lundi 31 mai 2010

Les relations turco-israéliennes gravement endommagées à la suite de l’assaut meurtrier mené contre la flottille «Free Palestine»


Ce matin à 5h37, les commandos de marine israéliens ont pris d’assaut l’un des bateaux de la flottille «Free Palestine» qui essayait de forcer son blocus de Gaza. Le bilan est extrêmement lourd, puisqu’après avoir annoncé 2 morts en début de matinée, puis 19 morts à la mi-journée, les derniers communiqués (19h) parlent désormais de 9 morts et de nombreux blessés. Ce drame risque d’endommager durablement les relations turco-israéliennes puisqu’il est confirmé que l’un des principaux navires pris d’assaut, est l’un des navires turcs de la flottille.

Le premier officiel israélien à réagir a été le ministre de l’industrie et du commerce, Benyamin Ben Eliezer, qui se trouve actuellement au Qatar pour un forum économique international. Ce n’est pas un hasard, ce ministre travailliste est connu pour ses sympathies pro-turques et s’est fortement démené ces derniers mois pour essayer de sauvegarder les relations turco-israéliennes. Tout en exprimant ses «regrets», il a néanmoins accusé les militants qui se trouvaient à bord du navire abordé d’avoir attaqué les soldats israéliens à l’arme blanche (couteau et hache) et d’avoir tenté de prendre son arme à l’un des assaillants. L’usage d’armes à feu a également été évoqué par les autorités israéliennes. Mais les autorités turques de sécurité, qui ont procédé à l’embarquement des passagers sur ce navire à Antalya, ont rapidement démenti une telle information, en rappelant que les bagages des personnes embarqués avaient été scannés et que de toute façon des voyageurs ou du matériel suspects n’auraient pas été admis à bord. On observe que l’armée israélienne a imposé un blackout sur l’événement dans les premières heures, et que Benyamin Ben Eliezer a évoqué une perte de contrôle de la situation, ce que l’armée israélienne a d’ailleurs confirmé, en déclarant que l’on ignorait qui avait donné l’ordre de tirer (alors même que des ordres auraient été donnés pour ne pas tirer). Il faudra attendre une enquête pour savoir ce qui s’est effectivement passé mais, d’ors et déjà, il est sûr que les autorités israéliennes auront beaucoup de mal à justifier une action aussi meurtrière et un bilan aussi déséquilibré (4 soldats israéliens auraient été blessés dans l’assaut). Et ce, d’autant plus qu’il est désormais confirmé que l’assaut a été donné dans les eaux internationales et non dans la mer territoriale de Gaza.

Quoiqu’il en soit, il est sûr que les relations turco-israéliennes vont se tendre dans les prochaines heures. Dès 8 heures, le ministre turc des affaires étrangères, qui avaient exhorté les ONG engagées dans l’opération «Free Palestine» et le gouvernement israélien à conserver leur calme, a qualifié l’intervention israélienne «d’inacceptable», en déclarant «qu’Israël devrait supporter toutes les conséquences de ce comportement». L’ambassadeur israélien à Ankara a été convoqué d’urgence dans la matinée. Le gouvernement turc lui a signifié une protestation particulièrement sévère, demandant à son gouvernement un rapport détaillé sur le sort de tous les passagers de la flottille, le retour de ces derniers dans leurs pays d’origine, et l’envoi des blessés dans des hôpitaux turcs pour y être soignés.

Ce matin, au fur et à mesure que les informations filtraient et que le bilan des victimes s’alourdissait, les condamnations de l’assaut israélien se sont multipliées et se sont faites de plus en plus dures. De nombreux pays européens ont convoqué leur ambassadeur israélien. L’Union européenne a demandé une enquête approfondie et appelé à «une ouverture immédiate, prolongée et inconditionnelle du passage du flux d'aide humanitaire, de biens commerciaux et de personnes vers et au départ de Gaza». Mais, ce qui domine incontestablement dans ces réactions est l’incompréhension : comment une telle opération a-t-elle pu se transformer en une telle tuerie ? On ne peut manquer de mettre en relation cette violence avec les positions excessives que le gouvernement israélien a souvent adoptées ces derniers mois, et avec les débordements auxquels sa diplomatie a parfois donné lieu. On se souvient qu’en janvier dernier le vice-ministre israélien des affaires étrangères avait publiquement humilié l’ambassadeur turc, au cours d’une mise scène dont la puérilité avait inquiété la communauté internationale. Mais cet incident diplomatique n’avait pas fait de victimes…

À l’heure où des manifestations importantes se déroulent à Istanbul et Ankara pour condamner l’intervention israélienne et où la Turquie vient de rappeler son ambassadeur à Tel-Aviv, on peut penser que les relations turco-israéliennes n’ont jamais traversé une aussi mauvaise passe.
JM

dimanche 30 mai 2010

La flottille «Free Palestine», à laquelle participe 3 navires turcs, arrive au large des côtes de Gaza dans un contexte international tendu.


La flottille du mouvement «Free Palestine», qui envisage de ravitailler l’enclave palestinienne de Gaza, se trouvait samedi au large de Chypre. En dehors de bâtiments principalement britanniques, irlandais et grecs, qui transportent des militants et quelques personnalités européennes (parlementaires…), elle comprend notamment 3 navires turcs qui l’ont rejointe, il y a quelques jours, après avoir quitté Antalya. L’opération vise à fournir aux habitants de Gaza 10 000 tonnes de matériel (maison préfabriquées, matériel médical… ) en ignorant le blocus imposé par Israël à l’enclave palestinienne, depuis que le Hamas est au pouvoir. Pour sa part, le gouvernement israélien y voit «un acte de provocation visant à causer une confrontation avec l’armée israélienne à des fins de propagande». Accusant en particulier l’organisation islamiste turque IHH (Insanı Yardım Vakfı – Fonds d’aide humanitaire) d’être derrière cette opération, il a fait savoir que si la flottille ignorait son blocus, la marine israélienne arraisonnerait les navires et arrêterait leurs occupants.

Le 25 mai dernier, après les premières mises en garde israéliennes, le ministre turc des affaires étrangères avait lancé un appel au calme, en espérant que les ONG organisatrices de l’opération et le gouvernement israélien sauraient raison garder. Mais cette affaire, si elle tourne mal, pourrait bien aviver une animosité entre Ankara et Tel-Aviv, qui n’a cessé de monter en puissance, au cours des derniers mois, sur de multiples sujets. On se souvient que des Turcs s’étaient déjà particulièrement impliqués dans la caravane «Viva Palestina», qui avait ravitaillé Gaza via l’Egypte, en janvier dernier, et que les incidents qui s’étaient produits dans le port égyptien d’El-Arich avait provoqué un froid entre Le Caire et Ankara (cf. notre édition 17 janvier 2010). Cette fois c’est directement aux autorités israéliennes que les militants des ONG turques seront confrontés avec tous les risques que cela comporte.

Ces développements interviennent de surcroît dans un contexte international tendu où la Turquie et Israël sont en situation de désaccord, pour ne pas dire de confrontation. La semaine dernière, devant la Knesset, Benyamin Netanyahou, a condamné l’accord tripartite Iran-Turquie-Brésil d’échange de combustible nucléaire, en le qualifiant «d’imposture», alors même qu’à Rio, au sommet de l’alliance des civilisations le président brésilien et le premier ministre turc défendaient cet accord, en faisant fi des mises en garde américaines (cf. notre édition du 29 mai). Par ailleurs, le 28 mai dernier, les 189 pays signataires du TNP (auquel Israël n’est pas partie prenante) ont voté un texte proposant d’organiser, en 2012, une conférence dont l’objet serait de dénucléariser le Proche-Orient. Cette initiative entend aussi obliger Israël à signer le TNP, à renoncer à l’arme atomique et à placer ses installations nucléaires sous la surveillance de l’AIEA. Le premier ministre israélien a fort mal réagi à ce texte qu’il a jugé «hypocrite et défaillant», en l’accusant «d’ignorer les réalités du Proche-Orient».

L’affaire de la flottille «Free Palestine» survient donc dans un cadre où le différend turco-israélien s’est indiscutablement approfondi, eu égard aux tout derniers développements de la question nucléaire au Proche-Orient.

samedi 29 mai 2010

Le Brésil et la Turquie continuent à défendre l’accord tripartite, tandis que les Etats-Unis et la Russie haussent le ton.


La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, vient d’exprimer son désaccord avec l’accord tripartite Iran-Brésil-Turquie dont les signataires continuent d’affirmer qu’il constitue un succès diplomatique qui ouvre la voie à une solution négociée du dossier nucléaire iranien. Certes, dès le lendemain de l’accord, avec l’aval du groupe des Six (Etats-Unis, Russie, Royaume-Uni, Chine, France et Allemagne), les Américains avaient proposé un nouveau projet de sanctions contre l’Iran, au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Mais, en dépit de cette réaction éclair, Washington, dans un premier temps, s’était montrée assez nuancée à l’égard de l’accord, saluant notamment les efforts turco-brésiliens, tout en affirmant que ces derniers n’avaient rien résolu. Au cours de la semaine écoulée, alors même que la Turquie et le Brésil ont tenté d’obtenir le soutien de la communauté internationale, en présentant leur démarche comme une alternative positive aux sanctions envisagées par les grandes puissances, la réaction américaine s’est indiscutablement durcie.

Jeudi 27 décembre, Hillary Clinton a déclaré notamment : "Nous pensons que faire gagner du temps à l'Iran, permettre à l'Iran d'ignorer l'unité internationale, qui existe à propos de son programme nucléaire, rend le monde plus dangereux et non moins". Au Brésil où il accueille actuellement Recep Tayyip Erdoğan, le président Lula a estimé que l’accord était surtout combattu par les pays qui possédaient l’arme nucléaire et que ces pays étaient jaloux «parce que le Brésil et la Turquie se sont engagés et ont obtenu un succès diplomatique que certains pays ont tenté en vain de négocier pendant plusieurs années.» Pour sa part, le 28 mai 2010, au sommet de l’Alliance des civilisations à Rio, Recep Tayyip Erdoğan s’est fait applaudir, en déclarant : «Quand nous entendons parler d’empêcher l’Iran de se doter d’armes nucléaires, cela vient de ceux qui possèdent de l’arme nucléaire !» Le débat autour du dossier iranien semble donc être entré dans une nouvelle phase où la relation entre les Etats-Unis et le couple turco-brésilien est en train de devenir nettement plus tendue.

Il faut dire qu’entretemps la position de la Russie à l’égard de l’Iran s’est également rigidifiée. En rendant hommage à la démarche turco-brésilienne sans pour autant refuser de soutenir le nouveau train de sanctions proposé par les Américains, Moscou s’est attirée les foudres de Téhéran. Le 26 mai dernier, le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a pressé les Etats-Unis et la Russie d’accepter l’accord tripartite, en leur disant qu’il s’agissait de “leur dernière chance” de résoudre pacifiquement ce conflit. Mais il a surtout qualifié le soutien apporté par la Russie au projet de sanctions, “d’attitude inacceptable”, en déclarant : “Si j’étais le président russe, lorsque je prends des décisions sur des sujets liés à une grande nation (l’Iran), j’agirais plus prudemment, je réfléchirais davantage.” Et, toujours à l’adresse de Moscou, le président a lancé : “Les Russes sont-ils nos amis et nos voisins ? Sont-ils avec nous ou cherchent-ils autre chose... Nous ne devrions pas voir, en ces temps troublés, notre voisin soutenir ceux qui sont contre nous et nous ont témoigné tant d’animosité pendant trente ans.” La réaction à cette volée de bois vert ne s’est pas faite attendre. L’un des principaux conseiller du président russe Medvedev, Sergueï Primenko, a répondu le jour même : “Personne n’a jamais réussi à préserver son autorité par la démagogie politique. J’en suis convaincu, l’histoire millénaire de l’Iran en est la preuve.” Affirmant que la position de son gouvernement n’était ni pro-américaine, ni pro-iranienne, mais qu’elle était avant tout russe, le même conseiller a fustigé l’attitude de l’Iran et son incapacité à convaincre de la nature pacifique de son programme nucléaire. Le lendemain, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est exprimé de façon plus nuancée, en estimant que l’accord créait «potentiellement» «les prémices d’une solution», mais il a continué à affirmer que tout dépendrait de la façon dont l’Iran respecterait ses obligations, et que l’on avait pas d’absolue certitude à ce sujet…

La France s’est prononcée de façon assez similaire, ces derniers jours. Lors d’une conversation téléphonique avec Recep Tayyip Erdoğan, le 24 mai dernier, le président français a remercié la Turquie pour ses effortss mais il a redit que, pour que l’échange de combustible nucléaire puisse se faire, il fallait que l’Iran abandonne son projet de produire de l’uranium enrichi à 20%. Il semble bien qu’un engagement de l’Iran à renoncer à produire un tel combustible soit désormais au coeur des débats. C’est en tout cas, ce qu’a souligné le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, le 28 mai, à Rio, lors de la 3e rencontre de l’Alliance des civilisations, durant laquelle il s’est exprimé en présence du président brésilien et du premier ministre turc. Ban Ki Moon a déclaré que Téhéran avait causé un sérieux trouble en réaffirmant son intention de produire de l’uranium enrichi à 20% et estimé que l’Iran aiderait beaucoup à restaurer la confiance en l’occurrence, s’il s’engageait à renoncer à un tel projet.

En attendant, la question nucléaire iranienne est en train de dessiner les contours d’un schisme au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le nouveau train de sanctions contre l’Iran a l’appui de tous les membres permanents (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France) tandis qu’il est rejeté par la Turquie, le Brésil et le Liban. Reste à savoir comment les autres membres du Conseil (Mexique, Ouganda, Bosnie-Herzégovine, Gabon, Nigéria) se prononceront. Le soutien de certains d’entre eux (Autriche, Japon) paraît assuré, l’important au final sera surtout de savoir si la proposition américaine obtiendra les 9 voix requises.
JM

jeudi 27 mai 2010

Il y a 50 ans, le coup d’Etat du 27 mai…


Toute la presse turque ou presque se souvient ce matin du coup d’Etat du 27 mai 1960. La presse libérale et pro-gouvernementale fustige en particulier ce qu’elle considère comme l’un des événements les plus sombres de l’histoire contemporaine turque. Publiant une série de photos inédites du procès des membres du gouvernement démocrate et de l’exécution d’Adnan Menderes, Zaman annonce notamment : « Voici les documents de la honte du 27 mai ! ». Les autres quotidiens, à l’exception de Cumhuriyet, s’attardent longuement sur la commémoration de l’événement et sur sa portée contemporaine.

Le 27 mai 1960, un coup d’Etat militaire mettait un terme à la première expérience pluraliste et démocratique en Turquie. Arrêtés par les militaires, le Président de la République, Celal Bayar, le premier ministre, Adnan Menderes, leurs ministres et un grande nombre de représentants du parti démocrate au pouvoir, furent jugés sur Yassıada, une île de la mer de Marmara, et condamnés à des peines pouvant aller jusqu’à la peine capitale, au terme d’un procès caricatural, dont la ressemblance avec les grands procès de Moscou des années trente a souvent été évoquée. Si finalement le président Celal Bayar, ex-collaborateur d’Atatürk, fut gracié en raison de son grand âge, Adnan Mederes et deux de ses ministres, Fatin Rüstü Zorlu et Hasan Polatkan, furent pendus, en dépit des appels internationaux à la clémence.

La création du parti démocrate en 1946 par des membres dissidents du parti kémaliste avait mis un terme au système de parti unique qui avait été établi à l’issue de la fondation de la République en 1923. Mais c’est en 1950 que les démocrates, en remportant très largement les élections générales, obligèrent les républicains à quitter le pouvoir pour gouverner pendant dix ans. Assouplissant les mesures les plus extrêmes du laïcisme kémaliste et libéralisant l’économie, cette décennie démocrate ne peut pas être considérée cependant comme une remise en cause de la République laïque. Toutefois, elle devait révéler les dissensions profondes existant au sein de la société turque entre, d’une part, les villes et les campagnes (majoritaires à cette époque) et, d’autre part, les élites du régime kémaliste s’estimant victimes du changement politique et une nouvelle classe d’entrepreneurs. Les relations entre le gouvernement et l’armée se dégradèrent progressivement, mais c’est une crise sociopolitique à la fin des années 1950 qui fut le prétexte à une intervention, initiée par des militaires de rang modeste (avec des références à la« révolution nassérienne») et néanmoins contrôlée par la hiérarchie militaire. Au terme d’un an de gouvernement provisoire, de l’élaboration d’une nouvelle Constitution et de l’organisation d’élections, Ismet Inönü qui avait succédé à Atatürk en 1938 et dirigé le pays jusqu’en 1950, reviendra au pouvoir en devenant premier ministre, tandis que le chef de la junte militaire, à l’origine du coup d’Etat du 27 mai, exercera les fonctions de Président la République jusqu’en 1966.

Le souvenir de ces événements aujourd’hui en Turquie est surtout l’occasion de réfléchir sur l’impact que ces derniers ont pu avoir sur le système politique et sur les développements qui ont suivi. Le coup d’Etat du 27 mai, en effet, a souvent été analysé de façon fort ambiguë. Qualifié de «révolution» par ses auteurs notamment, il a débouché sur une Constitution qui a longtemps été considérée comme le texte fondamental le plus libéral que la Turquie ait connu. La Constitution de 1961 est en particulier réputée pour avoir établi la séparation des pouvoirs en Turquie, reconnu des droits sociaux et créé une Cour constitutionnelle. La Constitution kémaliste de 1924, conçue formellement comme un régime d’assemblée proche de la Convention jacobine française, avait favorisé dans les années 50, une domination sans partage du parti majoritaire. La Constitution de 1961 entendait lutter contre ces dérives et établir un régime politique résolument parlementaire. Mais, avec la création du Conseil de sécurité national et la désignation d’un général comme chef de l’Etat, elle fut le point de départ d’un processus qui allait faire de l’armée un acteur majeur du système politique turc.

Après la fondation de la République, en effet, le rôle de l’armée avait été relativement discret. Il faut dire que d’ex-militaires (Mustafa Kemal, Ismet Inönü) exerçaient les fonctions suprêmes. De ce fait, dans les premières décennies de la République, l’institution militaire, en tant que telle, n’avait paradoxalement que peu de prise sur le cours de la décision politique et plus généralement sur l’exercice du pouvoir. L’arrivée des démocrates devait toutefois rapidement tourner au cauchemar pour les militaires. Car, non seulement ces derniers voyaient une nouvelle élite politique et sociale remettre en cause leur position protégée de privilégiés du régime, mais ils se sentaient menacés par un gouvernement qui n’hésitait pas à dénoncer un vieillissement de leur institution et son inadaptation à ses missions contemporaines.

Ainsi, en dépit de ses apparences premières, le régime politique issu du coup d’Etat du 27 mai devait ouvrir la voie à un système de plus en plus dominé par l’armée et l’appareil d’Etat. La Constitution de 1961 fut d’ailleurs profondément réformée à l’issue de l’intervention militaire du 12 mars 1971, qui sans être formellement un coup d’Etat, imposa la démission du gouvernement et soumit la Turquie à une longue période de loi martiale. Le résultat de cette dérive militariste est bien illustré par le coup d’Etat de 1980 et surtout par la Constitution de 1982, qui cette fois sans ambiguïté consacra ce constitutionnalisme sécuritaire en gestation, permettant qu’un gouvernement civil issu des élections soient sévèrement encadré par un pouvoir d’Etat, corrigeant le cas échéant ses «écarts» ou ses «audaces». Un demi-siècle après le coup d’Etat du 27 mai 1960, la Turquie vient à peine de sortir de ce système dont les scories sont encore visibles, lorsque l’armée essaye d’intervenir dans le débat politique par des déclarations intempestives ou des attitudes équivoques, dont les effets, il est vrai, ne sont désormais plus garantis, comme ils ont pu l’être en d’autres temps.
JM

mercredi 26 mai 2010

L’accord tripartite et la question de la prolifération nucléaire au Moyen-Orient.


Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a pressé aujourd’hui les Etats-Unis et la Russie d’accepter l’accord tripartite du 17 mai 2010 (qui prévoit un échange de combustible nucléaire produit par l’Iran contre de l’uranium enrichi à 20%), en expliquant à Washington et à Moscou qu’il s’agissait là de «leur dernière chance» de résoudre pacifiquement le conflit qui les oppose à Téhéran. Lundi 24 mai, l’Iran a d’ailleurs notifié cet accord à l’AIEA, mais hier la Secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, a estimé que ce document présentait un certain nombre de lacunes. Un expert occidental a notamment montré que le projet d’échange prévu était irréalisable, car il fixe un délai d’un an pour la livraison de 120 kg d’uranium enrichi à 20% à l’Iran, alors même qu’il faudrait près de 2 ans pour produire une telle quantité de combustible nucléaire.

Entretemps, Recep Tayyip Erdoğan, qui est parti hier pour une tournée en Amérique du Sud, qui doit commencer par un séjour au Brésil où il doit participer à la 3e réunion de l’Alliance des civilisations, a poursuivi sa campagne de promotion de l’accord tripartite. Lundi, il a eu un entretien téléphonique avec Nicolas Sarkozy pour tenter de le convaincre de soutenir l’accord. Mais si le président français a remercié la Turquie et le Brésil pour leurs efforts, il a redit que, pour que l’échange en question puisse se faire, il fallait que l’Iran abandonne son projet de produire de l’uranium enrichi à 20%. Les Etats-Unis pour leur part continuent leurs démarches pour mettre sur pied un nouveau programme de sanctions contre l’Iran. Outre l’accord des pays européens, Washington semble pouvoir compter sur le soutien de la Russie et de la Chine, mais cette dernière a dit hier que “les discussions au Conseil de sécurité sur le dossier iranien, pour le vote de nouvelles sanctions, ne signifiaient pas la fin des efforts diplomatiques”

Les derniers développements de la question nucléaire iranienne interviennent au moment où les experts s’interrogent plus que jamais sur les risques de prolifération nucléaire au Moyen-Orient. Alors qu’Israël, qui n’adhère pas au TNP est officieusement le seul détenteur de l’arme nucléaire dans la région, l’affaire iranienne a relancé les interrogations sur les intentions de pays voisins qui pourraient se doter d’installations et de technologies leur permettant de fabriquer une arme nucléaire. Bien que théoriquement favorables à une dénucléarisation du Proche-Orient, la Turquie, l’Egypte et l’Arabie saoudite sont entrées dans le jeu à des degrés divers.

L’Egypte, en particulier, qui dispose des connaissances nécessaires pour conduire un programme nucléaire civil et qui avaient gelé ses projets atomiques, il y a 20 ans, a annoncé en 2007 la construction de plusieurs centrales. L’Arabie Saoudite, qui ne possèdent pas d’installations nucléaires et n’est pas en mesure d’en construire actuellement, pourrait toutefois acquérir l’arme nucléaire grâce à son allié pakistanais. Enfin, la Turquie vient de signer avec la Russie un accord qui lui permettra de construire sa première centrale nucléaire et elle est en négociation avec la Corée du Sud pour la construction d’une seconde installation nucléaire. Cet engouement pour l’atome s’explique sans doute par le prochain tarissement des ressources pétrolières et la nécessité, ici comme ailleurs, de trouver des énergies de remplacement. Mais, à plus court terme, nombre d’experts redoutent également que la stratégie actuel de l’Iran justifie par la suite l’arrivée de ces puissances sunnites, inquiètes de la perpective d’une “bombe chiite”, dans le club fermé des détenteurs de l’arme nucléaire. En outre, en septembre 2007, un “mystérieux” bombardement israélien sur la Syrie, à partir de la Turquie (qui avait alors protesté), qui aurait visé un site nucléaire en construction, a révélé que Damas, qui de surcroît entretient des bonnes relations avec Téhéran, était probalement aussi concernée par cette fièvre nucléaire moyen-orientale.

Ainsi, la manière de gérer la crise iranienne a une importance capitale pour l’avenir du Moyen-Orient car, les avancées technologiques de l’Iran dans la production d’uranium enrichi, pourraient déboucher sur un phénomène de prolifération nucléaire, les rivaux sunnites potentiels de l’Iran et d’Israël cherchant à se doter d’une technologie comparable pour sanctuariser la région. Dans cette affaire, le Brésil, qui sera capable de produire sur son sol de l’uranium enrichi, en 2015, en quantités industrielles, pourrait bien faire d’une pierre deux coups, affirmant à la fois ses prétentions sur la scène internationale et se positionnant sur un marché nucléaire appelé à se développer.
JM

mardi 25 mai 2010

Kemal Kılıçdaroğlu s’installe à la tête du CHP.


À l’issue du Congrès qui l’a triomphalement élu, le nouveau leader du CHP fait, en ce début de semaine, l’objet de toutes les attentions des médias qui s’interrogent sur la réalité du changement vécu ces derniers jours par la principale formation d’opposition. Sur la lancée de son discours d’investiture, au cours duquel il avait placé la lutte contre la pauvreté et le chômage en tête de ses priorités, Kemal Kılıçdaroğlu a annoncé qu’il effectuerait prochainement un voyage à Zonguldak, où 28 mineurs ont péri, la semaine dernière, dans un accident. Son tout premier déplacement de leader du CHP a cependant été géographiquement moins éloigné, puisque, lundi 24 mai, il l’a conduit chez son prédécesseur. La presse pro-gouvernementale fait ses gorges chaudes de cette visite incontournable l’illustrant de photos prises à la sauvette, et montrant “Kemal Bey” devisant avec “Deniz Bey”, derrière la haie fleurie du balcon de la résidence de ce dernier. “Il est très satisfait de notre Congrès. Il nous a fait des suggestions que nous allons retenir. Ce fut une bonne discussion. Il n’y a pas de ressentiment entre nous.”, a déclaré le nouveau leader du CHP à l’issue de cette rencontre.

En réalité, les commentateurs s’interrogent désormais sur la marge de manœuvre dont va disposer “Gandhi Kemal” à l’égard de l’héritage baykalien du CHP et, à cette fin, “épluchent” de long en large la liste des nouveaux membres du MYK (Merkez Yönetim Kurulu), le Comité central du parti kémaliste. Comme cela était attendu les plus proches alliés de Deniz Baykal (comme Mustafa Özyürek, Yılmaz Ateş, Onur Öymen et Cevdet Selvi) ne figurent pas dans la nouvelle direction. Seuls Önder Sav, Mehmet Ali Özpolat, Faik Öztrak et Mesut Değer ont réussi à se maintenir. Tous n’étaient pourtant pas des fidèles de Baykal, puisqu’on se souvient que Mesut Değer s’était opposé à lui sur la question kurde. En réalité, l’administration du parti semble dominée par deux hommes clefs qui sont pourtant rivaux : Önder Sav (le secrétaire général, compagnon de route de Deniz Baykal depuis plus de 50 ans) et Gürsel Tekin (le bouillant leader de la Fédération d’Istanbul du CHP). On observe également que Kemal Kılıçdaroğlu a maintenu en place Nuran Yıldız, connue pour ses liens avec l’armée, en particulier avec l’actuel chef d’état major, İlker Başbuğ. En 2007, cette universitaire avait publié un ouvrage où elle justifiait le rôle politique joué par l’armée, en attribuant à celle-ci une fonction d’alerte en cas de menace pour la démocratie. On relève aussi que plusieurs journalistes du quotidien kémaliste «Cumhuriyet» figurent dans l’administration du parti, notamment : Mehmet Faraç, Melda Onur and Enver Aysever.

Certes, l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu a permis la nomination à des postes de responsabilité d’opposants notoires à Deniz Baykal, notamment des personnalités qui se sont présentées naguère contre lui à la tête du parti, comme Hurşit Güneş, Haluk Koç ou Umut Oran. Plus surprenante en revanche est l’arrivée de Süheyl Batum, un universitaire assez nationaliste, réputé proche du DP (Demokrat Parti, Centre droit). Et ce, d’autant plus que l’on remarque par ailleurs l’absence de dissidents célèbres de la ligne Baykal, en particulier le député d’Istanbul Ali Topuz, le député de Yalova Muharrem İnce, et le récent candidat à la mairie d’Ankara, Murat Karayalçın. Il est vrai que ce dernier a préféré s’engager dans l’EDP (Eşitlik ve Demokrasi Partisi, Parti pour l’égalité et la démocratie), la nouvelle formation de gauche fondée par des alévis. Pourtant, on observe que Murat Karayalçın n’a pas hésité à critiquer le discours de Kemal Kılıçdaroğlu, lors du Congrès du CHP, en disant que le nouveau leader aurait du évoquer la réforme constitutionnelle, et annoncer un changement du mode de scrutin et du statut des partis politiques.

La presse n’a pas manqué également d’observer que Kemal Kılıçdaroğlu a obtenu l’adoubement des «grands anciens». Signes révélateurs de cette démarche de légitimation historique : Rahşan, la veuve de Bülent Ecevit, est venue apporter son soutien au nouveau leader ; Gülsün Bilgehan Toker, la petite-fille d’Ismet Inönü, a intégré la nouvelle administration du parti ; et «last but not the least» Kemal Kılıçdaroğlu a coiffé solennellement la casquette, un geste perçu comme un hommage à Bülent Ecevit, alors même que la casquette en question ressemblait plus à celle des «dedes» alévis qu’à celle de marinier qu’affectionnait l’ancien leader du CHP (puis du DSP).

Mais, s’il faut en venir à des détails vestimentaires, c’est surtout la chemise portée par Kemal Kılıçdaroğlu, lors du congrès, qui aura déchainé les passions en particulier sur le web. Ayant délaissé le costume et la cravate pour être, selon ses dires, plus proches de ses concitoyens, «Gandhi Kemal» s’est vu reprocher l’origine (italienne) de sa chemise de marque et surtout son prix (500 TL, soit 250 €), un détail qu’il n’aurait appris que par la presse et qui l’a amené à jurer qu’il avait payé l’objet incriminé, rubis sur l’ongle et avec ses propres deniers.

Bien que l’incident ait amené le nouveau leader du CHP à revenir à une tenue plus traditionnelle au lendemain du Congrès, on retiendra qu’il est pour l’heure parvenu à provoquer un certain remue-ménage au sein de l’administration du parti. Mais pour mesurer l’ampleur des changements intervenus et leurs effets, il faudra attendre d’en savoir plus sur le programme de Kemal Kılıçdaroğlu, et voir comment l’opinion publique perçoit le renouvellement que le parti kémaliste tente actuellement de mener à bien.
JM

Selon Hande Tek, «l’Union européenne joue un rôle important dans la transformation des pouvoirs locaux en Turquie».


Consultante spécialiste des collectivités territoriales en Turquie, Hande Tek est en même temps doctorante à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Ses recherches portent sur l’enjeu que constitue l’intégration européenne pour le système territorial turc. Elle était le 6 mai 2010, l’invitée du Séminaire sur la Turquie contemporaine, à l’IFEA. Benoît Montabone l’a rencontrée pour engager la discussion sur les apports les plus importants de son intervention.


Question : En quoi la candidature de la Turquie à l’Union européenne influence-t-elle les pouvoirs locaux en Turquie ?
Hande Tek : L’administration territoriale turque est basée, selon la Constitution, sur un principe de centralisation et de déconcentration de la gestion locale. Cette organisation date du début de la République, et s’inspire fortement de ce qu’était le système français à l’origine. Elle repose sur des élections locales pour la désignation des représentants locaux (muhtar, maire, conseillers municipaux, conseillers provinciaux, etc.), et sur le contrôle du pouvoir central sur les administrations provinciales par le préfet. Dans ce contexte, l’Union européenne apporte des concepts nouveaux (comme le plan stratégique, le budget analytique, le cadre-norme) dans la pratique du pouvoir local.
Le développement de la démocratie de proximité, la montée en puissance des échelons locaux, la régionalisation des structures administratives sont renforcés par la territorialisation des politiques publiques, le principe de subsidiarité et les fonds structurels européens. Mais, bien sûr, l’Union européenne n’est pas le seul facteur qui permet d’expliquer les réformes des pouvoirs locaux en cours ; ces dernières répondent aussi à des logiques propres (ou des dynamiques internes) à la Turquie. La réforme des collectivités territoriales est un sujet récurrent depuis les années 60, au point qu’on parle souvent à son propos de «symphonie interminable». Les dernières réformes de 2004 peuvent être considérées comme le résultat d’un croisement entre ces deux dynamiques interne et externe.


Question : L’AKP (parti majoritaire au pouvoir) joue t-il un rôle spécifique dans ce processus de montée en puissance des pouvoirs locaux ?
Hande Tek : Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, la volonté de l’AKP d’émanciper les collectivités locales est réelle. La majorité absolue dont dispose l’AKP au Parlement est une «fenêtre d’opportunité politique» pour oser ces réformes, et bénéficie en même temps d’un contexte économique et social stable. Il y a toutefois des désaccords dans la classe politique, exprimés notamment par le principal parti d’opposition, le CHP, mais aussi par les syndicats et quelques ONG. L’ancien président de la République, Ahmet Necdet Sezer, avait posé son veto à ces réformes, au nom de la structure unitaire de l’Etat qui serait incompatible avec le principe de subsidiarité. Les questions de sécurité intérieure, c'est-à-dire principalement le problème kurde, ont aussi été invoquées par certains, pour arguer du fait que le gouvernement ne pouvait pas renforcer le pouvoir des collectivités territoriales, car cela encouragerait le séparatisme.
Par ailleurs, nous pouvons également observer que les élections locales sont devenues de vrais enjeux dans la vie politique. Nombre d’hommes politiques se sont faits connaître d’abord au niveau local. C’est le cas de Recep Tayıp Erdoğan de l’AKP, qui a conquis la mairie d’Istanbul en 1994 ou de Yılmaz Büyükerşen du DSP, l’actuel maire d’Eskişehir (dont la candidature avait été évoquée pour la Présidence de la République).
L’opposition craint aussi une instrumentalisation du pouvoir local par l’AKP, illustrée par la tentative de faire voter une loi permettant aux maires de restreindre la vente d’alcool dans les centres-villes.


Question : Les réformes en cours traduisent-elles un réel processus de décentralisation ?
Hande Tek : Les principales lois votées (Loi relative aux municipalités, Loi relative aux municipalités métropolitaines etc.) ont introduit de nouveaux principes qui plaident pour une réelle décentralisation et renforcent l’efficacité des collectivités territoriales. D’après la loi, les municipalités doivent établir des plans stratégiques à long terme, à partir d’études préalables et d’analyses prospectives. L’établissement de budgets analytiques et la mise en place de normes pour les ressources humaines sont aussi des éléments très importants car ils bouleversent les pratiques d’exercice du pouvoir local. Mais les compétences juridiques ne suffisent pas à assurer une décentralisation : les moyens supplémentaires ne sont pas attribués en conséquence. Par exemple, les compétences sont devenues très générales pour favoriser la prise d’initiative, mais peu de municipalités possèdent réellement les capacités financières et humaines pour cela. Les transferts de l’Etat représentent entre 47 et 51% des revenus des municipalités ; elles restent donc très dépendantes du centre. Et le préfet est toujours à la tête des Assemblées départementales (Il özel idaresi) !


Question : Les réformes européennes entraînent généralement une régionalisation dans les pays candidats. Assiste t-on à une régionalisation des structures administratives en Turquie ?
Hande Tek : On ne peut pas parler de régionalisation car l’autorité administrative régionale n’existe pas. Par contre, on assiste à la création d’entités territoriales nouvelles sous pression de l’Union européenne qui sont censées anticiper la politique régionale européenne dont l’objectif principal est d’assurer la cohésion économique et sociale, et le développement harmonieux des territoires.
La première réforme a été la création de régions statistiques au niveau NUTS 2 qui n’existait pas en Turquie. Cela a soulevé un débat passionné, car pour les détracteurs du projet il s’agissait d’un début de régionalisation. Puis, sur ces mêmes unités territoriales ont été créées 26 Agences de Développement (Bölgesel Kalkınma Ajansı), qui sont théoriquement chargées de la coordination, de la supervision et de l’évaluation des plans régionaux. Mais, ces agences sont très dépendantes du DPT (Devlet Planlama Teşkilatı, Agence Nationale de Planification) ; ce sont des copies du centre dans les périphéries, sans aucune prise d’initiative originale possible. On peut dire que ce sont en fait des bureaux du DPT déconcentrés dans des régions, qui pour la plupart ne correspondent pas à un territoire d’intervention pertinent. En réalité, les municipalités métropolitaines, qui sont au nombre de 16 à l’heure actuelle, ont beaucoup plus de pouvoir. Ces agences sont révélatrices du rôle très important de l’Union européenne dans le processus de réformes en cours, mais aussi de leur utilisation par le pouvoir central pour défendre ses intérêts propres.

Propos recueillis par Benoît Montabone

lundi 24 mai 2010

La Turquie et le Brésil défendent l’accord qu’ils ont signé pour résoudre la question nucléaire iranienne.


La diplomatie turque s’est à nouveau illustrée, au début de la semaine passée, avec la signature de l’accord tripartite Iran, Brésil, Turquie, qui est sensé permettre un règlement de la crise nucléaire iranienne. Cet accord, qui a été conclu le 17 mai, organise l'échange en territoire turc de 1.200 kilos d'uranium iranien faiblement enrichi contre 120 kilos du même combustible enrichi à 20%, qui serait fourni par les grandes puissances (France et Russie) et destiné à un réacteur nucléaire de recherche à Téhéran. L’accord entend répondre à une proposition de l'AIEA qui, en octobre dernier, avait offert à l'Iran d'envoyer 1.200 kg de combustible nucléaire faiblement enrichi en Russie, pour y être converti par la France en un uranium répondant aux besoins du réacteur de recherche de Téhéran. L'Iran avait alors refusé cette proposition en jugeant ses garanties insuffisantes.

La conclusion de l’accord du 17 mai n’a pourtant pas empêché, dès le lendemain, les Etats-Unis de convaincre les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU de mettre à l’étude un nouveau projet de sanctions contre l’Iran. Recep Tayyip Erdoğan, pour sa part, a appelé la communauté internationale à soutenir l’accord tripartite signé la veille, en estimant qu’il fallait désormais cesser de parler de sanctions contre l’Iran. Le 19 mai, Barack Obama a appelé le premier ministre turc au téléphone. Tout en reconnaissant les efforts faits par la Turquie et le Brésil sur le dossier nucléaire iranien, il a exprimé son “inquiétude persistante”, en jugeant l’accord insuffisant. La communauté internationale a accueilli diversement l’accord tripartite. Tandis qu’Israël le qualifiait de “tromperie”, les organisations internationales (ONU, AIEA) l’ont salué, tout en attendant d’en savoir plus sur ses conséquences concrètes. La Chine et la Russie y ont vu un acquis positif mais n’ont pas rejeté l’initiative américaine de nouvelles sanctions. L’UE et les Etats membres ont salué la démarche de la Turquie et du Brésil, en estimant cependant que l’accord ne répondait que trop partiellement aux questions posées par l’AIEA à l’Iran.

Dans une lettre envoyée au président Obama, le 21 mai, le premier ministre turc lui a demandé de ne pas rejeter l’accord tripartite. Il reconnaît que ce dernier ne règle pas tout, mais y voit “une occasion importante de surmonter le problème nucléaire iranien par des moyens diplomatiques”. Au cour du week-end, la conférence d’Istanbul sur la Somalie a été l’occasion d’un nouvel échange de vues entre les différents protagonistes du dossier iranien. Le ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner, a notamment rencontré son homologue turc, Ahmet Davutoğlu, le 22 mai, et obtenu de sa part un compte rendu détaillé des négociations qui ont précédé l’accord du 17 mai. Il est pourtant resté prudent sur les effets de cette initiative, en observant que l’Iran avait annoncé qu’il continuerait à produire de l’uranium enrichi à 20%. Il a donc remercié la Turquie et du Brésil pour leurs efforts, mais estimé qu’ils avaient tout au plus permis de clarifier la situation en montrant qu’en dépit de l’acception d’un échange de combustible, l’Iran n’avait pas renoncé à produire de l’uranium enrichi.

Téhéran doit envoyer aujourd’hui à l’AIEA une lettre qui est sensée lancer la procédure d’échange de combustible nucléaire en permettant l’envoi dans un délai d’un mois de 1200 kg d’uranium faiblement enrichi en Turquie pour obtenir en échange, dans un délai de 11 mois, 120 kg d’uranium enrichi à 20%, en provenance de Russie et de France. Pendant le week-end, le chef de la diplomatie turque a rencontré le directeur général de l’AIEA et affirmé que la lettre rédigée par l’Iran répondait aux exigences formulées par l’accord du 17 mai. De son côté, Recep Tayyip Erdoğan a continué à rechercher le soutien de la communauté internationale. Il a écrit aux leaders de 26 pays, notamment à tous ceux qui sont actuellement membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, pour les convaincre de la pertinence de la médiation turco-brésilienne, et pour les inciter à la soutenir.

Au delà même du contenu de cet accord tripartite et de son avenir, l’implication de la Turquie et du Brésil sont intéressants parce qu’elle confirme le rôle de puissances émergentes que ces deux pays ambitionnent de jouer. La médiation turco-brésilienne embarrasse d’autant plus les grandes puissances qu’elle apparaît comme une initiative d’Ankara et de Brasilia sur un dossier qui était jusqu’à présent la chasse gardée du groupe des 6 (les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité + l’Allemagne), investi par l’ONU pour traiter le différend nucléaire iranien. Les deux pays avaient déjà fait cause commune, les 12 et 13 avril 2010, lors du sommet nucléaire de Washington, en défendant l’idée qu’il fallait priviligier à tout prix une solution négociée avec l’Iran. La signature de l’accord tripartite du 17 mai 2010 confirme cette stratégie, car il concurrence la gestion du dossier par le groupe des 6 et risque de gêner la mise en oeuvre des sanctions brandies par les grandes puissances. Il y a donc bien, en l’occurrence, un tournant pris, qui voit des pays émergents revendiquer une place dans le règlement des crises mondiales.

Dans cette affaire, on observe en outre que les stratégies brésilienne et turque sont assez voisines. En effet, depuis deux ans, ces deux pays essayent de s’imposer comme des interlocuteurs indispensables dans tous les grands forums internationaux. Alors qu’il achève son second mandat, le président Lula entend passer, en la matière, à la vitesse supérieur, en montrant que son pays est désormais capable de jouer un rôle important dans les crises mondiales majeures. Brasilia a d’autant plus d’arguments dans le dossier iranien que le Brésil est lui-même un pays du Sud qui développe un programme nucléaire civil à des fins pacifiques, tout en faisant partie des dix pays sachant produire de l’uranium enrichi. Pour sa part, Recep Tayyip Erdoğan n’a pas ménagé ses efforts depuis 2008 pour s’imposer comme médiateur dans le conflit nucléaire iranien. Cette démarche s’est accompagnée d’une dégradation des relations de la Turquie avec Israël, tandis qu’Ankara renforçait sa crédibilité et sa popularité au sein du monde arabo-musulman. Cette posture de défenseurs des musulmans face à l’impérialisme des grandes puissances occidentales est aussi susceptible d’être payante sur le plan électoral pour un premier ministre qui doit prochainement affronter des échéances électorales importantes.
JM

dimanche 23 mai 2010

Kemal Kılıçdaroğlu élu nouveau leader du CHP par un congrès enthousiaste.


Kemal Kılıçdaroğlu a été élu, samedi 22 mai, à la tête du CHP par le 33e congrès du parti dont les participants enthousiastes ont accueilli leur nouveau leader aux cris de «Kemal premier ministre !» Cette élection était attendue depuis qu’au début de la semaine Kemal Kılıçdaroğlu avait déclaré sa candidature, anéantissant définitivement les tentatives de retour de Deniz Baykal. Pour nombre d’experts la voie du changement aura été ouverte par une série d’évolutions intervenues à l’intérieur du parti. Il y a une semaine, en effet, 77 délégués provinciaux (sur 81), 60 députés (sur 93) et surtout Önder Sav, le tout puissant secrétaire général du CHP (ami de Deniz Baykal depuis plus de 50 ans), avaient apporté leur soutien à celui qu’on appelle «le Ghandi de la Turquie», eu égard à sa ressemblance physique et morale avec l’ex-leader indien. Toutefois, force est de reconnaître que l’arrivée à la tête du CHP de la seule personnalité dont l’aura dépasse de très loin les frontières de l’organisation du parti, s’est inéluctablement imposée. Par sa démission, Deniz Baykal avait créé un vide politique destiné à n’être comblé que par son seul retour mais, au fil des jours, ce scénario déjà joué il y a dix ans, est apparu de plus en plus illusoire. Dès lors, tandis que l’espoir du renouveau commençait à poindre dans les milieux laïques, la nécessité du changement a fini par s’imposer, même au sein de l’administration du parti qui semblait pourtant définitivement acquise à Deniz Baykal.

L’élection de Kemal Kılıçdaroğlu ne concerne pas que les équilibres politiques internes du parti kémaliste, elle est susceptible de transformer le cours de la vie politique turque dans les prochains mois. Pour beaucoup, y compris dans les milieux laïques, Deniz Baykal est celui qui a perdu 4 élections générales (1995, 1999, 2002 et 2007) et qui est responsable d’une dégradation de l’image du CHP dans l’opinion publique, en bref celui qui bloque, depuis des années, le renouveau de la gauche turque. Par sa réputation d’homme intègre, par l’élan qu’il a su créer lors des dernières élections locales à Istanbul, Kemal Kılıçdaroğlu serait donc véritablement l’homme de la situation.

Il est vrai que les atouts du nouveau leader sont nombreux. De par sa formation, c’est un homme de dossier doté de solides compétences économiques, financières et sociales. À l’origine inspecteur au ministère des finances, il a exercé de multiples fonctions, participant notamment à la gestion de fonds de pension, siégeant au sein du conseil d’administration de la «İş Bankası» (l’une des principales banques turques) ou présidant l’association de défense des contribuables. Authentique homme de gauche depuis sa jeunesse, il n’a pourtant été élu que tardivement au parlement (2002), mais s’est distingué depuis en se faisant le champion de la lutte contre la corruption, un thème qui a été au centre de sa campagne de candidat à la mairie d’Istanbul, au printemps 2009. Hier, lors du discours qu’il a prononcé devant le Congrès du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, a mis en avant cet engagement et ce profil. Tout en affichant les priorités sociales de son programme (lutte contre le chômage et la pauvreté), il a durement attaqué la classe politique au pouvoir, en l’accusant de séjourner dans des hôtels 7 étoiles, d’abuser des jets privés et des voitures de fonction, ou d’envoyer ses enfants étudier aux Etats-Unis. Il s’en est pris aussi à «l’empire de la peur» que le gouvernement actuel aurait contribué à instaurer pour interdire les critiques le concernant, et pour étendre son emprise sur la presse et les médias.

Un autre atout du nouveau leader du CHP est d’être originaire de la province kurde alévi de Tunceli (Dersim). Car, pour étendre son influence, le CHP devra impérativement retrouver un rayonnement dans l’Est du pays d’où il est désormais quasiment absent. Pour ce faire, il faudra néanmoins revoir la ligne nationaliste et sectaire adoptée, ces dernières années, par Deniz Baykal, à l’égard de la question kurde. On se souvient notamment que le CHP avait violemment combattu l’ouverture démocratique kurde et que, pendant les débats parlementaires sur ce projet, l’un de ses membres, Onur Öymen, avait même scandalisé Kurdes et Alévis en mettant sur le même plan les massacres de Dersim de 1938 et la Guerre d’indépendance (cf. notre édition du 22 novembre 2009). L’entreprise de Kemal Kılıçdaroğlu sera en l’occurrence d’autant plus difficile que certains membres et électeurs du parti restent assez chauvins et seront peut-être méfiants à son égard. Certains s’interrogent ainsi sur la capacité de Kemal Kılıçdaroğlu à prendre en main l’appareil du parti et à impulser les changements annoncés. Quelques fidèles de Baykal (Savcı Sayan, Mesut Değer, Yılmaz Ateş et le tristement célèbre Onur Öymen) devraient être écartés de la direction du parti, tandis que Gürsel Tekin, le responsable stambouliote de celui-ci devrait en devenir le numéro 2, mais le secrétaire général Önder Sav et sa garde rapprochée, qui se sont ralliés à la candidature de Kemal Kılıçdaroğlu et lui ont permis de triompher, conserveront probablement leurs positions.

Pourtant, ces handicaps pèsent peu actuellement par rapport aux espoirs qu’a fait naître, dans le camp laïque, l’élection de ce nouveau leader. S’il parvient à incarner une ligne politique innovante rassemblant ceux qui constituent l’électorat traditionnel du CHP, ceux qui continuent à voter pour lui en se pinçant le nez, et ceux qui donnent leur voix à l’AKP moins par réelle conviction que pour marquer leur rejet de l’Etat profond, «Gandhi Kemal» peut espérer défier celui qu’il a appelé, samedi, «Recep Bey» (Monsieur Recep, nouvelle appellation plus commune préférée à celle plus sarcastique et plus guindée de «premier ministre», utilisée généralement par Deniz Baykal). En ce sens, l’arrivée de Kemal Kılıçdaroğlu au plus haut niveau du jeu politique turc, a de quoi inquiéter l’AKP, au moment même où la formation gouvernementale a initié une révision constitutionnelle incertaine, qui doit faire l’objet d’un référendum, le 12 septembre prochain. Ce référendum pourrait être le baptême du feu pour le nouveau leader du CHP, à condition que le paquet de révision constitutionnelle, soumis par le parti kémaliste à la Cour constitutionnelle le 17 mai dernier, ne soit pas annulé. En tout état de cause, des élections législatives devant avoir lieu l’année prochaine, on peut dire d’ors et déjà que l’arrivée de ce nouveau leader à la tête du parti kémaliste risque de lancer rapidement des débats de campagne électorale, et que dans un tel contexte, «Kemal Bey» sera sans doute un adversaire beaucoup moins facile pour «Recep Bey» que «Deniz Bey».
JM

samedi 15 mai 2010

Les dépenses militaires, principal enjeu d’un nouveau rapprochement gréco-turc.


Recep Tayyip Erdoğan a entamé le 14 mai, une visite officielle en Grèce, accompagné par un aréopage impressionnant de ministres et d’hommes d’affaires. Dix ministres faisait partie de la délégation turque, notamment le vice-premier ministre Ali Babacan, le ministre d’Etat Zafer Cağlayan, le négociateur en chef pour l’UE Egemen Bağış, le ministre de l’Intérieur Beşir Atalay, le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, le ministre de l’Education Nimet Çubukçu, le ministre de l’énergie Taner Yıldız, le ministre de l’énergie et du tourisme Ertuğrul Günay, le ministre des transports Binali Yıldırım et le ministre de l’environnement Veysel Eroğlu. Tous ces ministres ont eu des contacts bilatéraux avec leurs homologues grecs, mais ils ont également travaillé avec eux, au sein d’une nouvelle structure gouvernementale intégrée. Vingt-un accords de coopération ont, en effet, été signés, vendredi, dans le cadre d’une instance conjointe dénommée «Haut-Conseil de coopération gréco-turc», qui est présidée par les chefs de gouvernement des deux pays, et qui se réunira désormais chaque année.

On s’attend donc à ce que cet événement donne un coup de fouet à des relations gréco-turques qui, depuis l’embellie de ce qu’on avait appelé, il y a 10 ans, «la diplomatie des tremblements de terre», semblent être tombées dans une certaine apathie. En 1999, en effet, la survenance presque concomitante de séismes, en Turquie et en Grèce, avait été l’occasion, de part et d’autre, d’une offensive diplomatique, qui a paru s’enliser par la suite, en particulier du fait de la persistance du conflit chypriote. Ce n’est pas un séisme naturel qui est, cette fois, derrière cette nouvelle tentative de réconciliation gréco-turque, mais un séisme économique. La crise financière, qui a frappé la Grèce de plein fouet, a conduit à s’interroger sur certaines des dépenses anormales de ce pays, en particulier sur le maintien d’un budget militaire grec particulièrement lourd, justifié par la persistance de la rivalité conflictuelle qu’entretiennent Athènes et Ankara. Les deux pays conviennent aujourd’hui qu’il est grand temps de mettre un terme à cette situation anachronique. Pour autant, le problème des dépenses militaires ne se pose pas de la même façon d’un côté et de l’autre de la mer Égée.

Tandis que la Turquie dépense près de 14 milliards de dollars pour sa défense, le budget total de la Grèce dans le même secteur atteint 10 milliards de dollars. Vu sous cet angle le montant des dépenses militaires gréco-turques, et les problèmes qui en résulteraient, ne paraissent pas très éloignés. Toutefois, il faut mettre ces chiffres en rapport avec les populations des deux pays et avec leurs forces économiques respectives. La Turquie est un pays 7 fois plus peuplé que la Grèce (74 millions d’habitants contre 10 millions d’habitants), et elle pointe actuellement à la 15e place du classement du FMI, tandis que son voisin grec se situe au-delà du 30e rang mondial de ce même classement. En Turquie, le budget militaire représente 2% du PIB, en Grèce, 3,3%. Il n’est dès lors pas étonnant que le montant de la défense par habitants en Grèce (1000$) soit plus élevé qu’en Turquie (200$).

Au cours des derniers jours, on a souvent pointé du doigt les dépenses militaires grecques, dans diverses enceintes européennes, en affirmant qu’une intégration européenne de la Turquie favoriserait une réduction des dépenses militaires dans les deux pays. À y regarder de plus près, le problème se pose de façon un peu plus complexe. Car, si en Grèce, l’ouverture de la chasse aux déficits publics a mis le budget militaire dans le collimateur des experts chargés de résoudre la crise financière, en Turquie, il faut voir que ces débats sur les dépenses militaires grecques surviennent au moment même où l’on s’interroge sur la capacité des forces armées à assumer leurs missions. L’implication de l’armée turque, tant dans le fonctionnement du système politique que dans la «sale guerre» contre la rébellion kurde du sud-est menée dans les années 1990 en particulier, est aujourd’hui de plus en plus débattue. Ce ne sont pas seulement les complots ou les interférences de l’armée dans les affaires politiques que la presse dénonce aujourd’hui, mais également les erreurs du commandement militaire dont sont victimes quotidiennement des appelés turcs mal entrainés. En bref, dans ce pays, on assiste moins à un débat sur le montant des dépenses militaires qu’à une mise en cause du rôle de l’armée dans la vie publique, tandis qu’est revendiquée la mise en place d’un réel contrôle politique sur son action.

De longue date, en Turquie, l’armée a eu la haute main, non seulement sur le montant de son budget, mais également sur l’usage qui en fait. Armée de conscription omniprésente sur le territoire national, se muant le cas échéant en «super-police» répressive dans les départements kurdes du sud-est, elle est accusée de n’être plus adaptée à ses missions, au moment où elle est sollicitée sur des théâtres extérieurs (Liban, Afghanistan, piraterie en Somalie…) et où la politique étrangère d’Ankara connaît une mutation sans précédent (politique de voisinage, rayonnement sur la scène internationale…). On évoque ainsi, de plus en plus souvent, la création d’une armée de métier, et dans un premier temps la substitution à la conscription d’un système de tirage au sort permettant à la fois de réduire les effectifs et de trouver de nouvelles ressources (les «malchanceux» pourraient en effet s’exonérer de leurs obligations militaires par le paiement d’un impôt). Dans un article paru dans «Today’s Zaman», Eser Karakaş, le directeur du département européen de l’Université de Bahçeşehir, estime, pour sa part, que le débat sur le montant des dépenses militaires doit être relativisé pour ce qui est de la Turquie, en montrant que pour ce pays c’est une réflexion sur la nature des dépenses engagées qu’il faudrait ouvrir. Observant notamment les effectifs pléthoriques de l’armée turque et analysant son équipement, il montre que les armées les plus modernes dépensent beaucoup alors même qu’elles ont des effectifs limités, car elles sont le plus souvent des armées professionnelles. Là est aussi, selon lui, l’une des raisons de l’importance du budget militaire actuel de la Grèce, puisque celle-ci, qui a abandonné la conscription, dépense 60 000$ par soldat, quand la Turquie n’en dépense que 23 000.

On voit donc que, dans les deux pays, le débat militaire n’est actuellement pas similaire. En Grèce, dans le contexte d’une crise financière sans précédent, il s’agit surtout de réduire des dépenses qui sont disproportionnées, eu égard à la démographie et aux capacités économiques du pays. En Turquie, dans un contexte économique plus serein, il s’agit de réfléchir sur la nature même de ces dépenses et plus généralement sur les missions d’une armée qui échappe encore largement au contrôle public. Il reste qu’une coopération gréco-turque plus étroite dans un contexte européen pourrait permettre à Athènes et Ankara de mieux gérer ces problèmes militaires différents. Car, si l’intégration de la Turquie dans l’UE conduirait sans doute les Grecs à réduire durablement leur budget militaire, elle permettrait également aux Turcs d’achever la démilitarisation de leur système politique, de résoudre la question kurde et de mieux mettre leur armée au service d’une défense européenne.
JM

vendredi 14 mai 2010

Le référendum sur la révision constitutionnelle devrait avoir lieu le 12 septembre 2010.


Le 13 mai 2010, le président de la République a donc publié le texte de la révision constitutionnelle au Journal officiel, et le YSK (Yüksek Seçim Kurulu, Conseil suprême des élections) a annoncé que le référendum, qui doit se tenir pour confirmer l’adoption de ce texte par le parlement, aurait lieu le 12 septembre 2010. La longueur du délai précédant la tenue de la consultation en question a néanmoins surpris. En effet, cette dernière était initialement annoncée pour le mois de juillet, ce que la loi aurait permis, puisque le délai entre la publication d’un texte adopté et la tenue d’un référendum a été récemment réduit de 120 jours à 60 jours. Mais le CHP, s’appuyant sur des arguments de forme et de procédure, a fait valoir que cette réforme ne pouvait être appliquée dès cette année, et finalement obtenu du YSK que le scrutin n’ait lieu qu’en septembre. L’AKP a estimé que cette décision du YSK, qui suit en fait l’argumentation présentée par le CHP, constitue une décision politique. Toutefois, le parti gouvernemental semble se satisfaire de la date choisie pour un tel événement, puisque celle-ci est associée au souvenir du coup d’Etat de 1980, et que cela pourrait inciter le corps électoral à donner le coup de grâce à la Constitution issu de cette intervention militaire, en votant en faveur du projet de révision constitutionnelle.

Pourtant, avant d’être soumise à référendum, cette révision devra franchir un autre obstacle, celui de la Cour constitutionnelle. Le CHP a, en effet, 10 jours pour déposer un recours devant la haute juridiction, et il est probable qu’il le fera avec le soutien du DSP et de quelques députés indépendants. Si la Cour accepte d’examiner le recours avant la tenue du référendum, et annule le texte de la révision dans son intégralité ou partiellement, il est probable que la Turquie sera de nouveau plongée dans une crise politique grave. Dès lors, des élections législatives anticipées pourraient avoir lieu. Théoriquement, la Cour constitutionnelle ne peut annuler un texte que pour des raisons de forme et de procédure, mais par le passé (cf. décision d’annulation de la révision levant l’interdiction du foulard islamique à l’université en 2008), elle a montré qu’elle n’hésitait pas à opérer un contrôle sur le fond, si des principes contenus dans les 3 premiers articles de la Constitution étaient, selon elle, menacés. Elle pourrait en l’occurrence estimer que la réforme remet en cause la séparation des pouvoirs. Mais, elle pourrait aussi trouver des arguments de procédure pour annuler cette réforme. On se souvient, notamment, qu’un cafouillage, concernant les signatures des députés ayant proposé la réforme au parlement, avait gêné le lancement de celle-ci. Il semble que le CHP s’apprête à faire valoir un tel argument. Toutefois, la Cour décidera peut-être de ne pas admettre le recours, ce qu’elle avait fait en 2007, lorsque l’ancien président, Ahmet Necdet Sezer, avait tenté d’empêcher la tenue du référendum qui devait permettre la réforme du mode d’élection du président de la République.

Il semble donc que la Turquie soit à nouveau en train d’entrer dans une période de turbulences politiques intenses. Et ce, d’autant plus que la cacophonie et l’incertitude continuent de prévaloir dans les rangs du CHP après la démission de son leader, Deniz Baykal, suite de la publication sur Internet, la semaine passée, d’une vidéo compromettante. Le 12 mai, des ténors de la direction du CHP (Yılmaz Ateş, Önder Sav, Mustafa Özyürek et Onur Öymen) ont rendu visite à Deniz Baykal pour lui demander d’annoncer officiellement son retour. Baykal aurait déclaré vouloir donner une chance à d’autres candidats et on a même annoncé par la suite que le leader déchu soutenait la candidature de Kemal Kılıçdaroğlu. Mais ce dernier, une heure plus tard, a déclaré qu’il n’était pas candidat tandis que Baykal faisait savoir qu’il n’avait pas de favori… Le lendemain, l’ex-leader du CHP est sorti pour la première fois de chez lui depuis sa démission. Il a demandé aux militants qui, devant son domicile, ont entrepris une grève de la faim pour lui demander de rester à la tête du parti, de cesser leur mouvement, avant de se rendre à l’enterrement de la mère d’une députée du CHP, lors duquel il a retrouvé quelques responsables du parti dont Kılıçdaroğlu… mystère…

Certains estiment que le CHP pourrait se doter d’un leader intérimaire qui serait chargé de conduire le parti pendant la campagne référendaire (si elle a lieu). Le retour de Deniz Baykal, jugé probable par beaucoup, semble néanmoins gêné actuellement par l’incertitude concernant la véracité de la vidéo qui a conduit le leader kémaliste à démissionner, et par le possible lancement d’une seconde vidéo (ce qui était annoncé à la fin de la vidéo publiée). En attendant, un laboratoire de TÜBITAK (l’équivalent turc du CNRS français) enquête pour déterminer si ce document est ou non un montage. Le procureur en charge de cette affaire a souhaité entendre Deniz Baykal, mais pour l’instant, ce dernier n’a pas répondu à la convocation. On sait que la vidéo a été publiée sur un site basé à Toronto (metacafe.com). Le ministre de la Communication Binali Yıldırım a démenti les affirmations de Deniz Baykal évoquant un «complot» du gouvernement, en expliquant qu’au contraire ses services, sur ordre du premier ministre, avaient cherché à bloquer la diffusion de la vidéo, notamment sur les sites turcs.

Quoiqu’il en soit, l’absence de transparence et l’incertitude qui prévalent dans toute cette affaire, risquent d’être particulièrement dommageables à l’image du parti kémaliste au moment même où les derniers développements de la réforme constitutionnelle laissent présager des échéances de première importance.
JM

jeudi 13 mai 2010

Abdullah Gül ramène la réforme constitutionnelle au premier plan de l’actualité.


En confirmant, le 12 mai 2010, la réforme constitutionnelle qui a été adoptée par le parlement récemment, et en la soumettant à référendum, le président Gül a ramené la vie politique turque sur un terrain plus conventionnel que celui qui a fait la une, ces derniers jours, suite à l’affaire Deniz Baykal. Pour autant, cet enjeu est de taille et les scénarios possibles sont multiples et complexes.

La confirmation de la réforme par le président de la République doit conduire, comme l’on sait, à la tenue d’un référendum. Sa publication au Journal officiel, qui doit intervenir ce matin, ouvre néanmoins un délai de dix jours pendant lequel un recours devant la Cour constitutionnelle peut être effectué. Or, dès l’annonce de la confirmation présidentielle, Mustafa Özyürek, l’un des responsables du CHP, a déclaré que son parti lancerait certainement une telle procédure. Pour ce faire, il faudra que le CHP ait l’appui de 110 députés au parlement. Il est probable qu’avec l’appui du DSP (Demokratik Sol Partisi – Parti démocratique de gauche, une petite formation politique créée par Bülent Ecevit qui dispose d’une dizaine de parlementaires), il remplira cette condition et saisira la Cour. Cette perspective n’est pas nouvelle, car le CHP, qui n’a cessé de combattre le projet gouvernemental de révision constitutionnelle, avait aussi fait connaître ses intentions. Mais l’affaire Baykal, qui secoue le principal parti d’opposition, est venue sensiblement compliquer la donne, ces derniers jours.

Pour envisager les scénarios possibles, on doit d’abord revenir sur les compétences de la Cour constitutionnelle en la matière, et s’interroger sur les intentions de celle-ci. La Cour constitutionnelle n’est théoriquement compétente que pour exercer un contrôle formel de la réforme. Au terme de la Constitution, en effet, elle ne peut procéder à un contrôle de fond. Toutefois, en juin 2008, la Cour avait annulé la révision levant l’interdiction du voile dans les universités, en se prononçant véritablement sur son objet. Les juges constitutionnels avaient justifié leur décision en expliquant que cette réforme levant l’interdiction du voile violait des principes fondamentaux intangibles de la République (notamment le principe de laïcité) inscrits dans les 3 premiers articles de la Constitution, et que, dès lors que ces principes étaient menacés, la Cour se devait d’intervenir. C’est sur cette jurisprudence que la Haute juridiction pourrait s’appuyer (en invoquant la violation par la réforme du principe de séparation des pouvoirs) pour justifier une appréciation sur le fond, qui aurait toutes les chances d’aboutir à une annulation. Eu égard, à ces compétences de la Cour constitutionnelle et à son éventuel comportement radical, plusieurs scénarios sont possibles.

Si la réforme est annulée, empêchant la tenue du référendum, l’AKP pourrait réagir en ripostant à ce qu’elle ne manquerait pas de qualifier de nouveau coup d’Etat de la «juristocratie», par la tenue d’élections anticipées. Après 3 ans de conflits opposant le gouvernement aux organes supérieurs du pouvoir judiciaire (Cour de cassation, Conseil d’Etat, Cour constitutionnelle, Conseil supérieur de la magistrature) et à l’opposition laïque (CHP notamment), ces élections anticipées constitueraient une sorte d’épreuve de vérité. On voit donc que, du fait de la dimension politique de l’enjeu, la saisine de la Cour revêtira plus que jamais une importance particulière et que les pressions qui s’exerceront sur la Haute juridiction risquent d’être à nouveau très fortes.

Si, en revanche, la réforme n’est pas annulée, le référendum se tiendra. Dans ce cas, plusieurs scénarios sont possibles. Si le référendum est positif, on peut penser que le gouvernement, satisfait de ce résultat, pourra alors préparer sereinement les prochaines élections législatives, prévues pour juillet 2011. Toutefois, eu égard à la situation ambiante et notamment aux difficultés que traverse le CHP, suite aux déboires de son leader, l’AKP pourrait essayer de tirer parti de son avantage, en confirmant son succès référendaire par un nouveau succès électoral obtenu lors d’élections générales anticipées. De la même façon, des législatives anticipées pourrait être convoquées par le gouvernement, si le référendum débouchait sur un résultat négatif, l’AKP préférant immédiatement s’assurer un score possible de 40%, plutôt que de prendre le risque de laisser se dégrader son influence en attendant le terme électoral officiellement prévu.

En tout état de cause, on a plutôt l’impression qu’aujourd’hui l’AKP se trouve en position de force et qu’en dépit des événements récents et rocambolesques, qui ont bouleversé les ultimes développements de l’actualité turque, la formation gouvernementale peut voir venir…
JM

mercredi 12 mai 2010

La campagne pour la « restauration » de Deniz Baykal a commencé…


Un vieil adage américain dit que les juges de la Cour suprême «meurt parfois et ne démissionnent jamais», on pourrait l’inverser pour l’appliquer à Deniz Baykal en disant qu’il démissionne parfois pour ne jamais partir. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le leader du CHP, qui a démissionné le 10 mai 2010, suite à la publication sur internet d’une vidéo qui le montrait dans une situation compromettante avec une députée de son parti, Nesrin Baytok (3e debout à partir de la droite, sur la photo), pourrait bien revenir, voire tenter de surfer sur ce scénario de «comeback» pour restaurer sa position au sein du parti. Alors même que l’annonce de sa décision avait été accueillie par des «yapma !» («ne le fais pas !») et même par les pleurs des membres du comité central du CHP, toutes les instances et les organisations de celui-ci ont lancé des pétitions pour lui demander de revenir. Le 11 mai, un groupe de militants a même entamé une grève de la faim devant la résidence du leader déchu. Tandis que l’administration du parti kémaliste a donc manifestement commencé à structurer une campagne pour le retour de Deniz Baykal, ce dernier, parlant à la presse, a choisi de faire planner le doute : “Je vais observer les militants de mon parti et mes concitoyens. S’ils veulent que je revienne, il est possible que je le fasse, s’ils ne le veulent pas, alors je mettrai un terme à ma carrière politique.” Il a annoncé qu’il ne participerait pas au prochain congrès du parti, qui doit se tenir les 22 et 23 mai, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il est définitivement parti.

Car, le scénario que beaucoup de responsables politiques et d’observateurs avaient pronostiqué, dès la démission de Baykal, semble en train de se réaliser. Il faut dire que la succession du leader kémaliste partant apparaît aujourd’hui comme quasi-impossible. En effet, l’administration du CHP est tellement inféodée, depuis 20 ans, au député d’Antalya, qu’aucun candidat n’ose se faire connaître. Kemal Kılıçdaroğlu, qui apparaît depuis ses bons résultats à Istanbul lors des élections locales de 2009, comme l’alternative la plus réaliste et dont le nom est prononcé par beaucoup depuis deux jours, n’ose manifestement pas faire acte de candidature. Gürsel Tekin, le frondeur responsable de la Fédération du CHP à Istanbul, a annoncé qu’il se présenterait si Kılıçdaroğlu renonçait à le faire, mais moins encore que ce dernier, il paraît en mesure de se faire élire par le prochain congrès. En réalité, en démissionnant, Deniz Baykal a orchestré le vide et ce scénario du vide semble être en train de prendre corps, tétanisant les successeurs potentiels et préparant le rappel du “grand leader irremplaçable”. Ainsi, pour beaucoup, désormais, le problème n’est pas de savoir si Baykal reviendra, mais quand il reviendra.

Au sein de l’appareil du parti, certains annoncent que Deniz Baykal, pourrait être réélu en son absence (sic) lors du prochain congrès, ce qui ouvrirait la voie à une sorte de retour “triomphal” instané. Mais d’autres souhaiteraient qu’une sorte de secrétaire général intérimaire soit désigné, ce qui permettrait au leader démissionnaire de préparer sa “restauration” avant les élections législatives de juillet 2011. Les partisans de ce second scénario pensent en effet qu’un retour précipité de Baykal pourrait influencer négativement l’opinion, au moment où doit se tenir le référendum sur la révision constitutionnelle qui a été adoptée, il y a une dizaine de jours par le parlement. On peut se demander aussi ce que sera la réaction du “peuple turc de gauche”. Prise entre sa crainte de faire le jeu de l’AKP et son souhait d’ouvrir enfin une nouvelle ère, la société civile laïque est-elle en mesure de se faire entendre et d’empêcher le retour de Baykal ? Rien n’est moins sûr...

Pour sa part, l’AKP a vivement réagi aux propos de Deniz Baykal affirmant que la publication de la vidéo licencieuse était un “komplo” ourdi contre lui par le gouvernement, au moment où le président de la République s’apprête à soumettre la révision constitutionnelle à référendum. Le CHP et son ex-leader n’ont d’ailleurs pas dit si la vidéo était ou non un montage, et si les personnages qui y sont montrés, sont ou non ceux qu’elle prétend montrer. Deniz Baykal a-t-il l’intention d’instrumentaliser cette affaire pour faire barrage au référendum de révision ? Cela semble tout de même très risqué. Certains observateurs pensent par ailleurs que l’AKP pourrait être tenté d’organiser des élections législatives anticipées, à la fois pour prendre le CHP de court, si Baykal a programmé son retour, et pour devancer un éventuel renouveau du parti, si son départ est confirmé. Pourtant, depuis le début le parti gouvernemental, crédité par de récents sondages d’une influence électorale (38% des intentions de vote environ) lui donnant une avance confortable sur son principal rival, semble avoir préféré de jouer la carte de la force tranquille, et ne cesse de rappeler son attachement à la moralisation de la vie politique. Face aux manoeuvres ou aux manipulations en cours dans le camp adverse, cette stratégie pourrait bien s’avérer payante en 2011, comme elle l’avait été en 2007.
JM

mardi 11 mai 2010

La démission de Deniz Baykal et la perspective de sa succession suscitent des pronostics incertains.


Ô tempora, ô mores ! Un clip de 6 minutes publié sur internet aurait-il réussi à faire en 3 jours ce dont rêvaient beaucoup depuis deux décennies : mettre un terme à la carrière politique de Deniz Baykal ? En ce 11 mai 2010, le ban et l’arrière-ban de la vie politique turque s’est réveillé sans Deniz Baykal, et se frotte les yeux pour y croire. La plupart des quotidiens n’en sont pas encore revenus et s’étonnent de l’efficacité de la vidéo compromettante qui a eu raison de la carrière du leader du CHP. Mais certains parient déjà sur le retour de celui qui a habitué son monde à des départs qui n’en sont pas vraiment... En effet, l’ancrage de Deniz Baykal dans le paysage politique turc ne date pas d’hier et s’est avéré particulièrement résistant, même aux débâcles les plus retentissantes. Explications…

Né en 1938, à Antalya, le futur leader du CHP fait ses études à la Faculté de droit d’Ankara et fréquente plusieurs universités américaines (Columbia, Berkeley), avant d’entamer une carrière d’universitaire et d’avocat. Fortement impliqué dans le mouvement étudiant qui précède le coup d’Etat de 1960 et la chute du gouvernement Menderes, ce n’est qu’en 1974 qu’il atteint les sommets de l’État, à l’issue des élections législatives de 1973 qui portent Bülent Ecevit au pouvoir. Ainsi, dans les années 1970, après avoir été élu député d’Antalya, il est à deux reprises ministre. Comme pour beaucoup d’autres membres de la classe politique turque, le coup d’Etat de 1980 est pour lui un long purgatoire. Arrêté d’abord, et banni ensuite de la vie politique, il n’y fait son retour qu’après le référendum de 1987, en devenant député d’Antalya pour le SHP (Sosyal Demokrat Halçı Parti – Parti social-démocrate populaire), le parti de gauche kémaliste qui s’est recréé sous la présidence d’Erdal Inönü, le fils du célèbre compagnon d’Atatürk. Mais l’ambition de Deniz Baykal est désormais tout autre. Il cherche à plusieurs reprises à s’emparer du leadership du SHP, qui exerce le pouvoir avec le DYP (Doğru Yol Partisi) de Süleyman Demirel, à partir de 1991. Après plusieurs échecs, il se résigne à conquérir cette formation politique de l’extérieur en recréant en 1992 le CHP. Il espère en effet que le label historique de ce parti finira par supplanter la formation qui lui a succédé après le coup d’Etat de 1980. Finalement, le SHP et le CHP fusionnent en 1995 sous l’étiquette CHP, et Baykal, qui a d’abord dû accepter un autre leader que lui, finit par prendre la tête du parti kémaliste refondé. Les résultats électoraux ne sont pourtant pas au rendez-vous de cette refondation. Lors des élections législatives de décembre 1995, le CHP obtient à peine plus du seuil de 10%, qui permet d’avoir une représentation au Parlement. Et en 1999, ayant fait un score de 8,71%, le CHP n’est même pas représenté au parlement. Une première depuis les débuts de la République ! À l’issue de cette déroute historique, Deniz Baykal est contraint d’abandonner le leadership de son parti. Il ne s’agit pourtant que d’un «au revoir», puisqu’il parvient à se faire réélire à la tête du CHP, lors du congrès de celui-ci en septembre 2000. C’est cet épisode mémorable qui conduit nombre d’observateurs aujourd’hui à rester prudents, quant au caractère définitif de la sortie du leader kémaliste.

Quoiqu’il en soit, au début du troisième millénaire, le député d’Antalya paraît solidement installé aux commandes, et rien, ni personne, ne semble pouvoir le déloger. Ce sont au contraire les figures les plus proéminentes du parti ou ses étoiles montantes qui finissent par quitter le CHP ou en être expulsés (Murat Karayalçın, Altan Öymen, Fikri Sağlar, Ercan Karakaş, Mustafa Sarıgül, Aydın Güven Gürkan). En 2002, l’AKP remporte une large victoire sur les partis politiques du système, mais le CHP, qui a obtenu 20% des voix, est la seule autre formation à être représentée au parlement. Dès lors, Baykal, après avoir facilité l’établissement de Recep Tayyip Erdoğan à la tête du gouvernement, parce qu’il pense que l’AKP est incapable d’exercer le pouvoir, s’installe dans un rôle d’opposant privilégié, tout en accusant le nouveau parti majoritaire d’avoir un agenda caché pour étrangler la république laïque. Parallèlement, il adopte des positions de plus en plus chauvines et devient très méfiant à l’égard de la candidature de la Turquie à l’Union Européenne. En 2007, il participe activement aux manœuvres de l’establishment politico-militaire visant à empêcher l’élection d’un candidat de l’AKP à la présidence de la République. En dépit de sa nouvelle défaite, lors des législatives anticipées de juillet 2007, il se maintient à la tête du CHP, et utilise tous les moyens pour entraver l’action gouvernemental (recours à la Cour constitutionnelle, notamment), tout en consentant des virages de circonstances (acceptation du voile islamique à la veille des élections municipales de 2009) ou en formulant des propositions sans lendemain (soutien à la réforme constitutionnelle en cours si 3 de ses articles fondamentaux en sont retirés par le gouvernement…). Cette attitude à laquelle s’ajoutent des déclarations souvent teintées de xénophobie et de racisme sur les questions kurde ou arménienne, et des positions particulièrement contestables au regard de la démocratie ou de l’Etat de droit (refus de la réforme de l’article 301 du Code pénal, par exemple), accroissent le malaise au sein de l’électorat du CHP.

Depuis la démission de Deniz Baykal, aucune solution à la tête du parti ne semble se dessiner vraiment. Plusieurs noms sont certes évoqués de façon récurrente, notamment celui de Kemal Kılıçdaroğlu, qui avait fait une campagne remarquée l’année dernière lors des élections municipales à Istanbul, ou celui de Murat Karayalçın, ancien maire d’Ankara, revenu l’année dernière au CHP, ou encore celui de Mustafa Sarıgül, le maire de Şişli, ex-rival de Baykal, qui a pourtant quitté le CHP depuis deux ans. Mais ces hypothèses sont d’autant plus fragiles que l’appareil du parti reste très fidèle à Deniz Baykal et élaborerait actuellement des scénarios pour permettre le retour de celui-ci. Le congrès du parti, prévu pour les 22 et 23 mai prochains, promet donc d’être particulièrement chaud !
JM

lundi 10 mai 2010

Fin de partie pour Deniz Baykal.


Deniz Baykal a démissionné le 10 mai de son poste de secrétaire général du CHP. Cette décision fait suite au séisme qui, depuis la fin de la semaine dernière, a frappé le premier parti d’opposition après la publication, le 7 mai, sur plusieurs sites internet, d’un clip montrant Deniz Baykal, dans une situation compromettante avec Nesrin Baytok, une députée du CHP qui fut aussi sa collaboratrice pendant plusieurs années. Douze jours avant le congrès du parti qui semblait devoir le reconduire dans ses fonctions sans coup férir, l’indéboulonnable leader aura donc été abattu en trois jours par cette affaire qui risque également de modifier le paysage politique turc, tant le CHP était identifié à la personne même de Deniz Baykal.

Un certain nombre de commentateurs voient déjà dans cette démission une opportunité qui peut permettre à la gauche turque de se reconstruire autour de nouvelles idées et surtout de nouvelles têtes. Deniz Baykal, qui a dominé le CHP au cours des deux dernières décennies, est accusé par beaucoup d’avoir contribué au déclin de la formation kémaliste par ses positions nationalistes et étatistes. Le député d’Antalya aura préféré, semble-t-il, conserver la haute main sur l’appareil du parti et sur un spectre électoral limité, égal au cinquième de l’électorat turc, en collant le plus souvent aux idées de l’establishment politico-militaire, plutôt que de courir le risque d’ouvrir une nouvelle voie et de préparer l’avènement d’une autre génération politique. Cette attitude sectaire doublée d’une stratégie méfiante envers la démocratisation et d’une approche répressive de la question kurde avaient fini par lui attirer les foudres de l’Internationale Socialiste dont certains responsables demandaient l’exclusion du CHP, en estimant qu’il n’avait plus rien à voir avec la social-démocratie.

Il n’est pas sûr pourtant que la sortie de Deniz Baykal apaise la gauche turque et en particulier le CHP. Les événements de ces derniers jours ont avivé les conflits qui existent au sein de cette famille politique, déjà durement atteinte par ses revers électoraux des dernières années. Alors même que Mustafa Sarıgül, le maire de Şişli a tout de suite été soupçonné d’être à l’origine de la fuite audiovisuelle qui a été fatale au secrétaire général du CHP, la garde rapprochée de celui-ci a essayé de contre-attaquer, samedi, en accusant cet ex-rival de Deniz Baykal d’avoir tenté de le faire assassiner par un homme de main, en avril dernier. En tout état de cause la manière dont le leader du CHP a été poussé dehors risque aussi de ternir l’image du parti, surtout s’il s’avère que la diffusion de la vidéo est le fait de certains membres ou ex-membres de celui-ci. Pour retrouver un crédit lui permettant d’affronter les échéances à venir (et elles ne sont pas minces avec la tenue prochaine d’un référendum constitutionnelle et d’élections législatives…), le CHP devra non seulement se trouver un nouveau leader, mais aussi sortir du système de gouvernement que Deniz Baykal avait instauré.

Dans le discours qu’il a prononcé pour annoncer sa décision de démissionner, Deniz Baykal, a accusé l’AKP et le gouvernement d’être à l’origine de cette affaire, qu’il a aussi liée à la révision constitutionnelle qui est en cours actuellement. Les ténors du parti majoritaire ont pourtant désapprouvé la publication de la vidéo, le premier ministre demandant à ses troupes ne pas chercher à exploiter la situation. Certains observateurs pensent que la démission de Deniz Baykal pourrait aussi cacher une tentative de revenir au pouvoir après s’être posé en victime d’un complot, et à condition que personne n’ose faire acte de candidature à sa succession, lors du prochain congrès. Mais cette analyse paraît peu crédible. L’ère Baykal paraît bel et bien révolue.
JM

dimanche 9 mai 2010

Les premières dames turques ont le droit de porter le foulard dans les cérémonies officielles.


À la fin du mois d’avril dernier, un procureur d’Ankara a rejeté le recours d’une association de femmes qui contestait le droit des premières dames turques (Hayrünnisa Gül, l’épouse du président de la République et Emine Erdoğan, l’épouse du premier ministre) de porter le foulard islamique, dans les cérémonies officielles. Cette décision judiciaire intervient après les multiples incidents provoqués, au cours des deux dernières décennies, par le port du voile en Turquie. Clot-elle pour autant définitivement le débat ?

Revendication emblématique des partis islamistes turcs «Refah» et «Fazilet», dans les années 1980 et 1990, le port du «Turban» a d’abord été le fait des étudiantes. Interdit à l’université par deux décisions de la Cour constitutionnelle, en 1989 et 1991, le port de ce foulard islamique noué derrière le cou (de création récente) est revenu à l’ordre du jour, en février 2008, lorsque par une révision constitutionnelle, le gouvernement de l’AKP a tenté de lever cette interdiction en vain, la Cour constitutionnelle s’y étant à nouveau opposé. Depuis, la situation du «Turban» sur les campus est incertaine. Officiellement interdit, il est pourtant souvent toléré, notamment dans les universités privées.

Toutefois, depuis la fin des années 1990, c’est également au sommet de l’Etat turc que le «Turban» défraye de plus la chronique. À cet égard, rappelons quelques dates et quelques événements marquants. En 1999, une députée du «Fazilet Partisi», Merve Kavakçı, fraichement élue, pénètre, la tête couverte, dans la Grande Assemblée Nationale, pour y prêter serment. Elle est expulsée manu militari de l’hémicycle, et sera même par la suite déchue de sa nationalité turque. Le 29 octobre 2003, alors que l’on célèbre la fête nationale, pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, le président laïque, Ahmet Necdet Sezer, refuse d’accueillir au Köşk (sa résidence de Çankaya), les femmes des ministres du parti majoritaire. Nouveau scandale et nouvelles polémiques ! Mais le plus spectaculaire est encore à venir… Lors des semaines qui précèdent l’élection présidentielle de 2007, le «Turban» devient un véritable abcès de fixation dans le conflit qui voit durement s’affronter le parti gouvernemental au camp laïque. L’une des raisons majeures invoquée par ce dernier, pour s’opposer à la candidature présidentielle de Recep Tayyip Erdoğan ou à celle d’Abdullah Gül, est en effet, le couvre-chef de leur épouse ! Finalement, Abdullah Gül est élu et le cauchemar des «laikçi» se réalise : le «Turban» d’Hayrünnisa pénètre dans le «Köşk». Par la suite, on s’est habitué à voir les foulards multicolores d’Hayrünnisa et les «Turbans» plus classiques d’Emine dans les cérémonies officielles et les conférences internationales, alors même que nombre de premières dames de pays musulmans y viennent têtes nues (sur la photo Hayrünnisa Gül en compagnie d’Asma El-Assad, l’épouse du président syrien, lors d’une rencontre bilatérale turco-syrienne récente).

Pourtant, cette pratique doit-elle être considérée comme un usage toléré ou comme un comportement désormais officiellement admis dans un pays laïque particulièrement sensible sur le sujet ? C’est bien la question qui était posée récemment à ce procureur d’Ankara par une organisation féministe.

Rappelons que très récemment le «Turban» d’Emine Erdoğan a ravivé la polémique, en étant au cœur d’un incident grave, qui s’est produit le 2 février dernier à l’Assemblée nationale. Le premier ministre ayant raconté, en effet, lors d’une interview télévisée, qu’en 2007, en raison de son voile, son épouse s’était vu interdire l’accès du GATA (Hôpital militaire de Gülhane à Istanbul), où elle voulait rendre visite à un acteur célèbre (Nejat Uygur) qui y était hospitalisé, Osman Durmuş, un député du MHP s’était demandé, goguenard, comment on avait «pu oser refuser l’entrée du GATA à la femme d’un premier ministre qui est considéré comme un prophète.» Pour comprendre le fin mot de l’histoire, il faut rappeler que ce commentaire faisait allusion à un discours prononcé par le responsable AKP de la province d’Aydın qui, en novembre 2009, avait qualifié Recep Tayyip Erdoğan, de nouveau prophète. L’intervention sarcastique du député nationaliste avait provoqué la colère du premier ministre et une bagarre entre députés de l’AKP et du MHP. Interrogé par la suite sur l’interdiction d’accéder au GATA faite à l’épouse voilée du chef du gouvernement turc, le chef d’état major, Ilker Başbuğ, s’en était étonné en expliquant qu’il s’agissait probablement d’une manifestation inopportune de zèle de la part de la sentinelle de service.

On sait pourtant que des signes religieux comme le port de la barbe ou celui du «Turban», sont rigoureusement prohibés dans les enceintes militaires en Turquie, et que le port du foulard islamique demeure officiellement interdit aux étudiantes et aux fonctionnaires. La décision du procureur d’Ankara vient donc consacrer une évolution politique qui s’est produite, au sommet de l’État, depuis l’élection d’un président dont l’épouse est voilée. Elle entérine ce qu’implique nécessairement une telle élection, c’est-à-dire la présence d’une première dame portant le «Turban» dans les cérémonies officielles. Pour autant, même au sommet de l’État, la décision du procureur d’Ankara ne règle pas définitivement tous les problèmes. En effet, on peut se demander ce qu’il en est désormais pour les députées de la Grande Assemblée Nationale. Après l’affaire Merve Kavakçı, l’AKP a certes choisi de faire profil bas dans l’enceinte du Parlement, toutes ses députées (dont le nombre a augmenté récemment d’ailleurs) acceptant de siéger dévoilées. Mais que se passera-t-il si demain le «Turban» tente de réapparaître dans les travées parlementaires ?
JM