple exprime en permanence son mécontentement, le gouvernement Erdogan a été reconduit. De mon point de vue, quatre raisons peuvent expliquer cette situation.

En premier lieu, la campagne du CHP dépourvue de projets concrets n’a pas réussi à rassurer l’opinion publique cherchant infatigablement l’assurance d’un avenir certain. Seul le parti d’Erdogan a su proposer, durant cette campagne houleuse, un véritable programme. En second lieu, l’absence d’innovation au CHP et les difficultés de ce parti à se positionner en tant que formation social-démocrate a aidé l’AKP à obtenir les voix des personnes déçues par la formation de Baykal. La social-démocratie doit se renouveler. En l’occurrence, la personne même de Baykal a été incontestablement l’une des causes du revers du CHP. En troisième lieu, les changements réalisés par l’AKP, durant ces quatre dernières années, ont marqué les gens. Au moment de voter, le citoyen se demande souvent qui sera le plus apte à oser des transformations. Le souvenir des réformes de l’AKP a conduit l’électeur à voter pour le parti d’Erdogan. En dernier lieu, en l’absence d’alternative, les déçus du CHP, redoutant par ailleurs le MHP et n’étant pas convaincus par les autres partis, ont choisi par défaut l’AKP. Comme on dit en Turquie : “Deniz’e düsen yılan’a sarilir” ( Celui qui tombe dans la mer, s’aggripe au serpent).

Pourtant, certains départements (il) de Turquie, comme Izmir, ont préféré donner leurs suffrages au CHP. Plus précisément, le vote dans la région égéenne (dont Izmir est l'un des 8 départements) a concerné, dimanche de 8h00 à 17h00, 6,4 millions d’électeurs dans 25 098 bureaux de vote pour élire 77 députés. Concernant la ville d’Izmir, l’ambiance étaient très différentes de celle d’Istanbul : des drapeaux turcs et des portraits immenses d’Atatürk étaient suspendus depuis des semaines sur les balcons des immeubles et des maisons. Les Smyrniotes montrent sans pudeur leur attachement au CHP en portant des T-shirt arborant le logo du CHP ou décorés de l’image d’une ampoule (le logo de l’AKP) barrée. Les résultats étaient prévisibles, bien avant le 22 juillet, Izmir allait voter CHP. Cependant, à l’examen de ces résultats, on s’aperçoit que le CHP a fait un score plus faible qu'aux dernières élections.

La campagne a été très animée à Izmir. Il n’est dès lors pas étonnant que dès les premières heures, de la journée, un grand nombre de Smyrniotes en vacances, au bord de la mer Égée, ont quitté les plages de Çesme,Kusadası, Gümüldür pour se rendre aux urnes. Les plages étaient quasiment vides et ne rassemblaient plus que des touristes. Quant aux autoroutes, elles étaient complètement embouteillées dans la direction d'Izmir.

Pour cette journée spéciale, certaines règles étaient, comme d’habitude, de rigueur. La vente d'alcool était interdite. Les lieux de fêtes étaient fermés et les restaurants dansant avaient seulement l'autorisation de servir des repas. Par ailleurs, personne, à l’exception des policiers, n'avait le droit de porter une arme, ce jour-là.

Le vote a donc commencé à 8h00. Gül, 28 ans, commerçante en textile, dit avoir voté pour le CHP, car “c’est dans les gènes, je ne peux pas aller vers un autre parti”. Pourtant, elle était sure que l’AKP remporterait les élections. Au fil de notre discussion, je me rends compte qu'elle n'apprécie pas du tout Istanbul et je lui demande ce qu'elle pense de la ville. Selon elle, c'est un autre Etat de la Turquie, un “Etat Charia”. Elle n’est pourtant pas convaincue du CHP,qui selon elle a été anéanti par Baykal. À la question : « Que représente la laïcité pour vous ?”, elle répond : “Mais il n’y en a pas ici !” avant dajouter qu' “être laïque en Turquie c’est être sans religion, comme si on ne pouvait pas être laïque et musulman, le problème est là”. Elle se dit consciente que, même si le CHP gagne, ce sera le chaos mais “à qui d’autres puis-je donner ma voix ? Il n’y a personne” dit-elle d’un air désolé. “Je n’aime pas Baykal, mais je ne peux voter que pour le CHP”. Ce sont là ces derniers mots.

Recep, un autre commerçant d'une cinquantaine d'années est beaucoup plus catégorique. Selon lui, seul l’AKP est capable de gouverner, de faire des choses positives pour la Turquie. Je remarque cependant qu'il hésite à m'avouer totalement son attachement pour le parti d'Erdogan, comme s'il craignait d’être la cible d’une quelconque critique. Effectivement, il est possible de constater que contrairement à Istanbul, à Izmir, il est mieux perçu d'être pour le CHP que pour l’AKP. Il y a comme une sorte de fierté régionale à appartenir au parti d'Atatürk. J'ai également pu voir des personnes se faisant tatouer au « henné » le nom du père fondateur de la Turquie ou le drapeau turc. Toutefois, concernant le blocage politique engendré par l’élection présidentielle, en avril-mai, Recep n'hésite pas à critiquer le CHP. Il déclare même que cette situation n'était pas normale voire illégale. "Le CHP ne devait pas faire ça", dit-il offusqué. Les Turcs ont souvent tendance à prendre le parti de la victime, en l’occurrence l'AKP a sans doute profité de ce penchant… On en vient à se demander si ce n’est pas surtout la colère contre le CHP qui a conduit certaines personnes à voter pour l'AKP…

Yasmine, environ la trentaine, allure moderne et dynamique, a choisi elle de voter “MHP”. Pourquoi ? “C’est simple c’est le seul parti qui pourra sauver le pays contre les séparatistes”. Je lui demande, alors, si son choix était le même en 2002, sans hésiter, elle me répond : "Oui, j'ai toujours voté MHP et cela depuis des années. Dans la famille, nous sommes tous du MHP. Nous ne sommes pas du genre à nous balader de parti en parti !". Sa voix est grave, son ton affirmatif. Elle est tout à fait sure d'elle et de son choix.

Ces trois personnes sont assez représentatives de l’état de l’opinion à Izmir et aussi un peu d’un certain état d’esprit en Turquie. L'important aujourd'hui ne semble plus de choisir le parti idéal mais d'opter pour le courant qui conjure le plus ses peurs. Les personnes hostiles aux minorités se tournent vers le MHP, les anti-AKP vers le CHP et vice versa. Cependant, en regardant au-delà, on sent un peuple en quête de son avenir. C’est une tout autre aventure qui commence maintenant…

Saadet Coskun

lundi 23 juillet 2007

Erdogan réélu comme un président.


Le résultat est tombé hier dès les premières estimations des différentes chaînes de télévision turques. Recep Tayyip Erdogan a remporté une victoire sans appel lors des législatives anticipées qui se sont déroulées le 22 juillet 2007.

Avec 46,4% des suffrages exprimés, l’AKP est très largement au-dessus du score qu’il avait réalisé en 2002 (34,3%), alors que le CHP, son principal adversaire, bien qu’allié au DSP, retrouve péniblement ses voix (20,79% contre 19,4%), le parti nationaliste MHP (avec 14,25% contre 8,3% en 2002) étant la seule autre force politique à franchir la barre des 10% permettant d’avoir une représentation parlementaire. L’AKP est ainsi majoritaire dans la plupart des départements turcs, en particulier dans les deux plus grandes villes du pays (Ankara et Istanbul). Le CHP ne l’a emporté que dans ses zones traditionnelles d’influence : les départements de Roumélie (Kirklareli, Edirne, Tekirdag) et ceux de la Mer Égée (Izmir et Mugla) tandis que MHP s’adjugeait deux départements du Sud-Est méditerranéen (Mersin et Osmaniye). Les autres forces politiques sont réduites au rang d’acteurs marginaux. Le nouveau « Demokrat Parti » de Mehmet Agar, notamment, ne retrouve pas les voix obtenues par le DYP en 2002 (5,4% contre 9,6%). Cet échec confirme la liquéfaction du Centre droit, qui était prévisible depuis l’échec de l’alliance DYP-ANAP, au début du mois de juin dernier. Les islamistes du « Saadet Partisi » (Parti de la Félicité), en dépit d’une certaine force militante, ont séduit moins d’électeurs encore qu’en 2002 (2,33% contre 2,5%). Quant au « Genç Partisi » (Parti de la jeunesse) de Cem Uzan, il n’a pas pu poursuivre sa percée des précédentes législatives (3,03% contre 7,2%) et il y a fort à parier que ses jours sont comptés. Le véritable événement de ces élections législatives, hormis le succès de l’AKP, est en fait l’arrivée significative de députés kurdes (plus d’une vingtaine) sur la scène parlementaire turque. Il s’agit bien sûr des candidats indépendants issus du Parti pour une société démocratique (DTP) qui sont majoritaires dans 6 départements de l’extrême Sud-Est (Igdir, Tunceli, Mus, Diyarbakir, Sirnak et Hakkari).

Cette élection a donc confirmé l’influence des grandes formations politiques qui avaient fait la une de la campagne (AKP, CHP, MHP) car les petits partis ont vu leur influence se réduire. En dehors des Kurdes, en outre, peu d’indépendants ont été élus (à l’exception notable de l’ancien Premier Ministre Mesut Yimaz, réélu dans son fief à Rize). Le Parlement sera néanmoins une assemblée revivifiée plus colorée et probablement plus animée. Paradoxalement, en dépit de sa victoire, l’AKP y aura moins de députés que précédemment (341 contre 363 initialement en 2002), cela en raison de la présence du MHP (70 sièges) et des indépendants (28 en 2007 contre 9 en 2002). Le CHP voit aussi sa représentation sensiblement diminuée pour les mêmes raisons (112 députés contre 178 en 2002).

Ce phénomène arithmétique ne remet pourtant pas en cause la large victoire de l’AKP, que l’on avait pressenti dans les derniers jours de la campagne, tant cette formation et son leader avaient crevé l’écran. Délaissant, en effet, les querelles et les tensions qui avaient dominé l’annonce des élections anticipées, il y a deux mois et demi, l’AKP a réussi à imprimer son rythme à la campagne et à faire de ce qui ne devait être au départ qu’un référendum sur la laïcité, une vraie campagne pour des élections générales. Ce faisant, Tayyip Erdogan, sûr de lui dans les meetings électoraux et convaincants dans les débats télévisés, est sorti de la crise présidentielle par le haut. En avril, on lui avait barré la route de la présidence de la République, en juillet, il s’est fait réélire aux législatives comme un vrai président !

À l’heure des comptes, le CHP va devoir faire le bilan de ce qu’il faut bien appeler un échec. L’AKP pouvait être mis en difficulté sur ses contradictions et sur ses zones d’ombre. Les meetings laïques d’avril-mai avaient bien montré aussi que les classes moyennes et, notamment en leur sein, les femmes, s’interrogeaient sur leur avenir, étant prêtes à se mobiliser sans même qu’on le leur demande. Mais, s’il est bien de dire aux femmes « qu’elles vont gagner » (un des slogans du CHP), il aurait sans doute été plus réaliste de leur proposer la réalisation de mesures concrètes que le gouvernement de l’AKP, lui-même, peinera à leur accorder. Plus généralement, ayant acquis, depuis 2002, le statut de principale force d’opposition, le CHP avait un certain nombre d’atouts qu’il n’a pas su saisir. Cela essentiellement parce qu’il ne s’est jamais sérieusement projeté dans la position d’une force de gouvernement alternative, préférant cristalliser les craintes, susciter les vieux réflexes nationalistes et se perdre dans des querelles de principe. Il est ainsi passé à côté du développement de la société civile et des mutations sociales qui ont marqué la Turquie depuis les débuts du troisième millénaire alors même que l’AKP, très attentif à ces processus en dépit des ambiguïtés qui ont pu être les siennes lorsqu’en 2005 il a arrêté les réformes et cédé à la pression nationaliste, s’est fait le champion de l’ouverture politique. Il est frappant de voir notamment que les minorités (en particulier, les Arméniens) ont appelé à voter pour l’AKP, lui reconnaissant plus de vertus politiques qu’à ses adversaires de gauche. Il est instructif d’observer que nombre d’intellectuels très éloignés de la mouvance islamiste ont préféré l’ouverture d’Erdogan au combat d’un autre âge de Deniz Baykal.

Car la victoire de l’AKP n’est pas celle de l’islamisme sur la laïcité mais avant tout celle d’un mouvement populaire représentatif des mutations spectaculaires qu’a connues la Turquie au cours de la dernière décennie. En effet, si ce parti reste influent dans les campagnes traditionnelles, il l’est surtout dans les classes laborieuses nouvellement urbanisées qui ont goûté à une vie meilleure et qui aspirent aujourd’hui à une amélioration de leur condition sociale et de leur cadre de vie. Ne nous y trompons pas, ce sont ces familles que l’on voit se détendre le dimanche autour d’un « mangal » (barbecue) ou d’un « çaydanlik » (samovar turc), dans des espaces verts que les municipalités de l’AKP ne cessent de créer à leur intention dans toute la Turquie, qui font aujourd’hui la force de ce parti. Ce pays, ont le sait, connaît ces dernières années une croissance spectaculaire et ces nouvelles couches de salariés, de petits entrepreneurs, de commerçants, réclament désormais « leur part du gâteau ». Par ses résultats économiques, Recep Tayyip Erdogan, qui est, rappelons-le issu de ce milieu social, a commencé à répondre à cette aspiration. « Durmak yok, yola devam ! » (« Ne pas s’arrêter, continuer la route ! »), le slogan de l’AKP était loin d’être théorique pour la plupart de ses électeurs dont le niveau de vie s’est amélioré au cours des cinq dernières années. Mais il faudra sans doute aller plus loin dans les années qui viennent.

La victoire de l’AKP ouvre ainsi à ce parti un nouveau bail de cinq ans pour gouverner la Turquie. Cette perspective et le fait que l’AKP n’ait pas franchi la barre des 367 députés lui permettant d’élire le président de la République sans l’appui d’autres formations politiques, pourraient contribuer à résoudre la crise présidentielle. Tayyip Erdogan n’a-t-il pas intérêt à neutraliser la présidence en y acceptant l’élection d’une personnalité de consensus pour pouvoir continuer la route qu’il s’est tracée? Faut-il, après une telle victoire, risquer de gâcher les opportunités offertes et l’état de grâce actuel, en rouvrant la querelle de l’élection présidentielle et de la réforme constitutionnelle ? Au cours de la campagne qui vient de s’écouler, l’AKP a su retrouver les vertus du consensus qui avaient fait sa force et qui l’ont probablement aidé à l’emporter aussi largement. Tout porte à croire que le parti majoritaire sera tenté de poursuivre dans cette voie. Mais les mois qui se sont écoulés nous ont appris à être prudent. La politique est loin d’être toujours rationnelle.
JM

dimanche 22 juillet 2007

Élections à domicile !


Surprise ce matin au bas de l’ascenseur… un bureau de vote s’est installé dans mon immeuble ! Décidément en Turquie, le célèbre « paket servis » qui permet de recevoir chez soi ses courses ou son repas peut concerner aussi, pour un politologue, les élections législatives qui se déroulent aujourd’hui !

Dans le hall d’entrée, où deux policiers sont en faction, une affiche indique la direction d’un local où se déroulent, depuis 7h30 et jusqu’à 17h ce soir, les opérations électorales. De nombreux électeurs se pressent déjà : grand-mère éprouvée par la chaleur estivale, jeune homme sortant de la piscine de la cité avoisinante en tenue de sport ou mère de famille pressée d’aller rejoindre les siens. Nous sommes, en fait, dans l’un des nombreux bureaux de vote de la 2ème circonscription d’Istanbul où 700 électeurs sont inscrits. Dans cette circonscription, 21 députés sont à élire, 11 listes ont été présentées par des partis (AKP, BTP, CHP, DP, GP, HYP, IP, LDP, MHP, SP, TKP) et il y a 42 candidats indépendants. Dans cette circonscription des personnalités importantes se présentent pour de grands partis (comme Egemen Bagis pour l’AKP), pour des formations marginales (comme Dogu Perincek pour le Parti des travailleurs, IP) ou en tant que « bagimsiz » (« indépendants », comme Baskin Oran).

Le bureau de vote est tenu par deux officiers municipaux flanqués de deux observateurs représentant respectivement le CHP et l’AKP. Les électeurs signent d’abord une liste électorale sous l’œil de ces observateurs. Il leur est remis ensuite le bulletin de vote et une enveloppe jaune comportant un tampon officiel. Le bulletin est en fait une grande feuille comprenant les 11 listes de candidats des partis (affublées des logos de ceux-ci) et les 42 noms des candidats indépendants. Chaque liste ou chaque nom d’indépendant est surmonté d’un rond blanc destiné à recevoir, le cas échéant, un tampon ancré qui exprimera le choix de l’électeur en lui permettant d’apposer la mention « Evet » (« Oui »). Une fois en possession de cette liste et, parfois après s’être fait rappelé les modalités du scrutin, l’électeur reçoit des mains de l’un des officiers municipaux le fameux tampon encré qui va lui permettre d’exprimer son choix sur la liste. Il ne doit bien sûr apposer ce tampon qu’une seule fois sur le bulletin, sous peine de nullité du vote. Pour ce faire, il se rend dans un isoloir de fortune, consistant essentiellement en un panneau de carton, et en ressort pour glisser son bulletin de vote dans une urne en bois. À l’issue du vote, l’un des officiers municipaux appose sur l’index gauche de l’électeur une petite marque d’encre indélébile qui prouve définitivement qu’il a bien voté. Bon dimanche électoral !
JM

samedi 21 juillet 2007

Erdogan sûr de lui.


La semaine précédant les élections législatives qui doivent se dérouler le 22 juillet aura été marquée par une forte personnalisation de la campagne électorale. Recep Tayyip Erdogan est indiscutablement l’homme fort de cette fin de campagne et, sûr de sa victoire, il vient même d’engager sa personne dans la balance en annonçant qu’il abandonnerait la politique si son parti n’obtenait pas une majorité lui permettant de gouverner seul. De façon très significative, les dernières affiches de l’AKP invitent les Turcs à dire « Evet » (« Oui ») tant au bilan du gouvernement qu’à sa reconduction. Pour l’équipe de campagne du parti majoritaire, il s’agirait presque désormais de plébisciter Tayyip Erdogan. Ainsi, ce Premier Ministre auquel on a voulu barrer la route de la magistrature suprême au printemps dernier s’apprête-t-il à se faire réélire comme un véritable président !
Commencée sur les relents du conflit qui avait opposé les « laikçi » et les « dinci » lors de l’élection présidentielle mort-née d’avril dernier, la campagne s’est progressivement détendue. La tentative faite par « l’establishment politico-militaire » de faire suivre les grands meetings laïques d’avril-mai par une mobilisation nationaliste, liée à la question kurde, a tourné court. Et, dans le même temps, l’AKP que l’armée essayait de déstabiliser en dénonçant sa « passivité » face au « péril » kurde, a contré la manœuvre en retrouvant les vertus du consensus. Il est frappant de voir, en effet, que loin de relever le gant comme il l’avait fait tout au long de la crise présidentielle, le parti majoritaire s’est finalement employé à faire oublier (pour un temps seulement peut-être…) la crise d’avril et ses suites. Reléguant au second plan la candidature malheureuse d’Abdullah Gül et la réforme de l’élection présidentielle, alors même que la Cour constitutionnelle avait fini par lui donner raison, le pragmatique Tayyip Erdogan a expliqué qu’il pourrait accepter une candidature de compromis à la présidence et qu’il s’était attelé à l’élaboration d’une vraie constitution civile. Ainsi, en se démarquant des vieilles querelles, le Premier Ministre a-t-il pu aborder la dernière ligne droite en conduisant une véritable campagne électorale d’élections générales. Temporisant sur les conflits latents, rassurant les milieux d’affaires, mettant en avant son bilan plus que de belles promesses, gagnant le soutien des minorités et refusant finalement la surenchère nationaliste, Recep Tayyip Erdogan s’est manifestement consacré à élargir sa base électorale.Tandis que ses principaux adversaires travaillaient surtout à cristalliser une opposition sur des valeurs (CHP) ou à mobiliser l’électorat sur de vieilles peurs (MHP), il s’est ainsi attaché à retrouver le souffle qui avait fait la force de son gouvernement dans ses deux premières années.
Face à ce retour en force, on peut s’étonner de l’impuissance des forces d’opposition à s’imposer dans la campagne et de leur incapacité à mettre l’AKP en difficulté. Car le bilan et le discours de l’AKP ne sont pas sans ambiguïté et sans faiblesse. Le Premier ministre et ses partisans ont fait un certain nombre de faux pas révélateurs par le passé. L’islamisation rampante qui se développe dans un certain nombre de villes ou de collectivités gérées par l’AKP contraste avec les propos rassurant de son leader. L’envahissement de la haute administration par des diplômés des lycées « Imam Hatip» ne va pas non plus sans inquiéter. Mais pour pouvoir exploiter pleinement toutes ces zones d’ombre, il aurait fallu que l’opposition soit plus au clair sur le projet qu’elle entendait proposer aux citoyens turcs. On ne gagne pas une élection simplement en diabolisant son adversaire. La grande faiblesse de l’opposition dans cette campagne aura été de ne pas pouvoir apparaître comme une force véritablement alternative. Écartelée entre un parti kémaliste peu convaincant dans son rôle de force de centre gauche et un parti nationaliste peinant à faire oublier ses origines extrémistes, elle n’est jamais parvenue à incarner l’image d’une relève crédible. S’en est-elle d’ailleurs soucié ! Tant le CHP que le MHP ont joué avant tout leur carte respective en espérant qu’un demi-échec de l’AKP, allié à la divine providence, leur permettrait peut-être de former un gouvernement de coalition. Or si d’aventure l’AKP n’était pas majoritaire, la perspective d’un gouvernement de coalition CHP/MHP ne réjouirait personne à commencer par les démocrates, les milieux d’affaires et nombre d’adversaires de l’AKP.
Mais une telle hypothèse est malgré tout peu probable. La plupart des sondages donne le parti de Recep Tayyip Erdogan, largement vainqueur avec plus de 42% des suffrages, soit un score nettement supérieur à celui qu’il avait réalisé en 2002 (34,3%). Cette victoire lui donnerait cependant moins de sièges (entre 300 et 340) car, outre le CHP crédité de 17,5% des voix (19, 4% en 2002) ce qui devrait lui assurer entre 110 et 130 sièges, le MHP (8,3% en 2002) avec 12,5% (70 à 90 sièges) franchirait la barre fatidique des 10% nécessaires pour avoir une représentation parlementaire. Un tel scénario permettrait d’être assez optimiste pour la suite des événements car, n’ayant pas une majorité des deux tiers (367 sièges sur 550), l’AKP serait obligée d’accepter un candidat de compromis pour l’élection présidentielle qui doit suivre les élections législatives et l’installation de la nouvelle assemblée. Il est néanmoins trop tôt pour se prononcer sur la pertinence d’un tel scénario, la crise présidentielle qui se développe depuis le mois d’avril nous ayant habitué à des surprises.
En revanche, il est probable que l’originalité du nouveau parlement sera d’avoir une représentation kurde. Contournant, en effet, l’obstacle des 10%, entre 20 et 30 députés indépendants devraient en fait tacitement y représenter le Parti pour une société démocratique (DTP) qui détient déjà de nombreuses municipalités dans le Sud-Est. Certes, cette représentation parlementaire ne sera pas une première puisqu’en 1991, le SHP d’Erdal Inönü avait permis à une vingtaine de députés kurdes d’être élus sur ses listes. Mais, on se souvient que cette expérience s’était très mal terminée… Si cette fois elle devait réussir, cela constituerait un acquis non négligeable pour la résolution de la question kurde qui reste un enjeu politique majeur pour la Turquie contemporaine.
JM

vendredi 20 juillet 2007

Le CHP « dans le collimateur » de l’Internationale Socialiste…


Sur la base d’un rapport rédigé par son Comité d’Éthique, le Conseil de l’Internationale Socialiste (IS) réuni le 30 juin 2007 à Genève a approuvé la mise en place d’une procédure de contrôle à l’encontre du CHP (Parti Républicain du Peuple), principal parti d’opposition en Turquie. Ce rapport, adopté à l’unanimité, réclame en effet une enquête pour contrôler l’attachement du CHP aux principes de la démocratie. Une délégation de l’Internationale visitera donc la Turquie au début du mois d’août, après les élections législatives anticipées du 22 juillet, pour rencontrer les principaux responsables du parti. Cette décision n’est pas anodine : le CHP risque en effet une exclusion de l’Internationale, réclamée par bon nombre des membres de cette organisation, qui estiment que la « rhétorique nationaliste » du parti, son soutien à l’article 301 ou ses atteintes répétées aux principes de base de la « social-démocratie », constituent une sérieuse violation des normes démocratiques universelles. Ceux-ci ont été particulièrement embarrassés par le soutien tacite apporté par le CHP à la « déclaration de minuit » le 27 avril dernier, lors de l’échec du processus d’élection présidentielle, que de nombreux observateurs fiables ont analysé comme une intervention militaire à peine déguisée dans la vie politique turque. Anne Ludvigsson, députée suédoise membre de l’IS, a notamment déclaré : « J’espère que le CHP sera exclu, et la Suède votera certainement en ce sens ». Cette opinion est partagée par un certain nombre de personnes en Turquie, au sein de la société civile. Une pétition émanant d’associations et de personnalités réclame notamment l’exclusion du CHP de l’Internationale Socialiste. Quant à Deniz Baykal, secrétaire général du CHP et vice-président de l’Internationale depuis 2003, il estime que l’exclusion de son parti n’est pas à l’ordre du jour. Selon lui, il ne s’agit que d’allégations émanant de « cercles » hostiles au CHP en Turquie.
Marine Copin

mardi 17 juillet 2007

L’esquisse d’un consensus…


Ce n’était encore jamais arrivé depuis le début de la crise politique provoquée en Turquie par l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle : l’esquisse d’un consensus se dessine. En effet, il y a quelques jours, Recep Tayyip Erdogan a évoqué l’idée d’un choix consensuel du Président de la République, à l’issue des élections législatives anticipées qui doivent se tenir le 22 juillet prochain. Cette proposition n’a surpris qu’à moitié, car elle fait écho aux dissensions apparues au sein de l’AKP à propos du devenir de la candidature d’Abdullah Gül. Ce dernier n’a cessé de rappeler au cours de la campagne électorale qu’il restait « le » candidat de l’AKP à la présidence, une attitude que Bülent Arinç, a jugé sévèrement en l’estimant totalement inappropriée eu égard aux changements intervenus depuis l’annulation du premier tour de la présidentielle. Sans abonder dans le sens de l’actuel président AKP du Parlement et déclarer la candidature de son ministre des affaires étrangères dépassée, Tayyip Erdogan a néanmoins estimé, il y a déjà une quinzaine de jours, que, la situation ayant changé, le parti serait à nouveau amené à statuer sur les candidatures à la présidentielle. Il semble donc bien que le leader de l’AKP soit en train de tourner définitivement la page de la crise présidentielle d’avril dernier pour se concentrer sur l’impératif du moment : faire le meilleur score possible lors des prochaines législatives. Il suffit pour s’en convaincre de constater que ces trois dernières semaines, la campagne de l’AKP a changé. Partie de mots d’ordre presque vengeurs appelant à surmonter les blocages de la crise par un double vote populaire, celui des législatives et celui du referendum, cette campagne est devenue au fil des jours celle d’un Premier Ministre, s’appuyant avant tout sur son bilan pour convaincre ses électeurs de lui redonner une majorité pour gouverner pendant la législature qui s’annonce. L’AKP semble avoir compris que, même si son score en pourcentage progresse, il n'atteindra probablement pas la fameuse majorité des 2/3 (367 députés) qui lui permettrait de désigner seul le Président. La riposte à l’affront du 27 avril n'est donc plus à l'ordre du jour et l’urgence de l’adoption du « paquet constitutionnel » s’éloigne. D’ailleurs, Recep Tayyip Erdogan travaille sur un projet de constitution civile dont il devrait dévoiler bientôt les grandes lignes…

Dès lors, qu’adviendra-t-il du « paquet constitutionnel » ? Après le rejet des recours du Président de la République et du CHP devant la Cour constitutionnelle, la procédure s’est poursuivie et le Bureau suprême des élections a programmé la tenue du référendum sur la réforme constitutionnelle, le 21 octobre prochain. Toutefois, une polémique fait rage actuellement entre les experts sur la régularité juridique du maintien de la réforme en question dont on sait que la pièce maîtresse est l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Les constitutionnalistes proches du CHP estiment, en effet, que la fin de la législature sans tenue du référendum rendra le projet caduc tandis que experts proches de l’AKP défendent le point de vue inverse.

En réalité, tout va dépendre bien sûr des résultats du 22 juillet, mais il est probable que, si à l’issue de ces élections, l’AKP n’a pas une majorité des 2/3 et qu’un président de consensus est finalement élu, l’idée d’une réforme de son élection, qui ne s’appliquerait au bout du compte que dans 7 ans, aurait de fortes chances d’être abandonnée.
JM

vendredi 13 juillet 2007

Pour Faruk Bilici, "l'histoire ottomane est avant tout une histoire européenne".


À l’heure où la candidature turque à l’Union Européenne est contestée, souvent au nom de raisons historiques ou géographiques plus ou moins sérieuses, nous avons saisi l’occasion du passage à l’IFEA d’un historien ottomaniste et ottomanisant pour revenir en profondeur sur les liens qui unissent la Turquie à l’Europe. Faruk Bilici est actuellement Professeur à l’INALCO, l’Institut Nationale des Langues et Civilisations Orientales, mieux connu sous le nom de « Langues O ». Il a été également chercheur à l’IFEA, au début des années 90, et maître de conférences en détachement à l’Université de Marmara (Istanbul), par la suite. Il revient régulièrement en Turquie pour y conduire ses recherches et vient de traduire «Macédoine 1900 », un recueil de nouvelles d’un auteur de l’époque ottomane, Necati Cumali, qui a été publié dans la collection « Bibliothèque turque » chez « Actes Sud » (2007). Rappelons que cette collection qui est actuellement dirigée par Pierre Chuvin (le directeur de l’IFEA) et Faruk Bilici, lui-même, a été créée par feu Stéphane Yerasimos, qui fut directeur de l’IFEA de 1994 à 1999.
Nous publions ici la première partie d’une interview de Faruk Bilici, réalisée le 5 juillet dernier, à Istanbul, et consacrée essentiellement aux relations turco-européennes. La seconde partie, portant sur les relations turco-arabes sera, elle, publiée dans une prochaine édition.

Question : La candidature turque à l’Union Européenne traverse actuellement une passe difficile. Comment, vous, qui avez une vision très large des racines historiques de la Turquie, voyez-vous les propos qui affirment aujourd'hui que la Turquie n’a pas sa place en Europe ?
Il faut d’abord parler des relations des Turcs avec l’Europe. C’est une histoire très ancienne, avant même que les Ottomans traversent les détroits pour aller en Europe. En effet, on les retrouve déjà dans les armées byzantines en tant que mercenaires, au 10e siècle. La présence turque en Europe est donc bien antérieure aux Ottomans.

Question : Dès les débuts de l’Empire ottoman, les Turcs semblent donc déjà plutôt orientés vers l’Europe que vers l’Orient. L’Empire se développe d’abord dans les Balkans avant même de s’étendre en Anatolie…
Les Turcs sont des Centre-asiatiques et les Seldjoukides, par exemple, sont issus de la région de l’Oxus. Donc, les premiers mouvements de ces populations, qui sont essentiellement des nomades, ont lieu vers l’Occident : d’abord vers l’Iran, ensuite vers le Caucase, puis en Anatolie (la bataille de Manzikert contre les Byzantins en 1071 constitue un tournant dans le déferlement des Turcs en Anatolie). Mais cette avancée est fulgurante. Dès la fin du 11e siècle, les Turcs sont à Nicée (Iznik) et entretiennent de bonnes relations avec leurs voisins byzantins, puisque ceux-ci les invitent à garder leurs propres frontières. Les Turcs profitent de l’occasion et de la faiblesse de l’Empire byzantin pour prendre place en Anatolie et constituer très rapidement leur empire sur l’Anatolie (avec pour capitale Konya). Il faut signaler que, dès cette époque-là, les Turcs sont en relation permanente avec l’Europe par la Mer Noire et la Méditerranée. Ils entretiennent notamment des relations commerciales étroites avec les républiques italiennes de Gènes et de Venise et, à partir de ce moment, plus jamais les Turcs n’interrompront leurs relations avec l’Europe.

Question : À quoi tient cette attirance des Turcs pour l’Europe, même après qu’ils se soient convertis à l’islam ?
C’est d’abord une attirance idéologique mais aussi économique et tout à fait politique. Idéologique, parce qu’il faut rappeler que les Musulmans eux-mêmes (Omeyyades et Abbassides) ont tenté à huit reprises de conquérir Constantinople, par mer et par terre. C’est une ville qui constitue un but politique imminent pour le monde musulman. Les Turcs n’ont fait que reprendre le flambeau de l’expansion du monde musulman après sa 1ère période (période arabe essentiellement) et ils ont entretenu cette volonté d’expansion pendant longtemps à partir « grosso modo » du 11e siècle. Les Croisades, à partir de 1095, sont menées principalement pour arrêter les Turcs dans leur lancée vers l’Ouest. En effet, l’Anatolie et, au-delà, les régions d’Europe constituent véritablement pour les Turcs les régions « d’or » qu’il faut atteindre au nom de l’ensemble du monde musulman. C’est ce que les Turcs ont nommé par la suite « kızıl elma », la « pomme rouge ». Le premier objectif désigné par cette idée de « pomme rouge », c’est Constantinople, le deuxième, Vienne, et le troisième, Rome. Pour les Turcs, en fait, l’Asie proprement dite n’a donc jamais été un but à atteindre. Ce sont les Mongols qui sont intéressés essentiellement par l’Asie, pas les Turcs.

Question : Mais sur le plan économique, pourquoi l’Ouest ?
L’Ouest, ce sont les pâturages, les grands centres de civilisation mais aussi la sédentarisation. Car non seulement les Turcs s’adaptent très rapidement à la vie sédentaire dans les régions sur lesquelles ils règnent en maîtres, mais entreprennent en plus de développer, à leur tour, de grands centres urbains. Les Seldjoukides ont ainsi fondé de grandes villes comme Konya, Sivas, Kayseri ou Erzurum. Pour les Ottomans, les Balkans représentent la nature, l’abondance et la richesse.

Question : Est-ce que cette histoire dont vous nous faites le récit justifie et légitime aujourd’hui une histoire turque européenne ?
En ce qui concerne les Ottomans, ce n’est pas qu’une histoire de conquête. Il faut d’abord mettre en exergue une date : 1354. À partir de 1354, en effet, les Ottomans sont sur le continent européen et, à partir de cette date, ils ne quitteront plus jamais l’Europe. C’est même tout le contraire : la partie européenne de l’Empire, la Roumélie, constitue pour les Ottomans la partie essentielle de l’Empire. C’est le véritable centre de l’Empire.

Question : Pourquoi ?
Parce que les Ottomans sont en quelque sorte Européens avant de devenir Asiatiques : ils finiront leur avancée vers la mer Adriatique avant de revenir vers la partie anatolienne et vers l’Asie. Le monde arabe n’est devenu ottoman qu’à partir du 16e siècle. La conquête de la Syrie n’intervient qu’en 1516, celle de l’Egypte, en 1517. Les Ottomans ne reviennent vers l’Asie et le Moyen-Orient que lorsqu’ils sont bien installés en Europe. Constantinople n’a été conquise qu’en 1453, après 150 ans de coexistence avec l’Empire byzantin. Les Ottomans étaient donc déjà largement Européens dès le 15éme siècle. Ce n’est pas une simple question de conquête et de présence militaire. Il s’agit en fait d’une présence sur tous les plans, aussi bien culturel qu’économique et politique. À tel point que, pour les Ottomans, la partie européenne constitue la partie la plus prestigieuse de l’Empire. Chez les fonctionnaires par exemple, la nomination dans les provinces européennes est la promotion la plus éminente. Ainsi, avant qu’un « Pacha » devienne « Vizir » à Istanbul, il doit avoir exercé des fonctions de gouverneur en Roumélie (partie européenne de l’Empire). On ne peut pas devenir « Cheick-ul islam » (chef religieux suprême après le Sultan) sans avoir exercé des fonctions de « kadı asker » (juge des armées) en Roumélie, ni Ministre des Finances sans avoir exercé les fonctions de « defterdar » de Roumélie. La Roumélie occupe le premier plan devant l’Anatolie, dans le « cursus hororum » ottoman, tout est donc hiérarchisé en fonction de l’Europe.

Question : « L’européanité » des Ottomans est donc une réalité historique indiscutable ?
Pour un historien de l’Empire ottoman, « l’européanité » des Ottomans ne fait aucun doute. Si l’on prend l’histoire de la famille ottomane, on s’aperçoit que la plupart des sultans ont pour mère des femmes issues des territoires européens. Certes, ils ont peut-être eu tort de ne pas mieux arranger leurs mariages avec des princesses européennes, mais il n’empêche que la plupart des sultans sont élevés par des femmes d’origine européenne. Le système du « devsirme » (ramassage) qui assure le recrutement de l’administration ottomane est mis en place dans les Balkans et concerne des enfants d’origine chrétienne. Donc la quasi-totalité de l’administration ottomane est composée d’Européens. Toute la haute hiérarchie militaire et administrative est issue de familles européennes et intègre même quelques Français et Italiens. Il existe donc un véritable « lobby » européen au sein de l’Empire ottoman contre lequel aucune puissance asiatique ne peut rivaliser. Il faut rappeler également que, pour un Ottoman, la ville de Vienne n’est qu’à moins de 150 kilomètres de la frontière ottomane. On en revient à ce fameux idéal ottoman de la « pomme rouge ». Vienne est la ville à atteindre parce qu’elle se situe au cœur de l’Europe. D’où les expéditions lancées contre elle (notamment celle de Suleyman, en 1529, et celle de Mustafa Pacha, en 1683) qui se sont soldées par des échecs. Pourquoi ? Certains considèrent que les Ottomans sont arrivés, à ce moment-là, à la limite de leur « lit géographique » et qu’ils étaient trop loin de leurs « bases arrière » alors que Vienne constituait pour les Européens une limite à ne pas dépasser. Les Ottomans n’ont ainsi pas mobilisé suffisamment de moyens contre les coalitions adverses. Toutefois, la limite de leur « lit géographique » était bien en plein cœur de l’Europe.

Question : Est-ce que la « pomme rouge » est toujours une réalité ? Est-ce qu’aujourd’hui l’Europe reste une « pomme rouge » pour les Turcs ?
Absolument ! Lorsqu’on ramène l’histoire à l’actualité, on voit par exemple que le gouvernement autrichien actuel en arrive à dire que, si les Turcs ont été chassés de Vienne en 1683, ce n’est pas pour les faire entrer en Europe par le biais des négociations d’adhésion. Or si l’idéal de la « pomme rouge » est toujours bien présent en Turquie, il se traduit aujourd’hui pacifiquement par la recherche d’une adhésion et non pas par la conduite de guerres. Cela consacre le fait que les liens entre la Turquie et l’Europe ont été encore plus étroits depuis la fin du 18e et le début du 19e siècle. Il faut souligner que 1789 correspond à la fois à l’arrivée de Selim III au pouvoir et à la Révolution française. Depuis cette date, les élites turques n’ont jamais abandonné une seule fois l’idéal de la « pomme rouge » mais, cette fois, cet idéal s’est traduit par des réformes inspirées de l’Europe, sur le plan politique ou sur le plan de la législation. Depuis l’accréditation du premier ambassadeur ottoman à Paris chargé d’envoyer un rapport sur ce qu’il observait en France, l’Europe a insufflé le progrès dans l’Empire ottoman (l’arrivée de l’imprimerie, l’ère des Tulipes, les « Tanzimat »… etc.). Il y a eu ainsi très vite une prise de conscience en somme que l’Empire ne pouvait pas se moderniser sans adopter la culture européenne. Le 19e siècle constitue un vaste chantier de réformes pour l’Empire ottoman. L’Europe, et particulièrement la France, servent de modèle. Tous les intellectuels de l’époque veulent aller à Paris, apprendre le français (la langue internationale de l’époque) et sont fascinés par la Révolution Française.

Question : Est-ce que cette histoire fait partie de l’histoire de l’Europe, ou n’est-ce pas en fait l’éternelle histoire des Turcs qui frappent à la porte de l’Europe ?
L’histoire ottomane est avant tout une histoire européenne. Elle n’a rien à voir avec une histoire turco-turque, c’est une histoire européenne. Dans tous les conflits importants mais aussi dans toutes les grandes négociations, les Ottomans étaient partie prenante.

Question : C'est-à-dire que les équilibres dont Europe contemporaine est le résultat ont impliqué les Turcs ?
Mais bien sûr ! Les Turcs ont été présents dans tous les domaines, aussi bien sur des points positifs que sur des points négatifs. Si on prend l’exemple de l’alliance franco-ottomane, qui remonte à François 1er, cette alliance était à prendre en compte dans tous les conflits d’une façon ou d’une autre. Le Roi de France ne pouvait tenir de négociations avec aucune puissance sans tenir compte de cette alliance avec les Ottomans. De la même manière, lorsque l’Empire germanique traitait avec le Roi de France, il était impensable qu’il ne tienne pas compte des Ottomans. Idem pour la Russie. Ceci est particulièrement valable après 1699, date à laquelle l’Empire signe un traité « européen », c'est-à-dire qu’il abandonne une partie de ses territoires à l’Autriche. La fameuse « question d’Orient », même si certains la font remonter à la fin du 18e siècle, est donc présente dès la fin du 17e siècle dans toutes les politiques européennes. Le traité de Paris, signé après la guerre de Crimée, a même voulu souligner que l’Empire ottoman fait partie du « concert des nations européennes », notamment parce que l’Europe devait être présente dans toutes les réformes ottomanes. Le concert des nations européennes, ça rappelle évidemment l’Union Européenne, ainsi la vocation européenne de la Turquie dont on parle beaucoup aujourd’hui était patente dès cette époque là.

Question : Mais aujourd’hui justement, à votre avis, quel intérêt a l’Union Européenne à s’élargir à la Turquie ?
Sur le plan interne proprement dit, la Turquie est un marché colossal et en développement avec un pouvoir d’achat qui ne cesse d’augmenter. La Turquie est en train d’enregistrer le point de développement le plus fort des PDE (même lorsqu’elle est en crise, elle connaît une croissance permanente). C’est un marché de 73 millions de consommateurs dont près de 20 à 30 millions ont un pouvoir d’achat comparable à celui des pays européens. C’est aussi un marché de transition (on a parlé du Moyen-Orient, du Caucase et de l’Asie centrale) : beaucoup d’entreprises européennes sont présentes ici mais espèrent aussi, à partir de la Turquie, développer leurs marchés dans ces régions avoisinantes. La Turquie est un pont dans ce sens-là aussi, et c’est un atout pour nous, Européens. Sur le plan politique par ailleurs, la présence de la Turquie ajoutera à l’Europe une puissance démographique considérable, inespérée. La population turque est encore en croissance, ce qui n’est plus du tout le cas de l’Europe. Pour que l’Europe puisse devenir une puissance importante, il faut qu’elle possède une démographie respectable et la Turquie est un atout dans ce sens. Enfin, la présence de la Turquie sur le plan militaire est un atout fantastique : la Turquie amènera sur la balance une puissance de feu inespérée et inestimable pour l’Europe.

Interview réalisée, le 5 juillet, par Jean Marcou et Marine Copin. À suivre…

jeudi 12 juillet 2007

La campagne bat son plein !




Affiches, panneaux publicitaires, fanions, banderoles, tracts, camions ambulants, la ville entière est habillée des couleurs politiques des candidats aux élections. Ce sont bien sûr les visages de Tayyip Erdogan, de Deniz Baykal, de Devlet Bahçeli ou de Mehmet Agar qui s’affichent partout. Nous sommes à 10 jours des élections législatives. La chasse aux sièges a commencé depuis longtemps et les candidats veulent croire qu’ils filent maintenant à coup sûr vers l’hémicycle finale de la Grande Assemblée Nationale de Turquie !

Il est impossible d’arpenter les rues d’Istanbul sans voir les guirlandes des fanions multicolores des partis politiques. La campagne, pourtant, ne concerne pas seulement le visuel. L’ouie est également un sens très sollicité par les appareils de campagne et les candidats. De nombreux camions ambulants décorés de mots d’ordre et de photos déambulent dans les quartiers pour diffuser des chansons ou crier littéralement le nom des candidats ou leurs slogans.

Le citoyen turc baigne donc de plus en plus dans l’atmosphère de la campagne. L’objectif des différentes formations est d’ailleurs de toucher le plus grand nombre de personnes en se faisant voir et entendre le plus possible.

Cette campagne traditionnelle diffère sur le fond et la forme lorsqu’on observe l’usage des supports publicitaires de grande ampleur qui sont mis en oeuvre, le cas échéant. Si plusieurs partis et même certains candidats indépendants utilisent les grands espaces urbains d’affichage publicitaire, seuls trois formations (l’AKP, le CHP et le MHP) mènent une campagne d’ampleur nationale utilisant de gros moyens.

Ainsi l’AKP propose une dizaine d’affiches à dominante orange et bleu mettant principalement en avant son bilan pour montrer que, depuis 5 ans, son gouvernement a su répondre aux problèmes de la vie quotidienne. Une étudiante explique ainsi qu’elle n’a plus à payer ses livres, un écolier que les obstacles à son éducation ont été levés, une ménagère que l’argent s’est valorisé ou un citoyen “lambda” que sa facture électrique n’a pas augmenté depuis 4 ans... Les personnes choisis ont dans l’ensemble une apparence assez neutre, elles pourraient être les personnages d’une publicité de lessive ou de produits ménagers, et l’on observe notamment qu’il n’y a aucune femme voilée, ce qui peut surprendre sur des affiches de l’AKP. Le mot d’ordre est clair : “Durmak yok, yola devam” (“Ne pas s’arrêter, poursuivre la route !”). C’est celui d’un Premier ministre qui, fort de son bilan, demande à ses électeurs de le reconduire. Car, il ne s’agit pas seulement de voter pour des candidats mais d’approuver le bilan du gouvernement et de le reconduire, ce que suggèrent toutes les affiches en bas à gauche, en appelant les électeurs à apposer un tampon dans un cercle où figure la mention “Evet” (“Oui”), surmonté du nom du Premier Ministre, “Recep Tayyip Erdogan”.

Sur des affiches à dominante de rouge et de bleu, où Deniz Baykal sourit et où les 6 flèches légendaires du kémalisme sont bien en évidence, le CHP s’adresse lui aussi aux citoyens turcs mais ces derniers sont moins personnifiés et vus essentiellement au travers de catégories : les jeunes, les déshérités, les femmes, les istanbouliotes... Tous “vont gagner” annoncent les affiches du CHP qui mettent en scène un groupe d’une dizaine de personnages représentatifs de la catégorie visée (jeunes, déshérités...). Le groupe regarde vers l’horizon en souriant comme dans un rêve qui leur dévoilerait un avenir radieux. Le parti kémaliste mène donc une campagne qui repose plus sur la symbolique et qui mobilise en toile de fond une aspiration au progrès et à la modernité.

Quant au MHP, il propose une série d’affiches de couleurs sombres mettant presque toutes en exergue un soleil noir hérissé de pointes. Ici, il s’agit moins de proposer que de combattre ou de sauvegarder. C’est à la peur (du séparatisme, de la terreur, de l’incurie gouvernementale...) que ces affiches en appellent en offrant le vote MHP comme seul remède aux dangers de toute sorte qui menacent le pays ! Un clip du MHP d’ailleurs fait précéder ce décors funeste d’un mur de flammes qui laisse place au miraculeux remède politique nationaliste.

Si le nouveau “Demokrat Parti” mène une campagne plus modeste, pour ce qui est de l’usage des grands espaces publicitaires tout au moins, il déploie, en revanche, comme les autres grands partis une flotille de petites camionnettes décorées du portrait de son leader (Mehmet Agar et de son logo). Enfin, deux formations, l’ANAP et le DSP, qui ont pourtant joué un rôle important au cours des deux dernières décennies, sont totalement absentes de cette débauche de couleurs et de slogans. Ce qui ne surprend qu’à moitié !

La campagne bat son plein et s’intensifie. Istanbul est déjà dans une ambiance électorale rappelant à un citoyen turc, déjà saturé de promesses, l’importance du 22 juillet prochain.
SC et JM

samedi 7 juillet 2007

La Cour constitutionnelle contre toute attente…


Contre toute attente la Cour constitutionnelle turque a rejeté, le 5 juillet 2007, les recours du Président Sezer et du CHP demandant l’annulation du projet de réforme constitutionnelle visant à faire élire le président de la République au suffrage universel.

Rappelons que ce projet d’élection du Président par le peuple a été lancé dans la précipitation par le gouvernement de l’AKP, au début du mois de mai, pour riposter à l’annulation du premier tour de la présidentielle par la même Cour. Cette réforme constitutionnelle réduit, par ailleurs, le mandat présidentiel de 7 à 5 ans et le rend renouvelable une fois consécutivement. Elle concerne aussi le mandat parlementaire qui passe de 5 à 4 ans, cette volonté de maintenir une différence de durée des deux mandats tendant à indiquer que ce n’est pas une présidentialisation du régime « à la française » qui est recherchée en l’occurrence.

Quoiqu’il en soit, ce « paquet constitutionnel » a une première fois été bloqué par le président, le 25 mai dernier et le gouvernement a alors immédiatement fait de nouveau adopter le texte par le Parlement. Une nouvelle fois saisi, le 15 juin 2007, le Président a encore refusé de le promulguer et ce rejet a rendu obligatoire l’organisation d’un référendum sur la question. Mais, dans le sillage de ce nouveau refus, le Président a déposé un recours contre la réforme devant la Cour constitutionnelle, à l’instar de ce qu’avait déjà fait le CHP. Ce second refus et ce recours ont été également suivis par un rejet du Président visant cette fois la réforme tendant à réduire le délai d’organisation de ce genre de référendum (en le faisant passer de 120 à 45 jours).

Dès lors, la crise constitutionnelle générée par ce projet de réforme a semblé définitivement close, notamment parce que, même si le projet n’était pas définitivement enterré (le recours étant pendant devant la Cour), il apparaissait désormais évident que le référendum ne pourrait avoir lieu en même temps que les élections législatives du 22 juillet prochain, ce dont avait rêvé un temps l’AKP. De surcroît, eu égard aux précédentes décisions de la Cour constitutionnelle, il paraissait probable que celle-ci ferait subir au « paquet constitutionnel » de l’AKP le même sort qu’au premier tour de l’élection présidentielle.

Eh bien la Cour a décidé de faire mentir les commentateurs en rejetant finalement les recours du Président et du CHP, et la première question qui se pose bien sûr est de savoir pourquoi cette instance réputée kémaliste a décidé d’agir ainsi. On pouvait a priori craindre que cette décision soit tactique et qu’elle vise une nouvelle fois à compromettre les entreprises du gouvernement. Pourtant, le fait qu’elle ait été âprement discutée (6 voix contre 5) semble bien indiquer qu’il n’y a pas vraiment de manœuvres derrière la décision de la Cour mais que celle-ci s’est prononcée sur le fond en ayant à cœur de démontrer son autonomie et donc son réel pouvoir de décision. Ce comportement n’est pas inhabituel chez les cours constitutionnelles qui constituent des institutions soucieuses de leur pérennité et qui pour cette raison sont parfois enclines à prendre des décisions visant à affirmer leur autorité au sein d’un système. À cela s’ajoute le fait que la composition de la Cour et surtout sa présidence ont changé depuis les précédentes décisions auxquelles nous faisions allusion, Madame Tülay Tugcu ayant laissé sa place à la tête de l’institution à Monsieur Hasim Kiliç pour prendre sa retraite.

En tout état de cause, cette décision relance les supputations sur les prochaines échéances politiques. Le scénario le plus logique est que désormais, après la tenue des élections législatives du 22 juillet, le Président de la République sera élu dans le courant du mois d’août par le Parlement selon les règles actuellement en vigueur. Par la suite, eu égard au délai actuellement exigé (120 jours après le second refus du Président le 15 juin), le référendum sur le « paquet constitutionnel » devrait intervenir à la mi-octobre. Si la réponse à cette consultation est positive, la réforme de l’élection présidentielle concernera l’élection du président de la République suivant… dans 7 ans !

Pourtant, l’élection du successeur d’Ahmet Necdet Sezer devra respecter les règles actuellement en vigueur qui, depuis l’annulation par la Cour constitutionnelle du premier tour de la présidentielle, le 1er mai dernier, supposent la présence d’au moins 367 députés dans l’hémicycle, pour commencer à procéder au vote. Dès lors, certains prédisent déjà qu’un tel quorum sera très difficile à atteindre et que l’Assemblée élue le 22 juillet pourrait ne pas parvenir à élire ce fameux successeur et serait alors à nouveau dissoute. Si tel était le cas, on pourrait certes avoir des législatives couplées à un référendum sur l’élection présidentielle à la mi-octobre 2007.

D’autres, estiment néanmoins que le fait que le referendum n’ait pu se tenir pendant la présente législature rend caduque la réforme constitutionnelle entreprise par l’AKP. S’ils ont raison, la décision que la Cour vient de prendre change peu de choses… La réforme constitutionnelle sera alors enterrée.

En tout état de cause, la décision de la Cour, qui va être, dans les prochains jours, évaluée par les états majors politiques et par les constitutionnalistes, relance les incertitudes quant aux échéances politiques à venir. Cette perspective risque malheureusement de favoriser les manœuvres tactiques et de gêner en fin de compte le déroulement serein des élections du 22 juillet…
JM