dimanche 27 septembre 2009

Recep Tayyip Erdoğan prudent à l’égard de sanctions éventuelles contre l’Iran.


Alors qu’il se trouvait aux Etats-Unis pour l’Assemblée des Nations Unies et la réunion du G20, Recep Tayyip Erdoğan a réagi à la révélation de l’existence de la centrale d’enrichissement d’uranium de Qom et aux nouvelles mises en garde adressées à l’Iran par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France. Il a notamment appelé à ce que d’éventuelles sanctions contre Téhéran soient mûrement réfléchies avant toute décision définitive et déclaré qu’une intervention militaire serait une «folie».

Réaffirmant que la Turquie était opposée à la présence d’armes nucléaires au Moyen Orient, le premier ministre turc a ostensiblement rappelé qu’un pays possédait, à sa connaissance, ce genre d’armes dans la région, en pointant implicitement Israël. Il a demandé à ce que l’on oublie pas d’évoquer ce constat dans le contexte actuel, et surenchéri en revenant sur l’intervention israélienne à Gaza de janvier dernier. Observant que les pays, qui dénoncent actuellement l’Iran, possèdent souvent eux aussi l’arme nucléaire, Recep Tayyip Erdoğan a finalement plaidé pour plus «d’honnêteté» à l’égard de l’Iran, sans oublier de souligner au passage le rôle vital qu’aurait la fourniture de gaz iranien pour le projet de gazoduc européen «Nabucco».

Le chef du gouvernement turc n’a pas manqué non plus de proposer à nouveau les services de son pays pour déminer le dossier iranien. Au cours des dernières années, la Turquie, qui a amélioré ses relations avec l’Iran depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir, a souvent fait connaître sa disponibilité pour jouer un rôle de médiateur dans le différend qui oppose Téhéran à la communauté internationale, et plus précisément aux grandes puissances. Mais jusqu’à présent elle n’est pas parvenue à se positionner au cœur des débats. Ainsi, la réunion qui, le 1er octobre prochain, rassemblera l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) plus l’Allemagne, et qui devait initialement se tenir en Turquie, aura lieu finalement à Genève. Interrogé à New York sur le rôle que pourrait jouer, dans cette affaire, la Turquie, Mahmoud Ahmadinejab a certes déclaré que son pays avait d’excellentes relations avec celle-ci, mais n’a pas confirmé qu’il souhaitait qu’Ankara tienne une place privilégiée dans la médiation du conflit actuel. Par le passé, le leader iranien avait d’ailleurs estimé qu’en l’occurrence l’Iran n’avait pas réellement besoin d’un médiateur. Mais, dans le contexte tendu qui prévaut depuis la révélation de l’existence de la centrale de Qom, peut-être changera-t-il d’avis…

Quoiqu’il en soit, la Turquie, qui est actuellement membre non permanent du Conseil de sécurité et au demeurant membre de l’OTAN, pense sans doute qu’il y a là une occasion pour elle de renforcer son image de puissance stratégique aux confins de l’Europe et du Moyen-Orient. Au moment où les grandes puissances occidentales s’emploient à gagner la Russie et la Chine pour faire pression sur l’Iran, on comprend qu’Ankara pense pouvoir mettre à profit ses multiples contacts dans la région et que la diplomatie turque considère qu’elle doit être fortement impliquée dans la recherche d’une solution, mais il n’est pas sûr qu’elle ait ici la taille et les moyens politiques pour devenir l’un des principaux acteurs des développements qui s’annoncent.
JM

vendredi 25 septembre 2009

Les élections fédérales en Allemagne et la candidature turque à l’UE.


Les élections fédérales, qui auront lieu en Allemagne dimanche prochain (27 septembre 2009), constituent un enjeu important pour la candidature turque à l’Union européenne (UE). Si l’Allemagne, souvent considérée avec la France comme le «moteur de l’Europe», porte au pouvoir, elle aussi, un gouvernement plutôt hostile à la candidature de la Turquie, les chances d’adhésion rapide de celle-ci risque fort de s’en ressentir.

Pendant les quatre dernières années, l’Allemagne n’a pas eu une position très claire vis-à-vis la candidature turque, car le gouvernement en place était soutenue par ce que l’on appelle «la Grande coalition», c’est-à-dire par une alliance des partis chrétien-démocrates (CDU/CSU) et du parti social-démocrate (SPD), qui sont traditionnellement les deux principales forces politiques du pays. Or, tandis que les chrétiens-démocrates sont plutôt contre une adhésion de la Turquie à l’Europe, les socio-démocrates en revanche y sont favorables. Le «Koalitionsvertrag» («traité de coalition») signé par ces deux partis, en 2005, reflète cette synthèse de deux positions opposées. En effet, d’une part (exprimant en cela la position social-démocrate), ce document souligne l’intérêt vif de l’Allemagne à maintenir un lien étroit entre la Turquie et l’UE et fait de l’adhésion de celle-ci à l’UE le but ultime de cette relation forte. D’autre part (renvoyant cette fois à la position chrétienne-démocrate), le «Koalitionsvertrag» affirme que les négociations avec l’UE, commencées en 2005, sont «un processus dont l’issue est ouverte, l’adhésion n’étant ni automatique, ni certaine», et précise qu’en cas d’échec des négations, les négociations déboucheront sur une sorte de «partenariat privilégié» entre l’UE et la Turquie. Cette synthèse contradictoire montre bien pourquoi,au cours de la législature écoulée, il ne fallait pas attendre beaucoup d’initiatives de l’Allemagne par rapport à la question de la candidature turque.

Tout peut changer dimanche si les résultats des élections fédérales mettent un terme à la «Grande coalition» et remettent en cause les équilibres politiques actuels. Les cas de figure possibles sont les suivants. Ou bien, les Chrétiens-démocrates et le parti libéral (FDP), remportent ensemble une majorité absolue des sièges au Bundestag, et forment une coalition dite «bürgerlich» (c’est-à-dire « bourgeoise », le terme ici employé n’a pas de connotation péjorative). Ou bien le camp de gauche, qui comprend le SPD, les Verts et la «Linke» («la Gauche», le parti qui se situe à la gauche du SPD), obtiennent la majorité des sièges, comme cela s’était déjà produit, il y a quatre ans. Dans ce cas, deux solutions seront alors envisagées : soit la continuation de la «Grande coalition» (si le SPD continue de refuser l’alliance avec la «Linke»), soit une coalition mixte. Les formes que pourrait prendre cette coalition mixte, suggérées par les sondages, pourraient être : (1) la «coalition du camp gauche» entre le SPD, les Verts et la Gauche («Die Linke»), (2) la «coalition feux de signalisation (rouge, jaune, vert)» entre le SPD, le FDP et les Verts, et enfin (3) la «coalition dite jamaïquaine» entre la CDU/CSU, le FDP et les Verts. Trois jours avant les élections fédérales, la réédition d’une coalition rouge-verte sans l’appui de la «Linke» ou du FDP semble, en effet, impossible.

Si la «Grande coalition» actuelle s’achève, ce sera aux petits partis charnières de décider si l’Allemagne prend ou non une position plus positive à l’égard de la candidature turque, et cela pour deux raisons. D’abord, en Allemagne, dans une coalition gouvernementale, c’est traditionnellement le partenaire junior qui fournit le ministre des affaires étrangères. Ainsi, l’influence du partenaire junior est en général plus forte en matière de politique étrangère. Ensuite, même si les partis charnières ne peuvent pousser leur partenaire à adopter une position prononcée qui serait contraire à ses vœux, il semble probable que, s’ils le souhaitent, ils parviendront à l’amener à modérer cette position. Le compromis attentiste qui caractérise la position allemande vis-à-vis de la candidature turque depuis longtemps pourrait ainsi se prolonger, même si le parti du chancelier («Bundeskanzler») a des idées moins favorables sur la question. Curieusement, à l’exception des Verts (favorables), les autres petits partis n’ont pas, ou pas encore, de positions claires à l’égard de la candidature turque. On comprend donc pourquoi la future position allemande peut largement dépendre de l’attitude qui sera celle des petits partis.

Au sein des petits partis, ce sont les Verts qui ont la position la plus claire vis-à-vis de la candidature turque. Leur programme affirme que «le cheminement de la Turquie vers l’Europe est une contribution à la stabilité et à le paix dans la région ainsi qu’à la démocratisation de la Turquie». Les deux leaders du parti, Claudia Roth et Cem Özdemir, sont donc des défenseurs déclarés d’une adhésion turque et en font une priorité de leurs agendas politiques personnels. Cem Özdemir (photo), le «Souabe Anatolien» (le co-leader vert allemand est né en Souabe, une région du Land allemand de Bade-Wurtemberg), provient d’ailleurs d’une famille d’immigrés turcs. Ce positionnement clair du parti vert lui a récemment permis de gagner un électorat important d’origine turque, qui auparavant votait traditionnellement pour le SPD. Il semble très improbable que l’Allemagne, sous un gouvernement à participation verte, se positionne contre l’adhésion de la Turquie, même au cas où les Verts seraient partenaire junior d’une «coalition jamaïquaine» dont le FDP fournirait le ministre des affaires étrangères. Le même constat vaut pour une «coalition du camp de gauche» ou une «coalition feux de signalisation».

Pour les libéraux du FDP, la question turque n’est pas une priorité politique. En fait, dans son discours à la DGAP (Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik - Société allemande de la politique étrangère), le 4 mai 2009, le leader du FDP, Guido Westerwelle, ne l’a même pas mentionnée. Cela est plutôt révélateur, car un discours devant ce think tank proche du ministère des affaires étrangères est traditionnellement considéré comme une sorte d’acte de candidature à la fonction de ministre d’affaires étrangères. Normalement, on y inclut toutes les priorités de son agenda de politique étrangère. Le candidat vert à la fonction de ministre des affaires étrangères, Jürgen Trittin, a pour sa part consacré tout un chapitre à la Turquie et à la politique d’élargissement de l’Europe, lors de son discours devant la DGAP, le 30 mai 2009. Ceci dit, le FDP a émis une opinion plutôt négative vis-à-vis de l’adhésion de la Turquie, tout en soulignant qu’il s’agit d’une question qui ne se pose pas dans l’immédiat. Dans son programme pour les élections 2009, le FDP affirme que pour le moment, ni l’Europe, ni la Turquie ne sont prêtes pour l’adhésion : «La question de l’adhésion de la Turquie à l’Europe ne se pose pas encore dans les années à venir». La question cruciale par rapport au positionnement du FDP est de savoir s’il permettra à un partenaire de coalition hostile à l’adhésion, comme le CDU/CSU, de s’aligner sur une position comparable hostile comparable à celle de Nicolas Sarkozy. Car, pour le moment, on n’a pas l’impression que les Libéraux sont prêts à monter au créneau pour soutenir la candidature d’Ankara.

Le cas le plus compliqué et le plus intéressant est celui de la «Linke». Traditionnellement, les partis de gauche en Allemagne soutiennent l’entrée de la Turquie et plus généralement l’élargissement de l’UE. Mais on a souvent reproché à la «Linke», et notamment à son chef Oskar Lafontaine, d’exploiter les préjugés xénophobes et anti-européens, en se montrant réticents à la candidature turque. En mai dernier, suite au rejet du traité de Lisbonne par la «Linke», sa responsable politique européenne la plus en vue (au demeurant vice-présidente du Parlement européen), Yvonne Kaufmann, a quitté cette formation car elle a estimé que cette dernière avait perdu son profil pro-européen. Dans le programme électoral de la «Linke», ni la Turquie, ni même la politique d’élargissement en général ne sont mentionnées. Curieusement, des sondages (Eurobaromètre 2005) montrent que les deux groupes principaux qui forment les gros bataillons de l’électorat de la «Linke», les Allemands de l’Est et les ouvriers ou chômeurs, ne sont pas plus hostiles à l’adhésion turque que le reste des Allemands moyens et que, par conséquent, la «Linke» a peu de bénéfices électoraux à attendre d’un positionnement contre l’adhésion turque. En tout cas, il faudra probablement attendre pour voir cette formation clarifier sa position vis-à-vis de l’adhésion turque à l’UE et vis-à-vis de l’avenir de l’Europe en général. La «Linke» se laissera-t-elle aller à prôner, dans une posture très populiste, le rejet de tout nouvel élargissement européen ; ou bien se montrera-t-elle plus ouverte, ce qui serait plus dans la tradition d’un parti de gauche allemand.

L’actuelle campagne électorale en Allemagne a souvent été qualifiée d’ennuyeuse et, en fait, on ne peut guère considérer que les élections fédérales de 2009 soient ce qu’on appelle en allemand une «Richtungswahl», c’est-à-dire une élection cruciale. Mais, en ce qui concerne la position allemande par rapport à l’adhésion de la Turquie à l’UE, les fédérales de 2009 peuvent tout à fait revendiquer ce qualificatif, et ceci pour trois raisons. En premier lieu, ces élections peuvent potentiellement faire accéder un gouvernement au pouvoir qui rejoindrait la France dans une alliance du non, ce qui aurait des incidences directes sur les progrès de la Turquie vers l’adhésion. En deuxième lieu, et à plus long terme, les partis charnières se trouvent dans une situation où ils seront obligés de préciser leurs positions vis-à-vis de la question turque. Le FDP notamment devra probablement décider s’il maintient ou non son «on verra» dans une coalition avec une CDU/CSU qui, peut-être, insistera pour que le «non» devienne la position du gouvernement allemand. Dans le cas où la «Linke» se retrouverait dans la perspective d’accéder au pouvoir, elle sera obligée également de prendre parti à l’égard de la Turquie, car le sujet sera d’actualité au cours de la prochaine législature. En dernier lieu, si les élections fédérales débouchent sur une coalition à trois, quelle qu’elle soit («coalition de gauche», «coalition feux de signalisation» ou «coalition jamaïquaine»), les partis concernés devront apprendre à faire une politique étrangère à trois. Jusqu’à maintenant, les partenaires d’une coalition bipartite trouvaient un équilibre, en accordant le ministère des affaires étrangères au partenaire mineur et la chancellerie au partenaire majeur. Dans une coalition à trois, un autre aménagement d’influence sur la politique étrangère devra être trouvé. Car, il faut bien voir que dans un tel scénario, le nombre des joueurs pouvant exercer un véto en matière de politique étrangère allemande augmente. Il est probable que si une coalition à trois sort des urnes, le prolongement du compromis attentiste à l’égard de l’adhésion de la Turquie n’a de chances de survivre que dans le cas de la «coalition jamaïcaine».
Johannes Bauer

jeudi 24 septembre 2009

Le Sénat français fait entendre sa différence sur la candidature européenne de la Turquie.


Le président du Sénat, Gérard Larcher, a effectué une visite officielle, en Turquie, du 15 au 18 septembre 2008. Il s’agissait de la première visite d’un président du Sénat français dans ce pays depuis 50 ans. Gérard Larcher était invité par le président de la Grande Assemblée Nationale, Mehmet Ali Şahin, à défaut de pouvoir l’être par le président d’un Sénat turc qui n’existe pas. Depuis la fondation de la République, en effet, la Turquie est un pays de tradition monocaméraliste. Une chambre haute a néanmoins existé sous la Deuxième République entre 1960 et 1980, comme d’ailleurs, à la fin de l’Empire ottoman, pendant les deux périodes dites de monarchie constitutionnelle. Quoiqu’il en soit, ce séjour a été l’occasion, pour celui qui est protocolairement le second personnage de la République française, de faire entendre l’approche différente qui est celle de son assemblée, quant à la candidature turque à l’Union européenne (UE).

Ce n’est pas la première fois que le Sénat se distingue pour ce qui est des affaires turques. À la fin de l’année 2006, il avait refusé de suivre l’Assemblée nationale, qui venait d’adopter une proposition de loi pénalisant la négation du génocide arménien. En 2008, lors de la révision constitutionnelle qui avait suivi l’élection de Nicolas Sarkozy, il avait résisté aux efforts entrepris par la chambre basse pour maintenir l’obligation de faire ratifier par référendum toute nouvelle adhésion à l’UE. Cette attention particulière à l’égard de la Turquie s’est aussi traduite, ces dernières années, par la venue régulière de missions sénatoriales dans ce pays et par la publication de plusieurs rapports évaluant l’aptitude de ce dernier à entrer dans l’UE.

La venue apaisante de Gérard Larcher est intervenue, par ailleurs, au moment où la Turquie sent sa candidature européenne menacée sur plusieurs fronts. À Chypre, tout d’abord, l’issue des négociations en cours est toujours incertaine, or l’Union Européenne a fixé à Ankara un ultimatum pour appliquer l’accord d’Union douanière à Nicosie, qui expire à la fin de l’année. En Allemagne et en Grèce, par ailleurs, des élections législatives se tiennent prochainement. Que se passera-t-il si Angela Merkel, notable adversaire de l’intégration européenne de la Turquie, sort renforcée de ce scrutin ? Qu’adviendra-t-il également si le PASOK l’emporte en Grèce au moment où son leader (qui avait pourtant été l’artisan il y a dix ans, du revirement grec qui avait vu Athènes décider soutenir la candidature turque) appelle à un durcissement des positions de son pays à l’égard de son voisin turc ? En France, enfin, le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, Pierre Lellouche, jadis chaud partisan de la candidature turque, a affirmé le 16 septembre 2009, devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, que la majorité des pays européens étaient, comme Paris, hostiles à l’entrée de la Turquie dans l’UE, même si la plupart d’entre eux n’osaient pas publiquement le faire savoir.

Dans un tel contexte, la tâche de Gérard Larcher pouvait paraître particulièrement délicate, mais n’était-elle pas en fait dans la nature même de la mission qui est dévolue au Sénat, une assemblée dont la raison d’être est à l’origine de tempérer les humeurs du moment et de nuancer les engagements trop entiers de la chambre basse et du gouvernement. Rompu à l’exercice, le président du Sénat, a donc excellé. Il a ainsi revendiqué son droit à «l’autonomie» en ce qui concerne la candidature turque, et affirmé son souhait de «continuer à accompagner le processus de négociations sur les chapitres qui sont ouverts et ceux qui doivent l’être.» Lors d’un entretien avec Mehmet Ali Şahin, notamment, Gérard Larcher a longuement expliqué sa position : «On peut être à la fois membre d’un parti au pouvoir et ne pas être d’accord avec le président de la République sur tous les sujets. Si certains chapitres aujourd’hui sont suspendus, la France n’en est pas la seule cause. Nous pouvons préparer ensemble l’avenir. Lorsqu’il fait beau, tout le monde se montre comme un ami mais c’est dans les moments tempétueux que l’on reconnaît ses vrais amis. Et vous pouvez compter le Sénat français parmi vos véritables amis». Le président du Sénat a également rencontré le ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, et le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, avec lequel, il a même inauguré le nouveau palais des congrès d’Istanbul (photo).

La visite de Gérard Larcher aura d’autant plus contribué à rassurer les officiels turcs qu’elle s’est achevée au moment où le ministre-négociateur en chef avec l’UE, Egemen Bağış, recevait, à Paris, du secrétaire d’Etat aux affaires européennes, Pierre Lellouche, l’assurance que la France n’avait pas l’intention, dans les prochaines semaines, de bloquer le processus d’adhésion de la Turquie, en proposant une solution alternative, de type «partenariat privilégié». Eu égard au contexte particulièrement défavorable des dernières semaines dont nous avons précédemment fait état, cette hypothèse était en effet redoutée par un certain nombre d’observateurs.

Cette dernière nouvelle et l’attitude du président du Sénat ont ramené un peu de sérénité dans les relations franco-turques. Pour sa part, mon ami Mehmet, marchand de tapis au grand bazar, reste dubitatif, les multiples facettes de la position française, décidément bien difficile à cerner, lui rappellent les touristes français qu’il côtoie quotidiennement et qui sont réputés, dans les allées du Kapalı Çarşı, pour leur caractère indécis. «Entre vos ministres qui changent d’avis, votre président qui nous dit que nous ne sommes pas européens, votre président du Sénat qui nous tend la main, je crois entendre ces clients qui hésitent entre deux Yağcıbedir, font la moue devant mes superbes Yahyalı, et finissent par acheter un Kars !» Pourtant, la presse turque et ses éditorialistes ont dans leur ensemble ont été très sensibles au point de vue différent qu’a fait entendre le président du Sénat et s’en sont largement réjouis, une manière de se convaincre qu’en Europe les avis sont multiples et que le temps travaille pour la candidature de la Turquie…
JM

vendredi 18 septembre 2009

Difficiles relations gréco-turques


Alors que les élections anticipées, qui doivent avoir lieu en Grèce le 4 octobre prochain, se préparent, le chef de l’opposition socialiste (PASOK), Georges Papandréou (photo), qui est crédité d’une nette avance dans les sondages, a déclaré, le 13 septembre dernier, qu’il n’excluait pas d’opposer son véto à la candidature de la Turquie à l’UE, dans le cas où il serait élu. Il reproche, en effet, à Ankara de ne pas respecter le droit international, en mer Égée, et de ne pas œuvrer suffisamment à la résolution du problème chypriote. Cette mise en garde survient au moment où, par ailleurs, la Turquie redoute qu’une victoire d’Angela Merkel aux élections législatives (prévues le 27 septembre prochain), débouche sur une accentuation de l’hostilité de l’Allemagne à sa candidature européenne. La déclaration de Georges Papandréou surprend aussi d’autant plus qu’elle provient d’un leader grec qui est plutôt favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE. En effet, il y a dix ans, alors qu’il était ministre des affaires étrangères, l’actuel leader du PASOK avait été à l’origine, avec son homologue turc, le regretté Ismail Cem, de ce qu’on a appelé «la diplomatie des tremblements de terre», c’est-à-dire d’un renouveau des relations gréco-turques favorisé par un mouvement spontané de solidarité lié à la survenance presque concomitante de séismes graves dans les deux pays.

La question chypriote constitue une pomme de discorde non seulement entre la Turquie et la Grèce, mais aussi entre la Turquie et l’UE, puisque ce conflit fossilisé, qui a failli faire échouer l’ouverture des négociations européennes en 2004-2005, a provoqué par la suite, en décembre 2006, une grave crise. L’Union européenne a gelé, en effet, 7 des 37 chapitres du processus de négociations avec la Turquie, en raison du refus de celle-ci d’appliquer l’accord d’Union douanière à la République de Chypre, c’est-à-dire d’ouvrir à la partie chypriote grecque, ses ports et aéroports. Depuis 2004, Ankara reproche en réalité à Nicosie d’avoir empêché la réunification de l’île, en refusant de ratifier, à l’instar de la partie chypriote turque, le plan préparé par l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. L’échec du «plan Annan» n’a néanmoins pas bloqué l’entrée de la République de Chypre dans l’UE, ce qui a isolé un peu plus la République turque de Chypre du nord (RTCN), qui n’est actuellement reconnue que par la Turquie. Mais la victoire du communiste, Demetris Christofias, aux élections présidentielles chypriotes grecques de février 2008, a permis une relance des pourparlers entre les deux protagonistes.

Initiées dans un climat de confiance qui a vu notamment l’ouverture du check point de Ledra Street, en plein cœur de Nicosie, ces négociations ont néanmoins connu des hauts et des bas depuis un an et leur résultat final reste très incertain. Le 2 septembre dernier, un incident de frontières, entre des pèlerins grecs orthodoxes se rendant dans la zone turque de Chypre et des gardes-frontières de la RTCN, a provoqué le report d’une session de négociations qui devait commencer le lendemain. La partie turque a cependant expliqué que cet incident n’était qu’un prétexte et que la véritable cause de ce report, demandé par les Grecs, était en fait à rechercher dans les récentes prises de position du ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, sur le règlement de la question chypriote. Ce dernier, lors d’une visite en RTCN, avait plaidé pour une solution rapide du différend en expliquant que la Turquie ne se satisferait pas du statu quo actuel plutôt favorable, dans le cas d’un échec des négociations en cours. Le chef de la diplomatie turque a d’ailleurs confirmé cette position, le 11 septembre 2009, lors d’un «iftar» offert en son honneur par l’ambassadeur de Suède à Ankara, au cours duquel, tout en se déclarant flexible, il a demandé aux pays européens d’user de toute leur influence sur Nicosie pour que l’on puisse parvenir rapidement à la conclusion d’un accord à Chypre.

Toutefois, la question chypriote n’est pas le seul problème qui perturbe les relations entre la Grèce et la Turquie. En effet, si «la diplomatie des tremblements de terre» a permis, au cours des 10 dernières années, une croissance spectaculaire des relations économiques et culturelles, elle n’a pas abouti à une résolution des problèmes concrets qui sont à l’origine du différend entre les deux pays (délimitation des eaux territoriales, partage des fonds marins de la mer Égée, appartenance de certains îlots), Athènes continuant à revendiquer une application pure et simple du droit international, tandis qu’Ankara explique que le droit de la mer est inapplicable, car il aboutirait en l’occurrence à mettre sous le contrôle de son voisin grec la presque totalité de la mer Égée.

Au cours des derniers mois, la Turquie a pris de nombreuses initiatives pour normaliser ses relations avec ses principaux voisins (Arménie, Syrie, Irak, Grèce…). Cette stratégie la voit aujourd’hui confrontée à des dossiers difficiles, dotés d’une dimension historique et symbolique prononcée, marqués par une inertie légendaire et prolongés par des développements contemporains souvent extrêmement complexes. Dans les semaines à venir, les résultats obtenus sur les dossiers chypriotes et arméniens, en particulier, auront une valeur de test pour la diplomatie que le nouveau ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, souhaite développer et qui vise à aboutir à un approfondissement du positionnement stratégique de son pays.
JM

dimanche 13 septembre 2009

De l’ouverture démocratique à l’approfondissement stratégique.



Souvent accusé d’être tombé dans l’inertie depuis sa reconduite au pouvoir en 2007, le gouvernement de l’AKP paraît en être sorti pendant l’été, en rouvrant en fanfare plusieurs dossiers, qui étaient menacés d’enlisement. Après avoir lancé son ouverture démocratique visant à trouver une solution à la question kurde (cf. nos éditions des 30 juillet, 9 août, 13 août, 20 août et 2 septembre 2009) le voilà qui vient de signer un accord avec Erevan qui devrait prochainement permettre une ouverture de la frontière turco-arménienne (cf. nos éditions du 1er et 3 septembre 2009), tandis qu’il s’active pour qu’une solution soit enfin trouvée à Chypre. Questions kurde, arménienne, chypriote… certains s’inquiètent : ce gouvernement n’a-t-il pas plus gros yeux que gros ventre et n’est-il pas en train d’ouvrir trop de chantiers à la fois ?

Cette soif d’ouverture semble pourtant bien avoir un objectif précis : convaincre l’Europe que la Turquie est à nouveau en marche. L’initiative kurde du gouvernement, tout d’abord, entend s’attaquer au principal verrou qui bloque désormais l’achèvement de la démocratie et de l’État de droit. Les dirigeants de l’AKP espèrent par là même pouvoir procéder aux réformes de fond qui restent à faire pour amener le pays au niveau des standards européens, en matière politique et juridique. Récemment, Suat Kılıç, le vice-président du groupe parlementaire du parti majoritaire, a estimé que la question kurde était le problème le plus difficile que la Turquie avait à résoudre mais que, si cette question était résolue, le temps nécessaire pour intégrer l’UE en serait probablement réduit de moitié. L’ouverture de la frontière avec l’Arménie devrait aussi avoir un effet bénéfique pour la candidature d’Ankara à l’UE. Quant au règlement du conflit chypriote, il fait figure d’urgence dans la mesure où la non ouverture des ports et aéroports aux navires et aéronefs de Nicosie a conduit, en décembre 2006, au gel de 8 chapitres des négociations.

La première mouture du rapport de l’UE, appréciant annuellement la progression de la candidature turque, dont la version définitive sera rendue publique au début du mois de novembre prochain et dont la presse a déjà fait état, serait meilleur que le rapport de l’année 2008 (cf. notre édition 13 novembre 2008). Il saluerait notamment l’initiative du gouvernement pour résoudre la question kurde, mais en demandant qu’elle repose sur des mesures plus substantielles et sur le développement d’un consensus social. L’accord turco-arménien, qui n’a pas été pris en compte dans cette version provisoire du rapport, viendra probablement largement bonifier sa version finale. Une solution du différend chypriote serait bien sûr du meilleur effet, mais depuis un an les négociations engagées passent par des hauts et des bas, ce qui rend périlleuse toute spéculation sur leur issue finale.

Participant à cette offensive qui entend démontrer que le gouvernement a repris le chemin du changement, la politique étrangère, que développe actuellement Ahmet Davutoğlu (qui a pris les rênes de la diplomatie turque depuis le printemps dernier), s’emploie à accroître le positionnement stratégique de la Turquie et à illustrer l’accession de celle-ci au rang de puissance régionale. Écumant les capitales de la région, le nouveau ministre des affaires étrangères, qui n’hésite pas, le cas échéant, à enrichir ses déplacements officiels de conférences académiques où il reprend pour quelques instants la posture du professeur de relations internationales qu’il a été, est en train de devenir une star des médias au Moyen-Orient. Que la tension monte entre Bagdad et Damas, le voilà qui fait la navette entre les deux capitales arabes pour mettre de l’huile dans les rouages ! Que le conflit se ravive entre la Géorgie et l’Abkhazie amenant la Russie à froncer les sourcils, il est à Tbilissi et envoie un émissaire à Soukhoumi (notre édition du 9 septembre 2009) ! Entretemps, le stratège turc se rend à Chypre du nord, pour tenter d’y accélérer les négociations en cours avec la partie grecque, visite deux fois l’Egypte pour tenter d’apaiser les multiples tensions qui secouent le monde arabe, sans oublier de faire un crochet par Stockholm où il tente de prévenir les effets du turco-scepticisme d’un certain nombre de ses homologues européens. Partout, il s’agit de démontrer que la Turquie a bel et bien approfondi sa position stratégique en faisant la paix avec ses voisins et en devenant une force de stabilisation régionale incontournable pour l’Europe.

Donnons acte aux dirigeants turcs que leurs efforts n’ont pas été totalement vains. Tant sur le plan interne que sur le plan international, ils sont parvenus à convaincre qu’ils tentaient de repasser à l’offensive. Mais les dynamiques qu’ils ont initiées depuis le début de l’été restent fragiles.

L’ouverture kurde de Recep Tayyip Erdoğan a suscité certes un certain élan, au point même qu’on a pu croire qu’un axe porteur AKP-DTP était en train de naître, profitant d’une abstention bienveillante de l’armée et d’un isolement croissant de l’opposition. Las ! À l’issue des premiers enthousiasmes, un certain nombre de failles sont apparues : gêne du gouvernement à faire des propositions concrètes, dissensions au sein des Kurdes, problème de l’entrée ou non du PKK dans le processus… Il n’en a pas fallu plus pour que l’armée ose à nouveau se faire entendre en traçant un certain nombre de lignes rouges à ne pas franchir, tandis que l’opposition haussait encore d’un ton les critiques acerbes qu’elle proférait déjà depuis plusieurs semaines. Le PKK, pour sa part, après avoir prolongé la trêve unilatérale qu’il a décrétée depuis le printemps, n’a finalement pas fait connaître la fameuse feuille de route de son leader. Et le gouvernement se retrouve dans une position délicate au moment où il doit en venir aux actes et dévoiler des propositions qui risquent d’être en retrait par rapport à l’ouverture espérée.

Sur le front diplomatique régional, la Turquie a indiscutablement marqué des points. L’accord turco-arménien, s’il aboutit à la ratification des 2 protocoles (cf. notre édition du 3 septembre 2009) et à la normalisation des relations entre Ankara et Erevan aura sans doute des effets positifs, y compris dans sa dimension symbolique et surtout s’il s’accompagne d’un règlement au Haut-Karabakh. Mais les multiples initiatives prises par la Turquie en direction de pays avec lesquels elle entretenait des relations prudentes si ce n’est difficiles (Syrie, Arménie, Russie…) perturbent ses rapports avec ceux qui faisaient figure d’alliés privilégiés (Israël, Azerbaïdjan ou Géorgie…). Ce n’est pas tout à fait la première fois que la Turquie procède à ce genre d’ouverture diplomatique. En 1999, après des tremblements de terre survenus dans les deux pays, elle avait réussi à renouer le contact avec la Grèce. Pourtant, dix ans plus tard, si des succès notables ont été enregistrés sur le plan économique, les principaux dossiers politiques qui gênent la relation turco-grecque n’ont pas beaucoup progressés. Il est donc souhaitable que la «diplomatie du football» produise des effets plus rapides que celle «des tremblements de terre» et que l’ouverture kurde ne déçoive pas. Car, désormais, l’on attend pas seulement du gouvernement des gestes spectaculaires prometteurs, mais aussi des résultats concrets.
JM

vendredi 11 septembre 2009

Les inondations dramatiques d’Istanbul ravivent les polémiques entre majorité et opposition.


Des inondations subites et spectaculaires ont frappé, le 9 septembre 2009, la banlieue ouest d’Istanbul, en particulier très durement les municipalités de Silivri, Selimpaşa, Çatalca et Ikitelli, ainsi que la province voisine de Tekirdağ, faisant plus d’une trentaine de victimes. Plusieurs drames ont notamment ému l’opinion. Celui de cette dizaine de conducteurs (principalement des chauffeurs routiers) qui ont été surpris dans leur sommeil alors qu’ils faisaient une halte sur une aire d’autoroute, aux abords d’Ikitelli, pour récupérer. Celui de ces 7 ouvrières, qui sont mortes noyées dans le minibus de service de leur entreprise, entre autres, parce que ce véhicule, un fourgon, ne comportait aucune fenêtre.

Cette catastrophe, qui endeuille Istanbul en pleine période de Ramadan, résulte d’abord de l’intensité des précipitations, qui se sont abattues sur la métropole turque, mardi et mercredi derniers. En 48 heures, il est tombé, selon les spécialistes, une quantité d’eau équivalente au tiers de la pluviométrie annuelle, les précipitations consistant en de violents orages inégalement répartis sur l’agglomération, alors même qu’Istanbul est plutôt habituée, notamment en période hivernale, à des pluies fines et à du crachin. Le ministre de l’environnement, Veysel Eroğlu, qui s’est rendu dans les zones sinistrées, a déclaré qu’il s’agissait des inondations les plus graves vécues par la métropole depuis 80 ans.

Pourtant, passé le premier choc, l’ampleur des dommages et surtout le nombre des victimes (qui sera sans doute supérieur car une dizaine de personnes, portées disparues, n’ont toujours pas été retrouvées) n’a pas tardé à susciter la dénonciation par les médias de l’urbanisation anarchique d’Istanbul et de la lenteur des secours, la protection civile n’ayant manifestement pas anticipé les événements. Le ministre de l’environnement a reconnu que des erreurs majeures d’aménagement avaient été commises, pointant du doigt, en particulier, les constructions réalisées dans les lits de rivières. Des urbanistes ont estimé que ce qui était arrivé à Istanbul, le 9 septembre, était l’illustration même des errements auxquels peut conduire le bétonnage escessif des grandes métropoles contemporaines, qui ignore le relief naturel, notamment les lits des torrents et des rivières permettant l’écoulement des eaux en cas d’accélération des précipitations, et qui multiplie les autoroutes, les ouvrages routiers et plus généralement les multiples emprises gênant l’absorption des pluies par le sol. Les statistiques montrent que depuis 40 ans, ces phénomènes ont accru, de façon spectaculaire, l’ampleur des pertes matérielles et humaines causées par les inondations dans le monde.

Intervenant dans un contexte politique dense (élaboration d’un plan d’ouverture par le gouvernement pour règler la question kurde, signature d’un accord entre la Turquie et l’Arménie pour normaliser leurs relations), cette catastrophe n’a pas tardé non plus à relancer les polémiques en cours entre les partis d’opposition et le gouvernement. Le leader du CHP, Deniz Baykal, qui s’est rendu, le 10 septembre, dans les municipalités les plus meurtries, a mis directement en cause le gouvernement et la municipalité métropolitaine AKP d’Istanbul, en déclarant que l’ampleur des dommages provenait des carrences de la planification urbaine et de la gestion municipale. Rappelant qu’on estimait que 24 000 immeubles étaient construits dans des zones à risques, il a jugé également que les aides d’urgence débloquées par le gouvernement pour venir en aide au zones dévastées (2 millions de Dollars) étaient très insuffisantes. Kemal Kılıçdaroğlu, qui, à la tête d’une liste du parti kémaliste, avait mis en difficulté le maire actuel d’Istanbul, Kadir Tobaş, lors des élections de mars dernier, en obtenant plus de 36% des voix, s’en est pris de son côté à son ex-rival, en estimant que celui-ci devrait admettre aujourd’hui ses responsabilités, et en demandant implicitement sa démission.

L’opposition trouve en l’occurrence une sérieuse occasion d’écorner l’image du parti au pouvoir, puisque c’est à Istanbul que la génération qui devait plus tard fonder celui-ci et le conduire à la victoire, en 2002, a commencé à se faire connaître en politique. L’actuel premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, est en effet devenu une figure nationale en enlevant la mairie d’Istanbul en 1994, à la tête d’une liste du parti islamiste Refah. Par la suite, les innovations dans la gestion municipale et les transformation de la métropole stambouliote ont souvent été mises en exergue pour illustrer les capacités de gestionnaires des islamistes et de leurs héritiers post-islamistes de l’AKP. Recep Tayyip Erdoğan, qui a rencontré le maire d’Istanbul et qui s’est rendu à Ikitelli, a d’ailleurs réagi en personne avertie aux récentes inondations, en rappelant que lorsqu’il était à la tête de la ville, au milieu des années 90, il avait proposé un programme pour restaurer les lits des rivières, mais que son action avait été systématiquement entravée, les intérêts financiers, qui étaient en jeu notamment, étant trop importants et trop influents. Il a cependant annoncé que son gouvernement prendrait prochainement des mesures pour que le lit des rivières soit systématiquement reconstruit.

Pour l’heure, Istanbul n’est pas au bout de ses peines, puisque la météo annonce de nouveaux orages à partir de vendredi soir. Les autorités sont, cette fois, en état alerte et ont demandé aux habitants de rester chez eux pendant le week-end. À bon entendeur, salut !
JM

mercredi 9 septembre 2009

Remous entre la Géorgie et la Turquie.


«L’approfondissement stratégique», une doctrine chère à Ahmet Davutoğlu, le ministre turc des affaires étrangères (qui théorise l’émergence de la Turquie en tant puissance régionale, en insistant notamment sur la nécessité qu’il y a pour elle à maintenir de bonnes relations avec ses voisins), a été mise à l’épreuve récemment par les tensions survenues entre Ankara et Tbilissi. Le 4 septembre dernier, en effet, le capitaine turc d’un pétrolier a été condamné à 24 ans de prison par la justice géorgienne, pour avoir tenté d’enfreindre l’embargo que la Géorgie impose à l’Abkhazie, une région géorgienne qui a fait sécession, en 1992, en proclamant son indépendance.

Pourtant, depuis qu’après la fin de l’Union Soviétique, en 1991, la Géorgie est elle-même devenue un État indépendant, la Turquie a entretenu avec elle d’excellentes relations et lancé une série d’initiatives de première importance, dont les plus saillantes sont l’oléoduc BTC (Bakou, Tbilissi, Ceyhan), le gazoduc BTE (Bakou, Tbilissi, Erzurum) et le projet de ligne de chemin de fer reliant la Turquie à l’Azerbaïdjan, via Tbilissi. On sait qu’au cours des deux dernières décennies, cette convergence diplomatique Ankara-Tbilissi, ajoutée à la relation privilégiée que la Turquie entretient avec l’Azerbaïdjan, a contribué à accroître l’isolement de l’Arménie.

Cette configuration géopolitique est néanmoins remise en cause, depuis que les Russes sont intervenus militairement l’année dernière en Ossétie du Sud et qu’ils ont reconnu officiellement celle-ci (comme d’ailleurs l’Abkhazie). La Turquie s’est alors retrouvée dans une situation délicate, prise entre, le désir de préserver sa relation avec la Géorgie et son statut de membre de l’OTAN, d’une part, et la nécessité de ne pas mécontenter son grand voisin russe qui est de très loin son premier fournisseur de gaz et surtout son premier client, d’autre part (cf. notre édition du 30 août 2008). S’engouffrant dans la brèche, les Russes avaient été particulièrement sourcilleux à l’époque, quant à l’application par les Turcs du traité de Montreux aux navires de leur allié américain, amenés à franchir les Dardanelles et le Bosphore pour porter assistance à Tbilissi (cf. notre édition du 25 août 2008). Pour autant, Ankara a confirmé son attachement à l’intégrité territoriale de la Géorgie, et n’a reconnu ni l’Ossétie du sud, ni l’Abkhazie.

Pour désamorcer durablement tout risque de nouvelle crise, la Turquie aussi proposé «une plateforme de stabilité et de coopération» pour le Caucase, qui a reçu l’aval de la Russie, de l’Arménie, de l’Azerbaïjan et de la Géorgie (sans déboucher toutefois pour l’instant sur des mesures vraiment concrètes). En outre, au même moment, avec la visite du président Abdullah Gül à Erevan, Ankara inaugurait de façon spectaculaire un processus de rapprochement avec l’Arménie.

Au cours de l’année écoulée, les relations russo-turques se sont améliorées, Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdoğan se sont rendus en Russie tandis que Vladimir Poutine venait à son tour en Turquie. Surtout, Ankara a accepté, en août dernier, d’entrer dans le projet de gazoduc russo-italien «South Stream», qui apparaît comme le concurrent direct du projet européen « Nabucco » auquel les Turcs participent également (cf. notre édition du 11 août 2009). Parallèlement, la Turquie a progressé dans l’amélioration de ses rapports avec l’Arménie. Après avoir établi une feuille de route en avril dernier, les deux pays ont signé, le 31 août 2009, un accord qui devrait aboutir, d’ici la fin de l’année, à l’établissement de relations diplomatiques (cf nos éditions des 1er et 3 septembre 2009). Ce rapprochement turco-arménien est plutôt de nature à inquiéter Tbilissi. L’Arménie, qui dépend fortement de la Géorgie sur le plan économique, sans se joindre aux condamnations occidentales de l’intervention militaire russe d’août dernier, n’a certes pas reconnu l’Abkhazie et l’Ossétie du sud, mais elle entretient, depuis son indépendance, des relations étroites avec Moscou. Quoiqu’il en soit, on conçoit que la redistribution des cartes, provoquée dans le Caucase par l’intervention russe et l’esquisse d’un rapprochement turco-arménien, amène la Géorgie, qui craint à son tour un certain isolement, à s’interroger sur l’avenir de sa relation avec la Turquie.

Les remous provoqués entre Ankara et Tbilissi par l’incident maritime précédemment relaté auront, en un sens, au moins permis aux deux pays de faire le point sur les conséquences des évolutions survenues depuis un an. Lors de la visite qu’il a effectuée les 7 et 8 octobre 2009, en Géorgie, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (photo à gauche), qui a rencontré son homologue géorgien, Grigol Vashadze (photo à droite), s’est employé à restaurer la confiance mutuelle. Rappelant que la Turquie avait toujours soutenu la Géorgie depuis son indépendance, il a souligné qu’il ne pouvait pas y avoir de paix et de stabilité dans le Caucase, sans paix et stabilité en Géorgie. Le ministre a obtenu, par ailleurs, la libération sous caution du capitaine condamné la semaine dernière ainsi que celle de tous les membres de son équipage. Il a décidé de dépêcher en Abkhazie l’ambassadeur Ünal Ceviköz, l’un des responsables de la direction Caucase-Asie centrale de son ministère.

Dans un contexte où la Russie a menacé de recourir à une riposte militaire si l’embargo géorgien à l’encontre de l’Abkhazie se poursuivait, la Turquie a donc choisi de sortir par le haut des difficultés rencontrées ces derniers jours avec Tbilissi, en se posant en agent de stabilité et de coopération dans la région et en essayant de démontrer les vertus de sa nouvelle diplomatie.
JM

jeudi 3 septembre 2009

À propos du récent accord turco-arménien.


Les gouvernements turc et arménien ont fait preuve d’un courage politique certain et ont pris des risques, en signant le 31 août dernier, un accord qui doit conduire à la normalisation de leurs relations diplomatiques (cf. notre édition du 1er septembre 2009). Cet accord déclare, en effet, que les deux pays examineront deux protocoles qui devront être signés par leurs gouvernements, dans un délai de 6 semaines, avant d’être ensuite ratifiés par leurs parlements. Le premier protocole pose le principe de l’établissement des relations diplomatiques et entérine les conséquences d’une telle décision (respect de l’intégrité territoriale et reconnaissance des frontières établies par les traités internationaux). Le second aborde les différents aspects (économiques, techniques, culturels et surtout historiques) que prendra le développement des relations établies. Les dispositions les plus importantes de ce second protocole sont, d’une part, celles qui concernent l’ouverture de la frontière turco-arménienne et, d’autre part, celles qui prévoient l’établissement d’une commission intergouvernementale d’experts qui se penchera sur l’histoire dans le but de promouvoir une meilleure compréhension mutuelle. Cette dernière mesure renvoie bien sûr directement à la question des massacres et des déportations des Arméniens en 1915 que la Turquie a toujours refusé de qualifier de génocide.

On mesure la réalité des concessions faites par le Président Sarkissian, lorsqu’on remarque qu’il a implicitement accepté de reconnaître les frontières turco-arméniennes actuelles établies par le traité de Kars en 1921, pour laquelle les Arméniens ont une aversion comparable à celle que les Turcs peuvent avoir pour le Traité de Sèvres (qui, à l’issue de le Première guerre mondiale, en 1920, avait pratiquement rayé l’Empire ottoman de la carte). En outre, on observe que le chef de l’Etat arménien a accepté la mise en place d’une commission historique revendiquée par les Turcs, que lui-même et son prédécesseur avaient refusée depuis 2005, en estimant que le génocide était un fait et qu’il n’avait pas à être discuté. Ces gestes sont néanmoins compensés par l’ouverture de la frontière turco-arménienne, attendue avec impatience dans son pays, parce qu’elle devrait contribuer à le sortir d’un isolement géographique qui empêche son développement économique. C’est sur ce point que Recep Tayyip Erdoğan et son ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, ont du faire à leur tour une concession de taille. En effet, après le voyage du président Gül à Erevan, en septembre 2008, et l’adoption d’une feuille de route par les deux pays, en avril 2009, le premier ministre turc avait semblé se raidir, en déclarant solennellement qu’une telle ouverture devait être étroitement liée au règlement de la question du Haut-Karabakh. Un règlement sur lequel la Turquie n’a obtenu pourtant aucune assurance dans le présent accord. En l’occurrence, Erevan est ainsi parvenue à disjoindre le règlement de son conflit avec l’Azerbaïdjan et celui de son différend avec Ankara, ce à quoi la diplomatie la diplomatie turque s’était toujours opposée jusqu’à présent.

En agissant de la sorte, les deux pays, ont semble-t-il voulu avant tout assurer la pérennité de «la diplomatie du football» qui paraissait s’enliser, depuis avril dernier. En effet, l’échéance de 6 semaines que les dirigeants turcs et arméniens se sont fixés pour signer les deux protocoles correspond à la date du fameux match retour qui doit se tenir le 14 octobre prochain, à Bursa. Il est donc probable que ces protocoles seront signés juste avant cet événement et que le président arménien, qui avait conditionné son déplacement à une ouverture de la frontière, pourra venir encourager son équipe. Pour sa part, la Turquie compte sur les Etats-Unis, la France et la Russie, qui co-président le groupe de Minsk, pour accélérer le règlement du conflit du Haut-Karabakh, en faisant pression à la fois sur l’Arménie et sur l’Azerbaïdjan. Vladimir Poutine, en particulier, a promis son aide à Recep Tayyip Erdoğan sur ce dossier, lors de la récente signature de l’accord entérinant une participation turque au gazoduc russo-italien South Stream. Quant aux Occidentaux, les Turcs entendent mettre aussi la balle dans leur camp pour qu’ils ne se contentent pas de belles paroles mais qu’ils s’investissent activement dans stabilisation du Caucase.

Force est de constater aussi qu’à l’occasion de cet accord, le gouvernement turc a mieux géré sa relation avec l’Azerbaïdjan qu’il ne l’avait fait, lors de l’annonce de la feuille de route d’avril dernier. En effet, le contenu de celle-ci était resté confidentiel, tandis que celui des deux protocoles a été rendu public. Cette fois, l’Azerbaïdjan a donc été tenu régulièrement informé, alors que sa réaction avait manifestement été sous-estimée, au printemps par Ankara, ce qui avait amené Bakou à répondre plus durement à cette époque et même proférer des menaces politiques et énergétiques (remise en cause de l’approvisionnement des couloirs pétroliers et gaziers) à l’égard de son allié turc.

Les prochaines semaines s’annoncent néanmoins délicates pour les gouvernements des deux pays dont les parlements devront ratifier les protocoles. Ils y disposent certes l’un et l’autre, d’une majorité confortable, ce qui amène nombre d’observateurs à prédire de probables ratifications. Mais ils devront affronter leurs oppositions respectives et notamment des réactions nationalistes particulièrement vives.

En Turquie, les partis d’opposition ont déjà fait savoir qu’ils ne voteraient pas en faveur de la ratification des protocoles. Deniz Baykal, le leader du CHP, a conditionné son appui au processus en cours à une évacuation du Haut-Karabakh par les troupes arméniennes. Quant à Devlet Bahçeli, le leader du MHP, il a accusé le gouvernement d’avoir sacrifié à l’accord signé le 31 août, tant les intérêts de la Turquie que ceux d’un pays frère. Certes, l’AKP n’aura pas besoin des voies de ces formations pour assurer la ratification en question, mais certaines franges de son électorat risquent d’être déstabilisées par cette initiative et cela au moment où le parti majoritaire vient de connaître un tassement de son influence lors des dernières élections locales et où il doit mener de front deux autres dossiers particulièrement difficiles : celui de la question kurde et celui de l’interminable conflit chypriote.

Toutefois, l’ouverture de la frontière n’est pas seulement le pari d’un pragmatisme économique et politique, il donne aussi sa chance à la nouvelle donne ouverte par la «diplomatie du football» et surtout à l’accélération des contacts entre deux sociétés civiles qui aspirent à plus de démocratie et d’ouverture. En Turquie, notamment, si nombre d’évènements historiques sont restées longtemps tabous, ils font aujourd’hui progressivement l’objet de débats, de films, d’ouvrages littéraires ou scientifiques, d’articles… Certes, sur la question arménienne, l’attitude du gouvernement n’a pas changé, mais il est probable que, dans ce domaine, les avancées à venir les plus décisives ne sont pas à attendre de l’État, mais avant tout de la société civile turque.
JM
Photo : vue de la frontière turco-arménienne à Ani.

mercredi 2 septembre 2009

Question kurde : le processus d’ouverture aborde une phase délicate.


Depuis que le premier ministre turc a lancé, le 22 juillet dernier, un processus d’ouverture destiné à résoudre la question kurde, les semaines qui se sont écoulées ont vu les principaux acteurs concernés affiner progressivement leurs positions. Alors que cette initiative aborde une nouvelle phase, qui doit conduire le gouvernement à formuler un plan d’action, comment peut-on évaluer le chemin parcouru jusqu’à présent ?

Dans un premier temps, en dépit des critiques sévères des principaux partis d’opposition (CHP, MHP), le processus gouvernemental a rencontré un accueil relativement favorable de la part du parti kurde DTP, d’intellectuels et plus généralement d’organisations de la société civile (syndicats, associations…). Le silence de l’armée, perçu d’abord comme une sorte de quitus donné au gouvernement, a renforcé l’idée que l’entreprise, qui a reçu en outre, le 20 août 2009, un soutien plus explicite du Conseil national de sécurité (MGK), était plutôt bien engagée.

Toutefois, alors même que le gouvernement commençait à dévoiler de premières propositions concrètes (plan pour le développement économique des régions kurdes, remise en cause de la définition ethnique de la citoyenneté formulée par l’art. 66 de la Constitution, recherche d’une solution dans le cadre d’un État unitaire, enseignement optionnel du kurde à l’école…), les positions des principaux protagonistes se sont elles aussi précisées.

En publiant un message de leur chef d’état major, le 25 août 2009 (c’est-à-dire quelques jours avant la fête de la victoire), sur leur site internet, les forces armées turques ont bousculé les données premières du processus engagé par le gouvernement. Par le rappel d’un certain nombre de principes très liés aux propositions en cours d’élaboration (maintien de la structure unitaire de l’Etat, respect de la langue turque, rejet d’un éventuel dialogue avec le PKK, refus d’une reconnaissance par la Constitution de l’identité kurde), l’armée a réduit la marge de manœuvre que ses premiers silences avaient paru laisser au gouvernement. Cette véritable mise au point de l’armée a redonné des couleurs à l’opposition, très isolée depuis le début du processus, en l’incitant à adopter une ligne encore plus dure à l’égard des projets gouvernementaux. Mais, elle a aussi provoqué une réaction du DTP qui a condamné une nouvelle immixtion de l’armée dans le champ politique.

Le message du chef d’état major a d’autant plus entamé le consensus relatif qui avait initialement prévalu que, dans le même temps, de nettes dissensions sont apparues dans le camp kurde. Tandis que le PKK choisissait de rester en embuscade, en ne révélant que partiellement et de manière diffuse ses intentions ultimes, le DTP s’est scindé en deux tendances. La première, emmenée par Ahmet Türk, Akin Birdal, Aysel Tuğluk, Sırrı Sakık, que l’on peut qualifier de «modérée», voit dans les propositions gouvernementales une opportunité de paix qui doit être impérativement saisie. La seconde, représentée par Özdal Ücer, Selahattin Demirtaş, Emine Ayna, que l’on peut qualifier de «dure», est beaucoup plus méfiante à l’égard de la démarche gouvernementale et ne veut pas d’une paix à n’importe quel prix, ce qui l’amène d’ailleurs à parler, non pas de «paix», mais plus précisément de «paix honorable» (onurlu barış). Surtout, cette seconde tendance estime que le PKK et son leader emprisonné, Abdullah Öcalan, ne peuvent être exclus du processus engagé.

Le premier septembre, le meeting organisé par le DTP, dans le centre de Diyarbakır, a montré que l’influence de la seconde tendance n’était pas négligeable, à l’heure actuelle. Le mot d’ordre de ce grand rassemblement était, en effet, «Onurlu bir barışa evet !» (Oui à une paix honorable !) et, pour la première fois, dans le discours qu’il a fait à cette occasion, le leader du DTP, Ahmet Türk, s’est montré critique vis-à-vis des propositions du ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay.

Le gouvernement s’est encore employé récemment, à trouver au sein de la société civile, le plus d’appuis possibles à son projet. Le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, a notamment rencontré l’écrivain, Yaşar Kemal, qui lui a dit qu’il accueillerait avec «respect et gratitude toute initiative sincère et raisonnable qui permettra de résoudre le plus grand obstacle qui se dresse devant la démocratie turque et qui empêchera le sang de couler.» Le premier ministre a, quant à lui, reçu le soutien de la chanteuse, Sezen Aksu, avec laquelle il a eu récemment un entretien téléphonique. Pourtant, ces soutiens aussi prestigieux soient-ils, pourront difficilement faire oublier que, ce qui apparaissait jusqu’à présent comme les meilleurs atouts de l’initiative gouvernementale (le silence de l’armée et la bienveillance du DTP), sont menacés par le risque d’un durcissement des discours, venant tant de l’état major que du parti kurde. La voie risque donc d’être étroite pour les propositions concrètes que le gouvernement s’apprête à formuler sur des questions aussi sensibles que celle de la citoyenneté ou celle de l’usage de la langue kurde dans le secteur éducatif.
JM

mardi 1 septembre 2009

Ouverture de la frontière turco-arménienne l’année prochaine ?


L’Arménie et la Turquie sont parvenues, lundi 31 août, à un accord, qui devrait les conduire à établir des relations diplomatiques et à ouvrir leur frontière commune, fermée depuis 1993, consécutivement au conflit du Haut-Karabakh. Cet accord, obtenu grâce à une médiation suisse, prévoit notamment que, pendant une période de six semaines, les deux pays prendront respectivement les dispositions nécessaires afin de parvenir à la signature de deux protocoles, qui seront ratifiés par leurs parlements. Le ministre des affaires étrangères turc, Ahmed Davutoğlu, a annoncé que l’ouverture de la frontière pourrait alors intervenir dans les deux mois suivants, c’est-à-dire au début de l’année prochaine.

Après le voyage historique du président Gül, en Arménie, le 6 septembre 2008, pour assister au match de football Arménie-Turquie, comptant pour les éliminatoires de la prochaine Coupe du Monde (cf. notre édition du 4 septembre 2008), les deux pays étaient parvenus, le 23 avril 2009, à mettre au point une feuille de route, sensée les conduire à établir rapidement des relations diplomatiques. Mais, du fait des réticences politiques, qui s’étaient manifestées, tant en Turquie qu’en Arménie, et des difficultés rencontrées pour résoudre le conflit arméno-azéri du Haut-Karabakh, le processus semblait menacé d’enlisement. Le 28 juillet dernier, demandant à la diplomatie turque des «gestes concrets» pour que l’initiative puisse se poursuivre, le président arménien, Serge Sarkissian, avait ainsi fait savoir que, si la frontière arméno-turque n’était pas ouverte, il ne viendrait pas assister au match retour Arménie-Turquie auquel son homologue turc l’avait invité (cf. notre édition du 5 août 2009).

Ce ralentissement du processus de rapprochement turco-arménien n’aura pourtant été qu’une mauvaise passe. Après l’accord de lundi, il semble que la «diplomatie du football» va pouvoir se poursuivre, car on ne voit pas ce qui désormais pourrait empêcher le président Sarkissian de rendre la pareille au président Gül, en venant assister au match Turquie-Arménie, qui aura lieu le 14 octobre prochain.

L’accord entre l’Arménie et la Turquie du 31 août a été immédiatement salué par les pays et instances les plus concernés. Le département d’État américain, notamment s’est félicité de l’événement, en disant qu’il avait toujours pensé que l’établissement de relations entre les deux pays devait se faire «sans conditions préalables et dans un laps de temps raisonnable». La France qui, avec les Etats-Unis et la Russie, préside le «groupe de Minsk», chargé de rechercher une solution au conflit du Haut-Karabakh, a également fait connaître sa satisfaction par un communiqué de son président, qui a estimé qu’une normalisation des relations entre les deux pays constituerait «un événement historique» et contribuerait de surcroît «à la stabilité régionale». S’exprimant au nom de l’OSCE (Organisation de la Sécurité et de la Coopération en Europe), dont la Turquie et l’Arménie sont membres et dont son pays assure actuellement la présidence, la ministre grecque des affaires étrangères, Dora Bakoyannis, s’est réjouie aussi de la perspective de l’établissement de relations diplomatiques entre Ankara et Erevan. L’Union Européenne, par l’intermédiaire de Javier Solana, le Haut-représentant pour la PESC et de deux de ses commissaires (Benita Ferrero-Waldner et Olli Rehn), a également salué l’accord turco-arménien, en y voyant un pas important pour le renforcement de la sécurité dans le Caucase.

L’accord a été, en revanche, sévèrement critiqué par les partis d’opposition en Turquie, qui ont accusé le gouvernement de l’AKP d’avoir en l’occurrence déféré aux demandes américaines, sans rien obtenir en retour. Le MHP a estimé que cet accord satisfaisait en fait les désirs précédemment exprimés par le Chef de l’Etat arménien. «Il s’agit d’un tapis rouge destiné à accueillir le président Sarkissian», a déclaré notamment, Deniz Bölükbaşı, un député du parti nationaliste, par ailleurs ancien ambassadeur. Le CHP, par la voix d’Onur Öymen, l’un de ses vice-présidents (lui aussi ex-ambassadeur), a reproché au gouvernement son incohérence et sa faiblesse. Rappelant que Recep Tayyip Erdoğan avait déclaré qu’il n’y aurait pas d’ouverture de la frontière tant que la question du Haut-Karabakh ne serait pas réglée, Onur Öymen a demandé : «Est-ce que l’Arménie a officiellement annoncé qu’elle se retirait du Haut-Karabakh ?», avant de conclure que le gouvernement turc avait fait des concessions unilatérales qui risquaient de compromettre gravement les relations turco-azerbaïdjanaises.

La perspective de l’ouverture de la frontière turco-arménienne pourrait, toutefois, débloquer le règlement du conflit fossilisé du Haut-Karabakh. Une rencontre entre les présidents arménien et azéri est d’ailleurs prévue pour le mois de septembre prochain. Cette ouverture, souhaitée sur le terrain dans les zones frontalières, devrait avoir enfin des retombées économiques importantes, en permettant le désenclavement de l’Arménie et, côté turc, celui de la région de Kars.
JM