jeudi 28 juin 2007

Pacta sunt servanda...


A l’issue du Conseil européen des 21 et 22 juin, l’Union Européenne n’a finalement ouvert que deux nouveaux chapitres de négociations avec la Turquie, deux chapitres techniques marginaux relatifs aux “statistiques” et au “contrôle financier”. Mais la France avait fait savoir qu’elle s’opposerait à l’ouverture des négociations portant sur “l’Union Economique et monétaire”.

L’unanimité des 27 membres étant requise pour l’ouverture et la clôture de chaque chapitre, la Présidence allemande de l’Union a préféré retirer ce débat de l’ordre du jour, évitant ainsi une crise majeure avec la France, dans le contexte délicat de la réforme institutionnelle et de l’adoption du traité simplifié.

« Les négociations avec la Turquie se poursuivent, mais il y a chapitre et chapitre » a déclaré un diplomate français. En effet le nouveau Président Nicolas Sarkozy, qui entend réorienter les négociations avec la Turquie vers un partenariat privilégié, justifie l’opposition à ce chapitre par le fait que l’introduction de la monnaie unique implique nécessairement à terme l’adhésion à l’UE.

Cette décision a fortement déçu coté turc. « Sur ce chapitre, nous ne sommes pas satisfaits des explications techniques qui nous ont été données », a souligné Ali Babacan, principal négociateur turc à Bruxelles. Il rappelle que la Turquie est en conformité avec les critères de Maastricht, censés garantir la stabilité macroéconomique nécessaire à l'introduction de l'euro, et que la Commission européenne elle-même a jugé le pays prêt à commencer les discussions sur ce dossier.

Face à la menace de veto français, les réactions ne se sont pas faites attendre. La Suède, l'Estonie et la Finlande, tout comme la Commission européenne, ont réagi de façon très hostile à ce blocage français. Ils ont en particulier rappelé que des engagements avaient été pris par la France et, invoquant la fameuse maxime « Pacta sunt servanda » (les Traités doivent être respectés), ils ont annoncé que ce volet des pourparlers sera ouvert dans les six mois à venir sous Présidence portugaise. « J'encourage la Turquie, malgré cette année électorale, à continuer les réformes et son chemin vers l'UE », a notamment déclaré le commissaire européen à l'Élargissement, Olli Rehn.

Ankara a mis en garde les responsables européens pour ce qui est des conséquences qu’aurait un tel rejet. « Nous avons un objectif partagé, nous devons aussi avoir une volonté partagée, autrement la situation sera dommageable non seulement pour la Turquie mais aussi pour l’UE », a averti Ali Babacan, ministre turc de l’économie. « L’UE restera forte tant qu’elle continuera à tenir ses promesses », a-t-il ajouté, mettant en avant le "modèle" incarné par la Turquie pour le monde musulman.

Cependant, ce nouveau revers a relancé les doutes concernant l’issue de la candidature turque. En effet, un seul chapitre est à ce jour clôt, le processus ayant stagné plusieurs mois en raison de la crise chypriote. Donc 31 volets de négociations restent encore en suspens. A ce rythme, l’intégration de la Turquie risque de prendre encore de longues années.

Cécile Nourigat

mardi 26 juin 2007

Pour Ali Bayramoglu, «depuis le memorendum de minuit, c’est l’armée qui mène le jeu »


Ali Baymoglu dérange. Chroniqueur au journal « Yenisafak », il a d’abord soutenu l’expérience de l’AKP au pouvoir, non sans garder sa liberté de ton et de jugement. Même s’il a pris ses distances depuis 2005, il n’exclut pas de voter à nouveau pour le parti de Tayyip Erdogan. Pour lui, il y a là un choix qui est plus stratégique (remettre en question les tabous sur lesquels est assis le système turc) qu’idéologique (il n’est ni islamiste, ni même post-islamiste). L’opinion peut surprendre mais elle est probablement partagée par bon nombre d’électeurs turcs qui disent tout bas tous les jours ce qu’Ali expose tout haut dans cette interview exclusive pour le Blog de l’OVIPOT.

Jean Marcou : Ali Bayramoglu, à un mois des législatives, comment voyez-vous la situation politique turque actuelle ?
Ali Bayramoglu : Nous sommes en pleine crise, donc nous nous acheminons vers des élections de crise. Le contexte de remise en cause structurel et le rapport de force bipolaire que nous connaissons vont se refléter dans les élections. Elles se feront donc dans un climat tendu et ce ne seront pas seulement leur résultat qui sera important mais également les conséquences que vont en tirer les principales forces socio-politiques du pays (armée, gouvernement, partis politiques, groupes économiques, médias…). La crise qui accompagne ces élections marque la faillite d’une constitution et d’un l’Etat qui se trouvent en décalage avec les changements politiques et sociaux de la Turquie contemporaine. Ce décalage met en évidence l’échec de ce grand système bipolaire de la Constitution de 1982 qui a voulu instaurer une distinction stricte entre le pouvoir étatique et le pouvoir politique pour permettre, en réalité, l’exercice d’une véritable tutelle militaire. On veut, en effet, dans un tel système, que le président de la République soit non seulement le représentant de l’Etat mais aussi qu’il assume un contrôle étroit du pouvoir politique. Le problème aujourd’hui, c’est que l’AKP est en mesure de tenir les deux bouts de la chaîne. Dès lors, les militaires ont réagi vigoureusement en bloquant l’élection présidentielle pour empêcher l’AKP de s’emparer de Çankaya et en mobilisant pour cela toutes les institutions susceptibles de contrer l’entreprise du parti majoritaire (médias, justice, partis d’opposition…). La Cour constitutionnelle a mis un point d’orgue à ce dispositif en annulant l’élection présidentielle sur la base d’une lecture qui a bouleversé l’esprit même de la Constitution. Je ne crois donc pas que ces élections vont débloquer la situation actuelle car l’AKP risque de sortir renforcé du scrutin du 22 juillet. Ce renforcement donnera peut-être au gouvernement une légitimité politique et sociale supplémentaire mais il risque d’être aussi un élément de crise avec de nouveaux prétextes d’intervention pour l’armée. Donc, les élections ne sont pas une fin mais une étape dans le processus de crise qui va probablement continuer à se développer.

JM : Si l’on revient sur la stratégie de l’AKP, comment expliquez-vous cet entêtement à faire adopter dans la précipitation cette réforme présidentielle ?
AB : À mon avis, l’AKP a une stratégie qui est, à l’heure actuelle, très conjoncturelle. Certes, l’AKP est un acteur essentiel de cette crise mais c’est un acteur dépendant. En fait, depuis le « memorendum de minuit », c’est l’armée qui mène le jeu car elle contrôle les règles, le décor, les spectateurs et les acteurs de la pièce qui se joue en ce moment. L’AKP ne peut tenir son rôle que dans ce cadre. Dans une telle situation, les marges de manœuvre de l’AKP sont restreintes. On peut distinguer notamment deux axes dans la stratégie qu’elle s’efforce de développer face à l’armée. En premier lieu, elle s’essaye de surmonter le blocage que lui impose l’armée, c’est la raison pour laquelle, justement, elle tient tant à mener à bien cette réforme prévoyant l’élection présidentielle au suffrage universel alors même qu’elle avait montré par le passé une franche hostilité vis-à-vis d’un tel changement. Il y a là, en réalité, surtout une attitude qui vise à briser la résistance de l’armée en demandant au peuple de se prononcer. En second lieu, l’AKP tente, en quelque sorte, de jouer dans cette histoire le rôle du promoteur de la démocratie en Turquie. C’est la raison pour laquelle, le parti gouvernemental en appelle à une alliance des forces démocratiques. Cela l’amène à préparer des programmes novateurs qui se veulent plus socialistes que ceux de la période antérieure, à ne plus parler des questions religieuses ou à recruter des hommes politiques venus de la social-démocratie pour renforcer ses listes électorales. Tout est donc mis en œuvre pour demander au peuple et aux groupes sociaux qui peuvent le représenter de se rassembler largement autour de l’AKP pour franchir l’obstacle dressé par les militaires.

JM : La stratégie de l’AKP aurait-elle été la même, s’il n’y avait pas eu cette crise ?
AB : Probablement pas ! En fait, depuis la fin de l’année 2005, l’AKP semblait en avoir fini avec l’ouverture en direction des démocrates qu’elle avait cherché à promouvoir et ce pour trois raisons différentes. La première raison, c’est l’évolution de ses relations avec l’UE. Le problème de Chypre a bloqué l’AKP parce qu’il a fait monter une grande vague nationaliste en Turquie. Le tour pris par la question chypriote depuis 2004 a été un événement très dur « à digérer » qui a généré chez l’AKP un langage presqu’antieuropéen. Ce fut une période très bizarre car, d’un seul coup, on avait l’impression que ce n’était pas le parti de Tayyip Erdogan qui avait porté le projet européen. La seconde raison découle du scandale de Semdinli, à la même époque (novembre 2005), parce qu’il a contribué à renforcer la position du chef de l’Armée de terre qui depuis lors est devenu le chef d’Etat major, je veux parler du Général Büyükanit. À partir de cette époque, on a commencé à assister à une structuration très interventionniste de l’armée destinée à mener une politique d’épuration dirigé contre certaines institutions comme les Fetullahci et contre les organisations démocrates. L’AKP, pour sa part, n’a pas découragé l’armée dans cette entreprise. Erdogan et Büyükanit se sont mêmes rencontrés à deux reprises pour enrayer les procédures judiciaires qui avaient été engagées contre les militaires mêlés au scandale de Semdinli. Ce fut en fait une période de grande coalition entre l’armée et le gouvernement. Et ce dernier attendait de cette coalition une période vierge de tout conflit destinée à permettre le renouvellement du président de la République dans la sérénité… Mais en fait, cette coalition n’a pas marché parce que les militaires avaient un autre projet dans en tête. La troisième raison relève de la psychologie politique, Tayyip Erdogan est devenu de plus en plus une sorte de « Padichah » dans ce système. Cela a amené le Premier ministre à avoir un langage de plus en plus conflictuel et symbolique. Il est devenu agressif en réponse aux critiques traditionnellement émises en direction de l’AKP, notamment sur le problème de l’alcool ou sur la question des nominations aux emplois supérieurs de l’Etat. Cette attitude conflictuelle a mis un terme à l’ouverture vers les démocrates et a vu ceux qui, parmi eux (Eser Karakas, Mehmet Altan, Etienne Marsupian ou… Ali Bayramoglu) avaient défendu l’AKP, commencer à critiquer le parti gouvernemental. L’AKP ne s’est, pour sa part, pas rendu compte qu’en se séparant des démocrates qui le soutenait, il prenait le risque de s’isoler politiquement. Et, en fait, c’est dans cette situation d’isolement qu’il a commencé à être attaqué par les militaires.

JM : Pourtant, en dépit de ce divorce, vous me disiez que vous risquiez de voter pour l’AKP …
Je peux le faire mais je n’en suis pas encore sûr. Je fais partie des gens qui pensent que ces élections sont en fait des élections stratégiques. Ce qui veut dire que l’on ne va pas nécessairement voter pour les partis politiques dont on partage toutes les idées mais, le cas échéant, pour une force qui peut contenir la toute-puissance de l’armée dans le système. Donc, si l’AKP, dans le mois qui vient ne tient pas des propos complètement opposés à mes convictions, je peux effectivement voter pour ce parti. Et je ne serai pas le seul à agir de cette façon, croyez-moi !
JM : Et pour en venir à la stratégie de « l’establishment politico-militaire », que fait-il et que peut-il faire ? Si jamais l’AKP a une majorité qui est supérieure au 2/3 des sièges de l’Assemblée, que se passera-t-il ?
AB : Franchement, c’est difficile à dire. Pour moi les conditions d’un coup d’Etat militaire brutal sont dépassées car les militaires devraient prendre de trop lourdes responsabilité dans un monde qui est désormais globalisé et interdépendant. Toutefois, comme vous le savez, depuis une dizaine d’années, l’armée a développé des moyens très sophistiqués pour agir. Elle parle beaucoup, elle n’intervient pas directement mais, en fait, elle est parvenue à restaurer un système beaucoup plus militaire, c’est-à-dire, beaucoup plus contrôlé et beaucoup plus militant en fin de compte. Au fil des ans, l’armée a tissé sa toile sur les universités (ses recteurs, le YÖK…), la Justice (les procureurs, les juges, la Cour constitutionnelle…) ou le système d’enseignement du pays. Elle conserve un contrôle effectif sur certains ministères (finances, affaires étrangères, notamment…). Elle a de nouvelles doctrines de sécurité intérieure et un droit de regard sur la police en civil. Elle dispose de pouvoirs économiques considérables. Elle contrôle les grandes ONG et en a généré encore dans la période récente. Elle a créé, en réalité, un système sociétal qui lui permet d’être partout. Ainsi, les militaires n’ont pas besoin de faire des coups d’Etat. Chaque fois que cela est nécessaire, ils peuvent mobiliser toutes les forces qui leur sont nécessaires pour atteindre leurs objectifs. Sans doute vont-ils continuer à faire cette pression sur l’AKP. Ils vont essayer aussi de ne pas perdre la forteresse de la Présidence de la République. Si l’AKP la prend malgré tout, ils vont provoquer une nouvelle crise. Dans une telle hypothèse notamment, je pense qu’ils passeront d’un militarisme précaire à un militarisme beaucoup plus profond. Ils laisseront certes l’AKP gouverner mais ils accroîtront leur dose contrôle sur le système à tous les niveaux : application des réformes, économie, distribution des ressources…. Ils ont les moyens de le faire. C’est donc ce à quoi l’on doit s’attendre vraisemblablement. Bon… s’ils font un coup d’Etat, là il n’y aura plus d’analyse à faire (rires).

JM : Y a-t-il sérieusement un risque d’intervention militaire d’envergure en Irak, à l’heure actuelle ?
AB : Il y a certes toujours des risques car les militaires sont très embarrassés dans la lutte contre le PKK. Après l’arrestation d’Öcalan, ils croyaient avoir pris le contrôle de la situation. Toutefois, depuis quelques temps, on assiste à la formation d’un champ international kurde. Ce n’est pas un champ seulement politique, c’est un champ culturel, social et économique. Sur la base de ce nouveau champ, les Kurdes d’Irak, d’Iran, de Syrie, de Turquie, commence à faire un tout. Il y a là un ensemble qui se manifeste de plus en plus. Dès lors, les militaires savent et voient très bien que le problème kurde de la Turquie concerne Barzani ou Talabani. Face à cette évolution, la demande d’intervention de l’armée en Irak n’est pas une demande stratégique mais c’est une demande tactique qui découle de deux éléments. Le premier élément est lié à la conjoncture actuelle. Avec le retour de la belle saison, les terroristes du PKK passent la montagne, comme chaque année, les affrontements armés augmentent, comme chaque année, et, comme chaque année, il y a des incursions rapides de l’armée derrière la frontière pour essayer d’empêcher les infiltrations du PKK. Rien de vraiment neuf, à vrai dire ! Mais actuellement, on a un nouveau leader militaire (le Général Büyükanit) qui ne cesse de le clamer sur les toits ! Alors forcément, cela fait l’actualité ! (rires). Il parle de Barzani, il parle des Etats-Unis… et en évoquant cette fameuse intervention militaire, il prend la stature d'un leader politique qui s'adresse à l'opinion publique. Le second élément renvoie à l’instrumentalisation politique par les militaires du thème de l’intervention. Certes, ils peuvent bombarder les camps du PKK mais ce n’est pas facile car les membres du PKK y sont installés avec leurs familles. Toujours est-il que dans cette revendication d’intervention en Irak, on est beaucoup plus dans le tactique que dans le stratégique. Il s’agit avant tout de mettre le gouvernement dans une situation difficile vis-à-vis des attentes de l'opinion publique. Les militaires veulent donner l'impression que c’est le gouvernement qui par son inaction les empêche d’intervenir en Irak du nord. Comme si une telle intervention pouvait empêcher la mort des soldats turcs récemment victimes des actions du PKK !

JM : Quel est l’état de l’armée sur le plan politique?
AB : Je pense que l’armée est actuellement beaucoup plus unie sur les questions politiques et la conduite à tenir qu’elle a pu l’être auparavant. Elle a un leader très puissant. Il n’y a donc pas, à l’heure actuelle, de risques réels de divisions internes. Et ce, alors même qu’en 2002/2003, l’armée connaissait des tensions très élevées notamment parce qu’elle était alors prise dans une contradiction : avoir été le vecteur de l’européanisation et en même temps être la première victime des réformes effectuées dans la perspective de l’ouverture des négociations avec l’UE. Dès lors, sur toutes les questions, que ce soit le rôle de l’armée dans le système, l’occidentalisation de la Turquie, le problème kurde, le problème chypriote… ou que sais-je encore, il y a eu une sorte de politisation et des tensions internes. L’expression de rivalités au sein de l’armée peut être quelque chose de très dangereux car cela veut dire qu’un groupe seulement au sein de l’armée peut tenter l’aventure du coup d’Etat. Mais en réalité il me semble (je dis cela de manière très intuitive) que le Général Büyükanit, qui est un leader charismatique, a désormais la situation bien en main.
(Propos recueillis le 25 juin 2007 par JM)

lundi 25 juin 2007

« Donnez-nous 367 députés ! »


Ce « lietmotiv » risque de marquer la campagne de l’AKP dans le mois qui nous sépare de la tenue des élections législatives anticipées prévue le 22 juillet. Les promesses de début de campagne de certains candidats (réduction du prix du carburant, augmentation du prix d’achat de la noisette dans les régions productrices de la Mer noire…) ont eu tendance à faire oublier ces derniers jours les questions politiques fondamentales restées en suspens. Alors même que la réforme constitutionnelle est en train d’agoniser sous les coups de boutoir répétés de l’opposition et des institutions laïques, et qu’une intervention derrière la frontière irakienne est réclamée par les militaires, les dirigeants de l’AKP semblent maintenir les caps qu’ils se sont fixés depuis le début de la crise : faire élire le Président au suffrage universel, ne pas intervenir militairement en Irak.

Après l’émoi causé la semaine dernière par les mouvements de troupes sur la frontières irakiennes et les déclarations officielles évoquant l’hypothèse d’une intervention en Irak contre les positions du PKK, Abdullah Gül, pour sa part, a redit vendredi que, de son point de vue, la lutte contre le terrorisme était avant tout un problème national et qu’une intervention en Irak du nord ne résoudrait pas les problèmes auxquels la Turquie est actuellement confrontée tout en risquant de l’entraîner dans une aventure dangereuse.

Quant à Tayyip Erdogan, le 22 juin, lors d’un meeeting à Batman dans le Sud-Est, il a estimé que le blocage de sa réforme constitutionnelle risquait de conduire à un nouveau blocage du système politique après le déroulement des élections du 22 juillet. Rappelant que l’annulation de l’élection d’Abdullah Gül s’était faite sur la base d’une nouvelle lecture de la constitution puisque, ni Turgut Özal, ni Süleyman Demirel, ni même Ahmet Necdet Sezer n’avaient été soumis, lors de leur élection respective à Çankaya aux règles auxquelles qu’on a érigées pour empêcher l’élection d’Abdullah Gül en avril dernier (présence de 367 députés pour que le premier tour puisse se tenir), il a estimé que pour éviter justement qu’une nouvelle crise électorale présidentielle se produise après les législatives, il fallait que les électeurs turcs donnent à l’AKP une majorité des 2/3 (367 députés). Ainsi s’impose de plus en plus au grand jour une stratégie de l’AKP que l’on prévoyait et qui consiste à essayer de retourner en sa faveur le tir de barrage des instances laïques qu’elle a dû affronter depuis que l’élection présidentielle a tourné court. Rappelant comment l’AKP s’est vu contré tant par l’opposition et la Présidence que par la Cour constitutionnelle, le Premier Ministre a déclaré notamment : « Ils vont avoir la réponse qu’il mérite par les urnes. Vous savez maintenant qui est démocrate, qui veut la justice et qui défend ses privilèges… C’est pourquoi nous souhaitons que vous nous donniez une légitimité indiscutable en envoyant 367 députés de l’AKP au moins au Parlement ! »

Dans ce contexte de lancement de la campagne où les leaders de l’opposition sont en train de se laisser aller aux promesses démagogiques de rigueur, l’AKP s’est déjà positionnée sur une ligne beaucoup plus politique en demandant d’abord à ses électeurs d’arbitrer le conflit qui l’oppose à « l’establishment politico-militaire » depuis l’échec de l’élection présidentielle. Eu égard à la lassitude de l’électorat pour la politique politicienne, il n’est pas sûr que cette option soit la moins payante…

vendredi 22 juin 2007

Sezer a encore frappé !


Le Président de la République, Ahmet Necdet Sezer, a rejeté la loi que le gouvernement de l’AKP avait fait adopter par le Parlement pour accompagner sa réforme constitutionnelle du mandat présidentiel. Ce texte réduisait de 120 jours à 45 jours le délai pour organiser un référendum sur l’adoption d’une loi refusée à deux reprises par le Chef de l’Etat. Il devait permettre au gouvernement d’organiser un référendum sur l’élection du président de la République au suffrage universel couplé avec les prochaines élections législatives. Ce rejet du Président Sezer risque d’enterrer cette réforme constitutionnelle définitivement et ce, d’autant plus que le même jour, le Chef de l’Etat a, comme il l’avait précédemment annoncé, déposé un recours contre cette réforme devant la Cour constitutionnelle. Ce recours vient appuyer celui que le principal parti d’opposition, le CHP, a déposé de son côté et qui aurait déjà reçu l’aval du rapporteur de ladite Cour. Les deux requêtes pourraient d’ailleurs être jugées conjointement par la juridiction suprême et l’issue finale du procès, compte tenu de la tendance profonde de la Cour (sans vouloir faire de mauvais jeu de mots), laisse peu d’espoirs à l’AKP quant à l’avenir de sa réforme.
Dès lors, au moment même où le coup de grâce semble proche, quel bilan peut-on faire de cette réforme avortée qui, après l’élection présidentielle mort-née du mois d’avril, a rythmé la crise politique turque des dernières semaines. En premier lieu, l’échec de cette réforme en dépit de l’obstination de l’AKP à la faire aboutir, montre bien techniquement l’importance de la Présidence dans le système hérité du coup d’Etat de 1980. Si le Chef de l’Etat s’oppose à ses réformes, il est finalement très difficile à un gouvernement d’agir même s’il dispose d’une large majorité au Parlement. À bien des égards, on peut se demander si, à l’occasion de la crise constitutionnelle des dernières semaines, une nouvelle version du régime turc de démocratie contrôlée ne s’est pas imposée. À l’époque, où l’islam politique ne disposait pas d’une majorité parlementaire et où le Conseil de Sécurité avait d’un vrai pouvoir d’injonction à l’égard du gouvernement, la Présidence avait une fonction moins déterminante. L’establishment » a donc pu accepter qu’elle soit détenue par des personnalités moins « fiables » (Özal, Demirel) qu’Ahmet Necdet Sezer parce qu’il avait en fait les moyens politiques et même constitutionnels de faire pression sur elle sans la détenir nécessairement. Dès lors que l’AKP est largement majoritaire et que les réformes ont amoindri le rôle du Conseil National de Sécurité, la Présidence a pris une fonction centrale dans le dispositif élaboré en 1980. Ainsi, si on ne peut plus tenir la présidence de l’extérieur, il faut en fait l’exercer directement et lui faire jouer un rôle de garant ultime du système. Il est dès lors peu probable que « l’establishment » cède sur la détention de Çankaya, érigé en symbole de sa résistance. Et s’il devait accepter une personnalité moins rigide que Sezer, il ne le ferait qu’en étant sûr que le nouveau Chef de l’Etat sera de toute manière fidèle à la symbolique républicaine et sensible à ses pressions.
Quant à l’AKP, on peut se demander pourquoi il s’est acharné à promouvoir une cause perdue d’avance ? Beaucoup d’observateurs évoquent les difficultés qu’a eues le parti majoritaire à gérer cette crise et s’emploient à mette en exergue son inexpérience ou ses maladresses. Il est vrai que cette réforme mal préparée dont on mesure mal toute la portée a plutôt semé la confusion en faisant croître les tensions. Pourtant, on peut aussi penser que l’AKP n’a pas été aussi novice que cela dans cette affaire et que le parti d’Erdogan a essayé de profiter de cette situation pour pousser « l’establishment » à bloquer le système et à dévoiler par là même l'influence qui y est encore la sienne en dépit des réformes réalisées. De cette mise à nu de l’Etat profond, l’AKP attend bien sûr de la Turquie profonde une réaction en sa faveur comparable à celles de 1950, de 1983 ou de 2002. Pourtant, il faut bien voir que l’enjeu du scrutin du 22 juillet a une autre portée que celui de ces 3 élections mémorables. En effet, c’est en l’occurrence l’avenir politique de « l’establishment » qui se joue et, dès lors, nul doute qu’une victoire totale de l’AKP pourrait ouvrir une nouvelle période de tensions dans la crise que nous connaissons actuellement, car la garde ne rendra pas les armes sans combattre…
JM

jeudi 21 juin 2007

Pour Cengiz Aktar, "nous assistons à la faillite du système mis en place par le coup d’Etat du 12 septembre 1980".


Au moment même où la crise politique turque s’approfondit, Cengiz Aktar, Professeur à l’Université de Bahçesehir, spécialiste de l’intégration européenne et chroniqueur en vue dans la presse stambouliote, a répondu aux questions de Jean Marcou.

Jean Marcou : Cengiz Aktar, à un mois maintenant des élections législatives, quel bilan faites-vous des événements qui se sont déroulés en Turquie, au cours de ces dernières semaines ?
Cengiz Aktar : De ce que nous venons de vivre, je crois qu’il faut d’abord tirer une conclusion structurelle : nous assistons à la faillite du système mis en place par le coup d’Etat du 12 septembre 1980. Ce système ne correspond plus à la réalité turque qui est celle d’un pays qui a connu de grands changements depuis cette époque-là d’ailleurs. Le système qui a été mis en place alors, était un système peureux qui, comme toujours dans l’histoire de la démocratie turque, voulait d’abord prendre en compte les intérêts de l’Etat. En fait, le régime politique turc actuel n’est ni un vrai système présidentiel, ni un système semi-présidentiel, comme en France, c’est un système "quart-présidentiel", un système présidentiel qui n’ose pas dire son nom. Le Président l’a même récemment reconnu, il a beaucoup trop de pouvoirs pour quelqu’un qui est finalement plus nommé que vraiment élu. Et cette personne qui est supposée être par excellence le représentant de l’Etat et surtout des intérêts de l’Etat peut, comme on est entrain de le voir aujourd’hui, tout bloquer et amener le pays à un état de crise qu’il va falloir gérer et que pour l’instant personne ne gère. La Turquie s’achemine ainsi, dans cet état de crise, vers des élections relativement anticipées, dirais-je, puisqu’elles n’ont été avancées que de 3 mois environ. Il y a donc, en l’occurrence, la preuve que le système est en faillite mais aussi la démonstration que les intérêts de l’État tiennent une place non négligeable dans ce pays et qu’il va falloir compter avec eux, quel que soit le résultat des élections du 22 juillet. Voilà mon bilan qui est un bilan à la fois structurel et conjoncturel. J’ajouterai qu’il est important de relever que le parti au pouvoir, l’AKP, s’est, malgré l’affichage de ses prétentions réformistes, superbement accommodé de ce système, pourtant mis en place à l’origine par une frange de la société turque qui est sensée être son pire ennemi.

JM : Certes, toutefois, vous conviendrez que, depuis les débuts de la crise actuelle, on voit jour après jour se mettre en place une opposition frontale et poindre une sorte de bipolarisation de plus en plus antagoniste. Dès lors, à votre avis comment peut se terminer une telle confrontation ?
CA : Je crois que le pire des scénarios serait que l’AKP soit en mesure de former un gouvernement à lui tout seul à l’issue des élections législatives. Un tel scénario serait en effet susceptible d’exacerber encore plus des tensions qui sont déjà latentes dans ce pays. Cela ne se terminera peut-être pas par un coup d’Etat mais il pourrait y avoir une sorte de guerre civile. Car en Turquie, il y a de la matière pour ce genre d’affrontements. L’AKP va donc devoir jouer très finement dans les prochaines semaines mais est-ce que cette formation en est capable ? Tout dépendra de ses résultats aux législatives ? Aura-t-elle une majorité absolue lui permettant de gouverner seule ou devra-t-elle former un gouvernement de coalition avec un autre parti ? Vraiment, on n’en sait rien au jour d’aujourd’hui. Tout ce que l’on peut dire, c’est que les membres de l’AKP sont, à l’heure actuelle, extrêmement arrogants, cela parce qu’ils misent sur une réaction populaire à ce qui s’est passé depuis deux mois, notamment à la suite de la crise constitutionnelle et des blocages présidentiels. Ils espèrent que le peuple, à l’occasion des législatives, va réagir en leur faveur en les plébiscitant face à l’interventionnisme de l’armée et de ce que j’appellerai « l’ancien establishment ». Je suis frappé que les membres de l’AKP soient actuellement si sûrs d’eux-mêmes. Ce n’est pas très bon dans une démocratie car il peut toujours y avoir des surprises. En tout état de cause, je ne leur souhaite pas d’avoir le pouvoir seuls parce que ce sera le début d’une confrontation très vive qu'ils n’arriveront pas à gérer.

JM : Dans cette confrontation les symboles sont-ils importants, je pense notamment à l’hypothèse de la présence d’un Président ayant une femme voilée, à Çankaya…
CA : Évidemment, l’un des thèmes favoris illustrant l’arrogance que je viens d’évoquer est l’affirmation qui, pour l’AKP, consiste à dire : «on fera élire à la présidence le candidat que l’on voudra ». Cela risque d’être encore Abdullah Gül ou Recep Tayyip Erdogan et si l’un des deux est élu, ce sera vraiment un ticket pour l’enfer car, en face, tous démons symboliques vont resurgir.

JM : Comment expliquer cette obstination de l’AKP à conquérir la Présidence de la République alors même qu’il s’agissait plutôt un parti basé sur le compromis…
CA : En fait, on s’est rendu compte que ce parti fonctionnait surtout par à-coups tactiques et qu’il n’avait pas de réelle stratégie, sinon sa stratégie islamique qui a été mise au placard depuis belle lurette. Donc, ce parti n’est pas, à mon avis capable de pouvoir gérer la crise turque actuelle. Les leaders de l’AKP l’ont montré récemment à l’occasion de leurs déboires présidentiels. En fait, leur réformisme est un réformisme de façade. C’est le grand enseignement que l’on peut tirer, à mon avis, de l’arrêt du processus de réformes auquel on a assisté à la fin de l’année 2004. Du jour où ils ont obtenu une date pour ouvrir les négociations d’adhésion avec l’UE, le 17 décembre 2004, ils ont arrêté de travailler. Et, à partir de ce moment-là, les tares chroniques de la démocratie turque mais aussi les insuffisances de l’AKP sont réapparues au grand jour. Ce fut caricatural, du jour au lendemain, ils ont tout arrêté et le Roi s’est retrouvé nu ! C’est un enseignement majeur à tirer, que ce soit pour le fonctionnement de ce parti qui se dit réformiste, que ce soit pour le fonctionnement du système politique turc.

JM : Et en face, « l’establishment » a-t-il, pour sa part, une réelle stratégie ?
CA : Non « l’establishment » n’a aucune stratégie, en tout cas aucune stratégie nouvelle. Ce qu’il cherche avant tout c’est un retour en arrière, un retour au bon vieux temps… on ne sait plus très bien de quel temps il s’agit d’ailleurs…est-ce l’époque d’Atatürk.. est-ce celle d’Inönü… peu importe mais, vu qu’il n’a aucune stratégie par rapport à la globalisation et par rapport au changement qui est en cours dans le pays, il tient un discours politique comparable à celui d’Enver Hodja à l’époque où l’Albanie s’était coupée du monde. Il s’agit d’un discours xénophobe et isolationniste qui s’accompagne d’une sorte de repli sur soi et d’une animosité à l’égard de l’Occident (l’Union Européenne comme les Etats-Unis). Il y a enfin un fort sentiment d’insécurité dans le discours de cet « establishment » qui, à mon avis, n’a plus d’avenir politique dans ce pays.

JM : La question kurde s’est invitée récemment dans la crise politique que connaît, à l’heure actuelle, la Turquie, quelle peut être son influence ?
CA : À l’époque où l’invasion américaine s’est précisée en Irak, certains Kurdes ont pensé que le moment était venu de relancer leur vieux rêve d’un État kurde indépendant. À partir de ce moment-là, ils ont commencé à jouer plutôt la carte américaine contre la carte européenne. Dés lors, toutes les réformes réalisées dans la perspective de l’intégration européenne de la Turquie sont devenues presque caduques sous les coups conjoints, tant de « l’ancien establishment » mal disposé vis-à-vis des réformes démocratiques que d’une certaine frange de la société kurde qui s’est mise à demander tout, tout de suite, de façon à couper l’herbe sous les pieds des velléités réformatrices d’Ankara. On est ainsi aujourd'hui dans une situation où le processus réformiste est toujours là mais où il a beaucoup de mal à avancer, avec une montée en puissance du nationalisme kurde qui se traduit par des attentats mais aussi, sur le plan politique, par une tentative d’entrer dans le parlement par le biais des candidats indépendants. De mon point de vue, le problème kurde est prioritaire en Turquie. Sans une solution durable à ce problème, je ne vois pas comment la stabilité économique pourra être assurée dans ce pays. C’est pourquoi, je crois qu’il faudrait que l’on crée une sorte de ministère spécialisé pour développer les zones kurdes qui forment en quelque sorte le « Mezzogiorno » turc. Mais il faut aussi traiter ce problème de façon global, c’est-à-dire dans toutes ses dimensions économiques, sociales, politiques, linguisitques et géographiques.

JM : Et comment voyez-vous ce qui se passe actuellement en Irak du Nord ?
CA : La Turquie a beaucoup de mal à gérer tout cela. Le scénario idéal serait, à mon avis, que la Turquie prenne sous son aile le gouvernement local du Kurdistan irakien. Or, au lieu de faire cela, tous les dirigeants turcs refusent de s’asseoir à la même table que les dirigeants kurdes d’Irak du Nord. Du coup, il est non seulement difficile de calmer le jeu mais aussi de commencer à trouver une ébauche de solution pour les Kurdes de Turquie. Ce qui est incroyable, c’est que, si la classe politique en est totalement incapable, en revanche, les milieux économiques ont déjà compris ce qu'il faut faire. Ce sont des sociétés turques qui construisent l’Irak du Nord et ce sont elles qui pourraient être, en fait, le fer de lance d’une politique qui ne demande qu’à être mise en place…

JM : Et comment expliquer d’après vous ce divorce entre le politique et l’économique ?
CA : Eh bien, il faut croire que les acteurs économiques sont beaucoup plus réalistes que la classe politique qui vit toujours sur de vieux schémas.

JM : Comment voyez-vous l’avenir des relations entre l’Union Européenne et la Turquie ?
CA : Au point où en sont les relations euro-turques, je ne vois qu’une mesure susceptible de les faire repartir et de les remettre dans le droit chemin, c’est l’annonce d’une date précise d’adhésion pour la Turquie. Pour ma part, je pense que la meilleure date serait 2023. Cela pour des raisons symboliques, parce qu’il s’agira du centenaire de la fondation de la République de Turquie, mais aussi pour des raisons réalistes car cela laisse le temps de conduire toutes les réformes qui sont encore à réaliser. En outre, avec une telle date, on est sûr de mettre à l’aise les hommes politiques européens qui peuvent se dire qu’ils auront probablement quitté la scène politique à ce moment-là. En revanche, sans une perspective solide, comme c’est le cas dans la situation actuelle où l’on a l’impression que les négociations peuvent être sans fin, je pense que l’on n'avancera plus et que le processus de négociations va pourrir petit à petit, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer, tant pour la Turquie que pour les relations de l’UE avec son voisinage immédiat, en particulier le monde musulman.
(Propos recueillis le 19 juin 2007)

mardi 19 juin 2007

Nouvelles hésitations françaises à l'égard de la candidature turque


Les revirements de position du nouveau gouvernement français s’enchaînent et font craindre une remise en cause de l’issue de la candidature turque. En effet, après avoir annoncé à plusieurs reprises son opposition catégorique à la poursuite des négociations en vue de l’adhésion de la Turquie, le Président français Nicolas Sarkozy a, comme l’on sait, modéré son attitude.

Le chef de l’Etat privilégie en fait la résolution de la crise institutionnelle pour relancer l’Europe. Son objectif est de rassembler les 27 autour de son projet de Traité simplifié afin de surmonter la paralysie engendrée par les “non” français et néerlandais au traité constitutionnel. Dans une optique de compromis, Nicolas Sarkozy adopte ainsi une attitude plus souple et plus consensuelle, quant à sa stratégie européenne actuelle. En dépit des promesses faites lors de la campagne électorale, il a rapidement fait savoir que l’ouverture de trois nouveaux chapitres de négociations prévus avec la Turquie ne sera pas bloquée par la France, lors du sommet européen du 26 juin, ultime défi pour la Présidence allemande.

Cependant, le gouvernement français a informé ses partenaires européens qu’il émettrait "une réserve politique" concernant l’ouverture du Chapitre sur l’Union Economique et Monétaire (UEM). Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’Etat aux affaires européennes, tente de justifier ce nouveau rebondissement. L’introduction de la monnaie unique présuppose d’être membre de l’Union Européenne. Or, le gouvernement français projette de réorienter les négociations dans le sens d’un partenariat privilégié avec la Turquie. Selon Paris, discuter de l’Euro ne semble donc pas opportun dans l’état actuel du processus d’intégration. Cette réserve (voire ce véto) pourrait être, le cas échéant, appuyée par Chypre, très réservée sur l’entrée de la Turquie dans l’Union.

Ces nouvelles déclarations provoquent de multiples réactions dans les milieux européens. Le 13 juin le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Joaquin Almunia, a répété que «dans le chapitre Union économique et monétaire, de la part de la Commission, il n'y a pas, ni dans le cas de la Turquie, ni dans d'autres cas, de difficulté majeure". D’autre part, Bruxelles a rappelé que le lancement d’un tel chapitre restait tout à fait cohérent car les négociations avec Ankara ont toujours pour objectif principal… l’adhésion de la Turquie.

Cécile Nourigat

dimanche 17 juin 2007

Sezer maintient son refus de la réforme constitutionnelle voulue par l’AKP


Comme prévu, Ahmet Necdet Sezer, le Président turc en exercice, a refusé, le 15 juin dernier, de promulguer la réforme constitutionnelle prévoyant l’élection du Président de la République au suffrage universel que le gouvernement de l’AKP avait fait adopter, au début du mois de mai, après l’annulation de l’élection présidentielle par la Cour constitutionnelle et la décision de recourir à des élections législatives anticipées. Le Président Sezer avait une première fois mis son veto à cette réforme après l’adoption de cette dernière par le Parlement. Le texte ayant été immédiatement repris, en deuxième lecture, par le Parlement et présenté de nouveau au Président pour ratification, ce dernier ne pouvait, cette fois, que l’entériner ou décider de le soumettre à référendum. Comme tout le monde s’y attendait, c’est la seconde option qu’Ahmet Necdet Sezer a choisi. Le Premier Ministre, Recep Tayyip Erdogan, pour sa part, s’est dit convaincu que le peuple adopterait finalement sa réforme. Toutefois, on peut penser que l’avenir de celle-ci paraît plus que jamais compromis, car un certain nombre d’obstacles pourraient empêcher la tenue du référendum envisagé et mettre un terme définitif au projet de révision.

Rappelons que cette réforme est en fait un « paquet constitutionnel » qui comporte plusieurs volets. Outre l’élection du Président au suffrage universel, le texte prévoit de réduire le mandat du Chef de l’État de 7 à 5 ans, ce dernier pouvant être réélu une fois consécutivement. L’amendement constitutionnel réduit aussi le mandat des parlementaires de 5 à 4 ans, comme s’il voulait conjurer le risque d’une présidentialisation du régime qui découlerait d’un alignement de la durée des mandats présidentiel et parlementaire. En tout état de cause, il est probable qu’une telle réforme aurait des conséquences importantes (dont on mesure encore mal l’ampleur et la nature) sur le fonctionnement du régime politique turc dans son ensemble (pouvoir effectif du président, risque de conflit entre l’exécutif et le législatif, positionnement du Premier Ministre, risque de personnalisation du pouvoir). En fait, ce projet de l’AKP mené dans la précipitation et dans le contexte des tensions nées de l’annulation de l’élection présidentielle, accroît les incertitudes quant aux évolutions politiques en cours et semble loin d’être définitivement adopté.

En effet, au terme de la législation en vigueur, le référendum demandé par le Président Sezer ne peut se tenir que dans 120 jours. C’est pourquoi, pour pouvoir jumeler ce référendum avec les élections législatives prévues pour le 22 juillet, l’AKP a fait voter un autre texte réduisant la durée qui doit nécessairement s’écouler entre la décision du Président et la tenue du référendum. Mais ce texte risque lui aussi de faire face à une opposition résolue du Président. Quoiqu’il en soit, Ahmet Necdet Sezer a également annoncé qu’il ferait un recours contre le « paquet constitutionnel », l’une des dispositions de celui-ci ayant été adoptée par un nombre insuffisant de députés. Dès lors, la plupart des observateurs annoncent que c’est la Cour qui pourrait avoir le dernier mot dans cette affaire.

En réalité, comme l’élection présidentielle mort-née d’il y a un mois et demi, la réforme du mandat présidentiel a provoqué un tir de barrage des instances laïques (CHP, présidence de la République, Cour constitutionnelle...) et il est probable que cette stratégie d’obstruction va aboutir à l’enterrement du projet. Pour sa part, on peut penser que l’AKP, qui n’est pas dupe quant à l’avenir de sa réforme, a cherché, en la maintenant vaille que vaille, à s’installer dans le rôle de la victime d’une sorte de coup d’Etat permanent conduit par « l’establishment politico-militaire ». La route qui mène à Çankaya est encore longue et semée d’embûches…
JM

mercredi 13 juin 2007

Erdogan cherche à reprendre la main sur l’Irak du Nord


Alors même que le secrétaire général de l’OTAN en visite officielle à Ankara appelait la Turquie à la modération, Recep Tayyip Erdogan s’est employé à reprendre la main sur la question de l’Irak du Nord. Lors d’une réunion au sommet des principales autorités civiles et militaires, le 12 juin 2007, le Premier Ministre a dit très clairement qu’il n’y aurait pas d’incursion de l’armée turque en territoire irakien pour réduire les camps du PKK. Pour lui la lutte contre le terrorisme doit d’abord se dérouler en Turquie même, car a-t-il dit « s’il n’y a guère que 500 terroristes en Irak du Nord, il y en a probablement 5000 en Turquie ».
De toute évidence, dans la déclaration qu’il a faite à l’issue de ce sommet, Recep Tayyip Erdogan a voulu couper court aux déclarations qui, venant de multiples horizons depuis plusieurs semaines et en de multiples occasions, ont cherché à mettre son gouvernement en porte-à-faux sur la questions kurde tout en exacerbant les réactions nationalistes que les attentats du PKK pouvaient susciter. Il s’est donc soucié de se poser en chef de gouvernement responsable et insensible aux vociférations multiples dont lui et son gouvernement sont l’objet. Cela a été particulièrement clair lorsqu’il s’est interrogé sur les conséquences non seulement politiques et militaires mais aussi économiques que pourrait avoir une intervention de l’armée turque en Irak. « Peut-on dire que l’économie et nos positions sur les marchés n’ont pas d’importance pour notre sécurité ? », a-t-il déclaré, répondant indirectement à la TÜSIAD qui avait dit récemment que sur la question de l’Irak du Nord, c’est la sécurité qui devait primer sur l’économie.
De façon plus polémique, le Premier Ministre s’en est pris aussi aux généraux à la retraite qui ne cessent de s’exprimer sur l’Irak. Pour lui, ce comportement essaye de créer une atmosphère négative dans la société à l’encontre de l’action de son gouvernement et ces militaires retraités excèdent manifestement la liberté de ton dont ils disposent vis-à-vis des médias. Par ailleurs, Recep Tayyip Erdogan a vivement regretté les débordements politiques nationalistes dont les obsèques des militaires, récemment victimes d’activistes kurdes, ont été le théâtre. Pour lui les auteurs de ces débordements (principalement des militants du MHP) « n’étaient là ni pour accomplir un devoir religieux ni pour manifester un sentiment humain. Ils avaient un objectif autre bien particulier. Cela n’est pas correct au regard tant des usages qui sont ceux d’un enterrement que de la mémoire des martyrs eux-mêmes ».
Appelant à la création d’une plateforme rassemblant les partis politiques, les syndicats et les organisations non-gouvernementales contre le terrorisme, le Premier Ministre a cherché à rassurer le pays sur l’ambiance qui est, à l’heure actuelle, celle des sommets de l’Etat. Par les contacts réguliers qu’il a avec la Présidence de la République et l’armée, il a assuré que le fonctionnement des pouvoirs publics était régulièrement assuré et donc en mesure de faire face à la situation.
En réalité, les déclarations faites hier par le Premier Ministre sont un moment significatif de plus dans le conflit qui oppose le gouvernement de l’AKP à « l’establishment politico-militaire ». Le chef de gouvernement entend bien sortir du piège que lui tend l’armée depuis que le chef d’Etat major, lors d’une conférence de presse le 12 avril dernier, a déclaré que la décision d’une intervention militaire en Irak était du ressort du gouvernement. En somme, en disant ouvertement ce que tout le monde pense d’ailleurs tout bas, à savoir qu’une intervention militaire turque serait une erreur et ne résoudrait pas le problème du terrorisme, Tayyip Erdogan assume la tête haute une position que ses adversaires voudraient lui voir défendre le profil bas. Cette attitude lui permet en outre de rappeler, face aux incursions politiques permanentes de l’armée en la matière, que la politique étrangère relève de l’appréciation du seul gouvernement civil. Certes, le Premier Ministre prend le risque heurter le sentiment nationaliste blessé consécutif aux attentats terroristes mais il pourrait bien rencontrer aussi l’assentiment d’une majorité silencieuse, peu convaincue par l’efficacité et l’opportunité d’une intervention militaire dans le guêpier qu’est à l’heure actuelle l’Irak du Nord…
JM

Si rare d’être laïque…


De Samsun où elle enseigne à l’Université du 19 mai, Claire Lajus nous livre quelques réflexions sur la laïcité qui lui sont suggérées par les débats auxquels elle assiste quotidiennement... à méditer...

La vie politique turque met depuis plusieurs semaines la population sous pression mais cette situation a le mérite de faire vivre un débat démocratique fortement souhaité au sein de la société. Entre “pro-AKP” et “anti-AKP”, les tendances politiques s’exacerbent... en bref, ça discute ferme dans les familles et entre les étudiants.
Les “pro-AKP” avancent l’argument que leur parti a stabilisé l’économie du pays (en limitant l’inflation et en accélérant les privatisations) et qu’il ne menace nullement la laïcité. Les “anti-AKP” affirment que l’arrivée au pouvoir de ce parti a surtout profité aux riches. Il y aurait une augmentation du nombre de milliardaires turcs. L’AKP serait en train de “vendre le pays”. Tayyip Erdogan aurait d’ailleurs reconnu qu’il ”marchandait la Turquie” et aurait “vendu”, par exemple, une partie des rives du Bosphore, considérées comme patrimoine national, à des hommes d’affaires de Dubaï. Le gouvernement actuel menacerait, en outre, la laïcité en encourageant les écoles et les cités universitaires privées de tendances religieuses et en tolérant dans certaines petites villes le port du voile à la récréation…
Comme on a pu le constater à travers les meetings politiques qui se sont tenus ces dernières semaines, un véritable rapport de force s’est installé au sein de la société turque entre défenseurs de la laïcité et partisans d’un ilam modéré. C’est un sujet sensible, viscéral presque pour les Turcs, qui alimente en ce moment beaucoup les conversations, les tenants de la laïcité estimant que ce principe fondateur est particulièrement en danger. Mais, plus que jamais, la laïcité est une notion floue, modelée suivant les intêrets des uns et des autres. Les rassemblements laïques de ces derniers mois n’ont hélas pas contribué à éclaircir l’usage de ce concept qui, selon les cas, est relié plus ou moins maladroitement à Atatürk (le fondateur de la République turque) ou à l’armée elle-même. La laïcité turque possède, par certains côtés, un aspect autoritaire indéniable, facteur d’incompréhensions pour une frange de la population (les jeunes femmes pratiquantes, en particulier). Une minorité religieuse utilise aussi les frustrations vécues pour remettre en cause les lois sur la laïcité non sans avoir des arrière-pensées clientélistes visant à séduire un peuple majoritairement croyant.
Ce n’est pas un fait nouveau mais cette tendance s’est nettement renforcée au cours des dernières années. On a vu s’exprimer, en effet, un besoin de plus en plus marqué d’affirmer son appratenance religieuse au grand jour. Le fait qu’un candidat à la présidentielle puisse avoir une femme voilée le montre. Cela n’aurait pas été envisageable par le passé car le voile était en général, depuis Atatürk et ses réformes, considéré comme un signe rétrograde par la classe dirigeante et les classes moyennes.
Il ne faudrait pas croire que les femmes aient toujours été voilées: il y a 20 ans, les jeunes filles en particulier ne se voilaient pas aussi fréquement (sauf bien sûr dans les villages et les régions traditionnelement conservatrices comme à l’Est), traditionnellement seules les femmes mariées ou âgées se couvraient la tête. A présent, même dans les grandes villes, on ne compte plus les jeunes femmes voilées dans la rue, ni même les étudiantes, qui, pour contourner l’interdit à l’université, mettent même des perruques sur leur voile. Il est nouveau que le voile, qui était auparavant le signe d’une appartenance religieuse et culturelle ancestrale, soit revendiqué et considéré comme un le témoin d’une identité, voire d’une conviction politique islamique. A croire que les Turcs n’étaient pas de “vrais” musulmans auparavant…
Voici les fruits d’un ”islam modéré” tant loué par certaines puissances étrangères qui ne sont d’ailleurs la plupart du temps pas laiques… Le danger que peut représenter un gouvernement à tendance islamiste en Turquie est sûrement renforcé (ou grossi) par la situation mondiale où religion et politique se mêlent de plus en plus. Il est rassurant de constater que malgré cela, le peuple turc est prêt à défendre, avec vigilance et acharnement, ce qu’il considère comme un acquis fondamental de sa démocratie et comme un rempart face au fanatisme. À méditer...
Claire Lajus, Samsun

mardi 12 juin 2007

Pourquoi l’Armée fait monter la pression sur l’Irak


Les funérailles de deux officiers et d’un soldat turcs victimes samedi à Sirnak d’une embuscade tendue par des activistes kurdes ont donné lieu à des manifestations d’hostilité envers le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Ces manifestations ont été d’autant plus vives que, le même jour, un autre militaire turc a perdu la vie dans des circonstances analogues, près d’Erzincan.
Parallèlement au conflit politique qui oppose l’establishment politico-militaire et le gouvernement sur la détention de la Présidence de la République, l’Irak du Nord et des questions afférentes comme celle de Kirkouk, ont été l’occasion d’accrochages verbaux réguliers entre l’Etat major et l’AKP depuis plusieurs mois. En février 2007, l’annonce par le chef du gouvernement qu’une rencontre avec les chefs kurdes d’Irak était « envisageable » avait provoqué une vive réplique du chef d’Etat major, Yasar Büyükanit, qui alors même qu’il se trouvait aux Etats-Unis, avait fait savoir qu’une rencontre de ce type était tout à fait impensable. On se souvient que Recep Tayyip Erdogan avait réagi à ce propos en essayant d’expliquer qu’il ne s’agissait que d’une position personnelle du Chef d’Etat major mais ce dernier n’avait pas hésité à confirmer que sa déclaration devait être considérée comme celle de l’institution militaire dans son ensemble.
Un peu plus tard, le 12 avril 2007, le Chef d’Etat major, qui tenait une conférence de presse à l’approche de la date limite des dépôts de candidature pour la présidentielle, avait estimé qu’une opération militaire derrière la frontière irakienne était nécessaire pour y détruire les camps d’entraînement des militants du PKK. Toutefois, le général Büyükanit avait pris le soin de laisser la responsabilité d’en prendre la décision au gouvernement en estimant que l’armée était prête mais qu’il fallait qu’une volonté politique se manifeste pour qu’une telle intervention militaire puisse avoir lieu. Cette conférence, qui intervenait juste après un ultimatum de la Turquie à l’Irak demandant à celui-ci de faire cesser les infiltrations du PKK en territoire turc, avait aussi permis au chef d’Etat major de s’exprimer sur le profil du futur président de la République au moment même où l’on ne savait pas encore si Recep Tayyip Erdogan serait ou non candidat.
Dans le contexte des tensions politiques provoquées par l’annulation de l’élection présidentielle et des élections législatives anticipées, la situation en Irak du nord et les risques de déstabilisation dans les départements turcs du Sud-Est sont devenus des thématiques majeures du débat politique national. La gauche et la droite nationalistes reprochent désormais en permanence au gouvernement son impuissance et plus généralement l’establishment politico-militaire en réclamant une intervention derrière la frontière irakienne cherche à mettre le gouvernement en porte-à-faux vis-à-vis de ses alliés américains et européens.
L’armée turque reproche en effet aux Américains d’avoir conforté une situation dangereuse de quasi-indépendance du Kurdistan irakien en faisant disparaître en 2003 le régime de Saddam Hussein. Ce reproche est d’autant plus virulent que les militaires considèrent également que, dans la crise politique actuelle, les Etats-Unis apportent leur soutien au gouvernement de l’AKP, avec l’idée de faire de la Turquie, non plus comme par le passé, une référence de pays musulman laïque mais avant tout, dans un Proche Orient contemporain en pleine restructuration, l’exemple même de ce que doit être un Etat islamique modéré. Dès lors, pour les milieux laïques les plus orthodoxes, la République est en danger et il est urgent sortir de cette logique initiée par la collusion entrevue entre l’AKP, les Etats-Unis et l’Europe (soupçonnée d’être à la remorque des deux premiers). Désormais, derrière la défense de la laïcité et donc de l’identité politique de ce pays, l’establishment politico-militaire entend montrer que c’est l’intégrité territoriale et nationale même de la Turquie qui est en cause. Dans un tel combat, le nationalisme rejoint le laïcisme, car qu’il s’agit en fait de défendre la République laïque tant contre ses ennemis extérieurs que contre ses ennemis intérieurs. Il n’est donc pas étonnant qu’une telle démarche tente d’amener sur le terrain nationaliste la mobilisation laïque à laquelle on a assisté au cours des dernières semaines. Certes, la réussite de cette conversion n’est pas encore jouée au jour d’aujourd’hui mais elle pourrait être facilitée par la survenance d’attentats terroristes dans les grandes villes (comme ceux d’Ankara le 23 mai et d’Istanbul le 10 juin) et par la croissance des pertes militaires turques dans le Sud-Est (notamment de militaires du contingent). Un tel engrenage doit être pris au sérieux car il pourrait à terme menacer le bon déroulement des processus électoraux démocratiques en cours.
JM

mardi 5 juin 2007

Le centre droit en voie de marginalisation


C’est la velléité de retour en politique de Mesut Yimaz qui aura finalement eu raison du projet d’union des partis centristes, DYP et ANAP, dans une même formation, le « Demokrat Parti » (Parti démocrate). Mesut Yilmaz qui se fit connaître comme ministre des affaires étrangères à la fin des années 80, au moment du dépôt de la candidature européenne de la Turquie, fut longtemps considéré comme le dauphin de Turgut Özal. Leader de l’ANAP, de 1991 à 2002, il s’était retiré de la politique active après l’échec cuisant de son parti aux élections de novembre 2002, qui avait vu la victoire sans appel de l’AKP de Tayyip Erdogan. Pourtant, les poursuites judiciaires dont il faisait l’objet devant la Cour Constitutionnelle ayant été abandonnées, Mesut Yilmaz essayait depuis quelques semaines d’opérer un « come back » au plus haut niveau. Ce retour n‘étant pas souhaité au sein de l’ANAP par Erkan Mumcu, notamment, Yilmaz a d’abord annoncé son intention de se présenter comme candidat indépendant dans son département d’origine (Rize) et a finalement essayé de s’imposer en s’annonçant comme candidat du futur « Demokrat Parti » puis en négociant avec Mehmet Agar son investiture et celle de ses partisans. Ces manoeuvres ont contribué à faire voler en éclats une unité entre les deux formations qui était encore gestation.

Pourtant, au-delà de cette péripétie et des sombres querelles de leaders qui l’ont accompagnée, il faut bien voir que cet échec était à bien des égards prévisible. Si les deux formations paraissent proches sur l’échiquier politique, elles ont des origines différentes et une base sociologique qui est loin d’être similaire… Le DYP apparaît à l’origine comme l’héritier d’une bourgeoisie conservatrice fortement provinciale issue des premiers efforts de désétatisation des années 50 et 60 tandis que l’ANAP a été porté dans les années 80 par l’apparition d’une classe moyenne néo-urbaine essayant de faire cohabiter nouveaux mode de vie et maintien des traditions religieuses. Le succès d’une telle alliance était d’autant plus incertaine qu’elle apparaissait comme un accord de circonstance très lié au contexte actuel. Ce n’est en effet qu’après le mémorendum de minuit que cette union a commencé à prendre corps alors même qu’évoquée auparavant, elle semblait au point mort.

En outre, un autre problème se posait quant à la nature et l’identité même de la nouvelle formation qui entendait unir les deux partis. Dans les années 50, les premiers Démocrates d’Adnan Menderes apparaissaient comme l’alternative au régime kémaliste étatiste et laïciste pérennisé depuis la mort de Mustafa Kemal ; dans les années 80, l’ANAP de Turgut Özal constituait la réponse à la démocratie contrôlée que les militaires entendaient maintenir après le coup d’Etat du Général Evren. Ce rôle de contestation sociétale de l’Etat néo-kémaliste est largement tenu par l’AKP depuis 2002. En admettant que l’union en question ait fonctionné et que ce nouveau parti démocrate unifié (DYP+ANAP) ait réussi à franchir la barre des 10% lui permettant d’avoir une représentation au Parlement, on voit mal quel aurait pu être son rôle. Pris entre l’AKP et le CHP, il n’aurait pu qu’entrer dans une coalition anti-AKP animée par les partis laïques ou servir de parti d’appoint à l’AKP…

L’échec de cette union risque néanmoins d’avoir un effet non négligeable sur les résultats du scrutin du 22 juillet prochain, celui en particulier de réduire le nombre des formations susceptibles d’avoir une représentation au Parlement, ce qui augmente bien sûr les chances de voir l’AKP retrouver une majorité confortable. Quoi qu’il en soit, si ni l’ex-DYP, ni l’ANAP ne parvient à passer la barre des 10%, il y a fort à parier que le centre droit sera définitivement marginalisé en Turquie. Mesut Yilmaz a d’ailleurs déjà quitté le navire qu’il a contribué à faire sombrer en annonçant sa démission de l’ANAP, un parti dont il avait été pourtant l’un des fondateurs. Il se présentera comme candidat indépendant à Rize…

lundi 4 juin 2007

Quel avenir pour la réforme constitutionnelle prévoyant l’élection du Président de la République au suffrage universel ?


Dans le sillage du second échec de l’élection d’Abdullah Gül à la Présidence de la République devant la Grande Assemblée Nationale de Turquie (GANT), le 6 mai 2007, la majorité AKP de cette assemblée soutenue par les députés de l’ANAP, a décidé de faire adopter une révision de la Constitution tendant à élire le Président de la République au suffrage universel. Cette réforme s’accompagne d’une réduction du mandat du Chef de l’Etat de 7 à 5 ans (deux mandats consécutifs étant néanmoins possibles) et d’une réduction du mandat des parlementaires de 5 à 4 ans. Adoptée en première lecture par le Parlement, le texte a été présenté au Président Sezer pour promulgation mais, le 25 mai 2007, ce dernier a refusé de l’entériner provoquant la tenue d’une nouvelle lecture devant le Parlement. Convoquée très rapidement pour relancer le processus, la GANT a de nouveau adopté la réforme, le 31 mai. Dès lors, la balle est une nouvelle fois dans le camp du Président de la République qui dispose de 15 jours pour dire s’il accepte d’entériner la révision proposée ou au contraire s’il refuse de le faire, ce qui amènerait, dans ce cas, le recours à un referendum. La perspective de cette réforme pose ainsi à l’heure actuelle deux problèmes majeurs : un problème de fond et un problème de procédure.
Le problème de fond concerne les conséquences institutionnelles et politiques d’une telle modification du scrutin présidentiel. Plus qu’une simple modalité formelle, le passage à une élection du Chef de l’Etat au suffrage universel, dans un régime parlementaire, peut avoir des conséquences très importantes pour l’ensemble de ce régime. On sait qu’en France, une réforme comparable, effectuée en 1962, a eu pour effet de présidentialiser le régime de la Cinquième République. Certes, il n’y a pas d’automaticité entre l’élection du Chef de l’Etat d’un régime parlementaire et un phénomène de présidentialisation. Au Portugal, en Grèce ou en Irlande, le Président est élu par le peuple et pourtant le régime reste parlementaire. De surcroît, la réforme proposée en Turquie tend à empêcher une correspondance des mandats présidentiel et parlementaire en réduisant le mandat du Parlement à 4 ans, après avoir fixé celui du Président à 5 ans. Il y a donc bien en l’occurrence l’idée, semble-t-il, de maintenir la logique parlementaire du système turc et de conserver au Président son rôle d’arbitre en dehors de la dynamique politique principale confiée au Premier Ministre et au gouvernement. Pourtant même si ce pays a toujours été fidèle à un régime parlementaire moniste où le premier ministre gouverne, on n’est pas sûr des effets d’une telle réforme. Par rapport à la Constitution de 1961, la Constitution de 1982 a fortement renforcé les pouvoirs du Président, longuement énumérés par l’article 104 de celle-ci. Elle les a poussés en fait au maximum de ce qu’ils peuvent être dans un régime parlementaire. Il y a donc de forte chance de voir un président, élu au suffrage universel, tenté par la présidentialisation dans un pays où les contrepoids démocratiques sont encore faibles. En outre, le système partisan turc a souvent montré ses divisions ou ses incohérences et cela accroît les risques potentiels de conflits entre le gouvernement, l’assemblée et le Président.
Le problème de procédure, quant à lui, concerne bien sûr les échéances à venir alors même que l’agenda politique turc pour les prochains mois est particulièrement dense et complexe. Si dans 15 jours, le Président refuse d’entériner la réforme, jusqu’à présent, il fallait attendre 120 jours pour organiser un referendum sur le sujet. Cela nous renvoyait au milieu du mois d’octobre. Mais, le 3 juin, le gouvernement a fait voter une loi pour surmonter cet obstacle et organiser le referendum en le couplant aux législatives anticipées du 22 juillet prochain. Ainsi se vérifie la détermination de l’AKP à laver l’affront subi lors des deux tours du scrutin présidentiel, qui ont finalement tourné court, en continuant sa marche vers la présidence. Reste à savoir maintenant si ce couplage électoral pourra avoir lieu et si la réforme sera finalement menée à son terme.
En fait, les incertitudes que fait naître la perspective d’une élection du Chef de l’Etat au suffrage universel pour l’avenir de l’ensemble du système politique turc, sont accrues par les questions que posent le déroulement et l’issue de la procédure en cours. Ce flou juridique et politique n’est pas très opportun au moment où la Turquie connaît une période de tensions importantes et où elle doit renouveler l’ensemble de ses institutions fondamentales (Parlement, Gouvernement et Présidence de la République). Il dangereux malgré tout de se lancer dans des réformes radicales en période de crise.
JM

Le retour du cheval blanc démocrate n’aura pas lieu !


Un cheval blanc sur une Turquie rouge, l’emblème du nouveau parti démocrate (« Demokrat Parti »), qui devait réunir le DYP et l’ANAP, avait fière allure. L’affaire paraissait entendue, les leaders de ces deux formations, Mehmet Agar et Erkan Mumcu, avaient posé devant ce nouveau logo et déjà, quitte à jouer les vieux chevaux de retour, des personnalités politiques annonçaient leur intention de partir en campagne sous les couleurs du nouveau DP. Certains commentateurs avançaient même l’idée que le DP en question pourrait servir de parti d’appoint à l’AKP, si d’aventure la formation de Tayyip Erdogan ne retrouvait pas son score majoritaire de 2002. Eh bien ! il va falloir s’y résoudre, le retour du cheval blanc démocrate est fortement compromis et les prochaines élections pourraient bien voir l'étalon mort-né prendre le chemin des abattoirs… À la veille de la date des dépôts de candidature pour les législatives, en effet, l'ANAP a finalement refusé de rallier la nouvelle formation qui ne fera donc que se substituer au DYP. Le projet semblait pourtant sur les rails mais c’était compter sans les blessures mal refermées qui opposent malgré tout ces deux formations historiques du centrisme turc.

Dans le sillage du Parti de la Justice (Adalet Partisi – AP) de Süleyman Demirel des années 60 et 70, le Parti de la Juste Voie (Dogru Yol Partisi – DYP), refondé par le même Demirel après le coup d’Etat de 1980, se veut l’héritier du premier parti démocrate d’Adnan Menderes et de Celal Bayar. De là, ce cheval blanc qui figure aussi sur tous les blasons du DYP et dont l’acronyme « Demikir at » (« cheval blanc » en turc poétique) signifie bien sûr « démocrate » ! Pourtant, Demirel Baba, renversé par le coup de 1980 et interdit de politique pendant plusieurs années, est supplanté par l’un de ses poulains, le dénommé Turgut Özal, qui a séduit les militaires et dont la nouvelle formation, le Parti de la Mère Patrie (Anavatan Partisi – ANAP), vole avec sa petite abeille industrieuse, de succès en succès dans les années 80. Au seuil des années 90, ce parti dont l’emblème use pour la première fois non seulement de l’abeille, de la carte de Turquie mais aussi de la couleur jaune (il est depuis passé au vert), à la différence du blanc et du rouge traditionnellement utilisés par les autres formations turques, paraît avoir définitivement capté l’héritage des Démocrates. Il prétend cependant le renouveler en lui imprimant un tour à la fois plus traditionaliste et plus modernisateur. Özal, en effet, tout en affichant ouvertement sa foi entreprend de briser les tabous ! Il se permet ainsi de faire le pèlerinage à la Mecque, de rappeler que sa mère est d’origine kurde et même de passer l’armée en revue en short ! Mais celui qu’on appelle le « Président croyant » connaît à son tour l’usure du pouvoir et, devenu Président de la République, il est même contraint de rappeler son rival Demirel à la tête du gouvernement, après avoir perdu les élections de 1991.

Dans les années 90, alors même que Turgut Özal est mort et que Süleyman Demirel est devenu à son tour Président, leurs dauphins, Mesut Yimaz (pour l’ANAP) et Tansu Çiller (pour le DYP) récupérant les conflits de leurs aînés, se livrent une lutte sans merci. Le résultat de ces nouveaux conflits est lamentable ! Pour barrer la route à son rival, Tansu Çiller n’hésite pas à s’allier aux islamistes du Refah et, en 1996-97, permet à leur leader, Necemttin Erbakan, de parvenir à la tête du gouvernement. Mais elle est emportée par la chute du Premier Ministre islamiste à l’issue du fameux « coup d’Etat post-moderne ». Quant à Mesut Yimaz qui reprend les rênes par la suite, son gouvernement s’abîme dans les scandales et la corruption. Lors des législatives de 2002, les deux formations sont sévèrement châtiées par les électeurs turcs. Avec respectivement 9,6% et 5,1% des suffrages exprimés, le DYP et l’ANAP ne franchissent pas la barre fatidique des 10% et ne sont pas représentés au Parlement. Ils ne doivent leur représentation parlementaire actuelle qu’aux changements d’appartenance politique de certains députés élus sous l’étiquette AKP ou CHP.

La composition des listes électorales et le partage des sièges auront donc eu raison de l’alliance éphémère entre ces deux formations, proches idéologiquement mais issues de tranches différentes de l’Histoire turque. Si ce désamour se confirme, le centre-droit turc sur les dernières terres duquel l’AKP risque de bientôt de régner en maître, aura bien du mal à être présent dans le nouvel hémicycle.
Iyiaksamlar Demirkir At !
JM

dimanche 3 juin 2007

L’armée turque et l’Europe


En cette période où les négociations reprennent entre la Turquie et l’Union européenne et dans le contexte d’une année 2007 où les tensions entre l’armée turque et le gouvernement de l’AKP (perçues en Europe, de façon un peu sommaire, comme un affrontement entre le « kémalisme » laiciste et l’ « islamisme »), se sont considérablement accrues, l’armée turque concentre l’attention sur elle, tout en demeurant un objet difficile à appréhender en Europe.

Une telle armée constitue, en effet, un phénomène inhabituel en Europe car sa place dans la société turque n’a rien à voir avec celle qu’elle occupe dans les différents Etats membres de l’UE. L’institution militaire, à laquelle les Européens sont plutôt indifférents actuellement parce qu’elle a généralement un rôle clairement délimité et assez restreint en temps de paix est, en Turquie, une institution de premier plan dont le pouvoir s’étend à de nombreux domaines. Elle bénéficie d’un degré de prestige chez les citoyens turcs très supérieur à celui des autres institutions. L’armée, dans ce pays, est ainsi plus qu’un simple « glaive » aux mains du gouvernement pour assurer la défense du pays. Elle est perçue comme une entité bienveillante dont l’histoire se confond avec celle de la nation turque. Or, un tel pouvoir (notamment politique) heurte les exigences institutionnelles de l’Union européenne à l’égard des pays candidats. La conception européenne de la démocratie suppose, entre autres, une soumission sans réserve de l’armée au gouvernement civil, ce qui n’est pas le cas en Turquie puisque les militaires ont les moyens d’influencer et de mettre sous pression les hommes politiques au pouvoir.

Par ailleurs, l’armée turque révèle un décalage de perception entre les instances européennes et les opinions publiques. On peut en effet schématiquement dire que l’armée pose un problème structurel à l’Europe communautaire alors qu’elle est souvent perçue positivement comme une sorte de « rempart contre l’islamisme » par les opinions européennes.

Du point de vue de l’Union européenne, le pouvoir politique et économique de l’armée semble être incompatible avec le critère politique de Copenhague et l’armée apparaît comme une institution susceptible de menacer la démocratie turque. Dans aucun autre Etat membre de l’UE, l’armée n’a un tel poids. Par ailleurs, l’histoire de la Turquie a démontré que l’armée n’a pas hésité à intervenir, à plusieurs reprises, par la force dans la sphère politique, malgré les moyens institutionnels dont elle dispose, ce qui n’est pas pour rassurer les autorités européennes. Bien que ne relevant pas d’une logique traditionnelle de coup d’Etat militaire car elles ont chaque fois visé à sauvegarder la République turque et n’ont pas donné lieu à la mise en place d’une dictature militaire de longue durée, ces interventions sont révélatrices de la conception particulière qu’ont les militaires turcs de la démocratie. Mehmet Ali Birand constate ainsi un paradoxe entre l’opinion des officiers selon laquelle la démocratie constitue la meilleure forme de gouvernement possible, d’une part, et le devoir qu’il se font de renverser le gouvernement civil, bien que démocratiquement élu par le peuple, s’il vient à contrevenir aux principes du kémalisme (notamment à la laïcité), d’autre part. Cet état de fait révèle que l’armée fait prévaloir les principes kémalistes sur la légitimité populaire, ce qui limite sa fidélité à la démocratie telle qu’on la conçoit dans les pays européens.

Pour ces raisons, lorsque la perspective des négociations d’adhésion se sont ouvertes, les instances de l’Union ne pouvaient pas concevoir qu’on laisse tant de pouvoir aux mains d’une si puissante entité, qui de surcroît a une conception de la démocratie qui n’est pas conforme aux standards européens. Les exigences européennes se sont concentrées rapidement sur le MGK (Milli Güvenlik Kurulu ou Conseil de Sécurité Nationale - CSN), principal moyen d’action « extra-militaire » de l’armée turque. Le premier rapport régulier de la Commission européenne sur les progrès accomplis par la Turquie sur la voie de l’adhésion, en 1998, relève ainsi que « le Conseil de Sécurité Nationale (CSN) joue un rôle essentiel dans la formulation et la mise en œuvre de la politique nationale de sécurité et couvre également tout un éventail de questions politiques […] Les recommandations du CSN ne sont pas juridiquement contraignantes, mais elles influencent fortement la politique gouvernementale. L’existence de cet organe montre que, malgré une structure de base démocratique, la constitution turque permet à l’armée de jouer un rôle civil et d’intervenir dans tous les domaines du champ politique ». Ce rapport poursuit en soulignant « le rôle important joué par l’armée dans la vie politique. L’armée ne fait pas l’objet d’un contrôle civil et semble même parfois agir à son insu lors de certaines opérations militaires répressives d’envergure ». Et lorsque ce rapport fait le bilan des institutions de la Turquie, eu égard des attentes formulées au Conseil européen de Copenhague de 1993, il constate que bien que « l’organisation des pouvoirs publics en Turquie présente la plupart des caractéristiques de base d’un système démocratique […] plusieurs éléments empêchent cependant un fonctionnement de ces pouvoirs comparable à celui en vigueur dans les Etats membres de l’Union européenne ». Parmi ces éléments figure en première place le CSN. C’est ainsi que l’UE va exiger une diminution des pouvoirs et une « civilianisation » (c'est-à-dire la restriction du pouvoir des militaires au profit des civils) de ce conseil qu’elle va obtenir au moins formellement car la révision constitutionnelle de 2001 va réduire le CSN au rang d’institution consultative et provoquer une certaine démilitarisation de cette institution.

En ce qui concerne les opinions publiques européennes, même s’il n’y a pas de soutien explicite de leur part à cette singulière institution militaire, le rôle que joue celle-ci en Turquie est de nature à lui attirer la sympathie de ceux (et ils sont nombreux) qui voient dans l’islamisme une menace potentielle pour l’Europe en cas d’intégration de la Turquie. Car l’armée turque est réputée pour être la « gardienne » des principes du kémalisme, et tout particulièrement de la laïcité. La plupart des interventions de l’armée dans la sphère politique ont été d’ailleurs motivées par des atteintes à un principe à l’égard duquel elle n’est disposée qu’à peu de concessions.

De fait, pour certains d’analystes européens, limiter les pouvoirs du CNS revient à faire tomber le principal rempart face à un « islamisme » turc supposé en développement. Nombreux sont ceux, en effet, qui imaginent que l’islamisme intégriste menace à chaque instant la Turquie, et ce, bien que cette menace soit faible en réalité, compte tenu, d’une part, de la nature même du régime turc qui repose sur une laïcité fortement ancrée dans la société et, d’autre part, du caractère modéré de l’islam qui est celui de la majorité de la population. Ainsi, Alexandre Del Valle, connu pour son opposition à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, se demande si l’Europe n’est pas, par ses exigences, un « ennemi objectif des kémalistes et des militaires, et [une] alliée des islamistes ». Et il va même jusqu’à dire : « Les partisans de la candidature turque doivent surtout garder présent à l’esprit le fait que la Turquie “kémaliste et laïque” dont ils se réclament, et qui est aujourd’hui réduite aux cercles élitaires du « derin devlet », de l’armée et des kémalistes électoralement minoritaires, finira par disparaître avec son intégration dans l’Union et le démantèlement corrélatif des pouvoirs politiques de l’armée turque exigé par les “critères de Copenhague »

L’Union européenne est alors face à un dilemme. Elle, qui exige logiquement que la Turquie se conforme aux normes européennes en matière de relation de l’armée avec le pouvoir civil, ne prend-elle pas un risque ? La place de l’armée est probablement l’un des aspects les plus originaux de la Turquie, mais aussi l’une des questions problématiques de son intégration dans l’Europe. Cette armée non-démocratique aux yeux des instances communautaires mais garante de la démocratie aux yeux des citoyens turcs, constitue ainsi un dilemme inédit pour l’Europe qui a décidément bien du mal à comprendre le cas turc.
Philippe Maurel

Nicolas Sarkozy a-t-il changé d’avis sur la Turquie ?


La position du Président Sarkozy temporisant sur la candidature turque à l’Europe a surpris les commentateurs, impressionnés par l’attitude du candidat Sarkozy qui, à la fin de la campagne présidentielle, avait laissé entrevoir un veto français à la poursuite des négociations d’adhésion avec Ankara. Qu’en est-il exactement ?
Pour comprendre cet assouplissement spectaculaire de la position présidentielle, il faut bien sûr rappeler que l’on est passé en quelques jours d’une situation de fin de campagne électorale à une situation de diplomatie active où la France essaye de sortir de l’impasse provoquée par son « non », lors du référendum sur le traité de Constitution européenne.
Le contraste est, il est vrai, saisissant ! Lors du débat de l’entre-deux-tours, le 2 mai dernier, la « question turque », qui a plutôt été en retrait dans les thèmes de la campagne présidentielle jusqu’à présent, donne lieu à une confrontation longue et animée entre les deux candidats. « Si la France dit non , la Turquie ne rentre pas ! » dit Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal qui lui rappelle que des engagements ont été pris. Quelques jours plus tard, au lendemain de son élection, la relance de l’Europe est devenue l’un des premiers soucis de Nicolas Sarkozy qui annonce que « la France est de retour en Europe ». Or, Bruxelles s’inquiète de la position française sur les négociations avec la Turquie. La France bloquera-t-elle, en particulier, l’ouverture des trois nouveaux chapitres de ces négociations, prévue avant la fin de la présidence allemande, le 27 juin ? Dès la visite qu’il rend au Président de la Commission européenne, peu après son investiture, Nicolas Sarkozy lève l’hypothèque. La candidature turque est pour lui une question secondaire qui ne doit pas entraver la relance de la construction européenne et l’élaboration rapide d’un traité simplifié, se substituant au traité de Constitution européenne. En réalité, c’est d’abord l’urgence de la crise européenne qui écarte provisoirement l’épée de Damoclès française, car la relance de l’Europe est pour le président français un impératif politique et économique.
Le « non » à la Constitution, en effet, a fortement isolé la France, en Europe. Il y a quelques semaines, les 18 pays qui ont déjà ratifié la Constitution européenne, se sont réunis à Madrid pour envisager une solution à la crise institutionnelle que traverse l’Europe. C’est la première fois que la France est absente d’un grand sommet européen. Cette humiliation a profondément touché la diplomatie d’un pays qui s’est toujours considéré comme l’un des acteurs indispensables du projet européen. Dès lors, on comprend que le nouveau président ait voulu profiter de son état de grâce pour changer la donne. « On a perdu trop de temps… il faut maintenant aller vite et le traité simplifié, c'est la seule solution possible pour sortir l’Europe de la paralysie relative dans laquelle elle se trouve à l’heure actuelle », a notamment déclaré Nicolas Sarkozy à l’issue de la conférence de presse qu’il a tenue avec le président de la Commission européenne.
Mais il faut voir que cette attitude présidentielle sur l’Europe rencontre aussi des préoccupations d’ordre économique. En effet, pendant la campagne électorale, Nicolas Sarkozy a annoncé un programme de transformations profondes de l’économie française. Or, celle-ci est désormais fortement intégrée à l’Europe et il est capital, dans cette perspective, que la France retrouve la confiance de Bruxelles ainsi que celle des principaux États-membres.
Secondaire dans le contexte actuel, la « question turque » n’est pourtant pas définitivement entendue. Le Président français a d’ailleurs redit, à Bruxelles, son hostilité à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Mais il est vrai qu’il a fortement calmé le jeu en dépêchant à Ankara, son conseiller diplomatique, Jean-David Levitte, pour essayer de trouver « une façon de travailler avec les Turcs ». Le statu quo actuel risque, en effet, de durer un certain temps car, bien que l’idée française de traité simplifiée ait reçu un premier accueil favorable, il faut bien voir que cette route risque d’être longue avant qu’elle parvienne à sortir l’Europe de la crise. Beaucoup des pays qui ont ratifié la Constitution seront en fait dans une position idéale pour exercer des pressions sur le contenu de ce nouveau traité.
Il est donc probable que la « question turque » est appelée à rester une question secondaire pour le Président français pendant encore un certain temps. Sans doute ce dernier espère-t-il que le statu quo actuel permettra aux adversaires de la candidature turque de convaincre les partisans de celle-ci de la nécessité d’envisager une solution alternative dont on se demande bien d’ailleurs ce qu’elle pourrait être. Mais l’on peut également penser que les meilleurs soutiens d’Ankara et la Commission européenne en particulier estiment que le pragmatisme provisoire qu’a affiché Nicolas Sarkozy ces derniers jours sur la « question turque » pourrait devenir un phénomène durable…
JM

vendredi 1 juin 2007

Pourquoi l’AKP a choisi la confrontation.


Depuis le début des débats qui ont précédé la tenue de l’élection présidentielle finalement annulée, on ne peut manquer d’être étonné par l’obstination qu’a eue l’AKP à maintenir le cap pour poursuivre sa démarche de conquête de la présidence. Que ce parti considère qu’il est normal que, dans une démocratie parlementaire, le parti majoritaire puisse élire le candidat de son choix est une chose, mais, compte tenu de ses stratégies antérieures et du tour pris par les événements, on peut penser qu’il aurait été plus réaliste de présenter un candidat acceptable par tous. L’opposition et « l’establishment » étaient d’ailleurs apparemment prêts à accepter une personnalité membre de l’AKP, à condition qu’elle soit consensuelle et que son épouse ne soit pas voilée. Pourquoi donc avoir choisi de suivre le camp laïque dans l’escalade qui l’a conduit à faire de la Présidence un symbole ? Peut-être parce que la Présidence est aussi un symbole pour l’AKP…
Mais si la question de savoir pourquoi l’AKP a pris le risque de la confrontation mérite aussi d’être posée, c’est parce que l’attitude du parti de Recep Tayyip Erdogan a toujours été dominée antérieurement par le pragmatisme et la recherche du compromis. Rappelons en effet que la fondation de l’AKP a pour origine les critiques émises par une tendance modernisatrice du « Refah », dans les derniers mois d’existence de la formation islamiste (fin 1997), à l’encontre de la stratégie adoptée par Necmettin Erbakan lorsqu’il était chef de gouvernement en 1996/97. Ces critiques mettaient en avant le fait qu’un gouvernement islamiste ne pouvait pas se permettre d’engager un bras de fer permanent avec « l’establishment », qu’il devait jouer au contraire la carte du compromis. Ces mêmes critiques furent encore à l’ordre du jour pendant le court épisode du « Fazilet Partisi », notamment lors du seul congrès que tint ce parti avant d’être dissous à son tour, en 2001. La préoccupation globale qui a accompagné la marche de l’AKP vers le pouvoir a été en fait l’idée selon laquelle le parti islamiste, de formation protestataire devait se muer en parti de gouvernement et abandonner la référence à l’islamisme.
Or, depuis le début de la polémique suscitée par la possible candidature de Tayyip Erdogan à la Présidence, tout s’est passé comme si l’AKP avait un but atteindre, une revanche à prendre et une nouvelle étape à ouvrir dans la perspective de la prochaine législature. Pour beaucoup, il y avait là le signe que l’ère de la démocratie sécuritaire était en train de s’achever et qu’on allait voir le bout des interventions militaires dans le système politique turc. Mais certains indices comme la forte présence et les interventions saillantes de Bülent Arinç (l’éminence grise de Milli Görus), dans les semaines qui ont précédé la tenue de l’élection et à des moments déterminants de surcroît, peuvent aussi laisser craindre que d’autres enjeux moins avouables aient été à l’ordre du jour.
Dans cette stratégie de la confrontation, le pas a été franchi avec la candidature d’Abdullah Gül à la Présidence. Le choix inattendu du Ministre des Affaires étrangères a clairement signifié que le renoncement de Tayyip Erdogan ne signifiait nullement une abdication de l’objectif fixé. Abdullah Gül, dont l’épouse voilée a poursuivi la Turquie devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme, à la fin des années 90, n’est en rien un candidat de compromis et sa candidature a accru encore la tension existant au sommet de l’Etat. L’échec de la candidature du ministre des Affaires étrangères lors du premier tour de l’élection, le 27 avril, n’a pas entamé non plus la détermination de l’AKP, Abdullah Gül s’est présenté une nouvelle fois devant l’Assemblée, le 6 mai, et à l’issue de ce second échec, l’AKP a fait adopter par le Parlement une révision constitutionnelle tendant à faire élire le Président au suffrage universel. Ce projet ayant été bloqué par le veto du Président Sezer, l’AKP l’a refait voter par le Parlement et l’a présenté à nouveau au Chef de l’Etat et ce, alors même que la conduite de cette réforme semble être à terme très incertaine. En effet, si Ahmet Necdet Sezer soumet dans 15 jours le texte à référendum après avoir refusé de l’entériner, il faudra qu’au moins 120 jours s’écoulent pour que ce référendum puisse se tenir. Entre temps le nouveau Parlement aura peut-être déjà réélu un Président. Élaboré dans l’urgence dans un contexte de tension, ce texte accroît les incertitudes auxquelles est confrontée depuis plusieurs semaines la vie politique turque. Il n’est jamais bon de conduire des réformes fondamentales en période de crise. Alors pourquoi le faire au risque d’accroître l’instabilité actuelle quand on est un parti soit-disant responsable, mûr et démocrate ?
La conduite aventureuse de cette réforme constitutionnelle notamment amène sérieusement à s’interroger sur la maturité l’AKP qui, après avoir décidé d’abandonner le terrain du compromis semble avoir choisi de jouer la carte de la victimisation. Il y a là un comportement que l’on avait déjà pu observer chez l’AKP au pouvoir, souvenons-nous il y a deux ans du débat sur la pénalisation de l’adultère… En proposant des projets voués à l’échec, c’est-à-dire inacceptables non seulement par l’opposition laïque mais aussi par de larges fractions de la société turque, le parti de Tayyip Erdogan essaye de se poser en victime lorsque finalement les projets en question échouent. La démarche est d’autant plus payante que le parapluie européen fonctionne désormais souvent en faveur du Premier Ministre et de ses partisans. L’Europe qui pendant longtemps avait eu peur des islamistes du « Refah » a été séduite par les post-islamistes de l’AKP. En tout cas, c’est ce que pensent ces derniers dont les leaders ne cessent d’expliquer qu’ils ont le soutien des gouvernements européens. Or la situation est beaucoup complexe, disons ici pour aller vite, que l’Europe se pose encore des questions sur l’AKP, que tous les partisans de l’AKP ne sont pas de parfaits démocrates convaincus des vertus de la laïcité et que tous les membres de l’opposition ne sont pas des militaires en mal de putsch.
Il est vrai que la crise présidentielle et la convocation d’élections législatives anticipées contribuent à polariser les tensions. Mais, alors même que cette crise n’a pas débouché sur une rupture de l’ordre social et politique, on dirait que ses protagonistes s’épuisent actuellement à reproduire les conflits politiques d’antan. Les uns jouent ainsi au coup d’Etat tandis que les autres jouent à en être les victimes. Il est notamment amusant de voir qu’actuellement les militants de l’AKP essayent de mobiliser l’opinion en prétendant que l’on a empêché l’élection d’un « président pieux » tandis que ceux du CHP s’emploient, pour leur part, à convaincre ceux qui seraient tentés de voter pour l’AKP qu’ils risquent de jeter leur suffrage aux orties car l’armée ne permettra pas à ce parti de demeurer au pouvoir.
En dépit des tensions actuelles, soyons optimistes, cette reproduction atténuée des drames du passé est sans doute le signe d’une forme de pacification des rapports politiques. Car fort heureusement, l’armée est dans ses casernes et le gouvernement n’est pas en prison. Mais les Turcs attendent peut-être autre chose de leurs responsables politiques… entre autres qu’ils mettent enfin en scène la démocratie et pour de bon !
JM