vendredi 31 octobre 2008

Les Turcs indifférents à l’élection américaine.


À l’heure où le monde entier a les yeux rivés sur l’élection qui doit se dérouler aux Etats-Unis, les Turcs ne semblent guère se passionner pour la campagne qui oppose Barack Obama à John McCain. À la différence des spécialistes qui suivent traditionnellement de près un scrutin de dimension mondiale, l’opinion publique turque ne paraît pas porter de réel intérêt à la présidentielle américaine, et les sondages indiquent qu’il y a une quasi-indifférence pour la question, même si l’on dénote, chez les personnes qui se sentent concernées, l’existence d’un net soutien au candidat démocrate.

Les résultats d’un sondage réalisé par l’Institut Gallup dans 70 pays sont analysés par le quotidien anglophone Turkish Daily News, dans un article paru sur son site internet, le 23 octobre dernier. On apprend que 22% des Turcs interrogées déclarent apporter leur soutien au sénateur de l’Illinois, tandis que seulement 8% d’entre eux souhaitent voir John McCain accéder à la Maison Blanche. Cela montre que l’effet Obama a atteint la Turquie, mais ne parvient pas à faire oublier que 70% des sondés déclarent ne pas éprouver le besoin de faire un choix. Selon la professeure Nilüfer Narlı, chef du département de sociologie à l'Université Bahçeşehir, la principale raison de ce désintérêt pour l'élection présidentielle américaine est la perception négative qu’ont les Turcs des Etats-Unis. « Il y a un climat général de méfiance envers les Etats-Unis. Il semble que les Turcs pensent que, quel que soit le candidat élu, rien ne changera. C’est une perception pessimiste », a confié Nilürfer Narlı au Turkish Daily News.

Pour le professeur Hüseyin Bağcı, du département des relations internationales de l’Université technique du Moyen-Orient, la façon dont sont perçus actuellement les deux candidats est intimement liée à ce que représente et véhicule habituellement leurs courants politiques respectifs. « Les décideurs de la politique étrangère turque ont toujours relayé l'idée que, quand les Républicains sont au pouvoir, cela est bénéfique à la Turquie. Il s'agit d’un paradigme hérité de la guerre froide. La Turquie a besoin, pour sa sécurité, d’armement, de soutien et de renseignements contre le PKK... Ce que les Républicains fournissent en général. Les Démocrates, quant à eux, sont connus pour mettre l'accent sur les droits de l'homme et les droits des minorités », a déclaré le Professeur Bağcı, évoquant un point délicat sur laquelle les Turcs supportent mal les remontrances. « De plus », a-t-il ajouté, «les Démocrates sont toujours associés à des politiques de gauche en Turquie, pays où la droite a gouverné la majeure partie du temps… ». Il estime que l’idée selon laquelle Obama n’aurait qu’un faible soutien des milieux étudiantx ne paraît pas pertinente : « Je me suis récemment rendu à Kırıkkale où 85% des étudiants rencontrés soutenaient Obama. Mes propres étudiants sont d’ailleurs sur les mêmes positions.»

Pour Nilüfer Narlı, le fait que Barack Obama ne soit pas le WASP typique, et que son père soit un musulman kenyan sont deux facteurs qui jouent un rôle essentiel dans la sympathie dont il dispose dans les pays africains ou arabes. « Dans les pays africains et arabes, il y a une croyance qui présente Obama comme un facteur de changement dans la politique américaine mais aussi mondiale. En Turquie, la sympathie pour le candidat démocrate existe également. Toutefois, ses déclarations contradictoires sur les revendications arméniennes concernant le génocide et ses positions peu claires sur la guerre en Irak dérangent les Turcs», a précisé la spécialiste de l’Université de Bahçeşehir. Le candidat démocrate a en effet annoncé en janvier dernier qu’il souhaitait que les massacres de 1915 soient officiellement qualifiés de «génocide» par les Etats-Unis, ce que la Turquie conteste comme on le sait.

Si le rapport de l’institut Gallup n’apporte que peu d’explications sur les raisons des tendances observées à propos de l’élection américaine en Turquie, de nombreux analystes affirment que la plupart des observateurs de la vie politique américaine et mondiale voient dans John McCain l’héritier de George W. Bush, président actuel au bilan plus que critiqué. Celui-ci demeure d’ailleurs fortement impopulaire, en Turquie, principalement à cause de l’engagement américain en Irak. Cependant, le gouvernement de l’AKP n’a jamais vraiment été en froid avec Washington, excepté sur ce dossier, et il faut rappeler que le président Bush a toujours soutenu l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Le dernier incident à déplorer entre les deux pays concerne l’application convention de Montreux qui régit le droit de passage dans les détroits turcs (Bosphore et Dardanelles). En aout dernier, lors du conflit géorgien, la Turquie avait en effet refusé de laisser passer trois bâtiments militaires américains qui ne respectaient pas le tonnage autorisé (voir notre édition du 25 août 2008).

Le faible engouement pour la campagne présidentielle américaine apparaît un peu comme une exception turque, quand on observe ce qui se passe dans la plupart des pays européens. En effet, l’étude conduite par Gallup dévoile notamment que 64% des Français soutiennent Obama, et que, même dans les Etats baltes, qui sont habituellement plutôt favorables aux Républicains, le candidat démocrate possède une avance confortable. Dans certains pays africains comme le Kenya ou l’Ouganda, la côte de popularité de Barack Obama dépasse 80%. Les derniers sondages réalisés aux Etats-Unis par ce même institut le donne vainqueur à une large majorité. Pourtant s’il est élu le 4 novembre prochain, il devra se montrer habile sur les dossiers sensibles pour convaincre la Turquie. Etant donné la forte impopularité de la première puissance mondiale dans cette région du globe, les Turcs ne se laisseront pas séduire facilement, et Barack Obama aura sans doute fort à faire pour gommer les effets néfastes du double mandat de son prédécesseur.
Bastien Alex

mardi 28 octobre 2008

La plateforme «Blogspot» («Blogger») interdite pendant 3 jours en Turquie.


Du 25 au 28 octobre dernier, l’accès à la plateforme de blogs de Google, «Blogspot», a été bloqué en Turquie. Cette décision a eu pour effet d’empêcher, pendant 3 jours, nos lecteurs turcs d’accéder au Blog de l’OVIPOT, comme aux millions d’autres Blogs hébergés par «Blogspot», qui est actuellement le premier gestionnaire de blogs au monde. «Blogspot» avait été condamné par un arrêt de la première chambre criminelle de Diyarbakır, en date du 20 octobre 2008, référencé sous le numéro 2008/2761. On ne connaît pas encore les raisons exactes de cette condamnation et il semble que le juge n’ait pas mesuré toute la portée de sa décision… C’est regrettable car, eu égard à l’importance de «Blogspot», c’est en fait une très large atteinte qui était en l’occurrence portée à la liberté de «bloguer» et donc à une forme contemporaine essentielle de la liberté d’expression. Les journaux turcs de ce début de semaine ont rapidement fait état de protestations virulentes émanant non seulement d’ONG ou d’associations d’usagers, mais aussi de citoyens subitement empêchés d’accéder à un moyen de communication couramment utilisé actuellement pour échanger des photos, des vidéos, des informations, des impressions, des analyses ou des recettes de cuisine.

Après l’interdiction de la plateforme d’échanges de vidéos, «You-Tube», dénoncée avec fracas par le prix Nobel, Orhan Pamuk, lors de la Foire du Livre de Francfort, le maintien de la décision de la Cour de Diyarbakır d’interdire «Blogspot» aurait achevé de reléguer la Turquie au rang des pays les moins développés de la planète en terme de communication et risquait même de la faire entrer dans la liste encore plus restreinte des pays ennemis d’Internet. Il serait intervenu de surcroît au pire moment, puisque la Commission européenne doit rendre dans quelques jours son rapport d’évaluation annuelle de la candidature turque.

C’est pourquoi, beaucoup d’observateurs pensaient qu’une telle interdiction ne serait pas tenable et que la raison finirait par prévaloir rapidement. Mais si «Blogspot» est à nouveau accessible en Turquie, le problème du rapport particulièrement difficile que les juges de ce pays entretiennent avec Internet n’est pas réglé pour autant, car d’autres interdictions continuent de nourrir de la manière la plus déplorable qui soit, une sorte d’exception turque en matière d’information et de communication. Il faut espérer que la toile turque sera bientôt libérée des trop fréquents écrans d’interdiction (notre photo) que l’internaute y rencontre et que l’affaire «Blogspot» aura démontré, une bonne fois pour toute, le caractère illusoire de ces pratiques d’un autre âge.
JM

mercredi 22 octobre 2008

Séminaire sur la République en Turquie et en France, les 23 et 24 octobre 2008, à Istanbul.



Dans le cadre des manifestations organisées par la Présidence Française de l’Union Européenne en Turquie, l’Institut européen de l’Université de Bilgi, l’Institut Français d’Études Anatoliennes (IFEA) et l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble (IEPG) organisent, les 23 et 24 octobre 2008, un séminaire sur « la République en Turquie et France » qui se tiendra sur le nouveau campus « SantralIstanbul » (amphithéâtre E1-301).
Ce séminaire sera solennellement ouvert par le Recteur de l’Université de Bilgi, Aydın Uğur, la Directrice de l’IFEA, Nora Şeni, et l’Ambassadeur de France, Bernard Émié. Deux invités d’honneur interviendront également : Yaşar Yakış (Président de la Commission parlementaire d’harmonisation Turquie-UE et du Groupe interparlementaire d’amitié France-Turquie de la Grande Assemblée Nationale de Turquie) et Hubert Haenel (Président de la Commission des affaires européennes au Sénat français).

La première partie du séminaire (le 23 octobre 2008) procèdera d’abord à une analyse comparative de la notion de République, tout d’abord, dans un cadre turco-français, ensuite, dans un cadre européen. Elle verra intervenir notamment : Şule Kut, Professeur à l’Université de Bilgi (Istanbul), Ibrahim Kaboğlu, Professeur à l’Université de Marmara (İstanbul), Olivier Ihl, Professeur de Science Politique et Directeur de l’Institut d’Études Politiques (IEP) de Grenoble, Nicolas Monceau, Docteur en Science politique, chargé de conférences à l'IEP de Grenoble, Ayhan Kaya, Directeur de l’Institut Européen de l’Université de Bilgi (Istanbul), Nicos Sigalas, chercheur à l’IFEA, Joerg Baudner, Maître de conférences à l’Université de Bilgi (Istanbul), Soli Özel, Professeur au département de relations internationales de l’Université de Bilgi (İstanbul) et Henri Oberdorff, Professeur à l’Université Pierre Mendes France de Grenoble (ancien Directeur de l’IEP de Grenoble).

La seconde partie du séminaire (le 24 octobre 2008) s’intéressera tout d’abord à des problèmes concrets auxquels sont confrontées les deux républiques (traitement de l’Histoire, enseignement, port du voile, laïcité…) avant d’en venir aux questions de citoyenneté et de migrations. Cette seconde partie verra intervenir notamment Alexandre Toumarkine, Secrétaire scientifique de l’IFEA, Jean Marcou, Responsable de l’OVIPOT à l’IFEA, Professeur à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble, Fazıl Sağlam, Professeur à l’Université de Maltepe (Istanbul), Recep Kaymakcan, Professeur à l’Université de Sakarya, Jean-Paul Burdy, Maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, Ferhat Kentel, Professeur de Science politique à l’Université de Bilgi, Riva Kastoryano, Directeur de recherche au CERI-Sciences Po (Paris), Ayhan Kaya, Directeur de l’Institut Européen de l’Université de Bilgi (Istanbul) et Brigitte Jelen, Maître de conférences à l’Université de Kültür (Istanbul).

L’accès à ce séminaire est libre, il n’est donc pas nécessaire de s’inscrire. Tout le monde est cordialement invité.

dimanche 19 octobre 2008

Quatre questions à Diego Mellado, directeur de de la section des affaires politiques de la Délégation europénne à Ankara.


Créée en 1974, la Délégation de la Commission européenne (véritable Ambassade de l’Europe) à Ankara suit aujourd’hui les négociations d’adhésion et constitue le relais politique privilégié de l’UE en Turquie. Sa section des affaires politiques s’occupe principalement du dialogue politique entre les deux parties et surveille le respect du premier des critères de Copenhague (être une démocratie et un État de droit). Elle est ainsi en contact avec de nombreux acteurs (partis politiques, syndicats, associations…) et remplit également une mission d’explication et d’information. Bastien Alex a rencontré, à la mi-septembre, Diego Mellado, le directeur de cette section. Il nous livre ici les passages le plus significatifs de cette interview.


Bastien Alex : Comment la Délégation, et plus particulièrement la section des affaires politiques que vous dirigez, a-t-elle réagi en apprenant l’ouverture d’une procédure de dissolution contre l’AKP, en mars dernier ?

Diego Mellado : Il y a eu immédiatement des réactions très directes, très vives et très concrètes de la part de plusieurs dirigeants européens comme le commissaire à l’élargissement Oli Rehn, le président de la Commission et bien entendu des hommes politiques des différents Etats-membres (chefs d’Etats, parlementaires, ministres). Ces réactions ont démontré que l’UE s’intéressait particulièrement aux développements de l’actualité politique turque. Il faut voir là une conséquence directe de l’ouverture des négociations d’adhésion. L’issue de la procédure lancée par le procureur général de la Cour de cassation a permis de démontrer aux Européens, mais aussi aux Turcs, que l’adhésion a changé la donne, et en particulier les rapports entre l’UE et la Turquie. Ainsi, lorsqu’il y a des convulsions politiques aussi fortes que celles-là dans ce pays, c’est le devoir et l’intérêt de l’UE de s’impliquer dans les débats internes, comme cela a été le cas pendant cette procédure d’interdiction, qui a fait la une des journaux pendant plusieurs semaines. L’aspect européen a donc été pris en compte. Il y a eu sans cesse des références aux standards, aux critères européens, à la Commission de Venise, ou à des cas de fermetures de partis politiques dans des pays de l’UE (même s’ils sont extrêmement rares). Cette discussion a véritablement permis de prendre en compte la dimension européenne du problème, ce qui est particulièrement important. L’Europe ne peut plus se tenir à distance. Bien évidemment, il y a un aspect purement juridique qui concerne l’indépendance des tribunaux turcs, qu’il faut respecter. D’ailleurs, dans ce cas précis, eu égard aux critères européens, nous n’avons pas franchi de ligne rouge. Nous sommes maintenant dans une nouvelle phase. J’espère que l’opinion publique turque aura également perçu ce changement de façon positive, car il est fondamental que nos amis turcs n’aient plus de doutes sur la sincérité de l’intérêt que l’UE porte à la Turquie et à sa future adhésion.


BA : Ne pensez-vous pas que la candidature turque ait été désavantagée lors l’attribution des fonds IAP (Instrument d’Aide de Préadhésion), qui sont très faibles, quand on prend en compte l’importance de la population de la Turquie et ce qui a été accordé à d’autres pays plus petits comme l’ARYM (Ancienne République de Macédoine) ?

DM : Avec des statistiques, il est possible de faire passer n’importe quel message. Si vous prenez la proportion des fonds alloués à la Turquie par rapport à l’ensemble des fonds disponibles, cela devient pourtant assez intéressant. On parle quand même de la moitié ou de plus de la moitié du total pour la période 2010-2011, où il y a une sérieuse augmentation du volume d’aide financière. Quand vous ajoutez en plus les fonds de la banque européenne d’investissements, qui sont des prêts à des taux extrêmement concessionnels, qui reviennent à de l’assistance financière pure et dure, on arrive à des sommes encore plus significatives. D’un autre côté, il faut aussi tenir compte de la question de la capacité d’absorption de ces fonds. Avec de nouveaux Etats membres comme la Pologne ou la Hongrie, il y a eu des disputes permanentes sur les fonds attribués. Mais lorsque ceux-ci étaient attribués, les pays attributaires n’étaient pas toujours capables de les absorber. Même après leur entrée dans l’UE, ces pays rencontraient et rencontrent toujours, des difficultés pour absorber ces fonds, malgré des négociations et un travail préparatoire de plus de quinze ans… Nous travaillons actuellement avec la Turquie pour améliorer les conditions d’absorption de ces fonds, notamment grâce à un système de responsabilisation totale qui implique une décentralisation extrêmement poussée, à travers la création de mécanismes similaires aux fonds structurels, comme le FEDER (Fonds Européen de Développement Régional). Nous sommes en train de mettre en place ce mécanisme, et cela prendra quelques années encore. Enfin, le troisième commentaire que je voudrais faire à ce propos, concerne le soutien à l’harmonisation législative et l’augmentation des capacités des administrations publiques, dont le coût n’est pas forcément astronomique. On ne parle pas ici d’aide au développement. On ne peut pas comparer l’aide au développement qui est offerte aux pays pauvres avec l’aide que reçoit la Turquie. La Turquie est un pays développé, un pays européen où l’on est en train de mettre à niveau les administrations publiques, pas à un niveau de pays développé mais à un niveau européen, qui va au-delà. La formation des fonctionnaires est donc un des objectifs principaux, et ce sont plus de 500 experts de l’UE qui y travaillent chaque jour.


BA : De nombreux observateurs, dont le président français Nicolas Sarkozy (voir notre édition du 6 mai 2007) sont sceptiques sur les bienfaits de l’adhésion de la Turquie, notamment à cause du déplacement des frontières de l’UE qui en résulterait, et qui pourrait avoir une incidence sur l’intégrité du territoire et la sécurité des citoyens européens. Que leur répondez-vous ?

DM : La question des frontières de l’Europe n’est pas un débat nouveau. Je pense que nous avons commencé à nous poser cette question dès les débuts de la CEE. Vous savez, je suis espagnol, et lorsque l’on parlait de l’adhésion de l’Espagne à cette époque, on répondait que l’Europe commençait au nord des Pyrénées, ce qui excluait donc la péninsule ibérique. Entre-temps, l’Espagne est devenue membre de l’UE et cela n’a pas causé de grands drames. Je pense qu’il y a beaucoup de gens en Europe qui ont toujours défendu une union en la fondant sur des valeurs ou sur un héritage historique et politique commun, plus qu’un ensemble où l’on essaierait d’établir des frontières physiques et géographiques. C’est dans cette Europe là que la Turquie à sa place, et même un grand rôle à jouer. Mais revenons sur les frontières. En ce qui concerne le Caucase, l’Iran ou l’Irak, l’Europe a, d’une façon ou d’une autre, déjà des frontières avec ces régions. Lorsqu’il y a des conflits, des convulsions ou des tensions, l’Europe et son territoire sont quelque part concernés, soit par une menace directe, soit parce que, en tant que voisins, nous sommes susceptibles d’être touchés par divers trafics (êtres humains, armes ou drogues) mais aussi d’être affectés par des mouvements de population. Il en va de la préservation de nos intérêts stratégiques. Ce qui se passe hors des frontières de l’Europe affectera un jour ou l’autre notre sécurité, et cela, la diplomatie européenne l’a parfaitement compris. Je pense que la présence de la Turquie au sein de l’UE aura des avantages extrêmement intéressants, notamment au niveau de la sécurité et de la stabilité régionale. Il n’y a qu’à voir le rôle diplomatique que la Turquie a pris récemment dans la région (conflit géorgien, sommet quadripartite de Damas…) pour s’en convaincre.


BA : Un changement constitutionnel apparaît à beaucoup comme le meilleur moyen de régler certains problèmes politiques turcs récurrents, comme la dissolution des partis politiques ou encore la question du rôle de l’armée. Cependant, dans le contexte de tensions actuelles, il semble difficilement réalisable. Comment appréhender cette question ?

DM : Quand nous essayons d’expliquer à nos amis turcs ce que représente le fait d’être membre de l’UE, et que nous expliquons comment d’autres pays en sont devenu membres, il y a un mot que nous utilisons de manière incessante, c’est le terme «consensus». Nous expliquons que l’UE est finalement une gigantesque machine à fabriquer du consensus. Les mauvaises langues diront qu’à force de faire des compromis, on finit par ne s’accorder que sur le plus petit dénominateur commun, ce qui donne une satisfaction minimale aux différents Etats-membres. Force est pourtant de constater qu’on a abouti à des réalisations extrêmement importantes, comme l’Euro ou encore l’espace Schengen. La recherche du consensus permet donc d’aller extrêmement loin. C’est peut être ce qu’il manque un peu à la vie politique turque. Développer davantage cette culture du consensus pourrait permettre à la Turquie d’envisager plus sereinement les réformes constitutionnelles et législatives nécessaires à l’harmonisation et l’alignement sur l’acquis communautaire. Ce qu’il faut également, c’est un compromis sur l’objectif final de l’adhésion. On a parfois l’impression, en Turquie, qu’il y a encore un débat à ce sujet. Des réticences importantes se sont exprimées à cet égard encore récemment. N’oublions pas que l’engagement turc est fondamental pour atteindre l’objectif final. Cet engagement doit procéder d’une vie et d’un système politiques stables et d’un consensus sur les grands principes, y compris celui de l’adhésion à l’UE. Au-delà de cette convergence de base, il peut y avoir bien sûr, comme partout ailleurs, un choix politique multiples et des opinions très diversifiées.
(Propos recueillis par Bastien Alex, septembre 2008)

samedi 18 octobre 2008

De la question kurde aux négociations européennes.


Les attaques contre le poste militaire d’Aktütün (photo), le 4 octobre, et contre un bus de la police près de Diyarbakır, le 8 octobre, ont ramené la question kurde au premier plan de l’actualité en Turquie. Ce regain de violence a été suivi, cette semaine, par une nouvelle attaque qui a causé la mort de 5 soldats turcs dans la province d’Hakkari et surtout par une polémique qui a vu la presse, notamment le quotidien «Taraf», publier des photos aériennes qui tendraient à prouver que l’armée aurait été informée de l’imminence de l’attaque du PKK, sur la position d’Aktütün. Tous ces événements se déroulent dans un climat déjà passablement tendu, découlant d’une série d’incidents socio-ethniques qui se sont produits en plusieurs endroits du territoire turc (y compris à l’Ouest).

Le 30 septembre, dans la ville balnéaire d’Altınova (près d’Ayvalık) où des intérêts commerciaux opposent des familles turques et kurdes, des incidents entre jeunes ayant entrainé la mort de deux Turcs ont débouché sur de véritables émeutes anti-kurdes (lapidation de magasins, incendie de véhicules…). Le 5 octobre, à Hadırlı près d’Adana, un jeune homme a été poignardé, alors qu’il tentait d’empêcher le vol de son vélomoteur et lorsqu’il s’est avéré que l’un de ses assaillants, appréhendé par la foule, était d’origine kurde, des manifestations hostiles au PKK ont éclaté là-encore. Depuis l’attaque du 8 octobre à Diyarbakır, dont nous parlions précédemment, d’autres incidents sont venus confirmer ces tensions. À Iğdir, des mots d’ordre anti-kurdes et anti-PKK attribués aux «Ulkücü Ocakları» (le mouvement de jeunesse nationaliste lié au MHP) ont été peints sur les murs de la ville. La section locale des «Ulkücü Ocakları» a cependant nié être à l’origine de ces inscriptions qu’elle a qualifiées de “provocations”. À Karaçulha, près de Fethiye, des affrontements entre jeunes comparables à ceux d’Altınova (quoique moins importants) ont provoqué des manifestations. S’il est vrai que la plupart de ces événements ont trouvé leur origine dans des incidents de la vie quotidienne (vol, rivalité de clans, tapage nocturne…), le fait qu’ils aient fait rapidement l’objet de manifestations anti-kurdes montre bien l’intensité de tensions latentes qui s’observent aussi sur «Facebook» où les groupes d’affiliation «anti-Kurdes» ou «pro-Kurdes» se sont multipliés et ont gagné en notoriété, ces derniers jours.

Le premier effet de ces violences est d’empêcher la tenue d’un véritable débat pour évaluer la stratégie conduite dans le sud-est depuis l’autorisation, donnée à l’armée pour intervenir en Irak du nord contre les bases arrière du PKK, il y a un an. Dans un tel contexte, le Parlement a reconduit cette autorisation sans opposition (sauf celle des députés du DTP), le 8 octobre 2008, par 511 voix contre 18. Et les principaux partis d’opposition (CHP et MHP), qui critiquent le gouvernement pour son attentisme, appellent à des mesures plus radicales, notamment à la création d’une zone tampon, en Irak du nord, pour prévenir les infiltrations, ce qui aurait pour effet de maintenir des troupes turques, en permanence, sur le territoire irakien, avec tous les risques que cela comporte. Certes, l’armée a attiré l’attention sur les difficultés d’une telle entreprise et le Président de la République, Abdullah Gül a, plus généralement, mis en garde contre les dangers d’une escalade dans le sud-est, en faisant observer qu’une telle option risquait de compromettre la démocratisation réalisée en Turquie au cours des dernières années dans le cadre de l’intégration européenne. Le gouvernement semble plutôt s’orienter vers une relance des contacts avec Bagdad et avec les autorités kurdes d’Irak du nord. Un de ses émissaires a d’ailleurs rencontré Massoud Barzani, le 14 octobre, et Recep Tayyip Erdoğan a affirmé le même jour que, pour prévenir les infiltrations du PKK, il fallait avant tout travailler avec les autorités irakiennes, les Kurdes d’Irak du nord et bien sûr les Etats-Unis.

Toutefois, la procédure toujours pendante devant la Cour constitutionnelle contre le parti pro-kurde DTP (4e parti au Parlement où il dispose d’une vingtaine de députés) qui risque, dans le contexte actuel, de se terminer par une interdiction, pourrait encore éloigner la perspective d’une solution politique au problème kurde et, de fait, porter atteinte à l’image de la Turquie, au moment où l’Union Européenne s’apprête à rendre son rapport annuel d’évaluation de la candidature turque.

Au bout du compte, pour la Turquie, l’enjeu majeur est bien de gérer la question kurde, et en particulier de réagir aux attentats du PKK sans remettre en cause les améliorations sensibles récemment apportées à l’État de droit. Il ne faut pas oublier que c’est la perspective de l’ouverture de négociations d’adhésion qui a amené Ankara à lever, en 2002, l’application de l’état d’urgence dans les départements kurdes du sud-est où il était en vigueur depuis 15 ans. Le Haut Conseil de lutte contre le terrorisme (TMYK), qui a commencé ses travaux, le 9 octobre 2008, pour définir la stratégie à adopter, après les graves attaques qui viennent d’avoir lieu, est directement confronté à ce problème. Car l’armée demande des moyens juridiques accrus au moment même où le gouvernement est vivement incité par l’UE à reprendre les réformes. Recep Tayyip Erdoğan a réaffirmé qu’il n’était pas question de sacrifier les mutations entreprises à la lutte contre le terrorisme du PKK. Il y a là un dilemme qui n’est pas facile à gérer. Tout le problème pour la Turquie est d’avoir à le faire, au moment même où elle devrait avant tout consacrer ses efforts à approfondir l’Etat de droit et la démocratie.
JM

jeudi 16 octobre 2008

La mort d’Engin Ceber repose en Turquie le problème de la torture.


Le 14 octobre 2008, le ministre de la justice, Mehmet Ali Şahin (photo) a solennellement présenté des excuses au nom du gouvernement et de l’État, à la famille d’Egin Ceber, un militant d’extrême-gauche décédé en détention, la semaine dernière, suite aux tortures et mauvais traitements infligés par des policiers et des membres de l’administration pénitentiaire. Mehmet Ali Şahin a annoncé, également, que 19 fonctionnaires avaient été suspendus et que toute la lumière serait faite dans cette affaire.

L’attitude du ministre a été saluée par les médias et par les organisations de défense des droits de l’homme qui, depuis plusieurs jours, demandaient à ce que la mort d’Egin Ceber ne reste pas impunie, en rappelant au premier ministre et au ministre de la justice leurs engagements récents, quant à une tolérance zéro à l’égard de la torture. « C’est la première fois qu’un ministre s’excuse de la sorte », a souligné Ahmet Hakan, un journaliste du quotidien Hürriyet. Mais, au-delà de ce premier pas encourageant, la presse et les ONG demandent au gouvernement et à la justice d’agir avec plus de détermination contre la torture. Le père de la victime, pour sa part, a estimé que les excuses du ministre ne suffisaient pas et demandé à ce que les responsables ne soient pas seulement suspendus mais sévèrement sanctionnés.

Les autorités turques sont régulièrement montrées du doigt dans des affaires de torture ou de mauvais traitements trop souvent classées sans suite. La Turquie a pourtant ratifié la Convention européenne des droits de l’homme depuis 1954 et en particulier la disposition de cette Convention qui permet de saisir individuellement la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. L’usage encore fréquent de la torture dans les commissariats de police, les mauvais traitements dans les prisons, les disparitions et décès inexpliqués ont régulièrement été dénoncés par des rapports accablants d’institutions internationales ou d’organisations non-gouvernementales. Cette situation explique pourquoi la Turquie est actuellement encore, de loin, le pays le plus souvent mis en cause devant la Cour de Strasbourg. Récemment cette Cour a d’ailleurs eu à connaître d’un cas proche de l’affaire Egin Ceber : la mort en garde à vue du syndicaliste, Süleyman Yeter, en mars 1999. Là aussi des sanctions avaient d’abord été prises, mais l’échec des procédures judiciaires engagées avait amené la famille de Süleyman Yeter à porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme. Cette dernière a condamné l’État turc en estimant qu’il n’avait pas permis à la justice d’être rendue.

Selon une récente enquête de l’IDH (Insan Hakları Derneği, Association des droits de l’homme), en Turquie, 678 personnes ont porté plainte, en 2007, pour tortures et mauvais traitements infligés par la police et la gendarmerie. Ce chiffre était de 708, en 2006, 825, en 2005 et 1040, en 2004. Une certaine amélioration de la situation a été relevée par les organisations de défense des droits de l’homme depuis les réformes juridiques effectuées pour permettre à la Turquie d’ouvrir des négociations. Mais la clef du problème semble maintenant plutôt résider dans une refonte complète de la formation des membres de différents services concernés de la police et de l’administration pénitentiaire. Plus que le droit, c’est la pratique qu’il faut changer pour faire entrer l’État de droit dans les commissariats et dans les prisons.
JM

vendredi 10 octobre 2008

L’une des premières féministes turques bientôt sur les billets de 50 TL.


Une femme pour la première fois sur les billets de banque en Turquie… la nouvelle ne réjouit pas tout le monde et attise déjà une polémique ! Ce «lifting» annoncé des billets de banque turcs fait suite au remplacement, en 2005, de la livre turque par la «nouvelle livre turque» (YTL - Yeni Türk Lirası). Comparable au passage des anciens aux nouveaux francs, dans les années 60, cette opération avait permis, après des années d’érosion monétaire, de supprimer 6 zéros sur les billets et les pièces, un million de livres turques devenant 1 YTL. L’affaire étant désormais entendue, la Banque de Turquie, souhaite revenir plus simplement à l’appellation d’origine «livre turque» (TL) et, au passage, tant qu’à refaire de nouveaux billets, elle se propose de changer un peu leur aspect.

Qu’on se rassure, il ne s’agit de faire disparaître Atatürk, ce dernier demeurera donc sur le côté-face de tous les billets. Mais, de l’autre côté, figurera une autre personnalité turque, en remplacement d’une formule qui met actuellement en exergue des monuments ou lieux célèbres (Le mausolée d’Atatürk à Ankara, Éphèse ou le palais d’Ishak Paşa à Doğubayazit). Devraient ainsi apparaître au dos de ces nouveaux billets turcs, le scientifique Aydın Sayılı (billet de 5 TL), le matématicien Cahit Arf (billet de 10 TL), l’architecte Kemaleddin Bey (billet de 20 TL), le compositeur Buhurizade İtri (billet de 100 TL) et le poète Yunus Emre (nouveau billet de 200 TL). Cette initiative et ces choix ne font pas vraiment l’unanimité, mais c’est surtout le billet de 50 TL qui pose problème car, en l’occurrence, l’heureuse élue est Fatma Aliye (photo).

A priori, pourtant, cette féministe de la première heure, qui fut en son temps une véritable intellectuelle, a plutôt le profil de l’emploi. Née en 1862 et considérée comme la première grande écrivaine turque, Fatma Aliye a commencé à publier bien avant la fin du XIXème siècle, un constat qui réjouit beaucoup de féministes en Turquie qui voient là l’opportunité de rappeler la précocité de leurs luttes, mais qui indispose le camp laïque qui flaire une nouvelle manœuvre gouvernementale tendant à minorer l’importance de la rupture qu’a constituée l’instauration de la République, en valorisant des mutations qui lui ont été antérieures. On sait que le sujet est particulièrement sensible et qu’il alimente actuellement toute une controverse sur l’importance et l’influence des réformes conduites au cours du second «Meşrutiyet» (seconde période de monarchie constitutionnelle ottomane, 1908-1912) dans lequel les kémalistes se refusent à voir une époque annonciatrice des réformes républicaines. Ces derniers auraient, on s’en doute, préféré la désignation d’une égérie du féminisme officiel des années 30. Et, à tout prendre, même les laïques les plus orthodoxes se seraient satisfaits du choix d’Halide Edip Andıvar, dont le nationalisme et les combats pendant la guerre d’indépendance contribuent à faire oublier un engagement féministe presque aussi ancien que celui de Fatma Aliye, suspectée par ces mêmes milieux d’avoir eu, en outre, une trop forte sympathie pour l’islam.

Mais, pour nombre de militantes féministes en Turquie, on ne saurait faire de Fatma Aliye une islamiste et sa présence sur les nouvelles coupures de 50 TL écornera une vision de l’histoire avant tout masculine qui a de longue date ignoré une lutte des femmes turques qui ne date pas d’hier.
JM

mercredi 8 octobre 2008

La permanence de la question kurde.


Alors même que le gouvernement s’apprête à demander l’extension de l’autorisation qu’il avait obtenue du Parlement, l’année dernière, pour intervenir en Irak du nord, l’attaque du PKK contre une position militaire turque à Aktütün (sous-préfecture de Şemdinli) a mis la Turquie en état de choc. 17 soldats turcs et 23 rebelles kurdes auraient péri dans cet affrontement qui s’est déroulé, le 4 octobre 2008, en plein jour. Il s’agit de l’incident le plus meurtrier, depuis que la Turquie a décidé de réagir, il y a un an, contre les infiltrations du PKK, en intervenant en l’Irak du nord.

Eu égard à la gravité des pertes, à Aktütün, et dans un contexte où l’on était déjà enclin à faire un bilan mitigé d’un an d’intervention militaire turc en Irak du nord, l’armée est l’objet de sévères critiques, venant en particulier des médias et des partis d’opposition. Depuis 1992, c’est, en effet, la cinquième fois qu’une attaque de ce type est menée contre ce poste militaire. Ce dernier, situé sur l’une des principales voies d’infiltration utilisée par les militants du PKK, a été la cible de 3 attaques, depuis juin 1997, la dernière remontant à mai 2008. La presse s’étonne de la mauvaise localisation de ce poste et des déficiences de sa construction, dans un endroit éminemment dangereux. Le commandant des unités de la région se trouvait à un mariage, au moment de l’attaque et il n’avait pas mis ses troupes en état d’alerte, alors même que les services de renseignements faisaient état de risques d’attaque. Dès lors, les médias évoquent des fautes de commandement, tout en s’interrogeant sur l’efficacité des informations satellitaires fournies par les Américains que l’autorité militaire a souvent mis en exergue pour convaincre de sa parfaire maîtrise de la situation. L’armée se défend en insistant sur le fait que la plupart des pertes humaines (13 morts sur 15) ont été causées par des bombardements à l’arme lourde effectués depuis l’Irak du nord. Elle dément que des problèmes de communication puissent exister avec les services américains, mais annonce l’examen d’un redéploiement de ses forces dans la région.

Cette rentrée politique et parlementaire atteste donc que la question kurde reste plus que jamais le premier problème auquel est confronté la Turquie contemporaine. Avant même l’attaque d’Aktütün, la permanence des accrochages et des opérations militaires dans le sud-est en attestait amplement. Le 25 septembre notamment, alors que l’aviation turque bombardait des positions du PKK en Irak du nord, dans la région des monts Qandil, un affrontement armé avait fait sept morts (6 rebelles kurdes et un soldat turc) dans la province de Siirt. L’armée a fait état, par ailleurs, de plus de 120 incidents armés (explosions de mines ou de bombes, tirs de harcellement contre des forces de sécurité, actes terroristes divers...) pour la seule période du mois de septembre. La persistance de cette situation d’insécurité qui mobilise les forces de sécurité turques, montre les limites des opérations militaires engagées, depuis 2007.

Pourtant, si les partis d’opposition kémaliste (CHP) et nationaliste (MHP) manifestent actuellement leurs réticences à la prorogation de l’autorisation d’intervention dans le nord de l’Irak, ce n’est pas pour réclamer la recherche d’une solution politique, mais pour demander au contraire une intensification des opérations militaires. Le leader du CHP s’en est pris à l’ancien chef d’état major, Yaşar Büyükanıt. On se souvient qu’une querelle avait opposée les deux hommes, à la fin de l’intervention des forces terrestres en Irak du nord, le 29 février dernier. Le parti kémaliste avait alors reproché au gouvernement et à l’état major de s’être retirés trop tôt d’Irak, en cédant à des pressions américaines. “Nous ne sommes pas contre une autorisation de prorogation, mais nous espérons que le gouvernement s’en servira plus judicieusement”, avait déclaré, avant même l’attaque d’Aktütün l’un des leaders du CHP au Parlement, Mustafa Özyürek, tandis que le MHP abondait dans le même sens, en soulignant toutefois que le principal problème demeurait, selon lui, les actes terroristes commis en Turquie même. Deniz Baykal a encore surenchéri cette semaine, en demandant une intervention musclée en l’Irak du nord et la mise en place d’une zone tampon. Le gouvernement, pour sa part, a pris la défense de l’armée en déclarant qu’elle avait toujours veillé à la sécurité du pays. Le parti kurde DTP, actuellement sous le coup d’une procédure devant la cour constitutionnelle, visant à sa dissolution, a pour sa part annoncé sans surprise que, comme l’an dernier, il n’apporterait pas son soutien à une autorisation d’intervention armée dans le nord de l’Irak. Les débats parlementaires sur la prorogation de cette autorisatio promettent donc d’être chauds.

Le 9 octobre se tiendra en outre une réunion du Haut Conseil de lutte contre le Terrorisme qui doit réexaminer la stratégie adoptée à l’égard de la question kurde. On y attend une pressante demande de l’armée pour remettre en application l’état d’urgence (en vigueur entre 1987 et 2002), alors même que tous les experts s’accordent à reconnaître que la répression n’est pas une solution durable. De nombreux observateurs s’interrogent sur l’efficacité de pouvoirs d’exception supplémentaires qui seraient à nouveau donnés dans la région à l’armée qui dispose déjà de compétences très étendues et, dénonçant la démission à ce sujet des partis politiques, ils estiment en réalité que la question kurde est un problème trop important pour être laissé à l’appréciation des seuls militaires. Le recours à de tels moyens juridiques remettrait en cause également la libéralisation réalisée, ces dernières années, dans le cadre du processus d’intégration européenne ; ce que le ministre de la justice, Mehmet Ali Şahin a exclu, en disant que « la Turquie n’était pas dans une position où elle avait à choisir entre liberté et sécurité. »

Il faut signaler, en dernier lieu, que ces tensions politiques et militaires ont été aggravés par des incidents qui se sont récemment produits dans l’ouest du pays. Le 30 septembre dernier, en effet, dans la petite ville balnéaire d’Altınova (sous-préfecture d’Ayvalık, province de Balikesir), qui a déjà été le théâtre de conflits ethniques par le passé, des affrontements se sont déroulés entre Turcs et Kurdes. Partis, semble-t-il, d’une querelle entre deux familles, ces incidents ont fait deux morts (parmi les Turcs) et ont été suivis d’actes de vandalisme contre des biens appartenant à des Kurdes (incendie de magasins notamment) et de manifestations de rue anti-kurdes. Appelant la population d’ Altınova à surveiller ses jeunes, le gouverneur de la province a estimé, pour sa part, que cette situation, très localisée, découlait principalement de la concurrence économique et commerciale existant entre les deux communautés, dans une ville très touristique. Il reste que nombre de commentateurs n’ont pas manqué de faire observer que ce type d’incidents est inquiétant et qu’il ne peut que se nourrir d’un pourrissement de la situation dans le sud-est ; à plus forte raison, si les réformes ne progressent pas sur le plan politique, au niveau national, et si une stratégie exclusivement répressive est privilégiée.
JM

vendredi 3 octobre 2008

Les enjeux de l’affaire «Ergenekon»


Alors même que l’ouverture d’un procès est annoncée pour le 20 octobre prochain, ces dernières semaines ont vu se poursuivre l’enquête, connue désormais sous le nom d’«Ergenekon». Deux nouvelles vagues d’arrestations ont eu lieu récemment. Le 20 septembre 2008, 19 personnes dont 6 lieutenants d’active et un cadet ont été incarcérées et surtout, le 23 septembre 2008, un nouveau coup de filet, concernant au total 17 personnes, a conduit à l’inculpation de nouvelles personnalités considérées comme laïques, parmi lesquelles un journaliste célèbre, Tuncay Özkan (photo), un ancien maire d’Esenyurt (Istanbul), Gürbüz Çapan, un ancien chef de la police, Adil Serdar Saçan et un ancien mannequin, Duygu Dikmenoğlu. Toutefois, plus encore que ces arrestations spectaculaires, ce dernier mois aura été marqué par un autre genre de rebondissements dans cette affaire.

En premier lieu, au début du mois de septembre, le cours de l’affaire “Ergenekon” a été perturbée, par la menace de mise en examen pesant sur le procureur Zekerya Öz et ses adjoints, suite au décès de l’une des personnes incarcérées (Kuddusi Okır). Cette menace a amené certains observateurs à redouter qu’un éventuel dessaisissement du procureur Öz amène l’affaire «Ergenekon» à connaître le même sort que l’affaire de «Şemdinli» en 2005 (une enquête pénale dont le procureur avait été dessaisi, après que l’implication de militaires de haut rang ait été envisagée). Mais le procureur Öz, suspecté en l’occurrence de n’avoir pas respecté les droits de la défense dans la conduite de l’enquête, sera finalement maintenu dans ses fonctions par le ministre de la justice.

En second lieu, l’affaire «Ergenkon» a également été marquée, au même moment, par la décision du nouveau chef d’état major d’envoyer l’un de ses adjoints rendre une visite officielle à deux militaires à la retraite incarcérés dans le cadre de l’enquête : les généraux Eruygur et Tolon (cf. notre édition du 9 septembre 2008). Depuis cette initiative qualifiée pudiquement, tant par le gouvernement que par l’état major, de «visite humanitaire», la libération du général Eruygur, par ailleurs président de l’Association pour la pensée kémaliste, qui avait organisée l’an passé les grands « miting » laïques à Ankara, Istanbul et Izmir, a relancé les commentaires sur l’amélioration des relations entre le gouvernement et l’armée.

Ces ultimes péripéties, comme les dernières arrestations effectuées, ont relancé les interrogations sur les tenants et les aboutissants de l’affaire «Ergenekon». Révélée par la découverte d’un dépôt d’armes et d’explosifs dans le quartier d’Umraniye, à Istanbul, en juin 2007, l’affaire «Ergenekon» (nom de la plaine mythique dont les Turcs seraient originaires en Asie centrale) éclate au grand jour, en janvier 2008, avec l’arrestation spectaculaire d’une série d’individus soupçonnés, de longue date, d’agir pour le compte de l’Etat profond (cf. notre édition du 25 janvier 2008). Pourtant, par la suite, alors même que les arrestations se multiplient et frappent de plus en plus des personnalités laïques, de nombreux observateurs commencent à voir dans «Ergenekon» la riposte du gouvernement aux procédures auxquelles il est alors confronté (recours contre la révision constitutionnelle levant l’interdiction du port du foulard dans les universités, menace de dissolution de l’AKP par la Cour constitutionnelle, cf. notre édition du 23 mars 2008).

Depuis, alors même que les procédures en question sont abouties, les supputations se poursuivent et l’affaire «Ergenekon» est devenue un enjeu politique majeur, dont la nature n’est toujours pas cerné avec précision et dont les issues peuvent donc être multiples. En effet, si le procès met à jour un réseau de grande ampleur menant des activités illicites pour le compte de certains secteurs de l’Etat, au nom d’une certaine conception de l’État, pour la première fois, on pourra dire que l’Etat s’attaque vraiment à l’Etat profond et le juge. En revanche, si un trop grand nombre d’arrestations se révèlent infondées et si les révélations s’avèrent décevantes, l’affaire risque de se dégonfler comme une baudruche et le pays se sentira une fois de plus floué.

Après les tensions politico-électorales de 2007 (élections présidentielles et législatives), les procédures juridiques et constitutionnelles du premier semestre 2008 (levée de l’interdiction du voile et procédure d’interdiction de l’AKP devant la Cour constitutionnelle), la Turquie traverse une nouvelle phase de turbulences qui se situe essentiellement sur les terrains médiatique et pénal (affrontement entre le premier ministre et le groupe de presse Doğan, affaire “Deniz Feneri”, cf. nos éditions des 13 et 19 septembre 2008). L’issue de l’affaire “Ergenekon” se situe désormais indiscutablement dans cette nouvelle phase de tensions.
JM