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lundi 14 mars 2011

Le tremblement de terre qui vient de frapper le Japon rappelle qu’Istanbul est aussi une zone majeure de risque sismique.


Le tremblement de terre (en turc: «deprem») d'une magnitude exceptionnelle qui a frappé le Japon vendredi 11 mars 2011, ne peut qu'avoir un écho particulier en Turquie, et tout particulièrement à Istanbul.

En effet, la Turquie est traversée d’Est en Ouest par un réseau de failles coulissantes (dite «faille nord-anatolienne») de près de 1000 km de long, opposant deux plaques tectoniques: la plaque anatolienne au sud, qui coulisse vers l'ouest; la plaque eurasienne au nord, qui coulisse vers l'Est. Istanbul est à l'extrémité occidentale de cette faille, qui plonge sous la mer de Marmara au niveau du Golfe d'Izmit. La chronologie et la cartographie des principaux séismes en Turquie depuis les années 1939 (une dizaine en 70 ans) montrent que ceux-ci se déplacent progressivement de l'Est vers l'Ouest. Istanbul est à l'extrémité occidentale de ce réseau de failles. La ville a connu dans l'histoire de nombreux séismes (dont certains très violents, comme celui de 1509) qui ont laissé des traces à la fois dans les archives ottomanes, et dans le paysage urbain. Les historiens ont pu notamment trouver la trace de 377 séismes ottomans, dont 142 ont directement concerné Constantinople-Istanbul. Alors capitale de l'Empire ottoman, la ville a ainsi durement subi le séisme de 1894, à la fois par les dégâts directement dus aux secousses, mais surtout par les incendies déclenchés par les effondrements dans une ville encore largement construite en bois: situation très comparable à la catastrophe qui a ravagé Tokyo et la plaine du Kanto en 1923, faisant 140 000 morts, pour l'essentiel brûlés vifs dans l'océan de feu qui a balayé l'agglomération après le séisme (Cf. le passionnant travail de recherche de Claire Chapoutot, “La colère du poisson-chat. Causes et conséquences du séisme qui détruisit Tokyo en 1923”, mémoire de 3e année de l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble, sous la direction de JP. Burdy, Grenoble, septembre 2002, 227 p. disponible en pdf: http://iepdoc.upmf-grenoble.fr/memoires/pdf/2002/Z5835bis.pdf ). Mais Istanbul n'a pas encore subi «Le grand tremblement de terre» qui la frappera inexorablement…

Le 17 août 1999, à 3h09, un séisme de magnitude 7,4 sur l'échelle de Richter secoue pendant une trentaine de secondes l'Ouest de la Turquie, de Bolu à Izmit et aux faubourgs d'Istanbul le long de la mer de Marmara (photo). Les dégâts sont très importants dans la zone d'Izmit, à la fois très urbanisée et très industrielle: 27 000 personnes y trouvent la mort, et des centaines de milliers d’autres sont sans-abris. La zone littorale est partiellement submergée à la fois par des vagues (en rien comparables, toutefois, au tsunami japonais de vendredi) et par la subsidence de sols instables. Des bateaux se retrouvent à plusieurs centaines de mètres à l'intérieur des terres. Les raffineries et les plateformes chimiques sont en feu. Les axes de circulation (voies ferrées, autoroutes) sont durement touchés. L'IFEA, en particulier son Observatoire urbain, a consacré plusieurs études au tremblement de terre d'Izmit. (Cf. Deli Fatime, Pérouse Jean-François [1999] - Le séisme de Yalova-Izmit-Istanbul : premiers éléments d’information et d’appréciation - Les dossiers de l’IFEA, 1999, 40 p., rapport disponible sur le site Internet de l’IFEA).

Les conséquences de cette catastrophe sont autant politiques et sociétales que matérielles. On a beaucoup reproché aux administrations d’Etat, à l’armée (qui a tardé à sortir de ses casernes, officiellement parce qu'elle en attendait l'ordre d'Ankara) et au Croissant rouge de Turquie, leur retard à organiser les secours. Ceux-ci sont initialement pris en charge par des individus et associations de la société civile venant de la métropole d’Istanbul, aidés par des équipes de sauveteurs arrivés de l’étranger (non sans polémiques initiales: quelques nationalistes ont estimé que la Turquie n'avait pas besoin de l'aide étrangère). Les nombreux bâtiments effondrés témoignaient de la corruption par les promoteurs et entrepreneurs de certains fonctionnaires et élus municipaux et d’Etat : nombre de bâtiments se sont effondrés à Izmit à cause d'un béton friable, fabriqué avec du sable de mer, donc imprégné de sel; une grande partie des bâtiments récents ne respectaient pas les règles de sécurité parasismique. Le tremblement de terre de 1999 a donc contribué à la décrédibilisation de l’Etat, de l’armée et de la classe politique. Ce volet a été étudié par Pauline Schirmer, «Devlet Baba, es-tu là ? Le gouvernement turc face aux situations d'urgence. Le séisme d'Izmit du 17 août 1999», mémoire de 3e année de l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble (sous la direction de JP. Burdy & N. Monceau, Grenoble, septembre 2007) L'organisation des secours en Turquie, et la gestion de crise, sont minutieusement analysées par la thèse de Çağlar Akgüngör, travail mené au sein de l'équipe de recherche de Claude Gilbert, au Laboratoire PACTE de Grenoble (cf. également l’interview de Çağlar Akgüngör publié par le Blog de L’OVIPOT dans son édition du 27 décembre 2007).

Le seul aspect «positif» de la catastrophe sera qu'elle a inauguré, sur le plan international, ce que l'on appelle «la diplomatie du tremblement de terre» (cf. notamment notre édition du 28 janvier 2008 et du 18 septembre 2009). Les relations bilatérales gréco-turques étaient alors très tendues pour de multiples raisons: la crise de Chypre depuis 1964, et surtout 1974; les polémiques juridiques sur le statut des eaux de la mer Egée, accompagnées d'incidents récurrents entre avions militaires, etc. Et la Grèce s'opposait jusque-là catégoriquement à une candidature turque à l'Union européenne, refus derrière lequel les autres pays membres pouvaient confortablement se réfugier. Le tremblement de terre d'Izmit change la donne. Parmi les équipes de secours arrivées de l'étranger, les équipes envoyées par la Grèce ont été particulièrement remarquées, et très vite appréciées et mises en valeur par les médias turcs. Quelques semaines plus tard, en septembre 1999, des sauveteurs turcs iront participer à l’aide aux victimes d’un séisme de magnitude 5,9 qui venait de frapper la région d’Athènes, faisant 143 morts et 60 000 sans-abris. Cette solidarité réciproque face à des catastrophes naturelles majeures est l'une des origines du changement de position de la Grèce face à la candidature turque: alors même que les motifs de tension restent pendants (Chypre, l'Egée), Athènes devient alors, et reste encore, l'un des plus fermes soutiens à cette entrée de la Turquie dans l'UE.

Mais le «deprem» de 1999 a aussi ouvert une polémique, qui n'est pas close, sur la capacité de la Turquie à faire face au « tremblement de terre du siècle », le « Big One », qui frappera inévitablement la métropole d’Istanbul et ses quelques 15 millions d'habitants, à plus ou moins brève échéance. Or, la topographie et la géologie de l'agglomération métropolitaine (les nombreuses collines à forte déclivité, des zones côtières par endroit facilement submersibles; des loupes sédimentaires qui se liquéfient en cas de secousses); la nature du tissu urbain (des quartiers centraux anciens, avec des immeubles construits hors de toutes normes antisismiques sur des rues ou ruelles étroites déjà peu accessibles en temps normal; ou des quartiers périphériques « d'habitat spontané » édifiés sans autorisation administrative et hors de toutes normes antisismiques, les «gecekondu», ou «apartkondu»); l'expérience douloureuse de la désorganisation initiale des secours officiels en 1999: autant d'éléments qui ne peuvent que laisser très pessimiste sur ce que seront les conséquences du futur grand deprem. Un roman très noir a même envisagé ce chaos stambouliote d'après séisme (KIRIKKANAT Mine G., La Malédiction de Constantin, Paris, Métailié Noir, 2006, 252 p.)

Le «deprem» est donc devenu à la fois un objet de recherches scientifiques (à dimension internationale: par exemple pour l'étude géophysique par des équipes franco-turques du système de failles de la mer de Marmara), et de nombreuses publications scientifiques, sociologiques et politique. Les gouvernements et les administrations ont par ailleurs, dans la dernière décennie, développé des plans de prévention des risques sismiques, et de gestion des catastrophes. Mais le grand deprem reste aussi, bien évidemment, un sujet de grande inquiétude pour les Stambouliotes, et pour tous les amoureux de cette ville et de ses habitants.
Jean-Paul Burdy

dimanche 6 mars 2011

La 18e vague d’arrestations de l’affaire «Ergenekon» soulève de vives inquiétudes en ce qui concerne la liberté des médias en Turquie.


Aux cris de «AKP touche pas aux médias !», plusieurs milliers de journalistes turcs dont certains symboliquement brisaient des crayons ou s’étaient bâillonné la bouche avec du sparadrap, ont participé, vendredi 4 mars, à deux manifestations à Istanbul et Ankara, pour protester contre l’incarcération, la veille, d’une dizaine de leurs confrères, lors de ce qui a constitué la 18ème vague d’arrestations de l’affaire «Ergenekon». Cette nouvelle rafle, réalisée par la police, le jeudi 3 mars 2011, a provoqué une émotion considérable en Turquie, intervenant une quinzaine de jours après la perquisition réalisée dans les locaux du site d’information d’opposition OdaTv et la mise en détention de son rédacteur en chef Soner Yalçın (cf. notre édition du 21 février 2011). Elle porte à plus 61 le nombre des journalistes actuellement détenus en Turquie, et a été suivie par de multiples réactions d’inquiétude dans la communauté internationale.

«Des actions de ce genre ont de forts effets dissuasifs à l’encontre de la liberté de la presse. Cela montre clairement que la Turquie a besoin d’une réforme de sa législation des médias», a déclaré Dunja Mijatovic, responsable des questions médiatiques à l’OSCE (Organisation de la Sécurité et de la Coopération en Europe). Pour sa part, le commissaire européen à l’élargissement, Stefan Füle, a rappelé la Turquie à ses obligations de pays candidat : «Dans son rapport d’évaluation de la candidature, la Commission européenne a pointé du doigt un nombre important de poursuites judiciaires engagées contre des journalistes et de pressions injustifiées contre les médias, qui sapent la liberté de la presse dans la pratique. La Turquie ne garantit pas assez la liberté d’expression conformément aux principes de la Convention européenne des droits de l’homme… Nous attendons que la Turquie, en tant que pays candidat, mette en œuvre ces principes démocratiques fondamentaux et permette un débat pluraliste dans son espace public..." Le porte-parole du département d’Etat américain, Philip Crowley, a, quant à lui, fait part de son inquiétude, en déclarant que les Etats-Unis suivraient de près l’issue des arrestations effectuées et demandaient à ce que les enquêtes et procédures en cours soient conduites dans la transparence.

Plusieurs organisations internationales de journalistes se sont également émues de la situation de leurs confrères turcs, et ont fait part de leur réprobation. «Aucun journaliste ne devrait faire l’objet d’arrestations, de poursuites, ou de toute forme de harcèlement ou d’intimidation, simplement parce qu’il fait son travail, ce qui peut supposer l’expression d’opinions critiques», a déclaré Alison Bethel MacKenzie, la directrice de «l’Institut Internationale de la Presse», une organisation qui défend la liberté de la presse dans la monde. «Reporters sans frontières» a aussi condamné les arrestations du 3 mars et fait part de sa consternation : «Des journalistes qui ont contribué à faire la lumière sur l’affaire «Ergenekon» sont les victimes des tensions entre le gouvernement et l'opposition laïque et ultra-nationaliste. Nous dénonçons l’invocation répétée du motif d’ «appartenance à une organisation terroriste» pour toucher des journalistes qui ne font que leur travail dans un contexte de règlement de comptes politiques et idéologiques. Nous nous inquiétons de la tendance lourde, intervenant après une période de relâchement, qui vise les journalistes porteurs d’informations ne correspondant pas à la ligne du pouvoir en place.»


Les arrestations qui sont intervenues, jeudi dernier, constituent donc une étape supplémentaire, dans le long cheminement de l’affaire «Ergenekon», cette enquête judiciaire qui concerne, depuis plus de 3 ans, un réseau de barbouzes nationalistes qui aurait commandité une série d’attentats, visant à déstabiliser et à renverser le gouvernement actuel de l’AKP. Rappelons qu’à ses débuts, notamment lors de sa première vague d’arrestations en janvier 2008 (cf. notre édition du 25 janvier 2008), cette affaire avait donné l’impression que la justice avait enfin décidé de s’attaquer à «l’Etat profond», une expression qui désigne en Turquie un pouvoir occulte, instrumentalisé par certains secteurs de l’Etat et des ultra-nationalistes, pour s’opposer à la démocratisation de l’Etat kémaliste autoritaire. Mais peu à peu les vagues d’arrestations opérées, loin de ne concerner que d’anciens militaires ou d’anciens membres des services secrets, se sont mises à toucher des universitaires, des membres d’associations laïques ou des journalistes, éveillant ainsi des soupçons, notamment celui que l’affaire «Ergenekon», puisse être le prétexte d’affaiblir les milieux laïques, et plus généralement toute forme d’opposition dangereuse pour le gouvernement (cf. notre édition du 3 octobre 2008). La douzième vague d’arrestations survenues, en avril 2009, avait ainsi avivé ce genre de doutes, puisque les enquêteurs s’en étaient pris notamment à ÇYDD (Çağdaş Yaşam Destekleme Derneği – Association de soutien à la vie contemporaine), l’association emblématique de la sociologue Türkan Saylan (décédée en mai 2009), dont l’objectif est de promouvoir l’éducation des jeunes filles, issues de milieux modestes (en particulier dans les régions en retard de développement), et dont les activités apparaissent à bien des égards en concurrence avec les initiatives éducatives menées par la confrérie Fethullah Gülen (cf. nos éditions des 17 avril et 23 mai 2009).


Pour ce qui est des journalistes mis en cause, les poursuites engagées dans le cadre «d’Ergenekon» ont d’abord concerné des personnalités connues pour leurs opinions kémalistes, comme Mustafa Balbay ou Tuncay Özkan (cf. nos éditions des 2 juillet 2008 et 12 janvier 2009). Celles conduites très récemment contre Soner Yalçın a frappé un journaliste, qui a été proche de l’extrême-gauche turque dont une partie, on le sait, s’est rapprochée des milieux kémalistes les plus hostiles à l’action du gouvernement de l’AKP. Tous ces gens ont-ils pour autant des liens avec un réseau organisé conduisant des actions de déstabilisation ou ourdissant des complots, cela reste à démontrer. Malheureusement, l’une des caractéristiques de l’affaire «Ergenekon» est son recours systématique à des moyens (écoutes téléphoniques systématiques ou saisie de documentation sur les ordinateurs des personnes arrêtées) qui, bien que constituant le matériel idéal de unes à sensation, ne sont pas vraiment des preuves irréfragables.


Les arrestations du jeudi 3 mars semblent marquer, de surcroît, une nouvelle étape dans les développements journalistiques de l’affaire «Ergenekon», car les personnalités arrêtées, parmi lesquelles figurent deux journalistes de renom, Nedim Şener et Ahmet Şık (photo), ont un profil sensiblement différent de celles qui avaient été visées jusqu’à présent. Le premier, notamment, a récemment été distingué par «l’Institut International de la Presse» pour le livre qu’il a écrit sur l’assassinat du journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, et où il met en cause la responsabilité des services de sécurité. Le second avait été l’un des auteurs du dossier qui avait dévoilé, dans le magazine «Nokta», en avril 2007, les projets de coup d’Etat consignés dans les carnets de l’Amiral Örnek, ce qui avait conduit d’ailleurs à la fermeture de ce titre hebdomadaire (cf. nos éditions des 13 avril 2007, 21 janvier et 23 février 2010). Ahmet Şık avait été également l’objet de poursuites pour avoir justement publié récemment un ouvrage critique sur la conduite de l’affaire «Ergenekon» et il travaillait, semble-t-il, sur les stratégies d’infiltration d’un certain nombre de groupes religieux au sein de la police turque ; une question hautement sensible qui a conduit derrière les barreaux, on le sait, l’ancien chef de la police d’Eskişehir, Hanefi Avcı, auteur d’un best seller sur le sujet, en août dernier (cf. notre édition du 30 septembre 2010).

Les journalistes d’investigation arrêtés jeudi, et qui viennent d’être maintenus en détention, en dépit des protestations internationales et des manifestations, semblent donc bien pris dans l’œil d’un cyclone qui voit s’affronter actuellement le gouvernement et ce qui reste de l’establishment politico-militaire kémaliste. Comme la justice, les médias sont un enjeu politique éminent de cette lutte sans merci. Il est vrai que par le passé, notamment lors du coup d’Etat post-moderne, en 1997, une partie de la presse s’était rangée aux côtés de l’establishment, se comportant en agent d’influence, pour aider en particulier à la chute du gouvernement de coalition dirigé par l’islamiste Necmettin Erbakan. Pour autant, toute critique émise aujourd’hui à l’encontre du gouvernement de l’AKP ou toute investigation gênante entreprise le concernant, ne fait pas des journalistes, qui en sont les auteurs, des agents de l’Etat profond. Une fois de plus, la conduite de l’enquête «Ergenekon» révèle de graves lacunes dans la garantie des droits des personnes mises en cause (cf. notre édition du 1er novembre 2008). Ces arrestations spectaculaires et la situation de plus en plus précaire de la liberté de la presse, risque d’intimider les journalistes turcs et les dissuader de s’intéresser à des sujets réputés sensibles, voire dangereux.

Le jeudi 3 mars 2011 est d’autant plus à marquer d’une pierre noire en ce qui concerne la liberté des médias dans ce pays, qu’il a vu, pour une sombre histoire de piratage footballistique, une cour de Diyarbakır bloquer la plateforme de blogs «Blogspot», ce qui prive la Turquie de la possibilité de consulter près de 600 000 blogs, dont le blog de l’OVIPOT (qui est néanmoins accessible sur un autre portail). Après la longue interdiction de «You Tube», ce nouvel accroc à la liberté d’Internet, montre que le modèle turc de démocratisation et d’Etat de droit, souvent vanté dans le contexte actuel des révolutions arabes, a encore un certain nombre de progrès à faire…
JM

lundi 21 février 2011

La Turquie entre l’affaire «Balyoz» et l’affaire «Ergenekon».


Alors même que sur la scène régionale, dans le contexte des événements sans précédent qui secouent le monde arabo-musulman, la transition politique que vit la Turquie est souvent présentée comme un exemple à suivre, plusieurs péripéties récentes de la vie politique de ce pays conduisent à s’interroger sur la nature des changements qui y sont en cours.

L’ordre d’incarcération par un tribunal d’Istanbul de 163 militaires de haut rang impliqués dans l’affaire «Balyoz», le 11 février dernier, et l’arrestation de plus de 140 d’entre eux, a confirmé que le processus de démilitarisation du système politique turc se poursuit et qu’il est même en train d’entrer dans une phase d’accélération. Depuis 3 ans (notamment après l’affaire «Ergenekon», le dossier «Cage» et le «plan d’action contre la réaction»), l’affaire «Balyoz» est le dernier avatar des complots auxquels la justice turque a entrepris de s’attaquer. Révélée par le quotidien «Taraf», dans son édition du 20 janvier 2010 (cf. notre édition du 21 janvier 2010), elle aurait été en réalité un plan conçu par l’état-major pour déstabiliser le gouvernement de l’AKP, quelques mois après l’arrivée de celui-ci au pouvoir en 2002. Diverses provocations auraient été au programme, l’objectif étant de discréditer les nouveaux gouvernants, pour justifier une reprise en main musclée. Celui qui est accusé d’avoir été le cerveau de l’affaire, l’ex-chef de la 1ère armée, le général Çetin Doğan, s’est défendu, depuis le début, en expliquant qu’il ne s’agissait que d’un scénario d’école, n’ayant rien à voir avec un quelconque complot. Mais l’organisation d’attentats à la bombe dans les principales mosquées d’Istanbul ou la programmation d’incidents aériens avec la Grèce, étant apparu comme de bien curieux exercices d’école pour les forces armées, les explications du général Doğan n’ont évidemment pas convaincu.

Le plan «Balyoz» avait déjà provoqué des tensions graves, lorsqu’une partie de l’état-major en exercice au moment de son élaboration en 2003, et de nombreux autres responsables militaires, avaient été placés en garde à vue, en février 2010, avant d’être finalement relâchés, l’ancien chef d’état-major, le général İlker Başbuğ étant parvenu à négocier une sorte d’accord avec le gouvernement (cf. nos éditions des 23, 26, 28 février 2010), ce qu’il ne paraît plus en mesure de faire aujourd’hui. Cette affaire avait aussi révélé l’existence d’une liste de 137 journalistes qui auraient eu la confiance de l’armée, dans le cas où cette dernière aurait décidé de passer à l’action. Au lendemain de la révélation du plan «Balyoz», « Taraf » avait publié leurs noms dans une édition particulièrement controversée (cf. notre édition du 22 janvier 2010).

Depuis, l’armée a du encaisser d’autres coups. En particulier, à l’occasion de la tenue du Conseil militaire suprême au mois d’août 2010, elle a vu le gouvernement bloquer la nomination du chef de l’armée de terre, la personnalité pressentie étant impliquée dans une affaire de complot lui aussi. Cette nouvelle péripétie avait bloqué par contrecoup, pendant plusieurs jours, la nomination de l’actuel chef d’état-major, le général Işık Koşaner, et avait été analysée comme l’entrée du gouvernement dans l’ultime chasse gardée de l’armée : la cooptation de ses cadres (cf. nos éditions des 2, 6, 7, 10 et 28 août 2010). Le dernier coup de filet du procès «Balyoz» constitue donc un nouveau pas spectaculaire dans la soumission (qui semble désormais inexorable) de l’armée au pouvoir civil.

Mais, alors même que l’autorité militaire enregistrait ce recul significatif, un autre événement est venu relancer les interrogations sur la nature de l’évolution en cours. Le 14 février dernier, en effet, la police a perquisitionné les locaux du site d’analyse politique «OdaTv», avant que, quelques jours plus tard, trois des journalistes de ce média dont son rédacteur en chef, Soner Yalçın (photo), ne soient placés en détention. Les journalistes en question sont accusés d’avoir entretenu des liens avec «Ergenekon», ce réseau nationaliste de complot et de déstabilisation dont la mise à jour a constitué, en 2007-2008, la première grande affaire de complot révélé en Turquie (cf. entre autres nos éditions des 25 janvier, 23 mars, 2 juillet, 9 juillet, 3 octobre et 1er novembre 2008).

L’arrestation de Soner Yalçın et de ses confrères, connus pour leurs analyses anti-gouvernementales, alors qu’ils s’apprêtaient en outre à lancer une chaine de télévision indépendante, a relancé les interrogations sur certaines dérives des enquêtes et procès de complot, menés ces dernières années en Turquie, et pointés d’ailleurs par les rapports d’évaluation annuels de l’Union Européenne (cf. notamment notre édition du 13 novembre 2008). En effet, ces affaires ont conduit à de nombreuses arrestations, après le recours à des moyens qui ne se sont pas toujours avérés parfaitement probants : écoutes téléphoniques, confiscation de dossiers électroniques… Par ailleurs, le spectre des accusations lancées n’a pas concerné que les militaires, mais aussi de nombreux acteurs de la société civile laïque : journalistes, responsables d’associations ou universitaires, soupçonnés d’avoir été des agents au service des basses besognes de l’armée. Ce nouveau coup de filet annoncerait, selon certains observateurs, une prochaine mise en cause de responsables du parti kémaliste, jusque là relativement épargnés. Le leader du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, a dénoncé l’arrestation des journalistes de «OdaTv» comme une nouvelle manœuvre du gouvernement contre les milieux laïques et d’opposition, tout affirmant qu’il était lui-même placé sur écoute téléphonique, ainsi que la plupart des membres de sa famille. La presse d’opposition a vivement critiqué l’arrestation des journalistes de «OdaTv», en s’inquiétant pour la liberté de la presse. Enfin, le nouvel ambassadeur des Etats-Unis en Turquie et un porte-parole du département d’Etat, ont eux aussi fait part de leur préoccupation.

La semaine qui s’est s’écoulée vient donc d’illustrer une nouvelle fois la complexité et les contradictions de la transition que vit actuellement la Turquie. Depuis 2002, et plus particulièrement au cours des trois dernières années, le recul sans précédent de l’armée, a permis une remise en cause de la toute-puissance de l’establishment politico-militaire, et une dénonciation des principaux tabous d’un système de démocratie longtemps contrôlée. Mais, certaines dérives des procès engagés contre les acteurs de ce système font craindre que le gouvernement n’en profite pour affaiblir l’opposition et qu’un État-AKP succède à l’État kémaliste. Au mois d’août dernier, l’ouvrage de l’ancien chef de la police d’Eskişehir, Hanefi Avcı, dénonçant le noyautage de la police par la confrérie de Fethullah Gülen, est devenu un best-seller, ce qui montre à quel point la restructuration de l’Etat et de l’administration constitue actuellement un sujet chaud dans ce pays. Ce succès de librairie semble néanmoins avoir conduit en prison son auteur, accusé depuis d’avoir couvert les activités d’une organisation d’extrême gauche illégale, un chef d’inculpation plutôt surprenant, au regard de la carrière antérieure de ce fonctionnaire de police…

En réalité, le face-à-face entre l’armée et le gouvernement se décline quotidiennement sur de multiples fronts : celui des médias (où la presse et la télévision gouvernementale rivalisent avec le groupe Doğan - ou ce qu’il en reste), celui de l’économie (où le patronat occidentalisé traditionnel doit désormais compter avec les nouveaux entrepreneurs islamiques), celui de la justice (où la hiérarchie judiciaire proche des milieux laïques cohabite avec une justice du rang plus sensible aux positions gouvernementales). L’issue de ces confrontations sera déterminante pour la configuration du système à venir. Au delà de ces principales lignes de fracture, la polarisation qui traverse actuellement l’Etat et la société, emprunte de surcroît des voies de plus en plus subtiles, qui indiquent que la transition politique turque est un phénomène complexe, qui n’est pas encore complètement achevé…
JM

mercredi 16 février 2011

La Turquie, l'Iran, l'Égypte : intérêts partagés et contradictions


Le président Abdullah Gül a commencé lundi 14 février une visite officielle de quatre jours en Iran, à la tête d'une forte délégation ministérielle et d'hommes d'affaires turcs. L'objectif est la signature de nouveaux accords de coopération politique et économique. Ce déplacement, qui s'inscrit à la fois dans la « nouvelle diplomatie turque » du ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, et dans une longue série de voyages bilatéraux réciproques, confirme le renforcement constant des relations turco-iraniennes depuis 2007. L'un des épisodes les plus spectaculaires en a été, le 17 mai 2010, la signature à Téhéran, par le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan, le président du Brésil Lula da Silva, et le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, d'un accord tripartite sur l'enrichissement de l'uranium iranien (cf. nos éditions des 24, 26 et 29 mai et du 12 juin 2010). A la veille de la présentation au conseil de sécurité d'un quatrième train de sanctions contre l'Iran, cet accord tripartite avait suscité la vive irritation des Etats-Unis, de l'Union européenne, et de l'OTAN. Mais, de fait, les multiples accords économiques conclus ces dernières années dans les domaines de l'industrie, du commerce, des infrastructures de transports, des services, et surtout de l'énergie (en particulier le gaz), pèsent de plus en plus lourd, en volume et en valeur, dans les balances commerciale et des paiements des deux pays, dont l'un -l'Iran- est pourtant soumis à un régime d'embargo et de sanctions de la communauté internationale.

Certains observateurs se sont étonnés du maintien du 14 février pour débuter une visite officielle en Iran. Car le président Gül est arrivé à Téhéran en pleine tension politique intérieure, liée à l'impact des révolutions tunisienne et égyptienne. Deux manifestations à l'objectif identique -affirmer le soutien des Iraniens au mouvement populaire en Egypte- se sont tenues à jours d'intervalle, dont l'une ce lundi 14 février. Avec des intentions évidemment opposées.

Vendredi 11 février (le jour où Moubarak est parti), dans le cadre des festivités officielles du 32e anniversaire de la République islamique, le régime de Téhéran a organisé comme il sait le faire, sur la place Azadi (de la Liberté), une grande manifestation de soutien à « la juste lutte des peuples arabes...pour l'instauration de régimes islamiques, anti-américains et anti-sionistes »: les nombreux manifestants, surtout d'origine populaire, avaient été organisés en groupes sur leurs lieux de travail ou dans leurs quartiers, abondamment munis de banderoles et de mots d'ordre, et amenés sur place par des norias de cars.

Lundi 14 février (ou 25 bahman), l'opposition au régime (le mouvement Vert autour de l'ancien candidat à la présidentielle de 2009 Mir Hossein Moussavi) a appelé à des manifestations de « soutien aux peuples arabes en lutte... pour la démocratie », comme les Iraniens deux ans auparavant. « Tout ce dont nous sommes témoins dans les rues de Tunis, de Sanaa, du Caire, d’Alexandrie et de Suez trouve son origine dans les évenements qui se produits en Iran en juin 2009. Des millions d'Iraniens étaient alors descendus dans la rue pour demander 'Où est mon vote?' et ont réclamé pacifiquement leurs droits.», avait affirmé M.Moussavi début février. A Téhéran, une demande officielle avait été déposée auprès des autorités au titre de l'article 27 de la constitution sur la liberté de manifestation, l'opposition entendant jouer la carte de la légalité et de la non-violence, et mobiliser les jeunes via internet et les blogs, les mobiles et twitter. Les slogans n'ont laissé aucun doute sur l'état d'esprit des manifestants: « A bas le Dictateur! » [le Guide]; ou encore: « Moubarak, Ben Ali, et maintenant Seyyed Ali [Khamenei] ». C'étaient, à Téhéran et dans les principales villes du pays, les premières manifestations de rue contre le régime depuis le 11 février 2010. La manifestation de Téhéran, interdite, a été violemment réprimée: deux morts, des dizaines de blessés, des centaines d'arrestations.

Tenant une conférence de presse lundi en fin de journée, aux côtés de son homologue iranien, Abdullah Gül n'a pas pu totalement esquiver le problème du jour: les manifestations populaires pour la démocratisation des régimes autoritaires -dans le monde arabe et... en Iran même. Il a donc souligné, de manière générale, que la Turquie soutenait « les aspirations démocratiques des peuples de la région. »

Turquie et Iran ont du prendre position sur les évènements qui secouent le monde arabe depuis deux mois, et sur leurs conséquences les plus spectaculaires en Tunisie et en Egypte. On sait que la position turque a été initialement attentiste (cf. notre édition du 1er février 2011), avant que le premier ministre Erdoğan ne s'engage clairement le 1er février dans un soutien de principe aux aspirations démocratiques (cf. notre édition des 2 et 5 février 2011) . Tout en se gardant de toute ingérence directe dans les affaires égyptiennes, et de mettre en avant un « modèle turc » souvent évoqué par des observateurs occidentaux comme pouvant éventuellement s'appliquer au monde arabe (intégration des islamistes au jeu politique parlementaire; « démilitarisation » de la vie politique, cf. notre édition du 12 février 2011). Mais Recep Tayyip Erdoğan se place là dans une contradiction discursive: l'aspiration démocratique serait-elle légitime sur les rives du Nil, et illégitime sur les avenues Enqhelâb (de la Révolution) et Azadi (de la Liberté) à Téhéran? En juin 2009, on avait déjà reproché au premier ministre turc la rapidité avec laquelle il avait salué la réélection de Mahmoud Ahmadinejad («Il n'y a pas de doute: c'est notre ami. Il a été officiellement déclaré élu, il a reçu un vote de confiance.» ), alors contestée par des millions de manifestants dans tout l'Iran. Pour paraphraser Pascal: « Vérité en deçà des monts Zagros, erreur au delà »?

La République islamique a pris position beaucoup plus rapidement sur les révolutions arabes, comprenant le bénéfice politique qu'elle pouvait éventuellement tirer d'une contestation populaire affaiblissant, voire renversant, des régimes soutenus par les Etats-Unis, et ayant signé des accords de paix avec Israël. Le Guide suprême Ali Khamenei a donc, dans un prêche en persan puis en arabe lors de la grande prière du vendredi 4 février, appelé à une insurrection générale des peuples musulmans. Avec comme modèle la révolution iranienne de 1979, et comme objectif la généralisation de régimes islamiques. Discours redoublé par ceux, plus millénaristes, de Mahmoud Ahmadinejad, qui ont contribué à alimenter les parallèles inquiets faits en Occident entre 1979 et 2011... Suivant de quelques années la chute de Saddam Hussein, et donc la disparition de l'Irak comme puissance nationale-arabe face à l'Iran, le départ de Moubarak, et un affaiblissement diplomatique accru de l'Egypte, seraient un nouveau gain stratégique pour l'Iran dans la région, à l'heure où se constitue à Beyrouth un gouvernement d'union sur lequel le Hezbollah pro-iranien a d'importants moyens de pression. Pour autant, le régime iranien est évidemment pris dans une contradiction, appelant aux manifestations populaires pour la démocratie au Machrek, et réprimant les manifestations populaires se réclamant de cette même démocratie en Iran même. Ce discours officiel iranien était donc loin des préoccupations des manifestants de la place Tahrir, au Caire.

Ankara et Téhéran renforcent leurs relations politiques et économiques, dans une optique d'intérêts partagés: confirmation de la Turquie comme puissance régionale incontournable dans sa politique de « bon voisinage » et son dynamisme économique; possibilité pour l'Iran de desserrer, par ces accords économiques et l'intermédiation turque sur le nucléaire, un isolement plus relatif que les Occidentaux ne le pensent souvent. Mais on n'oubliera pas que les deux pays, parce que très actifs en direction du Machrek arabe, se retrouvent aussi dans une forme de rivalité sur plusieurs dossiers sensibles: le destin de l'Irak, le soutien aux Palestiniens (par exemple à Gaza), voire même le Liban, où Mahmoud Ahmadinejad et Recep Tayyip Erdoğan se sont succédés à quelques jours d'intervalle à l'automne dernier. Il conviendra donc de suivre attentivement cette rivalité de puissance régionale dont l'enjeu principal est l'influence respective du « modèle turc » et du « modèle iranien » au Moyen-Orient. Mais ce sera peut-être l'aspiration démocratique des peuples de la région qui fera le départ entre ces deux modèles...
Jean-Paul Burdy

samedi 12 février 2011

L’expérience turque de transition politique peut-elle servir de modèle à l’Egypte de l’après-Moubarak ?


Alors que l’Egypte célèbre le départ d’Hosni Moubarak et que l’on s’interroge sur ce que sera le nouveau gouvernement de ce pays, un débat autour du «modèle» turque de démocratisation ne cesse de s’intensifier. Le 1er février dernier, rompant le silence qu’il avait observé pendant les premiers développements de la Révolution égyptienne, Recep Tayyip Erdoğan a non seulement apporté son soutien aux revendications des manifestants, mais également estimé que l’expérience turque pouvait servir de «modèle» aux mouvements en cours dans le monde arabe ; une opinion surprenante, car jusqu’alors les dirigeants de l’AKP s’étaient bien gardés de se poser en exemple, en dépit du capital de sympathie qu’ils ont récemment accumulé dans le monde arabe. Confirmant cette position, le lendemain, alors qu’il se trouvait en visite officielle en Kirghizie, le premier ministre turc, quelques jours plus tard, l’a néanmoins tempérée, en affirmant qu’il n’avait pas non plus l’intention de s’immiscer dans les affaires intérieures des pays arabes.

Toutefois, ces prises de position officielles ont amplifié une mise en exergue du «modèle» turc, qui avait déjà commencé à défrayer la chronique, depuis plusieurs semaines, notamment en Turquie. Elles sont intervenues de surcroît au moment même où le think tank turc TESEV publiait les résultats d’une enquête accréditant l’idée que l’expérience turque pouvait servir d’exemple. Selon les auteurs de cette étude, menée entre le 25 août et le 27 septembre dernier, auprès de 2267 personnes dans 7 pays arabes (l’Irak, la Syrie, le Liban, la Jordanie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite et les territoires palestiniens), ainsi qu’en Iran, 66% des personnes interrogées ont estimé que la Turquie était l’exemple réussi d’un mariage de l’islam avec la démocratie, et qu’elle pouvait servir d’exemple aux pays du Moyen-Orient. On observe, en outre, que les personnes sondées sont d’accord, à plus de 70%, pour dire que le rôle de la Turquie au Moyen-Orient s’est récemment accentué, et pour souhaiter que ce pays joue un rôle plus important dans la région, en particulier pour qu’il assume la médiation du conflit israélo-palestinien. Ce sont sa culture musulmane, son économie, son gouvernement démocratique, et son soutien aux Palestiniens et aux musulmans, qui poussent les personnes consultées à y voir «un modèle». En revanche, son système laïque, sa pratique religieuse moins assidue qu’ailleurs, et ses liens avec les pays occidentaux, qui apparaissaient antérieurement comme les caractères souvent vantés de la Turquie au sein du monde musulman, sont ressentis désormais comme des facteurs qui tendent à disqualifier le «modèle» turc.

Les auteurs de cette enquête font aussi remarquer que la Turquie a gagné un degré important de sympathie chez ses voisins arabo-musulmans, alors même qu’on a longtemps vécu sur l’idée reçue que Turcs et Arabes ne s’appréciaient pas beaucoup. Sans remonter à la révolte arabe contre l’Empire ottoman en 1916, ces auteurs rappellent notamment qu’en 2002, un sondage, conduit par une importante entreprise américaine, montrait que la Turquie était alors l’un des pays les plus mal-aimé du Moyen-Orient. Ils attribuent le retournement d’opinion qu’indique leur enquête aux changements qu’a connus la politique étrangère turque sous l’impulsion de l’AKP, et notamment à l’attention marquée qu’a manifestée la Turquie à l’égard de ses voisins arabes au cours des dernières années, mais ils insistent également sur la capacité nouvelle de celle-ci à se conduire en véritable «soft power» au Moyen-Orient, citant notamment l’intensification des politiques de coopération de la diplomatie turque, et également la croissance de l’influence culturelle de ce pays (succès remporté notamment par les feuilletons télévisés turcs dans l’ensemble du monde arabe).

Les raisons de cette «turcomania» doivent être néanmoins accueillies avec discernement, car elles témoignent probablement plus de la bonne image acquise par la Turquie au Moyen-Orient du fait de sa nouvelle politique étrangère et de l’attitude adoptée à l’égard d’Israël, que véritablement d’une capacité à être un «modèle» de démocratisation pour les pays de la région. La démocratie et l’Etat de droit restent d’ailleurs à parfaire en Turquie. En dépit des réformes et des mutations politiques profondes accomplies ces dernières années, l’impasse à laquelle ont abouti ces derniers mois les projets de règlement politique de la question kurde, les blocages qui affectent actuellement le procès des assassins du journaliste Hrant Dink ou les difficultés que rencontre la tentative de levée de certains tabous de l’histoire turque, anciens (génocide arménien) ou beaucoup plus récents (sale guerre contre les rebelles kurdes dans les années 90), devraient inciter les promoteurs officiels du «modèle turc» à rester modestes.

Toutefois, il est vrai la transition qui est en train de conduire la Turquie vers un système débarrassé d’une emprise militaire pesante après avoir «digérée» l’islam politique, est une expérience sans doute à méditer, à condition qu’en évitant de faire des rapprochements un peu hâtifs pour essayer de trouver des solutions toutes faites, on se donne la peine de saisir ce qui fait la spécificité du processus politique en cours.

En ce qui concerne tout d’abord la démilitarisation, il faut rappeler que l’influence de l’armée telle qu’on l’a connue dans le système politique turc, après le premier coup d’Etat de 1960, ne constitue pas la poursuite d’une tendance naturelle remontant à la révolution jeune turque et à la fondation de la République par Mustafa Kemal. À l’époque kémaliste, l’armée, en tant que telle, a été relativement peu impliquée et influente dans le processus de décision politique. En réalité, c’est surtout lorsque, dans les années 1950, un gouvernement civil, élu démocratiquement, a commencé à contester la place dominante et les privilèges des élites kémalistes (dont faisaient partie les militaires), que l’armée à commencer à s’ingérer dans le fonctionnement d’un régime politique qui était alors en cours de démocratisation et à essayer d’en prendre le contrôle. Après deux coups d’Etat (1960, 1971), le régime de la Constitution de 1982, issu d’un troisième putsch, celui de 1980, a permis la consécration de ce système parlementaire pluraliste militarisé, faisant de l’armée son acteur politique majeur. Jusqu’aux années 2000, cet acteur est parvenu à assurer la pérennité de son système sans avoir à sortir de ses casernes, en se contentant de maintenir des équilibres politiques propres à garantir ses intérêts, et à éloigner du pouvoir et à réprimer des forces politiques qu’il rejetait (islamistes, partis politiques kurdes notamment…)

La remise en cause de ce régime constitutionnel militarisé a découlé de l’arrivée au pouvoir en 2002 de l’AKP, une force politique issue de la mouvance islamiste turque, mais qui ne se revendique plus de l’islamisme. Le succès de cet acteur clé du changement provient du fait que, tout en ayant réussi à conserver l’essentiel de l’électorat islamiste, il a réussi à capter à son profit l’influence dont disposaient les partis de centre droit conservateurs qui avaient tenu, depuis les années 50, une place centrale dans le gouvernement de la Turquie, tout en obtenant le soutien d’intellectuels et d’acteurs politiques variés qui, exaspérés par l’immobilisme du système militarisé, aspiraient à sortir de l’alternative infernale «armée ou islamistes». Lorsqu’on en vient ainsi à s’interroger sur les raisons qui expliquent que les islamistes turcs soient parvenus à devenir le vecteur du déblocage du système, moins que les facteurs idéologiques et religieux, il faut probablement privilégier la prise en compte de leur aptitude à s’insérer dans un système parlementaire organisant régulièrement, en dépit des coups d’Etat militaires, la tenue d’élections non truquées, et laissant place à une vie politique active au niveau national et au niveau local. Les islamistes turcs ont sans doute commencé à être changés par le système avant de contribuer à le changer.

Ce que nous apprend donc surtout l’expérience turque, c’est que dans un système de démocratie contrôlée, l’armée, sous la pression d’un rapport de force légitimé par un processus électoral sincère, peut accepter d’abandonner sa position dominante pour se soumettre progressivement à l’autorité d’un gouvernement civil, et que parallèlement un parti islamiste, considéré comme le péril principal pour ce système, peut en devenir le gestionnaire, tout en s’employant à le transformer, et notamment à lui faire respecter les principes dont il se réclamait sans parvenir à les satisfaire pleinement (la démocratie, l’État de droit). Mais il faut voir que l’expérience, dont nous parlons, n’est pas encore achevée, et qu’elle est aussi le résultat des mutations profondes qui ont été celles de la société et de l’économie turques au cours des trois dernières décennies (développement d’une classe moyenne et d’une société civile en particulier). Dès lors, si la transition turque n’est pas sans intérêt pour les Egyptiens qui célèbrent actuellement le départ d’Hosni Moubarak et les perspectives que cela ouvre enfin à un pays épuisé par 30 ans d’une autocratie qui paraissait immuable, il est certain qu’ils devront aussi inventer leur propre transition vers un régime que l’on espère le plus démocratique possible.
JM

samedi 5 février 2011

Alors que la crise égyptienne est dans l’impasse, la Turquie vante son expérience politique et se rapproche du Qatar.


Après avoir été sous le feu des critiques qui lui reprochaient de ne pas se faire entendre depuis le début de la crise égyptienne, Recep Tayyip Erdoğan est sorti de sa réserve, mardi 1er février, lors de la réunion hebdomadaire du groupe AKP. Prenant acte de l’ampleur des manifestations du 29 janvier et du 1er février 2010, le premier ministre turc a appelé Hosni Moubarak à entendre le désir de réforme de son peuple, et à engager sans tarder la transition nécessaire. Pourtant loin de se satisfaire de ce premier pas, le leader de l’AKP, qui se trouvait le lendemain en Kirghizie à l’occasion d’une visite officielle, a enfoncé le clou, en demandant à nouveau à Hosni Moubarak de promouvoir le changement en Egypte, mais cette fois en des termes beaucoup plus explicites et insistants. Réagissant en outre à l’annonce faite par le président égyptien, au soir des manifestations du 1er février, qu’il ne se représenterait pas à la prochaine élection présidentielle, le chef du gouvernement turc a jugé cette initiative insuffisante. «Le peuple attend une décision différente de M. Moubarak», a-t-il déclaré en ajoutant : «… les Égyptiens ne font pas confiance à l’administration actuelle pour mener les changements qu’ils attendent.»

Mais surtout, Recep Tayyip Erdoğan, comme il avait d’ailleurs commencé à le faire en des termes plus discrets, mardi, a mis à nouveau en exergue l’expérience turque de démocratisation, et l’intérêt qu’elle pouvait représenter pour des pays arabes en pleine mutation. Ce propos intervient au moment où le think tank TESEV vient de rendre publique une enquête sur l’impact de l’expérience turque de démocratisation au Moyen-Orient, qui montre que 66% des 2300 personnes sondées dans 7 pays arabes et l’Iran, considèrent la Turquie comme un mélange réussi d’islam et de démocratie. S’ajoutant au propos tenus par le premier ministre, il n’en a pas fallu plus pour que la presse turque se couvre de chroniques affichant des titres évocateurs sur le sujet : « La Turquie est Place Tahrir », « Le rôle de la Turquie dans la Révolution », ou encore « Ce ne sera pas l’Iran, ce sera peut-être la Turquie ». Nombre de leurs auteurs s’accordent en outre pour estimer que cette attention renouvelée pour l’expérience politique turque pourrait conforter le rayonnement régional d’Ankara, au moment où l’Egypte vacille et où la Turquie se retrouve plus que jamais, au Moyen-Orient, en position de puissance ascendante.

Tandis que le premier ministre se faisait le chantre d’un modèle politique «a la turca», son ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, s’est rendu au Qatar, le 3 février, pour évoquer la crise égyptienne avec le premier ministre qatari, Cheikh Hamad bin Jasin al-Thani. Ce n’est pas la première fois qu’Ankara et Doha se retrouvent côte à côte pour évoquer les problèmes de la région, voire pour œuvrer à leur résolution. Les deux pays ont récemment travaillé de concert pour stabiliser la crise gouvernementale libanaise, en parvenant à unir les Druzes et le Hezbollah sous l’égide d’un premier ministre sunnite pro-syrien ; une initiative périlleuse qui a pour l’instant abouti, en supplantant la diplomatie occidentale au pays des Cèdres. Le Qatar et la Turquie se retrouvent encore pour favoriser le désenclavement politique de la Syrie, essayer d’intégrer le Hamas dans les négociations du conflit israélo-palestinien ou rapprocher les factions irakiennes. Doha joue en outre un rôle important dans les négociations qui se déroulent actuellement au sujet du Darfour.

À première vue cette convergence entre deux pays différents à bien des égards, peut surprendre. La Turquie est sunnite. Elle possède une population de 76 millions d’habitants, et ne fait pas partie du monde arabe. Le Qatar, pour sa part, est un émirat du Golfe d’à peine un million et demi d’habitants, producteur de pétrole, qui s’est distingué au cours des dernières années en entreprenant de multiples réformes (développement du droit des femmes, mise en place d’un parlement élu…). Il organisera la Coupe du monde de football en 2022, et l’on observe que, comme celui de la Turquie, son rayonnement n’a cessé de s’amplifier au Moyen-Orient au cours des dernières années. Cette montée en puissance doit aussi beaucoup au fait que ce pays abrite la fameuse chaine d’information «Al-Jazeera» qui, depuis l’intervention américaine en Irak, en 2003, tient une place centrale dans la couverture de l’actualité au Moyen-Orient, une place qui se confirme encore actuellement en Égypte.

En réalité, au moment où la crise égyptienne est dans l’impasse, où la diplomatie américaine hésite à prôner plus ouvertement le départ du rais et où les capitales européennes s’agitent pour tenter de faire oublier l’inexistence initiale de Lady Ashton, le tandem turco-qatar est à prendre au sérieux, et pourrait même surprendre par ses initiatives dans les prochains jours.
JM

mercredi 2 février 2011

Égypte : Recep Tayyip Erdoğan sort enfin de son mutisme.


Alors même qu’une manifestation rassemblant plus d’un million de personnes avait lieu au Caire, en ce mardi 1er février 2011, Recep Tayyip Erdoğan s’est enfin exprimé sur les événements qui se déroulent en Egypte depuis une semaine. Saisissant l’occasion de la traditionnelle réunion hebdomadaire de son groupe parlementaire, le chef du gouvernement turc a appelé le président égyptien, Hosni Moubarak, à entendre «le désir de changement» exprimé par son peuple. «Dans le monde d’aujourd’hui, l’aspiration à la liberté ne peut être ni reportée, ni ignorée», a-t-il déclaré, avant d’insister, avec des accents religieux, sur les responsabilités qui incombent au président égyptien dans le contexte actuel : «Nous sommes mortels. Nous devrons tous mourir et nous serons jugés alors par ceux qui resteront… Ce qui importe c’est que l’on se souvienne de nous avec respect. Nous devons écouter la voix de notre conscience et la voix de notre peuple, et nous tenir prêts à être bénis ou maudits. Nous agissons pour le peuple, nous sommes à son service.» Le premier ministre a présenté ses propos comme «un très sincère conseil et une très sincère mise en garde», adressés au chef de l’État égyptien, tout en appelant les manifestants à ne pas avoir recours à la violence : «…je dis au peuple égyptien, tenez-vous à l’écart des armes dans ce processus de résistance, et en même temps, protégez votre histoire et votre culture. Privilégiez votre lutte pour gagner la liberté. C’est cela votre droit démocratique. »

Cette prise de position plus claire en faveur du changement en Égypte, intervient dans un contexte où les experts et les analystes s’étonnaient, avec de plus en plus d’insistance, du silence et de la prudence du premier ministre turc et de son célèbre ministre des affaires étrangères, d’habitude plus prompts à réagir sur les sujets forts de l’actualité internationale et sur leurs développements régionaux. Beaucoup de voix, en Turquie, faisaient observer, ces derniers jours, que ce mutisme était en décalage, tant avec les ambitions et les valeurs affichées par la nouvelle politique étrangère turque, qu’avec les mutations survenues depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir. Or, si Recep Tayyip Erdoğan vient enfin de s’exprimer sur la nécessité du changement en Egypte, il a aussi mis en exergue l’expérience turque de démocratisation et l’intérêt qu’elle pouvait présenter pour les pays arabes en pleine mutation ; une tentation à laquelle les officiels turcs avaient plutôt paru ne pas vouloir céder jusqu’à présent.

Le changement d’attitude qu’induit cette récente déclaration de Recep Tayyip Erdoğan doit être également analysée à l’aune des préoccupations stratégiques qui demeurent celles de la Turquie dans la région. On sait, en effet, que depuis vendredi, le premier ministre turc a été en relation téléphonique avec le président Obama. Il est donc probable que «sa mise en garde» au président égyptien, qui rejoint les critiques américaines voilées adressées à l’immobilisme du Rais dès la semaine dernière, indique qu’une transition politique est inévitable en Egypte, et que la Turquie se tient prête à l’accompagner. Le premier ministre turc a d’ailleurs évoqué publiquement ses contacts avec le président américain, en expliquant que ce dernier avait estimé important d’entendre le point de vue d’un pays démocratique de la région.

Il reste que l’embarras initial du gouvernement turc vis-à-vis de la crise égyptienne, comme celui de la plupart des gouvernements occidentaux, dévoile ce que les révolutions tunisienne et égyptienne vont peut-être changer dans les relations internationales au Moyen-Orient, si elles triomphent. Il va devenir plus difficile qu’avant de faire primer ses intérêts stratégiques de façon cynique sur les valeurs que l’on prétend défendre. Les régimes autoritaires des pays arabes ont pu longtemps compter sur le soutien de démocraties soucieuses de la défense étroite de leurs intérêts, et persuadées qu’au fond la démocratie et l’Etat de droit n’étaient pas à l’ordre du jour au Proche-Orient. Le séisme politique qui secoue l’Egypte depuis une semaine est en train de prouver que même les situations immuables ont une fin et que le raisonnement, soit-disant pragmatique, qui les ont entretenues, va devoir sérieusement évoluer.
JM

mardi 1 février 2011

Le gouvernement turc reste prudent à l’égard des événements qui se déroulent en Egypte.


Alors que l’insurrection égyptienne se poursuit, avec une vigueur non démentie, en dépit du couvre-feu et qu’une coordination d’organisations de l’opposition appellent à une mobilisation spectaculaire, mardi 1er février, pour obtenir le départ d’Hosni Moubarak, les réactions des experts, des médias et des officiels turcs restent dominées par la prudence. Vendredi dernier, au moment même où le soulèvement égyptien prenait une ampleur sans précédent, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, s’est enfin exprimé, en déclarant que les gouvernements des pays arabes ne pouvaient pas rester indifférents aux revendications de leurs peuples, et en soulignant le rôle des nouveaux médias, dans le développement d’une aspiration généralisée à la démocratie. Le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, d’habitude plus beaucoup plus prolixe, est, quant à lui, resté remarquablement discret, depuis le début des événements. Plusieurs commentateurs de la presse turque s’étonnent de ce silence pesant, en faisant valoir qu’un pays qui se targue souvent d’être la seule démocratie du monde musulman, pourrait être en l’occurrence plus audacieux.

On ne peut manquer d’observer, en effet, le fort contraste entre la modestie des réactions officielles turques à la situation égyptienne, et les ambitions diplomatiques que les nouveaux dirigeants de l’AKP ont affichées, dans un espace régional où ils se sont souvent attachés, ces dernières années, à améliorer leurs relations avec leurs voisins et à proposer leur médiation pour faciliter la résolution de conflits enlisés. Car, au delà des intérêts purement stratégiques et économiques qu’elle s’est employée à défendre, cette nouvelle diplomatie n’a pas hésité à prendre une tonalité politique marquée, lorsqu’elle a vigoureusement condamné Israël, pour plaider la cause des Palestiniens de Gaza, ou lorsqu’elle a négocié, avec le Brésil et l’Iran, la signature d’un accord ambitionnant de résoudre la crise nucléaire iranienne, au grand dam des Américains. De fait, ce qui avait été d’abord analysé comme une politique néo-ottomane, marquant le retour de la puissance turque sur la scène régionale, a de plus en plus été ressenti comme un nouveau «non-alignement», susceptible d’être le vecteur de certaines valeurs. Et, de fait, la Turquie, pays émergent sur le plan économique, a été souvent décrite, au cours de l’année écoulée, comme une puissance politique régionale, incarnant avec d’autres Etats, comme le Brésil, la revendication d’une nouvelle gouvernance mondiale.

Dès lors il n’est pas étonnant que cette démarche stratégique innovante soit apparue comme en phase avec les transformations politiques intérieures que connaît parallèlement la Turquie. L’activisme déployé au Moyen-Orient par le gouvernement de l’AKP, et le ton adopté par celui-ci à l’égard d’Israël, ont souvent mis du baume sur le cœur des peuples arabes, mais ils ont aussi fait croitre l’intérêt de ceux-ci pour les évolutions politiques internes d’un pays, dirigé par des hommes issus de la mouvance islamiste, qui ont réussi à maintenir l’armée dans ses casernes, tout en conduisant des réformes d’ouverture. Certains se demandent d’ailleurs aujourd’hui si cet exemple turc n’a pas contribué au déclenchement des mouvements de contestation qui sont en cours dans le monde arabe, en apportant la preuve qu’un pays musulman peut développer une démocratie, sans pour autant laisser le champ libre à un islamisme radical.

Force est pourtant de constater que les dirigeants de l’AKP ne se sont jamais posés en exemple politique pour le monde musulman, et qu’ils ont déjà montré des réticences à prendre la défense de la démocratie dans leur environnement proche. Ainsi, en juin 2009, leur avait-on reproché leur silence face à la répression de la «révolution verte» iranienne. Qu’aujourd’hui leur analyse de la crise égyptienne se focalise avant tout les conséquences économiques et stratégiques de celle-ci n’est donc qu’une demi-surprise. Les initiatives diplomatiques turques en direction du monde arabe ont pris avant tout une forte dimension économique (accords de libre-échange, ouvertures de zones franches…), qui risque d’être atteinte, si dans le sillage des révolutions tunisienne et égyptienne, l’ensemble du monde arabe s’embrase. Alors que les prochaines élections législatives doivent avoir lieu en juin prochain, cette orientation diplomatique aux préoccupations commerciales sera sans doute reprochée au gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, si jamais l’affaire tourne mal pour les investisseurs turcs. À cela s’ajoute l’inquiétude provoquée par les conséquences stratégiques que pourrait avoir, au Moyen-Orient, un effondrement du régime d’Hosni Moubarak. Dès lors la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, ces derniers temps, très sévère à l’égard d’Israël et volontiers frondeuse à l’égard de ses alliés occidentaux, semble, comme ces derniers tétanisés par les incendies du Caire, et surtout soucieuse de faire primer un pragmatisme froid dans sa lecture de la crise égyptienne.
JM

dimanche 30 janvier 2011

Les déboires du régime d’Hosni Moubarak pourraient encore renforcer la position de puissance régionale de la Turquie.


Les médias et les experts turcs essayent, en ce samedi, de comprendre la portée des événements qui sont en train de se dérouler en Égypte. Si une partie de la presse («Radikal», «Birgun» ou «Hürriyet Daily News») s’intéresse aux revendications des manifestants et dénonce la frustration du peuple égyptien à l’égard d’une situation politique figée depuis trop longtemps, les médias turcs dans leur ensemble restent assez prudents, et s’interrogent sur les conséquences politiques et économiques des mutations en cours en Egypte. Les quotidiens pro-gouvernementaux, «Zaman» et «Yeni Safak», s’inquiètent même des pillages, et rapportent la destruction de deux des momies du fameux musée de la place Tahrir. La révolution de jasmin tunisienne avait provoqué, en Turquie, comme ailleurs, une réflexion sur le changement politique dans le monde arabe. L’insurrection en cours en Égypte suscite des analyses qui se focalisent actuellement surtout sur les transformations géopolitiques que la chute du régime d’Hosni Moubarak pourrait entrainer.

Le quotidien libéral «Radikal» publie notamment une longue interview du journaliste palestinien, Abdula Bari Atwan, directeur de la rédaction de «Al Quds al Arabi» (l’un des grands journaux arabes publié à Londres), et par ailleurs commentateur de la célèbre chaine de télévision qatarie, Al-Jazeera, qui rappelle que l’Égypte, malgré son déclin des dernières années, reste un pays pivot dans le monde arabe. Selon lui, «tout changement important qui se produit en Égypte a des répercussions dans l’ensemble de la région». Et il ajoute : «quand l’Égypte a commencé à promouvoir le nationalisme arabe ou le socialisme, le monde arabe a été touché par ces tendances», avant de comparer ce pays à un éléphant qui «est lourd» mais qui «va très vite lorsqu’il se met en marche», et risque «de tout emporter sur son passage».

C’est en fait ce risque qui préoccupe les commentateurs turcs. Leur méconnaissance fréquente de l’Égypte accroit encore leur inquiétude. En effet, bien que les relations entre la Turquie et les pays arabes aient connu un renouveau parfois spectaculaire, au cours des dernières années, les principales initiatives de la diplomatie turque en la matière n’ont pas concerné l’Égypte, mais plutôt des États voisins comme la Syrie, l’Irak, le Liban, ou encore, sur le plan économique notamment, les pays de Péninsule arabique. Il faut dire que, depuis 2002, Hosni Moubarak a regardé avec beaucoup de méfiance l’expérience politique de l’AKP, d’une part, parce que celle-ci lui est apparue comme ce modèle de régime islamique modéré que les Américains appellent de leurs vœux pour prendre le relai de régimes laïques à bout de souffle, d’autre part, parce que c’est une expérience susceptible de donner des idées à l’opposition égyptienne. Par ailleurs, les prises de position du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, à l’égard d’Israël, depuis le «One minute» de Davos en 2009, ont souvent enthousiasmé l’opinion publique égyptienne, plaçant le Rais dans une position encore plus inconfortable en ce qui concerne la relation qu’il entretient avec l’Etat hébreu. On se souvient que, lors du périple difficile de la caravane «Viva Palestine» (cf. notre édition du 17 janvier 2010), il y a un an, la diplomatie turque s’était illustrée au détriment d’une diplomatie égyptienne qui avait entrepris d’encadrer de façon draconienne cette initiative en faveur de Gaza pour éviter qu’elle ne provoque des réactions israéliennes. Les affrontements, qui avaient notamment opposé des humanitaires turcs aux forces de police égyptienne dans le port d’El Arich, avaient même amené des députés de l’AKP, qui participaient à la caravane, à accuser la police égyptienne d'être encore «pire» que la police israélienne. Depuis l’automne dernier un partenariat stratégique entre Le Caire et Ankara est en cours d’élaboration, mais ce rapprochement diplomatique a d’autant plus tardé que les deux pays apparaissent comme des puissances régionales, qui peuvent se retrouver en concurrence sur de nombreux dossiers.

La situation insurrectionnelle que connaît actuellement l’Égypte risque toutefois d’affaiblir durablement la position stratégique et le statut de puissance régionale de ce pays, renforçant par contrecoup une influence sans cesse ascendante de la Turquie. Cette hypothèse donnera encore plus d’atouts à Ankara dans sa relation avec Washington. Il est probable en effet que la Turquie profitera de ce statut renforcé de puissance émergente et de pays stable de la région, pour faire admettre un peu plus aux Etats-Unis, la marge de manœuvre dont elle dispose désormais à leur égard. Cette évolution pourrait en outre faire ressortir les atouts stratégiques de la candidature turque à l’UE, notamment aux yeux des pays européens qui la contestent. La France, déjà prise à contre-pied par la révolution de jasmin tunisienne, va devoir revoir d’urgence ses options stratégiques en méditerranée orientale qui de façon anachronique ont beaucoup ménagé, ces dernières années, un président égyptien usé par trente ans de pouvoir en lui accordant en outre un statut privilégié de co-président de l’Union Pour la Méditerranée (UPM), alors même qu’elles négligeaient la Turquie, en lui déniant une vocation européenne et en ne prenant pas suffisamment la mesure de sa montée en puissance sur la scène internationale.

Ce changement de donne géostratégique devrait ainsi réjouir les experts turcs, mais on remarque qu’il les inquiète aussi beaucoup. Pays situé au cœur d’une zone dangereuse, en particulier entre trois pôles (les Balkans, le Caucase et le Proche-Orient) traversés par des conflits redoutables, la Turquie n’aime sentir son environnement proche en ébullition. De surcroit, l’extension des révolutions tunisienne et égyptienne à d’autres Etats voisins (des manifestations importantes réclamant la démission du premier ministre se sont produites, vendredi, en Jordanie) pourrait avoir des conséquences économiques non négligeables pour un pays qui a beaucoup investi dans le monde arabe, au cours des dernières années, y compris en Egypte…
JM

lundi 24 janvier 2011

La présidente argentine, Cristina Kirchner, séjourne en Turquie.


Après une tournée de plusieurs jours au Koweït et au Qatar, la présidente argentine, Cristina Kirchner, a effectué une visite officielle en Turquie, du 19 au 21 janvier derniers.

Ce séjour, le premier en Turquie d’un chef d’Etat argentin, depuis 19 ans, a surtout été l’occasion d’œuvrer au renforcement des liens économiques entre les deux pays. Un forum d’affaires turco-argentin s’est d’ailleurs tenu, à cette occasion, le 21 janvier, à l’Hôtel Conrad d’Istanbul. Les deux États émergents, membres du G20, pointent au classement du PIB établi par le FMI et la Banque mondiale, respectivement à la 17ème place (en ce qui concerne la Turquie), et à la 30ème place (en ce qui concerne l’Argentine). L’un et l’autre ont vécu des crises économiques et financières similaires, dans le passé, et connaissent une forte croissance, aujourd’hui. La présidente argentine a insisté sur la nécessité de profiter des opportunités actuelles, tout en veillant à se prémunir contre les effets dévastateurs de la crise globale en cours. De surcroît, résumant ses intentions par la phrase suivante : «Nous ne voulons pas que l’on nous considère seulement comme une vache», elle a également voulu faire comprendre à ses interlocuteurs turcs que son pays était devenu très actif dans des domaines à forte valeur ajoutée, comme l’énergie nucléaire, les biocarburants, ou la production pharmaceutique.

Pour sa part, la Turquie, forte consommatrice de viande, reste très intéressée par la filière agro-alimentaire argentine, mais la visite de Cristina Kirchner était aussi l’occasion, pour elle, de réaffirmer sa vocation internationale ascendante, et de confirmer son intention de prendre pied sur le continent sud-américain. «Nous voulons développer nos investissements respectifs… des entreprises turques sont déjà présentes en Argentine, nous espérons que des entreprises argentines vont investir en Turquie», a déclaré le président Abdullah Gül, qui a reçu son homologue argentine et signé avec elle plusieurs accords, notamment, un protocole sur l’aviation civile. Ce dernier devrait contribuer à rapprocher concrètement les deux pays, puisque «Turkish Airlines» devrait bientôt pouvoir ouvrir un vol direct entre Istanbul et Buenos Aires.

Sur le plan politique, les apports de cette visite de Cristina Kirchner sont restés plus limités. Les deux pays entretiennent, en effet, une relation complexe depuis que l’Argentine a reconnu le génocide arménien, en 2004. Ces difficultés ont été ravivées, l’an passé, lors de la tournée de Recep Tayyip Erdoğan, en Amérique du Sud. Après sa participation au Troisième Forum de l’Alliance des civilisations au Brésil, le 28 mai, le premier ministre turc avait décidé d’annuler son séjour en Argentine, ayant été informé qu’une manifestation, organisée par la diaspora arménienne, risquait de perturber l’inauguration d’une statue d’Atatürk à laquelle il était convié.

Au-delà de cet incident, on peut observer que les relations politiques que la Turquie entretient avec l’Argentine sont loin d’atteindre celles qu’elle a développées avec le Brésil voisin, au cours des derniers mois. Le 17 mai 2010, à propos du dossier nucléaire iranien, Ankara et Brasilia avaient défié les Etats-Unis, en signant avec Téhéran, un accord prévoyant un échange d’uranium enrichi, qui prétendait offrir une alternative aux sanctions que les grandes puissances s’apprêtaient à voter contre la République islamique. Par la suite, le 9 juin 2010, la Turquie et le Brésil avaient refusé de soutenir ces sanctions, lors de leur adoption par le Conseil de Sécurité de l’ONU. Les deux pays avaient voulu se poser ainsi, sur la scène internationale, en puissances politiques émergentes, contestant une gouvernance du monde assuré par les seuls membres permanents de l’instance onusienne. Si l’Argentine est loin d’être sur les positions brésiliennes, notamment en ce qui concerne le dossier nucléaire iranien, nul doute qu’elle entend aussi, dans les prochaines années, donner une tonalité politique à son ascension économique. Pour ce faire, le détour turc de sa présidente n’aura sans doute pas été inutile.
JM

vendredi 21 janvier 2011

Recep Tayyip Erdoğan, invité d’honneur de la TÜSIAD.


Qui l’eut cru ! Recep Tayyip Erdoğan a accepté de participer, le 20 janvier 2011, à l’assemblée générale de la TÜSIAD (Türk Sanayicileri ve Işadamları Derneği, l’Association des industriels et hommes d’affaires turcs). Cette émanation du patronat turc occidentalisé, qui fête actuellement le 40e anniversaire de sa fondation, et constitue l’un des plus importants lobbies de soutien à la candidature européenne de la Turquie, avait fait du premier ministre l’invité d’honneur de son rendez-vous annuel.

La venue du leader de l’AKP n’était pourtant pas acquise. En effet, lors de la campagne ayant précédé le référendum du 12 septembre dernier, qui a permis de restructurer la hiérarchie judiciaire, une polémique avait éclaté entre le gouvernement et la TÜSIAD (cf. notre édition du 18 août 2010). Recep Tayyip Erdoğan avait critiqué le refus de l’organisation patronal de donner une consigne de vote pour le référendum. Il avait estimé notamment que cette position timorée n’était en fait qu’un aveu de l’hostilité de la TÜSIAD au projet de réforme gouvernemental. En outre, le chef du gouvernement turc avait dénoncé une attitude en contradiction avec les positions plutôt favorables exprimées par l’Union européenne à l’égard de la révision constitutionnelle proposée au référendum. Cette passe d’armes avec la TÜSIAD s’était ajoutée à un précédent clash, survenu au mois de juillet 2011, qui avait vu celle-ci, critiquer sans ménagement l’initiative démocratique kurde de l’AKP (cf. notre édition du 20 juillet 2010). Le contentieux commençait ainsi à être particulièrement lourd entre les hommes actuellement au pouvoir et une organisation qui, par ailleurs, avait activement participé au déboulonnage du premier ministre islamiste Necemettin Erbakan, en 1997, et s’était employée à dissuader Recep Tayyip Erdoğan d’être candidat à l’élection présidentielle, en 2007 (cf. notre édition du 18 avril 2007).

Il semble toutefois que le premier ministre ait accepté de passer l’éponge, pour un temps, afin de ne pas se priver de la tribune que constitue l’assemblée générale du grand patronat turc et de pouvoir envoyer quelques messages forts sur ses intentions politiques pour 2011. Le premier développement saillant de son discours a été une mise au point concernant le tabac et l’alcool. La récente directive du gouvernement restreignant la vente du tabac et de l’alcool (obligation d’avoir un lieu de vente spécifique dans les commerces, interdiction de vente de bouteilles de 20 cl, interdiction de l’alcool pendant les concerts…) a provoqué de multiples remous politiques, depuis une dizaine de jours, en Turquie. Le président de l’autorité turque de régulation de la vente des tabacs et alcools, Mehmet Küçük, a démenti toute intention idéologique sous-jascente en la matière, et affirmé qu’au travers de nouvelles propositions de limitations, l’instance qu’il préside simplement voulu protéger la jeunesse. Mais les milieux laïques ont vu, dans ces mesures, une preuve supplémentaire de la progression d’une «mentalité oppressive» qui entend encadrer les modes de vies.

Devant des hommes d’affaires turcs tout aussi habitués aux repas d’affaires arrosés que leurs homologues occidentaux, il y avait une opportunité forte de s’expliquer, que Recep Tayyip Erdoğan n’a pas manqué de saisir en déclarant : «Je peux avoir une attitude hostile à l’alcool dans ma vie personnelle et dans le cadre de ma famille. Mais, si nous sommes conservateurs, nous sommes aussi des démocrates, donc nous sommes à attentif à ne pas imposer notre point de vue à la société.» Évoquant les récentes dispositions restreignant la vente de l’alcool en les comparant à celles adoptées aux Etats-Unis ou dans d’autres pays occidentaux, le premier ministre a alors rappelé que la Constitution faisait obligation à l’autorité publique de protéger la jeunesse des méfaits de l’alcool et d’autres drogues, et il a estimé que le gouvernement n’avait fait ici que son travail.

Un autre temps fort du discours du leader de l’AKP a concerné la relance du projet de Constitution civile. Initié au lendemain des élections législatives de 2007, on sait que ce projet s’est enlisé, et qu’il n’a finalement débouché que sur une révision constitutionnelle limitée, celle qui précisément a fait l’objet du référendum du 12 septembre 2010. À l’issue du résultat positif de ce scrutin, Recep Tayyip Erdoğan a annoncé que le projet de Constitution civile serait mené à son terme, si le gouvernement de l’AKP était reconduit, à l’issue des prochaines élections législatives de juin 2011. Pour sa part, depuis le mois de septembre dernier, la TÜSIAD a mis en place un groupe de 25 experts, chargés de réfléchir à un projet de nouvelle constitution. Ce groupe ne prépare pas un texte à proprement parler, mais il doit plus exactement faire des propositions sur 5 points : le mode d’élaboration de la prochaine Constitution, les principes fondamentaux et les institutions de celle-ci au 21e siècle, les questions identitaires, la liberté de religion et la séparation des pouvoirs. Lors de l’Assemblée générale de la TÜSIAD, jeudi, Recep Tayyip Erdoğan a surtout redit sa volonté de relancer le projet de Constitution civile, en assurant que son élaboration ne mobiliserait pas seulement des experts, mais également l’ensemble de la société civile.

Le dernier passage important du discours du premier ministre a concerné le pouvoir judiciaire et les réformes qui selon lui s’imposent encore, même après la révision du 12 septembre dernier. Répondant à la présidente de la TÜSIAD, Madame Ümit Boyner, qui avait regretté que les enquêtes sur les assassinats du journaliste laïque, Uğur Mumcu, en 1993, et du journaliste turc d’origine arménienne, Hrant Dink, en 2007, soient toujours dans l’impasse, Recep Tayyip Erdoğan a déclaré qu’il n’était pas au pouvoir lorsqu’Uğur Mumcu avait été assassiné, mais que les assassins de Hrant Dink avaient été arrêtés 36 heures après leur crime. Plus généralement, faisant allusion à la récente réforme de limitation des détentions provisoires et à l’engorgement des juridictions, qui ont abouti à la libération de prévenus réputés dangereux, il a estimé qu’une réforme globale de la justice turque était nécessaire. Toujours dans le domaine juridictionnel, il n’a pas manqué enfin de regretter le récent arrêt du Conseil d’Etat, qui a annulé la décision du YÖK, autorisant le port du voile par des étudiantes candidates à des examens universitaires supérieurs. Une manière de rappeler que le port du voile à l’université devrait, une fois de plus, être l’un grand thème de campagne de l’AKP, lors des prochaines élections législatives…
JM

jeudi 13 janvier 2011

La Turquie plus que jamais tiraillée entre sa candidature européenne et sa stratégie régionale.


Plusieurs développements de l’actualité politique récente ont bien illustré le positionnement complexe de la Turquie entre le maintien de ses alliances avec les pays occidentaux et sa stratégie d’ouverture en direction du monde arabo-musulman.

Les difficultés que traversent les relations turco-européennes se sont tout d’abord confirmées à l'occasion de la récente visite d’Angela Merkel à Chypre. Lors de ce déplacement (le premier d’un chef de gouvernement allemand à Nicosie), la chancelière a salué les efforts faits par la République de Chypre pour parvenir à un règlement sur l’île, tout en constatant que «la partie turque ne réagissait pas de manière adéquate.» Cette déclaration a cueilli a froid les principaux responsables politiques turcs, au moment où ils effectuaient, pour leur part, une série de déplacements dans le monde arabe (Yemen, pour Abdullah Gül, Koweït et Qatar, pour Recep Tayyip Erdoğan). Tandis que le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu regrettait le manque d’objectivité des propos d’Angela Merkel, le premier ministre turc a sévèrement taclé la chancelière allemande en lui reprochant d’avoir oublié ses positions antérieures qui l’avaient vu estimer notamment que l’entrée de Chypre dans l’Union européenne, sans que le conflit qui divise l’île ait été préalablement réglé, avait été une erreur. Cet accrochage entre la Turquie et l’Allemagne, sur la crise chypriote, est d’autant plus important que l’on se souvient que cette dernière a fait échouer les accords, qui devaient être conclus entre l’OTAN et l’UE, à la fin de l’année passée.

Au même moment, Recep Tayyip Erdoğan et Abdullah Gül ont, de leur côté, confirmé la vitalité des développements régionaux de la nouvelle politique étrangère turque. Les 10 et 11 janvier 2011, le président de la République a en effet effectué, au Yémen, une visite officielle de deux jours (la première d’un chef d’État turc dans ce pays) au cours de laquelle, il a signé une série de contrats importants, dont un accord prévoyant la suppression de l’obligation de visas entre les deux pays. Pendant ce temps, le premier ministre turc, accompagné de tout un aréopage d’hommes d’affaires, poursuivait son offensive de charme dans les pays du Golfe. Au Koweït où il s’est d’abord rendu le 11 janvier (photo), il a exhorté les pays arabes à oublier les conflits du passé et à coopérer entre eux comme avec la Turquie, allant même jusqu’à déclarer : «Les arabes sont nos frères… En joignant nos forces, nous pouvons surmonter tous les problèmes. Nous pouvons résoudre le problème de la Palestine, celui de l’Iran ou celui de l'Afghanistan… Nous n'avons pas besoin d'une partie tierce pour réformer et améliorer nos relations.» Le Lendemain, dans l’avion qui le conduisait du Koweït au Qatar, le chef du gouvernement turc a renchérit sur les propos qu’il avait tenus la veille : «Les 57 pays musulmans peuvent en réalité se suffire à eux-mêmes avec ce qu’ils produisent et consomment… Nous avons beaucoup à partager.» Recep Tayyip Erdoğan a toutefois tenu à rappeler que cette position à l’égard du monde arabo-musulman ne constituait absolument pas une alternative à la candidature de son pays à l’Union Européenne.

Il faut dire qu’au même moment le ministre d’Etat, négociateur en chef de la Turquie avec l’UE, Egemen Bağış, affirmait que, lors du sommet des pays candidat à l’UE qui s’ouvre aujourd’hui à Budapest, il allait plaider pour que ceux-ci soient à nouveau invités aux Conseils européens qui se tiennent chaque semestre, et qu’ils soient conviés à la traditionnelle photo de famille qui les clôture, en ajoutant : « Cela est très important pour nous ! » Sans doute fera-t-il valoir également le nouveau rayonnement international de son pays et le désir d’Ankara de jouer les médiateurs, alors même que doit avoir lieu, les 20 et 21 janvier prochains, à Istanbul, le deuxième round de négociations entre le groupe des Six (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France et Allemagne) et l’Iran sur le dossier nucléaire, et que Catherine Ashton arrive aujourd’hui en Turquie pour préparer cette échéance. Pourtant des déclarations ambiguës récentes du ministre iranien des affaires étrangères par intérim, Ali Akbar Salehi, sur le contenu des discussions qui doivent avoir lieu à Istanbul, montrent que les deux parties ne sont pas d’accord sur l’ordre du jour de la rencontre. L’Iran refuserait que l’on évoque ses «droits au nucléaire» qui, selon lui, ne peuvent être débattus que devant l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique). Le fait que cette réunion se tienne à Istanbul est donc significatif de l’influence diplomatique qui est désormais celle d’Ankara, mais les résultats effectifs ne seront peut-être pas à hauteur des ambitions qu’a nourries la Turquie en se proposant pour accueillir cet événement.
JM

mardi 4 janvier 2011

2010 : Le bilan de la politique étrangère turque.


Dans le sillage des évolutions majeures, qui avaient suivi l’arrivée d’Ahmet Davutoğlu à la tête de la diplomatie turque en 2009, l’année 2010 a permis à la Turquie d’affirmer avec éclat l’autonomie de sa politique étrangère, et son souhait de rayonner sur la scène internationale, bien au-delà de son espace régional.

Cette ambition s’est exprimée, plusieurs fois, de façon spectaculaire, sur des dossiers majeurs où la Turquie n’a pas hésité à se démarquer de la position de ses alliés occidentaux, voire carrément à leur faire front. On pense au dossier nucléaire iranien, qui a vu Ankara, d’une part, signer le 17 mai, avec le Brésil et l’Iran, un accord tripartite (photo), présenté comme une alternative aux sanctions proposées par les grandes puissances, d’autre part, refuser de voter, le 9 juin, ces sanctions, lors d’une séance mémorable au Conseil de Sécurité des Nations Unies. On peut dire que ces deux dates ont ouvert une nouvelle période dans les relations turco-américaines. Sans rompre ses alliances et remettre en cause en particulier son engagement dans l’OTAN, la Turquie a clairement manifesté sa volonté de disposer désormais d’une marge de manœuvre par rapport aux positions adoptées par Washington sur les grands dossiers internationaux. Cette ligne de conduite s’est à nouveau manifestée, lors de la préparation et de la tenue du sommet de l’OTAN à Lisbonne, en décembre. Après avoir émis de nombreuses réserves à l’égard de l’extension du bouclier antimissiles américain, un projet visant à prévenir le risque présenté par la prolifération des missiles balistiques dans le voisinage asiatique de l’Europe, Ankara a exigé et obtenu que l’OTAN n’identifie pas cette menace, en désignant nommément l’Iran.

Ces velléités turques d’émancipation diplomatique inquiètent désormais sérieusement les officiels américains, au point que le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan a du dépêcher en cours d’année une délégation de parlementaires aux Etats-Unis, pour rassurer son allié sur ses intentions. Lors d’un discours devant la Brookings Institution (l’un des plus vieux think tanks américains), le 27 mai 2010, Hillary Clinton a exprimé sans ménagement son désaccord avec la stratégie turco-brésilienne sur le dossier iranien. Et les observateurs ont été frappés par le caractère «glacial» de la rencontre qui a eu lieu, à Toronto, en marge du G20, le 26 juin 2010, entre le président américain et le premier ministre turc.

Il faut dire que les mois de mai et juin 2010 se sont aussi soldés par une dégradation sans précédent des relations turco-israéliennes. Déjà malmenées par l’opération «plomb durci» à Gaza et le fameux «one minute» de Davos, en 2009, ces relations ont frisé la rupture en 2010, suite à l’émotion provoquée par la mort de 9 militants humanitaires turcs, au cours de l’arraisonnement du navire amiral de la flottille «Free Palestine», par un commando de marine israélien. Après avoir réclamé et obtenu des Nations Unies la mise en place d’une commission d’enquête internationale, qui a condamné la violence d’une interception israélienne intervenue dans les eaux internationales, Ankara a demandé à l’État hébreu des excuses et une indemnisation des victimes. Deux rencontres semi-officielles ont eu lieu, en juin et en décembre, pour essayer de rétablir le cours des rapports entre les deux pays, mais elles n’ont débouché sur aucun résultat concret. Cette situation n’a pourtant pas provoqué l’interruption des relations économiques et techniques entre Ankara et Tel-Aviv. Israël a continué ses livraisons d’armements à la Turquie, en particulier celles des drones «Heron».

Le tour pris par la confrontation turco-israélienne au cours de l’année 2010 a renforcé le prestige de la Turquie dans l’espace arabo-musulman. De façon significative, Recep Tayyip Erdoğan n’a cessé d’être primé dans le monde arabe, au cours de l’année écoulée : prix du roi Fayçal en Arabie Saoudite, Prix de l’Union des Banques arabes au Liban, Prix Khadafi en Lybie, désignation comme «personnalité de l’année» par CCN Arabe à Dubaï... Ceci a permis à Ankara de poursuivre sa politique du «zéro problème avec nos voisins». Avec la Syrie, la Turquie a encore approfondi, dans les domaines politique, économique ou militaire, les relations très denses développées au cours des trois dernières années. Elle a poursuivi cette coopération bi-latérale, dans la région, par un projet, de plus grande ampleur l’associant non seulement à la Syrie, mais encore au Liban et à la Jordanie, afin d’établir une zone de libre-échange, qui s’inspire de l’expérience européenne en la matière. Lors du Forum turco-arabe, le 10 juin, à Istanbul, le ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a d’ailleurs plaidé pour la création d’une Union Proche-Orientale s’étendant, d’est en ouest, de Kars au Maroc, et, du nord au sud, du Bosphore au Golfe d’Aden. Pour l’heure, un accord de défense a été signé avec l’Arabie Saoudite, en mai, un accord de libre-échange est à l’étude avec le Conseil de Coopération du Golfe, depuis l’automne, et un accord de partenariat stratégique est en cours avec l’Egypte.

Face à la montée en force de l’Iran au Moyen-Orient, il est sûr que le rayonnement diplomatique de la Turquie rassure les puissances sunnites du monde arabe, mais il pourrait aussi mêler Ankara aux conflits identitaires et stratégiques qui se jouent dans la région. Ainsi, les projets économiques turcs dans le monde arabo-musulman que nous évoquions précédemment ou la visite remarquée de Recep Tayyip Erdoğan au Liban, en novembre, ont été perçus comme des initiatives visant contrer le développement de l’influence de l’Iran chiite au Proche-Orient. Téhéran a manifesté, plusieurs fois, des signes d’agacement à l’égard d’un pays qui se fait le héros de la cause palestinienne face à Israël, tout en demeurant dans l’OTAN et en continuant à se présenter comme un allié des Etats-Unis. On observe d’ailleurs qu’en dépit de son opposition à la stratégie américaine sur le dossier nucléaire iranien, la Turquie applique les sanctions économiques décidées contre Téhéran, et qu’elle n’a eu de cesse, ces deux dernières années, de faire avancer son propre programme nucléaire civil, son ministre de l’énergie expliquant récemment que l’objectif final de son pays, en l’occurrence, était qu’il soit en mesure de construire lui-même ses propres centrales.

En Irak, aussi, la stratégie de la Turquie a été perçue comme sunnite. Ses multiples initiatives pour rapprocher les différentes communautés, afin de constituer un gouvernement d’union nationale après les dernières élections générales, ont-elles été une tentative de mettre un terme au leadership du chiite Nouri al Maliki sur l’exécutif irakien ? Toujours est-il que l’implication de la Turquie dans les affaires intérieures de ce pays tient également à l’importance qu’il revêt en ce qui concerne la question kurde. En 2010, les contacts entretenus par Ankara avec le gouvernement kurde de la région nord irakienne se sont encore développés. Alors que la Turquie a ouvert un consulat à Erbil en février et que plusieurs ministres turcs se sont rendus en cours d’année dans la capitale kurde nord irakienne, le président Massoud Barzani a effectué une visite officielle en Turquie, au mois de juin dernier. Tout en réaffirmant le droit à l’autodétermination du peuple kurde, celui-ci a plusieurs fois apporté son soutien aux initiatives politiques du gouvernement turc dans le sud-est, et l’on observe que l’AKP était représenté au congrès du PDK en décembre 2010.

Il n’y a pas que dans son voisinage arabo-musulman que la Turquie a mené une diplomatie active, au cours de l’année 2010. Ses relations avec son grand voisin russe ont en effet continué à prospérer, puisqu’après s’être rendu en Russie, au début de l’année, le premier ministre turc a reçu son homologue Vladimir Poutine, en janvier, et le président Dimitri Medvedev, en mai. La relation russo-turque est d’autant plus stratégique qu’elle concerne concrètement d’abord la coopération énergétique. La Russie construira la première centrale nucléaire turque à Akkuyu (Adana), et elle reste sur les rangs pour la construction de la seconde, à Sinop. Après des difficultés techniques et juridiques, son implication dans le projet d’oléoduc Samsun-Ceyhan a été confirmée. Cette année, les deux pays ont aussi supprimé leurs obligations mutuelles de visas, et la Turquie a rayé la Russie (comme d’ailleurs l’Iran et la Grèce) de la liste des pays constituant pour elle une menace, dans son document national de politique stratégique. Cette coopération fructueuse n’a pourtant pas permis de débloquer la situation avec un autre pays voisin : l’Arménie. La ratification des protocoles, signés en octobre 2009, à Zurich, pour normaliser les relations entre les deux pays, n’a pas eu lieu en 2010, et ne semble pas imminente. A demi-mot, Ankara a manifesté plusieurs fois sa déception quant à la faible intensité des efforts consentis par Moscou pour faire pression sur Erevan à cet égard. En tout état de cause, la situation conflictuelle qui perdure dans le Caucase paraît convenir à la Russie, qui entend conserver un droit de regard important sur cette région.

Au-delà de ces relations de voisinage, l’année 2010 aura été marquée par l’amplification du rayonnement mondiale de la diplomatie turque. Si celle-ci a pris pied en Amérique du Sud, à l’occasion du sommet de l’Alliance des civilisations au Brésil, au mois de juin et en dépit de l’annulation d’une visite de Recep Tayyip Erdoğan en Argentine, elle a été aussi à nouveau très active en Afrique, avec les déplacements du président Abdullah Gül, au Congo et au Cameroun, au mois de mars. Mais, c’est surtout en direction de la Chine que la Turquie aura fait un effort particulier cette année pour effacer le souvenir des échanges acerbes entre les deux pays que la répression des Ouïghours avaient provoqués, en juillet 2009. La visite du premier ministre chinois en Turquie, en octobre, et celle du ministre turc des affaires étrangères à Pékin, en novembre, semblent avoir donné à la coopération turco-chinoise un tour véritablement stratégique. Les deux pays, qui ont enregistré les plus forts taux de croissance dans le monde, au cours du second semestre 2010, ont prévu de porter leurs échanges à 100 milliards de dollars d’ici à 2020. Ils devraient aussi coopérer plus étroitement au sein du G20. Les Chinois s’intéressent en outre de très près au projet de troisième pont sur le Bosphore dont les appels d’offre doivent être lancés, en février prochain. Une année de la Chine en Turquie est prévue, en 2012, et une année de la Turquie en Chine, en 2013. À l’issue de sa visite en Chine, Ahmet Davutoğlu n’a ainsi pas hésité à déclarer qu’un «nouveau paradigme turco-chinois» était né.

Ces multiples ouvertures internationales et leur intensité n’ont pas manqué de raviver en permanence, pendant l’année 2010, le débat sur un éventuel changement d’axe de la politique étrangère de la Turquie et sur la compatibilité de la candidature d’Ankara à l’UE avec de telles orientations. Mais cela est une autre histoire, qui fera l’objet prochainement d’un troisième bilan, consacré à la politique européenne de la Turquie. Ne le manquez pas !
JM