samedi 28 février 2009

Il y a douze ans commençait le coup d’Etat post-moderne…


Il y a douze ans, le 28 février 1997, le conseil de sécurité nationale (MGK – Milli Günvenlik Kurulu), adressait au gouvernement de coalition du leader islamisme Necemettin Erbakan (à gauche sur la photo) une série d’injonctions lui demandant de respecter la laïcité. En réalité, ces injonctions lançaient un processus qui allait voir l’armée turque et ses principaux auxiliaires (la haute administration, la justice, la presse, le grand patronat, les partis politiques du système notamment) s’employer à déstabiliser le gouvernement Erbakan, obtenir sa démission et finalement en terminer par la dissolution du parti islamiste de la prospérité (Refah partisi). Ce processus, on le sait, est désormais connu en Turquie, sous le vocable de «coup d’Etat post-moderne». Il apparaît comme l’intervention militaire la plus sophistiquée au sein de la longue liste des putschs, qui ont jalonné l’histoire politique turque de la seconde moitié du XXème siècle.

Du coup d’Etat de 1960 jusqu’au coup post-moderne de 1997, en passant surtout par l’intervention plus feutrée de 1971 et par celle sans équivoque de 1980, l’armée a mis en place une démocratie hautement contrôlée, en s’implantant au cœur du fonctionnement du système politique turc. Lors de sa promulgation et dans les deux décennies qui ont suivi, la Constitution de 1982, en confiant à un conseil de sécurité nationale (émanation des plus hautes instances de l’armée) un rôle de surveillance politique permanente et la possibilité d’émettre des remontrances dont le gouvernement devait impérativement tenir compte, est apparue comme l’aboutissement de ce processus de militarisation du système. Ce texte, élaboré d’ailleurs sous le contrôle étroit de l’armée, avait de surcroît permis de confier, pendant les sept premières années de son application, la présidence de la République, à l’un des auteurs du putsch de 1980, le général Kenan Evren.

Ce douzième anniversaire du coup post-moderne survient au moment même où l’affaire «Ergenekon» frappe presque quotidiennement l’armée mettant à jour des pans entiers de l’activité occulte de l’Etat profond et où des bandes téléphoniques révèlent les interventions politiques permanentes du général Ismail Kakkı Karadayi (à droite sur la photo), qui fut le chef d’état major de l’armée turque de 1994 à 1998. Sur ces bandes, en effet, une voix attribuée au général Karadayi indique sa participation à la plupart des interventions militaires vécues par la Turquie et son implication directe dans le coup post-moderne de 1997. La voix en question se vante, en particulier, d’avoir «servi le pouvoir sur un plateau d’argent» au leader de l’ANAP, Mesut Yimaz. Elle reconnaît aussi avoir demandé «au Hoca» (comprendre Necemettin Erbakan) de démissionner.

Pourtant, cet anniversaire permet aussi de mesurer le chemin parcouru au cours des 12 dernières années. La candidature de la Turquie à l’UE a provoqué un remaniement profond de la Constitution de 1982. En 2001, une révision constitutionnelle importante a affecté près d’un cinquième des articles de la loi fondamentale turque. Le conseil de sécurité nationale est devenue une institution majoritairement composée de civils, tandis que son pouvoir d’injonction lui était enlevé au profit d’une compétence simplement consultative. Le chapitre de cette même Constitution, consacré aux droits et libertés, a fait également l’objet d’un toilettage important. Mais surtout, en 2007, l’armée n’a pu empêcher l’élection d’Abdullah Gül à la présidence de la République. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayer. Les bandes téléphoniques, auxquelles nous faisions précédemment allusion, révéleraient à cet égard que le général Karadayi serait personnellement intervenu pour inciter Uğur Mumcu, l’ex-leader de l’ANAP, à boycotter le premier tour de l’élection présidentielle. Force est de constater cependant que le mémorendum militaire du 27 avril 2007, paru sur le site internet des forces armées turques et qualifié parfois de « e-coup » (cf. notre édition du 30 avril 2007), n’a pas eu les mêmes effets que les fameuses injonctions du 28 février 1997. Par la suite, les élections législatives anticipées de juillet 2007 et l’élection d’Abdullah Gül, en août de la même année, ont consacré la défaite des militaires qui aujourd’hui sont contraints d’adopter une position de repli. Enfin, depuis le début de l’année 2008, les révélations de l’affaire «Ergenekon» ont durement frappé l’armée, conduisant un certain nombre d’anciens généraux derrière les barreaux. Des rumeurs évoquent même actuellement l’inculpation imminente du général Karadayi…

Ainsi, ceux qui se sont longtemps considérés comme les propriétaires de la République voient chaque jour un peu plus leur bien leur échapper et leur influence se réduire. Mais dans le contexte de changement spectaculaire que vit la Turquie depuis quelques années, alors que le système constitutionnelle «sécuritaire» mis en place par la Constitution de 1982 vacille et que l’on parle de l’élaboration d’une Constitution civile, le problème est désormais de comprendre la nature des nouveaux équilibres qui sont en train de se mettre en place.
JM

mercredi 25 février 2009

Ahmet Türk s’exprime en kurde lors d'une réunion du groupe parlementaire DTP.


Le 24 février 2009, lors de la réunion hebdomadaire du groupe parlementaire du DTP, le leader de ce dernier, Ahmet Türk (photo), s’est exprimé en partie en kurde. La chaîne de télévision publique (TRT-3), qui couvrait l’événement, a immédiatement interrompu sa retransmission et le président de la Grande Assemblée Nationale, Köksal Toptan, a jugé l’initiative du leader kurde contraire à la Constitution et à la législation sur les partis politiques. Ahmet Türk, quant à lui, a mis son geste en rapport avec la célébration du jour des langues maternelles par l’UNESCO (le 21 février), en insistant sur la richesse que constituait le multilinguisme pour la Turquie.

Cet incident intervient alors même qu’une chaîne turque, TRT6 (cf. notre édition du 13 janvier 2006), émet en kurde depuis le début de l’année et que, dans la perspective des prochaines élections municipales, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, a tenu un meeting de l’AKP à Diyarbakır, le 21 février 2009, à l’occasion duquel il a même prononcé quelques mots en kurde ! Commentant ce contexte souvent mis en exergue pour défendre l’initiative d’Ahmet Türk, Köksal Toptan a estimé que la création de TRT6 et les mots en kurde de Recep Tayyip Erdoğan ne sauraient justifier une telle attitude. Selon lui, la tenue de propos en kurde au Parlement pose également un problème technique, car les rapporteurs de l’Assemblée, qui ne connaissent pas le kurde, ne peuvent faire leur travail de retranscription des prises de parole et des débats. À l’automne 2008, un autre incident passé inaperçu, avait déjà vu l’imprimerie de l’Assemblée refuser d’imprimer les cartes de vœux préparées par un député kurde dans les deux langues, à l’occasion du Şeker Bayramı (fête du sucre à la fin du Ramadan en Turquie), en prétextant qu’elles étaient en partie rédigées dans «une langue inconnue».

Le geste d’Ahmet Türk relance une querelle qui dépasse largement ce problème technique (qui au demeurant pourrait être aisément résolu). En 1991, alors que le SHP (parti kémaliste de centre gauche ayant précédé la recréation du CHP en 1993) avait ouvert ses listes à des candidats kurdes pour leur permettre d’entrer au parlement, l’une d’entre eux, Leyla Zana, avait fait scandale en prononçant sa prestation de serment en kurde. On sait que cette affaire devait la conduire en prison pendant de longues années, après la levée de son immunité parlementaire. Certes, depuis 1993, l’usage du kurde en public n’est plus prohibé en Turquie et une chaîne de télévision publique en kurde vient même d’être acceptée. Toutefois, la création de chaînes de télévision privées en kurde est toujours interdite et des incidents réguliers se produisent, dès que l’usage de la langue kurde tend à prendre une dimension plus officielle. Ainsi, une polémique durable oppose les municipalités kurdes aux préfectures à propos de l’orthographe de la fête de « Newroz », une fête kurde devenue aussi fête turque depuis 2007 (cf. notre édition du 27 mars 2007), mais que les documents officiels turcs ne veulent connaître que sous le nom turc de « Nevruz ».

Au-delà de ce passé conflictuel, l’initiative d’Ahmet Türk doit être rétablie dans le contexte politique immédiat des élections municipales qui doivent se tenir le 29 mars prochain. On sait que l’AKP a fait de sa progression dans le sud-est (et en particulier de la conquête de Diyarbakır, le bastion-symbole du DTP) l’un des objectifs de sa campagne électorale pour les prochaines municipales. Dans cette perspective, il a multiplié les gestes en direction des Kurdes : annonce de mesures économiques d’envergure, création d’une chaîne publique en kurde… Dès lors, depuis plusieurs mois, le DTP saisit toutes les opportunités qui lui sont offertes pour contrer cette offensive du parti majoritaire. Au début du mois de novembre 2008, lors de sa visite dans les provinces kurdes, Recep Tayyip Erdoğan avait été très mal reçu. Le parti kurde avait été à l’initiative de manifestations importantes qui avaient provoqué la colère du premier ministre et l’avait amené à déclarer que ceux qui rejetait « un seul drapeau et une seule nation étaient libres de repartir où bon leur semblait. » ; des propos qu’Ahmet Türk avait alors qualifié de « fascistes » et que même Devlet Bahçeli, le leader nationaliste du MHP avait trouvé choquants. Depuis, Recep Tayyip Erdoğan a récusé ce dérapage verbal, en adoptant à nouveau un profil beaucoup plus conciliant.

Alors que le soutien apporté par le premier ministre turc aux Palestiniens, lors de l’offensive de Gaza, a été plutôt bien perçu en pays kurde où son récent voyage s’est mieux déroulé que le précédent, l’initiative d’Ahmet Türk de s’exprimer en kurde, lors de la session hebdomadaire de son groupe parlementaire, apparaît comme une nouvelle contre-offensive du DTP. Il s’agit de mettre le leader de l’AKP au pied du mur en pointant du doigt les contradictions de son approche de la question kurde. Le geste n’est pas dépourvu d’habileté politique. Puisque le chef du gouvernement, après avoir lancé une télé publique en kurde, n’hésite pas à parler lui-même le kurde dans ses meetings, pourquoi le leader du DTP devrait-il renoncer à le faire ? L’idée est de montrer qu’en dépit des avancées qu’il a consenties récemment, l’AKP ne va pas jusqu’au bout d’une reconnaissance du fait kurde et que sa démarche est purement électoraliste. Ce sont bien sûr les électeurs kurdes de Turquie qui arbitreront cette confrontation entre le DTP et l’AKP, qui apparaît comme l’un des premiers enjeux des prochaines municipales.
JM

vendredi 20 février 2009

Reprise de l’affrontement entre Recep Tayyip Erdoğan et le groupe de presse Doğan.


Le groupe Doğan a été condamné, le 18 février 2009, par la direction des impôts d’Halkalı (grande banlieue d’Istanbul) au paiement d’une amende de 826 millions de livres turques (soit environ 413 millions d’Euros) pour fraude fiscale. Cette condamnation, qui pourrait se traduire aussi par des poursuites pénales, a été immédiatement perçue comme une reprise de la sévère confrontation qui avait opposé le premier groupe médiatique turc au premier ministre, à l’automne dernier.

Le groupe Doğan considère, en effet, que cette condamnation est sans fondement sur le plan juridique et y voit donc une nouvelle offensive gouvernementale contre la liberté de la presse. Il explique, en outre, que l’amende en question est intervenue après une série de contrôles fiscaux sur ses sociétés. De tels contrôles seraient, selon lui, sans précédent dans ce pays et auraient visé, pour l’affaiblir, à aboutir à tout prix à une condamnation. Le 19 février 2009, dans une déclaration, la direction du groupe Doğan a estimé notamment qu’il y avait de « sérieuses raisons de croire que ces contrôles fiscaux avaient été guidés par des raisons politiques », en rappelant « les allégations et les attaques du premier ministre dans les meetings de son parti.» Pour sa part, Recep Tayyip Erdoğan a vivement réagi, le même jour, en déclarant que « la liberté de la presse ne pouvait être utilisée pour frauder et diffamer », tandis que Nurettin Canıklı, le vice-président du groupe parlementaire AKP, démentait les accusations et les rumeurs qui laissent entendre que le gouvernement serait derrière les enquêtes fiscales menées contre le groupe.

Les relations difficiles de Recep Tayyip Erdoğan avec le groupe Doğan découle d'un passé conflictuel déjà ancien. En 1996-97, les organes de presse du groupe avaient fortement contribué à déstabiliser la coalition gouvernementale qui soutenait le premier ministre islamiste, Necmettin Erbakan, dont à l’époque Erdoğan était l’un des lieutenants. Cette hostilité tenace, en dépit de périodes d'accalmies depuis l'arrivée de l'AKP au pouvoir, a débouché, en septembre 2008, sur une confrontation ouverte entre le leader du groupe, Aydın Doğan (photo), et le premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan. C’est, on s’en souvient, la mise en cause du gouvernement de l’AKP dans le scandale « Deniz feneri » (une organisation caritative de couverture condamnée en Allemagne) par les journaux d’Aydın Doğan, qui avait provoqué l’ire du premier ministre et l’avait amené à appeler au boycott de ceux-ci (cf. nos éditions des 13, 17 et 19 septembre 2008).

Il faut sans doute replacer la confrontation Erdoğan-Doğan et sa réactivation actuelle dans le contexte de la campagne pour les élections municipales de mars prochain. L’AKP et ses municipalités redoutent les initiatives imprévisibles d’un groupe de presse influent qui peut facilement trouver dans la gestion des finances locales de quoi nourrir des campagnes propres à gêner le parti majoritaire et entamer sa crédibilité. Mais plus généralement, il faut voir que ce nouvel affrontement intervient au moment même où la plupart des sujets en cours (affaire « Ergenekon », intervention de Gaza, municipales…) divisent la société turque et accentuent en son sein un phénomène de bipolarisation. Les partisans du gouvernement estiment que le groupe Doğan a beau jeu d’en appeler à la liberté de la presse, alors même qu’il s’est souvent mis au service de l’establishment politico-militaire. Ils perçoivent ainsi les ennuis fiscaux du trust médiatique comme un juste retour des choses, dans un contexte où les hautes sphères de l’Etat ne lui sont plus acquises. En revanche, le camp adverse voit, dans la reprise de l’offensive gouvernementale contre le groupe Doğan, une nouvelle preuve de la volonté de l’AKP de combattre les instances qui lui résistent, afin d’étendre encore sa mainmise politique.
JM

mercredi 18 février 2009

Entretien avec Serge Avédikian.


À l’occasion du festival international “1001 Films Documentaires” d’Istanbul (13 au 18 novembre 2008), le réalisateur français d’origine arménienne, Serge Avédikian, est venu en personne présenter sa dernière réalisation, “Nous avons bu la même eau”. Déja trés remarquée lors de plusieurs festivals en France, en Arménie ou à Genève... elle l’a été également à Istanbul !

Le choix de ce film par le comité de sélection turc est symbolique : il annonce une nouvelle attitude, une nouvelle approche à l’égard de la question arménienne, et amorce des relations moins conflictuelles avec la “diaspora” arménienne. Le film lui-même partage cette démarche de dialogue avec les Turcs sur une question sinon taboue, du moins difficile. Pour une fois, sont interrogés non pas des intellectuels ou des polittiques, mais des villageois, qui livrent avec franchise leurs connaissances et méconnaissances...

Cette interview de Serge Avédikian, publiée également par le site “Turquie européenne” (http://turquieeuropeenne.eu), a été réalisée par Bülent Tegün et Juliette Dumas, qui avaient profité de la visite du réalisateur à Istanbul pour le rencontrer et évoquer son film, ses projets, ses idées... Au moment où l’on parle de l’établissement de relations diplomatiques entre la Turquie et l’Arménie, et de l’ouverture de la frontière entre les deux pays, cette interview est très révélatrice des mutations qui sont en cours dans les sociétés civiles turques et arméniennes ainsi qu’au sein des diasporas.

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Question - Est-ce que tu te rappelles combien de fois tu es venu en Turquie, et quand tu es venu en Turquie la première fois ? Nous croyons savoir que c’était en 1987…

Tout à fait. D’ailleurs, c’est dit dans le préambule du film. Le film commence comme ça ; c’est trois voyages en Turquie, dans le même lieu, qui est le lieu de naissance de mon grand-père, le village de Sölöz, près de Bursa, au bord du lac Iznik. Donc, en effet, c’était en 1987, la première fois.

Question - Est-ce que tu te rappelles ce que tu as ressenti la première fois que tu es venu à Sölöz, en Turquie ?

En 1987, la première fois, j’ai recommencé à fumer avant d’atterrir à Istanbul… !!
Ce que je veux dire, c’est que j’étais dans une émotion particulière, que je vérifie actuellement chez d’autres, qui pour la première fois viennent à Istanbul. Des amis sont venus avec moi, à l’occasion de ce film, pour la première fois. J’ai vu dans quel état ils sont. Je pense que pour un Arménien qui remet les pieds en Turquie, toute l’histoire du passé remonte. Il ne s’agit évidemment pas de rancune, de haine. Pas du tout. Ce qui remonte, c’est l’émotion de la vie avant, d’une certaine façon ; avant la grande catastrophe de 1915. C’est ce qui se passait avant, c’est-à-dire la vie de nos grands-parents, le fait qu’ils ont vécu là, qu’ils ont participé à la vie, à la construction de ce pays. Le fait qu’il y reste des traces de leur vie sur place. Quand on va dans les villages et qu’on les retrouve – c’est ce que le film montre, c’est encore plus fort. On se dit : « j’ai un bout de moi ici ! ». J’ai envie de dire aux gens que c’est aussi un peu mon pays.

Question - Est-ce que c’est la même émotion qui revient, à chaque fois ?

Non. La même émotion ne peut pas revenir. Une émotion, c’est comme une histoire d’amour, au début on l’a très fort, après on s’habitue ! Un petit peu…
Ce qui peut-être est omniprésent, la constante, c’est le fait qu’il y a réellement quelque chose qui doit se régler. C’est une sorte de thérapie, si vous voulez. Il faut qu’il y ait un certain nombre de barrières qui tombent, c’est-à-dire que la communication, que la capacité de parler à l’autre soit plus simple, plus perméable, plus ouverte, moins complexée, de part et d’autres j’entends, bien que de façon différente. Ça c’est une constante. Mais j’ai l’impression que les consciences, depuis quelques années, depuis quelques mois même – maintenant c’est presque par mois que l’on peut compter les évolutions de la relation – changent de plus en plus. On voit bien ce qui se passe entre les gouvernements arméniens et turcs, même si cela n’a pas un rapport direct avec la diaspora ; une realpolitik est en train de se mettre en place, qui va permettre peut-être d’apaiser les choses, d’ouvrir les frontières, d’avoir des relations diplomatiques… Et ça aide les gens à réfléchir, peut-être même à guérir un certain nombre de choses en eux.
Mais il n’empêche que, tant que tu n’as pas toi-même fait l’expérience de venir, de parler, de voir, tu ne peux pas l’imaginer. Il y a encore beaucoup de gens qui sont encore dans une forme de pathologie maladive, et qui en conçoive de la difficulté, parce que la douleur est forte. Donc pour clore cette question, je dirais qu’il y a une évolution, en tout cas chez moi. Je sens une évolution constante, je sens qu’il y a de plus en plus d’ouverture. Je sens que le nombre des gens avec lesquels je communique augmente. Je sens aussi que les journalistes déploient une audace plus grande, de communiquer, de poser des vraies questions, et non pas la langue de bois, de parler vraiment des choses. Personnellement, je ne suis pas un pourfendeur, ni quelqu’un qui est venu faire la guerre, ou régler les questions. Ce n’est pas comme ça que je m’y prends. Je pense qu’il y a un vrai travail à faire, chacun dans son domaine. Pour ma part, je le fais à travers le cinéma. Je pose des questions sur lesquelles j’aimerais que l’on s’interroge, et que l’on puisse répondre ensemble, chacun différemment. Je pense que les arts en général peuvent, doivent servir de passerelle, à poser les bonnes questions, pour rétablir des vérités, à se parler sans haine, sans animosité. Je pense que l’essentiel du travail se fera par la société civile. Je parlais des Etats tout à l’heure, c’est une chose. Mais moi, je crois plus en la société civile. C’est pour cela que je disais que je sens une évolution remarquable actuellement en Turquie, par rapport à la société civile, qui petit à petit s’ouvre. J’ai lu encore récemment qu’un juge a pris la parole, il y a deux ou trois jours, de façon très forte, à Izmir je crois.
En somme, je continue mon voyage…

Question - Dans ton communiqué, tu t’adresses à la fois aux artistes Arméniens et Turcs. Quelles applications pourrait prendre cet appel ? As-tu des idées de projets de coopération ?

Oui, j’ai quelques idées de projets de coopération cinématographique. Je ne peux pas encore réellement en parler, parce que je ne m’y suis pas encore essayé. Mais j’aimerais beaucoup, dans mes prochaines réalisations, qui ont une relation avec la Turquie du passé et du présent, travailler avec un producteur turc, par exemple, en coproduction ; pouvoir utiliser des archives filmées, ici, pas du tout sur le génocide ou autre, mais sur la ville par exemple. Une idée parmi tant d’autres, je cherche des images de Constantinople en 1910. La vie normale. Ces images-là, comment je vais les trouver, qui est-ce qui pourra m’aiguiller, peut-être qu’un producteur en possède déjà... Justement, ce festival va me permettre de m’essayer à cela, à ce travail de coopération. J’ai aussi un projet de long métrage. Peut-être, pourquoi pas, travailler avec des comédiens turcs, qui parlent français ou anglais, qui peuvent tourner dans des films. Et c’est avec plaisir que, comme comédien par exemple, je jouerais dans un film d’un autre réalisateur, turc par exemple.
J’adresse ce message aussi aux artistes de la diaspora, aux Turcs qui vivent en Allemagne, en France, ou ailleurs. J’espère que dans le futur proche, les artistes franchiront ce pas. Je sais qu’il y a des photographes qui exposent ensembles. Je sais qu’il y a des plasticiens qui ont fait une exposition ensemble. Les arts plastiques, en général, la musique, sont des domaines plus faciles ; parce qu’ils sont plus abstraits. Dès que le langage intervient, c’est plus compliqué. Tant que c’est de la musique, que c’est de la peinture, les choses sont plus faciles. D’ailleurs ça n’a pas raté. Cette partie-là communique déjà. Il y a pas mal d’artistes qui travaillent ou font des expositions communes. Beaucoup de musiciens et danseurs. Mais dès que la parole intervient, les choses se compliquent. La parole a été faite pour être conceptuelle, pour dire des sentiments aussi. Mais ça viendra. Je suis tout à fait convaincu que cela viendra. J’en suis sûr. C’est peut-être par là que cela va passer. Ce n’est pas que par des matchs de foot que ça va s’arranger. Les matchs de foot, c’est une façade, c’est très populaire et c’est normal. Pourquoi pas. Mais je crois plus à la conscience des gens. Je crois plus que ça va se faire en conscience. Et probablement en petits groupes, pas en masse. La masse ne peut suivre que si les évolutions viennent d’en haut, si c’est les gouvernements qui disent de faire comme ça. Par rapport à la liberté de pensée, je pense que ça passe plus par des individus, par des petits groupes.

Question - Malgré la présence de radicaux, à la fois Arméniens et Turcs, des volontés de rapprochement entre les deux peuples voient le jour. Mais ces actions se confrontent souvent à ces radicaux des deux côtés. Comment penses-tu qu’il faudrait faire, afin de casser ce mur du radicalisme ?

Si je savais… Je soufflerai…
Mais je ne crois pas savoir. Je ne lis pas dans le marc du café !
Je ne suis pas falcı, comme on dit.
Plus sérieusement, je pense qu’il y a un certain nombre de choses qui nous échappent, politiquement, parce qu’il y a de grands jeux régionaux. Je pense aujourd’hui que la Russie va jouer un rôle très fort dans cette région ; que la Turquie essaie de se placer pour jouer un rôle très fort aussi, par rapport à l’Europe, au Moyen-Orient. Il y a le problème de l’Irak, de l’Iran… Tout cela est très compliqué. Mais la chose que je dirais précisément sur cette question, c’est que, avant même que les grands règlements de ce genre se mettent en mouvement, moi, en tant que citoyen, y compris en France, je veux que les gouvernements s’occupent de leurs gens, de leur quotidien, de leur pays. Je pense que le grand problème en Turquie, c’est le problème kurde, qui est un énorme problème selon moi, et que c’est d’abord ce problème que le gouvernement turc devrait régler. Pas forcément de la façon qu’il le fait, je n’en sais rien. Je n’ai absolument pas la solution sur le comment les choses vont ou doivent se faire. Je pense que ça va être chaud et froid, comme d’habitude en politique. Ils vont dire une chose, et son contraire ; ça va être comme on dit en français : on avance d’un pas, on recule de deux… C’est comme une danse.
Mais parfois, parfois, il y a des hommes et des femmes de bonne volonté, qui sont des grands politiciens, et surtout avant tout des grands êtres humains. L’histoire en a donné quelques-uns. Malheureusement, il y en a un par siècle !! Ceux-là on ne les a pas encore vu naître, ni en Turquie, ni en Arménie, ni nul part ailleurs…
J’espère qu’un jour, un président, ou un premier ministre, dépassera, outrepassera la realpolitik pour faire du passé quelque chose de positif. Mais pas comme une brèche ouverte. En fait, je pense que ce qui ne va pas, globalement, c’est que nous les Arméniens, sommes surinformés sur notre histoire. Nous avons une approche presque monomaniaque face à notre histoire, parce qu’il y a un manque, il y a une injustice. Par contre, côté turc, je pense qu’il y a un manque d’information, un manque de clarté, d’approfondissement du problème. C’est très déséquilibré, humainement. Ce qu’il faudrait, dans un premier temps, c’est que pédagogiquement, cet équilibre se rétablisse : qu’en Turquie, il y ait plus d’information, plus de rapport à cette histoire. Les Turcs d’aujourd’hui ne sont pas responsables, directement, de cette affaire. Il ne s’agit pas de culpabiliser, ni de dire « ah, si je reconnais, c’est que c’est ma faute ». Non, personne ne dit cela, personne ne dit que c’est de leur faute. Il s’agit simplement de réfléchir sur comment ces événements se sont produits, sur quoi repose la République turque d’aujourd’hui, comment et pourquoi un problème de ce genre a eu lieu. Il faut que les choses passent de façon plus simple, plus accessible, dans les livres d’histoire. Il faut que les gens puissent avoir un rapport direct à cette partie de l’histoire. Dans l’avenir, on va avoir besoin que les peuples se parlent, que les gens se parlent, que des échanges aient lieu.
Pour faire un peu de politique – comme si tout cela n’était pas de la politique – je pense que les projets à venir, proches, sont l’ouverture des frontières avec l’Arménie, qui va faciliter probablement les liens de commerce, une représentation consulaire aussi peut-être, qui facilitera les relations officielles. Parce que les gens vont et viennent, ce n’est pas le problème. Ils n’ont pas attendus les visas pour faire du commerce ! Le commerce est toujours en avance sur tout… Mais officiellement, ce serait intéressant que ça se fasse. Et aussi, je pense que, pour faire un peu d’autocritique, et les Arméniens disent rarement des choses comme cela – je m’aventure ! – je pense qu’il y a aussi une différence qui doit être clarifiée entre la République d’Arménie et la diaspora arménienne. Toutes deux ne sont pas sur la même position. Ce n’est pas le même vécu. Il y en a qui sont proches de la terre, mais qui n’ont pas vécu cet événement, moins en tout cas, qui ont besoin d’avoir des relations de voisinage, des échanges ; les autres par contre sont loin, mais ils étaient là, et sont partis parce qu’il y a eu cette histoire. Ce n’est donc pas du tout la même approche, le même vécu.

Question - La première fois que tu es venu en Turquie, c’était il y a à peu près vingt ans. Il t’a fallu donc vingt ans pour construire ce film. Pourquoi ces vingt ans ? Est-ce que c’était un besoin de maturation intellectuelle, de réflexion sur le sujet ?

Je pense simplement que je n’étais pas capable de faire un film didactique. Parce qu’on peut aussi faire un film didactique historique, qui ne parte pas d’individus, mais d’archives. Je ne pouvais pas faire cela, parce que ce n’était pas mon genre, mais aussi parce que j’ai commencé par faire, il y a justement vingt ans, ma première réalisation, Sans retour possible. C’est un film sur la diaspora arménienne de France, en particulier sur les derniers survivants, qui racontent vraiment ce qu’ils ont vécu. C’est la passation de la mémoire, de comment les Arméniens se sont installés en France. C’est un film de deux fois 50 minutes, qui est passé à la télévision française, qui a été vraiment le premier film qui rendait compte de façon directe de comment les Arméniens sont arrivés, se sont installés en France. Il s’agissait donc d’une invocation du passé. D’ailleurs tous les personnages sont morts aujourd’hui. C’était les derniers survivants. J’ai donc commencé par ça. C’était une façon de reconstituer la pensée, de faire un travail de mémoire. A la suite, j’ai fait un film qui s’appelait Que sont mes camarades devenus. Il racontait mon retour à Erevan, en Arménie, où je suis né. Parce que ça aussi, c’est une histoire hasardeuse, incroyable. Pourquoi je née là-bas, alors que mes parents sont nés en France ? En 1947, suite à l’appel de Staline, 7000 Arméniens, dont mes parents, sont partis de Paris, de Marseille, de Lyon, en Arménie. Je suis le « produit » de ces voyages gratuits ! Des voyages gratuits, mais qui coûtent très chers à l’arrivée ! J’ai donc fait ce film là. Ensuite, on a fait la suite, qui se déroule dix ans après, quand l’Arménie s’est écroulée, après l’indépendance. Mais pendant ce temps-là, je venais en Turquie, et je tournais ces bouts de choses. La première fois, je n’avais pas assez de matière, et j’avais été un peu cassé par le maire de Sölöz. Je n’avais pas assez pour faire un film, pas assez de matière. Et puis après, je n’ai pas pu aller dans ce village.
En fait, j’ai toujours attendu – c’est un secret que je révèle dans le film – qu’on m’invite. Et c’est ce qui s’est passé. Je suis toujours venu en Turquie parce que j’étais invité. Je ne suis jamais venu en touriste en Turquie. C’est aussi une part de ce lien que j’ai avec ces deux pays, l’Arménie et la Turquie. Je n’y vais jamais si je n’ai pas quelque chose à faire ; je ne peux pas me comporter vis-à-vis d’eux comme n’importe quel pays. Ce sont des pays avec lesquels j’ai une trop grande, trop forte histoire !
J’ai donc attendu 2003. Entre les premières images, et la fin de ce film, il s’est passé 17 ans ! 17 ans au cours desquels j’ai fait dix films, certains qui ont aussi été présentés ici, en Turquie – pas tous, parce que je ne fais pas que des films sur les Arméniens ou les Turcs, je fais d’autres films aussi… L’un a été présenté à Bursa, en 2003, l’autre a été présenté ici, à Istanbul, lors du festival du court-métrage. C’est toujours le cinéma qui a nourri le cinéma.
Je pense aussi que ce n’était pas du tout évident de parler de cette question de la façon dont je le fais. Je pense que les artistes ont souvent de l’avance, par intuition, sur leur temps. Ils sentent l’odeur de ce qui va se passer, mais ils ont du mal à l’exprimer. Parfois, à cause de cela, ils prennent du retard ! C’est très rare que les artistes soient dans leur temps ! Ce film, justement, est là dans le temps où il doit être. Il parle de tout, des deux côtés. Il parle du dialogue. D’ailleurs, j’ai des amis qui me critiquent sur ce film, qui disent « tu es trop gentil avec les Turcs ». Le temps est un des facteurs du cinéma, puisque c’est l’art qui réunit le mouvement, son propre temps et le temps présent.

Question - L’initiative de ton film représente une nouvelle approche des relations turco-arméniennes. S’agit-il d’un choix délibéré de ta part ? Est-ce que tu as été confronté à des difficultés, des critiques, face à ce choix de traiter différemment ces relations ?

Oui. Je disais tout à l’heure justement que les « durs » des deux côtés ne sont pas toujours très contents, parce qu’ils mettent en avant la fierté, cette idée de « tant qu’ils n’auront pas dit pardon, je ne leur adresse pas la parole » par exemple. De l’autre côté, il y a des ultra-nationalistes en Turquie, qui n’hésitent pas à pratiquer des assassinats. C’est compliqué.
Mais en ce qui me concerne, je ne l’ai pas fait exprès. Ce n’est pas délibéré. C’est instinctif, intuitif chez moi. Je crois que c’est parce que j’aime les gens, je ne les utilise pas. Je les écoute. Je ne les juge pas, j’essaie de comprendre pourquoi ils disent, pensent ça. Je laisse le spectateur faire son jugement. Par exemple, dans mon film, je laisse le spectateur juger si les gens sont sincères quand ils disent qu’ils ne savent pas ce qui s’est passé. Moi, je ne les juge pas dans le film, je ne dis pas « non, c’est pas vrai, ils mentent », pas du tout. D’ailleurs je pense qu’ils sont sincères. Mais c’est pire presque. Ca veut dire qu’ils ne savent pas. C’est incroyable, d’être face à l’ignorance. Bref, ce que je veux dire, c’est que les sceptiques, les gens qui n’aiment pas les autres, ou qui ne veulent pas prendre la peine de comprendre d’où est-ce que les autres te parlent, ont tort. Parce que toi tu parles de quelque part où tu es, dans ta propre histoire. Mais tu dois voir aussi d’où l’autre te parle. Parce que si tu ne perçois pas cela, tu ne peux pas comprendre ce qu’il dit. Tu ne peux pas avoir un vrai lien avec lui. Et ça devient un dialogue de sourd, « moi je pense ça, toi tu penses ça et basta ». Je pense que chez moi, ce n’est pas calculateur, cette approche, c’est comme je suis, je suis comme ça dans la vie. Je parle facilement ! Je suis un libre penseur. Ce qu’il y a de plus cher, pour moi, c’est la liberté. J’ai vécu dans un pays qui était totalitaire – l’URSS, je sais ce que c’est les staliniens, et pour moi, la liberté de penser de chaque individu est très chère. Pas de façon artificielle. Pas du genre « on est en démocratie, on est libre, donc on dit n’importe quoi ». Non, ce n’est pas ça. C’est comprendre, donner la possibilité à l’autre d’être libre dans sa pensée. Peut-être qu’il se trompe… Mais il a la liberté de reconnaître qu’il s’est trompé. Ça c’est important. On n’a pas tous tout le temps raison, on n’a pas toujours compris. Donc c’est peut-être ma nature qui a fait que j’ai pu réussir à faire ce film.
Enfin, je pense que ce film, je n’aurais pas pu le faire ailleurs. Je n’aurais pas pu le faire dans un village d’Anatolie, où habitent encore aujourd’hui des descendants des Turcs dont les grands-parents ont récupéré les biens des Arméniens. Dans ce village, à Sölöz, ce sont des Pomaks qu’on a fait venir en 1923, et que l’on a mis dans le village pour qu’ils y vivent. Eux aussi ont vécu une transplantation, une émigration forcée. Ils savent ce que c’est. Et ils n’étaient pas là, donc ils n’ont aucune culpabilité. En plus, ce ne sont pas vraiment des Turcs à l’origine, ce sont des Bulgares musulmans. Cela dit aujourd’hui, ils sont plus durs que les Turcs !
Ce que je voulais dire, c’est que ce n’était pas réfléchi de ma part d’amener cette capacité de parler à l’autre, d’entendre les autres, de façon neutre, simple. C’est justement ce qui touche les deux parties dans ce film ; ils se disent « c’est possible de se parler calmement ! ». C’est d’autant plus beau que cela sort d’eux-mêmes. Ce n’était pas prémédité. Ca vient de ma nature, de ma façon dont je conçois la vie, pas seulement entre les Arméniens et les Turcs d’ailleurs !!

Question - Pour finir, quels sont tes projets d’avenir ? Est-ce que tu comptes continuer dans cette voie, ou bien est-ce que tu as d’autres projets ?

Mes deux prochains projets de réalisations – entre-temps je fais d’autres choses aussi – sont les derniers volets de cette histoire. Parce que si l’on regarde depuis les premiers films, en fait, ce sont trois films qui se complètent. Il y a eu la diaspora arménienne en France, l’Arménie soviétique, celui actuel en Turquie, mais aussi un film sur mon grand-père. Donc il y a eu un travail très global qui a été fait sur toute cette période. Et je souhaite finir ce travail par deux fictions, c’est-à-dire sortir du commentaire. C’est nourri par le documentaire, mais cela sort du style du documentaire. Le prochain sera un film d’animation. La seule chose que je peux en dire c’est que ce sera autour de l’histoire des chiens de Constantinople en 1910… Le film viendra bientôt, il est déjà commencé. L’autre est une fiction totale, en film cette fois-ci, avec une équipe de comédiens, sur une rencontre d’un Juif, d’un Turc allemand et d’un Arménien. C’est toute l’histoire du siècle dernier, mais en romanesque !
(propos recueillis par Bülent Tegün et Juliette Dumas, 13 novembre 2008)

jeudi 12 février 2009

Mehmet Ağar comparait devant la justice près de 13 ans après le scandale de Susurluk.


Mehmet Ağar, ex-chef de la police et ancien ministre de l’Intérieur, comparait devant la 11e chambre criminelle d’Ankara, depuis le 9 février 2009. Il est accusé d’avoir couvert des structures occultes de la police chargées, dans les années 90, d’exécuter les bases besognes de l’Etat, notamment lors d’opérations menées contre la rébellion kurde. Ce procès, où les parties civiles sont représentées par une quarantaine d’avocats, est particulièrement attendu, car Mehmet Ağar, grâce son immunité parlementaire, a réussi à se soustraire à la justice pendant près de 13 ans !

L’affaire remonte, en effet, au milieu des années 90. Le 3 novembre 1996, une voiture percute un camion à Susurluk, un nœud routier au Sud de Bursa dans le Nord-Ouest de la Turquie, 3 personnes sont tuées (Mehmet Ozbay alias Abdullah Catlı, un activiste d’extrême-droite, Hüseyin Kocadağ, un chef de la police, et Gonca Us, un ancien top model compagne de Catlı), tandis qu’une autre est blessée (Sedat Edip Bucak, un député du DYP). Très vite l’accident de Susurluk devient une affaire d’État, car il montre les liens courants que la police, les foyers d’activistes d’extrême-droite, les milieux mafieux et la classe politique turque au pouvoir entretiennent pour mener à bien certaines d’activités occultes (éliminations d’opposants politiques, lutte contre les rebelles kurdes…).

Largement relatée par les médias, l’affaire de Susurluk provoque aussi rapidement une vive réaction dans l’opinion publique turque. Tous les soirs (à 21 heures), pendant plusieurs semaines, la population des grandes villes éteint massivement la lumière pour manifester par une minute d’obscurité son désir de pouvoir faire la clarté pour l’éternité ! Le principal initiateur de cette opération est Ergin Cinmen, qui est actuellement l’avocat de la famille de Hrant Dink. Cette protestation spectaculaire apparaît alors comme la première manifestation d’envergure de la société civile en Turquie. C’est aussi à cette époque que l’expression « Etat profond » commence à être couramment utilisée pour désigner cette collusion occulte d’activistes issus de l’armée, de la police, de la haute administration, de partis nationalistes de droite et de gauche, voire de milieux mafieux agissant en marge des institutions officielles, mais le plus souvent avec l’accord tacite de certaines d’entre elles.

Le scandale entraîne la démission de Mehmet Ağar, à l’époque ministre de l’Intérieur. Mais la justice ne parvient pas à l’entendre, car il est aussi député du DYP (Doğru Yol Partisi, le parti de la juste voie, une formation de centre droit fondée par Süleyman Demirel) et qu’il bénéficie à ce titre d’une immunité parlementaire dont le parlement refusera toujours la levée. Par la suite, de législature en législature, bien que l’étoile de son parti ait pâli, Mehmet Ağar, a poursuivi sa carrière parlementaire en continuant à bénéficier de ce précieux privilège. En 2002, il parvient encore à se faire réélire député indépendant et à échapper aux tribunaux. Toutefois, en 2007, ses efforts pour unifier le DYP et l’ANAP dans une nouvelle formation de centre droit (le Demokrat Parti, DP) échouent lamentablement (cf. notre édition du 4 juin 2007) et, à l’issue des élections législatives anticipées, le nouveau DP, avec 5% des voix, ne parvient pas à avoir une représentation parlementaire. Enfin privé de son immunité parlementaire par… la défection des électeurs, Mehmet Ağar est alors à la merci d’une réouverture des charges qui pèsent contre lui depuis le scandale de Susurluk. C’est ce qui explique l’ouverture de son procès aujourd’hui.

Lors des premiers développements de ce procès, rappelant ses états de service dans la police, Mehmet Ağar a nié en bloc son implication dans l’affaire de Susurluk. « Étant quelqu’un qui a dédié sa vie à combattre le crime et les criminels, je ne peux pas accepter l’accusation d’avoir monté un gang pour commettre des crimes », a-t-il déclaré. Il n’a pas hésité à défendre également ses anciens collaborateurs : Sedat Bucak, le député rescapé du fameux accident, Korkut Eken, un lieutenant de police lui aussi impliqué dans le dossier Susurluk, et Ibrahim Şahin, un autre responsable de la police récemment arrêté dans le cadre de l’enquête Ergenekon. Tous ces gens seraient, selon l’ancien ministre de l’Intérieur, parfaitement recommandable et l’Etat leur devrait beaucoup. Il reste que Mehmet Ağar devra s’expliquer entre autres sur plusieurs milliers de crimes restés inexpliqués dans les années 90, qui semblent avoir été le plus souvent en relation avec la lutte menée alors contre le PKK.

L’annonce de la comparution de Mehmet Ağar en justice a provoqué la tenue de manifestations à Istanbul et Ankara. Les juges oseront-ils enfin s’en prendre à l’Etat profond ? L’entreprise a sans doute un peu plus de chances d’aboutir aujourd’hui qu’il y a 13 ans. En 1996, en dépit des révélations et des manifestations, le scandale fut largement étouffé et l’enquête systématiquement entravée. Mais, depuis Susurluk, l’affaire Ergenekon a montré que désormais la justice n’hésite plus à demander des comptes à des officiels, quel que soit leur niveau de responsabilité, et Mehmet Ağar risque fort, dans les prochains jours, de vérifier à ses dépends ce changement de décors.
JM

dimanche 8 février 2009

La polémique provoquée par la présence de Fatma Aliye sur les nouveaux billets de 50 TL tourne au boycott.


Depuis le début de l’année 2009, la Turquie a de nouveaux billets de banque et de nouvelles pièces de monnaie. La raison officielle de ce changement vient du passage de la YTL (Yeni Türk Lirası – ou nouvelle livre turque) à la TL (Türk Lirası – Livre turque). On devrait d’ailleurs parler d’un retour à la TL, puisqu’en 2005, la Turquie était passée, en sens inverse, de la TL à la YTL, pour enlever 6 zéros à une devise nationale, minée dans les années 90, par une inflation annuelle de 60 à 80%, ce qui amenait les Turcs à devoir évaluer en millions l’achat d’un kilo de tomates ou la dégustation d’un café «orta». Ainsi, comme on payait en nouveaux francs dans la France du début des années 60, c’est en nouvelles livres turques, YTL ou plus exactement en « yétélé », que l’on faisait ses courses, en Turquie, ces dernières années.

Ce pays, étant devenue entretemps la 17e économie mondiale et l’inflation s’étant assagie (encore que…), rien de plus logique, me direz-vous, qu’un retour à la TL pour faire oublier ces années sombres. Oui mais voilà, comme nous l’avions déjà écrit antérieurement (cf. notre édition du 10 octobre 2008), les nouveaux billets sont loin de plaire à tout le monde !

Certes, ils sont plus actuels ressemblant furieusement à des Euros. Certes, Atatürk est toujours présent sur leur face principale. Jusqu’ici tout va bien ! Toutefois, lorsqu’on retourne les nouvelles coupures en question, on s’aperçoit que de nouveaux venus, issus du monde des arts, des lettres et des sciences, peuplent désormais l’imagerie bancaire turque. Fini les colonnes d’Ephèse, le palais d’Ishak Paşa à Doğubayazit ou les cheminées de fées de la Cappadoce ! Mais là où le bât blesse, c’est qu’une femme s’est invitée dans ce changement de décors. Fatma Aliye, une féministe ottomane, née à la fin du XIXe siècle, considérée comme l’une des premières romancières de langue turque, trône en effet désormais, au dos des nouveaux billets de 50 livres et provoque depuis quelques semaines leur boycott. Comment peut-on boycotter un billet de banque, se demanderont sans doute beaucoup d’entre vous ? Rassurez-vous, il ne s’agit pas de brûler le billet en question devant les caméras à la façon d’un Gainsbourg ou de le jeter ostensiblement dans un caniveau où il aurait toutes les chances d’être ramassé par quelque petit malin peu regardant sur les figurines qui s’y trouvent, mais plus précisément d’aller le troquer dans la première banque venue contre d’autres coupures plus présentables.

Réaction machiste que ce boycott au demeurant marginal ? Pas si sûr. Sans doute la présence d’une femme choque-t-elle certains de ceux qui délaissent le nouveau billet, mais plus généralement ce que reprochent les boycotteurs à ce lifting bancaire, c’est d’être un indice de plus des mutations socio-politiques en cours en Turquie, depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP. Leurs critiques du choix de Fatma Aliye ne concernent pas seulement ses idées qui véhiculeraient une vision assez conservatrice de la femme, de la famille et de la religion, mais surtout la démarche politique qui tend actuellement à réhabiliter une histoire ottomane antérieure à celle de la République.

La personnalité de Fatma Aliye et son parcours sont en effet très révélateurs des réformes qui survinrent à la fin de l’Empire ottoman, en particulier pendant la seconde période de monarchie constitutionnelle («ikinci meşrutiyet»). Cette période, qui intervint après la révolution jeune turque (entre 1908-1912) et qui est depuis quelques années l’objet d’un foisonnement de publications, alimente actuellement une vive polémique sur le caractère fondateur des réformes d’Atatürk en matière de modernisation et sur la rupture que constitue la République aux termes de l’histoire officielle. Des intellectuels iconoclastes de plus en plus nombreux défendent l’idée que les réformes kémalistes auraient été préparées par une série de mutations intervenues dans les dernières années de l’Empire ottoman, notamment pendant le second «meşrutiyet», qui fut rapidement étouffé par le Comité Union et Progrès, branche la plus nationaliste, du mouvement «Jeunes Turcs». Eu égard à un tel contexte, on conçoit que la présence de Fatma Aliye sur les billets de 50 livres puisse devenir pour certains une véritable provocation.

Mais il n’y a pas que ça ! Mon épicier, très kémaliste, me disait l’autre jour :
- Regardez-moi ce sourire d’Atatürk ! D’où l’ont-ils sorti ? Il ne sourit jamais sur les photos habituellement ! Et pourquoi lui font-ils une pareille bouche, on dirait qu’il a une moustache ! On dirait Abdullah Gül.
- Mais, ai-je répondu, pourquoi font-ils cela ?
- Parce qu’il n’aime pas Atatürk, bey effendi !
JM

samedi 7 février 2009

Le projet de « Constitution civile » à nouveau sur la sellette en Turquie ?


Le président du Parlement turc, Köksal Toptan (photo), vient de remettre le projet de « Constitution civile » sur la sellette, en estimant que celle-ci devait être élaborée par une assemblée « ad hoc ». Cette assemblée pourrait être composée d’une centaine de députés et d’une cinquantaine de représentants de la société civile.

Rappelons que le projet de « Constitution civile » a été lancée par Recep Tayyip Erdoğan pendant la campagne des élections législatives anticipées de l’été 2007 (cf. notre édition du 22 septembre 2007). À l’origine, pour le leader de l’AKP, l’élaboration d’une nouvelle constitution était rendue nécessaire par la crise politique qui avait provoqué ces élections anticipées (annulation du premier tour de l’élection présidentielle par la Cour constitutionnelle à l’issue d’une lecture contestable de la Constitution de 1982). Dès lors, après sa victoire électorale de 2007, le premier ministre fit de la « Constitution civile » une priorité de son gouvernement et en confia l ‘élaboration à une commission d’experts, présidée par le célèbre constitutionnaliste Ergun Özbudun.

A l’automne 2007, cette initiative provoqua de multiples débats (cf. notre édition du 23 septembre 2007). Le point le plus délicat de ces débats devait concerner la levée de l’interdiction du port du voile dans les universités par la nouvelle Constitution (cf . notre édition du 25 septembre 2007). Cette affaire devint un véritable abcès de fixation entre le gouvernement et le camp laïque, ce qui bloqua finalement l’élaboration de la « Constitution civile ». En février 2008, dans l’espoir de surmonter l’obstacle, le gouvernement proposa une révision de la Constitution actuelle pour permettre une levée de l’interdiction du voile, sans attendre l’élaboration du nouveau texte fondamental (cf. notre édition du 7 février 2008). Cette nouvelle initiative acheva de fossiliser le projet de « Constitution civile ». En effet, la révision constitutionnelle fut annulée par la Cour constitutionnelle qui l’estima contraire à la laïcité (notre édition du 7 juin 2008). Entretemps, ce conflit avait encore avivé les tensions entre le camp laïque et le gouvernement, et provoqué l’ouverture d’une procédure visant à faire interdire l’AKP, tandis que les développements de l’affaire « Ergenekon » contribuaient également à la détérioration du climat politique.

Depuis l’été 2008, la « Constitution civile » apparait ainsi comme un projet en panne. Ce n’est pourtant pas la première fois que Köksal Toptan en reparle. En septembre 2008, il avait annoncé son intention de le remettre à l’ordre du jour en réunissant des comités parlementaires. Mais le CHP s’était opposé à cette idée. En décembre 2008, le président du parlement était revenu à la charge en déclarant qu’il saisirait les partis politiques de la question, après les municipales de mars 2009. En réalité, l’élaboration d’une nouvelle Constitution pour la Turquie pose deux problèmes majeurs.

En premier lieu, c’est la nécessité même de faire une nouvelle Constitution qui est en cause. Après sa mise en application dans le sillage du coup d’Etat du 12 septembre 1980, la Constitution de 1982 a certes été l’objet d’une contestation permanente. Mais depuis 1987, elle a fait l’objet d’une quinzaine de révisions. Les révisions les plus importantes (notamment celles qui ont concerné les droits et les libertés) ont été rendues impérativement nécessaires pour permettre à la Turquie d’ouvrir des négociations avec l’UE. Pour le CHP, ces révisions réalisées ont constitué une toilette suffisante et il n’y a pas lieu d’élaborer une nouvelle Constitution. En revanche, pour l’AKP et pour l’opposition libérale, la Constitution de 1982 est marquée à jamais par ses origines putschistes, ce qui rend nécessaire l’adoption d’un nouveau texte qui pourra être, dès lors, une véritable « Constitution civile ». Toutefois, le contenu de celle-ci risque fort de toucher à des problèmes très sensibles, voire à des tabous : définition de la laïcité (notamment, sort des articles intangibles de la Constitution, port du voile dans les universités, cours obligatoires de religion), affirmation d’une conception moins ethnique de la citoyenneté, droits des kurdes et des alévis, place de l’armée ou décentralisation….

En second lieu, la procédure à suivre pour élaborer la nouvelle constitution est aussi un sujet de discorde. En 2007, comme nous le disions précédemment, le gouvernement avait confié la responsabilité de rédiger son projet à une commission d’experts, avec l’intention de le faire adopter par le parlement. Mais entretemps, il a paradoxalement continué à réformer la Constitution actuelle (notamment, par le référendum d’octobre 2007 et par la tentative de révision constitutionnelle autorisant le voile à l’université). Par la suite, la radicalité de l’annulation de la révision sur la voile, par la Cour constitutionnelle, a rendu impossible l’adoption d’un projet de « Constitution civile ». Car, dès lors qu’un simple amendement à la Constitution a été rejeté par la Cour constitutionnelle, on voit mal comment celle-ci pourrait accepter une révision touchant la totalité du texte constitutionnel.

L’idée de confier l’élaboration du nouveau texte à une assemblée ad hoc associant la société civile est sans doute intéressante, mais il faudrait que les promoteurs du projet de « Constitution civile » sortent enfin du coup médiatique et tactique, pour proposer une procédure plus transparente et ouvrir une vraie discussion sur leur projet. Pour l’heure, il est probable que la relance de celui-ci n’est pas sans rapport avec la conjoncture politique la plus immédiate. L’affaire de Davos a ravivé la popularité de l’AKP et du premier ministre (cf. notre édition du 4 février 2009), un peu morose depuis l’automne. Sur la foi des derniers sondages, le gouvernement espère bien que son parti gagnera les prochaines municipales de mars, ce qui lui donnerait une légitimité renouvelée pour relancer ses projets de fond en instance.
JM

mercredi 4 février 2009

Recep Tayyip Erdoğan sort renforcé de la crise de Davos.


Alors que la sortie de Davos continue à faire la une de la presse turque, il est de plus en plus évident que Recep Tayyip Erdoğan a réussi à transformer sa colère de Davos en retour en force sur la scène politique nationale et internationale.

Le chef du gouvernement avait été critiqué ces dernières semaines pour sa gestion laborieuse de la crise financière et pour une agressivité récurrente qui l’avait vu, tour à tour, vouer le groupe Doğan aux gémonies pour avoir oser le mettre en cause dans le scandale « Deniz Feneri », demander aux Kurdes de quitter la Turquie s’ils ne s ‘y trouvaient pas bien, ou condamner la pétition demandant pardon aux Arméniens. Pour beaucoup d’observateurs, ces faux-pas traduisaient une certaine fébrilité du premier ministre, en baisse dans les sondages et pointé implicitement du doigt par le rapport d’évaluation de la Commission européenne pour sa propension à générer le conflit. Tandis que de surcroît des désaccords apparaissaient avec le Président de la République, ce déclin se lisait aussi dans les sondages qui montraient un tassement de l’AKP et semblaient indiquer que, lors des prochaines municipales, le parti gouvernemental pourrait plafonner à un score inférieur à son score de 2002. Du coup, on avait même vu le premier ministre estimer qu’il pourrait se retirer de la vie politique, dans le cas où les résultats de son parti, lors des prochaines municipales, ne seraient pas à la hauteur de ses espérances.

Plus récemment encore, au début de l’intervention israélienne à Gaza, Recep Tayyip Erdoğan, avait semblé dépassé par les événements et notamment par la rapidité des réactions de solidarité islamistes et même nationalistes, qui de surcroît laissaient entrevoir une gêne de celui qui avait encore accueilli, le 22 décembre 2008, à Ankara, le chef du gouvernement israélien, Ehoud Olmert. Il est vrai qu’au cours des dernières semaines, le premier ministre turc et son entourage n’ont pas ménagé leur peine pour refaire le terrain perdu (critiques particulièrement dures de l’intervention de Gaza, visite à des blessés palestiniens évacués dans des hôpitaux turcs, rassemblement de solidarité des premières dames du Moyen-Orient organisé par Emine Erdogan à Istanbul …) mais il fallait encore à l’ex-footballeur de Kasımpaşa une occasion pour faire la différence. Davos lui aura offert en l’occurrence une opportunité inespérée. Depuis sa sortie théâtrale, il a retrouvé cette dimension de leader charismatique qui semblait de plus en plus lui faire défaut. Après les manifestations de soutien qui l’ont accueilli à son retour à Istanbul et les sondages qui indiquent une remontée spectaculaire de sa côte de popularité, le leader de l’AKP entend transformer l’essai. Le 3 février 2009, devant le groupe parlementaire de son parti, il a savouré son triomphe en expliquant que les intérêts nationaux ne devaient pas s’effacer devant une approche « soft » de la diplomatie. « Un modérateur n’avait pas à mettre sa main sur l’épaule d’un premier ministre. C’est impertinent. Et si je n’avais pas été diplomate, je ne sais pas ce que j’aurais fait. », a-t-il précisé.

Mais sur le plan international également, les effets de Davos sont loin d’être négatifs pour le premier ministre. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, lui aussi présent au fameux débat de Davos, a donné raison à Recep Tayyip Erdoğan. Il l’a appelé pour lui confirmer que la répartition du temps de parole pendant le panel n’avait pas été équitable et pour lui demander de rester au service de la paix au Proche-Orient. La plupart des pays européens, qui se sont exprimés sur l’attitude de Recep Tayyip Erdoğan, ont estimé qu’on ne devait pas y voir une dérive orientale de la Turquie et qu’en réalité ce pays avait montré à cette occasion la place qui était la sienne au Proche-Orient et sur la scène internationale. Même les principaux leaders israéliens semblent vouloir désormais minimiser l’incident. Ehoud Olmert a rappelé que la Turquie était actuellement en période électorale et que cela pouvait faire oublier beaucoup de choses, tandis qu’Ehoud Barak a souligné l’importance stratégique de ce pays et la nécessité de mettre un terme au plus vite à la zizanie de Davos.

Mais en dernier lieu, si Davos s’avère être un succès politique pour Recep Tayyip Erdoğan, il faut voir également que cela tend à le replacer sur la plus haute marche de la diplomatie turque, une place un peu trop souvent occupée, depuis le fameux match d’Erevan, par Abdullah Gül. Au moment où la campagne des municipales s’ouvre, sur tous les plans, le premier ministre a repris la main.
JM

lundi 2 février 2009

La colère de Recep Tayyip Erdoğan à Davos.


Les coups de colère et le franc-parler de Recep Tayyip Erdoğan ne datent pas du Forum de Davos. En décembre 1997, alors qu’il n’était encore que maire d’Istanbul, une citation d’un poème de Ziya Gökalp (“les mosquées sont nos boucliers et les minarets nos baïonnettes...”), lui avait valu trois mois de prison et plusieurs années de banissement de la vie politique turque. Depuis son arrivée à la tête du gouvernement, en dépit d’un profil plus lisse, Recep Tayyip Erdoğan a régulièrement surpris son monde par des raidissements conservateurs, voire par des coups de gueule sans nuance. Ce penchant naturel s’est souvent manifesté au cours des derniers mois (dénonciation de la mauvaise influence des universités européennes sur les étudiants turcs qui y font leurs études ; souhait, au moment de la journée internationale de la femme, que ses concitoyennes aient toutes au moins 3 enfants ; diatribes répétées à l’encontre du groupe de presse Doğan qui l’accusait d’être impliqué dans le scandale «Deniz Feneri» ; colère contre les journalistes qui lui reprochaient de ne pas se rendre dans des réunions où l’on boit de l’alcool ; sortie très nationaliste contre les manifestations kurdes provoquées par sa visite dans le sud-est fin 2008 …). Ces débordements ont même franchi les frontières turques, mais jusqu’à présent, Recep Tayyip Erdoğan les avait réservés à des assemblées de compatriotes immigrés. Ainsi, à Cologne, en février 2008, le premier ministre avait demandé aux Turcs d’Allemagne de ne pas se laisser assimiler et très récemment en Belgique il avait vertement critiqué l’attitude des pays occidentaux sur Gaza.

L’incident de Davos
La colère du Forum économique de Davos est donc son premier véritable esclandre dans une enceinte internationale. Rappelons-en les causes. Alors qu’il participait à un débat sur la situation au Proche-Orient, le premier ministre turc a été pris à parti par le président israélien Shimon Peres, qui en haussant la voix et pointant le doigt, lui a demandé s’il accepterait que des missiles soient tirés sur Istanbul. Recep Tayyip Erdoğan n’a goûté ni le ton ni l’attitude et il a commencé à répondre à Shimon Peres, avant d’être interrompu par le modérateur du panel, qui lui a signifié que le débat était terminé. Le leader turc, regrettant qu’un droit de réponse ne lui soit pas accordé, a alors quitté la salle, en disant qu’il ne reviendrait pas à Davos. Par la suite, Shimon Peres lui a téléphoné pour s’excuser et expliquer que sa hausse de ton venait de problèmes auditifs. Tandis que Recep Tayyip Erdoğan a rappelé qu’il respectait Shimon Peres et que son geste concernait surtout le modérateur (en l’occurrence, le journaliste du Washington Post, David Ignatius) qui ne l’avait pas laissé s’exprimer. Mais quelles que soient les causes de l’incident, la conduite du premier ministre turc est désormais très commentée, tant sur le plan international que sur le plan interne.

Un premier ministre excédé par l’attitude d’Israël.
Sur le plan international, il est peu probable que l’incident soit le début d’une rupture de la Turquie avec Israël. Depuis le début de la crise, Ankara a joué de cette attitude ambivalente consistant à durcir le ton vis-à-vis de l’État hébreux, d’un côté, tout en veillant, de l’autre, à maintenir un contact étroit avec la diplomatie israélienne. Ce contact n’est pas rompu et à cet égard on a noté qu’une intervention immédiate du chef d’état major est venue préciser que cette affaire ne remettait pas en cause les engagements mutuels que les deux Etats ont souscrits de longue date.
Pourtant, la dureté des propos tenus par Recep Tayyip Erdoğan à l’égard d’Israël depuis plusieurs semaines avait déjà amené certains observateurs à se demander jusqu’où et jusqu’à quand la Turquie pourrait continuer à avoir ce genre d’attitude ambivalente. L’incident de Davos relance cette interrogation, car certains se demandent désormais si la position de la Turquie dans son rôle de facilitateur des conflits du Proche-Orient n’est pas réellement atteinte. Dans ce débat, le premier ministre turc a en effet éclipsé le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa (également présent sur le plateau), qui finalement n’a pas osé sortir, pour ce qui est de la réaction du monde musulman à l’intervention de Gaza. Mais Erdoğan apparaît-il pas trop engagé pour pouvoir jouer les médiateurs à l’avenir ?
En réalité, plus qu’une véritable évolution de la position diplomatique turque, l’affaire de Davos montre que la Turquie peut parler aujourd’hui beaucoup plus librement que le monde arabe modéré (Egypte, Ligue arabe), car elle joue dans la cour des grands et entend être respectée. Il ne faut pas sous-estimer ce pays qui a la 17e économie mondiale et qui siège actuellement au Conseil de sécurité des Nations Unies. À cet égard, Shimon Peres a sans doute commis l’erreur de parler trop haut et trop fort à un premier ministre excédé depuis plusieurs semaines par une intervention militaire à Gaza qui l’a surpris au moment même où par ailleurs il s’employait à relancer les négociations syro-israéliennes. Ce n’est ainsi pas seulement la justification par Shimon Peres de l’intervention de Gaza qu’Erdoğan a fustigée à Davos, mais aussi le manque de considération que le gouvernement israélien a manifesté à l’égard des efforts de paix déployés par la diplomatie turque au Proche-Orient, au cours des derniers mois.
C’est là où il ne faut pas oublier que la colère de Recep Tayyip Erdoğan a répondu à celle de Shimon Peres. Cette attitude inhabituelle du président israélien reflète en fait l’isolement dans lequel se trouve actuellement Israël et les difficultés qu’a l’Etat hébreu à parler même avec son seul allié dans la région. Ces colères de Davos, si elles ne remettent pas en cause les positions formelles des uns et des autres, montrent que l’ambiance diplomatique générale du Proche-Orient est extrêmement dégradée après l’intervention israélienne à Gaza et que la relance de négociations risque d’être une entreprise particulièrement difficile.

Des retombées intérieures positives pour l’AKP
Sur le plan intérieur, l’affaire de Davos n’est pas sans enseignement, non plus. À son retour, Recep Tayyip Erdoğan a été accueilli à Istanbul par plusieurs milliers de supporters comme «le vainqueur de Davos» («Davos Fatih»). C’est tout dire ! On pouvait s’attendre à ce que la colère du premier ministre soit appréciée par une partie importante de la population turque, émue par le sort de la population palestinienne de Gaza. Elle permet, en effet, au leader de l’AKP de peaufiner son image de défenseurs des musulmans opprimés. Surpris par l’intervention israélienne à Gaza, Recep Tayyip Erdoğan, qui avait accueilli quelques jours auparavant son homologue israélien, Ehoud Olmert, à Ankara, a d’abord été quelque peu débordé par les islamistes qui ont été les premiers à réagir, en organisant notamment, le 4 janvier 2009, à Ankara, une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Mais, dans les semaines qui ont suivi, son discours n’a cessé de se durcir à l’égard d’Israël. Cette attitude est aujourd‘hui confortée par cette sortie de Davos qui va permettre au leader du parti gouvernemental de renouer avec les couches les plus populaires de son électorat, à l’origine séduites par son franc-parler.
Alors que les élections municipales se profilent, cette attitude sans nuance risque de s’avérer payante. Dans un contexte économique difficile où le premier ministre est mis en cause pour n’avoir pas eu toujours été à la hauteur, mais où finalement les marges de manœuvre des uns et des autres seront étroites, mieux vaut encore donner à la campagne électorale, qui est en train de s’ouvrir, un tour résolument politique. C’est probablement la carte que Recep Tayyip Erdoğan va jouer dans les prochaines semaines sur le plan intérieur. Alors que l’opposition tente de tirer partie de l’usure de certaines municipalités AKP, le premier ministre va chercher à s’extraire des affres de la gestion quotidienne pour renouer avec cette image de militant de conviction pour lequel beaucoup de Turcs de toute condition sociale ont voté depuis 2002. Cette attitude plaira sans doute aussi à l’électorat kurde potentiel de l’AKP, et l’on sait que le sud-est (et Diyarbakır en particulier) sera l’un des enjeux des prochaines élections municipales.

Erdoğan reprend la main
« Last but not the least », Davos peut être l’occasion pour Recep Tayyip Erdoğan de retrouver son leadership politique entamé par les évolutions récentes. Au cours des derniers mois, l’actualité a souvent placé le président de la République, Abdullah Gül, sur le devant de la scène ; que ce soit au niveau international (lorsque ce dernier s’est rendu à Erevan, par exemple), que ce soit au niveau interne (lorsqu’il a organisé ce repas de la conciliation qualifié de «déjeuner-Ergenekon», la semaine dernière, autre exemple). L’homme de Çankaya est ainsi devenu un homme salué pour sa modération par les médias internationaux et par le dernier rapport de la Commission européenne sur la candidature turque, qui au demeurant a classé le gouvernement (à l’instar de l’armée) dans la catégorie des institutions conflictuelles (cf. notre édition du 13 novembre 2008). Mais, dés lors que les musulmans se sentent humiliés au Proche-Orient, que la candidature turque à l’UE s’enlise, le premier ministre turc pense qu’il a intérêt à jouer la carte du franc-parler plus que celle de la nuance et du réalisme politique. Alors qu’Abdullah Gül et le leader nationaliste Devlet Bahçeli viennent d’approuver la conduite du premier ministre à Davos, le reste de la classe politique turque peine à trouver les mots et les arguments convaincants pour la critiquer.
Un sondage conduit par l’Institut «MetroPoll» d’Ankara, après l’incident de Davos, montre que 78,3% des Turcs donnent raison à Recep Tayyip Erdoğan d’avoir quitté le Forum économique mondiale, alors qu’à peine 14% lui donnent tort. De surcroît, par rapport à une enquête menée aussi par «MetroPoll», le 24 janvier dernier, ce même sondage montre une très nette progression des intentions de vote en faveur de l’AKP qui atteindrait 49,1%, si des élections législatives avaient lieu actuellement. De la même manière, 74 % des personnes sondées disent apprécier le style du premier ministre, alors qu’elles n’étaient que 55% de cet avis dans la précédente enquête du 24 janvier 2009. Des chiffres qui restent bien sûr à confirmer, mais qui semblent indiquer que Recep Tayyip Erdoğan a déjà commencé à transformer son faux-pas diplomatique en argument de campagne.
JM