mardi 29 juin 2010

Turquie : les limites d’une politique étrangère trop audacieuse ?


La récente crise de la flottille et le refus turc de voter des sanctions contre l’Iran ont certes confirmé le poids international pris par la Turquie et les audaces de sa nouvelle politique étrangère. Toutefois, ne doit-on pas considérer également que ces événements contribuent actuellement à dévoiler les limites et les possibles failles de cette diplomatie sans concession ?

Bien que l’arraisonnement du «Mavi Marmara» ait été suivi d’une réaction extrêmement sévère, la Turquie refuse finalement d’aller, avec l’Etat hébreu, jusqu’au bout d’une logique de rupture, qui n’aurait pas seulement des conséquences sur ses rapports bilatéraux avec ce pays, mais aussi sur ceux qu’elle entretient avec les Etats-Unis. Le problème reste néanmoins que pour normaliser ses rapports avec Tel-Aviv, Ankara a mis la barre très haut : excuses, acceptation d’une enquête internationale, restitution des navires arraisonnées… Eu égard à la ligne plus radicale encore qu’il a suivie jusqu’à présent, il est peu probable que le gouvernement israélien accepte ces conditions. Et la réduction de la représentation diplomatique turque en Israël au niveau d’un chargé d’affaires, annoncée en cas de refus définitif de Tel-Aviv, risque de paraître très en deçà de la ligne dure affichée par Ankara. En agissant de la sorte, le gouvernement turc ne s’est-il pas condamné à dévoiler l’impuissance de positions quelque peu téméraires ?

Les limites de cette stratégie osée risquent de devenir d’autant plus criantes qu’entre temps, avec la multiplication des attentats et embuscades des dernières semaines, la question kurde est revenue au premier plan de l’actualité. Dès lors, nombre experts ne se privent pas de rappeler à loisir que la Turquie dépend en l’occurrence d’Israël qui lui fournit une partie importante de l’équipement que son armée utilise dans sa lutte contre la rébellion kurde (en particulier des drones et des véhicules blindés), tandis que certains observateurs mettent en exergue la contradiction que doit désormais affronter le gouvernement de l’AKP qui, dans le même temps qualifie le PKK «d’organisation terroriste» et le Hamas «de mouvement de résistance».

Quant au dossier nucléaire, qui a vu Ankara refuser de voter, le 9 juin dernier, un quatrième train de sanctions contre l’Iran proposé par les Etats-Unis, il risque de montrer que la voie est plutôt étroite pour un gouvernement turc, pris entre sa position de membre de l’Otan et d’allié de l’Occident, d’une part, et son désir d’apparaître comme une nouvelle puissance régionale disposant d’une large marge de manœuvre à l’égard des Occidentaux, d’autre part. Là encore la ligne haute a du se résoudre à quelques révisions à la baisse, car, bien qu’opposée aux sanctions, la Turquie n’a pu qu’accepter finalement de les mettre en œuvre. De surcroît, le «non» turc au Conseil de sécurité du 9 juin a durablement détérioré les relations turco-américaines. Le 26 juin 2010, l’entretien qui s’est tenu en marge du G20, à Toronto, entre Barack Obama et Recep Tayyip Erdoğan, aurait été «glacial», montrant que les Etats-Unis, loin de suivre la position de certaines chancelleries occidentales (qui ont eu tendance à temporiser en estimant que la Turquie était finalement dans son rôle à suivre ce comportement frondeur), s’inquiéteraient vivement des «dérives» vers l’est de la nouvelle politique étrangère de l’AKP.

On objectera sans doute que cette diplomatie qui se veut «publique» risque de rapporter au gouvernement des dividendes électoraux particulièrement appréciables dans période actuelle. Mais, il y là encore une analyse qui mérite d’être vérifiée, car on sait aussi que la stratégie du gouvernement en matière de politique étrangère n’est pas véritablement comprise par certains membres du parti au pouvoir et qu’elle inquièterait par ailleurs des secteurs non négligeables de l’opinion publique.
JM

vendredi 25 juin 2010

Les métamorphoses de la Constitution de 1982 : retour sur les révisions constitutionnelles des trois dernières décennies.


Alors que les citoyens turcs vont bientôt se prononcer sur une nouvelle révision constitutionnelle, le 12 septembre 2010, un rapide retour sur les révisions successives qu’a connues la Constitution de 1982 depuis ses débuts mouvementés, ne paraît pas inutile. Cela permet en effet de voir comment la loi fondamentale turque a évolué et quels furent les enjeux de ces révisions, dans un pays où la question de l’élaboration d’une nouvelle Constitution est récurrente.

En 1982, la Constitution issue du coup d’Etat de 1980 met en place un système qui, à bien des égards, est à l’opposé de celui d’apparence démocratique et libérale, qui avait été élaboré à la suite du coup d’état de 1961. Constitutionalisme sécuritaire et démocratie contrôlée sont les deux maîtres mots qui dominent la mission que se sont assignée les militaires. S’ils ne remettent pas en cause la nature parlementaire du régime, ces derniers vont s’employer à restreindre le champ de l’Etat de droit et à institutionnaliser leur influence. De nombreuses limitations aux droits et libertés fondamentales sont ainsi imposées, et le Conseil de Sécurité National (CSN), organe qui est une émanation de l’état-major, donne à l’armée le rôle de garant du système. Car, cette institution, déjà présente dans la Constitution de 1961, prend sans conteste une tout autre dimension dans la Constitution de 1982, ce qui est très significatif. Le CSN peut, en effet, exercer des pressions sur le gouvernement s’il juge que ce dernier s’écarte des principes mis en place par la loi fondamentale. Et, si au départ sa capacité d’influence réelle n’est pas très claire, elle le devient après le 28 février 1997 lorsqu’il engage un processus qui va contraindre à la démission le premier ministre de l’époque, Necmettin Erbakan, issu du parti islamiste «Refah». Il est évident que le fait qu’une institution non élue, émanation de l’autorité militaire, puisse remettre en cause l’existence même d’un gouvernement constitue une entorse sérieuse à l’Etat de droit et plus globalement à la démocratie.

Aucun parti politique ne s’est jamais fait vraiment le chantre de cette Constitution, car il faut rappeler ils étaient tous dissous au moment où elle vit le jour. Et même si la Constitution fut ratifiée par référendum, aucune organisation représentative de la société turque ne fut associée à son élaboration. Ainsi aucun secteur de la vie politique ne s’est senti au départ redevable ou responsable de la Constitution de 1982, aspect qui a peut être changé depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, qui a vu certaines tendances laïques, parfois victimes du coup d’Etat de 1980, défendre le texte fondamentale de 1982 face aux coups de boutoir du parti de Recep Tayyip Erdoğan. Pourtant dès 1983, les principaux partis ont présenté des projets de réforme détaillés. Par ailleurs, la volonté de rapprochement avec l’Union Européenne va forcer les gouvernements turcs successifs à réviser cette Constitution afin de remplir les critères exigés pour l’ouverture de négociations d’adhésion.

Si l’on devait faire une typologie des révisions constitutionnelles qui ont eut lieu depuis les années 1980, la première catégorie serait donc celle regroupant les révisions rendue nécessaire par la perspective de l’intégration européenne. Ces réformes du système politique turc sont apparues dans les années 1980 pour démilitariser et démocratiser le système. La Constitution est amendée une première fois dès 1987 : elle est rendue plus flexible car ont met en place une procédure qui permet de la modifier plus facilement tandis que l’article transitoire 4, qui avait interdit aux anciens leaders de pratiquer des activités politique, est remis en cause. En 1995, la signature et la ratification d’un accord d’union douanière provoquent une nouvelle révision constitutionnelle importante. En 1999, le sommet d’Helsinki, en énonçant de manière formelle et officielle la vocation de la Turquie à être candidate à l’UE, entraine une accélération des réformes constitutionnelles. Ainsi, l’une des plus importantes révisions du texte de 1982 a lieu en octobre 2001. Il s’agit d’une révision fondamentale tant par son ampleur – elle touche au préambule, à 32 articles et à un article transitoire – que par son contenu. Avec la suppression du double régime de limitation des droits et libertés établi par l’ancien article 13 de la Constitution, la Turquie se rapproche des standards européens en matière de protection des droits et libertés. Désormais ces derniers ne peuvent être limités que pour motifs prévus par des dispositions particulières ou par une loi, et pour autant que ces limitations ne portent pas atteinte à l’essence même des droits et libertés. La révision de 2001 modifie aussi le statut du CSN en en faisant un organe consultatif, dont le gouvernement n’est plus obligé de respecter les décisions.

Cette réforme de 2001 engage donc un processus de démilitarisation et de renforcement de l’Etat de droit en Turquie qui se poursuit avec la révision de 2004. La révision de 2004 touche à un grand nombre de sujets très différents, mais qui ont en commun de faire partie de ce qui fait un État de droit. Elle permet ainsi l’affirmation de l’égalité hommes/femmes devant la loi, l’abolition de la peine de mort, le renforcement de la liberté de la presse... C’est également lors de cette révision que la suprématie du droit international sur le droit national est reconnue.

Depuis, d’autres réformes constitutionnelles ont eu lieu. Cependant elles ont posé autant de problèmes qu’elles n’ont paru en résoudre, au point qu’il est possible d’énoncer l’existence d’un deuxième type de révisions constitutionnelles. Celui-ci incarnerait, cette fois-ci, avant tout des préoccupations de politique politicienne, bien éloignées des questions de démocratisation et d’approfondissement de l’Etat de droit. Cette politisation des révisions a clairement un lien avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, un mouvement politique se disant conservateur démocrate, qui est issu de la mouvance islamiste. Dès ses premiers mois au gouvernement, l’AKP organise sa première révision constitutionnelle, qui a pour but de donner au leader du parti, Recep Tayyip Erdoğan, alors sous le coup d’une interdiction électorale, la possibilité de se présenter à une élection primaire pour pouvoir revenir à la GANT. Une révision dictée certes par des préoccupations très partisanes, mais qui sera alors soutenu par l’opposition. Soupçonné par ses détracteurs de posséder un «agenda caché», l’AKP en est venu peu à peu à un véritable bras de fer avec l’establishment politico-militaire, vigoureusement laïciste et kémaliste. Toutes les initiatives du gouvernement sont considérées avec suspicion et suscitent généralement une opposition systématique, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de mesures aussi importantes que des révisions constitutionnelles, qui participe à une mutation de fond du système politique. Réviser la Constitution est donc devenu un exercice périlleux voire impossible, puisque le gouvernement doit affronter deux obstacles : les partis d’opposition, en particulier le CHP, et la hiérarchie judiciaire qui s’est systématiquement placée aux côtés de ces derniers en plusieurs occasions, notamment lors de la crise présidentielle de 2007.

La Cour Constitutionnelle se rallia alors en effet aux vues de l’opposition en annulant le premier tour du scrutin, conduisant à l’abandon du premier processus électoral présidentiel et à des élections législatives anticipées. A l’issue de cette crise, dont l’AKP devait sortir victorieux, le gouvernement annonça son intention d’élaborer un projet de «Constitution civile», par opposition à la Constitution de 1982 issue de l’institution militaire. Le fait qu’une telle crise mène à la proposition d’une nouvelle Constitution est significatif : l’AKP, en position de force, semblait alors avoir décidé de mettre définitivement un terme à l’influence de l’armée, au système de démocratie contrôlée, et à l’attitude du système judiciaire qui entravait son action.

Pourtant avant même de pouvoir entamer l’élaboration d’une Constitution civile, le gouvernement devait faire adopter par référendum, une nouvelle révision, celle du 21 octobre 2007, réformant l’élection du président de la République au suffrage universel, et écourtant aussi, entre autres, les mandats des parlementaires et celui du chef de l’Etat. On a là une nouvelle réforme, liée à des préoccupations très politiques, puisque directement issue de la crise présidentielle. L’idée en effet de faire élire le président par le peuple avait été lancée par l’AKP pour répondre à l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle en avril 2007 par la Cour constitutionnelle.

Par la suite, dès le début de l’année 2008, le projet de Constitution civile annoncée n’ayant pu voir le jour, ce genre de révisions au coup par coup très influencées par la conjoncture politique s’est poursuivi. La révision constitutionnelle de février 2008 concernant la levée de l’interdiction du port du voile dans les universités est symptomatique de l’aspect politisé de ces réformes. Lors de cette nouvelle révision, la Cour Constitutionnelle joua à nouveau le rôle de contre pouvoir ou de verrou. Saisie par l’opposition, elle annula la révision en se prononçant, fait nouveau, non pas sur la forme, comme elle doit le faire, mais sur le fond, en arguant du fait que cette révision allait à l’encontre des principes fondamentaux de la République, notamment du principe de laïcité. Cette décision n’est pas sans rappeler le spectre du «gouvernement des juges», puisque le juge constitutionnel n’a en fait pas hésité à annuler un amendement qui avait été voté à une majorité renforcée au Parlement. La Cour et plus généralement la hiérarchie judiciaire, par cette décision, ont confirmé leur appui au camp laïque qui s’oppose à l’AKP. C’est sans doute ce qui explique que la nouvelle révision constitutionnelle, qui doit être adoptée par référendum le 12 septembre 2010 (si elle n’est pas entretemps annulée par la Cour constitutionnelle), vise en effet à modifier le fonctionnement des institutions judiciaires, en particulier celui de la Cour Constitutionnelle et du Conseil supérieur de la magistrature. Une modification qui va aussi dans le sens de leur affaiblissement. La mise au pas du système judiciaire permettrait à l’AKP de faire enfin adopter toutes ses révisions constitutionnelles, voire carrément d’édicter une nouvelle Constitution. Ainsi, cette nouvelle révision possède un aspect positif, puisqu’elle permettrait de sortir de ce conflit stérile et nocif AKP/establishment. Mais, le fait qu’alors il n’existerait plus aucune institution pour faire contrepoids aux projets du gouvernement, pose quand même un sérieux problème…

Du fait de l’aspect extrêmement politisé et opportuniste des révisions constitutionnelles engagées depuis 2007, qui pousse à une opposition systématique entre deux camps, certains changements, pourtant nécessaires à l’approfondissement de l’Etat de droit, ne sont pas menés à bien. Ainsi en est-il de la réforme du seuil électoral de 10% (pour avoir une représentation parlementaire), qui remet en cause la nature même du régime représentatif pluraliste turc. Les aléas des révisions constitutionnelles et du projet de Constitution civile questionnent l’existence d’une véritable volonté politique de réforme constitutionnelle. Les partis veulent-ils vraiment une nouvelle Constitution ? L’AKP a montré a plusieurs reprises son incapacité à fixer une procédure et un calendrier, ce qui aurait donné au processus la transparence nécessaire. La persistance de tabous très forts, concernant le système politique, entrave également la mise en place d’une nouvelle Constitution, qui permettrait pourtant de consacrer les changements significatifs qu’a connus la Turquie au cours des dernières années et mettrait symboliquement fin à un système marqué par la prépondérance de l’armée. Cependant, tant qu’il n’est pas possible d’aborder les thèmes de la laïcité, de la citoyenneté, des droits accordés aux populations kurdes, de la place de l’armée…sans provoquer une levée de bouclier où chacun se repose sur des positions dogmatiques et intransigeantes, la perspective d’une Constitution civile en Turquie mais également d’un Etat de droit plein et entier, relève davantage du vœu pieux que du réalisme politique.
Anne-Laure Mahé

mardi 22 juin 2010

Question kurde : rien ne va plus.


Un bus, qui transportait des militaires turcs et leurs familles, a été la cible ce matin à Istanbul d’une bombe commandée à distance (photo). Cinq personnes ont été tuées et une douzaine blessées, plusieurs se trouvent dans un état grave. Cet attentat intervient après un week-end sanglant au cours duquel l’attaque d’un poste militaire, près de Şemdinli, dans la province d’Hakkari (sud-est de la Turquie) a causé la mort de 9 soldats turcs, tandis que trois autres étaient tués au même moment dans la même région. Plus généralement, la presse turque rappelle, en ce début de semaine, qu’une cinquantaine de militaires turcs et plus de 130 rebelles kurdes ont été tués. Rien que depuis le 19 juin, plus de 30 personnes (soldats turcs, rebelles kurdes, civils) ont été tuées dans des attaques ou des attentats.

Cette subite recrudescence de la violence, qui fait écho aux déclarations récentes du PKK annonçant son intention de frapper non seulement le sud-est mais aussi les villes de l’ouest, est venue rappeler que la question kurde constitue toujours le problème majeur de la Turquie contemporaine. Le réveil est d’autant plus brutal qu’au cours du second semestre de l’année 2009, «l’ouverture démocratique» lancée par le gouvernement avait paru un moment amorcer un processus pouvant laisser penser que les changements politiques provoqués par la venue au pouvoir de l’AKP étaient en train de venir à bout de la guerre civile larvée qui a fait 40 000 morts et près de 2 millions de déplacés depuis le début des années 1980.

C’est au cours de l’été 2009, le 22 juillet plus exactement, que le gouvernement de l’AKP avait lancé cette initiative qui avait vu le premier ministre rencontrer le leader du DTP, Ahmet Türk, et le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, se rendre au siège du parti kurde. Pourtant, dès le mois de septembre, l’affaire se révélait beaucoup plus complexe que prévu. Au sein du DTP lui-même, deux tendances se manifestaient, l’une plutôt favorable au dialogue, l’autre plutôt réticente. Côté turc, malgré les critiques de l’armée et de l’opposition, le gouvernement paraissait avoir créé le déclic. Le mois d’octobre 2009, fut semble-t-il le moment où il apparut le plus crédible, au point que l’on vit le CHP évoquer un possible soutien au processus engagé et tenter de monter dans le train en marche. Ce mois d’octobre fut aussi marqué par l’épisode du "Barış Grubu", ce groupe de la paix, composé de 9 rebelles et de 26 réfugiés, qui rendit symboliquement les armes, tendant à prouver qu’une issue pacifique était possible. Pourtant, les réactions provoquées par l’événement allaient montrer que les chances de succès du processus engagé restaient faibles. Car l’accueil des revenants en libérateurs dans les zones kurdes provoqua l’inquiétude et parfois même la consternation des milieux politiques et d’une partie de l’opinion publique turcs. Dès cette époque, le PKK, attentiste dans un premier temps, commençait aussi à dénoncer ouvertement une initiative, selon lui, factice, en affirmant que le gouvernement n’avait jamais eu l’intention de résoudre la question kurde. Parallèlement les instances étatiques turques les plus nationalistes (hiérarchie judiciaire, armée…) se montraient de plus en plus sévères à l’égard du projet d’ouverture en question. Ainsi, dès novembre 2009, lorsque le parlement fut enfin saisi des réformes projetées, l’affaire paraissaient passablement mal engagée et même en voie de raviver la violence des périodes antérieures. En outre, à partir de la fin de l’année 2009, alors que l’instruction de la procédure judiciaire engagée contre le DTP devant la Cour constitutionnelle touchait à sa fin, l’ouverture démocratique se retrouvait de fait fortement compromise par la menace de dissolution qui pesait sur la formation parlementaire kurde. Aussi, lorsque le verdict tomba le 11 décembre 2009, mettant un terme à l’existence du DTP, il fut ressenti par beaucoup comme le coup de grâce porté à une ouverture kurde déjà minée par le doute.

Depuis, les incidents se sont multipliés, prenant une dimension conflictuelle de plus en plus accentuée. Alors même que les leaders politiques kurdes clament leur scepticisme à l’égard des intentions du gouvernement, la justice et la police n’ont cessé de mener des opérations «coup de poing» dans les milieux kurdes. L’arrestation, le 24 décembre dernier, en particulier, de 35 responsables politiques dont 8 maires, dans le cadre d’une enquête visant le KCK/TM (Le Conseil de Turquie de l’Union des Communautés Kurdes) que la justice turque soupçonne d’être la branche urbaine du PKK, et les images de ces personnes menottées, alignées en file indienne, et placées sous l’étroite surveillance de policiers en uniforme, ont frappé une partie de l’opinion, et provoqué des débats intenses dans les médias pendant plusieurs jours. Très récemment, le 18 juin l’inculpation de 151 personnalités kurdes dont le maire de Diyarbakır, Osman Baydemir, montre que ce phénomène se poursuit avec une vigueur non démentie.

Entretemps, on a pu observer que la question kurde n’a pratiquement pas été évoquée lors de la révision constitutionnelle qui a été engagée par le gouvernement au printemps. La seule mesure qui pouvait directement concerner le sujet, à savoir la limitation des possibilités de dissolution des partis politiques, n’a finalement pas été adoptée, certains députés de l’AKP ayant décidé de ne pas suivre leur gouvernement parce qu’ils craignaient que la réforme ne soit trop favorable aux formations « séparatistes » !

Au moment où le gouvernement se trouve en face d’échéances politiques, voire électorales, majeures (référendum constitutionnel du 12 septembre, élections législatives de 2011 qui pourraient être d’ailleurs des élections législatives anticipées…), il semble que le discours officiel ait définitivement changé et que, dans le contexte des violences actuelles, il se fasse de plus en plus nationaliste. Lors de la cérémonie qui, le 20 juin dernier, a voulu honorer la mémoire des victimes turques de la récente attaque de Şemdinli, Recep Tayyip Erdoğan, n’a pas hésité à annoncer son intention de «noyer la rébellion du PKK dans le sang». La plupart des experts s’accordent pourtant pour dire que l’option militaire est sans issue et que le rétablissement de l’état d’urgence dans le sud-est ne ferait qu’accroître des tensions qui profitent indiscutablement aux extrémistes de tout bord. Dans un contexte où l’opinion publique turque est frappée par cette violence subite et où les obsèques des soldats victimes des derniers attentats rassemblent des foules inquiètes, il sera difficile au gouvernement de maintenir ou de relancer la stratégie qu’il avait esquissée l’an passé. Pour l’heure, il souhaite surtout éviter que l’échec de l’ouverture tentée soit perçu comme son propre échec.
JM

lundi 21 juin 2010

Turquie et Brésil : la voix des émergents.


Les récents rebondissements dans le dossier nucléaire iranien pourraient bien être l’illustration d’une nouvelle configuration de l’ordre mondial. En effet, en votant le 9 juin dernier de nouvelles sanctions contre l’Iran, quelques semaines après la tentative de médiation entreprise par la Turquie et le Brésil, le Conseil de sécurité a contré l’accord de Téhéran signé le 17 mai. Les grandes puissances ont certes infligé un camouflet au Brésil et à la Turquie, mais en concluant un tel accord et en votant contre de nouvelles sanctions à l’encontre de l’Iran, ces deux membres non permanents du Conseil de Sécurité ont confirmé la présence de pays émergents sur la scène diplomatique internationale. En effet, qui aurait pu imaginer il y a une dizaine d’années que la Turquie et le Brésil conduiraient une telle médiation? La question du nucléaire est qui plus est propice à une remise en cause des rapports de force internationaux renvoyant à un ordre mondial révolu. En effet, les cinq puissances officiellement dotées de l’arme nucléaire au titre du traité de non-prolifération (TNP) de 1968 siègent également au Conseil de sécurité de l’ONU où elles jouissent d’un droit de veto. Héritage du monde bipolaire, la composition du Conseil est remise en question depuis 1993 pour une intégration de puissances émergentes.

L’accord tripartite signé après la médiation entreprise par le Brésil et la Turquie aurait pu être une alternative aux résolutions du Conseil contre le programme nucléaire iranien. Le dépôt à l'ONU d'une nouvelle résolution dès le lendemain de l’accord puis le vote d’une quatrième vague de sanctions contre l’Iran ont toutefois ramené le Brésil et la Turquie à leur rang de puissances moyennes, les structures officielles internationales où siègent les Cinq grands ne souhaitant pas être doublées par une diplomatie du Sud. Ainsi, l’ONU et l’AIEA ont rapidement fait savoir qu’ils n’accordaient pas grand crédit à l’accord de Téhéran. Le 27 mai, ce fut au tour d’Hillary Clinton de fustiger le rapprochement du Brésil et de l’Iran tandis que Ban Ki-moon avait reconnu l’accord comme «encourageant» mais insuffisant. Selon Catherine Ashton, la responsable de la diplomatie européenne, il ne répondait que « partiellement » aux demandes de l'AIEA. Surtout, alors que ces instances internationales ne sont toujours pas parvenues à régler la question nucléaire iranienne, l’approbation de l’initiative turco brésilienne aurait été un aveu de leur incompétence en même temps que la reconnaissance d’une diplomatie des pays émergents dont les grandes puissances traditionnelles étaient exclues. Les cinq membres permanents du Conseil et l’Allemagne sont saisis du dossier iranien depuis 2003 et ont confirmé qu’ils n’admettraient pas d’intrusion dans leur club. Ankara et Brasilia ont certes manifesté leur amertume en votant contre de nouvelles sanctions à l’encontre de l’Iran, mais il reste que leur initiative s’est soldée par une forme d’humiliation.

Ces évènements s’inscrivent dans le prolongement d’un débat récurrent : celui de la réforme du Conseil de sécurité. En admettant un ou plusieurs pays émergents au sein dudit Conseil, la voix de ces puissances moyennes aurait un tout autre écho. Dans un monde multipolaire salué comme la nouvelle configuration des relations internationales, les nouveaux axes de solidarité, en particulier ceux qui relient les pays émergents, ont mis à mal les anciens rapports de subordination Nord-Sud. C’est dans ce contexte qu’ont pu être signés les accords de Téhéran. Aussi, une réforme du Conseil pourrait refléter ce nouvel ordre mondial et mettre un terme à une gouvernance internationale héritée de la seconde guerre mondiale. Le Brésil et la Turquie sont actuellement membres non permanents du Conseil, respectivement depuis janvier 2009 et janvier 2010. Toutefois, leur voix n’a pas de valeur contraignante et n’a constitué, lors du vote de la résolution 1929, qu’une provocation aux yeux des grandes puissances. Elle fut certes, non des moindres, puisqu’elle a clairement rappelé l’émancipation de la Turquie et du Brésil vis-à-vis de la diplomatie américaine, mais il reste que les Cinq grands sont toujours maîtres du jeu planétaire et que le Brésil a pu amoindrir ses chances d’obtenir un siège permanent au Conseil, projet auquel la France et les Etats-Unis sont favorables.

Dès 2003, certains alliés traditionnels de Washington, dont la Turquie, ont commencé à remettre en cause l’hégémonie étasunienne et, plus largement, occidentale. Depuis l’invasion de l’Irak, à laquelle Ankara était très opposée, les relations entre la Turquie, les États-Unis et Israël, ses alliés traditionnels, ont par exemple été émaillées de crises majeures allant du refus du Parlement turc d’accorder le stationnement et le passage des troupes américaines sur son territoire à la crise du Mavi Marmara. Certains pays émergents se sont déjà affirmés sur la scène économique internationale. Ils ont formé un groupe à l’OMC, le G20, pour faire bloc contre le protectionnisme agricole occidental, contestent la tradition selon laquelle la direction du FMI revient à un Européen et celle de la Banque mondiale à un Américain, et réclament une meilleure représentation au sein de ces instances. Ces pays comptent désormais trouver leur place dans la diplomatie mondiale. Le Brésil est à ce titre un acteur crédible. Dans le dossier du nucléaire iranien, Brasilia a fait valoir son statut de pays du Sud développant un programme nucléaire civil à des fins pacifiques, et n’a pas hésité à critiquer la non adhésion d’Israël au TNP, traité dont l’Iran est signataire et qui reconnaît le droit à l’énergie nucléaire sans visées belliqueuses. Le Brésil est démographiquement puissant et dispose d’une forme d’autonomie vis-à-vis de l’Occident. La Turquie, dont l’économie dépend davantage des puissances européennes, est peut être plus vulnérable. Toutefois, les stratégies brésilienne et turque sont assez voisines. En effet, ces deux pays essayent de s’imposer comme des interlocuteurs indispensables tout en refusant d’être adossés à une superpuissance ou de se replier sur leur statut d’émergents. L’alternative est de construire une diplomatie fondée sur la contestation et non plus seulement sur la puissance, démarche qui garantit une visibilité en même temps qu’un poids dans le jeu diplomatique mondial. La diplomatie contestataire est multiple. La Turquie et le Brésil font preuve de modération afin de gagner en crédibilité et, étant à la charnière des pauvres et des riches, ces pays ont l’avantage de rester audibles par tous ou presque. Ankara, canditate contestée à l’adhésion à l’Union européenne, tient également à dénoncer les formes consacrées de domination dont elle se sent victime. Il reste que ces puissances contribuent à la transformation du système internationale et les ressorts diplomatiques qu’elles introduisent ne peuvent être tenus pour dérisoires. Ils sont une réponse logique à la montée en puissance de la diplomatie de club qui s’inscrit à contre courant de la diversification des acteurs sur la scène diplomatique internationale. Le Sud émergent y a fait une entrée fracassante avec les accords de Téhéran. Les puissances établies doivent tenir compte de cette réalité nouvelle.
Laetitia Fronval

mercredi 16 juin 2010

Affrontement entre l’AKP et le BDP.


Le mardi est en Turquie, comme l’on sait, le jour de la réunion des groupes des formations politiques qui sont représentées au Parlement. Les réunions, qui se sont tenues le 15 juin, ont donné lieu à un sévère affrontement entre l’AKP et le BDP. Recep Tayyip Erdoğan a en effet mis en cause le parti kurde, en lui reprochant d’avoir des liens avec le PKK. Mais il a aussi accusé les municipalités du BDP, dans le sud-est, de décourager les investissements et de refuser en particulier le soutien du TOKI (Toplu Konut İdaresi Başkanliği – La direction administrative du Logement), une puissante instance de construction et d’aménagement, qui est directement rattachée aux services du premier ministre. Déniant au PKK le droit d’être le porte-parole de ses concitoyens kurdes, le leader de l’AKP a estimé également que l’organisation rebelle s’employait à brider les efforts de développement, de démocratie, de service, lancés par son gouvernement, en direction des provinces kurdes. Il a déclaré, pour finir, que la recrudescence des opérations conduites par le PKK, depuis deux mois, visait à faire échouer les réformes entreprises.

La riposte du BDP ne s’est pas faite attendre. Selehattin Demirtaş (photo) a estimé que les déclarations du premier ministre étaient en fait une sorte d’appel lancé à la Cour constitutionnelle pour qu’elle dissolve son parti et il a nié que les élus du BDP aient refusé l’appui du TOKI. Le leader kurde a surtout reproché à Recep Tayyip Erdoğan d’avoir échoué dans les tentatives qu’il a faites récemment pour résoudre la question kurde. Ces critiques ont d’ailleurs abouti au dépôt d’une motion de censure contre le gouvernement, par le BDP. «Ceux entendent profiter des conflits ethniques n’en retireront aucun bénéfice. Notre politique vise à établir la paix et la démocratie.», a conclu Selehattin Demirtaş.

Cette passe d’armes intervient au moment où l’on assiste à un regain des attentats du PKK. Depuis deux mois notamment, l’armée turque a perdu plus d’une vingtaine de soldats lors d’accrochages dans le sud-est du pays. Quant à l’ouverture démocratique, bien que le ministre de l’intérieur et le président de la République aient réaffirmé récemment qu’elle n’était pas morte, elle a été reléguée au second plan de l’actualité par la réforme constitutionnelle et par les événements de politique internationale survenus au cours des dernières semaines (dossier nucléaire iranien, affaire de la flottille). Dans la nuit de mardi à mercredi, des affrontements dans la province de Şırnak se sont encore soldés par 4 morts (3 rebelles et un soldat), et ont entrainé de nouvelles incursions de l’armée de terre et de l’aviation turques dans le nord de l’Irak, où les bases arrière du PKK trouvent refuge.
JM

lundi 14 juin 2010

La Turquie refuse une commission créée par Israël pour enquêter sur l’attaque du «Mavi Marmara»


Comme on pouvait s’y attendre, la Turquie a rejeté la Commission mise en place hier par Israël pour enquêter sur le raid mené par un commando israélien, le 31 mai dernier, contre le navire turc «Mavi Marmara» qui faisait partie de la flottille «Free Palestine».

Sous la pression internationale et en particulier américaine, le gouvernement israélien a finalement annoncé, dimanche, la constitution d’une commission publique, «chargée d’enquêter sur les aspects relatifs à l’action entreprise par l’Etat d’Israël pour empêcher des navires d’atteindre les côtes de Gaza». La présidence de cette instance a été confiée Yakov Tirkel, un ancien juge de la Cour suprême israélienne et le gouvernement de Benyamin Netanyahou a annoncé qu’elle serait ouverte à la participation de deux personnalités étrangères : Lord Trimble (l’ancien chef du parti unioniste d’Irlande du nord et prix Nobel de la paix en 1998) et Ken Watkin (un ancien avocat général de l’armée canadienne).

Toutefois, cette commission est loin de répondre à la demande formulée par le Conseil de sécurité des Nations Unies, le 1er juin dernier, à l’issue de l’attaque israélienne qui a causé la mort de 9 militants humanitaires turcs (dont un turco-américain). Le Conseil de sécurité avait en effet proposé une commission impartiale composée d’Israéliens, de Turcs, d’Américains et présidé par un ancien premier ministre néo-zélandais, ce que le gouvernement israélien a refusé. Au regard du droit international, une telle commission paraissait pourtant particulièrement justifiée car, d’une part, l’attaque s’est produite dans les eaux internationales et il est donc difficile de considérer que les faits ne concernent que l’Etat hébreu, d’autre part, les autorités israéliennes ont accusé les humanitaires turcs embarqués à bord du «Mavi Marmara» d’avoir eu un comportement agressif envers leurs soldats et, dès lors, elles peuvent difficilement refuser à ceux qu’elles ont mis en cause d’avoir la possibilité de se défendre devant des observateurs impartiaux. Or, même ouverte à deux observateurs étrangers, la commission créée par Israël reste entièrement sous sa coupe et elle n’aura de surcroît qu’un mandat très limité.

Déniant à cette commission toute compétence pour enquêter dans le cas présent, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (photo) a rappelé que «le crime avait été commis dans les eaux internationales, et pas dans les eaux territoriales israéliennes.» Il a considéré que l’instance imaginée par Israël serait à la fois juge et partie et, rappelant qu’une des victimes avait aussi la nationalité américaine, il a demandé aux Etats-Unis «de défendre le droit de leurs citoyens à la vie». Le gouvernement américain a pourtant considéré, hier, que l’initiative israélienne constituait «un pas en avant important» et réclamé une enquête rapide.

La décision d’Israël de ne créer qu’une commission nationale ouverte à des étrangers et de refuser une véritable commission internationale devrait particulièrement gêner les gouvernements européens qui, après le drame du «Mavi Marmara» avaient reconnu le droit de la Turquie, membre de l’OTAN et candidate à l’UE, à une enquête impartiale. Il est vrai qu’une telle enquête a peu de chances de voir le jour, car le gouvernement israélien a exclu que ses soldats puissent être interrogés par des experts autres que ceux de sa propre armée, et il sait pertinemment que, tant au regard du droit international que des conditions dans lesquelles il s’est produit, son raid a peu de chances d’apparaître comme justifié.

Toutefois, le refus définitif d’Israël d’accepter de se soumettre à une enquête internationale risque d’aggraver encore son différend avec la Turquie. À cet égard, le chef de la diplomatie turque a rappelé que son pays «avait le droit de revoir les relations qu’il entretient avec Israël et de prendre des sanctions.» S’exprimant déjà sur la question, le 12 juin dernier, à l’occasion d’une interview publiée par le journal «Le Monde», le président Abdullah Gül n’a pas exclu que la détérioration des rapports entre la Turquie et l’Etat hébreu puissent même aller jusqu’à la rupture de leurs relations diplomatiques…
JM

dimanche 13 juin 2010

Kemal Kılıçdaroğlu s’inquiète des mutations de la politique étrangère turque, l’AKP adresse des messages à l’Union Européenne.


Le 13 juin 2010, lors d’un meeting à Amasra sur la mer Noire, Kemal Kılıçdaroğlu a vivement critiqué les choix diplomatiques du gouvernement de l’AKP en déclarant que le parti au pouvoir avait déplacé l’axe des équilibres de la politique étrangère turque. «Dans bien des milieux qui comptent, on commence à s’interroger sérieusement sur notre changement d’axe, c’est le résultat de la politique de l’AKP», a déclaré le leader du CHP avant de poursuivre : «Il y a une crise de confiance avec l’Ouest du fait de cette politique, l’AKP doit corriger le tir immédiatement, si ce n’est pas fait, les résultats seront encore pires dans un très proche avenir.» Selon lui, cette nouvelle diplomatie dévoile en réalité le vrai visage de l’AKP. En s’exprimant de la sorte, le leader kémaliste a voulu se faire l’écho de l’inquiétude que ressent à l’heure actuelle une frange de l’opinion publique turque, en particulier ses élites occidentalisées que le «Non» de leur pays, le 9 juin dernier, au Conseil de sécurité des Nations Unies, inquiètent au plus haut point. Nombre de ces élites, et plus généralement les gens issus des milieux laïques, déclarent avoir peur du tour pris par la politique étrangère turque depuis quelques semaines, suite aux derniers développements du dossier nucléaire iranien et aux réactions du premier ministre à l’affaire de la flottille. Il y a dans cette opinion le sentiment qu’un tournant a été pris, et que celui-ci n’aurait pas que des enjeux diplomatiques mais qu’il conforterait la dimension islamique, pour ne pas dire islamiste de l’AKP.

C’est également des bords de la mer Noire, lors d’un meeting à Rize, que Recep Tayyip Erdoğan (photo) a évoqué la diplomatie turque actuelle pour répondre à Kemal Kiliçdaroglu : «Ceux qui pensent que la politique étrangère a changé d’axe sont incapables de comprendre le nouveau rôle que joue la Turquie et le caractère multidimensionnelle qu’a pris sa politique étrangère.» Au lendemain du vote négatif formulé par la Turquie à l’égard du projet de sanctions contre l’Iran, la semaine dernière, le premier ministre turc avait déjà infirmé l’idée que la Turquie se détournait de l’Ouest en qualifiant même un tel point de vue de «sale propagande». Mais il s’en était pris aussi à l’Union Européenne (UE) en estimant que la politique étrangère suivie par la Turquie était aussi un message adressé «à ceux qui au sein de l’Europe veulent créer des obstacles à l’adhésion turque.» Il avait surenchéri en déclarant que l’UE était même actuellement soumise à un test quant à la sincérité de ses intentions à l’égard de la Turquie et qu’elle ne s’en rendait même pas compte. Dimanche, à Rize, Recep Tayyip Erdoğan, après sa réponse au leader kémaliste, a de nouveau adressé un message à l’UE, en lui reprochant de faire trainer l’intégration de la Turquie depuis 50 ans. «Il n’y a pas d’autres pays dans le cas de la Turquie. Nous avons mis en place un ministère spécial pour notre candidature, confié à Egemen Bağış, qui a rang de ministre d’Etat. Nous faisons tout ce que nous pouvons, mais ils continuent à nous maintenir en dehors.», a-t-il déclaré avant de conclure que si l’UE voulait démontrer qu’elle n’était pas un club chrétien, elle devrait admettre la Turquie en son sein.

Répondant à Nicolas Bourcier, à l’occasion d’une interview parue dans Le Monde, le 12 juin, Abdullah Gül a lui aussi évoqué la candidature de son pays à l’UE, mais en des termes plus nuancés. Estimant que «l’UE ne facilitait pas les choses» et que la Turquie devait aussi faire le nécessaire pour intégrer l’acquis communautaire, le président de la République a surtout évoqué, pour sa part, la cécité stratégique qui serait celle des Européens, en estimant que si l’UE ouvrait enfin les yeux, elle intégrerait la Turquie rapidement. Il a regretté en particulier que Bruxelles ne se fasse pas assez entendre sur la scène internationale, ce que l’affaire de la flottille et le dossier nucléaire iranien auraient à nouveau montré, avant de laisser entendre que l’intégration de la Turquie rendrait l’Europe plus forte.

Les derniers développements de la politique internationale, qui ont vu la Turquie aux avant-postes, risquent sans doute d’accroître la pression sur les Européens afin qu’ils précisent leurs intentions, quant au devenir de la candidature turque. Le gouvernement turc est de plus en plus impatient et temps des réponses dilatoires semble être révolu.
JM

samedi 12 juin 2010

Sanctions contre l’Iran au Conseil de sécurité de l’ONU : la Turquie vote "Non"


Pour la quatrième fois depuis 2006, le Conseil de sécurité des Nations Unies a infligé, le 9 juin 2010, un nouveau train de sanctions à l’Iran, ce dernier ayant refusé de cesser ses activités nucléaires sensibles. Cette décision initiée par les Etats-Unis et soutenue par les autres membres permanents du Conseil de Sécurité, a été adoptée par 12 votes contre 2 et une abstention. La Turquie et le Brésil ont voté contre et le Liban s’est abstenu. Compte tenu des derniers développements de l’actualité politique internationale, le «Non» turc n’est pas vraiment une surprise, mais il constitue un tournant qui a relancé, ces derniers jours, les supputations sur les orientations prises par la politique étrangère d’Ankara et la fameuse question : «La Turquie se détourne-t-elle de l’Occident ?»

Le refus d’Ankara de voter les sanctions proposées par les Etats-Unis vient confirmer une ligne constante de la diplomatie turque, au cours de l’année qui vient de s’écouler. Alors même qu’en septembre 2009, la découverte des nouvelles activités nucléaires de l’Iran avait amené le groupe des Six à brandir la menace de nouvelles sanctions contre la République islamique, la Turquie a défendu envers et contre tout l’idée qu’il fallait privilégier la voie diplomatique, en se posant en médiateur du conflit. N’hésitant pas à qualifier Mahmoud Ahmadinejad « d’ami », critiquant les pays occidentaux qui suspectent l’Iran de fabriquer un armement nucléaire dont eux se sont dotés et dont Israël est officieusement le détenteur, Recep Tayyip Erdoğan n’a cessé par la suite d’affirmer qu’une solution diplomatique restait possible. Cette position a atteint son paroxysme par la suite, au printemps 2010, lorsqu’elle a rencontré celle du Brésil, refusant lui aussi la perspective de nouvelles sanctions contre l’Iran. Ainsi à la mi-avril 2010, lors du sommet sur la sécurité nucléaire de Washington, Ankara et Brasilia se sont retrouvées côte à côte pour abjurer les Etats-Unis de ne pas abandonner les négociations avec Téhéran. Le 17 avril 2010, surtout, la Turquie et le Brésil ont signé un accord avec l’Iran reprenant la proposition faite par l’AIEA de fournir à la République islamique le combustible enrichi à 20% dont elle a besoin, notamment pour un réacteur de recherche médical, contre la livraison des stocks d’uranium qu’elle a enrichis. Cet accord présenté par ses signataires comme la solution au conflit n’a pourtant pas convaincu les Etats-Unis, car l’Iran ne s’est pas engagé à stopper sa production d’uranium enrichi. Avec le soutien de tous les membres permanents du Conseil de sécurité, y compris la Chine et la Russie, Washington a donc immédiatement répondu à l’accord tripartite du 17 mai par le projet de sanctions qui a été adopté, mercredi.

La sensation provoquée par le refus turc de ce projet a été accrue par le contexte politique international des deux dernières semaines. Il y a 15 jours, en effet, la totalité des membres signataires du TNP (Traité de Non Prolifération nucléaire) ont adopté une décision convoquant en 2012 une conférence dont l’objectif sera de promouvoir la dénucléarisation du Moyen-Orient, et demandé à l’Etat hébreu de renoncer à la bombe atomique, d’adhérer au TNP et de soumettre ses installations nucléaires aux inspections internationales. Par la suite, après le raid israélien sur le «Mavi Marmara», le 31 mai, la Turquie et Israël se sont affrontés au plus haut niveau, notamment au Conseil de Sécurité des Nations Unies où Ankara est parvenue à faire adopter un texte condamnant Tel-Aviv, en demandant une enquête internationale.

La portée de la décision d’Ankara de ne pas voter les sanctions proposées contre l’Iran doit être aussi examinée au regard de l’évolution plus globale suivie par la diplomatie turque depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir. En 2003, le Parlement turc avait refusé le débarquement sur son territoire de troupes américaines devant ouvrir un deuxième front en Irak. Il faut rappeler néanmoins qu’à l’époque cette décision avait été adoptée contre l’avis de Recep Tayyip Erdoğan et de son gouvernement. Plus généralement depuis sa réélection en 2007, le gouvernement de l’AKP n’a cessé de suivre une stratégie qui tend à faire apparaître la Turquie comme une puissance régionale et à accroître sa marge de manœuvre à l’égard des Américains. En août 2008, la diplomatie turque s’était montrée prudente lors du conflit Russo-Géorgien en donnant des gages à Moscou de sa neutralités et en faisant respecter scrupuleusement aux navires de secours envoyés par Washington les obligations du Traité de Montreux, pour le passage des détroits (Dardanelles, Bosphore) donnant accès à la mer Noire. Quelques mois plus tard, Ankara avait contesté la nomination au secrétariat général de l’OTAN du danois Anders Fogh Rasmussen à qui elle reprochait implicitement son soutien à l’intervention américaine en Irak et son refus de censurer, dans son pays, la publication les caricatures du prophète Mahomet, alors qu’il était premier ministre. À la fin de l’année 2009, la Turquie faisait de nouveau entendre sa différence, en refusant de céder à l’invitation américaine d’accroître son contingent militaire en Afghanistan.

Le secrétaire américain à la défense, Robert Gates, s’est dit «déçu» par le vote négatif de la Turquie au Conseil de sécurité, le 9 juin 2010, tout en reconnaissant que «des alliés ne sont pas toujours d’accord sur tout». Toutefois, il a également estimé que l’attitude des pays européens à l’égard de la candidature turque à l’UE n’était pas étrangère à cette situation, en déclarant en particulier : «S’il y a quoique ce soit de vrai dans la notion que la Turquie se penche à l’est, c’est largement selon moi parce qu’elle y a été poussée, poussée par certains en Europe qui refusent de donner à la Turquie le genre de liens organiques qu’elle recherche avec l’Occident.» Cette opinion a été corroborée par le ministre italien des affaires étrangères, Franco Frattini, qui a estimé que les Européens avaient commis «l’erreur» de pousser la Turquie vers l’est au lieu de l’attirer à eux. Pour sa part, le premier ministre turc a démenti l’idée que la Turquie se détournait de l’Occident en la qualifiant même de «sale propagande». Le 10 juin 2010, lors d’un forum économique turco-arabe, à Istanbul, il a expliqué que voter des sanctions diplomatiques contre l’Iran la veille aurait été un «acte déshonorant » équivalent à «se renier soi-même», après l’accord tripartite du 17 mai dernier.

En fait, il est indiscutable que le «Non» turc du 9 juin au Conseil de sécurité confirme tant la montée de la Turquie dans son espace régional que sa forte présence désormais sur la scène mondiale. Cette situation change probablement la nature même de la candidature turque à l’UE. Longtemps confinée dans un statut de poste avancé de l’Europe au Proche-Orient, la Turquie n’a pas coupé le cordon ombilical avec ses alliés occidentaux mais, jouant de ses atouts économiques et stratégiques, elle estime qu’elle dispose à leur égard d’une marge de manœuvre accentuée. Toutefois, cette marge de manœuvre n’est pas extensible à l’extrême. À cet égard, c’est aussi la rhétorique employée ces derniers temps par la diplomatie turque et nombre d’attitudes adoptées par ses principaux acteurs qui suscitent des interrogations chez ses alliés occidentaux. Car une chose est d’affirmer la nécessité de privilégier le dialogue sur le dossier nucléaire iranien, autre chose est de proclamer son amitié avec le leader de la République islamique. Une chose est de dénoncer le blocus israélien de Gaza, autre chose est s’afficher aux côtés du Hamas. Pour s’affirmer en tant que puissance régionale et tirer parti de sa profondeur stratégique, la Turquie n’est pas obligée de donner des gages aux acteurs les plus radicaux du monde arabo-musulman, au risque de plonger ses alliés occidentaux dans une perplexité qui pourrait se muer rapidement en sérieux doute. Mais il est vrai aussi que les Occidentaux, et les Européens en particulier, doivent en retour prendre conscience de la position que ce pays a acquis aujourd’hui dans le monde en cessant de le considérer comme une marche de leur Empire pour lui reconnaître la place et les fonctions qui lui reviennent dans le nouvel ordre international. Ce qui a changé finalement depuis la guerre froide, c’est que la Turquie n’est plus un allié contraint du bloc occidental. Dès lors, ce dernier pour préserver cette alliance devra de plus en plus gagner la Turquie, s’il ne veut pas la perdre.
JM

jeudi 10 juin 2010

L’Europe a-t-elle besoin des intellectuels turcs ?


De débats enflammés en prises de position affirmées, la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne ne laisse personne indifférent. Pourtant, force est de constater que les Européens n’ont qu’une connaissance lacunaire, souvent stéréotypée, de ce pays. Ainsi, l’idée que la Turquie, prise en étau entre la menace de l’islamisation et une violence d’Etat quasi-institutionnalisée, serait par conséquent incompatible avec l’Europe et ses valeurs, semble ancrée dans les mentalités. Vincent Duclert se propose ici de lutter contre cette perception et cette ignorance, en étudiant le dynamisme du milieu intellectuel démocrate turc, dont l’existence même témoigne de la possibilité d’une «troisième voie» qui serait celle de la démocratisation. Neuf pétitions d’importance ont été lancées au cours des années 2000, et si elles ne constituent certainement que la partie émergée de la lutte en faveur des droits civiques, elles témoignent d’une vitalité et d’une volonté forte du milieu intellectuel. A l’étude de leurs objets, de leurs mots et de leurs impacts, c’est un véritable projet politique qui se dessine. De la contestation de l’omnipotence de l’Etat et de sa violence au combat contre toutes les formes d’intolérances, il s’agit de défendre «une certaine idée» de la Turquie qui soit celle du vivre ensemble, d’une citoyenneté démocratique et non plus nationaliste, en bref celle d’un pays capable de porter un regard critique sur son passé et de construire un véritable État de droit. Ainsi que nous le montre l’auteur, un grand nombre de tabous ont commencé à tomber par l’action de ces intellectuels engagés, dont les plus importants sont sans conteste ceux du génocide arménien et de la question kurde. Il est alors du devoir de l’Europe de soutenir ce mouvement afin qu’il survive et se traduise en une évolution concrète du politique, tout comme il est nécessaire de prendre conscience de ce que ce mouvement peut apporter à l’Europe.

En effet, cette action des intellectuels démocrates turcs, qui a su se perpétuer malgré les périodes de répression extrêmement sévères et dramatiques qui ont suivies les coups d’Etat, est une leçon pour une Europe qui a tendance à se replier sur elle-même, à débattre davantage du marché que des valeurs fondamentales, et à assister au retour de l’idéologie nationaliste comme projet politique plausible, ce dont le débat sur l’identité national en France apporte la preuve. Enfin, l’étude de ce milieu révèle ce que beaucoup tendent à oublier aujourd’hui : Turquie et Europe ne sont pas antinomiques et inconciliables. La tradition dont sont issus ces intellectuels est aussi celle d’une expérience européenne de la liberté, les valeurs qu’ils défendent sont également celle de l’Europe, souvent telles que consacrées par la Convention européenne des droits de l’homme, lorsque ce n’est pas l’Europe elle-même qu’ils défendent.

A travers l’étude des actions de ce segment de la société turque, Vincent Duclert apporte un éclairage nouveau et atypique sur la question de l’intégration de la Turquie à l’Union Européenne, nous poussant en même temps à nous interroger sur ce que sont devenus les milieux intellectuels en France et en Europe.
Anne-Laure Mahé

L’Europe a-t-elle besoin des intellectuels turcs ? Vincent Duclert, Armand Colin, 2010.

mercredi 9 juin 2010

Le troisième sommet de la CICA est dominé par l’affaire de la flottille et le dossier nucléaire iranien.


La Conférence sur les mesures pour bâtir la confiance et l’action conjointe en Asie ou CICA (Conference on Interaction and Confidence-Building Measures in Asia) est l’une des nombreuses organisations ou programmes internationaux apparus au cours des deux dernières décennies pour essayer de structurer le nouvel ordre international après la fin de la guerre froide. Issue d’une initiative lancée par le Kazakhstan en 1992, elle a tenu une conférence préparatoire en 1996, puis ses deux premiers sommets à Almaty en 2002 et en 2006, avant d’organiser le troisième à Istanbul, du 7 au 9 juin derniers. Elle rassemble à l’heure actuelle 22 membres (Afghanistan, Azerbaïdjan, Chine, Égypte, Iran, Jordanie, Kazakhstan Kirghizistan, Mongolie, Pakistan, l’Autorité Palestinienne, Corée du Sud, Israël, Russie, Tadjikistan, Thaïlande, Turquie, Émirats, Irak, Vietnam, Ouzbékistan), 6 Etats (Indonésie, Japon, Malaisie, Qatar, Ukraine, États-Unis) et 3 organisations internationales (ONU, OSCE et Ligue Arabe) ont le statut de membres observateurs. À l’occasion du troisième sommet d’Istanbul, la Turquie a pris la présidence tournante de cette organisation, pour une période de 2 ans.

L’idée, qui est à la base de la création de cette instance, est bien sûr de faire dialoguer tous les membres d’une même aire géographique pour générer des contacts fructueux et créer les conditions de la sécurité en Asie. De fait, l’un des mérites de cette initiative est de réunir des Etats qui sont parfois en désaccord réel, comme la Russie ou l’Iran, voire en conflit ouvert, comme Israël et l’Autorité Palestinienne. La contre partie de cet universalisme téméraire est évidemment le caractère limitée des décisions qui peuvent être prises dans une telle enceinte où les membres en désaccord se supportent plus qu’ils se rencontrent ou coopèrent. Lors du troisième sommet d’Istanbul, l’ambassadeur d’Israël en Turquie, qui représentait l’Etat hébreu, est sorti pendant l’allocution de Mahmoud Ahmadinejad et s’est vu attribué une place marginale dans la photo finale de la conférence. En ce sens, la CICA est très révélatrice de la vie internationale contemporaine où l’on se parle et se rencontre beaucoup, sans que cela ait toujours une influence et des effets véritables sur le cours des conflits ou des désaccords qui font rage.

Eu égard au contexte dans lequel il a eu lieu, le 3e sommet de la CICA, qui s’est tenu à Istanbul, les 7 au 9 juin, a plus encore que les précédents illustré cette logique paradoxale. Le problème du blocus de Gaza et le dossier nucléaire iranien ont largement dominé les débats. Dans ces conditions, comment parvenir à une déclaration finale unanime préservant à la fois les points de vue de la Turquie, d’Israël, de l’Autorité Palestinienne, de l’Iran ou de la Russie. Jusqu’à présent, la CICA a toujours souhaité préserver son universalisme apparent fondateur, en votant ses déclarations finales à l’unanimité. Une semaine après l’affaire de la flottille qui a opposé la Turquie et l’Etat hébreu, et quelques jours avant le vote de nouvelles sanctions contre Téhéran (entre autres par la Russie), il faut bien convenir que l’exercice était particulièrement difficile à satisfaire.

Pourtant, la CICA est finalement parvenue à sauver les apparences dans les deux cas. En premier lieu, le président Gül a rappelé dans son allocution de clôture que «tous les membres du sommet sauf un, avaient condamné le raid contre la flottille humanitaire», tandis que la déclaration finale de la conférence a pudiquement évité de mentionner l’incident. Un aménagement similaire a été trouvé sur la question nucléaire. Tous les Etats membres (sauf un) ont demandé à Israël de se soumettre au contrôle de ses installations nucléaires par l’AIEA, la déclaration finale se contentant de rappeler l’impératif du désarmement nucléaire et les bienfaits du nucléaire civil.

Toutefois, malgré son attentisme, le 3e sommet de la CICA est apparu comme un tour de chauffe des débats qui vont avoir lieu au cours de la semaine sur le dossier nucléaire iranien, puisque Mahmoud Ahmedinejad a prévenu que si des sanctions étaient adoptées, elles auraient pour effet de mettre un terme aux tentatives de médiation diplomatique en cours, tandis que Vladimir Poutine rappelait que son soutien à ces sanctions sans pour autant remettre en cause le droit des Iraniens à accéder au nucléaire civile et que Recep Tayyip Erdoğan incitait toutes les parties à suivre la voie ouverte par son pays et le Brésil avec l’accord tripartite du 17 mai.

Au fond lors de son 3e sommet, la CICA a été confirmé dans son statut d’enceinte de rencontre et de discussions sur des dossiers chauds. Mais dès aujourd’hui c’est ailleurs que les décisions importantes se prendront…
JM

L’affaire de la flottille fait apparaître des différences de point de vue au sein de l’AKP


Une semaine après l’arraisonnement de la flottille «Free Palestine» par l’armée israélienne, les débats ont tendance à se déplacer aussi sur le terrain national. Répondant à Kemal Kılıçdaroğlu, qui avait jugé téméraire et irresponsable l’attitude de l’AKP et du gouvernement dans l’affaire de la flottille, Recep Tayyip Erdoğan l’a accusé de se faire l’avocat d’Israël. La remarque, peu prisée par son destinataire, a néanmoins permis à ce dernier de mettre le doigt sur les divergences de points de vue, qui se sont manifestées, ces derniers jours, au sein même du parti majoritaire. Le nouveau leader du CHP a ainsi estimé que Recep Tayyip Erdoğan ferait mieux de chercher les avocats d’Israël dans son propre camp. Il faisait en l’occurrence allusion au propos abondamment commentés de Fetullah Gülen (photo), qui ont vu les responsables de l’AKP réagir en ordre dispersé. Car, après avoir dénoncé la dureté du comportement israélien dans l’affaire, «Hocaefendi» a vertement critiqué les organisateurs turcs de la flottille et en particulier l’organisation IHH, en estimant que celle-ci avait fait prendre des risques inconsidérés à ses militants, et qu’elle aurait du chercher à obtenir l’accord de l’Etat hébreu avant de lancer une telle opération.

Si cette réaction a ravivé les supputations sur le rôle occulte joué par le «Cheikh de Pennsylvanie» et sur ses liens avec l’Oncle Sam, elle a surtout montré que, même au sein de l’AKP, tout le monde n’appréciait pas de la même façon les dernières orientations de la diplomatie turque et ses velléités à faire apparaître la Turquie sur la scène mondiale comme un pôle émergent contestataire. Bülent Arinç, le vice-premier ministre, d’ordinaire plus virulent, a notamment salué les conseils de modération du maître, en déclarant : «Hocaefendi dit la vérité une fois de plus… Nous devons agir de façon constructive envers et contre tout». Mais, pour sa part, Recep Tayyip Erdoğan a poursuivi ses condamnations de l’assaut conduit par la marine israélienne, tandis qu’Ahmet Davutoğlu faisait savoir qu’il n’y aurait pas de normalisation des relations turco-israéliennes, après ce dernier incident, tant qu’Israël n’aurait pas adopté une attitude plus positive, et en particulier accepté l’enquête internationale impartiale, demandée par le Conseil de sécurité des Nations Unies.

Il semble donc bien que, de plus en plus, deux approches de la politique internationale puissent être décelées, au sein même du parti majoritaire. La première exprimée par le premier ministre et son ministre des affaires étrangères, qui ont été omniprésents ces dernières semaines, tant sur le dossier iranien que sur l’affaire de la flottille, entend signifier l’avènement de la Turquie comme puissance émergente non seulement dans l’aire régionale mais aussi sur la scène internationale. On a vu cette tendance à l’œuvre depuis le sommet nucléaire de Washington, lorsqu’elle a scellé le rapprochement turco-brésilien sur le conflit nucléaire iranien qui a débouché sur l’accord tripartite du 17 mai. Cette vision diplomatique s’est aussi abondamment exprimée à l’occasion de l’affaire de la flottille de Gaza où la Turquie n’a pas hésité à faire face à Israël et à se poser en défenseur du droit international et des Palestiniens. La seconde tendance incarnée, semble-t-il, par des personnalités comme le président Abdullah Gül ou le vice-premier ministre, Bülent Arinç, sans rejeter l’idée d’une montée en puissance de la Turquie sur les scènes régionale et internationale, souhaite que cette ascension soit plus prudente et qu’elle ne se fasse pas au détriment des alliances traditionnelles de la Turquie et en particulier de la relation de celle-ci avec les Etats-Unis. Cette option plus «soft» s’est notamment illustrée sur le dossier du rapprochement turco-arménien, très apprécié par les Occidentaux, à l’occasion duquel Abdullah Gül a joué les premiers rôles, en se rendant à Erevan, pour le fameux match de football ; une démarche que Recep Tayyip Erdoğan a accueillie, comme l’on sait, de façon beaucoup moins enthousiaste.

On sent bien que, ces derniers jours, la Turquie est à la croisée des chemins et que ce qui est en train de se jouer dépasse largement la seule affaire de la flottille, mais concerne directement les relations d’Ankara avec ses alliés occidentaux et par contrecoup son positionnement sur la scène mondiale.
JM

lundi 7 juin 2010

Önder Sav dit tout ou presque…


Quinze jours après l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu (à droite sur la photo) à la tête du CHP, le secrétaire général Önder Sav (à gauche sur la photo) a commencé à parler mais il n’a pas vraiment tout dit. Il vient en effet de se livrer au portail d’information égéen «Ege’de Son Söz» (Les derniers mots de l’Egée) pour expliquer comment la chute de Deniz Baykal avait été consommée, et quel rôle il avait personnellement joué dans ce processus. On se souvient que la candidature de «Gandhi Kemal» n’avait véritablement pris corps qu’après avoir obtenu l’onction du tout-puissant secrétaire général, qui a été décrit dans cette affaire comme un véritable faiseur de roi et donc comme celui par qui tout était arrivé.

En réalité, Önder Sav explique qu’il a d’emblée ressenti la publication de la vidéo montrant son leader dans une position équivoque avec la députée Nesrin Baytok comme un « événement terrible et immoral». En Turquie, comme dans de nombreux pays d’ailleurs, on a du mal à accepter que ce genre d’affaire puisse ne relever que de la vie privée des personnes concernées. Il était donc facile de prévoir les effets moraux dévastateurs que pourraient avoir ce clip, et en vieux routier de la politique turque, Önder Sav, a donc probablement tout de suite senti que les jours de Baykal à la tête du parti étaient comptés. Toutefois, il explique aussi son retournement en faveur de Kılıçdaroğlu par l’attitude de Baykal lui-même, qui n’a pas jamais fait part de ses intentions à ses collaborateurs. « Peut-être que s’il avait pris le temps de réfléchir et de me parler, nous aurions pu lui trouver une meilleure position, car les étapes à suivre après sa démission méritaient d’être discutées et d’être évaluées ensemble. », explique l’ami de près de 50 ans de l’ancien leader du CHP.

Or, l’on sait qu’en démissionnant l’ex-leader du CHP a choisi de créer d’un coup le vide politique avec l’espoir que la peur du vide chez les militants lui permettrait de revenir en homme providentiel. Cette situation est pourtant rapidement apparue intenable à Önder Sav qui trouve en particulier quelque peu ridicule aujourd’hui toutes les opérations qui ont été alors lancées pour soutenir le grand retour du chef, y compris cette grève de la faim organisée par quelques militants devant la domicile de ce dernier. C’est ce constat qui aurait décidé le secrétaire général à rencontrer deux ou trois fois en secret Kemal Kılıçdaroğlu, sans même que leurs propres épouses soient au courant ! Le soutien d’Önder Sav a été décisif et a fait basculer l’appareil du parti en faveur du nouveau leader, qui a rapidement pu compter non seulement sur l’appui de la majorité des parlementaires du CHP, mais aussi sur la presque totalité de ses responsables provinciaux.

Si les explications d’Önder Sav éclairent le déroulement des faits, il ne faut pas perdre de vue qu’elles ont également deux effets importants : d’une part, elles scellent les liens de Kılıçdaroğlu avec l’appareil du parti en le sortant de sa posture quelque peu marginale à l’égard des manœuvres de l’ancienne administration du CHP, d’autre part, elles permettent de faire oublier la publication de la vidéo en elle-même et les origines du coup cybernétique réalisé en l’occurrence. Dans cette affaire, Önder Sav apparaît en effet comme un acteur tout aussi pris à dépourvu que Deniz Baykal lui-même, alors même que certains pensent qu’il a pu y avoir une connivence entre l’appareil du parti et ceux qui ont décidé de lancer le clip sur le web. Le secrétaire général reste assez énigmatique sur ce point. Sans évoquer comme Baykal un complot ourdi par le gouvernement, il suggère que ce dernier était probablement au courant de l’affaire. Il faudra donc attendre un certain temps encore pour savoir qui a vraiment pris les devants pour en finir avec Deniz Baykal.
JM

dimanche 6 juin 2010

Kemal Kılıçdaroğlu : le déclic ?


Bien que l’affaire de la flottille «Free Palestine» tienne la une de l’actualité en Turquie depuis une semaine, l’élection de Kemal Kılıçdaroğlu à la tête du CHP, le 22 mai dernier, continue d’alimenter les commentaires et les analyses.

On est ainsi beaucoup revenu sur l’affaire Baykal et sur l’avènement son successeur, en évoquant une convergence d’intérêts entre des cercles extérieurs au parti, influents dans la presse notamment, et le noyau dur du CHP rassemblé autour du secrétaire général Önder Sav qui aurait feint de souhaiter, dans un premier temps, le retour de Deniz Baykal, avant d’ouvrir la voie à «Gandhi Kemal». Toutefois, ce dernier a-t-il été véritablement partie prenante dans ce processus qui a conduit à l’éviction de Baykal ou ne doit-il être considéré que comme le bénéficiaire d’une opération ourdie par d’autres ? On imagine effectivement mal le «Monsieur Propre» de la politique turque impliqué dans de basses manœuvres d’appareil, et notamment dans celles qui ont abouti à la diffusion du clip vidéo qui a eu raison de la carrière politique de Deniz Baykal, mais l’on se souvient aussi que les relations entre Kemal Kılıçdaroğlu et l’ancien leader du parti s’étaient particulièrement détériorées à la suite de l’affaire Onur Öymen. De Tunceli, où il s’était rendu pour des raisons familiales (enterrement de sa mère), Kemal Kılıçdaroğlu avait en effet durement critiqué les propos tenus par l’ex vice-président du CHP sur les massacres de Dersim, avant d’être contraint de se rétracter, et même de devoir serrer la main d’Onur Öymen. Cet épisode, particulièrement mal vécu par Kılıçdaroğlu, l’a-t-il décidé à tout faire pour «nettoyer» définitivement la direction du CHP ?

Par ailleurs, l’un des leitmotivs de nombreux commentaires et analyses concernent aussi les origines «dersimi» du nouveau leader kémaliste et la manière dont il les assume. Si Kemal Kılıçdaroğlu, qui est issu d’une famille de «dede», assume volontiers son identité alévie, en revanche, on observe qu’il a plus de mal avec son identité kurde. Il est vrai que la question concerne plus généralement les natifs de Tunceli, qui affirment souvent de façon plus nuancée une identité kurde (les Kurdes étant en majorité sunnites) qui pourrait faire oublier leur spécificité alévi. Mais évidemment, compte tenu de la position qu’occupe désormais Kemal Kılıçdaroğlu, les réticences de ce dernier à se dire Kurde auraient pour certains des raisons plus directement politiques : éviter de prendre à rebrousse-poil les milieux les plus nationalistes du CHP. On observe néanmoins qu’un certain nombre de responsables politiques (Kurdes notamment) et de journaux (Taraf en particulier) prennent un malin plaisir à revenir sur cette ambiguïté. En tout état de cause, elle risque de lui aliéner plus le suffrage kurde que le suffrage alévi.

Reste à savoir si «Gandhi Kemal» est bien en mesure de créer un déclic dans la gauche turque et de constituer un mouvement d’opinion potentiellement dangereux pour le parti au pouvoir. Le groupe socialiste du parlement européen en est déjà convaincu et s’en est félicité, il y a une quinzaine de jours. Mais sur le terrain rien n’est encore joué. Certes, la venue de Kemal Kılıçdaroğlu a suscité le retour, au sein du CHP, d’un certain nombre de personnalités et de militants que l’indéracinable leadership de Baykal avait découragés. Pour autant, d’autres persistent dans leur idée de susciter un renouveau de la gauche turque à l’extérieur de la «vieille maison» C’est notamment le cas du bouillant maire de Şişli, Mustafa Sarıgül, qui a récemment annoncé qu’il persistait dans son projet de création d’un nouveau parti.

Un sondage, effectué par l’Institut Metropoll d’Ankara, fin mai, c’est-à-dire une semaine après l’élection de Kemal Kılıçdaroğlu à la tête du CHP et quelques jours avant l’affaire de la flottille, montre néanmoins une sérieuse progression du parti kémaliste. Cette enquête crédite, en effet, de 30,1% le CHP qui gagne ainsi près de 10% des voix, tandis que toutes les autres formations politiques représentés au Parlement reculent ; l’AKP obtenant 37,3%, le MHP 10,3% et le BDP 3,9%. Ce sondage indique donc bien que le nouveau leader a provoqué un déclic au sein de l’électorat turc. Il montre aussi que Kemal Kılıçdaroğlu dispose d’une réelle crédibilité dans l’opinion, puisque 68,9% des personnes interrogées pensent qu’il améliorera le score du CHP lors des prochaines élections générales. Il est vrai que si l’on tient compte du fait que le TDH (Türkiye Degisim Hareketi – Mouvement pour le changement en Turquie) de Mustafa Sarıgül est crédité, par le même sondage, de 3,5%, on peut prédire la formation d’une sphère d’influence pour le camp laïque qui avoisinerait 35%, et qui serait véritablement en position d’inquiéter le parti au pouvoir.

Reste à savoir quels seront à terme les effets de l’affaire de la flottille. Si beaucoup pensent qu’ils devraient permettre à Recep Tayyip Erdoğan d’engranger les dividendes des nombreuses manifestations et mobilisations qui ont eu lieu au cours de la semaine qui vient de s’écouler, d’autres estiment au contraire qu’une fois la fièvre retombée, l’affichage trop islamisant et la témérité de la mobilisation d’IHH contre le blocus de Gaza, risquent d’inquiéter une partie de l’opinion publique turque qui pourrait en outre être de plus en plus sensible aux thématiques privilégiées par Kemal Kılıçdaroğlu : le chômage et la lutte contre la corruption.
JM

samedi 5 juin 2010

La crise de la flottille renforce la position politique de Recep Tayyip Erdoğan.


Près d’une semaine après l’assaut des commandos de marine israéliens, qui a fait officiellement 9 morts (8 citoyens turcs et 1 ayant aussi la nationalité américaine), les commentaires vont bon train, tant sur le déroulement de l’affaire en elle-même, que sur ses conséquences politiques en Turquie.

A bien des égards, le gouvernement de l’AKP sort renforcé de cette épreuve. La Turquie, en effet, a tenu les devants de la scène internationale, face à des Occidentaux gênés par leurs condamnations à reculons de l’attaque israélienne. Mais, plus que la dimension internationale de cette affaire, ce sont ses conséquences internes qui sont désormais observées. Selon Michel Sailhan, directeur du bureau de l’AFP à Istanbul, le parti majoritaire et son leader sont les premiers bénéficiaires de l’opération après plusieurs jours de mobilisation populaire, au cours desquels se sont exprimés successivement la colère pendant des manifestations anti-israéliennes, l’émotion au moment du retour des passagers des navires arraisonnés, la dévotion et le recueillement à l’occasion des prières et cérémonies mortuaires.

En se faisant le champion de la cause palestinienne par les condamnations sans nuance qu’il a adressées à l’Etat hébreu, Recep Tayyip Erdoğan s’est aussi présenté en défenseur des Turcs, en l’occurrence assassinés ou maltraités, unissant ainsi dans un même mouvement des sentiments de solidarité religieuse et des réactions de fierté nationale. Tout cela devrait être payant lors des échéances politiques à venir, estiment nombre d’experts. Car, l’affaire de la flottille a éclipsé pour un temps le renouveau en cours du CHP et l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu et, même si elle a permis aussi la mobilisation des islamistes du Saadet Partisi, ces derniers se sont retrouvés pris dans un mouvement bien maîtrisé par le parti majoritaire et le gouvernement. Certains éditorialistes, comme Mehmet Ali Birant, font observer que «cette opération sur Gaza s’est faite avec l’accord tacite du ministère turc des affaires étrangères». D’autres s’interrogent sur les liens étroits existant entre le parti au pouvoir et IHH (Insan Hak Hürriyetleri Yardım Vakfı – Fondation d’aide pour les droits et libertés des êtes humains), l’organisation humanitaire musulmane qui a affrété les navires arraisonnés.

Après l’unanimité qui a marqué la réprobation des premiers jours, un certain nombre de voix dissonantes ont commencé à se faire entendre plus distinctement. Des militants d’ONG laïques, ayant participé à la flottille, ont critiqué le tour trop religieux pris par cette campagne, tandis que de nombreux commentateurs se sont étonnés des risques qu’IHH a fait prendre à ses membres et à ses sympathisants. L’organisation se défend en expliquant que nul ne pouvait prévoir une telle réaction des Israéliens. Il est vrai que l’importance du nombre des victimes, le fait qu’elles aient été criblées de balles et qu’une partie d’entre elles aient été abattues à bout portant (ce qu’a révélé le rapport d’autopsie publié par les autorités turques) témoignent de la violence extrême de l’assaut qui a été donné au «Mavi Marmara». Toutefois, eu égard à l’intervention militaire israélienne «plomb durci» à Gaza et au rapport international dont cette opération avait fait l’objet, on pouvait s’attendre à ce que la riposte israélienne contre la flottille soit particulièrement dure. Lors du débat qui a précédé le vote à l’unanimité par le Parlement turc d’une condamnation de l’assaut israélien, des députés du CHP ont accusé le gouvernement de n’avoir pas assez veillé à la protection de ses concitoyens.

Mais toutes les critiques ne sont pas venues que de l’opposition laïque. S’exprimant pour la première fois publiquement sur l’événement, Fetullah Gülen, après avoir dénoncé l’attaque israélienne, a critiqué lui aussi le rôle joué par IHH. Dans une interview au Wall Street Journal, le 4 juin, le célèbre prédicateur turc en exil volontaire aux Etats-Unis, a déclaré qu’il n’avait entendu parler qu’il y a peu de l’initiative prise par IHH et estimé que cette fondation aurait du veiller à obtenir l’aval des autorités israéliennes pour effectuer une telle mission. Cette déclaration montre qu’il y a probablement sur l’affaire de la flottille, au sein même de la mouvance AKP, une différence de point de vue, qui affecte peut-être même les derniers développements de la politique internationale et notamment le tour qu’ont pris ces dernières semaines les relations turco-américaines, sur le dossier nucléaire iranien. Même si le président Gül, réputé proche de Gülen, a réagi pour condamner l’assaut israélien et dire que les liens entre la Turquie et Israël «ne seraient plus jamais les mêmes», on observe qu’il a été très largement éclipsé ces dernières semaines par «l’hyperactivisme» du premier ministre, tant sur le nucléaire iranien que sur l’affaire de la flottille.

La dernière réaction qui mérite d’être relevée est celle des Kurdes du BDP. Parlant à l’issue d’une manifestation qui a rassemblé 25 000 personnes, le 3 juin, à Mersin, la députée du BDP, Emine Ayna, a estimé que, dans l’affaire de la flottille, le gouvernement n’avait pas été capable de protéger les personnes engagées. Répondant au rapprochement effectué ces derniers jours par la presse entre l’assaut israélien du «Mavi Marmara» et l’attaque du PKK contre une base navale turque près d’Iskenderun, elle a déclaré : «Souvenez-vous qu’à Davos, le premier ministre turc a dit «one minute !» (au président israélien pour les Palestiniens qui sont tués), nous nous disons aussi «one minute !» au premier ministre pour les Kurdes qui sont tués avec des armes israéliennes»

En tout état de cause, les dossiers en cours de la vie politique turque devraient reprendre leurs droits dans les prochains jours, au moment où la Cour constitutionnelle va décider du sort de la révision constitutionnelle lancé par le gouvernement, qui doit faire l’objet d’un référendum au mois de septembre. C’est alors, qu’une fois les réactions à chaud surmontées, on pourra réellement mesurer les effets qu’a pu produire l’affaire de la flottille sur l’opinion publique turque.
JM

vendredi 4 juin 2010

La coopération militaire turco-israélienne a survécu à la crise de la flottille mais pour combien de temps ?


L’assaut meurtrier donné par un commando de marine israélien, le 31 mai au matin, a profondément endommagé une relation turco israélienne qui, depuis le «one minute» de Davos et plusieurs autres incidents diplomatiques du même genre, paraissait déjà bien mal en point. Dans les heures qui l’ont suivi, Recep Tayyip Erdogan a qualifié l’événement de «terrorisme d’Etat,» et Ahmet Davutoğlu a évoqué des actions contraires «aux règles internationales», «relevant du banditisme et de la piraterie» Cette sévérité de langage a été de mise également lors de l’intervention que le ministre turc des affaires étrangères a prononcé peu après, devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, pour demander la condamnation de l’intervention israélienne et la mise sur pied d’une enquête internationale. Le lendemain, devant son groupe parlementaire, le premier ministre, rentré précipitamment du Chili, a poursuivi sur le même ton, en demandant à ce que l’Etat hébreu soit «sévèrement puni», et en expliquant que désormais entre son pays et Israël «rien ne serait plus comme avant» ; un appel entendu par le Parlement, qui a voté le lendemain à l’unanimité de ses membres, une résolution condamnant Israël en ordonnant lui aussi une enquête. Le 3 juin, la Turquie a rappelé son ambassadeur à Tel-Aviv et le porte-parole de son ministère des affaires étrangères a promis qu’on était pas prêt de le revoir en Israël.

À ces condamnations verbales sans nuance se sont ajoutés 3 jours d’émotion populaire, marqués par de nombreuses manifestations dans les grandes villes, par le retour des passagers des navires après leur libération, et par les funérailles des victimes, le 3 juin, à la mosquée de Fatih, à Istanbul. Enfin, le 4 juin, le vice premier ministre Bülent Arinç a assuré que son gouvernement allait, cette fois, revoir les accords qu’il a signés avec l’Etat hébreu, et que ces derniers seraient très certainement revus à la baisse.

Il faut rappeler que, pour ce qui est de l’agro-alimentaire et de la fourniture d’eau, les projets ont tourné court depuis un certain temps déjà. Il faut signaler aussi que, pour ce qui concerne tourisme, la tendance des prochains mois risque de suivre le même chemin, Israël ayant recommandé à ses ressortissant de ne pas se rendre en Turquie, ce qui a amené déjà plusieurs dizaines de milliers de vacanciers israéliens à annuler leurs vacances en Anatolie.

Il reste que la coopération militaire turco-israélienne semble avoir survécu pour l’instant à cette crise majeure. On remarque, en effet, que dès le lendemain de l’arraisonnement de la flottille, le ministre de la défense, Vecdi Gönül, a annoncé que les programmes de coopération militaire étaient maintenus. Ces derniers apparaissent ainsi comme l’épine dorsale de ce qui reste des relations entre Israël et la Turquie. Il faut dire qu’ils ont été à la base du renouveau de la coopération turco-israélienne voulu par l’armée, en 1996. Au moment où certains pays occidentaux menaçaient de réduire leurs ventes d’armes à la Turquie, en raison de leur utilisation dans le conflit kurde, ces accords militaires ont permis à Ankara de trouver un fournisseur d’équipements militaires sophistiqués moins regardant sur les questions d’éthique, et de moderniser son armée à moindre frais. Les principaux fleurons de cette coopération sont notamment : la modernisation de chars M60 Patton, d’avions F4 et F5 et de jets d’entrainement T38 ; la livraison de radars et d’un nombre très important de véhicules blindés résistant aux mines ; et enfin la fourniture de drones (avions sans pilote) «Heron» dont le contrat a été signé en 2005 et dont la livraison a commencé cette année. Une partie de ce matériel (drones et véhicules blindés) est utilisée notamment dans la lutte contre le PKK.

Depuis le début de la détérioration des relations turco-israéliennes, on a pu observer que les questions militaires ont le plus souvent été prudemment extraites du corps du conflit opposant les deux pays. On se souvient qu’en janvier 2009, peu après le «one minute» de Davos, l’armée turque avait fait savoir que cette affaire considérée par l’état-major comme essentiellement politique, ne remettait pas en cause la coopération stratégique avec Israël et les programmes en cours. On se souvient encore qu’en janvier 2010, en dépit du grave incident diplomatique qui avait vu le vice-ministre israélien des affaires étrangères humilier publiquement l’ambassadeur de Turquie en Israël, le ministre turc de la défense, Vecdi Gönül, avait reçu son homologue Ehoud Barak à Ankara, pour faire notamment progresser la livraison des fameux drones «Heron» (cf. notre édition du 14 février 2010).

Toutefois, on peut penser qu’à terme, même cette coopération militaire devrait être remise en cause. Et ce, pour plusieurs raisons. D’une part, le gouvernement pourra difficilement maintenir l’ambiguïté actuelle, et il a déjà dit qu’il s’agissait surtout maintenant pour lui d’expédier les contrats en cours, mais pas d’en relancer de nouveaux. D’autre part, les experts estiment que les Israéliens ont probablement désormais des réticences à livrer du matériel sophistiqué à un pays qu’ils ne considèrent plus véritablement comme leur allié. On remarque d’ailleurs que le missile anti-missile à longue portée israélien n’a jamais été inclus dans les contrats signés.

Cette situation devrait ouvrir de nouvelles opportunités pour les fabricants d’armes américains, européens, russes ou chinois. Mais, le recours à ces fournisseurs potentiels n’est pas sans poser certains problèmes pour la Turquie. S’adresser aux Américains risque de gêner une diplomatie turque qui se retrouvera sous la dépendance accrue de son grand allié au moment même où elle souhaite s’en émanciper. Démarcher les Russes et les Chinois paraît difficilement concevable pour un pays de l’OTAN, ayant eu jusqu’ici recours à du matériel européen ou américain. Se tourner vers les gouvernements européens risque de reposer pour Ankara la question des scrupules que peuvent avoir ces derniers à fournir un matériel qui peut servir dans un conflit intérieur.
JM

jeudi 3 juin 2010

Massoud Barzani séjourne en Turquie dans un contexte difficile.


Le président de la région kurde d’Irak du nord, Massoud Barzani, est depuis hier en Turquie. C’est la première fois que le leader kurde irakien y revient depuis 2004. Entretemps, après s’être fortement détériorées, les relations d’Ankara avec l’Irak du nord se sont améliorées de façon spectaculaire. Elles se sont notamment institutionnalisées au travers d’une structure permanente, qui se réunit régulièrement, et elles ont abouti à l’ouverture d’un consulat turc à Erbil (la capitale de la région kurde d’Irak du nord) où le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, s’est rendu en octobre dernier (cf. notre édition du 6 novembre 2010).

Tout ne va pourtant pas pour le mieux entre la Turquie et les Kurdes d’Irak du nord. L’ouverture kurde lancée par Recep Tayyip Erdoğan s’est enlisée et le DTP a été dissous. Certes, on a pu observer que, dans un premier temps, Massoud Barzani a plutôt ménagé l’AKP. Il avait notamment exprimé sa colère contre la décision de la Cour constitutionnelle qui avait mis un terme à l’existence du DTP, mais en continuant à saluer le processus politique engagé par le gouvernement turc. Pourtant, depuis le début de l’année, les arrestations de militants kurdes se sont multipliées en Turquie, l’ex-leader du DTP, Ahmet Türk, a été agressé physiquement, de nombreux manifestants mineurs sont toujours emprisonnés, et des accrochages ont eu lieu régulièrement entre l’armée et le PKK dans le sud-est, faisant ces dernières semaines, notamment, plusieurs dizaines de morts. En outre, sur le plan politique, alors que le processus d’ouverture semble gelé, aucune mesure n’a concerné directement les Kurdes dans le projet de réforme constitutionnelle adopté récemment par le Parlement, et le gouvernement n’a d’ailleurs pas pu compter sur le soutien du BDP, à cette occasion.

De surcroît, au-delà de ce climat d’ensemble lourd, le contexte le plus récent de la visite de Massoud Barzani a rendu celle-ci encore plus difficile. En effet, dans la nuit de dimanche à lundi, 7 soldats turcs ont été tués dans une attaque conduite contre une base navale près d’Iskenderun (sud-est du pays) par des rebelles du PKK, peu après qu’Abdullah Öcalan, le leader emprisonné de l’organisation rebelle, avait fait savoir qu’il renonçait à essayer de dialoguer avec les autorités turques. Certes, il avait aussi précisé que cette annonce n’était pas un appel à la reprise de la lutte armée. Mais la presse turque n’a pas hésité à établir un rapport de cause, en mettant en outre en relief la concomitance de l’arraisonnement de la flottille «Free Palestine» et l’attaque contre la base d’Iskenderun. Le gouvernement turc accuse, en effet, les autorités kurdes d’Irak du Nord d’avoir des relations suivies avec Tel-Aviv, et pensent que le PKK bénéficie d’un soutien militaire des services secrets israéliens. De là à voir la main du Mossad dans l’attentat d’Iskenderun, au moment même où les commandos de marine israéliens se lançaient à l’assaut du «Mavi Marmara», il n’y avait qu’un pas que beaucoup d’éditorialistes et de leaders politiques ont franchi rapidement. Mardi, plusieurs quotidiens titraient à la fois sur l’arraisonnement du navire turc et l’attaque de la base navale.

Dans un tel contexte, les autorités turques attendent plus que jamais du leader kurde irakien qu’il s’engage à ne plus soutenir le PKK, mais l’on ne connaît pas pour l’instant le contenu et les résultats des premiers entretiens qui ont eu lieu.
JM