jeudi 20 août 2009

Le gouvernement poursuit la préparation de son «plan kurde» tandis qu’Abdullah Öcalan dévoile ses premières intentions.


Abdullah Öcalan a choisi de faire durer le suspens sur les intentions profondes du PKK. C’est une sorte «d’avant-feuille de route» qu’il a dévoilée, le 17 août dernier, en expliquant qu’il n’avait pas encore achevé la version définitive de son projet qui était pourtant attendue le 15 août. De surcroît, loin d’éclaircir la situation, les premières propositions du leader kurde soulèvent autant de questions qu’elles ne fournissent de réponses. Certes, Abdullah Öcalan rappelle qu’il n’est plus indépendantiste et indique qu’il ne revendique même pas un fédéralisme à l’irakienne. Pourtant, il demande la création «d’une force défensive des Kurdes», ce qui en réalité constitue une exigence qui va au-delà d’une solution fédérale, puisqu’en général dans une fédération, la force armée reste l’apanage du pouvoir central.

Deux jours avant les déclarations d’Abdullah Öcalan, le chef des forces du PKK en Irak du nord, Murat Karayılan, s’était également exprimé en donnant une interview à l’envoyé spécial du journal «Le Monde», Guillaume Perrier. L’un des axes forts qui ressort de ses propos, à la lecture de cette interview, est la volonté de faire apparaître le PKK comme le principal partenaire de l’État turc dans le processus en cours. Accusant le gouvernement de chercher «à régler la question tout seul» et de tenter «d’atténuer la portée de la feuille de route» d’Abdullah Öcalan, Murat Karayılan a demandé aux Européens et aux Américains de réagir, en rappelant que la stabilité dans la région était désormais, pour eux, un impératif, car la Turquie est devenue un couloir énergétique de premier importance qui verra notamment le passage du gazoduc européen «Nabucco». Par ailleurs, Murat Karayılan a, comme Abdullah Öcalan, confirmé que le PKK ne militait plus pour un État kurde indépendant depuis dix ans, et a surtout demandé une définition plus ouverte de la citoyenneté en estimant que la définition qu’en avait donnée la Constitution turque provisoire de 1921, pouvait être considérée comme acceptable.

Le sort qui sera réservé au PKK risque donc fort de devenir l’une des questions clefs du processus engagé par le gouvernement. S’il est peu probable qu’il puisse prétendre à devenir le représentant exclusif de la cause kurde, sera-t-il admis à participer aux négociations ou bien restera-t-il définitivement ignoré ? Depuis le début, le gouvernement semble bien décidé à marginaliser l’organisation rebelle dans cette affaire et à ne pas laisser son leader emprisonné se placer en position d’interlocuteur privilégié. Toutefois, si l’objectif ultime du mouvement engagé est bien de mettre fin au terrorisme et à 25 ans de guerre civile larvée en Turquie, on voit mal comment cet acteur incontournable du conflit pourrait être laissé de côté. Certains éditorialistes turcs ont d’ailleurs déjà franchi le Rubicon sur ce point, mais c’est une démarche risquée pour un gouvernement turc que ses adversaires attendent au tournant. Le CHP et le MHP ont, en effet, continué à manifester leur opposition au «plan kurde» de Recep Tayyip Erdoğan. Deniz Baykal a raillé l’AKP et le DTP qui sont, selon lui, montés dans le même bateau, une galère dans laquelle son parti n’est pas prêt à s’embarquer. Quant à Devlet Bahçeli, il estime que certains membres de l’AKP tiennent désormais des propos comparables à ceux du PKK.

Cette hostilité déclarée n’a pas empêché le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, de continuer sa tournée des popotes, pour recueillir les avis des principaux acteurs politiques et sociaux. Après avoir rencontré, la semaine dernière, les formations parlementaires qui avaient accepté de le voir (DSP, BBP et surtout DTP), il s’est entretenu avec les syndicats ouvriers et patronaux (Türk-is, DISK, TOBB, TÜSIAD) ainsi qu’avec l’Union des barreaux d’avocats de Turquie. Pour sa part, pendant le week-end, Recep Tayyip Erdoğan a déjeuné en compagnie de plusieurs ministres sur l’île de Büyükada, au large d’Istanbul, avec les représentants des communautés religieuses minoritaires (patriarches arménien et grec, vicaire syriaque et grand rabbin). Il a déclaré notamment, à cette occasion, que la Turquie n’avait pas d’autre choix que de résoudre la question kurde.

En dépit des critiques acerbes de l’opposition, le plan du gouvernement semble rencontrer un écho favorable dans la société civile, mais les événements des derniers jours montrent qu’outre la question d’identifier les partenaires, dans le processus difficile de négociations qui se prépare, se pose aussi désormais le problème de savoir comment peut être prise en compte la spécificité kurde en conservant la structure d’une République unitaire. À cet égard, Enis Berberoğlu, dans le quotidien Hürriyet, rappelle avec pertinence que la France a, l’an passé, amendé sa Constitution, entre autres, pour reconnaître les langues régionales. Le nouvel article 75-1 de la Constitution française déclare, en effet, que «les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France.» L’exemple français est, en l’occurrence d’autant plus important pour la Turquie que son administration territoriale a été très fortement inspirée par l’expérience française et que l’agencement de ses institutions territoriales est, dans une large mesure, actuellement, comparable à celui qui prévalait en France avant le mouvement de décentralisation de 1982.
JM

vendredi 14 août 2009

Fin des négociations indirectes israélo-syriennes sous l’égide de la Turquie.


Le 12 août dernier, Danny Ayalon, le ministre adjoint des affaires étrangères a annoncé que les négociations indirectes avec la Syrie, menées sous l’égide de la Turquie, ne reprendront pas. «Nous avons le plus grand respect pour les effort turcs et nous les avons beaucoup apprécié, mais ça n’a pas marché», a déclaré ce responsable israélien, avant d’expliquer que les Turcs n’étaient pas la cause de cet échec qui est du, selon lui, à «l’intransigeance syrienne». En fait, comme nous le pressentions dans notre édition du 25 juillet 2009, le processus qui, l’année dernière, s’est traduit par l’organisation en Turquie de 4 sessions de pourparlers entre des experts israéliens et syriens, semble avoir finalement vécu. Mais, désormais, les discussions et les analyses vont bon train pour comprendre les raisons de la décision israélienne de ne pas le relancer.

En effet, bien qu’Israël ait cherché à dédouaner la Turquie de cet échec, de nombreux observateurs estiment qu’en réalité l’Etat hébreu ne veut plus d’Ankara comme médiateur, depuis l’incident de Davos qui, en janvier dernier, avait vu Recep Tayyip Erdoğan durement apostropher le président israélien, Shimon Peres. La fin de ce processus révèlerait en fait la dégradation qu’ont subie les relations turco-israéliennes depuis l’intervention de Gaza et l’esclandre de Davos. Pour Hüseyin Bağcı, professeur de relations internationales à l’Université Technique du Moyen-Orient, «il est normal qu’Israël soit réticent. La Turquie a perdu sa crédibilité de médiateur, après la prise de position trop partiale de son premier ministre sur les événements de Gaza».

D’autres opinions, en revanche, estiment qu’il ne faut pas voir un lien direct entre Davos et la fin de ces pourparlers menés sous les auspices de la Turquie. Elles insistent notamment sur les conséquences du changement de gouvernement en Israël et pensent que le gouvernement du Likoud de Benyamin Netanyahou, qui compte un certains nombres d’extrémistes, à commencer par le ministre des affaires étrangères, Advigdor Lieberman, voulait de toute façon mettre fin à ce processus. Il est vrai que Danny Ayalon a aussi expliqué que l’expérience de l’an passé avait montré qu’un processus de négociations indirectes ne marchait pas, avant d’en appeler à des contacts directs et de déclarer : « Si les Syriens veulent vraiment la paix et non un processus de négociations qui leur permet de sortir de leur isolement international, s’ils sont réellement sérieux, ils viendront s’asseoir avec nous. »

En tout état de cause, ces hypothèses amènent aussi à se poser la question des orientations diplomatiques turques actuelles. Le rôle joué par la Turquie dans le processus israélo-syrien initié l’année dernière a, en effet, été souvent analysé comme l’illustration des audaces de la nouvelle politique étrangère turque. L’échec de ce processus serait-il le premier signe des limites d’une stratégie imaginée par l’actuel ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, qui prône «l’approfondissement stratégique» de son pays pour lui permettre de devenir une puissance régionale active, contribuant notamment au règlement des conflits qui perdurent dans sa proximité géographique ? Car, en un sens, cette affaire a bien montré la difficulté qu’avait la Turquie à concilier des impératifs contradictoires qui sont pourtant à la base de la position de grand facilitateur des conflits du Moyen-Orient qu’elle revendique désormais. Peut-on à la fois mener une coopération active avec Israël et dénoncer la répression à Gaza dans les termes les plus durs ? Peut-on à la fois se vanter d’avoir des relations diplomatiques anciennes Tel Aviv et vouloir gagner la confiance des capitales arabes ? Le défi paraissait pouvoir être relevé, il y a un an ; force est de constater aujourd’hui que les premiers succès n’ont pas résisté aux fortes tensions provoquées par les événements survenus ces derniers mois (intervention de Gaza, radicalisation du gouvernement israélien…).

Beaucoup de spécialistes turcs restent néanmoins confiants quant aux atouts dont dispose leur pays dans le contexte actuel. Pour Sedat Laçiner, directeur du think tank «International Strategic Research Organization – USAK», il ne faut pas tirer de conclusions excessives de l’échec du processus israélo-syrien et des conséquences que cela peut avoir pour le positionnement international de la Turquie. Celle-ci, selon lui, n’a eu qu’un rôle relatif dans cette affaire. Car poursuit-il, «pourquoi en l’occurrence la Turquie a-t-elle joué un rôle de médiateur ? Parce que les responsables israéliens et syriens ne pouvaient pas se parler directement. Ils ne pouvaient même pas se serrer la main dans une même pièce !» Ainsi la Turquie n’aurait rien perdu véritablement dans cette affaire, ce qui amène Sedat Laçiner à conclure : « Si les Israéliens veulent parler directement avec les Syriens, qu’ils le fassent ! La Turquie n’est pas demandeuse de continuer à exercer cette fonction de médiateur à tout prix. »

Il est même possible que le gouvernement turc n’ait pas réellement souhaité la reprise d’un processus complexe de négociations indirectes avec un gouvernement Netanyahou beaucoup plus radical que le gouvernement Olmert, et qui transforme l’exercice de rapprochement israélo-syrien en mission impossible. En outre, au-delà des effets qu’a pu avoir Davos, on observe que les relations turco-syriennes ont été particulièrement actives, ces derniers mois, avec notamment une visite officielle de chacune des têtes de l’exécutif turc (nos éditions du 17 mai 2009 et du 25 juillet 2009). Alors que le nouveau gouvernement israélien est critiqué même par ses alliés traditionnels, la diplomatie turque a peut-être ainsi préféré prendre ses distances avec un partenaire encombrant et privilégier le développement de ses relations avec la Syrie, un pays qui peut être lui utile dans le règlement de la question kurde et la résolution du problème de l’eau, qui sont plus que jamais sur la sellette actuellement.
JM

jeudi 13 août 2009

L’opposition piégée par la question kurde.


Lors de la réunion hebdomadaire de son groupe parlementaire, le 12 août 2009, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, a appelé les principaux partis d’opposition à soutenir le projet de règlement de la question kurde qu’il a lancé, au cours des dernières semaines. Donnant à cet appel un tour émotionnel prononcé, en évoquant la douleur des mères turques et kurdes qui ont perdu leurs enfants dans une guerre civile larvée, qui a fait plus de 40 000 victimes depuis 1984 et près d’un million de personnes déplacées, il a dit sa détermination à aller jusqu’au bout du processus engagé. Cette intervention, qui a même arraché des larmes à certains des députés de son parti, est venue amplifier un certain nombre de déclarations et d’événements qui ont marqué les derniers jours.

Au cours du week-end, le président Gül s’est rendu dans les provinces kurdes d’Ahlat, de Bitlis, de Muş et Tatvan, visitant notamment le cimetière seldjoukide d’Ahlat. À son retour dans l’avion, il a déclaré à la presse que la question kurde restait le premier problème de la Turquie, qui se devait de le régler “comme un pays qui aspire à entrer dans l’UE”. Il a également demandé à l’opposition de s’engager aux côtés du gouvernement dans la recherche d’une solution. La presse (en particulier le quotidien “Vatan”) a fait état au début de la semaine des grandes lignes du plan kurde du gouvernement, qui comporterait 3 volets (économique, politique et militaire). Sur le plan économique, le gouvernement ambitionnerait de résoudre le problème du chômage dans les provinces kurdes au cours des 5 ans qui viennent, et consentirait d’importants investissements dans les zones concernées. Sur le plan politique, il amenderait l’article 66 de la Constitution qui donne une dimension ethnique à la nationalité, mais inscrirait ses réformes dans le cadre du maintien de l’Etat unitaire. Sur le plan militaire, il mettrait un terme au système des gardiens de village, et demanderait un retrait de la Gendarmerie pour ne maintenir sur place que des unités d’élite de l’armée, chargées de la protection des frontières. Le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, chargé de piloter le projet, a commencé à consulter les partis politiques, mais seuls les Kurdes du DTP et de petites formations (DSP, BBP) ont accepté de le rencontrer. Les deux principales formations de l’opposition, CHP et MHP, ont réitéré leur refus d’apporter leur soutien aux projets gouvernementaux. Deniz Baykal (à gauche sur la photo) a insisté sur le fait qu’il ne pouvait apporter son concours à un plan dont on ne connaît pas encore le contenu avec précision, et il a accusé le gouvernement de vouloir substituer des identités ethniques à l’identité nationale. Quant à Devlet Bahçeli (à droite sur la photo), il est allé jusqu’à voir, dans le processus engagé par le gouvernement, une entreprise de «trahison». Il semble pourtant que tous les membres des partis d’opposition ne partagent pas l’opinion de leurs dirigeants. Le leader du CHP d’Istanbul, Gürsel Tekin, a estimé que les initiatives en cours devaient être soutenues.

En réalité, les partis d’opposition semblent en l’occurrence plutôt préoccupés par la défense de leurs intérêts politiques étroits. Pour le leader du MHP, Devlet Bahçeli, ce débat kurde arrive au mauvais moment, car le prochain congrès du MHP, qui aura lieu en octobre, l’incite sans doute à galvaniser ses troupes sur les valeurs nationalistes traditionnelles du parti. Quant au CHP, au-delà des tendances nationalistes qui s’y expriment également, il redoute qu’une solution à la question kurde soit trouvée par le gouvernement de l’AKP. Une telle hypothèse achèverait de disqualifier la formation kémaliste, qui avait été pourtant l’une des premières à poser le problème kurde, dans les années 90, en accueillant des députés kurdes sur ses listes parlementaires.

On attend désormais les propositions que doit faire Abdullah Öcalan, le leader emprisonné du PKK, le 15 août prochain. Cette perspective est, rappelons-le, à l’origine des initiatives kurdes actuelles du gouvernement, qui a voulu éviter de laisser l’initiative au chef rebelle. À cet égard, force est de constater que le gouvernement a négocié l’obstacle plutôt favorablement, en réussissant en quelques semaines à établir sur la question kurde, un climat de dialogue, qui sonne comme l’ouverture d’une ère nouvelle, et en surmontant les contingences immédiatement tactiques de la situation. En revanche, les deux principales formations de l’opposition (CHP et MHP) semblent pour l’instant piégées, et ne sont pas parvenues à trouver le ton adapté à la situation.
JM

mardi 11 août 2009

La Turquie joue «Nabucco» et le «South Stream».


Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, qui accueillait, le 6 août dernier, son homologue russe, Vladimir Poutine, pour une courte visite officielle à Ankara, a signé avec lui et en présence du chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi, un accord permettant les explorations sous-marines et les études géologiques nécessaires au lancement du gazoduc «South Stream». Ce gazoduc sera construit par le géant russe «Gazprom» et la compagnie italienne «ENI». Évitant volontairement l’Ukraine, il traversera la mer Noire et notamment les eaux territoriales turques pour acheminer à partir de 2013 plus de 60 milliards de gaz russe par an vers l’Italie, via la Bulgarie et la Grèce. Trois semaines après la signature par Recep Tayyip Erdoğan du projet de gazoduc européen «Nabucco», cet engagement turc dans le projet russe rival a cueilli à froid les dirigeants européens. Il laisse perplexe nombre d’observateurs quant aux intentions ultimes de la diplomatie turque, qui a paradoxalement tenu à souligner que sa participation au «South Stream» ne remettait pas en cause son investissement prioritaire dans «Nabucco».

L’entrée de la Turquie dans le «South Stream» n’est pourtant pas une surprise. Dès le 10 janvier dernier, alors même que la crise gazière entre la Russie et l’Ukraine faisait rage et menaçait l’approvisionnement de l’Europe, Vladimir Poutine avait annoncé qu’il proposerait aux Turcs d’entrer dans le «South Stream». Le 27 janvier 2009, lors d’une conférence à Budapest, le premier ministre tchèque, Mirek Topolanek, qui présidait alors l’UE, avait tiré la sonnette d’alarme, estimant que le projet «Nabucco» (qui doit relier les gisements d'hydrocarbures de la mer Caspienne aux marchés européens via la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie et l’Autriche et constituer une alternative à l’exclusivité russe actuelle), était menacé par les projets russes en cours. «A moyen terme, la crise (du gaz russo-ukrainienne) a apporté des arguments à la construction des projets (russes) de gazoducs «North Stream» et «South Stream», avait dit le premier ministre tchèque. Il s’était inquiété du fait que les couloirs énergétiques russes à l’étude contournent l'Ukraine et l'Europe centrale pour maintenir une dépendance énergétique élevée de l'UE vis-à-vis de la Russie. «C'est une menace directe contre le projet Nabucco», avait-il conclu.

Les mois, qui ont suivi, ont vu la Turquie mettre à profit l’aiguisement de la rivalité entre «Nabucco» et le «South Stream» pour essayer de monnayer au meilleur prix son investissement dans le projet européen (rémunérations supplémentaires, achat de gaz à des tarifs préférentiels… ), sans fermer pour autant la porte à une participation dans le projet russe. Ainsi, le 16 mai 2009, accueilli par Vladimir Poutine dans la station balnéaire russe de Sotchi, le premier ministre turc avait évoqué un engagement de son pays dans le «South Stream». Cet engagement par la suite n’a jamais été remis en cause tandis que l’on s’acheminait vers la signature de « Nabucco ». Ainsi le 2 juillet dernier, alors même que cette signature était confirmée pour le 13 juillet, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, lors d’une visite à Moscou, recevait une nouvelle proposition russe de participation au « South Stream » qu’il accueillait favorablement, en déclarant notamment : «Nous sommes prêts à continuer les négociations sur les questions énergétiques en toute sincérité et à recevoir les propositions de la Russie» ; avant de conclure : «Nous pensons qu'en effet la Russie peut fournir à la Turquie des conditions très avantageuses dans le domaine de l'énergie.»

Il est donc clair qu’au cours des derniers mois, la Russie a déployé une stratégie efficace pour prendre de vitesse le projet «Nabucco», en essayant de le vider de sa substance. En premier lieu, cette stratégie a consisté à écarter du jeu énergétique les pays d’Europe centrale et l’Ukraine, considérés de longue date par la Russie comme des adversaires, en obtenant l’appui italien, pays fortement dépendant en matière énergétique, qui est, par ailleurs, le second exportateur européen vers la Russie. En second lieu, cette stratégie a habilement utilisé la conjonction des difficultés rencontrées par la candidature turque à l’UE et l’absence de politique européenne cohérente en matière énergétique. Car, Moscou a parfaitement compris que, divisée sur l’énergie et sur la candidature turque, l’UE ne pouvait exiger des Turcs qu’ils jouent exclusivement la carte européenne sur le plan gazier. En troisième lieu, les Russes se sont employés à entamer la crédibilité du projet «Nabucco» en s’en prenant directement à ses ressources gazières. En effet, alors même que l’Azerbaïdjan apparaît comme l’un des seuls fournisseurs potentiels vraiment engagés dans le projet «Nabucco», Moscou a signé à la fin du mois de juin dernier avec Bakou un accord pour la livraison de gaz azerbaïdjanais sur le marché intérieur russe. En dernier lieu, la Russie s’est employée à valoriser systématiquement l’atout ultime du «South Stream», qui est de pouvoir être opérationnel plus vite et à moindre coût que son rival européen. Ainsi, les Russes n’ont pas manqué de souligner que les travaux du «South Stream» pourraient commencer tout de suite après la signature de l’accord du 6 août avec la Turquie, et Vladimir Poutine n’a pas résisté au plaisir d’affirmer que son gazoduc était «un projet très attendu qui est très important pour toute l’Europe.»

La participation d’Ankara dans le «South Stream» est également intéressante quant aux orientations diplomatiques et stratégiques turques. Face à l’attitude inégale de l’Europe à l’égard de sa candidature, la Turquie a choisi de défendre ses intérêts propres en ne se fermant aucune porte. Alors que le financement et l’approvisionnement de «Nabucco» demeurent incertains, sa participation au «South Stream» permet à Ankara de poursuivre la politique de sécurisation de ses approvisionnements qui a été l’une des constantes de sa diplomatie au cours des dernières années, et d’accroître la valeur de sa position stratégique. Dès lors que son intégration européenne n’est pas assurée, la Turquie doit absolument préserver sa relation avec la Russie, qui est l’un des acteurs politiques majeurs de son nouvel étranger proche (Mer noire, Caucase, Asie centrale, Balkans) et un partenaire économique de premier plan. La guerre russo-géorgienne, l’an passé, a bien montré comment la Turquie, alliée de l’Europe, ne s’interdisait pas non plus une sorte de partenariat privilégié avec la Russie. De cette stratégie, la diplomatie turque peut espérer retirer des profits immédiats dans les négociations qui se poursuivent actuellement à Chypre ou dans celles qu’elle conduit pour normaliser ses relations avec l’Arménie (éventuelles pressions de Moscou sur Erevan pour mettre un terme au conflit fossilisé du Haut-Karabakh, notamment). Les nouveaux atouts d’Ankara dans le monde post-bipolaire sont en train de prendre corps actuellement. Dès lors que son intégration européenne n’est pas certaine, comment s’étonner que la Turquie joue une carte multidimensionnelle ?

Quant à l’Europe, elle devrait se rendre compte que la signature du «South Stream» par la Turquie n’est pas seulement un échec énergétique, mais aussi un revers diplomatique. Car, on comprend en l’occurrence que ce n’est pas seulement le «South Stream» qui menace «Nabucco», mais surtout l’absence de politique énergétique et de vision stratégique des Européens. «Nabucco», en dépit du soutien de la Commission européenne, n’est pas assez apparu, au cours des derniers mois, comme le projet gazier de l’Europe unie. L’Italie a joué sa propre carte en faisant cause commune avec la Russie. L’Allemagne, économiquement très présente dans la réalisation de «Nabucco», a été un nain politique en l’occurrence. La France (au demeurant fortement nucléarisée), a été exclue du consortium « Nabucco », suite au vote d’une proposition de loi pénalisant le génocide arménien. Le Royaume Uni et les pays du Nord, qui bénéficient des ressources énergétiques de la mer du Nord, sont restés loin des préoccupations d’approvisionnement gazier de l’Europe. Dès lors, force est de constater que le projet «Nabucco» n’a été directement porté que par de petits pays d’Europe centrale.

Mais ce qui a nui aussi à «Nabucco», c’est le fait que ce projet ait posé indirectement la question de l’adhésion de la Turquie. Pour combattre efficacement le projet russe, il aurait fallu que l’Europe puisse demander à la Turquie de faire acte de solidarité européenne en se tenant en dehors du «South Stream». Or, l’Europe divisée sur la candidature de la Turquie s’est surtout attachée à séparer celle-ci du projet « Nabucco », se privant alors de la possibilité d’un réel soutien turc. Dans son rapport avec la Turquie, l’UE n’a pas assez pris, semble-t-il, la mesure du pays qui frappe à sa porte aujourd’hui, en le traitant trop souvent comme le candidat qu’il a pu être dans les décennies précédentes. L’affaire du «South Stream» montre en effet que, devenue une puissance régionale, alors que l’on on discute encore de son appartenance à l’Europe, la Turquie peut, le cas échéant, faire des choix qui ne sont pas exclusivement européens. Qu’elle finisse ou non par entrer dans l’Europe, elle ne sera plus le tander de la locomotive européenne.
JM

dimanche 9 août 2009

Recep Tayyip Erdoğan a rencontré Ahmet Türk.


Alors qu’il refusait auparavant à s’entretenir officiellement avec lui, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan (à gauche sur la photo), a rencontré, le 5 août dernier, le leader du parti kurde DTP, Ahmet Türk (à droite sur la photo). À l’issue de cet entretien, le chef du gouvernement s’est montré optimiste. Tout en rejetant l’idée d’une reconnaissance constitutionnelle des Kurdes, il s’est dit convaincu qu’une solution pourrait être trouvée à moyen terme. De son côté, le leader kurde s’est réjoui qu’un vrai dialogue ait été enfin établi, en estimant également que de réels espoirs étaient permis.

Alors que le PKK a déclaré unilatéralement une trêve depuis le mois d’avril et que son leader emprisonné, Abdullah Öcalan, a annoncé qu’il rendrait public, le 15 août prochain, une série de propositions, les officiels turcs ont multiplié les initiatives pour empêcher l’organisation rebelle de prendre la main dans le lancement d’un processus de règlement politique de la question kurde que beaucoup de spécialistes jugent désormais inéluctable (cf. notre édition du 30 juillet 2009). Le gouvernement prépare ainsi, depuis plusieurs semaines, un plan, qui au-delà de mesures socio-économiques d’accompagnement, comporterait des initiatives politiques importantes (amnistie et reclassement social de militants du PKK, retour en Turquie des 10 000 réfugiés kurdes du camp Mahmur en Irak du nord…).

Pourtant, dans la rencontre entre Recep Tayyip Erdoğan et Ahmet Türk, il faut voir d’abord un événement symbolique majeur. En rencontrant le leader du DTP, qui depuis les élections législatives de 2007, est le 4e parti représenté au sein du parlement turc, le premier ministre a, en un sens, définitivement reconnu l’existence d’un problème kurde en Turquie et la nécessité de le résoudre. Cette réunion a d’ailleurs été précédée par les déclarations de responsables politiques turcs (président de la République, ministres…) faisant ouvertement référence à ce problème. Il faut donc espérer qu’au-delà des contingences tactiques dont il est aussi issu (prendre de vitesse Öcalan en particulier), le processus engagé a réellement permis d’inaugurer une nouvelle ère. Ahmet Türk l’a souhaité en se réjouissant que le premier ministre ne lui ait pas d’emblée proposé un plan pré-établi, mais qu’il ait surtout été soucieux d’engager un dialogue auquel chacun pourra contribuer. Cette rencontre est apparue également comme une reconnaissance officielle du DTP en tant qu’ interlocuteur politique privilégié en la matière, le premier ministre ayant marqué une différence entre cette formation, à laquelle il a pourtant souvent reproché de faire le jeu du terrorisme, et l’organisation d’Abdullah Öcalan. Les Etats-Unis viennent d’ailleurs d’épauler cette valorisation du parti parlementaire kurde, en accueillant favorablement l’idée d’une ouverture d’un bureau du DTP à Washington, peu après que l’ambassadeur américain en Turquie, James Jeffrey, ait à son tour rencontré Ahmet Türk et souligné l’importance de l’entretien que ce dernier venait d’avoir avec Recep Tayyip Erdoğan.

Pour leur part, les principaux partis d’opposition ont décidé de rester étrangers à ce processus, en le critiquant sévèrement. Deniz Baykal, le leader du CHP, y a vu avant tout l’amorce d’une négociation déguisée avec le PKK. Quant à Devlet Bahçeli, le leader du MHP, il a estimé que le premier ministre avait surtout essayé de sonder les intentions d’Abdullah Öcalan et le contenu de l’annonce qu’il doit faire le 15 août 2009. On pouvait prévoir cette réaction des nationalistes, dont l’un des députés avaient encore déclaré, le 3 août dernier, que le problème kurde était en fait une affaire artificiellement créée par les adversaires de la Turquie afin de nuire à son unité.

En revanche, l’armée en restant silencieuse, semble avoir apporté un accord tacite à l’initiative du gouvernement. La réaction des militaires a pris de cours les partis d’opposition, qui ont vu dans ce silence la main des Etats-Unis dont on a déjà dit précédemment qu’ils ont d’emblée manifesté leur appui au processus en cours. L’armée a depuis longtemps néanmoins fait connaître son scepticisme à l’égard d’une solution militaire du problème kurde, et ses désaccords avec l’opposition, à cet égard, ne datent pas d’hier. On se souvient notamment qu’en février 2008, elle s’était déjà attirée les critiques acerbes de l’opposition, qui lui avait reproché d’avoir écourté, sous la pression des Américains, l’incursion qu’elle avait alors entrepris en Irak du nord. Depuis, l’armée a persisté sur la même voie. En avril dernier, le chef d’état major avait surpris son monde, en estimant qu’on ne devait plus parler désormais du «peuple turc» mais du «peuple de Turquie», un concept qui permet d’inclure les différentes ethnies et identités du pays (cf .notre édition du 20 avril 2009). Il avait aussi appelé à l’adoption de mesures législatives permettant aux militants du PKK de déposer les armes.

Alors même qu’Ahmet Türk, lui-même, a également demandé aux partis d’opposition d’entrer dans le processus engagé par sa rencontre avec Recep Tayyip Erdoğan, l’attitude négative de ceux-ci risque d’apparaître comme purement tactique et d’être de moins en moins lisible dans les semaines à venir. Tant le MHP que le CHP ont montré, à plusieurs reprises, qu’ils pouvaient évoluer ou qu’en tout cas ils se posaient de sérieuses questions sur la conduite à tenir. Rappelons notamment qu’au début de la présente législature, Devlet Bahçeli a accepté de serrer publiquement la main à Ahmet Türk et que, lors de la campagne électorale pour les dernières élections locales, Deniz Baykal a évoqué la diversité ethnique et identitaire de la Turquie…
JM

jeudi 6 août 2009

Mehmet Ali Şahin, nouveau président de la Grande Assemblée Nationale de Turquie.


L’ancien ministre de la justice, Mehmet Ali Şahin (à droite sur la photo), a été élu à la présidence du parlement turc, le 4 août 2009, au troisième tour de scrutin. La tenue d’une telle élection, en plein été, peut surprendre, mais elle est en fait tout à fait normale, puisque l’article 94 de la Constitution turque actuelle prévoit que, pendant une législature, il est procédé à deux reprises à l’élection, non seulement du président, mais aussi de l’intégralité du bureau de l’Assemblée.

En revanche, le fait que Mehmet Ali Şahin succède à Köksal Toptan (à gauche sur la photo), à ce poste, mérite quelques commentaires. En effet, Köksal Toptan avait été littéralement plébiscité à la présidence de l’Assemblée, le 9 août 2007, à l’issue des élections législatives anticipées du 22 juillet 2007, obtenant non seulement les voix des députés de son parti, l’AKP, mais aussi celles des kémalistes du CHP (cf. notre édition du 10 août 2007). Cette presqu’unanimité autour de la personne du candidat de l’AKP à la présidence du Parlement tenait alors au contexte bien particulier dans lequel intervenait cette élection.

On attendait, en effet, des élections législatives anticipées de juillet 2007 qu’elles dénouent la crise provoquée par l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle à la fin du mois d’avril 2007. La large victoire de l’AKP, lors de ces législatives, avait commencé à apporter une réponse, mais la question qui était désormais posée concernait surtout l’identité du candidat que le parti majoritaire présenterait à l’élection présidentielle qui devait suivre. L’AKP maintiendrait-il la candidature d’Abdullah Gül, qui avait provoqué, en avril, l’ire des kémalistes, refusant de voir arriver à Çankaya un président ayant une femme voilée, ou bien choisirait-il un candidat plus consensuel ? Alors que l’élection du nouveau président de la République devait se tenir à la fin du mois d’août, celle de Köksal Toptan à la présidence du parlement, intervenue entretemps, fut interprétée comme une volonté d’apaisement de la part du gouvernement. En effet, non seulement Köksal Toptan n’avait pas une épouse voilée, mais il apparaissait comme un candidat de compromis, ayant fait l’essentiel de sa carrière politique au sein du DYP (Doğru Yol Partisi - Parti de la juste voix, centre droit) avant de rallier l’AKP. L’élection de ce modéré amena ainsi certains commentateurs à prédire que le parti majoritaire choisirait, pour la présidence de la République, une personnalité du même type, susceptible de rallier les voix de l’opposition kémaliste et d’apaiser une situation politique très conflictuelle depuis le printemps.

Pourtant, il n’en fut rien, l’AKP décida finalement de maintenir la candidature d’Abdullah Gül et, comme l’on sait, ce dernier fut élu à la présidence de la République, au troisième tour de scrutin, le 28 août 2007 (cf. notre édition du 31 août 2007). Loin d’annoncer un scénario présidentiel d’apaisement, l’élection de Köksal Toptan n’avait donc été qu’une péripétie tactique de la crise permettant au gouvernement de temporiser avant l’élection inéluctable d’Abdullah Gül. Le remplacement de l’intéressé à l’issue de son premier mandat de deux ans confirme aujourd’hui cette analyse.

Car, sans aucun doute, les jours de Köksal Toptan étaient comptés depuis le dernier remaniement gouvernemental, intervenu au début du mois de mai 2009 (cf. notre édition du 5 mai 2009). Lors de ce remaniement, qui avait suivi le résultat en demi-teinte de l’AKP aux élections locales du 29 mars 2009, loin d’apparaître comme une sanction, le remplacement du ministre de la justice, Mehmet Ali Şahin, avait été interprété au contraire comme l’annonce d’une probable promotion. On murmurait déjà que Mehmet Ali Şahin pourrait prendre prochainement la succession de Köksal Toptan dont le bilan était jugé décevant en haut lieu. Très en vue notamment dans les affaires judiciaires sensibles en cours, comme l’affaire «Ergenekon», parce qu’à plusieurs reprises, il avait refusé de céder aux pressions demandant le remplacement des procureurs et des juges investis, l’ex-ministre de la justice avait été en outre l’un des rares membres du gouvernement, félicité pour ses initiatives et son esprit d’ouverture, par le dernier rapport de la Commission européenne sur la candidature de la Turquie (cf. notre édition du 13 novembre 2008).

Mehmet Ali Şahin va donc être désormais à pied d’œuvre pour impulser les réformes qui lui tiennent à cœur, en particulier celle de la justice, qui est plus que jamais à l’ordre du jour, et plus généralement celles tendant à l’établissement d’un véritable Etat de droit en Turquie.
JM

mercredi 5 août 2009

Les prochaines échéances de la «diplomatie du football» entre la Turquie et l’Arménie.


Le 28 juillet dernier, le président arménien, Serge Sarkissian (à droite sur la photo), a fait savoir qu’il ne viendrait pas en Turquie, tant que la frontière arméno-turque ne serait pas ouverte. En réponse à l’invitation qui, en septembre 2008, lui avait permis d’assister, à Erevan, au match de football Arménie-Turquie comptant pour les éliminatoires de la prochaine Coupe du monde, le Président turc, Abdullah Gül (à gauche sur la photo), a en effet invité son homologue arménien au match retour Turquie-Arménie, qui doit avoir lieu, le 14 octobre 2009, en Turquie. Cette initiative avait été suivie, en décembre 2008, par celle non moins spectaculaire des intellectuels turcs demandant pardon aux Arméniens (notre édition du 22 janvier 2009) et, au début de l’année 2009, par une intense activité de la diplomatie turque visant à obtenir un accord entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, pour le règlement du conflit fossilisé du Haut-Karabakh, qui, depuis le début des années 90, a empêché l’établissement de relations diplomatiques entre Ankara et Erevan. Le 23 avril 2009, la Turquie et l’Arménie avaient même annoncé qu’elles s’étaient mises d’accord sur «une feuille de route» pour normaliser leurs relations diplomatiques. Mais les rencontres, qui ont eu lieu par la suite, entre les présidents arménien et azerbaïdjanais, n’ont pas permis de trouver un accord sur le Haut-Karabakh et le processus de rapprochement turco-arménien a connu un net ralentissement. Trois raisons semblent expliquer que la «diplomatie du football» entre la Turquie et l’Arménie paraisse aujourd’hui marquer le pas.

En premier lieu, l’accélération du processus de rapprochement turco-arménien qui a culminé en avril dernier, est à mettre en relation avec le contexte politique qui avait alors cours, et, en particulier, avec le changement d’administration américaine, intervenue après l’élection de Barack Obama. En effet, Ankara redoutait que, conformément à des promesses faites au cours de la campagne électorale, le nouveau président américain adopte une attitude conduisant à la reconnaissance par le Congrès du génocide arménien. Or, le 24 avril 2009, dans son premier discours sur l’État de l’Union, Barack Obama a certes évoqué «le souvenir du million et demi d'Arméniens qui a été massacré ou conduit vers la mort dans les derniers jours de l'Empire ottoman», mais sans prononcer le mot «génocide». Auparavant, le nouveau président des Etats-Unis avait effectué sa première visite officielle de chef d’Etat en Turquie, en réitérant de façon appuyée le soutien de Washington à la candidature européenne d’Ankara. Ces développements, sans faire disparaître l’épée de Damoclès que constitue pour la Turquie le risque d’une reconnaissance américaine du génocide, ont néanmoins réduit pour un temps les inquiétudes qui étaient antérieurement celles de la diplomatie turque.

En second lieu, le processus de rapprochement turco-arménien a indiscutablement pâti des dissensions existant, du côté turc, entre le président de la République et le premier ministre. Le voyage à Erevan a été très profitable à l’image d’Abdullah Gül et à son rayonnement international. Au mois de novembre 2008, le rapport de la Commission européenne, évaluant annuellement les progrès de la candidature de la Turquie, a décerné un satisfecit remarqué au président turc pour son esprit de consensus, tandis qu’il critiquait le gouvernement pour son agressivité (cf. notre édition du 13 novembre 2008). Dès le début du mois d’avril 2009, alors qu’un accord entre la Turquie et l’Arménie semblait imminent, c’est Recep Tayyip Erdoğan lui-même qui a émis le premier bémol sur le rapprochement en cours, en disant qu’il ne pourrait pas aboutir, tant qu’un règlement sur la question du Haut-Karabakh ne serait pas intervenu. Antérieurement, les deux hommes avaient déjà eu l’occasion d’étaler leurs divergences en public, à l’occasion de la pétition des intellectuels demandant pardon aux Arméniens. En effet, tandis que le premier ministre n’avait pas hésité à la condamner, en estimant qu’elle risquait de «provoquer des troubles et de perturber la paix», le président, pour sa part, avait adopté un ton nuancé en considérant que le fait que la question arménienne «soit débattue librement dans les cercles académiques et publics était une preuve de la présence d’une discussion démocratique en Turquie.» (cf. notre édition du 22 janvier 2009).

En dernier lieu, le rapprochement turco-arménien a sans doute été gêné par les fortes réticences manifestées par Bakou. Le 7 avril 2009, alors même que le président Obama effectuait sa visite officielle en Turquie, le président Gül avait dû téléphoner au président azerbaïdjanais, Ilham Alyev, pour le rassurer sur le contenu des discussions qu’il venait d’avoir avec le président américain au sujet de conflit du Haut-Karabakh. Inquiet du tour que prenait alors le rapprochement turco-arménien dans le contexte de pressions américaines supposées, le président azerbaïdjanais avait en effet refusé de participer au Forum de l’Alliance des civilisations, qui se tenait au même moment à Istanbul. Depuis, les multiples négociations et accords concernant les nouveaux couloirs énergétiques ont encore conforté la position stratégique de l’Azerbaïdjan. Intervenue le 13 juillet 2009, la signature de l’accord sur la construction du gazoduc «Nabucco», qui doit offrir aux pays d’Europe une alternative à un approvisionnement gazier trop exclusivement russe, a montré que l’Azerbaïdjan était pour l’instant le seul pays producteur véritablement engagé dans cette entreprise. Mais, cet engagement à l’égard de l’Europe et de la Turquie n’a pas empêché Bakou de signer récemment, avec la Russie, un accord de fourniture de gaz… Dans ce grand jeu énergétique qui est pour elle de la plus haute importance, la Turquie sera sans doute encline à ménager son allié azerbaïdjanais.

La dernière déclaration de Serge Sarkissian place la balle dans le camp des Turcs, puisque le président arménien leur a demandé «des gestes concrets» pour que «la diplomatie du football» puisse perdurer. Pourtant, le match du 14 octobre prochain ne sera pas important pour la Turquie que du point de vue diplomatique. Sur le plan purement footballistique, en effet, si les Arméniens ont perdu presque toute chance de qualification, les Turcs qui conserve la leur devront jouer serré pour s’extraire d’un groupe 5 de la phase préparatoire à la Coupe du monde 2010, qui s’avère presqu’aussi complexe et imprévisible que la situation géopolitique actuelle du Caucase.
JM