jeudi 30 décembre 2010

2010 : le bilan de la politique intérieure turque.


Après les coups de boutoir médiatiques et judiciaires qui ont ruiné l’autorité politique de l’armée au cours des années 2008 et 2009, l’année 2010, en ajoutant aux vagues d’arrestations et aux procès de militaires, une réforme constitutionnelle, frappant principalement la hiérarchie judiciaire, a fait chanceler le système politique de démocratie contrôlée, établi par la Constitution de 1982.

En 2010, le processus de démilitarisation s’est poursuivi, en prenant une intensité encore supérieure. À cet égard, cette année aura été marquée, dès le mois de janvier, par la révélation du plan «Balyoz» (cf . nos éditions du 21 et 23 janvier 2010) ; une affaire qui a dévoilé un scénario, imaginé par l’armée, pour déstabiliser le gouvernement de l’AKP dès les lendemains de son élection. Dès lors, plus encore que les affaires précédentes de complot, elle a contribué à mettre à nu le rôle de gendarme que l’armée s’était arrogée dans le système. «Balyoz» constitue, en outre, un tournant par l’ampleur du nombre et le niveau de responsabilité des généraux qui y sont impliqués. Le 16 décembre dernier, en effet, ce ne sont pas moins de 196 militaires de haut rang qui ont commencé à comparaitre devant la justice civile !

Pourtant, au-delà de cette nouvelle affaire, l’événement majeur, en matière politico-militaire, aura été, au début du mois d’août 2010, le déroulement totalement inédit, dans sa forme et dans sa portée, du Conseil militaire suprême (Yüksek Asker Şura ou YAŞ). En utilisant les enquêtes en cours contre des responsables militaires, le gouvernement a réussi à bloquer, pendant 5 jours, la nomination du chef d’état major et celle du commandant de l’armée de terre. Lors de ce Conseil, marqué par la présence permanente du premier ministre en personne, l’autorité civile a de fait osé contester à l’armée le pouvoir de cooptation de ses chefs qu’elle s’est octroyée, et qui constitue l’un des socles de sa puissance et de son autonomie à l’égard du gouvernement (cf nos éditions des 2, 6, 7 et 10 août 2010).

Cette intensification de la démilitarisation du système s’est accompagnée d’un sévère coup porté à la hiérarchie judiciaire, autre bastion du pouvoir d’État kémaliste qui continue à résister au gouvernement (cf. nos éditions des 24 mars, 23 avril, 5, 7, 14 mai 2010). Pour ce faire, c’est-à-dire pour promouvoir principalement une restructuration de la composition de la Cour constitutionnelle et du Conseil supérieur des juges et des procureurs (équivalent en Turquie du Conseil supérieur de la magistrature en France), le gouvernement a remis à l’ordre du jour, au printemps dernier, la question constitutionnelle, éludée depuis l’enlisement du projet de Constitution civile en 2008. Ainsi est-il parvenu, non seulement à réduire l’influence, sur le système, des hautes cours et de la hiérarchie judiciaire, mais aussi à obtenir une nouvelle victoire électorale, lors du référendum qui, en septembre, a approuvé cette réforme constitutionnelle (cf nos éditions des 11, 13, 15 et 16 septembre 2010).

Après les élections locales de mars 2009, qui avaient indiqué un certain tassement de l’AKP, le référendum du 12 septembre 2010, qui a vu le «Oui», prôné par le gouvernement, enregistrer un score de plus de 58%, a conforté le leadership de la formation de Recep Tayyip Erdoğan sur la vie politique turque (cf. nos éditions des 13, 15 et 16 septembre 2010). En remportant sa sixième victoire depuis 2002, lors d’un scrutin au suffrage universel, l’AKP a confirmé que son influence reste très forte sur l’électorat turc et relativisé du même coup la portée du renouveau du CHP, qui aurait du être l’un des faits marquants de cette année 2010 (cf. notre édition du 11 novembre 2010). Car l’éviction rocambolesque de Deniz Baykal et son remplacement par Kemal Kılıçdaroğlu n’ont pas tenu toutes leurs promesses (cf nos éditions des 10, 11, 23 et 25 mai 2010). Lors du référendum du 12 septembre, le parti kémaliste n’est pas parvenu à se poser en alternative social-démocrate crédible, et il est apparu encore trop comme le défenseur du système hérité de la Constitution de 1982. Son congrès extraordinaire de décembre 2010, lui a certes permis de se défaire de la vieille garde du parti, et notamment de l’ancien secrétaire général, Önder Sav, mais il en faudra plus pour rivaliser avec l’AKP, lors des prochaines élections législatives, qui auront lieu en juin 2011, et dont l’ordre du jour s’annonce particulièrement chargé. Outre le projet de Constitution civile, dont le parti de Recep Tayyip Erdoğan entend faire l’un des thèmes de sa campagne, la question du port du voile (dans les universités, dans la fonction publique et peut-être même dans les écoles !), qui a été réactivée à la rentrée universitaire 2010, risque en effet d’être au cœur d’un rendez-vous électoral, pour lequel le principal parti d’opposition ne semble pas encore fin prêt.

En dehors de cette perspective électorale, l’année 2010 aura confirmé aussi que la question kurde reste le problème de fond que la Turquie doit résoudre, si elle veut véritablement parachever la démocratisation de son système politique (cf. nos éditions des 30 janvier, 22 juin, 24 et 26 août, 29 octobre et 23 décembre 2010) . Le résultat peu concluant de «l’ouverture démocratique» lancée par le gouvernement en 2009, la dissolution du DTP il y a un an, la survenance d’affrontements armés et d’attentats nombreux au cours du premier semestre 2010, n’ont pas fait disparaître tout espoir de solution politique. Mieux, en fait, à l’encontre d’une conjoncture défavorable, celle-ci semble désormais devenir de plus en plus incontournable. Ainsi, bien que la révision constitutionnelle du 12 septembre l’ait ignorée, la question kurde n’a cessé de s’inviter dans le débat politique turc. À côté du rôle parlementaire joué par le BDP, cette nouvelle structure qu’est le DTK (Demokratik Toplum Kongresi - Congrès pour une société démocratique), qui s’appuie principalement sur la société civile, est apparue de plus en plus, au cours du second semestre 2010, comme le maillon clef d’une stratégie des organisations kurdes, qui consiste à déborder le gouvernement, en poussant à une reconnaissance concrète du fait politique kurde (cf. notre édition du 23 décembre 2010). Par les trêves qu’il décrète unilatéralement et les prises de position de son leader (très visité cette année dans sa prison d’Imralı), le PKK est en train d’essayer de se faire une place dans ce processus pour tenter d’en devenir l’un des acteurs reconnus. Il est certes peu probable que cette tentative de fédéralisation de fait soit consacrée officiellement à court terme, mais le gouvernement aura de plus en plus de mal à se faire le chantre de la reconnaissance de la diversité de la Turquie, s’il continue à camper sur les positions nationalistes et centralisatrices traditionnelles qui sont celles de l’Etat turc.

En ce qui concerne justement les identités, 2010 aura laissé place, comme les années précédentes, à des événements remarqués comme la tenue pour la première fois à Istanbul d’une manifestation commémorant le génocide arménien (cf. notre édition du 28 avril 2010), l’organisation de cérémonies religieuses sur les sites emblématiques de Sümela et d’Aktamar (cf. nos éditions des 16 août et 20 septembre 2010), ou la restitution de l’orphelinat de Büyükada au Patriarcat grec orthodoxe. Mais, de la même façon que pour la question kurde, si ces initiatives ne sont pas suivies de mesures concrètes ou continuent à cohabiter avec des comportements officiels particulièrement nationalistes, elles risquent de n’avoir qu’une portée relative. À cet égard, on ne peut manquer d’observer également que l’année 2010, aura vu le séminaire orthodoxe d’Heybeli Ada rester fermé, la question alévie demeurer sans réponse, le procès des assassins de Hrant Dink s’enliser, ou le gouvernement réagir très violemment à la reconnaissance du génocide arménien par le parlement suédois. L’année qui vient de s’écouler aura donc confirmé que les initiatives spectaculaires en matière de droit et de libertés, comme a pu l’être également l’autorisation de la manifestation du 1er mai sur la place Taksim (pour la première fois depuis 33 ans, cf. notre édition du 2 mai 2010), n’épuisent pas le débat sur l’instauration d’un Etat de droit véritable en Turquie.
JM

lundi 27 décembre 2010

La réconciliation turco-israélienne reste hypothétique.


Comme la plupart des experts s’y attendait, la «diplomatie du feu», c’est-à-dire les tentatives de réconciliation turco-israéliennes consécutives à l’envoi par la Turquie de deux avions «Canadair» pour aider à la lutte contre l’incendie, qui a dévasté récemment la région d’Haïfa, n’a pas fait… long feu (cf. notre édition du 7 décembre 2010). Le 25 décembre dernier, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, a déclaré que son pays souhaitait toujours se réconcilier avec Israël, mais il a rappelé que, pour que cela puisse se faire, il fallait que l’Etat hébreu présente des excuses à la Turquie et indemnise les victimes de l’arraisonnement du Mavi Marmara ; une manière de faire comprendre que le dernier round de négociations entre les deux pays n’avait pas été des plus concluants.

Le chef de la diplomatie turque a attribué cet échec aux divisions internes existant au sein de la coalition gouvernementale israélienne. «Il y a dans cette coalition des rivalités encore plus féroces que celles qui peuvent exister avec certains Etats.», a-t-il souligné. Un brin moqueur, il a expliqué que le gouvernement turc, pour sa part, n’avait eu besoin que de deux minutes pour décider d’envoyer ses «Canadairs» à Haïfa, alors qu’une telle décision aurait, selon lui, nécessité de longues négociations entre les différents partenaires de la coalition gouvernementale israélienne, pour déboucher probablement sur un échec.

Depuis l’arraisonnement du Mavi Marmara, le 31 mai dernier, et la mort de 9 militants humanitaires turcs, plusieurs tentatives de restauration des relations turco-israéliennes ont eu lieu, en particulier deux sessions de négociations confidentielles. La première s’est tenue à Bruxelles, et a vu le ministre israélien de l’industrie travailliste, Benyamin Ben Eliezer (connu pour sa sympathie à l’égard de la Turquie) rencontrer le chef de la diplomatie turque, Ahmet Davutoğlu. La seconde, consécutive à l’envoi des deux «Canadairs», et à une discussion téléphoniques des chefs de gouvernement des deux pays, est intervenue récemment à Genève entre des diplomates de haut rang. Les deux initiatives, au départ secrètes, ont été gênées du fait de fuites orchestrées par les adversaires israéliens d’un tel processus de réconciliation, en particulier, le ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, en personne. Ce dernier, a d’ailleurs affirmé, le 26 décembre dernier, dans le sillage des dernières déclarations de son homologue turc, la veille, qu’Israël ne présenterait pas d’excuses, et qu’en réalité, «celui qui devrait s’excuser» était «le gouvernement turc pour son soutien au terrorisme.»

La perspective d’une réconciliation turco-israélienne est en fait plus que jamais hypothétique. Côté turc, en effet, le Mavi Marmara est revenu à Istanbul, le 26 décembre, après plusieurs mois de réparation. Il a été accueilli par plusieurs milliers de personnes, arborant des drapeaux turcs et palestiniens (photo), et réunies à l’initiative de l’organisation humanitaire islamique IHH, l’un des principaux organisateurs de la flottille «Free Palestine» de mai dernier. Les responsables d’IHH ont annoncé, à cette occasion, qu’une nouvelle flottille tenterait de se rendre à Gaza, le 31 mai prochain, soit un an jour pour jour après l’arraisonnement meurtrier du Mavi Marmara.

Le gouvernement turc semble pourtant accueillir cette initiative avec réserve. Il n’a pas envoyé de représentants à la manifestation qui a accueilli le Mavi Marmara à Istanbul, hier, car Il est probable qu’il ne souhaite pas prêter le flanc aux accusations du gouvernement israélien, qui lui reproche d’avoir instrumentalisé l’affaire de la flottille en mai dernier. De surcroit, il faut voir que le spectre des organisations humanitaires islamiques engagées dans les opérations de solidarité en faveur de Gaza, comporte une frange de militants islamistes radicaux, avec lesquels l’AKP ne souhaite manifestement pas s’afficher. On se souvient d’ailleurs que, lors de l’affaire de la flottille «Free Palestine», et à l’issue de l’arraisonnement dramatique du Mavi Marmara, des nuances s’étaient manifestées au sein même du gouvernement turc dans l’appréciation des faits. Certains ministres avaient en effet suivi l’opinion de Fethullah Gülen qui, tout en condamnant la violence de l’intervention du commando israélien, avait jugé imprudent le comportement de l’organisation IHH.

Avant le retour du Mavi Marmara à Istanbul, lors de son passage par les Dardanelles, des incidents ont opposé les autorités portuaires de Çanakkale à des militants radicaux qui voulaient monter sur le navire, alors même que sa restauration n’est pas achevée et qu’il n’est pas techniquement apte à recevoir des passagers. Le gouvernement turc entend donc montrer qu’il garde le contrôle de la situation et qu’il ne se laissera pas déborder par les militants les plus radicaux. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il soit prêt à renouer avec Israël, surtout dans la période électorale qui s’annonce (les législatives auront lieu en juin 2011). Samedi dernier, Ahmet Davutoğlu n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler que 9 Turcs avaient été tués «dans les eaux internationales» et que personne ne pourrait «passer outre cette vérité.»
JM

jeudi 23 décembre 2010

La question kurde à nouveau au premier plan de l’actualité politique turque.


La question kurde occupe à nouveau le devant de la scène politique turque, depuis la tenue d’une table ronde, le week-end dernier à Diyarbakır, à l’initiative du DTK (Democratik Toplum Kongresi, Congrès pour une société démocratique), ce portail d’organisations de la société civile kurde. Cette table ronde a en effet débattu des voies possibles pour établir un système accordant une autonomie aux Kurdes, sans pour autant déstabiliser l’Etat turc. Les participants ont notamment évoqué une structure fédérale et la création d’un parlement régional.

Cette initiative a provoqué, le 20 décembre, une réaction très vive du président de la Grande Assemblée nationale, Mehmet Ali Şahin. Rappelant qu’il n’y avait qu’un seul parlement en Turquie, celui qu’il préside, il a demandé au BDP, la formation politique kurde, qui siège dans son hémicycle, de se démarquer de telles positions, au risque, si elle ne le faisait pas, «d’avoir à en subir les conséquences». Cette menace n’a pas été appréciée par le leader du BDP, Selahattin Demirtaş (au centre sur la photo), qui a estimé qu’elle était empreinte de l’esprit qui avait motivé le coup d’Etat du 12 septembre 1980. La polémique a été suivie finalement, le 21 décembre 2010, par une rencontre entre les deux hommes, destinée à faire baisser une tension qui s’est nourrie, ces derniers jours, non seulement des propositions de la table ronde du DTK à Diyarbakır, mais également de plusieurs incidents, qui ont défrayé la chronique.

A plusieurs reprises, Selahattin Demirtaş, a évoqué l’idée d’une accélération règlement de la question kurde en Turquie, sans attendre des mesures gouvernementales, par le biais d’initiatives prises par les organisations et la société civile kurdes elles-mêmes. Ainsi, a-t-on vu récemment des députés s’exprimer en kurde dans l’enceinte du parlement, et Selahattin Demirtaş proposer que l’on généralise, dans les provinces kurdes de Turquie, une dénomination bilingue (turc-kurde) des rues et des sites, comme cela se fait en Catalogne, depuis que celle-ci a retrouvé son autonomie en 1977. Ces développements sont intervenus, alors même qu’il y a peu, le leader du PKK, Abdullah Öcalan, tout en annonçant la prorogation de la trêve qu’il avait décidée, avant le référendum du 12 septembre dernier, a développé l’idée d’un système fédéral, en encourageant les organisations kurdes à prendre des initiatives en ce sens. Avant d’évoquer la création d’un parlement, le DTK avait ainsi proposé, au début du mois de décembre, la mise en place d’une force de sécurité autonome, destinée à lutter contre la criminalité dans les provinces kurdes.

Cet ensemble de propositions et d’initiatives montrent que la question kurde est entrée dans une nouvelle phase. Après l’échec de l’ouverture kurde du gouvernement, à la fin de l’an passé, et le regain des actions de guérilla, qui avaient marqué le printemps 2010, les organisations kurdes semblent avoir adopté une stratégie d’action civique, qui consiste à travailler concrètement sur le terrain, en procédant aux avancées culturelles, économiques ou politiques qui peuvent être conduites, dans le cadre légal actuel, et en espérant que ce mouvement incitera le gouvernement à bouger enfin. Alors même que des élections législatives se profilent à l’horizon 2011, le gouvernement se retrouve néanmoins, dans une situation délicate, pris entre son désir de préserver le statu quo qu’il a négocié avec les Kurdes, à l’occasion de la tenue du référendum de septembre dernier, et la nécessité de ne pas prêter le flanc à des réactions nationalistes.

Ces dernières ne sont pas à exclure puisque le procureur en chef de la Cour de cassation, Abdurahman Yalçınkaya, vient d’ouvrir une information judiciaire contre le BDP, à l’issue de la table ronde de Diyarbakır. Ce redoutable magistrat, qui a déjà obtenu la dissolution du DTP, le prédécesseur du BDP, et qui avait engagé une procédure de dissolution contre l’AKP, en 2008, entend démontrer qu’il existe des liens organiques entre les DTK et le BDP, et s’appuyer sur les propositions fédéralistes de la table ronde de dimanche dernier, pour démontrer que le parti parlementaire kurde contrevient à la législation sur les partis politiques en soutenant des projets qui remettent en cause l’unité de la République. Une démarche contre laquelle le député kurde, Bengi Yıldız s’est élevé, le 22 décembre dernier, en rappelant, qu’il n’y avait pas de liens organiques entre le BDP et le DTK mais seulement une participation individuelle de certains membres du BDP aux activités du DTK. Bengui Yildiz a, en outre, mis en garde le gouvernement contre les effets que pourraient avoir une éventuelle dissolution du BDP, en estimant qu’elle ruinerait les efforts de pacification et de négociations qui se développent depuis les débuts de la trêve proclamée par le PKK. Le député kurde a également rappelé que la Cour Européenne des Droits de l’Homme venait de condamner l’Etat turc pour la dissolution de l’un des prédécesseurs du BDP : le HADEP. Depuis le début des années 1990, 6 formations politiques kurdes ont été dissoutes par la Cour constitutionnelle : le parti du travail du peuple (HEP- Halkın Emek Partisi), le parti de la démocratie (DEP - Demokrasi Partisi), le Parti de la liberté et de la démocratie (ÖZDEP – Özgürlük ve Demokrasi Partisi), le Parti de la démocratie du peuple (HADEP - Halkın Demokrasi Partisi), le parti démocratique du peuple (DEHAP - Demokratik Halk Partisi) et le Parti pour une société démocratique (DTP - Demokratik Toplum Partisi). Le BDP espère ne pas faire à nouveau cette expérience.

En tout état de cause, dans un esprit de conciliation, à l’issue de sa rencontre avec Mehmet Ali Şahin, Selahattin Demirtaş a assuré que son parti ne demandait pas l’usage de deux langues au sein du parlement turc, et que les députés du BDP n’avaient prononcé quelques phrases en kurde que pour attirer l’attention sur leur situation. Dans une démarche, à nouveau très catalane, le leader kurde a poursuivi en déclarant : « Oui, la langue officielle de ce pays est le turc. Mais les autres langues maternelles doivent aussi pouvoir être librement utilisées en public… » Pour sa part, le leader du parlement, Mehmet Ali Şahin, a qualifié la rencontre de «productive», mais il a estimé que les membres du parlement devaient «prêter plus d’attention à l’unité du pays». Il faut espérer que cette mise au point contribuera au maintien d’un échange qui ne soit pas un dialogue de sourds, car il est essentiel pour promouvoir une solution politique durable.
JM

mardi 14 décembre 2010

Turquie-UE : pas de nouveau chapitre ouvert alors que la présidence belge se termine.


La Belgique s’en fait désormais une raison : sa présidence de l’UE va s’achever à la fin du mois de décembre, sans qu’un nouveau chapitre du processus de négociations turco-européennes ait été ouvert. Elle a du se résoudre à une bonne avancée du chapitre « politique de la concurrence », mais celui-ci restera clos. C’est la première fois, depuis décembre 2006, qu’aucun chapitre n’est ouvert. À la fin de cette année là, l’UE avait gelé 8 chapitres du processus pour sanctionner la Turquie, qui persistait dans son refus d’ouvrir ses ports et aéroports à Chypre. Pourtant depuis, chaque présidence tournante a pu ouvrir un ou deux chapitres, même si cela n’a pas toujours été facile. Des diplomates européens évoquent un retard pris par la Turquie dans la conduite des réformes nécessaires à l’avancement de sa candidature. Mais, certains observateurs soulignent aussi une hausse des exigences européennes, et plus généralement un climat défavorable à un nouvel élargissement.

Ce nouveau grippage du processus de négociations d’adhésion avec la Turquie risque d’accroître l’incompréhension de celle-ci à l’égard de l’attitude de Bruxelles. Au cours des derniers mois, en effet, les officiels turcs n’ont cessé de s’en prendre au turcoscepticisme de l’UE. A Helsinki, le 20 octobre 2010, Recep Tayyip Erdoğan avait fustigé les retards pris par les négociations entre son pays et Bruxelles, en déclarant : "C'est peu dire que je suis déçu. Parmi les pays de l'UE, il n'y a aucun autre pays à qui on a demandé d'attendre à la porte pendant autant d'années". Le premier ministre s’était parallèlement étonné que l’UE ait déjà admis des pays qui, selon lui, sont loin derrière la Turquie, tant sur le plan économique que politique. Ces propos repris régulièrement par d’autres responsables (du président de la République au ministre des affaires étrangères, en passant par le négociateur en chef) ont d’autant plus de poids actuellement que les bons résultats économiques de ce pays, ses transformations politiques importantes, et les inflexions de sa politique étrangères, tendent à changer la nature de sa candidature à l’UE. Toute la question est de savoir, en fait, combien de temps cette dernière pourra encore faire une réponse diffuse à un Etat candidat, dont l’économie ne s’est jamais aussi bien portée et qui commence à sérieusement regarder vers d’autres horizons.

Au moment où beaucoup de pays européens sont gravement touchés par une crise financière sans précédent (notamment la Grèce voisine), la Turquie affiche un taux de croissance record de 8,9% (depuis le début de l’année 2010).Cette croissance est «boostée», non seulement par une forte demande intérieure des entreprises et des ménages, mais aussi par un développement sensible du commerce extérieur, hors de l’Europe (Russie, Moyen-Orient, Afrique…). Alors qu’elle a refusé, l’an passé, un prêt du FMI et qu’elle aura bientôt remboursé celui qu’elle avait souscrit en 2001, la Turquie, qui taquine désormais la 15ème rang mondial au classement du PIB et fait partie du G20, est devenue une véritable puissance émergente dont les perspectives de développement sont plus prometteuses que celles de beaucoup de pays d’Europe centrale et orientale, déjà membres de l’UE. A bien des égards, avec de tels résultats, en particulier, un faible déficit budgétaire, et si l’on fait abstraction d’un taux d’inflation encore élevé (7%), la Turquie mériterait d’entrer dans la zone Euro ; une hypothèse que le ministre turc de l’Économie, Ali Babacan, a dit toutefois ne pas souhaiter pour l’instant, dans une interview donnée, il y a quelques jours, à un magazine allemand. Signe de cette mutation économique en tout cas : les flux migratoires entre la Turquie et les pays européens sont en train de s’inverser. Pour la première fois, en 2009, les Turcs ont été plus nombreux à rentrer au pays qu’à émigrer vers l’Ouest.

Au niveau politique, à l’issue du référendum du 12 septembre dernier, le système sécuritaire hérité du coup d’Etat de 1980 et de la Constitution de 1982, qui valait régulièrement à la Turquie les foudres des institutions européennes, semble toucher à sa fin. La démilitarisation en cours de ce système est moins le résultat des réformes réalisées pour satisfaire les exigences de la candidature à l’UE que de la dynamique politique turque, qui, particulièrement depuis 2007, voit un débat s’ouvrir sur des questions antérieurement taboues (dénonciations de certains faits ou contestations de l’histoire officielle concernant certaines périodes, initiatives pour rechercher une solution politique au problème kurde, renforcement de la société civile….) Certes, malgré cette ouverture, un certain nombre de points noirs demeurent (intransigeance de la position officielle turque sur la question du génocide arménien, maintien d’affrontements armés meurtriers dans les départements kurdes du sud-est, sort des minorités chrétiennes, atteintes à la liberté d’expression…). Il reste que la vie politique paraît beaucoup plus vivante et la société civile semble nettement plus active que dans de nombreux pays ayant récemment adhéré à l’UE.

Il est aussi important d’observer que la Turquie s’attache par ailleurs à normaliser ses relations avec ses voisins et à accroître son rayonnement international. Elle dispose de ce fait d’une marge de manœuvre beaucoup plus importante qu’auparavant à l’égard de ses alliés occidentaux. Ces derniers ont pourtant plus que jamais besoin d’Ankara pour contrebalancer la puissance iranienne, limiter les conséquences des désagrégations irakienne, afghane et pakistanaise, et relayer au Moyen-Orient les pôles traditionnels de l’islam modéré (Egypte, Arabie Saoudite) devenus bien timides. Pourtant, la Turquie, déçue par le manque d’enthousiasme des Européens à son égard, a montré sur plusieurs dossiers qu’elle pouvait être tentée de jouer sa propre carte ou, à tout le moins, de faire entendre sa différence (nucléaire iranien, refus d’augmentation de sa participation militaire à l’ISAF en Afghanistan, bouclier antimissiles…). En outre, le conflit chypriote, qui apparaît actuellement comme le premier handicap à l’avancement des négociations d’adhésion, bloque aussi désormais la relation entre la Turquie et l’OTAN, car tandis que les Chypriotes grecs refusent d’associer Ankara à la politique européenne de sécurité et de défense, les Turcs s’opposent à ce que Nicosie participe à des missions de cette politique utilisant le renseignement de l’OTAN. Le secrétaire général de l’Alliance, Anders Fogh Rasmussen, pensait pouvoir contourner l’obstacle chypriote en persuadant l’UE de signer un accord bilatérale avec la Turquie, qui aurait permis d’aboutir à un accord global OTAN-UE. Mais Bruxelles a annoncé, il y a quelques jours, que de tels accords n’étaient pas à l’ordre du jour. Il est donc probable qu’une des conséquences de l’enlisement de candidature turque à l’UE risque de rejaillir sur des tentatives de coopération renforcée entre l’UE et l’OTAN déjà compromises.
JM

vendredi 10 décembre 2010

Le jet d’œufs, symbole de l’agitation étudiante en Turquie.


Tout a commencé, samedi 4 décembre 2010, par la répression d’une manifestation étudiante, à Istanbul, aux abords du Palais de Dolmabahçe, où le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan rencontrait les recteurs des universités turques. Les forces de l’ordre ont en effet dispersé les manifestants sans ménagement, d’une façon qui a choqué la presse présente sur les lieux, l’amenant à estimer que la réponse policière avait été manifestement «disproportionnée». Une étudiante enceinte a notamment perdu l’enfant qu’elle attendait, à l’issue d’un tabassage en règle.

Loin de regretter ces incidents le premier ministre a estimé que la police n’avait fait que ce qu’elle devait faire, et a fustigé l’attitude des étudiants, en prenant l’opinion publique à témoin, et en incitant les manifestants à reprendre le chemin des amphithéâtres. Les brutalités policières n’ont pas tardé à provoquer, en outre, une passe d’arme entre le chef du gouvernement et le leader de l’opposition, Kemal Kılıçdaroğlu, dont le parti a invité, deux jours plus tard, les étudiants protestataires à venir parler de leurs problèmes au Parlement. Mais, alors même que le CHP se targuait d’être à l’écoute de la nouvelle génération, un autre incident est venu montrer que cette effervescence étudiante est loin d’être un épiphénomène.

Cette fois, c’est la très vénérable Faculté des Sciences Politiques d’Ankara, qui forme la crème de la haute fonction publique turque, et qui est mieux connue sous le nom de «Mülkiye», qui, le 8 décembre dernier, a été le théâtre d’un chahut mémorable. Les principales victimes en ont été deux parlementaires, venus participer à un séminaire sur la réforme constitutionnelle. Süleyh Batum, le secrétaire général du CHP, a été en permanence interrompu par des quolibets et a dû finalement renoncer à poursuivre son intervention jusqu’à son terme. Excédé par le comportement des étudiants, il est même allé jusqu’à le qualifier de «fasciste». Quant à l’autre intervenant, Burhan Kuzu, au demeurant président AKP de la Commission constitutionnelle du Parlement, il a été copieusement arrosé d’œufs, et n’a du son salut qu’au mur de parapluies qu’ont généreusement déployé ses gardes du corps pour le protéger. Encore plus en colère que son collègue du CHP, il s’est écrié : «Honte, c’est une honte pour ce pays. Ils devraient plutôt manger tous ces œufs, peut-être que cela permettrait à leur cerveau de mieux fonctionner.»

Le gouvernement et le parti majoritaire ont fort mal pris cette nouvelle manifestation étudiante, en particulier les jets d’œufs dont Burhan Kuzu a été la cible. Un débat s’est vite d’ailleurs développé sur cette nouvelle forme de protestation pour savoir si elle constituait ou non un droit démocratique ; ce que le premier ministre a démenti avec vigueur en accusant les autorités de l’Université d’Ankara de s’être laissées déborder par un groupe d’activistes d’extrême-gauche. Tant dans les rangs de l’AKP, que dans ceux des nationalistes du MHP, des voix ont commencé à agiter le spectre des années 1970 qui avait vu l’agitation étudiante basculer dans une guerre civile larvée, opposant groupes d’extrême gauche et groupes d’extrême droite, dans le contexte politique délétère qui avait précédé le coup d’Etat du 12 septembre 1980. Burhan Kuzu n’a pas hésité à évoquer la présence d’organisations liées à «Ergenekon» derrière la manifestation d’Ankara, en estimant que les étudiants étaient politiquement manipulés. Quant au CHP, il a eu bien du mal à faire entendre sa différence et à démontrer qu’il était ouvert au dialogue avec les étudiants. À l’issue de l’incident d’Ankara, son leader, Kemal Kılıçdaroğlu a déclaré que la pratique des jets d’œufs n’était pas tolérable, mais que les étudiants avaient le droit de protester en utilisant des voies démocratiques. Toutefois, le président du groupe parlementaire du parti kémaliste, Akif Hamzaçebi s’est démarqué de ces propos, en estimant que le jet d’œufs devait être considéré comme «un acquis de la démocratie».

En tout état de cause, il semble que cette effervescence étudiante soit un mouvement plus profond qu’il n’y paraît. Selon certains experts, les étudiants ne dénonceraient pas seulement les brutalités policières dont ils ont été récemment l’objet et l’intransigeance que le gouvernement a manifestée à leur égard, mais ils voudraient surtout attirer l’attention sur leurs conditions de vie, l’augmentation des droits d’inscription et plus généralement leur inquiétude quant à l’avenir. Ils souhaiteraient aussi être représentés au sein des instances responsables de la politique universitaire.

Si l’implication d’un certain nombre de militants d’extrême gauche dans la survenance des incidents précédemment relatés ne fait pas de doute, on ne peut nier que ces événements aient aussi montré le décalage existant entre une génération montante qui exprime un mal-vivre, et une classe politique, qui toutes formations confondues, a été pris à froid par un mouvement qu’elle a beaucoup de difficultés à appréhender. En dehors de l’incident de Dolmabahçe et de celui de la Faculté des Sciences Politiques d’Ankara, on observe que les manifestations étudiantes se sont multipliées ces derniers temps et qu’au fil des événements, à défaut de pavés, le jet d’œufs est devenu, de façon significative, le véritable symbole d’une fronde. Le président de la Cour constitutionnelle, Hasim Kılıç, a récemment été la cible de ce genre de manifestation d’irrespect, à Eskişehir, en Anatolie occidentale. Et lors du chahut de mercredi à Ankara, Burhan Kuzu, a été accueilli par une pancarte étudiante lui souhaitant la bienvenue à un «festival collectif d’œufs» (photo) ; un humour qu’il n’a apparemment pas vraiment apprécié… Il faut dire que l’omelette, qui lui a été servie, était apparemment très copieuse, puisqu’il aurait reçu près de 200 œufs !
JM

mardi 7 décembre 2010

Turquie-Israël : la «diplomatie du Canadair» ?


On sait qu’au cours de la dernière décennie, les nouvelles voies de la diplomatie turque ont souvent usé d’une terminologie évoquant les événements qui les ont ouvertes. Ainsi, il y a deux ans, le processus ambitionnant la normalisation des relations turco-arméniennes avait été appelé «diplomatie du football». Outre le clin d’œil à la célèbre «diplomatie du ping-pong», qui avait vu, au début des années 1970, officiels américains et chinois renouer, suite à une rencontre inédite des pongistes de leurs pays, il y avait là une allusion aux voyages effectués par les présidents turc et arménien, pour assister à des matchs éliminatoires de la Coupe du monde de football, opposant leurs équipes respectives. Il y a un peu plus de dix ans, par ailleurs, la survenance de séismes à quelques mois d’intervalle, en Grèce et en Turquie, avait provoqué un mouvement d’entraide mutuelle, qui avait facilité, dans la foulée, un renouveau des relations entre Athènes et Ankara, baptisé «diplomatie des tremblements de terre».

Suite à un gigantesque incendie dans la région d’Haïfa, en Israël, la semaine dernière, la Turquie a décidé de dépêcher sur place deux avions Canadair, en dépit du différend grave qui l’oppose à l’Etat hébreu, depuis l’arraisonnement du «Mavi Marmara», qui s’était soldé, le 31 mai dernier, par la mort de 9 militants humanitaires turcs. Cette initiative humanitaire, si elle est fructueuse, va-t-elle enrichir le vocabulaire turc d’un nouveau concept diplomatique imagé ?

On inclinerait à le penser à certains égards, en particulier lorsqu’on sait que Benyamin Netanyahou a personnellement appelé son homologue turc, le 3 décembre, pour le remercier et lui proposer une relance des pourparlers entre les deux pays. En effet, cette suggestion n’est pas restée lettre morte, puisque des contacts ont eu lieu à Genève, dès le surlendemain, entre le sous-secrétaire d’Etat turc aux affaires étrangères, Feridun Sinirlioğlu, et le représentant israélien au sein de la Commssion des Nations-Unies enquêtant sur l’affaire de la flottille, Yosef Ciechanover, Cette rencontre confidentielle aurait pour objet de remettre sur le métier l’élaboration d’un texte d’excuses validé par les deux pays. Le fait qu’elle ait été suscitée, par les chefs de gouvernement en personne, incitait certains observateurs à l’optimiste. Mais d’autres estimaient que la divulgation immédiate de la tenue d’une réunion qui devait au départ demeurer secrète, était la preuve que l’aile dure du gouvernement israélien, en particulier le ministre des affaires étrangères d’extrême droite, Avigdor Lieberman, s’employait à faire échouer toute tentative de conciliation. Il est vrai que les divisions internes du gouvernement Netanyahou ont souvent gêné antérieurement les efforts de rapprochement entre les deux pays.

Un autre événement est venu tempérer l’optimisme de ce qu’on appelle déjà la «fire diplomacy», un terme un peu malheureux auquel nous préférons la «diplomatie du Canadair» : il s’agit des déclarations faites par Recep Tayyip Erdoğan dimanche, à Sivas, par lesquelles il a rappelé que les conditions pour une normalisation des relations turco-israéliennes n’avaient pas changé, et qu’elles supposaient qu’Israël présente ses excuses à la Turquie et indemnise les victimes. Mais surtout, en expliquant que l’aide apportée par son pays à Israël était dictée «par un devoir humanitaire et islamique», le premier ministre a dit, en des termes bien peu diplomatiques, que l’on ne devait pas s’attendre à voir la position turque changer, «tant que le sang qui a coulé en Méditerranée n’aura pas été nettoyé.»

D’aucuns diront que ces paroles, plus qu’une déclaration de politique étrangère, sont sans doute un message de politique intérieure, destiné à une partie de l’électorat de l’AKP, et fait pour couper l’herbe sous les pieds des islamistes du Saadet Partisi. Le vieux leader de ces derniers, Necmettin Erbakan, n’a d’ailleurs pas tardé à réagir, en prétendant haut et fort, dans une interview à Zaman, ce lundi, que l’AKP était en fait complice d’Israël, et en n’hésitant pas à traiter Erdoğan «d’hypocrite». Il n’est pas sûr, pourtant, que les Israéliens prennent pour argent comptant les accusations du père fondateur de l’islam politique en Turquie et apprécient la rhétorique de Recep Tayyip Erdoğan. Et ce, surtout lorsque l’on sait que les fuites de WikiLeaks viennent de révéler que l’ambassadeur d’Israël à Ankara a expliqué aux Américains que le problème majeur des relations turco-israéliennes serait le premier ministre turc personne. Il faudra donc plus que deux Canadairs pour que l’on puisse entrevoir le printemps dont on besoin les relations turco-israéliennes.
JM

mercredi 1 décembre 2010

Les forces politiques turques réagissent aux révélations de WikiLeaks concernant la Turquie.


Deux jours après les révélations de WikiLeaks, le mardi étant de surcroît le jour de réunion des groupes parlementaires, les différentes forces politiques turques ont commencé à faire connaître leurs réactions.

Le CHP, par la voix de son leader, Kemal Kılıçdaroğlu (photo), a annoncé qu’il était en train de mettre en place une commission d’enquête pour examiner l’authenticité des documents livrés, et passer au peigne fin ceux qui ont été ouverts et ceux qui le seront. D’ors et déjà, le parti kémaliste pense que le gouvernement devra impérativement s’expliquer sur un certain nombre d’informations divulguées, en particulier celles qui indiquent que le premier ministre possèderait 8 comptes bancaires en Suisse. Pour sa part, le MHP s’est montré plus prudent à l’égard des fuites diffusées par WikiLeaks. Son leader, Devlet Bahçeli, a estimé notamment ne pas avoir besoin de tels documents (extérieurs et donc suspects, à ses yeux, de chercher à diviser le pays) pour se faire une opinion sur les évolutions de la politique turque. Toutefois, comme le CHP, il a appelé le gouvernement à s’expliquer sur certaines des révélations le concernant, en ne manquant pas de faire lourdement allusion, lui aussi, aux comptes bancaires suisses du premier ministre. Les Kurdes du BDP, qui n’avaient pas vraiment mis les révélations de WikiLeaks à l’ordre du jour de la réunion de leur groupe parlementaire, ce mardi, ont été amenés à aborder le sujet, en répondant à des questions qui leur étaient posées par les journalistes. Ils ont ainsi réagi avec modération, en s’interrogeant sur l’intérêt que les Etats-Unis pouvaient retirer de ce grand déballage. «S’agit-il d’une affaire qui cherche à mettre les Etats-Unis dans l’embarras ou d’un nouveau style de diplomatie voulue par l’Amérique ? La question mérite d’être posée», a déclaré le leader du BDP, Selahattin Demirtaş, avant d’évoquer, à son tour, les développements des documents américains sur la situation financière personnelle du premier ministre, en ces termes : « Le premier ministre est riche. C’est un millionnaire et certains de ses ministres ou de ses députés aussi. Tout cela est bien connu. Mieux vaudrait s’intéresser à ce qui demeure caché.»

Les fuites de WikiLeaks n’ont pour l’instant pas mis l’AKP dans une position trop inconfortable. Certes, le ministre de la défense, Vecdi Gönül, a du démentir, sans être très convaincant, le document révélant qu’il avait qualifié son collègue, Ahmet Davutoğlu, «d’individu dangereux». Mais, les documents américains, qui rendent compte, comme étant un coup d’Etat judiciaire», du procès engagé, en 2008, contre l’AKP aux fins de le faire dissoudre, donne plutôt une image favorable du parti majoritaire. En tout cas, ils ne confirment pas la version kémaliste selon laquelle le parti de Recep Tayyip Erdoğan serait une entreprise américaine visant à donner corps, au Moyen-Orient, à un modèle de régime politique musulman modéré destiné à supplanter les régimes politiques laïques en place. Ce constat amène certains commentateurs, comme Cengiz Candar du quotidien «Radikal», à considérer que les fuites de WikiLeaks pourraient même à terme avoir des effets électoraux plutôt bénéfiques pour l’AKP ; une opinion un peu téméraire, car les télégrammes américains n’ont pas encore livré tous leurs secrets…

Pour l’heure, le Président Abdullah Gül, quant à lui, a demandé de prendre les informations diffusées avec discernement. Tout en admettant qu’il n’en avait pas la preuve, il n’a pas écarté l’hypothèse d’un complot, ou tout au moins celle que cette affaire ait sa propre logique et des objectifs bien spécifiques. En tout état de cause, en essayant d’atténuer la portée des documents qui évoquent sa rivalité avec Recep Tayyip Erdoğan, il a jugé bon de rappeler que les révélations qu’ils contiennent, ne font que refléter les opinions de diplomates américains, et ne doivent pas être systématiquement prises au pied de la lettre.
JM

mardi 30 novembre 2010

Les documents diplomatiques révélés par WikiLeaks confirment les inquiétudes américaines à l’égard des récentes orientations diplomatiques turques.


Les documents diplomatiques américains, qui viennent d’être rendus accessibles par WikiLeaks, ce site d’analyse politique et stratégique qui s’est spécialisé dans la diffusion des «fuites», confirment que les Etats-Unis sont inquiets du tour que prend la politique étrangère turque actuellement. Rappelons que, particulièrement depuis les débuts de sa deuxième législature, le gouvernement de l’AKP développe une nouvelle diplomatie très active dans son aire régionale, qui amène beaucoup d’observateurs à évoquer un changement d’axe et une tendance à se tourner vers l’Est.

Depuis le 28 novembre dernier, la presse turque décortique donc tout ce qui peut concerner la Turquie et ses dirigeants, dans les télégrammes diplomatiques américains mis à jour. Ceux-ci révèlent notamment de sévères critiques de la politique suivie par Ankara à l’égard d’Israël et de l’Iran. La politique étrangère du gouvernement de l’AKP est notamment analysée comme «néo-ottomaniste» et les télégrammes montrent que les responsables américains éreintent de plus en plus les orientations diplomatiques d’Ankara. Ces révélations, toutefois, ne sont pas vraiment une surprise, tant l’administration américaine a montré son mécontentement, voire son exaspération, à l’égard des initiatives turques en matière de politique étrangère, au cours des derniers mois. On se souvient qu’en avril 2010, peu de temps après le sommet nucléaire de Washington, l’ambiance de la rencontre entre Barack Obama et Recep Tayyip Erdoğan, en marge de la réunion du G20 à Toronto, avait été qualifiée de «glaciale» par les médias, et que quelques semaines plus tard, Hillary Clinton avait étrillé publiquement l’accord tripartite conclu par l’Iran, le Brésil et la Turquie, qui se voulait une alternative aux sanctions que les Etats-Unis préparaient contre Téhéran.

Les révélations de WikiLeaks sont sans doute plus intéressantes lorsqu’elles montrent la perception que les responsables américains ont des mutations politiques turques en cours. Ainsi, analysant la politique étrangère de l’AKP, l’ancien ambassadeur américain à Ankara, James Jeffrey, estime qu’elle est «de plus en plus concentrée sur le monde musulman et sur les traditions islamiques», mais que cela ne veut pas dire pour autant que la Turquie «abandonne ou veut abandonner son alliance traditionnelle avec l’Ouest…». Le même ambassadeur rend compte des analyses, que fait son homologue israélien, de la détérioration des rapports de son pays avec la Turquie. Selon ces analyses, la cause du différend turco-israélien tiendrait d’abord au premier ministre turc, accusé d’être un «fondamentaliste qui nous hait religieusement» ; une opinion que James Jeffrey dit finalement partager après avoir pu en discuter à l’intérieur et à l’extérieur du gouvernement. On observe d’ailleurs que cet ambassadeur américain considère que «malgré ses succès, la politique étrangère turque a des ambitions de Rolls Royce, mais qu’elle n’a que les ressources d’une Rover», et qu’il doute de la capacité de la Turquie à se poser en rival de l’Union Européenne dans les Balkans, de la Russie dans le Caucase ou sur la mer Noire, et même des Saoudiens, des Egyptiens et des Iraniens au Moyen-Orient.»

Au-delà de ces considérations géopolitiques, ces télégrammes diplomatiques américains livrent, comme il se doit, leur lot de bons mots ou de petites phrases assassines. Ainsi, Recep Tayyip Erdoğan est décrit comme un personnage ayant «une fierté dominatrice» et «des ambitions sans limites», et Abdullah Gül comme «quelqu’un qui a une vision internationale beaucoup plus antioccidentale» que le premier ministre turc. Plus polémiques et susceptibles de provoquer des remous, sont les remarques d’officiels américains qui rapportent, par exemple, que le ministre de la défense, Vecdi Gönül, aurait parlé d’Ahmet Davutoğlu, le ministre des affaires étrangères, comme d’un «individu dangereux» ou que le général Ergin Saygun, alors numéro deux de l’armée turque aurait estimé que si l’armée avait voulu faire sortir ses chars dans la rue après le premier tour de la présidentielle en 2007, elle aurait pu le faire…. Plus que les tensions entre Ankara et Washington, les fuites de WikiLeaks pourraient bien aviver les conflits politiques turco-turcs…
JM

lundi 22 novembre 2010

Sommet de l’OTAN à Lisbonne : la Turquie confirme sa marge de manoeuvre au sein de l’OTAN.


En ce début de semaine, les principaux responsables politiques turcs se félicitent des résultats du sommet de l’OTAN, qui s’est tenu les 19 et 20 novembre 2010, à Lisbonne. L’objet principal de leur satisfaction concerne le bouclier antimissiles et le fait que le sommet ait décidé, conformément à ce qu’ils souhaitaient, de ne pas mentionner expressément l’Iran comme une menace justifiant que ce système de défense soit étendu à l’Europe (cf. notre édition du 19 novembre 2010). Le sommet s’est finalement borné à préciser : «L’OTAN ne considère aucun pays comme un ennemi. Toutefois, personne ne doit douter de sa détermination, si la sécurité de l’un de ses Etats membres venait à être menacée.» Dès le 20 novembre dernier, le président de la République, Abdullah Gül, qui avait prévenu la veille que la Turquie ne pouvait «être dans un projet qui vise un pays en particulier», a estimé que «le concept stratégique adopté» était «conforme aux attentes» de la Turquie. Comme l’on s’y attendait Ankara a donc obtenu gain de cause, car eu égard aux bonnes relations qu’elle entend maintenir avec ses voisins, y compris l’Iran et la Syrie, à l’égard desquels, nombres de pays membres de l’Alliance, nourrissent la plus grande méfiance, elle ne souhaitait pas que les menaces justifiant le bouclier soient expressément désignées.

Si l’on analyse plus en profondeur la question du bouclier antimissiles, et l’ambiance qui a précédé le sommet de Lisbonne, on ne peut manquer de relever que les enjeux, soulevés par ce nouveau concept, reflètent la position particulière qui est actuellement celle de la Turquie sur la scène internationale. En effet, les pays occidentaux n’ont pas fait mystère des raisons qui les poussent à étendre ce système de défense à l’Europe. Primus inter pares, les Etats-Unis ont souvent désigné ouvertement l’Iran comme l’objet d’inquiétudes se focalisant plus particulièrement sur les risques présentés par une menace de faible envergure mais, selon eux, bien réelle, constituée par la prolifération de missiles à moyenne et courte portées, aux portes de l’Europe. Lors du sommet de Lisbonne, le 20 novembre 2010, Nicolas Sarkozy, pour la France, a été très explicite, à ce sujet, en déclarant : « La menace, c’est l’Iran ! » Il est vrai que pour assurer leur position, les diplomates turcs avaient déjà prévenu qu’ils se satisferaient de l’absence de pays cités comme menace dans le document «concept stratégique» définissant le bouclier, et qu’une fois acquis l’anonymat des menaces potentielles dans le texte, les déclarations des uns et des autres n’auraient aucune valeur pour leur pays. Il reste qu’en dépit de cette victoire des mots, si le bouclier vise bien à se protéger de pays comme l’Iran, et si la Russie est amené à participer à ce système de défense, la Turquie, se retrouvera, seul pays musulman, dans un projet de défense rassemblant pour l’essentiel les deux anciens blocs de la Guerre froide et épousant, à bien des égards, des frontières de choc des civilisations.

Seul bémol à ce scénario, on sait que la participation russe au bouclier, annoncée à grand renfort de trompettes par l’OTAN à l’issue du sommet, est loin d’être certaine. Lisbonne a bien montré qu’en dépit d’un rapprochement, des différences de vue non négligeables persistaient entre l’OTAN et la Russie. En acceptant le dialogue et en ne s’opposant pas formellement au bouclier, les Russes ont évité que ce dernier n’apparaisse comme tourné principalement contre eux, et de fait l’ont redirigé pour l’essentiel vers le monde musulman, ce qui peut mettre en outre la Turquie, dans une situation inconfortable à l’égard de ses voisins, dont certains, même s’ils ne sont pas cités, peuvent se sentir visés. Si, toutefois, la prudence russe à l’égard du bouclier devait se confirmer, la situation de la Turquie n’en serait alors que plus confortable, car le bouclier resterait alors un projet occidental laissant plus incertaines les menaces dont il entend se protéger. Ankara serait alors parvenu, comme Moscou en un sens, à préserver sa relation avec les Occidentaux sans pour autant s’engager trop à leurs côtés.
JM

vendredi 19 novembre 2010

La Turquie obtiendrait gain de cause lors sommet de l’OTAN à Lisbonne sur le bouclier antimissiles.


La presse turque affirme, ces derniers jours, que la Turquie obtiendrait gain de cause lors du sommet de l’OTAN, qui se tient à Lisbonne, les 19 et 20 novembre : le bouclier antimissiles qui doit être mis en place pour protéger le territoire européen ne désignerait pas expressément l’Iran comme une menace potentielle. Depuis plusieurs semaines, Ankara exprime de fortes réserves à l’égard de ce projet, en souhaitant qu’il soit développé sous l’égide de l’OTAN et non des seuls Etats-Unis d’Amérique, et que tous les pays membres de l’Alliance puissent en bénéficier. Mais c’est surtout l’idée que le document de principe, étendant cette initiative de défense au territoire européen, puisse désigner des cibles, qui inquiète la diplomatie turque.

Le bouclier antimissiles est en fait le dernier avatar d’une longue suite de projets américains visant à protéger les Etats-Unis (voire leurs alliés) d’une attaque de missiles intercontinentaux. Initiée dans les années 1950 au plus fort de la Guerre froide, cette idée a été périodiquement adaptée à l’évolution de la menace ou de la supposée menace soviétique. Au début des années 1980, Ronald Reagan l’avait relancée, de façon très médiatique, avec la fameuse IDS (Initiative de défense stratégique), mieux connue alors sous le nom de «Guerre des étoiles». Après la fin de la Guerre froide, l’opération avait paru perdre sa raison d’être. C’est pourtant, la crainte d’une attaque beaucoup plus limitée venue d’Eurasie (en particulier de Corée du nord ou d’Iran) qui a justifié, depuis une dizaine d’années, la relance de la réflexion sur le sujet et l’élaboration d’un nouveau système de défense, que le président Obama a souhaité étendre à l’Europe, eu égard au risque que représenterait la prolifération de missiles à courtes et moyenne portées. Ce système est toutefois de moindre ampleur que ceux développés à la fin du monde bipolaire, et en outre l’arsenal (réseaux de radars et de missiles d’interception), qui doit être mis en place, se trouve au sol et non dans l’espace.

Alors même qu’elle développe depuis 3 ans une ambitieuse politique de bon voisinage et n’a cessé de se poser en puissance médiatrice, la Turquie a craint que ce bouclier antimissiles ne la place dans une situation délicate à l’égard de ses voisins ou de pays avec lesquels elle entretient une coopération croissante dans les domaines économique et politique. L’apriori défavorable qu’ont manifesté la Chine et la Russie à l’égard du bouclier ont conforté Ankara dans les préventions qu’elle pouvait avoir. Mais le fait que les Etats-Unis aient donné des gages à ces puissances pour leur faire comprendre qu’elles n’étaient pas visées par le projet, n’a pas totalement rassuré la Turquie. Car, alors même que la Russie participe au sommet de Lisbonne pour voir comment son propre système de défense pourrait être connecté au bouclier antimissiles, il est, en réalité, devenu encore plus évident que la principale cible de ce dernier est bien constitué par des «États voyous» d’Eurasie, dotés d’un arsenal limité qui n’en constituerait par moins une menace. Or, l’idée même que le document, que doit adopter l’OTAN, au cours du sommet de Lisbonne, puisse directement désigner la République islamique comme une menace, apparaît intenable à la Turquie, au moment même où elle vient de retirer Téhéran de la liste des pays qui constituent pour elle une menace, et qui figure dans son document stratégique officiel («le document de sécurité nationale»).

Au cours des dernières semaines, le non référencement de l’Iran comme une menace, est ainsi devenu une exigence absolue pour Ankara, conditionnant sa signature finale. Il semble que les Etats-Unis et les membres de l’OTAN aient accepté de ne désigner aucun pays représentant une menace, dans le document qui doit être entériné à Lisbonne. Si une telle information se confirme, elle montrera que la Turquie acquiert une position de plus en plus particulière au sein de l’Alliance, qui lui permet de faire cohabiter une logique de défense intégrée avec des intérêts nouveaux et plus spécifiques de puissance régionale.
JM

mercredi 17 novembre 2010

You Tube autorisé, puis à nouveau interdit en Turquie…


Une cour d’Ankara avait levé, le 30 octobre dernier, l’interdiction qui pesait sur You Tube en Turquie. La célèbre plate-forme de partage de vidéos avait été interdite en septembre 2007, par un tribunal de Sivas, suite à une plainte dénonçant des clips jugés insultants pour la mémoire de Mustafa Kemal. Ces derniers ayant toutefois été enlevés du portail qui les avait publiées, la justice turque avait donc levé une interdiction, souvent dénoncée par les instances européennes et même par certaines autorités officielles turques, à commencer par le président de la République en personne, qui a souhaité, à plusieurs reprises, la fin d’une situation qui rapproche la Turquie de pays considérés comme ennemis d’Internet.


En effet, sans avoir officiellement placé la Turquie sur la liste des 10 «pays ennemis d’Internet» (Arabie Saoudite, Birmanie, Corée du nord, Cuba, Égypte, Iran, Ouzbékistan, Syrie, Tunisie, Turkménistan, Vietnam), «Reporters sans frontières» l’a pour la première fois, en 2010, inscrite sur celle des «pays sous surveillance» en compagnie de l’Australie, du Belarus, des Emirats arabes unis, de la Corée du Sud, de la Russie et de la Thaïlande. Le rapport de RSF fait notamment observer : «En Turquie, les sujet tabous tournent principalement autour d'Atatürk, de l'armée, de la question des minorités (kurde et arménienne notamment) et de la dignité de la Nation. À ce titre, plusieurs milliers de sites sont bloqués, dont YouTube, suscitant des protestations. Les blogueurs et internautes qui s'expriment librement sur ces sujets s'exposent à des représailles, notamment judiciaires.»


Le 1er novembre dernier, la représentante de l’OSCE pour les libertés, Duja Mijatovic, avait salué la réouverture de You Tube en Turquie, tout en appelant à la levée des interdictions qui pèsent encore sur d’autres sites. Malheureusement, depuis le 3 novembre, You Tube est à nouveau interdit. Est en cause cette fois la diffusion de la fameuse vidéo montrant l’ex-leader du CHP, Deniz Baykal, dans une situation compromettante avec l’une des députées de son parti ; un document dont la diffusion sur internet avait entrainé la démission du leader kémaliste, en mai dernier, et qui est proscrite depuis par la justice turque… Pour celle-ci, l’étalage la vie privée de Deniz Baykal est donc aussi grave que les atteintes au culte de Mustafa Kemal… une jurisprudence à méditer…

Trêve de plaisanterie, le maintien de cette interdiction est particulièrement choquante dans un pays où il existe pourtant une abondance de médias de toute sorte, relativement libres (chaînes de télévision, radios, presse quotidienne, magazines…), en tout cas beaucoup plus qu’au Belarus ou en Egypte (où You Tube est accessible d’ailleurs). Jusqu’à présent cette situation semblait être le résultat de l’interprétation particulièrement rigide faite par certains juges obtus de textes protégeant l’honneur national ou l’intégrité de certains dogmes et tabous. En octobre 2008, un arrêt de la première chambre criminelle de Diyarbakır, en date du 20 octobre 2008, référencé sous le numéro 2008/2761, visant des sites kurdes, avait valu une interdiction à la plateforme de diffusion de blogs de Google, «Blogspot». Suite aux protestations unanimes qui s’étaient alors manifestées contre le blocage de la plus grosse plate-forme mondiale de blogs, l’interdiction n’avait finalement duré que 3 jours, mais on se souvient qu’elle avait privé un temps nos lecteurs turcs de leur blog favori (cf. notre édition du 28 octobre 2008) !

Ce nouvel épisode de l’interdiction de You Tube montre que la question de la pleine liberté de consultation et du libre usage d’Internet en Turquie reste d’actualité. Dommage !
JM

mardi 16 novembre 2010

Départ anticipé du Président du Diyanet.


Le président du Diyanet (Diyanet işleri Başkanliği, Direction des affaires religieuses), Ali Bardakoğlu (à droite sur la photo), a démissionné le 10 novembre dernier, deux mois avant l’expiration de son mandat. Il occupait ce poste depuis 2003, et achevait son second mandat. Officiellement, ce départ s’est fait à la demande de l’intéressé, avant une restructuration de l’institution C’est Mehmet Görmez (à gauche sur la photo), qui occupait les fonctions de vice-président jusqu’à présent, qui a succédé à Bardakoğlu, tandis que le ministre en charge des cultes, Faruk Çelik affirmait que ce remplacement avait été conduit dans la perspective de réformes dont l’institution doit être l’objet prochainement, et assurait que la personne du président sortant et son action n’étaient pas en cause.

Pourtant, nombre d’observateurs estiment que ce départ précipité est la conséquence de pressions politiques plus que d’impératifs de convenance personnelle. Il faut dire qu’il intervient au moment même où la querelle du foulard islamique ne cesse de rebondir en Turquie. Au début de l’année universitaire, le YÖK (Conseil de l’enseignement supérieur) a demandé au personnel enseignant de ne plus exclure, de ses cours, les étudiantes portant le foulard ; une initiative qui a rouvert une polémique latente, les milieux laïques faisant observer que le voile est toujours officiellement interdit sur les campus du fait d’une jurisprudence de la Cour constitutionnelle, confirmée en 2008. De surcroît, alors même que le débat sur le foulard à l’université a également fait rage pendant la campagne pour le référendum du 12 septembre, le premier ministre a proposé récemment que la question soit tranchée par le Diyanet. Mais Ali Bardakoğlu a refusé d’endosser cette responsabilité en appelant les hommes politiques à régler ce problème par le dialogue. Bien que le Diyanet dépende du premier ministre, son ex-président a estimé, en outre, que son institution ne devait pas agir à la requête du pouvoir politique, et expliqué que le port du foulard devait être regardé comme un choix personnel, ne permettant pas de présumer des convictions de celles qui le portaient ou ne le portaient pas.

Ali Bardakoğlu est aussi connu pour avoir approuvé la suppression de la mention de la religion, qui figurait antérieurement sur les cartes d’identité turques, et on l’a dit hostile à deux réformes que le gouvernement a mises à l’étude : celle de la diffusion du sermon du vendredi en kurde et celle de la représentation des alévis au sein du Diyanet. Plus récemment encore, le président partant s’est fait remarquer, en déclarant au quotidien kémaliste «Cumhuriyet» qu’Atatürk avait été le chef d’Etat qui avait porté le plus d’attention au Diyanet et en ne participant pas à la réception unique organisée, cette année, par le président de la République, à l’occasion de la fête nationale.

Ainsi le départ de Bardakoğlu s’expliquerait par le décalage de plus en plus important, existant entre la conception assez administrative et donc peu spirituelle que cette personnalité se fait du Diyanet, perpétuant ainsi la tradition kémaliste, d’une part, et un désir gouvernemental de voir au contraire cette institution s’engager de façon plus nette sur des sujets touchant aux modes de vie et à des questions de sociétés, d’autre part.

Acteur fondamental de la laïcité turque, le Diyanet est en charge de la gestion d’un véritable islam d’Etat. Il contrôle notamment la formation, la nomination et les sermons des imams, fixe les fêtes religieuses et gère les mosquées. Directement rattaché au premier ministre, cette institution se voit allouer le 7ème budget de l’Etat et organise également l’islam turc à l’étranger. Pourtant, le Président du Diyanet s’est toujours refusé à jouer un rôle spirituel qui impliquerait notamment qu’il lance en permanence des fatwas à tonalité morale, sociale voire politique, un peu comme peut le faire le Cheikh d’Al Azhar, en Egypte. Il s’est ainsi toujours plus considéré comme un haut fonctionnaire gérant de la religion majoritaire que comme un chef religieux à proprement parler.

Au moment où la Turquie connaît une profonde transformation des rapports de force au sein de son système politique (recul de l’armée, de la hiérarchie judiciaire, de hiérarchie universitaire laïques… ), le départ d’Ali Bardakoğlu anticipe-t-il une mutation de la place et du rôle du Diyanet ?
JM

lundi 15 novembre 2010

Rapport en demi-teinte de la Commission européenne sur l’état d’avancement de la candidature de la Turquie.


La Commission Européenne a rendu une fois de plus un rapport annuelle d’évaluation de la candidature turque à l’UE en demi-teinte, le 9 novembre dernier. Sur le plan politique, ce rapport observe que depuis la fin de l’année 2009, l’actualité a été dominée par la réforme constitutionnelle, par l’ouverture kurde et par les multiples procès qui visent principalement la hiérarchie militaire. Cela ne l’empêche pas de se livrer à une analyse méticuleuse de la situation des droits fondamentaux dans ce pays.

En ce qui concerne la révision constitutionnelle adoptée le 12 septembre 2010 par référendum, le «Turkey Progress Report 2010» réitère l’opinion qu’avait formulée à son égard la Commission européenne : les changements proposés «vont dans la bonne direction» et «traitent les priorités soulignées par le Partenariat d’adhésion». Le rapport estime notamment que la modification des compositions de la Cour constitutionnelle et du HSYK (Hakimler ve Savcılar Yüksek Kurulu – Conseil supérieur des juges et des procureurs, équivalent du Conseil supérieur de la Magistrature en France), ainsi que la soumission des décisions des tribunaux militaires à la justice de droit commun, sont des «pas positifs». Toutefois, observant que la présidence du HSYK échoit désormais au seul ministre de la justice, il souligne la nécessité d’appliquer les réformes adoptées, «en respectant les standards européens et en suivant une voie ouverte, transparente et consensuelle». Le rapport regrette aussi, à plusieurs reprises, que cette réforme constitutionnelle n’ait pas fait l’objet d’une consultation plus large des partis politiques et de la société civile.

En ce qui concerne la question kurde, si le rapport salue les efforts qui ont étendu les possibilités d’usage des langues kurde et arabe dans le sud-est ainsi que l’accroissement des investissements régionaux découlant du GAP (Güney Anadolu Projesi, projet d’Anatolie du sud-est : opération d’aménagement du territoire menée par le gouvernement turc, reposant d’abord sur le développement corrélatif de l’hydroélectricité et de l’irrigation), il regrette que «les mesures annoncées dans le cadre de l’ouverture démocratique aient été en deçà des espérances et n’aient finalement pas pu être suivies d’effets concrets». Sont en outre pointés du doigt : la dissolution du DTP (parti parlementaire kurde remplacé depuis par le BDP) en décembre 2009, la rafle massive des membres du KCK (organisation kurde suspectée par les autorités turques d’être une branche urbaine du PKK) qui a suivi, le maintien des champs de mines et du système des gardiens de village, et le caractère particulièrement meurtrier des affrontements armés avec le PKK qui ont repris en 2010. Le rapport recommande une atténuation du caractère d’exception de la législation anti-terroriste ainsi qu’une réduction des arrestations opérées dans le cadre de cette législation.

Si le rapport souligne les résultats obtenus en matière de lutte contre la corruption et observe les efforts législatifs et règlementaires qui ont amélioré la parité homme-femme, le droit des enfants ou le droit des fonctionnaires, il s’attarde également sur le maintien d’un certain nombre de situations choquantes concernant notamment les droits des femmes (crimes d’honneur, mariages forcés…) ou la stigmatisation des homosexuels (propos homophobes récents de la ministre en charge des femmes et de la famille ou réglementation militaire qui continue à qualifier l’homosexualité de maladie).

Le «Progress Report 2010», par ailleurs, tout en observant les améliorations découlant de la loi sur les fondations religieuses de 2008, estime que la situation des minorités non musulmanes reste préoccupante. En particulier, il relève peu de modifications dans le sort fait à la minorité grecque orthodoxe et remarque que le procès des assassins du journaliste d’origine arménienne, Hrant Dink, «se poursuit sans progrès significatifs» depuis plus de 3 ans.

Pour ce qui est des multiples affaires complots, le rapport se montre moins optimiste que les années précédentes. Il évoque plusieurs enquêtes et procès en cours (Balyoz, Ergenekon, Cage, Erzincan…). Il estime que ce processus peut permettre à la Turquie de renforcer la crédibilité de ses institutions démocratiques et de son État de droit. Mais il insiste à plusieurs reprises sur la nécessité impérative de respecter les droits des personnes arrêtées ou mises en cause, et relèvent des dysfonctionnements importants de la procédure pénale à cet égard.

Parmi les observations les plus sévères effectuées par la Commission européenne, à l’occasion de cette évaluation annuelle, figurent celles concernant le conflit chypriote. Le rapport 2010 observe que la Turquie n’applique toujours pas les obligations de non-discrimination et de totale ouverture des mouvements commerciaux à l’égard de Chypre, qui découlent de l’accord d’Union douanière et de son protocole additionnel. On sait que la non ouverture des ports et aéroports turcs à la République de Chypre gèle 8 chapitres de négociations d’adhésion depuis 2006. Dans son rapport 2010, la Commission européenne critique vertement le maintien du statu quo en la matière, comme d’ailleurs l’absence d’amélioration des relations bilatérales turco-chypriotes.

A bien des égards ce rapport peut sembler similaires à ceux des années précédentes (cf. notre édition du 26 octobre 2009), très marqués par une ambivalence du propos. Au-delà de l’évaluation technique des différents aspects de l’état d’avancement de la candidature turque, on remarque que la Commission s’inquiète beaucoup «du climat de confrontation politique ambiant caractérisé par un manque de dialogue et d’esprit de compromis.» A cet égard, les efforts de conciliation du président de la République sont à nouveau salués, tandis que si les initiatives du gouvernement pour relancer les réformes nécessaires à l’intégration européenne de la Turquie sont relevées, tout en étant considérées comme «de portée limitée».

On peut toutefois regretter que l’analyse politique de la Commission n’aille pas un peu plus loin que cet appel au consensus et qu’elle n’essaye pas d’appréhender la modification des équilibres politiques qui sont en cours ; en particulier, le recul de l’armée (sortie très affaiblie du dernier YAŞ), les divisions du pouvoir judiciaire, les mutations de la hiérarchie universitaire (de plus en plus acquise à l’AKP), les transformations en cours dans le domaine de la presse et des médias (disparition programmée du groupe Doğan notamment) ou les mutations de la diplomatie turque. Il est vrai que le propre d’un tel rapport est de coller aux conditions de l’adhésion et aux réponses qui sont apportées chaque année par le pays candidat. Que cette méthode soit strictement respectée dans la 4ème partie du rapport, qui expose la capacité de reprise de l’acquis communautaire, chapitre par chapitre, on le comprend. Toutefois, la 2ème partie du rapport (consacré au «Critère Politique») pourrait peut-être laisser place à une analyse politique plus ouverte et plus stratégique. Sans quoi la Commission européenne risque d’être condamnée à répéter, chaque année, ce sempiternel discours exposant que la Turquie n’a pas démérité mais qu’elle peut mieux faire. Une telle démarche aboutit finalement à donner l’impression que rien ne change en Turquie, alors même que des mutations politiques (recul de l’armée et de la hiérarchie judiciaire), économiques (résultats spectaculaires de l’économie turque au cours des derniers mois) et diplomatiques (nouvelle politique étrangère) majeures sont en cours depuis 2007. Ces mutations ne présument pas forcément d’ailleurs de la capacité de la Turquie à entrer dans l’Union Européenne, mais sans doute serait-il intéressant de les aborder avec une plus grande audace et dans un esprit plus prospectif.
JM

jeudi 11 novembre 2010

Révolution de palais au CHP ?


Ces derniers jours, la presse turque a été tenue en haleine par les luttes internes du principal parti d’opposition, le CHP. C'est que leurs enjeux dépassent les équilibres politiques internes du parti kémaliste, et pourraient affecter les prochains développements politiques. Résumons les faits : lors du congrès ordinaire du CHP d’avril 2008 (notre photo) ont été adoptés de nouveaux statuts, prévoyant un changement majeur : jusqu’alors élus par l’Assemblée du Parti, les membres du Comité central d’administration (MYK, Merkez Yönetim Kurulu) seraient désormais désignés par le directeur général lui-même. L’application de ces statuts a été reportée à plusieurs reprises, principalement en raison de l’opposition du second homme du parti et secrétaire général depuis 2001, Önder Sav, qui redoutait de voir ses prérogatives entamées. Or, suite à l’injonction du procureur de la Cour de Cassation de se conformer à ses nouveaux statuts, le dirigeant du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, a nommé un nouveau MYK début novembre, remplaçant au passage le secrétaire général Önder Sav, et nommant le grand concurrent de ce dernier, Gürsel Tekin, jusqu’alors dirigeant de la Fédération d’Istanbul, à un poste-clé. Sav a tenté de résister en réunissant les voix nécessaires pour convoquer un congrès extraordinaire, avant de s’incliner.

Ces développements doivent être lus au regard du renouveau dans lequel est engagé le CHP depuis l’arrivée de Kemal Kılıçdaroğlu à sa tête, en mai 2010 (notre édition du 23 mai). Après les révélations d’une relation extraconjugale, le jusqu’alors inamovible Deniz Baykal, leader du parti de 1995 à 1999 et de 2000 à 2010, a démissionné, probablement dans l’espoir de revenir triomphant, comme il l’avait déjà fait. Coup de théâtre : le puissant Önder Sav, pourtant le bras droit et ami de 50 ans de Baykal, l’a lâché pour soutenir un autre candidat, Kemal Kılıçdaroğlu. Ce dernier bénéficiait d’une grande popularité en raison de l’élan qu’il avait créé lors de sa campagne pour la mairie d’Istanbul en mars 2009, se faisant le champion de la lutte contre la corruption. Il n’empêche que le soutien d’Önder Sav a probablement été décisif dans son élection comme leader du CHP et a contribué à faire basculer l’appareil du parti en sa faveur.

Ce changement de direction, dans un parti réputé très centralisé autour de son leader, a fait naître l’espoir d’un renouveau. En effet, pour beaucoup – à l’intérieur comme à l’extérieur du parti - Deniz Baykal est celui qui a perdu quatre scrutins législatifs consécutifs (1995, 1999, 2002 et 2007), bloque depuis des années le renouveau de la gauche. Dès lors, la question est de savoir si ce parti va pouvoir effectuer une véritable réforme et incarner une opposition crédible au parti au pouvoir depuis 2002, l’AKP, notamment dans la perspective des législatives prévues en juin 2011. Il s’agit de rassembler, au-delà de l’électorat traditionnel du CHP, ceux qui continuent à voter pour lui en se pinçant le nez, mais surtout les déçus du pouvoir AKP. L’arrivée de Kılıçdaroğlu à la tête du CHP a effectivement provoqué le retour au sein du parti d’un certain nombre de personnalités et de militants que l’inamovible leadership de Baykal avait fait fuir. Des sondages ont aussi détecté un regain du soutien au CHP au sein de l’électorat. Cependant, les résultats du référendum constitutionnel du 12 septembre, lors duquel le CHP avait fait campagne pour le «non» qui n’a remporté que 42% des voix, ont été considérés comme décevants.

Kılıçdaroğlu parviendra-t-il à réformer le CHP ? Il déclare vouloir en faire «un parti ouvert à toutes les voix, couleurs et opinions». En quelques mois, il a apporté des inflexions notables, au niveau de la méthode tout d’abord : il a organisé des rassemblements de députés et de cadres du parti, ainsi que des consultations d’intellectuels sur les problèmes du pays. Il a ainsi promis que les candidats du parti aux prochaines législatives seront sélectionnés à la suite de primaires, ce qui contrasterait avec la désignation par la direction nationale du parti, plus courante sous Baykal. Au niveau de la ligne politique ensuite : par rapport à l’équipe sortante, Kılıçdaroğlu a adopté un ton plus « social », en mettant en avant la lutte contre le chômage et la pauvreté. Il se veut moteur du changement et non défenseur de l’existant : il a ainsi proposé d’entamer les travaux parlementaires pour réviser la Constitution, pressant le Premier ministre Tayyip Erdoğan, qui préfère s’y attaquer après les législatives de juin 2011. Enfin, Kılıçdaroğlu ne fait plus de la défense d’une laïcité rigide le principal cheval de bataille du CHP. Il a ainsi lancé un appel au Premier ministre pour achever ensemble la démocratisation du pays, et notamment pour régler une fois pour toutes la lancinante question de l’interdiction du voile à l’université.

Ce changement s’est manifesté lors de la toujours controversée réception donnée par le Président lors de la fête nationale du 29 octobre : alors que son prédécesseur Baykal refusait de se rendre à la présidence tant que la first lady porterait le voile, Kılıçdaroğlu a tenu à souligner qu’il ne boycottait pas le palais présidentiel et à préciser qu’il respectait l’épouse du chef de l’Etat. Certains cafouillages ont cependant montré que le nouveau leader ne tenait pas complètement son parti : ainsi, le porte-parole du CHP avait annoncé que le CHP avait pris une décision de principe pour ne pas se rendre à la réception. Kılıçdaroğlu avait alors désavoué publiquement ce dernier et avait appelé le MYK à prendre une position officielle. Celui-ci avait finalement laissé les députés libres de leur décision.
Certains observateurs s’interrogeaient ainsi sur la capacité de Kılıçdaroğlu à impulser des changements. Ce dernier épisode peut être interprété comme une reprise en main de l’appareil du parti – après son élection, Kılıçdaroğlu avait écarté de la direction du parti quelques fidèles de Baykal, mais non le secrétaire général Önder Sav et sa garde rapprochée, qui conservaient une influence importante. La Cour de cassation a donc indirectement provoqué un changement important - une procédure qui peut laisser pensif. Kılıçdaroğlu aura-t-il désormais les coudées franches ? Seuls les prochains développements permettront de mesurer l’ampleur des changements et leurs effets.
Elise Massicard

dimanche 7 novembre 2010

L’Iran propose de reprendre en Turquie les négociations sur le dossier nucléaire.


Le chef de la diplomatie iranienne, Manouchehr Mottaki (photo) a proposé, le 7 novembre 2010, de reprendre les négociations sur son programme nucléaire controversé, en Turquie, à la fin du mois de novembre. Cette proposition fait écho à une lettre qu’avait transmise, le 29 octobre dernier, Said Jalili, le négociateur iranien, à Catherine Ashton, le chef de la diplomatie européenne et l’intermédiaire des grandes puissances sur ce dossier. Dans cette lettre, Said Jalili annonçait qu’il était «d’accord pour commencer des discussions après le 10 novembre» et qu’il souhaitait «convenir d’un lieu et d’une date». Catherine Ashton avait accueilli favorablement cette proposition et suggéré récemment que les pourparlers reprennent à Vienne (siège de l’AIEA), à partir du 15 novembre prochain.

Les négociations entre l’Iran et les Six pays qui représentent la communauté internationale (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Russie Chine) sont interrompues depuis octobre 2009. L’AIEA suspecte le programme d’enrichissement d’uranium que Téhéran conduit actuellement de couvrir en réalité un projet visant à doter la République islamique de l’arme nucléaire.

Le 17 mai dernier, pour empêcher les Six de recourir à de nouvelles sanctions, la Turquie, le Brésil et l’Iran avaient signé un accord tripartite à Téhéran, prévoyant l’échange en territoire turc de l’uranium enrichi par l’Iran contre de l’uranium enrichi à 20%, fourni par la communauté internationale (cf. nos éditions des 24 et 26 mai 2010). Cet accord avait été considéré comme un succès de la diplomatie turque et plus généralement comme la confirmation de l’avènement de nouvelles puissances émergentes (Turquie, Brésil) sur la scène internationale. Mais les Etats-Unis avaient tout de suite annoncé que cet accord n’empêcherait pas le lancement d’un nouveau train de sanctions contre l’Iran, finalement adopté par le Conseil de sécurité de l’ONU, le 9 juin 2010, en dépit des votes négatifs de la Turquie et du Brésil (cf. notre édition du 11 juin 2010). Tout en regrettant cette décision et en estimant que ces sanctions n’auraient aucun effet concret, Ankara n’avait néanmoins pas réfusé de les mettre en oeuvre. Toutefois depuis l’été dernier, les banques et entreprises turques ont souvent été rappelées à l’ordre par Washington qui les accuse de ne pas être suffisamment rigoureuses dans le respect du programme de sanctions.

Manouchehr Mottaki s’est dit optimiste, quant à la reprise des pourparlers avec les Six. Toutefois, un accord sera difficile à obtenir car, outre les problèmes techniques posés par les échanges d’uranium qui sont au cœur d’un possible règlement, la manière d’aborder la négociation de part et d’autre est radicalement différente. Les Iraniens entendent en effet négocier, au-delà de leur programme nucléaire, sur la question globale du désarmement dans la région, tandis que les Six souhaitent se cantonner au cas iranien.

Quant à la tenue des négociations en Turquie, si elle se confirme, elle mettra de nouveau en relief le dynamisme de la diplomatie turque et le rayonnement qui est celui d’Ankara sur la scène internationale. Mais il n’est pas sûr que la proposition iranienne recueille l’assentiment de tous. Les élections de mi-mandat qui viennent de se dérouler aux Etats-Unis ont ramené sur le devant de la scène les Républicains dont un des sénateurs a estimé très récemment, en des termes très durs, que le dossier nucléaire iranien pouvait conduire à une intervention militaire contre l’Iran. Compte tenu de cette situation politique nouvelle, il n’est pas sûr qu’une trop forte implication turque dans ce dossier soit bien accueillie par Washington. Les Européens y seront peut-être plus favorables. Le prochain «progress report» de la Commission européenne sur la candidature de la Turquie, salue en effet l’apport positif de la nouvelle politique étrangère turque en la qualifiant «d’atout», mais il rappelle aussi lourdement qu’elle doit être développée «de façon complémentaire au processus d’adhésion et en coordination avec l’UE.»

Pour leur part, la Chine et la Russie seront-elles séduites par la proposition de tenir des négociations en Turquie ? Ahmet Davutoğlu, le ministre turc des affaires étrangères, vient d’effectuer un voyage en Chine qui est en passe de faire oublier la brouille occasionnée entre les deux pays par la répression chinoise contre les Ouïghours en 2009. Certains observateurs ont souligné qu’au delà des aspects purement économiques et commerciaux, les relations turco-chinoises étaient en train de prendre une dimension stratégique. Un soutien de la Chine à la proposition iranienne de tenir des négociations en Turquie le confirmerait. La Russie, autre partenaire économique et commercial important de la Turquie, pourrait elle aussi être tentée par l’idée de négocier en territoire turc, mais il faut se souvenir que les Russes se sont rapprochés ces derniers temps des Américains, qu’ils viennent d’accepter le projet de bouclier anti-missiles de ces derniers (que seuls les Turcs continuent à rejeter) et qu’ils s’étaient finalement démarqués de l’accord tripartite (Turquie, Brésil, Iran) en mai dernier…
JM

mercredi 3 novembre 2010

Qui se cache derrière l’attentat de Taksim ?


Un attentat-suicide a eu lieu, le 31 octobre, dans la matinée, aux abords du monument de l’indépendance, sur la place Taksim, à Istanbul. Cet attentat visait manifestement les forces de police anti-émeute (photo), qui stationnent habituellement aux abords de ce monument et qui encadrent les manifestations, presque quotidiennes, qui se déroulent, à proximité, sur Istiklâl Caddesi (l’avenue de l’Indépendance). Seul le kamikaze a péri dans cet attentat, qui a néanmoins fait plus d’une trentaine de blessés (dont 15 policiers qui se trouvaient à proximité).

Le lendemain, le PKK a démenti toute implication dans cette opération, en annonçant parallèlement la prorogation du cessez-le-feu (décrété unilatéralement, le 13 août dernier, avant le référendum de révision constitutionnelle du 12 septembre 2010) qui arrivait à échéance à la fin du mois d’octobre dernier. Dans un communiqué, l’organisation rebelle a déclaré notamment : «Il n'est pas possible pour nous de mener une telle action au moment où notre mouvement a décidé de prolonger une trêve. Nous ne sommes en aucune manière impliqués dans cette attaque.»

Le 2 novembre, le président de la République, Abdullah Gül, s’est réjoui de la prolongation de cette trêve, en espérant que l’abandon des armes puisse «devenir permanent et que tout le monde renonce à cette erreur.» En revanche, le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan a, le même jour, violemment critiqué les pays européens, en leur reprochant leur soutien à des fondations ou des associations qui sont liées au PKK, et en les rendant en partie responsables de l’attentat de Taksim. "En dépit de tous les avertissements, requêtes et de toute la documentation que nous avons présentés, certains pays soutiennent toujours directement ou indirectement la terreur", a déclaré le chef du gouvernement.

Le 2 novembre toujours, un communiqué du gouverneur d’Istanbul a annoncé que le déclencheur de la bombe avait été identifié : il s’agit d’un homme de 24 ans, Vedat Acar, qui aurait rallié le PKK, en 2004. Toutefois, ce communiqué n’attribue pas explicitement la paternité de l’attentat au PKK, et déclare que l’enquête se poursuit à ce sujet.

Cet attentat et ces réactions surviennent alors que le gouvernement semble, depuis l’été, vouloir renouer avec les efforts qu’il avait entrepris, l’année dernière, pour trouver une solution politique au problème kurde. Alors même que les autorités turques continuent à annoncer qu’elles refusent de négocier avec le PKK, le chef de l’organisation rebelle, Abdullah Öcalan, emprisonné sur l’île d’Imralı, a fait l’objet, ces dernières semaines, de visites répétées, tant des services secrets turcs que de représentants de forces politiques kurdes légales. Le 25 octobre 2010, l’avocate Aysel Tuğluk, ex-députée du DTP, l’avait notamment rencontré, afin de le convaincre de proroger la trêve (cf. notre édition du 29 octobre 2010). Il semble ainsi que le chef du mouvement rebelle soit de fait associé aux négociations qui tendent à relancer un règlement politique de la question kurde. D’après le quotidien «Milliyet», c’est d’ailleurs un récent courrier de sa part aux chefs militaires du PKK, réfugiés dans les montagnes de Kandil, en Irak du nord, qui aurait permis à la prorogation de la trêve d’aboutir.

Dans un tel contexte, l’attentat-suicide du 31 octobre est particulièrement surprenant : est-il le résultat d’une provocation ou celui d'une initiative prise par une frange dissidente du PKK… affaire à suivre…
JM

vendredi 29 octobre 2010

Incertitudes autour de la question kurde.


Alors que la Turquie célèbre aujourd’hui le 87e anniversaire de la fondation de la République, tout le monde s’interroge sur le devenir de la trêve unilatéralement décrétée par le PKK, avant le référendum du 12 septembre dernier qui, prolongée depuis, arrivera à échéance à la fin du mois. En dépit de cette trêve, des incidents meurtriers ont lieu régulièrement dans le sud-est du pays, et le procès des 150 responsables kurdes du KCK, accusés de complicité avec le PKK, qui a commencé il y a une dizaine de jours à Diyarbakır, se poursuit, entretenant par la force des choses une ambiance lourde.

Dès lors beaucoup d’experts ne sont pas très optimistes quant aux chances de reconduite du cessez-le-feu. Au début de la semaine, l’avocate et ex-députée du DTP, Aysel Tuğluk, a rendu visite au leader du PKK, Abdullah Öcalan, dans sa prison, sur l’île d’İmralı (photo), pour le convaincre de prolonger la trêve. Mais ce dernier se serait dit déçu par l’attitude du gouvernement. Lors de la précédente prolongation de cette trêve, il avait d’ailleurs annoncé qu’en l’absence de geste significatif de la part du pouvoir, il se placerait en retrait du processus qui a vu le gouvernement et le PKK entretenir de fait, ces derniers mois, des contacts indirects permanents. Des montagnes de Kandil en Irak, le numéro 2 de l’organisation rebelle, Murat Karayılan, a fait savoir que le cessez-le-feu pourrait être prorogé, si un climat de confiance parvenait à s’établir. Certains pensent qu’il y a des chances, malgré tout, pour que la trêve puisse se poursuivre jusqu’au prochain «Kurban Bayramı» (fête du sacrifice), c’est-à-dire jusqu’à la mi-novembre. Aysel Tuğluk a, pour sa part, rappelé qu’à l’origine, le cessez-le-feu a été établi avant le référendum, à la demande du gouvernement, mais que, depuis, ce dernier n’a pris aucune mesure concrète susceptible de relancer le processus de règlement politique de la question kurde. Elle pense que les autorités turques tablent sur le fait qu’avec l’arrivée de l’hiver le PKK ne lancera plus d’opérations militaires nouvelles ; ce qui est, selon elle, une erreur.

En tout état de cause, le gouvernement tente de renforcer actuellement sa politique de rapprochement avec la région kurde d’Irak du nord. Depuis la venue en Turquie de Massoud Barzani, en juin dernier, des contacts réguliers ont lieu, et Beşir Atalay, le ministre turc de l’Intérieur a effectué une visite remarquée à Erbil, à la fin du mois de septembre dernier. Au cours des derniers mois, les responsables politiques kurdes d’Irak du nord ont souvent recommandé aux autorités turques de s’engager dans un processus de résolution politique de la question kurde, tout en ne manquant pas saluer l’action positive, selon eux, du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan. Il faut dire que les Kurdes d’Irak du nord ont besoin de la Turquie pour se développer économiquement, de façon à assurer leur position politique dans un pays qui reste divisé et dont l’avenir est très incertain.

La stratégie du gouvernement de l’AKP à propos de la question kurde est plus que jamais difficile à décrypter. Contrairement à ce que certains avaient espéré, après le référendum du 12 septembre, l’ouverture démocratique n’a pas repris, et le gouvernement ne semble pas enclin à se lancer dans des réformes majeures avant les élections législatives qui doivent se tenir en juin 2011. Il a notamment reporté la relance du projet de «Constitution civile» au lendemain de ces élections. Or, il est probable qu’un tel projet devrait concerner la question kurde au premier chef…

L’un des apports des derniers mois est néanmoins la routinisation de contacts indirects non-officiels mais réels entre le gouvernement et le PKK. On se souvient que la révélation de tels contacts avaient provoqué des polémiques extrêmement vives avant le dernier référendum. Les récentes visites, dont Abdullah Öcalan a été l’objet dans sa prison, montrent que ce genre de démarche est presqu’entrée dans les mœurs. Le processus reste pourtant fragile et un peu trop dominé de part et d’autre, semble-t-il, par des préoccupations tactiques.

L’autre apport de la période actuelle pourrait être la confirmation de l’intérêt grandissant que manifeste à nouveau l’opposition laïque pour la question kurde. La TÜSIAD, qui s’était déjà manifestée sur le sujet récemment pour reprocher au gouvernement l’inefficacité de son action, semble vouloir se poser désormais en nouvel acteur du dossier. Sa présidente, Ümit Boyner, qui a rencontré en début de semaine le leader du parti kurde, BDP, Selahattin Demirtaş, a promis des initiatives concrètes sur le terrain, dans les prochains mois, pour soutenir le développement des provinces du sud-est ; là encore une proposition qui n’est probablement pas dénuée de toute préoccupation tactique.
JM