dimanche 28 février 2010

Turquie : le bilan d’une semaine mouvementée


18 nouvelles arrestations (dont celle du chef des forces paramilitaires de la province de Konya) ont eu lieu dans 13 provinces, le 26 février 2010, tandis que 31 personnes sur les 49 placées en garde à vue, en début de semaine (cf. notre édition du 23 février 2010), étaient maintenues en détention. À l’issue de ce coup de filet considéré comme le plus important de tous ceux qui ont frappé des militaires, depuis la première vague d’arrestations de l’affaire «Ergenekon», il y a deux ans, beaucoup de Turcs s’interrogent sur le processus qui est en cours. Cette nouvelle péripétie judiciaire a étalé sur la place publique un affaiblissement de l’armée latent depuis plusieurs mois. Un processus de démilitarisation avance comme irréversible, et l’homme de la rue s’interroge sur le nouveau système qui se met en place jour après jour. Si beaucoup regrettent les interventions nombreuses et parfois musclées de l’armée dans la vie politique ou les manipulations judiciaires qui ont entamé la crédibilité de l’Etat de droit, un récent sondage «Eurobaromètre» montre toutefois que l’armée et la justice restent les institutions dans lesquels les Turcs ont le plus confiance, largement avant le gouvernement. Au terme de cette semaine mouvementée, alors que des manifestations avaient lieu à l’occasion du 13e anniversaire du coup d’Etat post-moderne du 28 février 1997, une certaine inquiétude domine donc au sein de l’opinion publique.

Pourtant, après le choc provoqué par les arrestations du 22 février, la tension entre l’armée et le gouvernement semble s’être relâchée. En se rencontrant, le 25 février, à Çankaya, le Président, le Premier ministre et le Chef d’état major ont voulu montrer que la situation restait sous leur contrôle (cf. notre édition du 26 février 2010). Sans parler de victoire, on peut considérer que cette réunion tripartite a permis à la hiérarchie militaire de limiter la casse et de montrer qu’elle pouvait encore avoir une certaine influence politique sur le gouvernement. Lors d’une rencontre, le 23 février, les plus hautes autorités militaires avaient fait savoir (dans une déclaration reprise sur leur site internet) qu’elles considéraient la situation comme «sérieuse». Par ailleurs, toujours lors de cette réunion, elles auraient présenté au vice-premier ministre, Cemil Çiçek, qui y assistait, un projet de réforme tendant à empêcher que des militaires en activité continuent relever des juridictions civiles. Ces mêmes officiers supérieurs auraient aussi menacé de démissionner massivement, si leurs observations n’étaient pas prises en compte par le gouvernement. Cette menace, bien que démentie par Cemil Çiçek, a indiscutablement contribué à accroître l’inquiétude de l’opinion publique, et dès le 24 février, le président de la République, après avoir rencontré le ministre de la justice et le président de la Cour constitutionnelle, s’est employé à calmer le jeu en annonçant la réunion tripartite de jeudi.

Alors que les figures de proue du coup de filet du 22 février, les généraux Ibrahim Fırtına, l’amiral Özden Örnek et le général Ergin Saygun, ont été remises en liberté, beaucoup de commentateurs, se sont étonnés de la tenue d’une telle réunion (cf. notre édition du 26 février 2010), en la considérant comme le résultat de pressions militaires. Ces réactions médiatiques ont provoqué l’ire du premier ministre, qui, le 26 février, après avoir répété que personne n’était au-dessus des lois et que les procédures engagées iraient jusqu’au bout, s’en est pris sans ménagement aux médias en les accusant de ruiner le crédit de la Turquie à l’étranger, et en particulier d’être responsables de la baisse de la bourse turque enregistrée à la fin de la semaine écoulée.

De toute évidence, si les derniers jours ont à nouveau montré, de façon spectaculaire, l’affaiblissement politique de l’armée, ils ont aussi permis de comprendre que le gouvernement va désormais devoir gérer une situation complexe qui n’est pas sans danger pour lui aussi. Laisser s’effondrer l’armée, voire provoquer l’accélération de sa descente aux enfers présente, en effet, des risques, parce que cela accroît les angoisses de l’opinion publique dans un contexte international difficile dominé actuellement par le dossier nucléaire iranien. Le devenir de l’armée turque intéresse, de surcroît, les alliés américains et européens de la Turquie, qui loin de se réjouir sans réserve, cette fois, ont surtout insisté sur la transparence et sur l’équité qui doivent, selon eux, dominer les procédures engagées contre les militaires arrêtés, le 22 février dernier.

Il semble donc que le processus de démilitarisation en cours prendra du temps. La réunion tripartite de jeudi a bien montré que le gouvernement entendait gérer sa relation avec l’armée et se donner du temps. Recep Tayyip Erdoğan et İlker Başbuğ se sont encore rencontrés, pendant plus d’une heure, le 28 février, à l’issue des obsèques du père fondateur du YÖK, İhsan Doğramacı (photo). Mais, pour être viable, cette temporisation politique suppose aussi une temporisation médiatique et judiciaire qui ne dépend pas entièrement du gouvernement…
JM

vendredi 26 février 2010

Turquie : fin de partie pour l’armée ?


L’arrestation d’une quarantaine de militaires, au début de cette semaine, en Turquie, apparaît comme un tournant dans l’évolution que connaît actuellement le système politique turc. Depuis les débuts de l’affaire «Ergenekon» et dans le cadre des multiples complots révélés ces deux dernières années, ce n’est pourtant pas la première fois qu’on assiste à des arrestations de militaires, mais celles du lundi 22 février ont été particulières par leur ampleur et la qualité des personnes concernées. Car c’est en fait une bonne partie l’état-major qui dirigeait l’armée turque entre 2002-2006, c’est-à-dire juste après l’arrivée de l’AKP au gouvernement, qui a constitué la première cible de cette opération judiciaire qui, outre ces militaires retraités impliqués dans le plan «Balyoz», a touché également des amiraux et officiers de marine en activité par ailleurs impliqués dans un autre complot, le plan «Cage». Ainsi le commandement de la marine turque est aujourd’hui en partie décapité.

Tout se passe donc comme si la justice turque, au cours des deux dernières années, après s’être attaqué aux petites mains de l’Etat profond, s’était progressivement rapprochée du cœur du commandement militaire suprême pour le mettre aujourd’hui en état de siège. Les généraux turcs les plus capés se sont réunis, le 23 février 2010, pour faire le point d’une situation qu’ils ont définie comme «sérieuse» dans une déclaration publiée sur le site internet des forces armées. Lors de cette réunion, ils ont remis au vice-premier ministre, Cemil Çiçek, qui y représentait le gouvernement, un rapport d’une vingtaine de pages, demandant à ce que les militaires en service actif relèvent désormais exclusivement de la justice militaire, lorsqu’une procédure est engagée contre eux. Cette déclaration et ce rapport ont été perçus par plusieurs observateurs comme des tentatives de pression de l’armée sur le pouvoir civil, au moment où la vie politique turque avait été mise en état de surchauffe.

Le 25 février 2010, pour faire baisser la tension, le président de la République, Abdullah Gül, a cru bon de convier à Çankaya, pour une réunion tripartite, le chef d’état-major, İlker Başbuğ, et le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan (photo). Les participants ont affiché une mine détendue à l’issue de leur rencontre et un communiqué a été diffusé, déclarant en particulier que «tout le monde devait être persuadé que les affaires en cours seraient résolues dans le respect du droit.» Cette initiative présidentielle a néanmoins été mal perçue par de nombreux commentateurs qui ont estimé que la réunion organisée interférait dans une affaire judiciaire en cours, en se demandant, si dans un Etat démocratique un président et un premier ministre devaient absolument prendre en compte le malaise d’une instance militaire qui leur est théoriquement soumise.

Alors qu’un certain nombre d’officiers arrêtés lundi ont finalement été relâchés (notamment les généraux Fırtına et Saygun et l’amiral Örnek) mais que 31 d'entre eux ont été maintenus en détention, Recep Tayyip Erdoğan, s’est montré moins conciliant, dès le lendemain, lors d’une émission de télévision. «Une démocratie affaiblie n’est pas une fatalité dans ce pays, personne n’est au-dessus des lois, personne n’est intouchable, personne n’est privilégié», a déclaré le premier ministre avant d’affirmer que «ceux qui conspirent à huit-clos et qui foulent au pied la volonté de la nation allaient se retrouver devant la justice. »

Il semble donc que la réunion tripartite de Çankaya ne sera qu’une pause temporaire dans le processus de démilitarisation, qui est en marche, et auquel on voit mal quelle parade l’armée pourrait opposer. Certes, en décembre dernier, certains militaires avaient refusé de déférer à la convocation de procureurs, mais au bout d’une dizaine de jours, ils avaient du se soumettre. Actuellement, dans l’affaire opposant deux procureurs à Erzincan (cf. notre édition du 18 février 2010), le général commandant la 3ème armée, Sadıray Berk, refuse depuis plus d’un mois, de répondre à la convocation judiciaire dont il est l’objet. Mais combien de temps pourra-t-il tenir encore ? On sait aussi que la Cour constitutionnelle a essayé de contre-attaquer, en janvier dernier, en annulant la réforme qui avait supprimé l’immunité dont bénéficiaient les militaires à l’égard de la justice civile (cf. notre édition du 24 janvier 2010). Mais cette annulation n’a rien changé dans les faits, puisque, comme on vient de le voir, la justice civile continue de convoquer des militaires et de les placer en détention s’il le faut. La dernière carte de l’establishment politico-militaire pourrait être dans les mains du fameux procureur Abdurahman Yalçınkaya, qui menace, depuis quelques jours, de lancer contre l’AKP une procédure de dissolution comparable à celle qu’il avait tentée de faire aboutir, il y a deux ans. Le procureur en question aurait même laissé entendre qu’il cherchait en permanence dans la presse et sur internet (sic), un argumentaire pour étayer sa mise en cause du parti de Recep Tayyip Erdoğan. Mais une telle menace pourrait-elle être mise à exécution dans le contexte actuel ?

En réalité, même si des combats d’arrière garde, tentés par quelques juges ou officiers téméraires, ne sont pas à exclure, on a vraiment l’impression qu’en Turquie, l’establishment politico-militaire est en train de perdre la partie qui l’oppose au gouvernement depuis deux ans.
JM

mercredi 24 février 2010

L’Ours de Berlin apprécie le «Miel» de Semih Kaplanoğlu.


Le jury de la 60ème édition du festival du film de Berlin a décerné, samedi dernier, l’Ours d’or du meilleur film au long-métrage « Bal » (Miel) de Semih Kaplanoğlu, récompense que la Turquie remporte pour la première fois depuis 46 ans. Pièce finale du triptyque La trilogie de Yusuf après Süt (Le lait) et Yumurta (L’œuf), Bal est un plaidoyer sur le thème porteur du rapport de l’homme à la nature, et relate les retrouvailles d’un fils avec son père apiculteur. Abordé sous un angle poétique, il a été particulièrement apprécié par la critique du fait de son traitement particulier, le film s’attachant à restituer la perspective qui est celle d’un enfant. S’il s’agit de la première récompense de Semih Kaplanoğlu au festival allemand, celle-ci vient néanmoins consacrer un cinéaste dont les films sont plébiscités depuis des années par de nombreux festivals. Le second film de Kaplanoğlu, La Chute de l'ange, avait ainsi remporté la Montgolfière d'or du Festival des 3 Continents, tandis que Yumurta avait été présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Les succès de ce réalisateur sont à ce titre représentatifs de l’essor que connaît le cinéma turc depuis une dizaine d’années et de la dimension internationale qu’ont pris depuis certains de ses représentants.

Longtemps boudé par un public restreint et d’anecdotiques soutiens financiers, le «cinéma ottoman» dont parlait Godard a en effet connu un renouveau au cours des années 1990, tendance que les années 2000 n’ont fait qu’accentuer. Ce revirement est en partie dû au «double visage » du cinéma turc (Nadia Nasr) : il possède une production de long-métrages populaires destinés au marché intérieur (et généralement inexportables), assurant plus de 60% des entrées nationales, lui permettant de conserver une audience importante. Mais par ailleurs, la «génération 60» regroupant des réalisateurs nés au cours de cette décennie produit un grand nombre de films d’auteur régulièrement primés à l’étranger. Semih Kaplanoğlu en est l’un des ambassadeurs, aux côtés de cinéastes comme Yeşim Ustaoğlu, Ferzan Öztepek et évidemment Nuri Bilge Ceylan. Ce dernier est sans doute le réalisateur qui a le plus contribué à faire connaître le cinéma turc en Europe et dans le reste du monde. Il a reçu un grand nombre de récompenses pour des films comme «Uzak» (Grand Prix du jury et double Prix d'interprétation masculine au festival de Cannes), «Les Trois Singes» (Prix de la mise en scène à Cannes également) ou «Les Climats» (Prix de la critique internationale 2007). Autre étoile montante incontournable de cette génération, Fatih Akın, le réalisateur du remarquable «De l’autre côté», vit et travaille entre la Turquie et l’Allemagne, où il est né. Consacrant à l’international un septième art dont la fréquentation en Turquie n’a jamais été aussi importante, l’Ours d’or de Semih Kaplanoğlu semble donc cristalliser la nouvelle lune de miel que vivent le cinéma turc d’auteur et les pays d’Europe.
Louis-Marie Bureau

mardi 23 février 2010

Turquie : vague spectaculaire d’arrestations dans le cadre de l’affaire Balyoz.


La journée d’hier a vu un nouveau développement spectaculaire dans l’affaire Balyoz, révélée, le 19 janvier dernier, par le journal «Taraf» (cf. notre édition du 21 janvier 2010). Près d’une cinquantaine d’officiers, dont 11 généraux à la retraite, ont été placés en garde-à-vue, au cours d’une opération de très grande ampleur, menée à Ankara, Istanbul, Bursa et Izmir. Parmi les personnes arrêtées, on relève les noms de généraux qui occupaient des fonctions de premier plan en 2003, au moment où le plan Balyoz a été conçu, notamment : le général Ibrahim Fırtına, ancien chef de l’armée de l’air, l’amiral Özden Örnek, ancien chef de la marine, le général Suha Tanyeli, ancien chef du Centre d’études et de recherches stratégiques de l’état-major, le général Ergin Saygun, ancien commandant de la 1ère Armée (au sein de laquelle le plan Balyoz a été préparé) ou le général Engin Alan, ancien chef des forces spéciales, connu pour avoir dirigé, en 1999, l’opération qui devait aboutir à l’arrestation du leader kurde du PKK, Abdullah Öcalan. Toutes ces personnes sont accusées d’avoir tenté de renverser le gouvernement.

Cette opération fait suite à une authentification des documents qui ont été à la base de la révélation du plan Balyoz (CD, documents signés… ). On s’attendait, certes, à des arrestations dans cette affaire, mais on ne pensait pas que celles-ci viendraient aussi vite et qu’elles frapperaient aussi haut. La rapidité de la démarche montrerait donc la détermination des procureurs à aller jusqu’au bout, en intégrant de surcroît l’affaire Balyoz dans l’enquête Ergenekon. Le chef d’état-major, İlker Başbuğ semble avoir été le premier surpris par la soudaineté de ce coup de filet, puisqu’il a dû annuler, à la dernière minute, une visite de deux jours en Égypte… Se souvenant que l’affaire Balyoz avait abouti à la révélation de l’identité de 137 journalistes que l’armée aurait considérés comme de possibles collaborateurs si les complots préparés avaient été mis en œuvre (cf. notre édition du 23 janvier 2010), certains prédisent maintenant une vague d’arrestations dans les milieux médiatiques…

Les arrestations d’hier révèlent aussi les dissensions existant au sein de l’armée, car elles ont frappé en priorité un quarteron de militaires qui se trouvaient dans l’entourage de l’ancien chef d’état-major, Hilmi Özkök, entre 2002 et 2006 (sur la photo qui date de cette époque, Hilmi Özkök, à l’extrême gauche, siège aux côtés des chefs des armées de terre -Aytaş Yalman-, mer -Özden Örnek-, air -Ibrahim Fırtına- et du général commandant la Gendarmerie -Şener Eruygur-, à l’extrême droite) . À plusieurs reprises, ces généraux auraient conçu des plans pour déstabiliser le gouvernement de l’AKP, nouvellement élu, alors même que le général Özkök se serait efforcé de faire avorter de telles tentatives. Pour l’heure, en tout cas, İlker Başbuğ, le chef d’état major en exercice, se retrouve dans une position particulièrement inconfortable, pris entre la nécessité de composer avec le gouvernement ou la justice, et celle de ne pas mécontenter ses propres troupes, dont une bonne partie est de plus en plus exaspérée par les enquêtes judiciaires en cours. Toutefois, on doit observer que si l’armée reste un monde à part en Turquie, les récentes affaires, qui l’ont secouée, incitent à penser qu’elle est devenue une structure de plus en plus perméable. Car, ce sont bien des fuites militaires internes qui ont dévoilé les différents scandales qui minent aujourd’hui le prestige de l’institution.

On ne peut manquer de remarquer également que la vague d’arrestations d’hier survient au moment même où la justice affiche ses divisions, notamment dans le contexte de l’affaire d’Erzincan (cf. notre édition du 17 février 2010) qui a défrayé la chronique la semaine dernière. Affaiblissement de l’armée, affrontements au sein de la justice, tout confirme donc que les équilibres politiques sont en train de changer : l’institution militaire, d’acteur dominant est en passe de devenir un acteur dominé. Pour mesurer, à cet égard, l’évolution qui est en cours, observons simplement qu’en avril 2007 la publication des carnets du général Örnek qui relataient deux tentatives de putsch ayant pour nom de code «Ayışığı» (Lumière de lune) et «Sarıkız» (Fille blonde) avait entrainé la fermeture à l’hebdomadaire «Nokta», alors qu’aujourd’hui ces mêmes complots conduisent le même amiral devant la justice. Indubitablement la démilitarisation est en marche, reste à savoir quelle est la nature du nouveau système qui s’installe progressivement…
JM

lundi 22 février 2010

Turquie : la révision constitutionnelle oubliée.


À l’heure où l’on débat d’une réforme constitutionnelle devant se substituer à l’ambitieux projet de Constitution civile qui n’a pu aboutir depuis le début de la présente législature, une autre réforme, elle pourtant déjà adoptée, de longue date, plonge actuellement la Turquie dans la perplexité.

Rappelons les faits. En mai 2007, pour riposter à l’annulation du 1er tour de l’élection présidentielle par la Cour constitutionnelle, l’AKP lance un projet de révision constitutionnelle qui, excusez du peu, réduit le mandat présidentielle de 7 à 5 ans (en rendant toutefois possible son renouvellement une fois), ramène le mandat parlementaire de 5 à 4 ans, modifie les dispositions concernant le quorum nécessaire pour permettre à l’Assemblée de statuer, et fait élire le président de la République au suffrage universel. À l’issue du double véto du président de la République d’alors, le très laïque, Ahmet Necdet Sezer, ce projet de révision est soumis à référendum, mais le gouvernement n’étant pas parvenu à faire adopter une réduction du délai préalable à l’organisation d’une telle consultation électorale, celle-ci ne se tient que le 21 octobre 2007, c’est-à-dire après les élections législatives et présidentielles, qui ont eu lieu respectivement, en juillet et en août. Dès lors, une question se pose, quelle est la durée des mandats de l’Assemblée et du Président en exercice ? Peut-on déjà leur appliquer la révision constitutionnelle et réduire leurs mandats de 5 à 4 ans, alors même qu’ils ont été élus avant le référendum du 21 octobre 2007 ?

Sans doute aurez-vous la faiblesse de penser que la question aurait dû être posée au moment de la campagne ayant précédé ce référendum. Or, paradoxalement celle-ci fut presqu’inexistante. Seul l’AKP fit véritablement campagne pour le oui afin de conforter un résultat acquis d’avance. La révision fut finalement adoptée à une majorité de 69,1%, la participation ayant été de 67,3%. La révision constitutionnelle en question est pourtant loin de n’être qu’un ajustement de second d’ordre car, outre la modification de la durée des mandats parlementaire et présidentiel, en prévoyant l’élection du président de la République au suffrage universel direct, elle est susceptible de changer profondément le régime politique turc. Si la prise en compte des conséquences de la réforme a été éludée, c’est essentiellement parce qu’un autre projet beaucoup plus ambitieux, celui d’élaborer une nouvelle Constitution, dite «Constitution civile», occupe alors tous les esprits… Pourtant, près de 3 ans plus tard, tandis que cette «Constitution civile» n’a toujours pas vu le jour, la révision constitutionnelle de 2007 pose des questions qui deviennent de plus en plus pressantes. Le président Gül effectuera-t-il un mandat de 7 ans non renouvelable ou de 5 ans renouvelable ? L’élection présidentielle au suffrage universel du président de la République est-elle susceptible de transformer le régime parlementaire turc en régime semi-présidentiel ?

Pour trouver des réponses, experts et journalistes se tournent actuellement vers la France, et cela pour deux raisons principales : en 2000, ce pays a adopté une révision constitutionnelle réduisant le mandat présidentiel de 7 à 5 ans, quant à l’élection présidentielle au suffrage universel, instaurée en 1962, elle a accentué les tendances présidentialistes du régime de la 5ème République. Mais si les situations se ressemblent, elles ne sont pourtant pas parfaitement identiques.

En septembre 2000, les Français approuvent par référendum la réforme du quinquennat. Les arrière-pensées tactiques ne sont pas absentes chez les promoteurs (Valéry Giscard d’Estaing, Lionel Jospin…) de ce changement que Jacques Chirac a catégoriquement exclu un an auparavant. Toutefois, en France, le quinquennat est un vieux projet mis sur le métier depuis la présidence Pompidou et plusieurs fois inclus dans les programmes électoraux de présidents élus. En outre, lorsqu’il est finalement adopté, Jacques Chirac a déjà franchi les 5 premières années de son premier mandat. Pourtant, d’un point de vue purement juridique, si le président en exercice pourra alors terminer son mandat, c’est essentiellement parce que loi constitutionnelle adoptée se contente de modifier l’article 6 de la Constitution en y remplaçant le septennat par un quinquennat, et qu’elle n’a donc prévu aucune disposition spécifique visant à écourter le septennat en cours de Jacques Chirac. Ce scénario s’applique-t-il aujourd’hui à Abdullah Gül ? Là encore dans une optique purement juridique, nous aurions tendance à le penser. Notre conviction ne repose pas sur l’idée qu’un président élu aurait un droit acquis à terminer son mandat, mais sur les principes fondamentaux du droit public pour lesquels il est exclut qu’une réforme ait des effets rétroactifs et donc qu’elle puisse interrompre un mandat, sans que des dispositions transitoires spécifiques aient été adoptées.

Quant aux conséquences que peut avoir l’élection d’un président de la République au suffrage universel sur un régime d’essence parlementaire, c’est un vaste sujet. Certes, il n’y a pas d’automaticité entre une telle réforme et la présidentialisation d’un régime parlementaire. Beaucoup de régimes parlementaires européens (la Finlande, le Portugal, l’Irlande ou l’Autriche), où le président est élu par le peuple, ne se sont pas mués en régime semi-présidentiel, et restent aujourd’hui de purs régimes parlementaires monistes où le premier ministre gouverne. Il est vrai, par ailleurs, que la France donne à son Président une série de pouvoirs particulièrement importants (pouvoir de dissolution, pouvoirs de l’article 16, nomination du premier ministre, droit de message…) dont aucun de ses homologues européens ne disposent… Toutefois, le droit est une chose et la pratique en est une autre. La logique présidentialiste du régime de la 5ème République a été surtout affirmée par la pratique initiale de son principal fondateur, le général de Gaulle, et elle s’est accentuée par la suite, notamment depuis que la réforme du quinquennat a rendu difficile la survenance de la «cohabitation» qui a vu, à trois reprises, dans les années 80 et 90, le premier ministre redevenir le moteur de l’exécutif. La présidentialisation tient aussi au succès de l’élection présidentielle et à la place centrale que celle-ci a prise dans une vie politique caractérisée par la personnalisation et la médiatisation. Dès lors, même si l’expérience constitutionnelle turque incite plutôt à penser qu’elle persistera dans la voie parlementaire, on n’est pas absolument sûr non plus qu’une personnalité, ayant un fort charisme et portée à la présidence par un scrutin populaire, ne pourrait pas changer la donne…
JM

dimanche 21 février 2010

Nouvelle manifestation de soutien aux travailleurs de «Tekel» à Ankara.


Une importante manifestation (évaluée à 20 000 personnes par les organisateurs) s’est déroulée, le 20 février 2010, à Ankara, en solidarité avec les travailleurs de «Tekel», qui sont maintenant en lutte, depuis près de 70 jours. Les manifestants ont défilé à travers les rues de la capitale où les travailleurs de l’ancien monopole turc des tabacs et alcool campent dans des tentes ou des abris de fortune, depuis plus de deux mois. Alors que leur entreprise a été rachetée par British American Tobacco, en février 2008, ils sont venus à la mi-décembre de toute la Turquie, pour occuper les rues d’Ankara aux abords des bâtiments officiels (cf. notre édition du 23 décembre 2009), en espérant obtenir des garanties de reclassement professionnel et notamment l’amélioration des dispositions de l’article 4C de la loi N°657. Car si ce texte prévoit bien de recaser les agents d’une entreprise publique privatisée dans d’autres entreprises ou administrations publiques, il le fait dans des conditions le plus souvent précaires (contrats temporaires), et avec des pertes très importantes de salaire. Beaucoup de ces travailleurs, qui ont fait l’essentiel de leur carrière chez «Tekel», redoutent en outre de ne pas pouvoir retrouver un emploi, s’ils perdent celui qu’ils occupent actuellement ou s’ils ne sont pas reclassés dans des conditions satisfaisantes.


En dépit de conditions climatiques particulièrement rigoureuses (pluie, neige, températures glaciales), en dépit d’un agenda politique national et international chargé qui a souvent fait passer leur lutte au second plan de l’actualité, le mouvement des travailleurs de «Tekel» ne semblent pas marquer le pas. Après plusieurs manifestations importantes de solidarité à Ankara ou Istanbul, et le déclenchement de grèves de la faim symboliques, les travailleurs de «Tekel» ont vu les principales centrales syndicales qui leur apportent leur soutien, en particulier Tük-Is, décider une journée nationale de grève, le 4 février.


Pour sa part, le gouvernement a essayé de réagir, en expliquant que l’art. 4C de la loi N°657, qu’on lui reproche aujourd’hui, représente en fait un progrès, parce qu’il fournit aux travailleurs licenciés un revenu minimum pendant 11 mois, alors même qu’auparavant il n’y avait rien de prévu. Mais, au début du mois de février, Recep Tayyip Erdoğan a également durci le ton à l’égard des grévistes, en menaçant de faire évacuer, par la police, les rues qui sont occupées dans le centre de la capitale. Toutefois, bien que toutes les rencontres avec les syndicats se soient révélées infructueuses et que le conflit semble dans l’impasse, le premier ministre a reçu en personne, le 10 février dernier, une délégation des épouses des travailleurs en lutte. Il faut dire que, par sa ténacité inattendue, cette lutte sociale a réussi à acquérir une visibilité dans le pays et surtout à capter l’attention des médias internationaux, donc par voie de conséquences, à susciter l’intérêt de certaines autorités européennes (parlementaires, experts de la Commission… ). Un recours à la force serait donc risqué pour le gouvernement. Il reste que, pour lui, la voie demeure extrêmement étroite. Sur le plan économique, alors que les effets de la crise sont loin d’être surmontées, la Turquie est toujours en négociations avec le FMI pour obtenir un prêt. Sur le plan politique, tandis que les élections législatives se profilent à l’horizon (l’opposition soupçonnant même l’AKP depuis le début de l’année de préparer un scrutin anticipé), le gouvernement doit ménager sa popularité et affronter de nouvelles épreuves de force avec l’armée et la hiérarchie judiciaire.
JM

jeudi 18 février 2010

Graves dissensions au sein de la justice turque.


La justice est de nouveau au cœur de l’actualité politique turque. Le 16 février dernier, le procureur à compétence élargie d’Erzurum, Osman Şanal, a fait arrêter son collègue d’Erzincan, Ilhan Cihaner. Le domicile et le bureau de ce dernier ont fait, en outre, l’objet d’une perquisition musclée. Mais, le lendemain, volant au secours du procureur arrêté, le HSYK (Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu – Conseil des juges et des procureurs, équivalent du Conseil supérieur de la Magistrature en France), qui entretient avec le gouvernement un épais contentieux depuis plusieurs mois, justement à propos de la nomination des juges et des procureurs, a dessaisi le procureur Şanal de ce dossier, en supprimant l’élargissement de compétence qui lui avait permis d’agir en l’occurrence. Le HYSK a par ailleurs dessaisi plusieurs autres procureurs d’Erzurum (Tarık Gür, Rasim Karakullukçu and Mehmet Yazıcı), en déposant une plainte contre eux, ainsi que contre leurs collègues Osman Şanal et Sinan Kuş (le procureur en chef d’Erzurum).

Après avoir rencontré le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, le ministre de la justice, Sadullah Ergin (photo), a dénoncé, hier, cette intervention du HSYK comme illégale et inconstitutionnelle. «Le HYSK n’a pas d’autorité en la matière. En dépit de cela, il n’a pas hésité à réaliser un véritable abus de pouvoir.», a déclaré Sadullah Ergin, avant d’ajouter : «Nous assistons à des initiatives qui pourraient plonger le système judiciaire dans le chaos et porter un coup majeur à son indépendance. Après cette immixtion dans un processus judiciaire en cours, on se rend compte, une fois de plus, qu’une réforme de la justice est plus qu’urgente. »

Cette péripétie est l’ultime avatar d’une affaire qui couve comme le feu sous la cendre depuis un certain temps déjà. La presse turque avait rapporté, au début du mois de janvier dernier, que le général, Saldıray Berk, commandant de la 3ème armée, en poste à Erzican, refusait depuis un mois de déférer à une convocation du procureur à compétence élargie, Osman Şanal, chargé d’enquêter sur les illégalités (falsification de documents), qui auraient été commises par le procureur d’Erzican, Ilhan Cihaner, lors d’une procédure engagée contre des fondations religieuses (Ismailağa et Medine, notamment). L’arrestation du procureur Cihaner a été ordonnée, mardi, parce que le procureur Şanal le suspecte d’être un maillon de l’affaire Ergenekon, et parce qu’en lançant une enquête sur des fondations religieuses à Erzincan, il aurait commencé en réalité à mettre en œuvre le fameux « plan d’action contre la réaction », cette initiative élaborée par des milieux proches de l’état-major visant à déstabiliser le gouvernement et à contrecarrer l’influence de la confrérie de Fetullah Gülen (cf. nos éditions des 16 et 17 juin 2009). En effet, pour le procureur Şanal, le général Berk, le procureur Cihaner et le commandant local de la gendarmerie auraient été les instigateurs d’un véritable complot, en faisant déposer des armes dans des bâtiments abritant des fondations religieuses afin que ces dernières soient suspectées de préparer une insurrection armée. L’organisation de ce coup d’État local peut paraître un peu rocambolesque, mais elle n’est pas sans rappeler celle que relate Orhan Pamuk dans son roman «Neige».

Survenue dans le contexte des relations tendues entre une partie de la justice et le gouvernement, l’incarcération du procureur Cihaner est apparue comme un événement particulièrement significatif des conflits intestins qui minent la justice turque actuellement, et ce d’autant plus que le HSYK a ripostés quelques heures plus tards à la surprise du gouvernement, qui n’avait même pas envoyé le ministre de la justice à la réunion qui a dessaisi les procureurs d’Erzurum. Le HSYK, s’est en outre prononcé très vite sans même prendre le temps d’analyser le fond de l’affaire. Les tensions qui oppose, de longue date, le ministre de la justice et la hiérarchie la plus laïque de la justice, semblent donc s’être muées en une véritable guerre, au cours des dernières semaines. Chaque protagoniste, désormais, frappe et riposte sans crier gare. Le jour de l’arrestation du procureur Cihaner, les procureurs de l’affaire Ergenekon ont convoqué pour une très longue audition deux responsables de haut rang dans la marine. Cette initiative a été ressentie comme un nouveau coup porté à l’establishement laïque. Mais, surtout, on vient d’apprendre qu’un nouvel épisode de cette partie de ping-pong entre la justice et le gouvernement pourrait ramener sur le devant de la scène, le premier procureur de la Cour de cassation Abdurahman Yalçınkaya, auteur de la plainte qui avait failli aboutir, en 2008, à la dissolution de l’AKP. Celui-ci serait en train de relancer une initiative du même genre, en s’appuyant cette fois sur l’affaire du retour du groupe kurde de la paix. Rappelons que le 19 octobre dernier, dans le cadre de l’ouverture démocratique, un «groupe de la paix» (Barış grubu), composé de 9 rebelles accompagné de 26 civils kurdes d’un camp de réfugiés en Irak, avait symboliquement rendu les armes aux forces turques, au poste frontière de Habur, avant d’être rapidement remis en liberté. Cet événement spectaculaire, qui avait déjà été tenté, en 1999, mais qui avait échoué, avait été suivi par des manifestations de joie et de soutien, dans les provinces kurdes en Turquie. Il avait pour cela été très mal accueilli par une partie de l’opinion publique turque, ce qui avait amené le gouvernement et le président de la République à condamner ces manifestations et à interrompre l’accueil de nouveaux «groupes de la paix», initialement prévu, par peur des réactions nationalistes que cela pourrait provoquer en Turquie. Or, il se trouve que certains membres du groupe en question, qui avaient été arrêtés et qui risquent aujourd’hui des peines de prison importantes «pour apologie d’organisation terroriste », auraient été libérés peu après sur ordre de procureurs qui auraient fait l’objet de pression de la part du gouvernement. C’est cet argument que le procureur Yalçınkaya s’apprêterait à utiliser contre le gouvernement pour essayer d’obtenir à nouveau, de la Cour constitutionnelle, la dissolution du parti de Recep Tayyip Erdoğan. La guerre des juges ne fait que commencer en Turquie…
JM

lundi 15 février 2010

Au Qatar, la Turquie confirme son nouveau statut de puissance régionale.


Au Qatar, où il se trouvait au cours du week-end dernier, pour rencontrer son homologue, Hamad bin Jasim bin Jabir al-Thani, Recep Tayyip Erdoğan, qui a également eu l’occasion de s’entretenir avec Hillary Clinton, s’est exprimé sur plusieurs dossiers importants, prouvant une nouvelle fois le statut de puissance régionale acquis par son pays.

Lors d’une conférence de presse tenue conjointement avec le chef du gouvernement qatari, c’est d’abord la situation de Gaza que le premier ministre turc a évoquée. Répondant à une question sur la position restrictive qu’a adoptée l’Egypte à l’égard de l’aide à destination de l’enclave palestinienne, Recep Tayyip Erdoğan a rappelé les engagements qui avaient été pris, en mars dernier, quant à la reconstruction de Gaza, lors de la conférence de Charm-el-Cheikh. Il a ainsi déploré que seule une aide humanitaire de première urgence (vivres ou médicaments) puisse entrer (et encore de façon incertaine) à Gaza, tandis que le matériel de reconstruction est systématiquement bloqué. Il a enfin estimé qu’Israël devait être rappelé à l’ordre, à cet égard, par l’ONU, et que l’Égypte devait changer radicalement d’attitude pour permettre à l’aide de reconstruction de parvenir à bon port.

Cette déclaration risque de détériorer un peu plus les relations turco-égyptiennes, déjà fortement secouées par l’épisode de la caravane «Viva Palestina», le mois dernier (cf. notre édition du 17 janvier 2010). On se souvient que le gouvernement égyptien avait obligé cette caravane internationale d’assistance et de solidarité à Gaza, à effectuer un périple extrêmement compliqué pour pouvoir finalement rallier l’enclave palestinienne, via le port d’el-Arich sur la Méditerranée (et non via le port de Nouweiba, comme cela était initialement prévu). La diplomatie turque avait dû intervenir pour qu’une solution soit trouvée, mais les véhicules transportant du matériel de reconstruction s’étaient vus bloqués par les autorités égyptiennes, ce qui avait provoqué des affrontements entre la police et les organisateurs de la caravane, parmi lesquels se trouvaient de nombreux Turcs (notamment 17 députés).

L’Iran a été l’autre dossier moyen-oriental important à l’ordre du jour de ce séjour qatari du premier ministre turc. Recep Tayyip Erdoğan a rencontré la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, venue au Qatar afin d’obtenir le soutien des pays de la région, pour prendre d’éventuelles sanctions contre l’Iran. Ce dernier, en effet, a annoncé, le 8 février 2010, à l’AIEA, sa décision de commencer à produire de l’uranium hautement enrichi, alors même qu’après la visite de son ministre des affaires étrangères à Ankara, il avait paru accepter la proposition des Six (Etats-Unis, France, RU, Allemagne, Russie, Chine) d’échanger 70% de l’uranium iranien faiblement enrichi contre de l’uranium un peu plus enrichi, la Turquie servant de pays d’accueil pour l’échange en question. Les Six, notamment Washington et Paris, ont vivement réagi à la décision de Téhéran, en annonçant des sanctions lourdes. Mais Ahmet Davutoğlu, le ministre turc des affaires étrangères, qui doit se rendre en Iran cette semaine, a déclaré que la proposition des Six restait valable, et qu’il était encore possible de trouver une solution diplomatique. Lors de son entretien avec Hillary Clinton, Recep Tayyip Erdoğan a confirmé la disponibilité de son pays pour aider à un règlement pacifique du dossier nucléaire iranien et pour l’organisation d’un éventuel échange d’uranium, non sans avoir néanmoins rappelé, la veille, lors d’un forum de discussion, qu’aucun accord précis n’avait encore été conclu à ce sujet.

Cet épisode qatari est donc révélateur du nouveau positionnement de la Turquie au Moyen-Orient qui voit Ankara devenir un interlocuteur incontournable dans la recherche de solutions aux conflits qui menacent la région. Après avoir supervisé les pourparlers indirects entre la Syrie et Israël en 2008, on se souvient que les Turcs sont intervenus de façon décisive lors des négociations qui sont parvenues à mettre un terme à l’intervention israélienne à Gaza, au début de l’année 2009. Convaincu que le conflit nucléaire iranien peut encore être résolu pacifiquement, Ahmet Davutoğlu, qui va avoir, dans la semaine qui vient, la lourde tâche de réussir les négociations de la dernière chance avec la République islamique, va avoir, une fois de plus, l’occasion de montrer qu’Ankara est devenue un pôle d’équilibre, qui supplante désormais Riad ou Le Caire, pour ce qui est du traitement des dossiers majeurs de la région.
JM

dimanche 14 février 2010

Réconciliation de circonstance mais tensions de fond entre Ankara et Tel-Aviv


La visite effectuée à Ankara par Ehoud Barak, dimanche 17 janvier 2010, s'est officiellement "parfaitement déroulée". Assurant que la crise diplomatique était "derrière" eux, le ministre de la défense israélien et son homologue turc, Vecdi Gönül, ont essentiellement fait porter leurs discussions sur la coopération militaire en cours, notamment sur la livraison interrompue de drones de type "Heron" à l'armée turque. À grands renforts de compliments et de déclarations sur l'importance que peuvent avoir les relations entre des "voisins et alliés stratégiques", les représentants de chaque pays ont tenu à présenter une image formelle d'unité, assurant qu'ils avaient "surmonté leur différend". Ils faisaient allusion bien sûr à la récente crise diplomatique, qui avait marqué les jours précédents et qui avait été déclenchée par les protestations de Tel-Aviv réagissant à la diffusion d'une série télévisée turque, présentant des agents du Mossad kidnappant des enfants et tuant des personnes âgées. Faisant fi des usages diplomatiques en vigueur, le vice-ministre israélien des affaires étrangères, Dany Ayalon, avait alors convoqué l'ambassadeur turc et après avoir ostensiblement refusé de lui serrer la main, l'avait installé sur un siège plus bas que le sien et devant une table où ne figurait qu'un drapeau israélien. Cette «mise en scène humiliante» avait provoqué un incident diplomatique grave entre les deux pays. Mais, après les excuses présentées par Dany Ayalon, le 13 janvier 2010, le voyage d’Ehoud Barak à Ankara, avait finalement été maintenu.


Pourtant, aux dires de plusieurs responsables turcs et israéliens, cette réconciliation a eu un caractère essentiellement cosmétique. Le voyage même d'Ehoud Barak relativise fortement l’idée d'un apaisement des relations turco-israéliennes, et s'il n'a pas été annulé, il illustre l'hostilité larvée qui prévaut, pour l'heure, entre les deux pays. Prévue pour durer quatre jours, la visite a ainsi été écourtée à quatre heures. Ce déplacement éclair a vu le Président de la République, le Premier ministre et le chef d'Etat-major turcs briller par leur absence, alors qu'il était à l’origine prévu qu’ils rencontrent le ministre israélien. Et, si le Premier ministre a présenté pour excuse la tenue d'une conférence aux Emirats Arabes, le Président Gül et le général Başbuğ ont clairement fait savoir qu'ils n'avaient "pas de temps" pour cette rencontre. La semaine précédant la visite d’Ehoud Barak avait enfin vu l'arrivée dans la capitale d'un autre responsable israélien, venu, lui, pour régler le problème de la livraison de drones défectueux à Ankara, qui nourrissait un contentieux entre les deux pays depuis plusieurs mois.


Comment interpréter cette persistance des tensions entre la Turquie et Israël ? La réticence d'Ankara à maintenir des liens diplomatiques forts, en dépit des excuses de l'Etat hébreu et des tentatives de rapprochement menées par son gouvernement, semblent accréditer le caractère profond de la crise turco-israélienne et l'asymétrie croissante qui caractérise les relations entre les deux pays. Ce déséquilibre est, aux yeux de plusieurs analystes, une situation encourageant les estimations les plus pessimistes sur l'avenir du couple turco-israélien. Beaucoup sont convaincus, en effet, que les intérêts stratégiques des deux puissances ont changé à plusieurs titres, Israël étant plus isolé sur la scène internationale, tandis que la politique diplomatique active que mène actuellement la Turquie assure à celle-ci des soutiens plus nombreux sur le plan régional, en particulier dans le monde musulman. Le chef des renseignements militaires israélien, Amos Yadlin, considère d’ailleurs que cet éloignement diplomatique a une "signification profonde" découlant d’un éloignement stratégique. Par exemple, l'ennemi commun des deux pays qu'était encore la Syrie dans les années 90 est devenu un allié de la Turquie au cours des deux dernières années, ce qui peut expliquer qu'Ankara n'éprouve plus le même besoin d'être proche d'Israël. La situation est similaire dans le cas de l'Irak ou de l'Iran, chacun s’étant rapproché de la Turquie, au cours des derniers mois, tout en demeurant très hostile à l'Etat hébreu. Cette situation semble devoir s'accentuer au vu du degré d'implication d'Ankara au Moyen-Orient pour le développement de politiques de stabilisation. Du côté occidental, les choses suivent un peu le même chemin, la Turquie souhaitait auparavant se rapprocher en priorité de l'Occident, en jouant sur son statut de membre de l’OTAN et en visant un objectif d'intégration européenne. Mais les rebuffades européennes et la nouvelle politique d’Ahmet Davutoğlu encouragent des inflexions à cette stratégie et éloignent la Turquie par contre coup d’Israël. Ce dernier, quant à lui, est dans une posture délicate, et son isolement quasi-total au Moyen-Orient l'encourage à ne pas compromettre le partenariat fragile qui l'unit encore à Ankara. De même, la Turquie est l'unique pays économiquement dynamique de la zone, avec lequel Israël puisse coopérer. Si la crise diplomatique est un simple indicateur de la dégradation des relations diplomatiques, les excuses d'Israël peuvent donc être perçues comme un signal montrant que l’Etat hébreu a malgré tout besoin de la Turquie. En tout cas "plus que cette dernière n'a besoin de lui". Il est ainsi intéressant de relever que le ministre de l'industrie, Benyamin Ben Eliezer, a déclaré après le dernier voyage d'Ehoud Barak que "les relations israélo-turques ne (retrouveraient) plus jamais leur éclat". De la part d'un des plus influents partisans du rapprochement turco-israélien, une telle déclaration donne une idée de la précarité de l’alliance entre les deux pays. Pour sa part, le 9 février 2010, Avigdor Liberman, s’est rendu en Azerbaïdjan, un allié de la Turquie qui est, lui aussi, en froid avec elle actuellement, en raison du processus qu’Ankara et Erevan ont initié, en octobre dernier, pour essayer de normaliser leurs relations diplomatiques. À Bakou où l’on s’interroge sur les changements d’orientation de la politique étrangère turque, le ministre israélien des affaires étrangères a critiqué l’attitude de la Turquie à l’égard d’Israël, tout en confirmant que son pays ne souhaitait pas rompre avec Ankara : « Toutes les semaines Israël est condamnée... Cette ligne anti-israélienne ne peut pas continuer chaque semaine… Pendant dix ans, nous avons eu des relations très proches avec la Turquie. Nous n’avions pas prévu ces récentes évolutions des fondamentaux de la politique étrangère turque, et elles ne sont pas claires pour nous. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour maintenir nos relations à leur précédent et fructueux niveau, pour conserver une coopération dans tous les domaines. Nous espérons que la Turquie de son côté apportera quelques inflexions aux concepts de sa politique étrangère actuelle… »

Consciente de cette asymétrie diplomatique, la Turquie n’entend pas prendre l’initiative d’y remédier. Les condamnations vigoureuses de la politique israélienne, le rapprochement avec ses voisins ont en effet valu de très élogieux commentaires au gouvernement de l’AKP de la part des autres pays du Moyen-Orient : la standing ovation survenue le 29 janvier 2010 au forum des Think Tanks des pays de l’Organisation de la Conférence islamique, afin de saluer l’action pro-palestinienne du «nouvel empire ottoman» en est encore l’une des manifestations récentes. Il est dès lors compréhensible que la proposition la plus symbolique faite par le ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, se limite à la réouverture des pourparlers entre Israël et la Syrie. Le ministre sachant bien que le ministre des affaires étrangères israélien, Avigdor Lieberman, est farouchement opposé à cette éventualité, cela lui permet de se présenter à peu de frais comme favorable au rapprochement, en proposant une mesure symboliquement forte et ayant peu de chances de se réaliser. Dès lors, l’importance capitale du conflit palestinien dans les relations turco-israéliennes et la place qu’il occupe dans les condamnations répétées de Recep Tayyip Erdoğan à l’adresse de Tel-Aviv, semblent accréditer l’idée que, sans une évolution décisive du processus de paix et le règlement de la question palestinienne, la lente dégradation des relations entre les deux pays risque de se poursuivre. Les accusations d’antisémitisme et d’occupation illégale, les réconciliations de mauvaise grâce ont encore de beaux jours devant elle.
Louis-Marie Bureau

samedi 13 février 2010

Le général Başbuğ dans son labyrinthe.


Au cours de la semaine écoulée, le quotidien à grand tirage, Haber Türk, a publié une interview de plus de 5 heures du général İlker Başbuğ en deux temps (mardi et vendredi). Dans cette double publication, le chef d’état-major cherche surtout à réduire la portée des affaires judiciaires dans lesquelles l’armée est actuellement impliquée. Il a notamment démenti l’existence du complot contre les amiraux Metin Ataç and Eşref Uğur Yiğit, qui a récemment conduit à l’inculpation d’une dizaine d’officiers de marine. Il a fait observer, par ailleurs, que l’acte d’accusation n’évoquait en l’occurrence, ni projet d’assassinat, ni complot, comme d’ailleurs la plupart des enquêtes menées dans le cadre de l’affaire «Ergenekon». Cette affirmation un peu téméraire paraît d’ors et déjà démentie par les faits, même si les enquêtes en question ne sont pas terminées et peuvent encore révéler des surprises. Quoiqu’il en soit le général Başbuğ, dans la deuxième partie de cette interview, publiée vendredi, a pris de nouveau un ton menaçant pour demander que l’on cesse ce qu’il considère être une campagne de dénigrement des forces armées, en allant jusqu’à déclarer : « Si on nous pousse à bout, nous allons faire savoir à l’opinion publique ce que nous savons. Et nous savons beaucoup de choses… »

Cette nouvelle sortie du chef d’état major intervient après plusieurs autres du même genre, dans un contexte où l’armée, depuis deux ans, c’est-à-dire depuis la première vague d’arrestations de l’affaire «Ergenekon», en janvier 2008 (cf. notre édition du 25 janvier 2008) est aux prises avec une succession d’offensives judiciaires et médiatiques, qui entament progressivement sa position, au sein du système politique turc. En 2008 et 2009, au-delà même de l’affaire «Ergenekon», de nombreuses actions judiciaires ont directement concerné l’institution militaire : enquête sur des tentatives de coup d’Etat, découverte de caches d’armes, mises à jour de manipulations destinées à déstabiliser le gouvernement, révélations de la sale guerre menée contre la rébellion kurde, dans les années 90, par le JITEM, un organe clandestin de la gendarmerie… Ces affaires judiciaires ont été relayées, quand elles n’ont pas été carrément initiées, par les médias. Ainsi, le quotidien Taraf a, en octobre 2008, accusé l’armée d’avoir sciemment laissé le PKK lancer une attaque meurtrière contre la garnison d’Aktütün, dans le sud-est du pays, afin de susciter des réactions anti-kurdes au sein de l’opinion publique turque (cf. notre édition du 18 octobre 2008). Le même quotidien a révélé, en juin 2009, l’existence du «plan d’action contre la réaction», une opération conçue par des militaires proches de l’état-major, qui aurait eu pour objectif de ternir l’image du gouvernement et des réseaux de Fetullah Gülen (cf. notre édition des 16 et 17 juin 2009). Enfin, en janvier 2010, Taraf, a créé la stupeur en mettant à jour le plan Balyoz, une opération conçue en 2003 et consistant à déclencher une série d’actes de provocation et de déstabilisation (attentats à la bombe contre des mosquées, manifestations intégristes, incidents aériens avec la Grèce…) qui auraient permis de légitimer une intervention militaire contre le gouvernement de l’AKP, qui venait alors d’accéder au pouvoir (cf. nos éditions des 21 et 23 janvier 2010).

Provoquée par la mise à jour du «plan d’action contre la réaction», l’adoption, en juillet 2009, par le Parlement, d’une loi réduisant les pouvoirs des tribunaux militaires, et surtout enlevant aux membres des forces armées l’immunité dont ils bénéficiaient jusqu’à présent à l’égard des juridictions de droit commun, avait été considérée comme une « révolution civile », transformant profondément les relations entre les autorités civiles et militaires, en les rapprochant des standards européens (cf. notre édition du 18 juillet 2009). Car, tandis que les juges militaires avaient perdu le droit de juger des civils en temps de paix, les juges civils avaient gagné celui de juger les militaires. Après avoir été l’objet de très vives polémiques et tensions entre le gouvernement et l’armée, cette réforme été annulée, le 21 janvier 2010, par la Cour constitutionnelle qui, une fois de plus, s’est comportée en auxiliaire précieux d’un establishment politico-militaire aux abois (cf. notre édition du 24 janvier 2010).


Pourtant, la portée de cette annulation a immédiatement été critiquée par de nombreux spécialistes, qui ont estimé qu’elle ne remettait pas en cause les actions judiciaires en cours contre des militaires ou d’anciens militaires. Ainsi, le 27 janvier 2010, la 12e Cour criminelle d’Istanbul s’est reconnue compétente pour juger de l’affaire de la cache d’armes de Poyrazköy, une affaire liée à «Ergenkon». Cette décision a confirmé que la décision de la Cour constitutionnelle du 21 janvier aurait peu d’incidences sur les grandes affaires de complot, qui ont fait tomber les derniers obstacles permettant aux militaires de ne pas être tenus de rendre des comptes. Rappelons notamment qu’en dehors de l’affaire «Ergenekon», en décembre 2009, en particulier, l’enquête sur la tentative d’assassinat dont aurait été l’objet le vice-Premier ministre, Bülent Arınç, a vu la justice s’introduire jusque dans l’un des lieux les plus secrets des archives militaires, la fameuse « chambre cosmique ». Cette ultime audace montre qu’aucun militaire, aussi élevé soit-il dans la hiérarchie, ne paraît désormais à l’abri d’une arrestation ou, pour le moins, d’une convocation humiliante.

Critiqué par les médias, dont beaucoup demande sa révocation, le chef d’état-major, İlker Başbuğ, semble ne plus savoir à quel saint se vouer. Alors même qu’en prenant ses fonctions en août 2008, il avait annoncé une nouvelle stratégie en matière de communication, en annonçant qu’il allait élargir le spectre des médias admis à participer à ses conférences de presse et en déclarant vouloir se faire plus discrets que son prédécesseur (cf. notre édition du 30 septembre 2008), qui n’avait cessé d’intervenir au cours du déroulement des élections législatives et présidentielles de 2007, force est de constater qu’il est devenu de plus en plus bavard. Pour répondre aux mises en cause dont fait l’objet l’autorité militaire, le chef d’état-major s’exprime en permanence devant des journalistes triés sur le volet, et il s’est mis, depuis les deux derniers mois, à pousser des «coups de gueule» pour faire savoir que la patience de l’armée à des limites. Le 17 décembre 2009 notamment, après la mise en cause de l’armée dans l’embuscade de Tokat (un attentat ayant causé la mort de plusieurs soldats turcs le 7 décembre 2009 au moment où la Cour constitutionnelle s’apprêtait à se prononcer sur le sort du parti kurde DTP, et suspecté par certains d’être une provocation), le général Başbuğ avait choisi la très nationaliste ville de Trabzon pour prononcer un discours demandant aux juges plus de prudence «face aux lettres de dénonciation et aux témoins secrets » et dénonçant une campagne contre l’armée qui risquait, selon lui, de provoquer «des affrontements entre les institutions» au sommet de l’Etat (cf. notre édition du 27 décembre 2009). Plus récemment, le 27 janvier 2010, réagissant cette fois à l’affaire Balyoz, İlker Başbuğ avait relativisé la portée de celle-ci, en estimant qu’elle appartenait au passé et en déclarant que «la patience de l’armée avait ses limites» (cf. notre édition du 28 janvier 2010). Il reste que ces «coups de gueule» périodiques qui, en d’autres temps, auraient amené journalistes, juges et gouvernement à rentrer dans le rang, ne font que nourrir de nouvelles attaques contre l’institution militaire, en montrant surtout l’état de faiblesse dans lequel se trouve les militaires. Car face à ces «retenez-moi ou je fais un malheur» nombre d’observateurs prennent un malin plaisir à se demander quel «malheur» pourrait bien désormais déclencher le chef d’état-major.

Toutefois, le dernier coup de menton auquel a donné lieu l’interview d’Haber Türk, cette semaine, pourrait avoir d’autres explications. Certains spécialistes expliquent notamment que les nouvelles menaces d’İlker Başbuğ viseraient à calmer les dissensions dans l’armée qu’aurait provoquées la réaction du chef d’état major à la polémique sur le voile d’Emine Erdoğan. Rappelons que le premier ministre a révélé que son épouse s’était vue refuser, en 2007, l’accès à un hôpital militaire en raison de son voile. Cette révélation a été suivie par une remarque narquoise d’un député MHP, qui, le 2 février dernier, a provoqué une véritable bataille rangée sur les bancs de la Grande Assemblée Nationale (cf. notre édition du 4 février 2010). L’incident a amené le chef d’état major à déclarer, dans une interview à Hürriyet, que l’interdiction faite à Emine Erdoğan était «indéfendable» et qu’il la regrettait. Cette position, qui est en contradiction avec la règle qui prévaut dans tous les espaces militaires turcs même ceux qui sont accessibles à des civils (hôpitaux, mess d’officiers, en particulier) où le port du voile et de la barbe sont strictement interdits, n’aurait pas été du goût de certains responsables militaires et provoquerait actuellement des remous internes. Le coup de gueule de l’interview d’Haber Türk viserait donc à faire taire les inquiétudes manifestées par certains cercles militaires et à resserrer les rangs, au moment même où la capacité de l’armée à conserver le rôle de «gendarme du système», qui lui avait été dévolu par la Constitution de 1982, semble de plus en plus incertaine. Pris entre la nécessité de préserver sa relation avec le gouvernement et celle de ne pas donner l’impression de brader cette place de l’armée dans le système, le général Başbuğ semble être entré dans un labyrinthe dont il ne maîtrise plus vraiment maîtriser le cheminement. C’est ce qui amène aujourd’hui certains observateurs à pronostiquer son départ avant terme…
JM

mardi 9 février 2010

Le crime de Kahta attire à nouveau l’attention sur les violences subies par les femmes.


L’assassinat d’une jeune Kurde de 16 ans par des membres de sa famille, a relancé, en Turquie, au cours du week-end dernier, les débats sur la persistance des "crimes d’honneur" et des violences faites aux femmes. Le corps de Medine Memi a été récemment retrouvé, ligoté en position assise, au fond d’une fosse recouverte par une chape de béton, dans un jardin attenant à la maison de sa famille, qui réside à Kahta, une petite ville située dans la province d’Adıyaman, au pied du Nemrut Dağı. L’autopsie de la jeune fille, qui avait «disparu» depuis 40 jours selon ses proches, a révélé qu’elle était encore vivante lorsqu’elle a été enterrée, probablement par son père et son grand-père, qui lui reprochaient de trop sortir et d’avoir des conversations téléphoniques avec des hommes. Mais l’enquête indique également que Medine serait allée se plaindre, à quatre reprises, aux autorités locales, des coups et mauvais traitements, dont elle et les femmes de son entourage étaient régulièrement victimes. Ce constat amène les associations féministes et certains médias à pointer du doigt, une fois de plus, l’inaction coupable de l’Etat à l’égard de pratiques qui demeurent courantes, en dépit des législations adoptées et des programmes lancés dans le sillage de la candidature d’Ankara à l’UE.

Les violences faites aux femmes en Turquie sont multiples : mariages forcés, mariages religieux (sans passage devant l’officier d’état civil, ce qui permet de contourner l’interdiction de la polygamie), violences conjugales, répudiations, meurtres déguisés en suicides, «crimes d’honneur» (480 femmes assassinées entre 2000 et 2005). Elles sont particulièrement fréquentes dans les provinces kurdes du sud-est anatolien, mais aussi, dans l’ouest du pays, au cœur des grandes métropoles, et dans les communautés immigrées en Europe occidentale. La famille de Medine Memi appartient, il est vrai, à une congrégation musulmane intégriste dont Kahta est réputée être le centre, mais les spécialistes s’accordent à dire que ces violences sont avant tout liées à une structure familiale patriarcale où une certaine conception de l’honneur de la communauté est érigée en valeur ultime. La passivité de l’Etat turc face à l’ampleur du problème comme les tolérances suspectes des appareils policier judiciaire dans les affaires de violences familiales (alors qu’ils se montrent d’ordinaire beaucoup plus répressifs sur d’autres terrains) conduisent les travailleurs sociaux et les ONG à demander régulièrement des comptes aux institutions publiques et à la classe politique dans son ensemble. Plusieurs commentateurs s’étonnaient, lundi, qu’aucun ténor politique n’ait éprouvé le besoin de réagir à l’assassinat particulièrement odieux de Medine Memi, craignant que l’on veuille en l’occurrence éviter de troubler un consensus social qui ferme les yeux sur ces violences, voire qui les approuve purement et simplement. La dépêche de l’AFP, relatant le «crime d’honneur» de Kahta rappelait notamment qu’un sondage réalisé, en 2006 à Diyabakır, montrait que 37% des personnes interrogées estimaient qu’une femme adultère devait être punie de mort.

Le décalage demeure donc grand entre l’affichage d’une législation plutôt égalitaire, dont la Turquie peut s’enorgueillir au sein du monde musulman, et des pratiques institutionnelles et sociales, qui laisse encore libre cours à une violence insupportable, comme celle qui a frappé Medine Memi. Ce décalage est d’ailleurs régulièrement souligné par les rapports que la Commission européenne rend chaque année pour évaluer la candidature d’Ankara. Il faut rappeler que l’Union Européenne (UE) sait de quoi elle parle. En 1999, une enquête effectuée par «Eurobaromètre», à la demande de la Commission européenne, sur l’ensemble des pays membres de l’UE, avait révélé que, 20 à 50% des femmes y étaient victimes de violences conjugales, ce qui représentait alors un total de 4 millions de personnes. En Turquie, une enquête menée en 2008 par KSGM (Kadının Statüsü Genel Müdürlüğü, Direction du statut de la femme) a révélé que 39% des femmes interrogées dans 51 provinces subissaient des violences de la part de leur époux ou compagnon, mais que seulement 4% d’entre elles osaient porter plainte. L’assassinat de Medine Memi montre hélas que cette audace n’est pas sans risque.
JM

dimanche 7 février 2010

Le conflit de «Tekel» a dépassé son 50e jour.


En ce début février 2010, le conflit de «Tekel» a dépassé son 50e jour. Venus, le 15 décembre dernier, à Ankara, de toute la Turquie, 2000 travailleurs de l’ancien monopole turc des tabacs ont entrepris de se faire entendre, en tenant la rue aux abords des bâtiments officiels (cf. notre édition du 23 décembre 2009). Ils protestent contre les conditions de privatisation de leur entreprise, et en particulier contre l’application de l’article 4C de la loi N°657. Cette disposition prévoit, en effet, le reclassement des fonctionnaires ou agents d’une entreprise publique liquidée dans d’autres entreprises ou administrations publiques, mais dans des conditions, le plus souvent précaires (contrats temporaires) et avec des pertes très importantes de salaire (du simple au double). Beaucoup de travailleurs, qui ont fait l’essentiel de leur carrière chez «Tekel», ont peur de ne pas pouvoir retrouver un emploi, s’ils perdent celui qu’ils occupent actuellement ou s’ils ne sont pas reclassés dans des conditions satisfaisantes. Ils sont ainsi partis de chez eux, en décembre dernier, pour manifester dans la capitale, en promettant à leurs proches de ne pas céder… et ils ne cèdent pas. Campant parfois dans des tentes ou des abris de fortune à même la rue, réprimés plusieurs fois sans ménagement par la police, les travailleurs de «Tekel» hantent la capitale, depuis plus d’un mois, en dépit de conditions climatiques particulièrement rigoureuses (pluie, neige et températures glaciales).

Pour comble de malchance, la densité présente de la vie politique turque, avec les mises à jour à répétition de complots militaires par les médias, a fait passer ce conflit social au second plan de l’actualité turque. De surcroît, cette actualité tend à donner du gouvernement, qui soutient la démilitarisation de l’Etat et la démocratie, une image plutôt positive dans l’opinion, à l’heure où l’armée a de moins en moins la côte (cf. notre édition du 3 février 2010). Pourtant, le conflit s’est durci, une partie des travailleurs de «Tekel» entamant même une grève de la faim, ce qui a déjà conduit, dans les hôpitaux, les plus affaiblis d’entre eux. Le 17 janvier, une manifestation conséquente a rassemblé entre 50 et 10000 personnes dans les rues d’Ankara. Après l’échec, le 2 février, des négociations entre le gouvernement et les syndicats, le conflit s’est poursuivi à la recherche d’un second souffle. Le 4 février, en particulier, le syndicat Türk-İş a lancé une journée nationale de grèves et de manifestations, qui a eu un succès mitigé, et les travailleurs de «Tekel» ont repris leur grève de la faim.

Le gouvernement ne paraît pas décidé à céder. À la fin du mois de janvier, le vice-premier ministre Cemil Çiçek a essayé de se dédouaner, en expliquant que l’art. 4C de la loi 657 qui permet aux salariés de l’ex-monopole des tabacs de prétendre à l’obtention d’un contrat public pendant 11 mois, leur a apporté malgré tout une aide, là où, auparavant, il n’y avait rien. Il a rappelé que cette disposition avait même été d’abord applaudie par les syndicats. Cette semaine, toutefois, Recep Tayyip Erdoğan a employé un ton beaucoup plus dur à l’égard des manifestants, en évoquant «un mouvement idéologique contre le gouvernement», en dénonçant une «instrumentalisation» du conflit, et en menaçant de faire évacuer les rues de la capitale par la force.

Pourtant le gouvernement est de plus en plus gêné par ce mouvement atypique dont il n’avait pas prévu la ténacité. En premier lieu, se déroulant dans le cœur de la capitale, le conflit est particulièrement visible, notamment par les visiteurs officiels étrangers qui sillonnent tous les jours la ville. C’est ce qui explique que les responsables européens commencent à s’y intéresser. En second lieu, la durée du conflit lui donne, jour après jour, un tour plus dramatique ; les manifestants qui portent désormais des bandeaux noirs autour du front ou de la bouche, dénoncent «une forme d’esclavage», évoquent «l’inhumanité du gouvernement» et affirment leur détermination à «mourir dans l’honneur, plutôt que de vivre dans la misère». En dernier lieu, au sein des classes populaires, ce mouvement entame l’image sociale et anti-impérialiste que le gouvernement a tenté de se donner, ces derniers mois, en faisant notamment traîner en longueur les négociations du prêt que doit lui allouer le FMI, au nom des intérêts de la Turquie et du souci de contenir les appétits financiers internationaux tandis que par ailleurs, il ne cessait de critiquer les ingérences occidentales au Moyen-Orient et de plaider la nécessité de laisser les peuples de la région gérer leurs propres affaires. Sur ce plan, en effet, le constat que font les travailleurs de «Tekel», évoquant une mainmise du capitalisme international sur leur pays est sans doute simplificateur, mais il fait mouche car l'ex-monopole turc des tabacs a été vendu en 2008 pour 1,72 milliard de d’Euros à British American Tobacco, qui est le deuxième trust cigarettier mondial.
JM

jeudi 4 février 2010

Bataille rangée à la Grande Assemblée Nationale de Turquie.


La Grande Assemblée Nationale de Turquie a été le théâtre, mardi dernier, 2 février 2010, de très vifs accrochages entre opposition et majorité. Ce sont les commentaires sarcastiques d’un député nationaliste sur le premier ministre et son épouse qui sont à l’origine de ce qui s’est transformée rapidement en une véritable bataille rangée. Pour comprendre les raisons de l’incident, il faut rappeler que, dimanche dernier, lors d’une émission en direct sur la chaîne publique TRT1, Recep Tayyip Erdoğan, afin de stigmatiser la persistance des rigidités du laïcisme officiel, avait révélé une mésaventure dont son épouse, Emine, avait été victime, en 2007. Celle-ci, qui voulait alors rendre visite à l’acteur Nejat Uygur, hospitalisé dans un hôpital militaire, le GATA (Gülhane Askeri Tıp Akademisi), s’en était vue empêchée en raison de sa coiffure. L’accès des bâtiments et des zones militaires en Turquie est, en effet, strictement interdit aux femmes voilées ou aux hommes barbus, et le premier ministre avait vivement regretté cette situation à la télévision.

Rebondissant sur l’exposé public des déboires d’Emine Erdoğan, Osman Durmuş, député du MHP et au demeurant ancien ministre de la santé, a donc ironisé, mardi, au Parlement, en se demandant comment «on avait pu oser refuser l’entrée du GATA à la femme d’un premier ministre qui est considéré comme un prophète.» Il faut dire que la remarque de Durmuş faisait aussi allusion implicitement à la déclaration d’un responsable local de l’AKP, qui, en novembre dernier, avait qualifié le premier ministre de “second prophète”. Quoi qu’il en soit, les propos du député nationaliste ont provoqué la colère de Recep Tayyip Erdoğan et des députés de l’AKP. Furieux que l’on implique son épouse, d’une façon cavalière, dans des polémiques parlementaires, il a accusé le MHP de manger à tous les râteliers, en cherchant d’un côté à gagner le vote des femmes voilées et en continuant, de l’autre, à soutenir ceux qui leur refusent l’accès de certains lieux. Cet échange verbal a été suivi par un pugilat, qui a vu les députés des deux partis en venir aux mains, tandis que leurs leaders respectifs ne cherchaient même pas à les séparer.

À peine apaisées, les tensions ont repris, opposant cette fois le gouvernement au CHP. En effet, le vice-premier ministre, Bülent Arınç, s’en est pris à la présidente de séance, la députée kémaliste, Güldal Mumcu, en lui reprochant de mal conduire les débats parlementaires, et notamment de n’être pas juste dans la répartition des temps de parole. Güldal Mumcu a vertement riposté, en expliquant que Bülent Arınç était venu la voir dans son bureau, avant la reprise de la session, pour mettre en cause sa conduite des débats. Piquée au vif, la députée kémaliste a même qualifié une telle initiative d’atteinte à la séparation des pouvoirs. Pour sa part, Bülent Arınç, lors d’une conférence de presse, tenue le lendemain, a estimé que Güldal Mumcu était coutumière du fait, et que, si l’on prenait la peine de relire les procès verbaux de l’Assemblée Nationale, on s’apercevrait que, souvent, par le passé, des débats avaient dérapé par la faute de la députée du CHP. Il faut savoir en outre qu’un lourd contentieux existe entre Güldal Mumcu et les milieux islamistes turcs, puisqu’elle est la veuve du journaliste Uğur Mumcu, victime en 1994 d’un assassinat qui n’a jamais été élucidé.

Ces incidents dont le gouvernement et les partis d’opposition se sont rejetés la responsabilité, en se demandant mutuellement de présenter des excuses, révèlent le climat de tensions qui règne à l’Assemblée Nationale actuellement, et qui découle principalement du fait que deux projets à haut risque viennent d’y être relancés par le gouvernement : la réforme constitutionnelle et l’initiative kurde. Tandis que, pour l’opposition, de tels incidents illustrent le comportement dominateur du parti majoritaire à qui elle reproche d’avoir établi une véritable «dictature civile», pour l’AKP, ils démontrent en fait que l’opposition est prête à tout pour empêcher l’aboutissement des réformes constitutionnelles et de l’ouverture kurde, avant les prochaines élections législatives, qui doivent avoir lieu en 2011.

À cette occasion, en tout cas, la question du foulard a fait son retour au sommet de l’Etat. On se souvient que ce problème, objet de conflits permanents, au sein des universités, depuis une vingtaine d’années, a déjà atteint le plus haut niveau de la société politique turque, à plusieurs reprises, au cours de la dernière décennie. En 1999, Merve Kavakçı, une députée du parti islamiste Fazilet, avait tenté de siéger dans l’hémicycle, la tête couverte. En 2003, lors de la fête nationale, le président de la République, Ahmet Necdet Sezer, avait refusé l’accès de sa résidence aux femmes voilées des ministres de l’AKP, récemment entrés en fonction. En 2007, la coiffure de la femme du président actuel, Hayrunisa Gül, avait été l’une des raisons majeures de la résistance farouche, opposée par l’establisment politico-militaire, à la candidature de son époux, Abdullah.

À l’issue des incidents de mardi, Recep Tayyip Erdoğan a déclaré que son épouse et lui-même avait été confrontés à bien d’autres situations de rejet, qu’il s’est toutefois refusées à détailler, en estimant qu’il serait temps de le faire, lorsqu’il aurait définitivement quitté la vie politique. En attendant, le premier à faire les frais de toute cette affaire est le responsable AKP de la province d’Aydın, Ismail Hakki Eser, qui, emporté par son enthousiasme, avait qualifié son leader de «second prophète». Mal lui en a pris ! «Cette remarque peut certes provenir d’une certaine ignorance ; mais si vous êtes pieux, vous ne pouvez pas tenir un tel propos ; l’ère des prophéties est finie depuis longtemps et l’on ne peut parler d’Erdoğan comme d’un prophète», a déclaré le premier ministre, en expliquant que, bien qu’Ismail Hakki Eser soit «un ami», il faudrait qu’il se résolve à abandonner ses responsabilités au sein du parti. L’enfer est souvent, comme l’on sait, pavé de bonnes intentions…
JM

mercredi 3 février 2010

Un nouveau sondage sur l'image de l'armée turque révèle des changements.


Un sondage récent de l'Institut «Metropoll» d’Ankara révèle des changements importants dans la perception de l'armée par l’opinion publique turque. Réalisé entre les 3 et 8 janvier derniers, ce sondage est d’autant plus intéressant qu’il montre l'impact qu’a pu avoir la mise à jour des complots qui ont défrayé la chronique à la fin de l’année dernière. Le premier, connu sous le nom de «Plan Cage» a été rendu public en novembre 2009 ; l'autre, intitulé «plan d'action pour combattre la réaction», avait fait la une du journal «Taraf» en juin 2009, avant de revenir sur le devant de la scène, en octobre, suite à l’envoi de sa copie originale à la justice (cf. notre édition du 29 octobre 2009). L'impact sur l'opinion publique de l’ultime plan de coup d’Etat, le fameux plan «Balyoz» (dont on peut penser qu’il n’est probablement pas négligeable non plus), n'a pu être pris en compte par le sondage, puisque sa découverte ne remonte qu’au 20 janvier 2010 (cf. notre édition du 21 janvier 2010).

Quoiqu’il en soit, le sondage de l’Institut «Metropoll» révèle un net déclin de la confiance des Turcs dans leur armée. En janvier 2010, 55% des personnes interrogées sont en effet convaincues qu’une partie des militaires sont en train de préparer un coup d'Etat, contre 48% qui croyaient la même chose, en juillet 2009. Au sein de ces 55%, la moitié des sondés (27%) sont de surcroît persuadés que ces plans de putsch pourraient être réellement mis en œuvre à l’avenir et qu’un coup d’Etat est donc encore tout à fait possible en Turquie, à l’heure actuelle.

L'opinion publique est divisée sur la question de savoir si l'armée prend des mesures suffisantes pour mettre les putschistes hors d’état de nuire : 46% estiment que c'est le cas, contre 47% qui croient que l'armée devrait faire plus pour combattre les tendances séditieuses qui existent en son sein. Par ailleurs, si 57% des interrogés disent que les développements récents de l’actualité n'ont pas changé l'image qu'ils se faisaient des militaires, 30% déclarent que leur confiance dans l'armée a baissé, tandis qu’un dernier carré récalcitrant de 10% clame haut et fort que sa confiance dans l’armée a été plutôt confortée par les événements récents.

Le sondage a également dépassé cette première appréciation globale, pour prendre en compte les affinités politiques des personnes interrogées. Les réponses des sympathisants de l’AKP, le parti au pouvoir, et ceux du CHP, le principal parti d'opposition, révèlent des attitudes diamétralement opposées, quant à l'armée en elle-même et au rôle qui est le sien. À titre d'exemple, une majorité écrasante (69%) des électeurs de l'AKP pense que certains des membres de l’armée sont en train de préparer un coup d'Etat, contre seulement 37% des électeurs du CHP. Il est cependant intéressant d'observer qu'en dépit de cette différence d’appréciation, il se trouve des sympathisants dans les deux partis pour penser que les chances de réalisation de tels coups d'État sont fortes. Enfin, on remarque que le quart des électeurs et de l'AKP et du CHP estiment qu’un nouveau coup d'Etat aura effectivement lieu, mais pour des raisons différentes : les CHP'li considèrent que l'armée ne le veut pas, et les AKP'li, qu’elle ne le peut plus.

Hormis ces derniers points, les sympathisants des deux partis se contredisent sur tout, avec des écarts de pourcentage qui sont souvent considérables. 38% des AKP'li contre 56% CHP’li trouvent «sincères et convaincantes» les réponses du chef d'état major aux accusations qui sont portées contre l'armée (cf. notre édition du 27 décembre 2009). Mais, le plus révélateur est la réponse à la question concernant la légitimité des perquisitions judiciaires récentes dans les archives militaires les plus secrètes («Kozmik Oda»). Une majorité (68%) des AKP'li la considèrent comme fondée, tandis que seuls 28% des CHP'li la jugent acceptable (cf. notre édition du 7 janvier 2010).

Le clivage assez net opposant les sympathisants des deux plus grands partis turcs sur la question militaire montre que les débats sur la démilitarisation, la démocratisation et l’établissement d’un État de droit, qui sont largement répercutés par les médias actuellement, font l’objet d’un très grand intérêt en Turquie. Plus que les questions de société, il semble que ces débats, avivés encore par les révélations récentes des différents coups d’Etat, soient en passe de devenir l’un des éléments majeurs de la structuration de l'espace politique turc.
Johannes Bauer