lundi 21 février 2011

La Turquie entre l’affaire «Balyoz» et l’affaire «Ergenekon».


Alors même que sur la scène régionale, dans le contexte des événements sans précédent qui secouent le monde arabo-musulman, la transition politique que vit la Turquie est souvent présentée comme un exemple à suivre, plusieurs péripéties récentes de la vie politique de ce pays conduisent à s’interroger sur la nature des changements qui y sont en cours.

L’ordre d’incarcération par un tribunal d’Istanbul de 163 militaires de haut rang impliqués dans l’affaire «Balyoz», le 11 février dernier, et l’arrestation de plus de 140 d’entre eux, a confirmé que le processus de démilitarisation du système politique turc se poursuit et qu’il est même en train d’entrer dans une phase d’accélération. Depuis 3 ans (notamment après l’affaire «Ergenekon», le dossier «Cage» et le «plan d’action contre la réaction»), l’affaire «Balyoz» est le dernier avatar des complots auxquels la justice turque a entrepris de s’attaquer. Révélée par le quotidien «Taraf», dans son édition du 20 janvier 2010 (cf. notre édition du 21 janvier 2010), elle aurait été en réalité un plan conçu par l’état-major pour déstabiliser le gouvernement de l’AKP, quelques mois après l’arrivée de celui-ci au pouvoir en 2002. Diverses provocations auraient été au programme, l’objectif étant de discréditer les nouveaux gouvernants, pour justifier une reprise en main musclée. Celui qui est accusé d’avoir été le cerveau de l’affaire, l’ex-chef de la 1ère armée, le général Çetin Doğan, s’est défendu, depuis le début, en expliquant qu’il ne s’agissait que d’un scénario d’école, n’ayant rien à voir avec un quelconque complot. Mais l’organisation d’attentats à la bombe dans les principales mosquées d’Istanbul ou la programmation d’incidents aériens avec la Grèce, étant apparu comme de bien curieux exercices d’école pour les forces armées, les explications du général Doğan n’ont évidemment pas convaincu.

Le plan «Balyoz» avait déjà provoqué des tensions graves, lorsqu’une partie de l’état-major en exercice au moment de son élaboration en 2003, et de nombreux autres responsables militaires, avaient été placés en garde à vue, en février 2010, avant d’être finalement relâchés, l’ancien chef d’état-major, le général İlker Başbuğ étant parvenu à négocier une sorte d’accord avec le gouvernement (cf. nos éditions des 23, 26, 28 février 2010), ce qu’il ne paraît plus en mesure de faire aujourd’hui. Cette affaire avait aussi révélé l’existence d’une liste de 137 journalistes qui auraient eu la confiance de l’armée, dans le cas où cette dernière aurait décidé de passer à l’action. Au lendemain de la révélation du plan «Balyoz», « Taraf » avait publié leurs noms dans une édition particulièrement controversée (cf. notre édition du 22 janvier 2010).

Depuis, l’armée a du encaisser d’autres coups. En particulier, à l’occasion de la tenue du Conseil militaire suprême au mois d’août 2010, elle a vu le gouvernement bloquer la nomination du chef de l’armée de terre, la personnalité pressentie étant impliquée dans une affaire de complot lui aussi. Cette nouvelle péripétie avait bloqué par contrecoup, pendant plusieurs jours, la nomination de l’actuel chef d’état-major, le général Işık Koşaner, et avait été analysée comme l’entrée du gouvernement dans l’ultime chasse gardée de l’armée : la cooptation de ses cadres (cf. nos éditions des 2, 6, 7, 10 et 28 août 2010). Le dernier coup de filet du procès «Balyoz» constitue donc un nouveau pas spectaculaire dans la soumission (qui semble désormais inexorable) de l’armée au pouvoir civil.

Mais, alors même que l’autorité militaire enregistrait ce recul significatif, un autre événement est venu relancer les interrogations sur la nature de l’évolution en cours. Le 14 février dernier, en effet, la police a perquisitionné les locaux du site d’analyse politique «OdaTv», avant que, quelques jours plus tard, trois des journalistes de ce média dont son rédacteur en chef, Soner Yalçın (photo), ne soient placés en détention. Les journalistes en question sont accusés d’avoir entretenu des liens avec «Ergenekon», ce réseau nationaliste de complot et de déstabilisation dont la mise à jour a constitué, en 2007-2008, la première grande affaire de complot révélé en Turquie (cf. entre autres nos éditions des 25 janvier, 23 mars, 2 juillet, 9 juillet, 3 octobre et 1er novembre 2008).

L’arrestation de Soner Yalçın et de ses confrères, connus pour leurs analyses anti-gouvernementales, alors qu’ils s’apprêtaient en outre à lancer une chaine de télévision indépendante, a relancé les interrogations sur certaines dérives des enquêtes et procès de complot, menés ces dernières années en Turquie, et pointés d’ailleurs par les rapports d’évaluation annuels de l’Union Européenne (cf. notamment notre édition du 13 novembre 2008). En effet, ces affaires ont conduit à de nombreuses arrestations, après le recours à des moyens qui ne se sont pas toujours avérés parfaitement probants : écoutes téléphoniques, confiscation de dossiers électroniques… Par ailleurs, le spectre des accusations lancées n’a pas concerné que les militaires, mais aussi de nombreux acteurs de la société civile laïque : journalistes, responsables d’associations ou universitaires, soupçonnés d’avoir été des agents au service des basses besognes de l’armée. Ce nouveau coup de filet annoncerait, selon certains observateurs, une prochaine mise en cause de responsables du parti kémaliste, jusque là relativement épargnés. Le leader du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, a dénoncé l’arrestation des journalistes de «OdaTv» comme une nouvelle manœuvre du gouvernement contre les milieux laïques et d’opposition, tout affirmant qu’il était lui-même placé sur écoute téléphonique, ainsi que la plupart des membres de sa famille. La presse d’opposition a vivement critiqué l’arrestation des journalistes de «OdaTv», en s’inquiétant pour la liberté de la presse. Enfin, le nouvel ambassadeur des Etats-Unis en Turquie et un porte-parole du département d’Etat, ont eux aussi fait part de leur préoccupation.

La semaine qui s’est s’écoulée vient donc d’illustrer une nouvelle fois la complexité et les contradictions de la transition que vit actuellement la Turquie. Depuis 2002, et plus particulièrement au cours des trois dernières années, le recul sans précédent de l’armée, a permis une remise en cause de la toute-puissance de l’establishment politico-militaire, et une dénonciation des principaux tabous d’un système de démocratie longtemps contrôlée. Mais, certaines dérives des procès engagés contre les acteurs de ce système font craindre que le gouvernement n’en profite pour affaiblir l’opposition et qu’un État-AKP succède à l’État kémaliste. Au mois d’août dernier, l’ouvrage de l’ancien chef de la police d’Eskişehir, Hanefi Avcı, dénonçant le noyautage de la police par la confrérie de Fethullah Gülen, est devenu un best-seller, ce qui montre à quel point la restructuration de l’Etat et de l’administration constitue actuellement un sujet chaud dans ce pays. Ce succès de librairie semble néanmoins avoir conduit en prison son auteur, accusé depuis d’avoir couvert les activités d’une organisation d’extrême gauche illégale, un chef d’inculpation plutôt surprenant, au regard de la carrière antérieure de ce fonctionnaire de police…

En réalité, le face-à-face entre l’armée et le gouvernement se décline quotidiennement sur de multiples fronts : celui des médias (où la presse et la télévision gouvernementale rivalisent avec le groupe Doğan - ou ce qu’il en reste), celui de l’économie (où le patronat occidentalisé traditionnel doit désormais compter avec les nouveaux entrepreneurs islamiques), celui de la justice (où la hiérarchie judiciaire proche des milieux laïques cohabite avec une justice du rang plus sensible aux positions gouvernementales). L’issue de ces confrontations sera déterminante pour la configuration du système à venir. Au delà de ces principales lignes de fracture, la polarisation qui traverse actuellement l’Etat et la société, emprunte de surcroît des voies de plus en plus subtiles, qui indiquent que la transition politique turque est un phénomène complexe, qui n’est pas encore complètement achevé…
JM

mercredi 16 février 2011

La Turquie, l'Iran, l'Égypte : intérêts partagés et contradictions


Le président Abdullah Gül a commencé lundi 14 février une visite officielle de quatre jours en Iran, à la tête d'une forte délégation ministérielle et d'hommes d'affaires turcs. L'objectif est la signature de nouveaux accords de coopération politique et économique. Ce déplacement, qui s'inscrit à la fois dans la « nouvelle diplomatie turque » du ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, et dans une longue série de voyages bilatéraux réciproques, confirme le renforcement constant des relations turco-iraniennes depuis 2007. L'un des épisodes les plus spectaculaires en a été, le 17 mai 2010, la signature à Téhéran, par le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan, le président du Brésil Lula da Silva, et le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, d'un accord tripartite sur l'enrichissement de l'uranium iranien (cf. nos éditions des 24, 26 et 29 mai et du 12 juin 2010). A la veille de la présentation au conseil de sécurité d'un quatrième train de sanctions contre l'Iran, cet accord tripartite avait suscité la vive irritation des Etats-Unis, de l'Union européenne, et de l'OTAN. Mais, de fait, les multiples accords économiques conclus ces dernières années dans les domaines de l'industrie, du commerce, des infrastructures de transports, des services, et surtout de l'énergie (en particulier le gaz), pèsent de plus en plus lourd, en volume et en valeur, dans les balances commerciale et des paiements des deux pays, dont l'un -l'Iran- est pourtant soumis à un régime d'embargo et de sanctions de la communauté internationale.

Certains observateurs se sont étonnés du maintien du 14 février pour débuter une visite officielle en Iran. Car le président Gül est arrivé à Téhéran en pleine tension politique intérieure, liée à l'impact des révolutions tunisienne et égyptienne. Deux manifestations à l'objectif identique -affirmer le soutien des Iraniens au mouvement populaire en Egypte- se sont tenues à jours d'intervalle, dont l'une ce lundi 14 février. Avec des intentions évidemment opposées.

Vendredi 11 février (le jour où Moubarak est parti), dans le cadre des festivités officielles du 32e anniversaire de la République islamique, le régime de Téhéran a organisé comme il sait le faire, sur la place Azadi (de la Liberté), une grande manifestation de soutien à « la juste lutte des peuples arabes...pour l'instauration de régimes islamiques, anti-américains et anti-sionistes »: les nombreux manifestants, surtout d'origine populaire, avaient été organisés en groupes sur leurs lieux de travail ou dans leurs quartiers, abondamment munis de banderoles et de mots d'ordre, et amenés sur place par des norias de cars.

Lundi 14 février (ou 25 bahman), l'opposition au régime (le mouvement Vert autour de l'ancien candidat à la présidentielle de 2009 Mir Hossein Moussavi) a appelé à des manifestations de « soutien aux peuples arabes en lutte... pour la démocratie », comme les Iraniens deux ans auparavant. « Tout ce dont nous sommes témoins dans les rues de Tunis, de Sanaa, du Caire, d’Alexandrie et de Suez trouve son origine dans les évenements qui se produits en Iran en juin 2009. Des millions d'Iraniens étaient alors descendus dans la rue pour demander 'Où est mon vote?' et ont réclamé pacifiquement leurs droits.», avait affirmé M.Moussavi début février. A Téhéran, une demande officielle avait été déposée auprès des autorités au titre de l'article 27 de la constitution sur la liberté de manifestation, l'opposition entendant jouer la carte de la légalité et de la non-violence, et mobiliser les jeunes via internet et les blogs, les mobiles et twitter. Les slogans n'ont laissé aucun doute sur l'état d'esprit des manifestants: « A bas le Dictateur! » [le Guide]; ou encore: « Moubarak, Ben Ali, et maintenant Seyyed Ali [Khamenei] ». C'étaient, à Téhéran et dans les principales villes du pays, les premières manifestations de rue contre le régime depuis le 11 février 2010. La manifestation de Téhéran, interdite, a été violemment réprimée: deux morts, des dizaines de blessés, des centaines d'arrestations.

Tenant une conférence de presse lundi en fin de journée, aux côtés de son homologue iranien, Abdullah Gül n'a pas pu totalement esquiver le problème du jour: les manifestations populaires pour la démocratisation des régimes autoritaires -dans le monde arabe et... en Iran même. Il a donc souligné, de manière générale, que la Turquie soutenait « les aspirations démocratiques des peuples de la région. »

Turquie et Iran ont du prendre position sur les évènements qui secouent le monde arabe depuis deux mois, et sur leurs conséquences les plus spectaculaires en Tunisie et en Egypte. On sait que la position turque a été initialement attentiste (cf. notre édition du 1er février 2011), avant que le premier ministre Erdoğan ne s'engage clairement le 1er février dans un soutien de principe aux aspirations démocratiques (cf. notre édition des 2 et 5 février 2011) . Tout en se gardant de toute ingérence directe dans les affaires égyptiennes, et de mettre en avant un « modèle turc » souvent évoqué par des observateurs occidentaux comme pouvant éventuellement s'appliquer au monde arabe (intégration des islamistes au jeu politique parlementaire; « démilitarisation » de la vie politique, cf. notre édition du 12 février 2011). Mais Recep Tayyip Erdoğan se place là dans une contradiction discursive: l'aspiration démocratique serait-elle légitime sur les rives du Nil, et illégitime sur les avenues Enqhelâb (de la Révolution) et Azadi (de la Liberté) à Téhéran? En juin 2009, on avait déjà reproché au premier ministre turc la rapidité avec laquelle il avait salué la réélection de Mahmoud Ahmadinejad («Il n'y a pas de doute: c'est notre ami. Il a été officiellement déclaré élu, il a reçu un vote de confiance.» ), alors contestée par des millions de manifestants dans tout l'Iran. Pour paraphraser Pascal: « Vérité en deçà des monts Zagros, erreur au delà »?

La République islamique a pris position beaucoup plus rapidement sur les révolutions arabes, comprenant le bénéfice politique qu'elle pouvait éventuellement tirer d'une contestation populaire affaiblissant, voire renversant, des régimes soutenus par les Etats-Unis, et ayant signé des accords de paix avec Israël. Le Guide suprême Ali Khamenei a donc, dans un prêche en persan puis en arabe lors de la grande prière du vendredi 4 février, appelé à une insurrection générale des peuples musulmans. Avec comme modèle la révolution iranienne de 1979, et comme objectif la généralisation de régimes islamiques. Discours redoublé par ceux, plus millénaristes, de Mahmoud Ahmadinejad, qui ont contribué à alimenter les parallèles inquiets faits en Occident entre 1979 et 2011... Suivant de quelques années la chute de Saddam Hussein, et donc la disparition de l'Irak comme puissance nationale-arabe face à l'Iran, le départ de Moubarak, et un affaiblissement diplomatique accru de l'Egypte, seraient un nouveau gain stratégique pour l'Iran dans la région, à l'heure où se constitue à Beyrouth un gouvernement d'union sur lequel le Hezbollah pro-iranien a d'importants moyens de pression. Pour autant, le régime iranien est évidemment pris dans une contradiction, appelant aux manifestations populaires pour la démocratie au Machrek, et réprimant les manifestations populaires se réclamant de cette même démocratie en Iran même. Ce discours officiel iranien était donc loin des préoccupations des manifestants de la place Tahrir, au Caire.

Ankara et Téhéran renforcent leurs relations politiques et économiques, dans une optique d'intérêts partagés: confirmation de la Turquie comme puissance régionale incontournable dans sa politique de « bon voisinage » et son dynamisme économique; possibilité pour l'Iran de desserrer, par ces accords économiques et l'intermédiation turque sur le nucléaire, un isolement plus relatif que les Occidentaux ne le pensent souvent. Mais on n'oubliera pas que les deux pays, parce que très actifs en direction du Machrek arabe, se retrouvent aussi dans une forme de rivalité sur plusieurs dossiers sensibles: le destin de l'Irak, le soutien aux Palestiniens (par exemple à Gaza), voire même le Liban, où Mahmoud Ahmadinejad et Recep Tayyip Erdoğan se sont succédés à quelques jours d'intervalle à l'automne dernier. Il conviendra donc de suivre attentivement cette rivalité de puissance régionale dont l'enjeu principal est l'influence respective du « modèle turc » et du « modèle iranien » au Moyen-Orient. Mais ce sera peut-être l'aspiration démocratique des peuples de la région qui fera le départ entre ces deux modèles...
Jean-Paul Burdy

samedi 12 février 2011

L’expérience turque de transition politique peut-elle servir de modèle à l’Egypte de l’après-Moubarak ?


Alors que l’Egypte célèbre le départ d’Hosni Moubarak et que l’on s’interroge sur ce que sera le nouveau gouvernement de ce pays, un débat autour du «modèle» turque de démocratisation ne cesse de s’intensifier. Le 1er février dernier, rompant le silence qu’il avait observé pendant les premiers développements de la Révolution égyptienne, Recep Tayyip Erdoğan a non seulement apporté son soutien aux revendications des manifestants, mais également estimé que l’expérience turque pouvait servir de «modèle» aux mouvements en cours dans le monde arabe ; une opinion surprenante, car jusqu’alors les dirigeants de l’AKP s’étaient bien gardés de se poser en exemple, en dépit du capital de sympathie qu’ils ont récemment accumulé dans le monde arabe. Confirmant cette position, le lendemain, alors qu’il se trouvait en visite officielle en Kirghizie, le premier ministre turc, quelques jours plus tard, l’a néanmoins tempérée, en affirmant qu’il n’avait pas non plus l’intention de s’immiscer dans les affaires intérieures des pays arabes.

Toutefois, ces prises de position officielles ont amplifié une mise en exergue du «modèle» turc, qui avait déjà commencé à défrayer la chronique, depuis plusieurs semaines, notamment en Turquie. Elles sont intervenues de surcroît au moment même où le think tank turc TESEV publiait les résultats d’une enquête accréditant l’idée que l’expérience turque pouvait servir d’exemple. Selon les auteurs de cette étude, menée entre le 25 août et le 27 septembre dernier, auprès de 2267 personnes dans 7 pays arabes (l’Irak, la Syrie, le Liban, la Jordanie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite et les territoires palestiniens), ainsi qu’en Iran, 66% des personnes interrogées ont estimé que la Turquie était l’exemple réussi d’un mariage de l’islam avec la démocratie, et qu’elle pouvait servir d’exemple aux pays du Moyen-Orient. On observe, en outre, que les personnes sondées sont d’accord, à plus de 70%, pour dire que le rôle de la Turquie au Moyen-Orient s’est récemment accentué, et pour souhaiter que ce pays joue un rôle plus important dans la région, en particulier pour qu’il assume la médiation du conflit israélo-palestinien. Ce sont sa culture musulmane, son économie, son gouvernement démocratique, et son soutien aux Palestiniens et aux musulmans, qui poussent les personnes consultées à y voir «un modèle». En revanche, son système laïque, sa pratique religieuse moins assidue qu’ailleurs, et ses liens avec les pays occidentaux, qui apparaissaient antérieurement comme les caractères souvent vantés de la Turquie au sein du monde musulman, sont ressentis désormais comme des facteurs qui tendent à disqualifier le «modèle» turc.

Les auteurs de cette enquête font aussi remarquer que la Turquie a gagné un degré important de sympathie chez ses voisins arabo-musulmans, alors même qu’on a longtemps vécu sur l’idée reçue que Turcs et Arabes ne s’appréciaient pas beaucoup. Sans remonter à la révolte arabe contre l’Empire ottoman en 1916, ces auteurs rappellent notamment qu’en 2002, un sondage, conduit par une importante entreprise américaine, montrait que la Turquie était alors l’un des pays les plus mal-aimé du Moyen-Orient. Ils attribuent le retournement d’opinion qu’indique leur enquête aux changements qu’a connus la politique étrangère turque sous l’impulsion de l’AKP, et notamment à l’attention marquée qu’a manifestée la Turquie à l’égard de ses voisins arabes au cours des dernières années, mais ils insistent également sur la capacité nouvelle de celle-ci à se conduire en véritable «soft power» au Moyen-Orient, citant notamment l’intensification des politiques de coopération de la diplomatie turque, et également la croissance de l’influence culturelle de ce pays (succès remporté notamment par les feuilletons télévisés turcs dans l’ensemble du monde arabe).

Les raisons de cette «turcomania» doivent être néanmoins accueillies avec discernement, car elles témoignent probablement plus de la bonne image acquise par la Turquie au Moyen-Orient du fait de sa nouvelle politique étrangère et de l’attitude adoptée à l’égard d’Israël, que véritablement d’une capacité à être un «modèle» de démocratisation pour les pays de la région. La démocratie et l’Etat de droit restent d’ailleurs à parfaire en Turquie. En dépit des réformes et des mutations politiques profondes accomplies ces dernières années, l’impasse à laquelle ont abouti ces derniers mois les projets de règlement politique de la question kurde, les blocages qui affectent actuellement le procès des assassins du journaliste Hrant Dink ou les difficultés que rencontre la tentative de levée de certains tabous de l’histoire turque, anciens (génocide arménien) ou beaucoup plus récents (sale guerre contre les rebelles kurdes dans les années 90), devraient inciter les promoteurs officiels du «modèle turc» à rester modestes.

Toutefois, il est vrai la transition qui est en train de conduire la Turquie vers un système débarrassé d’une emprise militaire pesante après avoir «digérée» l’islam politique, est une expérience sans doute à méditer, à condition qu’en évitant de faire des rapprochements un peu hâtifs pour essayer de trouver des solutions toutes faites, on se donne la peine de saisir ce qui fait la spécificité du processus politique en cours.

En ce qui concerne tout d’abord la démilitarisation, il faut rappeler que l’influence de l’armée telle qu’on l’a connue dans le système politique turc, après le premier coup d’Etat de 1960, ne constitue pas la poursuite d’une tendance naturelle remontant à la révolution jeune turque et à la fondation de la République par Mustafa Kemal. À l’époque kémaliste, l’armée, en tant que telle, a été relativement peu impliquée et influente dans le processus de décision politique. En réalité, c’est surtout lorsque, dans les années 1950, un gouvernement civil, élu démocratiquement, a commencé à contester la place dominante et les privilèges des élites kémalistes (dont faisaient partie les militaires), que l’armée à commencer à s’ingérer dans le fonctionnement d’un régime politique qui était alors en cours de démocratisation et à essayer d’en prendre le contrôle. Après deux coups d’Etat (1960, 1971), le régime de la Constitution de 1982, issu d’un troisième putsch, celui de 1980, a permis la consécration de ce système parlementaire pluraliste militarisé, faisant de l’armée son acteur politique majeur. Jusqu’aux années 2000, cet acteur est parvenu à assurer la pérennité de son système sans avoir à sortir de ses casernes, en se contentant de maintenir des équilibres politiques propres à garantir ses intérêts, et à éloigner du pouvoir et à réprimer des forces politiques qu’il rejetait (islamistes, partis politiques kurdes notamment…)

La remise en cause de ce régime constitutionnel militarisé a découlé de l’arrivée au pouvoir en 2002 de l’AKP, une force politique issue de la mouvance islamiste turque, mais qui ne se revendique plus de l’islamisme. Le succès de cet acteur clé du changement provient du fait que, tout en ayant réussi à conserver l’essentiel de l’électorat islamiste, il a réussi à capter à son profit l’influence dont disposaient les partis de centre droit conservateurs qui avaient tenu, depuis les années 50, une place centrale dans le gouvernement de la Turquie, tout en obtenant le soutien d’intellectuels et d’acteurs politiques variés qui, exaspérés par l’immobilisme du système militarisé, aspiraient à sortir de l’alternative infernale «armée ou islamistes». Lorsqu’on en vient ainsi à s’interroger sur les raisons qui expliquent que les islamistes turcs soient parvenus à devenir le vecteur du déblocage du système, moins que les facteurs idéologiques et religieux, il faut probablement privilégier la prise en compte de leur aptitude à s’insérer dans un système parlementaire organisant régulièrement, en dépit des coups d’Etat militaires, la tenue d’élections non truquées, et laissant place à une vie politique active au niveau national et au niveau local. Les islamistes turcs ont sans doute commencé à être changés par le système avant de contribuer à le changer.

Ce que nous apprend donc surtout l’expérience turque, c’est que dans un système de démocratie contrôlée, l’armée, sous la pression d’un rapport de force légitimé par un processus électoral sincère, peut accepter d’abandonner sa position dominante pour se soumettre progressivement à l’autorité d’un gouvernement civil, et que parallèlement un parti islamiste, considéré comme le péril principal pour ce système, peut en devenir le gestionnaire, tout en s’employant à le transformer, et notamment à lui faire respecter les principes dont il se réclamait sans parvenir à les satisfaire pleinement (la démocratie, l’État de droit). Mais il faut voir que l’expérience, dont nous parlons, n’est pas encore achevée, et qu’elle est aussi le résultat des mutations profondes qui ont été celles de la société et de l’économie turques au cours des trois dernières décennies (développement d’une classe moyenne et d’une société civile en particulier). Dès lors, si la transition turque n’est pas sans intérêt pour les Egyptiens qui célèbrent actuellement le départ d’Hosni Moubarak et les perspectives que cela ouvre enfin à un pays épuisé par 30 ans d’une autocratie qui paraissait immuable, il est certain qu’ils devront aussi inventer leur propre transition vers un régime que l’on espère le plus démocratique possible.
JM

samedi 5 février 2011

Alors que la crise égyptienne est dans l’impasse, la Turquie vante son expérience politique et se rapproche du Qatar.


Après avoir été sous le feu des critiques qui lui reprochaient de ne pas se faire entendre depuis le début de la crise égyptienne, Recep Tayyip Erdoğan est sorti de sa réserve, mardi 1er février, lors de la réunion hebdomadaire du groupe AKP. Prenant acte de l’ampleur des manifestations du 29 janvier et du 1er février 2010, le premier ministre turc a appelé Hosni Moubarak à entendre le désir de réforme de son peuple, et à engager sans tarder la transition nécessaire. Pourtant loin de se satisfaire de ce premier pas, le leader de l’AKP, qui se trouvait le lendemain en Kirghizie à l’occasion d’une visite officielle, a enfoncé le clou, en demandant à nouveau à Hosni Moubarak de promouvoir le changement en Egypte, mais cette fois en des termes beaucoup plus explicites et insistants. Réagissant en outre à l’annonce faite par le président égyptien, au soir des manifestations du 1er février, qu’il ne se représenterait pas à la prochaine élection présidentielle, le chef du gouvernement turc a jugé cette initiative insuffisante. «Le peuple attend une décision différente de M. Moubarak», a-t-il déclaré en ajoutant : «… les Égyptiens ne font pas confiance à l’administration actuelle pour mener les changements qu’ils attendent.»

Mais surtout, Recep Tayyip Erdoğan, comme il avait d’ailleurs commencé à le faire en des termes plus discrets, mardi, a mis à nouveau en exergue l’expérience turque de démocratisation, et l’intérêt qu’elle pouvait représenter pour des pays arabes en pleine mutation. Ce propos intervient au moment où le think tank TESEV vient de rendre publique une enquête sur l’impact de l’expérience turque de démocratisation au Moyen-Orient, qui montre que 66% des 2300 personnes sondées dans 7 pays arabes et l’Iran, considèrent la Turquie comme un mélange réussi d’islam et de démocratie. S’ajoutant au propos tenus par le premier ministre, il n’en a pas fallu plus pour que la presse turque se couvre de chroniques affichant des titres évocateurs sur le sujet : « La Turquie est Place Tahrir », « Le rôle de la Turquie dans la Révolution », ou encore « Ce ne sera pas l’Iran, ce sera peut-être la Turquie ». Nombre de leurs auteurs s’accordent en outre pour estimer que cette attention renouvelée pour l’expérience politique turque pourrait conforter le rayonnement régional d’Ankara, au moment où l’Egypte vacille et où la Turquie se retrouve plus que jamais, au Moyen-Orient, en position de puissance ascendante.

Tandis que le premier ministre se faisait le chantre d’un modèle politique «a la turca», son ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, s’est rendu au Qatar, le 3 février, pour évoquer la crise égyptienne avec le premier ministre qatari, Cheikh Hamad bin Jasin al-Thani. Ce n’est pas la première fois qu’Ankara et Doha se retrouvent côte à côte pour évoquer les problèmes de la région, voire pour œuvrer à leur résolution. Les deux pays ont récemment travaillé de concert pour stabiliser la crise gouvernementale libanaise, en parvenant à unir les Druzes et le Hezbollah sous l’égide d’un premier ministre sunnite pro-syrien ; une initiative périlleuse qui a pour l’instant abouti, en supplantant la diplomatie occidentale au pays des Cèdres. Le Qatar et la Turquie se retrouvent encore pour favoriser le désenclavement politique de la Syrie, essayer d’intégrer le Hamas dans les négociations du conflit israélo-palestinien ou rapprocher les factions irakiennes. Doha joue en outre un rôle important dans les négociations qui se déroulent actuellement au sujet du Darfour.

À première vue cette convergence entre deux pays différents à bien des égards, peut surprendre. La Turquie est sunnite. Elle possède une population de 76 millions d’habitants, et ne fait pas partie du monde arabe. Le Qatar, pour sa part, est un émirat du Golfe d’à peine un million et demi d’habitants, producteur de pétrole, qui s’est distingué au cours des dernières années en entreprenant de multiples réformes (développement du droit des femmes, mise en place d’un parlement élu…). Il organisera la Coupe du monde de football en 2022, et l’on observe que, comme celui de la Turquie, son rayonnement n’a cessé de s’amplifier au Moyen-Orient au cours des dernières années. Cette montée en puissance doit aussi beaucoup au fait que ce pays abrite la fameuse chaine d’information «Al-Jazeera» qui, depuis l’intervention américaine en Irak, en 2003, tient une place centrale dans la couverture de l’actualité au Moyen-Orient, une place qui se confirme encore actuellement en Égypte.

En réalité, au moment où la crise égyptienne est dans l’impasse, où la diplomatie américaine hésite à prôner plus ouvertement le départ du rais et où les capitales européennes s’agitent pour tenter de faire oublier l’inexistence initiale de Lady Ashton, le tandem turco-qatar est à prendre au sérieux, et pourrait même surprendre par ses initiatives dans les prochains jours.
JM

mercredi 2 février 2011

Égypte : Recep Tayyip Erdoğan sort enfin de son mutisme.


Alors même qu’une manifestation rassemblant plus d’un million de personnes avait lieu au Caire, en ce mardi 1er février 2011, Recep Tayyip Erdoğan s’est enfin exprimé sur les événements qui se déroulent en Egypte depuis une semaine. Saisissant l’occasion de la traditionnelle réunion hebdomadaire de son groupe parlementaire, le chef du gouvernement turc a appelé le président égyptien, Hosni Moubarak, à entendre «le désir de changement» exprimé par son peuple. «Dans le monde d’aujourd’hui, l’aspiration à la liberté ne peut être ni reportée, ni ignorée», a-t-il déclaré, avant d’insister, avec des accents religieux, sur les responsabilités qui incombent au président égyptien dans le contexte actuel : «Nous sommes mortels. Nous devrons tous mourir et nous serons jugés alors par ceux qui resteront… Ce qui importe c’est que l’on se souvienne de nous avec respect. Nous devons écouter la voix de notre conscience et la voix de notre peuple, et nous tenir prêts à être bénis ou maudits. Nous agissons pour le peuple, nous sommes à son service.» Le premier ministre a présenté ses propos comme «un très sincère conseil et une très sincère mise en garde», adressés au chef de l’État égyptien, tout en appelant les manifestants à ne pas avoir recours à la violence : «…je dis au peuple égyptien, tenez-vous à l’écart des armes dans ce processus de résistance, et en même temps, protégez votre histoire et votre culture. Privilégiez votre lutte pour gagner la liberté. C’est cela votre droit démocratique. »

Cette prise de position plus claire en faveur du changement en Égypte, intervient dans un contexte où les experts et les analystes s’étonnaient, avec de plus en plus d’insistance, du silence et de la prudence du premier ministre turc et de son célèbre ministre des affaires étrangères, d’habitude plus prompts à réagir sur les sujets forts de l’actualité internationale et sur leurs développements régionaux. Beaucoup de voix, en Turquie, faisaient observer, ces derniers jours, que ce mutisme était en décalage, tant avec les ambitions et les valeurs affichées par la nouvelle politique étrangère turque, qu’avec les mutations survenues depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir. Or, si Recep Tayyip Erdoğan vient enfin de s’exprimer sur la nécessité du changement en Egypte, il a aussi mis en exergue l’expérience turque de démocratisation et l’intérêt qu’elle pouvait présenter pour les pays arabes en pleine mutation ; une tentation à laquelle les officiels turcs avaient plutôt paru ne pas vouloir céder jusqu’à présent.

Le changement d’attitude qu’induit cette récente déclaration de Recep Tayyip Erdoğan doit être également analysée à l’aune des préoccupations stratégiques qui demeurent celles de la Turquie dans la région. On sait, en effet, que depuis vendredi, le premier ministre turc a été en relation téléphonique avec le président Obama. Il est donc probable que «sa mise en garde» au président égyptien, qui rejoint les critiques américaines voilées adressées à l’immobilisme du Rais dès la semaine dernière, indique qu’une transition politique est inévitable en Egypte, et que la Turquie se tient prête à l’accompagner. Le premier ministre turc a d’ailleurs évoqué publiquement ses contacts avec le président américain, en expliquant que ce dernier avait estimé important d’entendre le point de vue d’un pays démocratique de la région.

Il reste que l’embarras initial du gouvernement turc vis-à-vis de la crise égyptienne, comme celui de la plupart des gouvernements occidentaux, dévoile ce que les révolutions tunisienne et égyptienne vont peut-être changer dans les relations internationales au Moyen-Orient, si elles triomphent. Il va devenir plus difficile qu’avant de faire primer ses intérêts stratégiques de façon cynique sur les valeurs que l’on prétend défendre. Les régimes autoritaires des pays arabes ont pu longtemps compter sur le soutien de démocraties soucieuses de la défense étroite de leurs intérêts, et persuadées qu’au fond la démocratie et l’Etat de droit n’étaient pas à l’ordre du jour au Proche-Orient. Le séisme politique qui secoue l’Egypte depuis une semaine est en train de prouver que même les situations immuables ont une fin et que le raisonnement, soit-disant pragmatique, qui les ont entretenues, va devoir sérieusement évoluer.
JM

mardi 1 février 2011

Le gouvernement turc reste prudent à l’égard des événements qui se déroulent en Egypte.


Alors que l’insurrection égyptienne se poursuit, avec une vigueur non démentie, en dépit du couvre-feu et qu’une coordination d’organisations de l’opposition appellent à une mobilisation spectaculaire, mardi 1er février, pour obtenir le départ d’Hosni Moubarak, les réactions des experts, des médias et des officiels turcs restent dominées par la prudence. Vendredi dernier, au moment même où le soulèvement égyptien prenait une ampleur sans précédent, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, s’est enfin exprimé, en déclarant que les gouvernements des pays arabes ne pouvaient pas rester indifférents aux revendications de leurs peuples, et en soulignant le rôle des nouveaux médias, dans le développement d’une aspiration généralisée à la démocratie. Le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, d’habitude plus beaucoup plus prolixe, est, quant à lui, resté remarquablement discret, depuis le début des événements. Plusieurs commentateurs de la presse turque s’étonnent de ce silence pesant, en faisant valoir qu’un pays qui se targue souvent d’être la seule démocratie du monde musulman, pourrait être en l’occurrence plus audacieux.

On ne peut manquer d’observer, en effet, le fort contraste entre la modestie des réactions officielles turques à la situation égyptienne, et les ambitions diplomatiques que les nouveaux dirigeants de l’AKP ont affichées, dans un espace régional où ils se sont souvent attachés, ces dernières années, à améliorer leurs relations avec leurs voisins et à proposer leur médiation pour faciliter la résolution de conflits enlisés. Car, au delà des intérêts purement stratégiques et économiques qu’elle s’est employée à défendre, cette nouvelle diplomatie n’a pas hésité à prendre une tonalité politique marquée, lorsqu’elle a vigoureusement condamné Israël, pour plaider la cause des Palestiniens de Gaza, ou lorsqu’elle a négocié, avec le Brésil et l’Iran, la signature d’un accord ambitionnant de résoudre la crise nucléaire iranienne, au grand dam des Américains. De fait, ce qui avait été d’abord analysé comme une politique néo-ottomane, marquant le retour de la puissance turque sur la scène régionale, a de plus en plus été ressenti comme un nouveau «non-alignement», susceptible d’être le vecteur de certaines valeurs. Et, de fait, la Turquie, pays émergent sur le plan économique, a été souvent décrite, au cours de l’année écoulée, comme une puissance politique régionale, incarnant avec d’autres Etats, comme le Brésil, la revendication d’une nouvelle gouvernance mondiale.

Dès lors il n’est pas étonnant que cette démarche stratégique innovante soit apparue comme en phase avec les transformations politiques intérieures que connaît parallèlement la Turquie. L’activisme déployé au Moyen-Orient par le gouvernement de l’AKP, et le ton adopté par celui-ci à l’égard d’Israël, ont souvent mis du baume sur le cœur des peuples arabes, mais ils ont aussi fait croitre l’intérêt de ceux-ci pour les évolutions politiques internes d’un pays, dirigé par des hommes issus de la mouvance islamiste, qui ont réussi à maintenir l’armée dans ses casernes, tout en conduisant des réformes d’ouverture. Certains se demandent d’ailleurs aujourd’hui si cet exemple turc n’a pas contribué au déclenchement des mouvements de contestation qui sont en cours dans le monde arabe, en apportant la preuve qu’un pays musulman peut développer une démocratie, sans pour autant laisser le champ libre à un islamisme radical.

Force est pourtant de constater que les dirigeants de l’AKP ne se sont jamais posés en exemple politique pour le monde musulman, et qu’ils ont déjà montré des réticences à prendre la défense de la démocratie dans leur environnement proche. Ainsi, en juin 2009, leur avait-on reproché leur silence face à la répression de la «révolution verte» iranienne. Qu’aujourd’hui leur analyse de la crise égyptienne se focalise avant tout les conséquences économiques et stratégiques de celle-ci n’est donc qu’une demi-surprise. Les initiatives diplomatiques turques en direction du monde arabe ont pris avant tout une forte dimension économique (accords de libre-échange, ouvertures de zones franches…), qui risque d’être atteinte, si dans le sillage des révolutions tunisienne et égyptienne, l’ensemble du monde arabe s’embrase. Alors que les prochaines élections législatives doivent avoir lieu en juin prochain, cette orientation diplomatique aux préoccupations commerciales sera sans doute reprochée au gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, si jamais l’affaire tourne mal pour les investisseurs turcs. À cela s’ajoute l’inquiétude provoquée par les conséquences stratégiques que pourrait avoir, au Moyen-Orient, un effondrement du régime d’Hosni Moubarak. Dès lors la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, ces derniers temps, très sévère à l’égard d’Israël et volontiers frondeuse à l’égard de ses alliés occidentaux, semble, comme ces derniers tétanisés par les incendies du Caire, et surtout soucieuse de faire primer un pragmatisme froid dans sa lecture de la crise égyptienne.
JM